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mercredi 15 janvier 2020

Nicolas Caraty - Mediateur culturel

Il y a longtemps que nous voulions parler du travail de Nicolas, à la suite d'une visite enchantée faite au Musée d'Aquitaine en sa compagnie. Un an et demi après cette première visite (complétée par une autre depuis), voici enfin, au-delà du portrait de Nicolas Caraty, un passionnant échange autour des questions d'accessibilité culturelle, de partage et de transmission de la culture, avec la déficience visuelle en point de départ...

Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, Nicolas Caraty est, à ce jour, l'un des rares médiateurs culturels aveugles à travailler dans un musée en France.
Il a déjà eu plusieurs fois l'occasion de retracer son parcours, comme dans ce reportage de France 3 Aquitaine datant (déjà!) de 2014.
Nous avons eu l'occasion de discuter longuement de sa façon de travailler, de sa manière de concevoir la médiation culturelle, de son regard sur les publics et d'accessibilité culturelle.

La médiation culturelle au cœur du projet

"Quiconque – qu'il soit voyant ou non voyant – ne possède pas le remarquable talent de médiateur de Nicolas Caraty". Manifestement, nous ne sommes pas les seuls à apprécier les compétences de Nicolas, cette citation étant issue d'un article de Caroline Buffet, intitulé Vers la construction d'une société plus inclusive et publié en 2018 dans La lettre de l'OCIM. À cet indéniable talent, il faut ajouter la longue expérience de Nicolas dans la médiation.

Nicolas Caraty - Musée d'Aquitaine
Nicolas Caraty vu de dos en train d...

Juste après sa formation d'accordeur de piano, Nicolas a intégré une association culturelle bordelaise qui s'appelait Toucher pour connaître. Cette association a existé de 1974 à 1996 ou 1997, selon la mémoire de Nicolas. Puis, pendant huit ans, il a jonglé avec un travail de vente, de militant associatif et de sportif de haut niveau (membre de l'équipe de France de Cécifoot, vice-championne d'Europe en 2005). Avant d'intégrer le Musée d'Aquitaine, il a aussi travaillé au Futuroscope pour l'attraction Les yeux grands fermés. Au jour de notre entretien, au cœur de l'été, il "avouait" une expérience de 25 ans dans la culture et les thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle. Quant à son arrivée au Musée d'Aquitaine, il a fallu trois ans pour officialiser son recrutement. Il a commencé par plusieurs stages courts où il avait pour mission de travailler sur l'accessibilité des lieux et des collections pour les visiteurs déficients visuels. Puis, de fil en aiguille, on lui a proposé de faire de la médiation, ce qui ressemblait finalement à ce qu'il avait fait au sein de l'association Toucher pour connaître. Pour Nicolas, ce laps de temps a permis d'évaluer "toutes les difficultés rencontrées par les différents interlocuteurs, que ce soit le musée, que ce soit mes collègues, que ce soit moi également, et le public, voir comment il réagissait, et en fonction de tout ça, on a pu faire un bilan, je maîtrisais la moitié du musée à peu près, en connaissance et en capacité de visite". C'est ainsi qu'il a été recruté. Il indique aussi que c'est sous l'impulsion de Christian Block, qui dirigeait le service médiation au musée à ce moment là, et son directeur, François Hubert, que l'aventure a pu démarrer.
Aujourd'hui, Nicolas a plusieurs casquettes : il est donc médiateur culturel, "qui consiste à mettre en relation un ou des visiteurs avec une ou des œuvres du musée", ce qui constitue le principal de son métier, avec du public de tous âges. "J'ai des parcours qui sont prévus pour des enfants de grande section de maternelle, puis après, il n'y a pas d'âge pour aller au musée, et puis une fonction de chargé d'accessibilité ou "référent accessibilité" au musée qui, elle, consiste à essayer de produire et avoir des contenus adaptés aux publics spécifiques, quelqu'ils soient, et aux différents handicaps au sein du musée".
En théorie, chaque projet devrait, dès sa conception, passer par la case accessibilité afin de s'assurer que, dès le départ, il sera accessible à tous. Cela éviterait des coûts supplémentaires engagés lorsqu'il faut corriger, ajouter, rectifier afin de bâtir un projet adapté à tous. En tant que visiteurs, nous pouvons espérer que ces pratiques tendront à se généraliser et se banaliser afin d'avoir accès à des expositions accessibles à tous dans les meilleures conditions possibles.

Partage

Visites et parcours
Au Musée d'Aquitaine, les médiateurs culturels ont la possibilité de bâtir leurs propres parcours. Au fil de ses quinze années de présence au musée, Nicolas Caraty en a créé quelques uns.
"J'ai ce parcours qui s'appelle "chut" et qui est un parcours où l'on découvre une œuvre d'après un son, et qui consiste à faire, en regard des œuvres, une visite chronologique historique et sonore qui s'adresse au très jeune public et qui commence à la préhistoire avec les premiers objets sonores et on finit avec les premiers sons venus de l'espace qui proviennent de Spoutnik."
"Il y en a un qui s'appelle "objets d'hier et d'aujourd'hui". C'est un parcours où l'on regarde un objet dans les collections et on voit comment il a évolué au fil du temps. On commence avec la préhistoire, ce sont des visites transversales, et on va aborder l'aiguille à chas en os, on voit ce que c'est devenu aujourd'hui, on arrive à la machine à coudre. On voit la lampe à graisse et on arrive jusqu'au téléphone portable qui peut faire de la lumière. (...) Et puis j'ai des parcours plus classiques, sur la céramique par exemple où l'on termine avec un atelier poterie."
Quand on lui demande si ses parcours sont accessibles, Nicolas répond que rien n'est figé dans la médiation et qu'ils sont adaptables parce que le musée possède des fac-similés, des objets à manipuler, il ajoute : "C'est vrai que tous les contenus peuvent être adaptables, transposables, moi, je n'ai aucun doute là-dessus." Et il enchaîne avec une anecdote qui en dit long aussi sur la volonté de l'équipe, et de Nicolas en particulier, de ne léser personne, où, lors d'une visite scolaire, pour une classe dont l'un des élèves était aveugle, il a fallu adapter l'atelier mosaïque. Il indique que ça les a fait réfléchir et que "ça monte aussi que ces questions d'accessibilité ne sont que des solutions à trouver et que si on veut, on les trouve."

"Le musée au bout des doigts"
Ce rendez-vous bimensuel a été remis en place en septembre 2018 après avoir été abandonné, faute de public, et programmé sur un autre créneau horaire. Il s'agit désormais d'une visite programmée le samedi à 15h. Ce créneau horaire est identifié "culture accessible compatible" à Bordeaux, d'autres structures l'ayant testé avec bonheur. Ces visites, initialement conçues pour les visiteurs déficients visuels individuels, sont ouvertes aux accompagnateurs (en nombre raisonnable). Idéalement, la jauge est de quinze personnes, parfois réduite à douze quand il y a beaucoup de manipulation d'objets. Elle dure entre une heure vingt et une heure trente, et, avec une année de recul, son thème varie d'une fois à l'autre.
"On considère qu'en préambule de la visite, il y a un petit point d'information sur où en est le musée dans ses démarches accessibles, et puis à la fin de la visite, il y a un petit debrief aussi pour savoir et prendre en compte le ressenti, leur ressenti sur cette visite là, sur l'activité qu'on a menée."
"Là, je propose une visite thématique, une période historique ou une thématique dans une période historique, et je leur propose un contenu adapté avec possibilité de manipuler des fac-similés, parfois des vraies œuvres, on y ajoute du son, des odeurs parfois. On a des dessins thermogonflés qu'un de mes collègues réalise. On va voir apparaître bientôt des maquettes en résine 3D quand on évoquera l'architecture de certaines périodes historiques aussi." Au cœur de l'été dernier, alors que le dispositif revu n'avait pas tout à fait un an d'existence, le bilan était très positif malgré des périodes un peu compliquées, le musée ayant dû fermer plusieurs samedis lors de manifestations.
Ces visites sont largement annoncées dans les réseaux culturels, associatifs, au niveau local ou national, et il est arrivé que des visiteurs hors département y assistent. Il indique d'ailleurs que ces personnes sont venues à plusieurs de ces visites, preuve aussi qu'il y a une attente dans un contexte de culture accessible plutôt maigre.
Aujourd'hui, ces visiteurs individuels constituent 25 à 30% des visiteurs déficients visuels accueillis par le musée. A terme, Nicolas pense que cela pourra atteindre les 50%. Et pour continuer avec les chiffres, le public spécifique, tout handicap confondu, représente 2% des visiteurs annuels du musée.

Se nourrir, s'enrichir les uns des autres
Lorsqu'il parle des parcours qu'il a créés, Nicolas n'hésite pas à dire que certains ne seraient jamais sortis de sa tête s'il n'était pas aveugle ou s'il n'avait pas échangé avec le public qu'il reçoit au musée.
"Le parcours "chut", je ne le crée jamais si je ne suis pas non-voyant et si je n'ai pas travaillé au préalable sur une histoire sonore avec du public spécifique à l'hôpital. Le parcours sur les odeurs que je peux faire à la demande, c'est pareil. Il est issu de ces rencontres là, de ces transferts et de ces apports là."

Derrière la notion d'accessibilité culturelle, l'autonomie

Si vous circulez de temps en temps sur ce blog, vous savez que l'accessibilité culturelle est un thème omniprésent dans les billets. Nous avions donc envie d'entendre Nicolas nous définir ce qu'était pour lui "l'accessibilité culturelle":
"Comment je définirais? Je définirais par l'idée de trouver un contenu qui est de préférence exploitable en autonomie. ce qui veut dire qu'il faut, alors en autonomie, ce n'est pas forcément être seul au musée, "le musée au bout des doigts", c'est de l'accessibilité culturelle et on n'est pas seul et on ne découvre pas tout seul, mais ce qu'il faudrait, c'est que l'établissement culturel ait un contenu qui puisse aller à la rencontre de ses publics, ou de son public, quelques soient les spécificités ou la particularité de ce public."
L'idée qui pointe derrière "exploitable en autonomie" est que la personne peut aller toucher directement l'objet, peut se faire une idée directement sans intermédiaire, sans interprétation?
"ça serait idéal. C'est vers ça qu'il faut tendre et c'est ce que tentent de faire certaines structures qui ont mis en place des parcours spécifiques. C'est effectivement permettre à tout un chacun de s'en emparer et de venir au musée comme tout le monde et d'y découvrir son contenu comme tout le monde. Je lis mon cartel, j'écoute mon audioguide, je peux apprécier et appréhender une œuvre par mes propres moyens, avec mon propre niveau de connaissances (...). C'est bien que les gens puissent se faire leur propre idée de par leur vécu, de par leurs connaissances. Être choqué comme tout le monde parce qu'une oeuvre est peut-être dérangeante, ou c'est le coup de foudre parce que ça correspond tellement à ce que je crois, à ce que je pense, à ce que j'ai envie de rencontrer, que j'ai super envie de le vivre seul aussi. Et puis, pour d'autres, ce n'est pas le cas. il y en a qui veulent vivre la culture en groupe, qui veulent être aidés à la découverte parce que, peut-être, on a peur de ne pas connaître, de ne pas comprendre, de ne pas maîtriser aussi parce que ce sont des questions récentes, ces questions d'accès à la culture, malheureusement."
Derrière cette accessibilité culturelle définie par Nicolas, il y a une histoire d'autonomie. ça ne signifie pas forcément le faire seul, mais c'est pouvoir se faire son idée tout seul.
"ça me paraît essentiel, comme chaque visiteur, en fait. Le visiteur, quand il vient, si on reste dans le cadre du musée, a la liberté de ne pas lire les cartels, il peut aussi juste regarder une œuvre et se faire son idée, même, à la limite, ne pas connaître l'artiste qui a réalisé la peinture, la sculpture ou l'œuvre musicale s'il veut. (...) Ce qui me paraît essentiel, c'est que cette possibilité soit offerte à tout le monde. Quand on aura réussi à faire ça, on aura bien, bien, bien progressé en accessibilité."
La possibilité d'être touché par une œuvre.
"Aujourd'hui, on oublie souvent l'émotion de l'œuvre, le ressenti, la larme qui peut couler, ou le sourire (...).Allons-y à tâtons, ne heurtons pas, et parfois, c'est un peu trop la préoccupation qui ressort et c'est dommage parce que l'art et la culture, ce n'est pas ça. L'art, c'est parfois se prendre une bonne baffe, ou être totalement envoûté parce que, ça y est, cet artiste-là vous parle. Je sais que quand je touche une sculpture du Bernin, Bernini, je suis toujours sous le charme et en général, je les reconnais parce qu'il y a vraiment quelque chose de très spécifique, et c'est ça, l'art en fait. (...) Ce qu'il faudrait, c'est ne pas envisager une culture accessible et une culture pour tout le monde, c'est juste une culture en fait. Et si on arrêtait de segmenter les publics en niches, si on considérait qu'on avait un grand public avec toutes ces spécificités, là, je pense que tout le monde y gagnerait, très clairement."

Une autre façon de découvrir les collections

Ce qui m'avait frappée lors de ma première visite avec Nicolas, c'était la sensation d'avoir vu les collections du musée différemment, peut-être aussi parce que nous avions eu la chance d'avoir une longue visite, Nicolas étant généreux de son temps, mais aussi parce que nous avions pu découvrir autrement les œuvres. Par exemple, nous avions pu toucher des stèles gallo-romaines, sentir les boucles de cheveux sculptés dans la pierre, découvrir des traces laissées par les outils des sculpteurs... des détails que les yeux ne décèlent pas toujours, et puis ce contact avec la matière...
Si vous avez envie d'entendre ce que cela peut donner, nous vous invitons à écouter l'émission de Frederic Grellier, traducteur aveugle que nous avions rencontré lors du Colloque Blind Creations, Un aveugle en vadrouille. En février 2019, sous un soleil magnifique et des températures quasi estivales, il a rencontré Nicolas et a, lui aussi, eu l'opportunité de visiter le musée en sa compagnie.

Les mains de Nicolas Caraty sur une sculpture

L'importance du toucher
Aujourd'hui, dans un musée, l'injonction de "ne pas toucher" est tenace. Nicolas rappelle ainsi que Frédéric dit lui-même qu'il en avait oublié qu'il pouvait toucher.
Pourtant, Nicolas rappelle que le toucher est primordial quand on ne voit pas. "C'est un des moyens les plus pratiques à mettre en œuvre pour faire se rencontrer un objet et un non-voyant. Ce sont des choses qu'on pratique au musée mais pas de manière systématique parce que (...) la mission première des musées, c'est conserver ce patrimoine, le préserver et le transmettre aux générations futures, donc de ne pas le détériorer aujourd'hui, mais malgré tout, il y a toujours moyen de déroger un peu à la règle et se dire que si vingt mains par an viennent toucher un marbre, il ne va pas subir une dégradation considérable. Et que, même si je mets un objet métallique dans vingt ou trente mains sur une visite, il y a moyen, en préservation, de le retraiter, ce qu'on fait nous, parfois, pour qu'il puisse à nouveau être préservé dans les meilleures conditions et d'écarter tout risque de dégradation de l'objet qui sera peut-être réutilisé sur une autre visite. Combien de fois j'ai entendu "faut pas toucher" (...) et c'est, pour les déficients visuels, mais aussi les voyants, une grosse frustration parce que ce rapport au tactile, on en a besoin. (...) On a mis de côté ce sens là et on a créé des lieux où, en plus, on a défini que ce sens n'était pas très désirable. Aujourd'hui, il faut changer tout ça. (...) Quand je suis arrivé au musée, la première idée que j'ai eu c'est "désormais, je vais faire toucher". L'idée, c'était "je suis non-voyant, je vous fais visiter un espace". (...) Il faut peut-être informer et former. Les visites de la préhistoire, on les commençait avec un atelier tactile sur qu'est-ce que le toucher, comment ça fonctionne et pourquoi je n'ai pas le droit de toucher au musée aussi. Souvent, on ne sait pas toucher, on n'a pas la technique, on n'a pas appris à toucher. (...) Il y a un gros travail à faire sur l'usage de ce sens aujourd'hui et il peut aussi se faire au musée."
Il est vrai que le toucher donne des informations qui vont bien au-delà de celles données par la vue. "Le toucher, c'est l'avers et le revers, le recto et le verso, le dessus et le dessous, c'est l'intérieur des choses, c'est l'épaisseur, c'est le poids, c'est la chaleur sur une matière, c'est le lisse, le rugueux... Tout ça, c'est le toucher et que d'informations loupées parce qu'on ne touche pas, en fait! Et c'est là que c'est dommageable pour tout le monde. Pour moi, c'est dommageable au travail de l'artiste parce que son œuvre n'est pas utilisée, exploitée ou vécue dans sa globalité, et le toucher, c'est aussi ressentir avec son corps. Quand tu essaies de prendre le volume d'une oeuvre, c'est ton corps qui te le transmet donc tu intériorises plus les choses, ça vient du fond de toi, alors que la vision, c'est toujours très distant, finalement."
"Quand on travaille sur "l'aventure d'une œuvre dans le noir" au Musée du Quai Branly (atelier organisé par l'association Percevoir), ce qu'on explique, c'est que la vision, c'est global et que tu affines après alors que le tactile, c'est le détail et après, tu globalises. Et donc l'approche fait que les choses se font totalement différemment et le ressenti est probablement différent aussi. Mais les deux méthodes sont très bonnes (...) et peuvent être très complémentaires l'une de l'autre. C'est ça aussi l'accessibilité. C'est donner la possibilité d'exploiter plusieurs techniques, plusieurs moyens de découverte."

Le projet du parcours sensoriel

Quand on parle accessibilité, Nicolas dit que c'est au public de s'emparer de ce que tu as conçu, imaginé, et c'est à toi de lui demander ce qu'il en a pensé parce que tu pourras réadapter des choses si elles n'ont pas été parfaites. "L'accessibilité fonctionne aussi parce qu'il y a cet enrichissement mutuel qui se crée". Et c'est en travaillant sur l'accessibilité d'expositions temporaires, avec des adaptations à demeure et disponibles pour tout visiteur que le musée a commencé à réfléchir à un parcours accessible dans ses collections permanentes.
Si tout se passe comme prévu, le Musée d'Aquitaine dévoilera son parcours sensoriel d'ici la fin 2020. Composé de vingt-neuf stations, ce parcours couvrira une période allant de - 200 000 avant JC à la période des Arts Déco, soit autour des années 1925. Chaque salle du musée, abritant chacune une période historique, sera équipée de deux ou trois tables multisensorielles. Parmi les différentes propositions, on trouvera ainsi des objets à toucher, des vidéos audiodécrites et en LSF (Langue des Signes Française)...
Conçu pour être suffisamment riche pour permettre une découverte transversale/thématique ou historique, le parcours devrait donner l'opportunité aux visiteurs de revenir plusieurs fois au musée pour faire le tour des collections.
Ce qui est intéressant aussi, c'est que ces tables, installées à demeure parmi les collections permanentes, seront accessibles à tous, à toute heure d'ouverture du musée.

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille
Exemple d'une table mutisensorielle à la Tour de Londres : fac-similé d'un casque, silhouette et texte en braille.

Une équipe s'est donc réunie et au fil des réunions, a émergé un certain nombre d'objets qui paraissaient indispensables à faire figurer sur le parcours; soit parce que ce sont des œuvres incontournables du musée, soit parce que ce sont des objets essentiels de l'histoire de l'humanité. Ensuite, ils sont regroupés par thématiques. Il y aura ainsi une thématique sur la sépulture, l'habitat, l'outil, le guerrier. Sur chacune de ces tables sensorielles, il y aura des outils, des œuvres d'art, une maquette d'habitat. "L'idée, bien évidemment, c'est que tout un chacun puisse aussi utiliser ces tables. C'est extrêmement sensuel de toucher la Vénus à la corne qui est l'une de nos premières sculptures présentées sur le parcours, et de découvrir une tête sculptée d'un guerrier gaulois un peu plus loin ou le gisant d'Aliénor d'Aquitaine. Je pense que c'est un réel plus pour tout visiteur en réalité, c'est comme ça qu'il faut l'envisager. Pourquoi parler d'un parcours destiné au public spécifique alors qu'il est destiné au public, point."

Parce qu'il faut, parfois, mettre un point final

Nous aurions pu, encore et encore, vous délivrer les paroles de Nicolas, tenter de vous transmettre, à travers les mots, son amour pour la médiation, celle qui permet de partager, celle qui fonctionne dans les deux sens : je me nourris de ce que tu me racontes, tu te nourris de mon expérience...
Au-delà de son rôle de médiateur au sein du musée, Nicolas a un vrai regard sur l'accessibilité culturelle, celle que l'on devrait partager, et qui ressemble aussi beaucoup à celle que Vues Intérieures prône depuis sa création : au lieu de la concevoir comme un palliatif réservé à quelques uns, la penser universelle pour un enrichissement mutuel et une découverte décuplée.
Nicolas est un grand amateur de musique. Peut-être aurons-nous l'occasion de le recroiser sur ce blog dans d'autres billets, sur d'autres sujets...
Peut-être, par exemple, après avoir testé le parcours sensoriel au Musée d'Aquitaine. Quoiqu'il en soit, si vous en avez l'occasion, passez au Musée d'Aquitaine, et si vous avez de la chance, Nicolas sera votre guide...

vendredi 27 décembre 2019

A ecouter - quelques podcasts et plus

Alors que le blog a fêté ses cinq ans en septembre dernier, nous avions envie de vous suggérer quelques podcasts (ou balados pour nos amis québécois).
Ils peuvent être en français ou en anglais, natifs ou issus d'émissions de radio, dont beaucoup issus de Radio France. Ils ont tous un rapport, de près ou de loin, avec la cécité et la culture, bref, avec la raison d"être de Vues Intérieures.
Et pour finir l'année, quelques suggestions musicales...

Moondog
Dans un précédent billet, nous avions évoqué la possibilité d'enrichir notre liste de musiciens.
Commençons par un être inclassable mais dont l’œuvre est fascinante : Louis Thomas Hardin, alias Moondog ou encore "le Viking de la 6ème avenue".
Nous avions (re)découvert ses compositions à l'occasion d'une émission diffusée il y a quelques étés sur une des radios du service public. Cette série d'émissions consacrées à Moondog était l’œuvre d'Amaury Cornut, spécialiste du compositeur et auteur d'une biographie en français.
Nous vous donnerons quelques liens pour des émissions allant de 2016, année du centenaire de la naissance de Louis Thomas Hardin, à 2019, vingt ans après sa mort.

Moondog à New York

Cet automne, le 29 septembre dernier précisément, l'un des épisodes de l'émission 59 rue des Archives, sur TSF Jazz, était consacré à Moondog. Cette émission présentée par David Koperhant, Bruno Guermonprez et Rebecca Zissmann, "dans les coulisses de la grande histoire du jazz", revient sur la vie d'un musicien et présente aussi ses œuvres essentielles en posant le contexte, en décortiquant la composition. Le lien pour le podcast est donné ci-dessus.
Si cela vous a donné envie d'en savoir plus sur Moondog, il y a aussi cette émission de Sébastien Lopoukhine sur France Culture diffusée fin mai 2016 Moondog, l'inconnu de tous ou le génie de quelques uns avec des liens vers d'autres émissions comme cet atelier de la création qui lui est consacré ou un épisode de feu Continent Musiques présenté par Matthieu Conquet, Au croisement de Moondog diffusé au tout début de l'année 2018.

Joe Strechay et See
En 2017, encore sous le charme de notre voyage très théâtre de Chicago et notre rencontre impromptue avec Jay Worthington, comédien déficient visuel faisant partie de la compagnie du Gift Theatre, nous avons eu l'occasion de l'entendre raconter son parcours et ses difficultés à se faire reconnaître en tant que professionnel dans un podcast qui s'intitule Reid my Mind et dont l'auteur, Thomas Reid, a perdu la vue en 2004. Africain américain aveugle, il ne trouvait pas de portraits positifs de personnes ayant des liens communs avec lui. Il a donc décidé de créer son émission et d'interviewer des gens, notamment déficients visuels, qui avaient réussi à se faire une place parmi les autres. Si l'on ne peut plus accéder à la version audio de l'émission avec Jay, la transcription écrite reste disponible sur ce lien.

Plus récemment, à l'occasion du lancement de la série See sur Apple TV+, T. Reid a interviewé Joe Strechay, producteur de la série, mais aussi conseiller artistique pour tout ce qui a trait à la déficience visuelle. C'est déjà lui qui avait conseillé et entraîné Charlie Cox pour son rôle de Matt Murdoch dans la série Daredevil sur Netflix. Dans cet épisode du podcast, Joe Strechay raconte comment il en est venu à travailler pour l'industrie cinématographique et des séries télé. Et si les rôles principaux sont portés par des comédien.ne.s voyants qu'il a fallu conseiller, See compte dans ses rôles secondaires plusieurs acteurs déficients visuels dont il a fallu aussi assurer la sécurité et l'autonomie sur les lieux de tournage.

Danser
C'est une émission plus ancienne mais c'est un vrai plaisir d'entendre Saïd Gharbi parler de son travail avec Wim Vandekeybus et de sa découverte de la danse qui influence aujourd'hui sa façon de se déplacer: Danser dans le noir.
Par ailleurs, si "danser dans le noir" vous inspire, nous vous invitons à découvrir le travail de la compagnie Acajou qui développe des outils pour faciliter l'apprentissage de la danse lorsque l'on est déficient visuel, et qui a aussi créé des spectacles avec Saïd Gharbi.

Un peu de musique de Noël?
Si vous avez envie d'écouter de la musique de Noël un peu revisitée, Justin Kauflin, musicien de jazz et protégé de Quincy Jones (excusez du peu!) a sorti un album titré opportunément Christmas Candy, Candy étant le nom de son chien-guide qui figurait sur la pochette de son album Dedication.

Couverture du CD Christmas Candy
Couverture du CD Christmas Candy de Justin Kauflin
Le dessin est réalisé par Zoe R., 5 ans.
Au premier plan, un chien noir, Candy, le chien-guide de Justin Kauflin

On peut écouter quelques morceaux joués par Justin Kauflin sur le site de soundcloud ou aller sur son site, Justin Kauflin.

Voilà quelques suggestions mettant en avant des artistes mais aussi des émissions ou des podcasts que nous écoutons régulièrement.

mardi 24 décembre 2019

Les mains de Louis Braille - Helene Jousse

Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.

lundi 23 décembre 2019

Une souris verte - Mes Mains en Or

"Une souris verte qui courait dans l'herbe"...

Qui ne connaît pas cette comptine?
Nous profitons d'une réédition pour vous faire découvrir une version épatante de cette histoire.

Coffret Une souris verte
Coffret ''Une souris verte'' de ''M...

Depuis la naissance de ce blog, il y a maintenant plus de cinq ans, nous avons souvent présenté des ouvrages réalisés par la maison d'édition associative Mes Mains en Or dont la spécialité est de réaliser des livres tactiles, en braille et gros caractères, accompagnés souvent d'une version audio, comme c'est le cas ici. Ses réalisations sont à destination des enfants déficients visuels, aveugles ou malvoyants, pour qui l'offre de livres jeunesse est extrêmement réduite.
Parmi les versions que nous avions particulièrement aimées, il y avait une version ébouriffante du Petit Chaperon Rouge. Pour connaître d'autres publications, nous vous invitons à chercher "Mes Mains en Or" sur le site du blog. Mais revenons à notre souris verte...

Quatrième de couverture

Une souris verte qui courait dans l'herbe...
Ce livre-objet est une adaptation tactile/braille de la comptine traditionnelle de la souris verte.
Cette forme ludique/éducative pour les enfants déficients visuels est entièrement en trois dimensions avec une boîte tiroir contenant des objets à toucher et le livre. La souris verte est une comptine qui, aujourd'hui encore, continue de plaire aux nouvelles générations !

Toucher, jouer, inventer

Dans cette boîte tiroir, il y a donc le livre qui apporte le texte, et les objets qui permettent de raconter l'histoire, de se l'approprier... ou d'en inventer une autre.
Il y a aussi la souris, toute douce, à caresser, manipuler...

Cette version en trois dimensions, avec une souris en peluche, permet ainsi aux enfants aveugles de savoir à quoi ressemble une souris ou de toucher l'herbe.
Comme à son habitude, cette maison d'édition met un grand soin dans le choix des matières, textures, pour qu'elles ressemblent le plus aux éléments originaux.

Extrait du texte et herbe
Détail d'une double page avec le t...

Comme dans l'adaptation, très réussie aussi, de Loup y es-tu, ce livre-objet comporte beaucoup d'éléments qui, à part la souris (qu'il a fallu teindre), ont été réalisés par les petites mains bénévoles de l'association qui ont découpé, collé, crocheté, cousu.

Lire

Dans cette réédition de 2019, la police utilisée s'appelle Luciole et elle a été spécialement conçue pour faciliter la lecture des personnes malvoyantes. Issue d'une recherche, cette police est téléchargeable sur ce site. Vous y trouverez aussi des informations sur la genèse de ce travail. Depuis la mise à disposition de cette police, Mes Mains en Or l'utilise dans toutes ses nouvelles publications.

Souris verte - Luciole
Photo montrant un extrait du texte ...

Le texte en gros caractères et le texte en braille s'entremêlent, non pour nous perdre mais, au contraire, pour permettre une lecture simultanée avec les doigts et les yeux. Il y a aussi des repères tactiles et visuels. Ici, c'est une main verte en relief qui indique les objets à toucher. Ils sont dans le livre, comme la culotte, ou dans le tiroir, comme le chapeau.

Pour conclure

Comptine incontournable, cette Souris verte est aussi très attractive. Quel plaisir de pouvoir manipuler les objets au fil de l'histoire !
Destinée aux jeunes enfants, cette version permet aussi à des parents déficients visuels de lire l'histoire à leurs enfants, quel que soit leur statut visuel. Ceci dit, tous les livres parus chez Mes Mains en Or permettent cet usage.
Nous sommes prêts à parier que tous les enfants auront envie de cette version : qui n'a pas eu envie, un jour, de caresser une souris verte?

mercredi 11 décembre 2019

Attention fragiles - Marie - Sabine Roger

Attention fragiles est un roman sorti en 2000 qui a obtenu le Prix France Télévisions du roman Jeunesse 2001 (11-14 ans), le Prix des Lycées professionnels du Haut-Rhin 2001 et le Prix Ramdam du Roman ado 2002. Voilà, autant dire que c'est une "valeur sûre".
Son auteure, Marie-Sabine Roger, a enseigné pendant une dizaine d'années avant de se consacrer à l'écriture de romans pour ados et adultes et de livres illustrés.

Couverture Attention fragiles
Dessin dans les tons jaune, ocre et...

Ce roman traite de thématiques qui sont toujours d'actualité. Les vies se croisent dans une grande ville anonyme et tour à tour, les personnages prennent la parole pour raconter leur point de vue, le temps d'un chapitre, à la manière d'un champ-contrechamp...
Voilà d'ailleurs quatre personnages parmi ceux qui prennent la parole :

  • Bruno, dit Nono, quatre ans et demi
  • Baluchon, son panda
  • Laurence, la mère de Bruno, ayant fui un concubin devenu violent, 23 ans
  • Nelson, dit Nel, aveugle depuis l'enfance, 20 ans. Il a un chien-guide, Boussole.

Quatrième de couverture

L'hiver, humide et froid.
Laurence, sans famille, sans amis, sans boulot, échoue dans une ville anonyme. Elle protège son petit Bruno et loge dans un grand carton de réfrigérateur près de la gare. Son unique crainte : qu'on lui enlève son fils. Lui, discute avec Baluchon, son panda. Et autour d'eux, les vies se croisent : celle de Nel, jeune aveugle, de Cécile qui s'attache à lui, de M. Barnouin, gardien de square, de Lucas qui travaille au buffet de la gare...
De quoi demain sera-t-il fait? Le bonheur, ce n'est jamais sûr, c'est seulement peut-être.

Champ-contrechamp

C'est Nel qui commence l'histoire. Puis Nono, du haut de ses quatre ans et demi. Puis Laurence, Et Monsieur Barnouin, le gardien du square, Cécile, la nouvelle du lycée. A tour de rôle, ils vont parler de leur vie puis, en avançant dans le récit, ces vies vont se croiser...
Le lecteur a ainsi accès à ce qui se passe réellement dans la tête (et la vie) du personnage et à ce que les gens qu'il croise ou côtoie imaginent de sa vie. Jugement, idées préconçues, clichés sont ainsi démontés.
Ici, nous irons, évidemment, nous pencher plus en détail sur la cécité de Nel et comment elle rejaillit sur ses relations sociales mais ce roman explore de nombreuses autres thématiques : violences conjugales, personnes sans abri, attitudes sociales...
Ce qui est intéressant aussi, c'est de montrer que, finalement, le handicap, ici la cécité de Nel, n'est pas "le pire" qui puisse nous arriver. Nel a une famille aimante (au propre comme au figuré), des amis, un avenir...

Laurence et Nono, et Baluchon

Difficile pour une mère de faire subir à son petit garçon la rue, le froid, la faim. Alors Laurence fait tout pour adoucir leur situation, pour protéger Nono qui lui, avance au jour le jour avec son panda en peluche Baluchon.
C'est par amour pour son fils qu'elle a décidé de quitter son compagnon devenu violent le jour où il a levé la main sur lui. C'est par amour aussi qu'elle s'astreint à garder sa dignité même si c'est parfois difficile, surtout lorsqu'on se voit dans le regard des autres. et finalement, c'est la présence de ce petit garçon qui la sauvera aussi.
Nono, seul et solitaire, s'invente une vie à deux avec sa peluche Baluchon qui le suit partout. Baluchon lui parle, fait des bêtises,

Couverture noir et rouge Attention fragiles
Autre couverture du livre Attention...

Nel, aveugle

Nous avons vu comment l'auteure, très habile, nous livre des lieux communs ou des idées reçues pour mieux les détourner en utilisant ce champ-contrechamp. La cécité de Nel n'échappe pas à cette règle. Si la vie pèse autant à Nel, c'est aussi parce qu'elle lui renvoie la pitié des gens. A vingt ans, il aimerait être comme les autres. A travers les exemples ci-dessous, on voit aussi comment Nel, 20 ans, a des envies d'autonomie et d'indépendance et qu'il met sur le dos de la cécité, aussi, tout ce qui l'empêche d'aller vers ces envies.

p7: "Être aveugle depuis l'enfance m'interdit l'insouciance. Un pas hors de mes rails, hors des chemins connus et me voilà désorienté. Perdu."
p7-8: "Soigneusement pliés par ma mère, dans cet ordre immuable qui exclut toute surprise de ma vie, mes habits m'attendent (...)."
p8: "Dans la cuisne, ma mère me bise, me décoiffe (...) puis elle tire pour moi la chaise, remplit mon bol, sucre et touille. Un jour, elle boira mon café à ma place, j'en suis sûr."
"C'est pénible, l'amour d'une mère, parfois. J'ai des envies d'indifférence."

Au fil de l'histoire et des rencontres, on apprendra aussi que Nil, s'il est aveugle depuis son enfance, n'est pas "plongé dans le noir".
p71: "Je distingue un peu les contrastes, les lumières très vives, des ombres. Pas de couleurs."
Sans rentrer dans les détails et s'en servir pour décrire de façon plus nuancée l'univers de Nil, il est intéressant de voir que l'auteure amène de la nuance : une personne aveugle peut effectivement avoir des restes visuels, c'est d'ailleurs le cas pour la grande majorité des personnes aveugles.

Le monde selon Nel

Sons, proprioceptions et odeurs
Outre les interactions avec les autres, l'auteure s'amuse aussi à décrire la façon dont Nel perçoit son environnement à travers les sons, les proprioceptions ou les odeurs.
p8: "Vibre sourdement dans l'épaisseur des vitres l'enrouement catarrheux du diesel."
p9: "La rue Edmond Rostand déroule sous mes pieds sa pente douce. (...)
Un galop d'enfants me déboule, m'enveloppe, s'éloigne à tout allure, dans un halo de cris aigus qui m'agacent la langue et les oreilles comme un vinaigre un peu trop fort. (...).
Lorsque je m'y engage à mon tour, la passerelle en fer vibre encore sous mes pas, faiblement."
p38: "Je me case à côté d'un type qui pue la transpiration de la veille. Les femmes n'ont pas ce genre d'odeurs-là. Lorsqu'elles fouettent, c'est plus aigre, avec des relents de parfums insidieux, crème pour la peau ou produit vaisselle. C'est pénible, mais moins violent. Les hommes, quand ils se laissent aller, on se croirait en pleine fauverie. Tu te retiens de respirer, ou bien alors tu t'intoxiques. Dans les deux cas, tu étouffes, c'est réglé."
p42: "Plus loin, après le mur de béton granuleux, je vais pouvoir cramponner la rambarde. Elle est glaciale au plein cœur de l'hiver. Que j'enlève mes gants, que je m'attarde, mes paumes s'y retrouvent soudées : froide mordure. L'étéla rampe brûle. On sent des irrégularités de peinture (quelle en est la couleur?), hasards de vieux chewing-gums collés, bien en-dessous, à l'abri des regards, mais pas de ma main qui se guide, s'assure, et qui se prend parfois à leur piège gluant."

Boussole
Le chien-guide (comme les lunettes noires dont d'ailleurs est équipé Nel) est un "accessoire" presque indispensable au personnage aveugle de fiction...
Nel n'échappe pas à cette règle et Boussole, Boubou comme il la nomme, "est la garante absolue de (son) nord" (p41).
p41: "Ma Boubou prévient : stop, assise, une marche, stop. Une autre. Bitume. Bord trottoir. Ma main prolonge le harnais, Boussole est moi, et je suis elle. Je vais tout entier dans ses pas."

Pour momentanément conclure

Devenu classique de la littérature ados, Attention fragiles est un roman court (139 pages), dense et émouvant. Impossible de ne pas se retrouver dans l'un de ces personnages. Impossible de ne pas se sentir happé.e par l'une de ces thématiques qui résonne de façon toujours aussi juste et poignante, preuve que la société n'évolue pas si vite que cela...
C'est aussi un joli portrait de Nel qui aimerait bien que sa mère le laisse un peu respirer et que les autres le voient autrement que comme "aveugle". Il en a marre de la pitié, comme si sa vie ne valait pas la peine d'être vécue. Il aimerait une vie plus anonyme aussi, malgré ses cheveux bleus et ses oreilles bouclées...
Si l'on ne passe pas à côté de certains clichés, l'écriture est belle, pleine de nuances et de poésie.
C'est aussi le moyen de prendre conscience de la façon dont on peut juger les gens sur leur apparence, comment on peut leur construire des vies qui n'ont rien à voir avec les leurs...

vendredi 8 novembre 2019

La derniere couleur fut le rouge - AS Servantie

Cette bande dessinée, sortie en octobre 2019 chez Grrr...ArtEditions, a pour auteure Anne-Sophie Servantie.
La dernière couleur fut le rouge raconte la vie de Doris Valerio, "un aventurier devenu sculpteur aveugle" comme l'indique le sous-titre. Une petite précision : Anne-Sophie Servantie est la compagne de Doris Valerio. Ce n'est pas une actu "people" mais cette information peut être utile pour comprendre la façon dont l'histoire est racontée car cette bande dessinée retrace la vie de Doris Valerio, "seul sculpteur professionnel non-voyant" comme il se décrit parfois, mais aussi celle de sa famille. Avant de continuer sur la BD en elle-même, vous pouvez trouver, sur son site, le parcours d'Anne-Sophie Servantie.

Couverture BD La dernière couleur fut le rouge

Mêlant plusieurs techniques, cette bande dessinée dense (128 pages) est aussi l'occasion de découvrir l’œuvre de Doris Valerio.

Quatrième de couverture

Testa dura!

Tête dure, comme sa mère l'appelait, il a fallu l'être face aux fatalités de la vie, la maladie, la pauvreté, l'inculture et la cécité. Certains abandonnent, d'autres vont jusqu'au bout de l'Art lorsque l'obscurité s'abat.

Cette BD est le récit en trois parties, de la vie de Doris Valerio, fils et petit-fils d'immigrés italiens, ex-aventurier explorant le monde en moto, et devenu sculpteur non-voyant reconnu. Une histoire mêlée à la Grande Histoire et qui laisse dans la famille, un sillage transgénérationnel d'atteinte de la vue, comme s'il fallait ne pas voir, ne pas savoir, qu'autrefois la religion a volé un enfant, et qu'un autre, dont il porte le prénom, est mort à la génération suivante.

Doris Valerio, sculpteur

Lorsque, au Japon, et parmi quatre cent artistes, le jury lui remit le prix du gouverneur de la ville de Kyoto en 1998 pour sa sculpture Bonheur, celui-ci ne savait pas que Doris Valerio était aveugle. Et quand il se présente, il se dit sculpteur, et éventuellement sculpteur aveugle et non aveugle sculpteur. Ce qui pourrait sembler juste un ordre de mots n'est pas une nuance. Cet ordre de mots change complètement le sens : Doris Valerio est un sculpteur, qui, il est vrai, est aveugle, mais c'est avant tout un sculpteur.
Dans le documentaire "Un ange sur mon épaule" réalisé par Stéphanie Keskinidès (visible sur le site de Doris Valerio, celui-ci explique qu'après avoir perdu la vue, il a suivi des ateliers de poterie à l'AVH (Association Valentin Haüy) où, très vite, on lui a dit qu'il faisait de belles choses. Très vite aussi, il dit en être parti parce qu'il voulait faire autre chose que des vases et qu'il n'avait pas envie de rester dans le monde des aveugles (voir aussi l'épisode raconté p102-104 dans la BD).

Sculpture de Doris Valerio, Déesse ci-contre, Déesse, Doris Valerio

Une partie de son histoire personnelle est racontée dans La dernière couleur fut le rouge mais si vous avez envie de savoir comment Doris Valerio travaille, quelles sont ses techniques, mais aussi ses inspirations, le petit documentaire cité ci-dessus est très intéressant mais il peut être également complété par d'autres reportages, comme celui réalisé dans le cadre de l'émission A vous de voir diffusée sur France 5.

La bande dessinée

Divisée en trois parties, la bande dessinée débute avec une introduction qui raconte la rencontre entre l'auteure, Anne-Sophie Servantie, et le sculpteur, Doris Valerio. Avec beaucoup d'humour d'ailleurs...
Viennent ensuite la première partie, Le blanc infiniment, la deuxième partie, Le rouge en face, puis la troisième, Et du noir naquit l’œuvre.

Voici comment l'éditeur présente la BD : "Le récit débute en noir et blanc (ou en sépia), la couleur explose en pleine période hippie puis s’estompe dans le gris du désert syrien avant de s’interrompre brutalement avec la cécité et renaître avec la découverte de la sculpture et la création du « Rouge-Doris », flamboyant et vainqueur !"
Le style de cette BD évolue en fonction du récit, des périodes de l'histoire, des sentiments. Il y a des dessins, des inclusions de photographies d'archives, de voyage ou de sculptures. C'est foisonnant, comme le récit et, parfois, le lecteur a un peu de mal à s'y retrouver dans les différentes générations, en particulier dans la première partie qui retrace l'histoire de la famille de Doris depuis son arrivée en France en 1923 à Homécourt, en Lorraine.

Cécité et intimité

L'intimité
Nous l'avons déjà dit, mais l'auteure de cette bande dessinée est la compagne de Doris Valerio. Si l'on sent beaucoup d'amour et d'admiration pour lui, il y a aussi une intimité qui n'aurait pu être là dans un autre contexte.
Dans l'introduction, par exemple, elle dit "Mon sculpteur aveugle... Aucun homme ne m'a jamais aussi bien aimée, aussi bien regardée."
Au fil des pages, l'auteure racontera aussi les nombreuses femmes qui ont traversé la vie de Doris, dès la plus tendre enfance d'ailleurs, à cause de son prénom, souvent féminin. Elle se met en scène, conversant avec Doris pour recoller, rassembler les souvenirs, n'hésitant pas, d'ailleurs, à "tricher" avec les portraits des personnes représentées. Qu'il s'agisse de bonnes- sœurs redessinées ou de femmes enlaidies, Anne-Sophie Servantie utilise son "pouvoir" d'autrice avec humour pour raconter aussi aussi l'histoire de "son" sculpteur aveugle...

On voit aussi, au fil des pages et du récit, le travail de "collectage" de l'auteure pour comprendre l'histoire de Doris et de sa famille, pour essayer de reconstituer des souvenirs, des décors...

Diabète
Dans ce récit inclus dans la Grande Histoire, il y a aussi le récit intime diabétique depuis son enfance.
De nombreuses vignettes sont consacrées à cette maladie qui s'inscrit dans l'histoire de Doris, dans le façonnement de son caractère, de sa relation avec les autres, et notamment la difficile relation avec son père...
Ainsi, p38, "Il est un enfant malade sur lequel on ne projette rien, ni avenir, ni fierté, ni transmission, ni rêves, une herbe folle, une toile vierge à peindre..."
"Les rêves, il a fallu les fabriquer, les arracher de force à la vie, mettre un peu de couleur dans tout ça!" L'auteure en profite aussi pour parler des progrès de la médecine face au diabète :

  • une espérance de vie réduite, dans les années 1960, p31 : "(...) De toute façon, il est tout le temps absent et promis à une vie sans doute pas très longue..."
  • les colonies de l'AJD(1) (Aide aux Jeunes Diabétiques), p32, qui permettaient aux enfants diabétiques de passer deux mois remplis de soleil et d'aventures en apprenant "le plus tôt possible à se tester, à se piquer seul, à devenir autonome dans cette maladie terrible qui ravage le corps de l'intérieur".
  • l'invention des seringues jetables, p56, qui donnent un peu plus de liberté de mouvement...
  • les difficultés potentielles pour voyager, p74 : "Comment vas-tu transporter ton insuline?", "J'ai fait fabriquer un double fond à ma sacoche de réservoir pour planquer deux cent seringues..."

(1) Ces colonies, partant de Paris, permettront à Doris de faire connaissance avec l'Art (p33) dès l'âge de quatre ans.

Il y a aussi la question du "Et si je n'étais pas devenu aveugle?", p38, et la réponse : "En vrai, je ne sais pas... J'étais d'une famille d'ouvriers, chez nous, quand tu étais ouvrier, tu étais un mec. Devenir artiste, c'était tellement loin de mon monde!"
"Une maladie chronique aussi grave que le diabète juvénile est une calamité et pourtant, elle lui ouvre les portes de la différence, les portes de l'Art. Aurait-il réussi à laisser émerger cette pulsion créatrice si la vie ne l'avait ainsi entravé, l'empêchant de suivre la Voie des Ouvriers?"

La cécité
La troisième partie de la BD commence quand Doris Valerio perd la vue, à trente ans.
Dans les premières pages de cette partie, des cases noir où n'apparaissent que des phrases ou des onomatopées, pour illustrer la cécité nouvelle et le désarroi de Doris. Puis réapprendre la vie au quotidien, p96, "Apprendre à toucher, à tâter, à tremper ton doigt dans le verre pour arrêter de verser l'eau à temps. Tellement de choses à comprendre!"
p97, "Sortir, aller voir le monde... Mais comment retourner dans le monde alors que tu te perds au coin de ta rue? D'une autre côté, trois ans c'est long, tu as suffisamment glandé!", "Alors il y eut les femmes".
p98, "Jusqu'à présent, elles étaient des filles, des copines, des petites amies.", "Après la cécité, elles deviennent des guides, des muses, t'ouvrant les yeux à l'Art, à une vie intellectuelle et spirituelle, voie interdite dans ta programmation familiale."

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissiez pas Doris Valerio, voilà un livre qui vous donnera l'occasion de retracer ses origines, son parcours de vie.
Par l'inclusion de photos d'archives, qu'il s'agisse de photos de famille ou de photos de voyage, vous rentrerez dans l'intimité de la vie de Doris Valerio. Les photos de son travail, ces belles sculptures allégoriques, vous donneront, nous l'espérons, l'envie d'aller découvrir son travail, en image mais aussi, à l'occasion, en "vrai".
Peut-être que nous ne partageons pas les mêmes points de vue de l'auteure quant au "sillage transgénérationnel", mais peu importe. Cette BD est faite avec le cœur, avec des techniques différentes qui permettent d'évoquer les différentes époques, différents sentiments, et c'est, pour le lecteur, un vrai tourbillon.
On peut cependant se demander, comme l'a fait légitimement l'auteure, p88, "Mais quel paradoxe de faire de ta vie une BD que tu ne pourras jamais voir!"
C'est effectivement un médium peu accessible, même si l'on trouve aujourd'hui quelques BD en version audio(décrite). Par ailleurs, à plusieurs reprises, il est également indiqué que les sculptures de Doris Valerio ne peuvent être touchées.
Pour compléter cette lecture, cherchez les documentaires, reportages consacrés à Doris Valerio. Il explique comment il s'est inventé des techniques pour pouvoir être un sculpteur aveugle. Utiliser des outils, adapter des techniques pour pouvoir arriver à maîtriser la matière. C'est passionnant...

jeudi 24 octobre 2019

Zatoichi, le masseur aveugle - Kenji Misumi

Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.

lundi 30 septembre 2019

Personnages deficients visuels dans les series - De "Longstreet" a "This is us"

C'est le premier épisode de la saison 4 de This is us qui a précipité ce billet. Parce qu'il contient un événement majeur.
Si vous ne l'avez pas vu, attention, il y a un peu de divulgâchage.

Il ne s'agit pas ici de faire une liste globale et exhaustive des personnages aveugles dans les séries mais de voir comment la représentation de la cécité ou de la malvoyance a pu évoluer au fil du temps, sachant que nous parlons de personnages complexes dont la cécité n'est pas miraculeusement guérie en cours de saison. Si nous privilégions des personnages récurrents, voire principaux, tels Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans Covert Affairs, Mel Fisher (JK Simmons) dans Growing Up Fisher ou encore Matt Murdoch (Charlie Cox) dans Daredevil, version Netflix, nous parlerons aussi de personnages périphériques.

Matt Murdoch au tribunal - Daredevil

Rappelons d'ailleurs que c'est à la suite de la diffusion de Daredevil sans audiodescription que les spectateurs aveugles américains se sont mobilisés pour que Netflix propose ses séries en audiodescription. On pourra trouver dans cet article en anglais la genèse de l'histoire et l'intérêt de l'audiodescription. Rappelons aussi qu'en ce moment, les spectateurs aveugles français font de même, lire l'article des Inrocks, Netflix pour tous.

Si l'on peut noter la forte présence d'hommes blancs aveugles, et, avouons-le, plutôt agréables à regarder, on trouvera néanmoins Butchie dans The Wire (Sur écoute), tenancier d'un bar et "confident" d'Omar, interprété par S. Robert Morgan, acteur déficient visuel. On pensera aussi à Mary Ingalls dans La petite maison dans la prairie qui donnait finalement une vision assez positive de la cécité : Mary a construit sa vie, exercé un métier, fondé un foyer...

Butchie et Omar en conversation - The Wire (Sur écoute)

Séries télévisées et cécité

Cécité et profession
Comme au cinéma, la cécité est présente depuis longtemps dans les séries télévisées. Qu'il s'agisse d'un personnage présent le temps d'un épisode ou récurrent, secondaire ou principal, "l'aveugle" est fréquemment vu dans les séries. Peu de place ici pour les "pauvres" aveugles ou les "affreux" aveugles, ce qui nous intéresse avant tout étant une représentation "honnête" de la cécité avec des personnages qui ne sont pas seulement définis par celle-ci.
Parmi les séries mettant en avant des personnages aveugles récurrents, on trouve quelques détectives officiels (Longstreet) ou improvisés (In the Dark), des policiers devenus aveugles dans le cadre de leur travail (Blind Justice) ou en train de perdre la vue (Second Sight), un ancien militaire des Forces Spéciales travaillant pour la CIA (Covert Affairs), des avocats (Growing Up Fisher et Daredevil), sans oublier un musicien (This is us).

Murphy et son copain dealer Clive Owen - Second Sight
Murphy Mason, à gauche, dans In the Dark et Clive Owen, à droite, dans Second Sight


Quelle place pour l'expérience de la déficience visuelle?
Ce que nous entendons par cette question est quelle place laisse-t-on pour une expérience de "première main"? Certes, le travail de l'acteur est de se glisser dans tous les rôles, y compris et surtout s'ils sont éloignés de sa personnalité mais, comment procéder si l'on veut donner l'image crédible d'un personnage aveugle ou malvoyant?
Il y a la méthode d'observation, ou, comme ont pu le faire Christopher Gorham (Covert Affairs) ou Charlie Cox (Daredevil), être coaché par une personne déficiente visuelle. Ainsi, Christopher Gorham a régulièrement rencontré des personnes au CNIB (Canadian National Institute for the Blind) à Toronto, lieu de tournage de la série, pour apprendre à manier une canne blanche, utiliser une plage braille, une montre tactile ou se servir une tasse de café. Charlie Cox a, lui, travaillé avec Joe Strechay, consultant aveugle qui travaille pour l'AFB (American Foundation for the Blind).
Christopher Gorham a reçu en 2013 un prix du CNIB (Canadian National Institute for the Blind) pour son rôle d'Auggie Anderson. Quant à Charlie Cox, il a reçu le prix Helen Keller remis par l'AFB (American Foundation for the Blind) en 2015 pour son rôle de Matt Murdoch/Daredevil.
Si les acteurs font parfois appel à des conseillers, ces derniers peuvent aussi travailler pour les créateurs de la série. Ainsi, Lynn Manning, auteur, comédien, directeur artistique, a été consultant technique sur Blind Justice. Plus récemment, Ryan Knighton , auteur aveugle canadien, fait partie des scénaristes de In the Dark, en compagnie d'un autre auteur déficient visuel, Jess Burkle, homme de théâtre (côté scène et côté administration) de New York. On peut les entendre parler tous les deux de leur travail sur la série dans un podcast dont l'épisode 118 s'intitule Writing Blind : an Interview with TV writers Jess Burkle and Ryan Knighton. Et l'un des personnages secondaires est joué par une jeune comédienne déficiente visuelle. Ainsi, au fil du temps, se dessine, au moins aux États-Unis, une volonté d'afficher une authenticité.
Dans les deux dernières décennies et essentiellement, donc, dans les séries américaines (à l'exception notable de Vestiaires), on a ainsi vu des acteurs handicapés, tels RJ Mitte, IMC léger, interpréter Walt junior dans Breaking Bad ou Micah Fowler dans Speechless. Dans Switched at Birth, on avait aussi fait connaissance, aux côtés de Marlee Matlin, des jeunes acteurs sourds ou malentendants Sean Berdy et Katie Leclerc. On pourrait citer aussi Michael Patrick Thornton, acteur qui se déplace en fauteuil roulant, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, interprète du docteur Gabriel Fife dans Private Practice, et personnage récurrent dans The red line ou Madame Secretary. Il y a encore d'autres exemples, mais revenons plus précisément sur la représentation de la déficience visuelle dans les séries.

Comment illustrer la cécité à l'écran?

Parmi les personnages aveugles dont nous avons fait connaissance, la plupart sont propriétaires de chiens-guides : Mike Longstreet (Longstreet) et Pax, Jim Dunbar (Blind Justice) et Hank, Mel Fisher (Growing Up Fisher) et Elvis, Murphy Mason (In the Dark) et Pretzel. D'autres se déplacent avec des cannes blanches : Auggie Anderson (Covert Affairs), Matt Murdoch (Daredevil). A l'instar du chien-guide ou de la canne blanche, il y a un autre accessoire indispensable à la représentation de la cécité : les lunettes noires. Hormis Auggie Anderson et Murphy Mason qui n'en portent (presque) jamais, elles sont un accessoire indispensable à tout comédien aspirant à interpréter un personnage aveugle. Dans une série télévisée, elles permettent souvent au novice d'identifier à coup sûr et de loin une personne aveugle. Pourtant, dans la "vraie" vie, les lunettes noires ne sont pas de simples accessoires. Pour les personnes ayant un reste visuel, qu'il soit utile ou non, elles permettent de protéger les yeux du soleil qui peut être aveuglant, laminant ainsi le reste visuel, il peut aussi agresser l’œil et provoquer des douleurs physiques.

Mike Lonstreet avec une longue canne et son chien-guide, Pax
Mike Longstreet dans la série éponyme Longstreet datant de 1971

Dans la plupart des exemples cités ici, la personne aveugle est, comme l'imagine souvent le grand public, "plongée" dans le noir, sans aucun reste visuel. Là aussi, dans la "vraie" vie, les personnes n'ayant aucun reste visuel sont très minoritaires. Si Blind Justice tentait de rendre en images la représentation de l'environnement que se faisait Jim Dunbar à partir des bruits et de ses éventuels restes visuels, il est intéressant de voir se profiler des personnages qui, certes, peuvent avoir besoin d'une canne blanche pour se déplacer, mais qui perçoivent formes et couleurs, ou, à travers un champ visuel très réduit, une portion de l'environnement.

Blake Stadnik dans This is us

C'est un peu le cas, et c'est une très belle et bonne surprise, du personnage déficient visuel interprété par un comédien malvoyant, Blake Stadnik, dont la première apparition sur écran a fait sensation dans le premier épisode de la quatrième saison de This is us. Ce n'est certes pas le premier comédien déficient visuel à jouer dans une série, nous avons ainsi parlé précédemment de S. Robert Morgan dans The Wire mais il interprète un personnage d'importance dans la famille Pearson. S'il est "légalement aveugle" (legally blind), comme son interprète, Jack Damon dit qu'il perçoit les formes et les couleurs, ceci expliquant la possibilité de se mouvoir sans canne blanche par exemple.

Blake Stadnik - This is Us S4E1
Image resserrée sur Blake Stadnik,...

Si l'on en croit son auteur, Dan Fogelman, son personnage devrait réapparaître en deuxième partie de saison. S'il n'est pas l'un des personnages principaux de cette série, il semble que son histoire soit au cœur du scénario de la quatrième saison. Blake Stadnik a fait tellement bonne impression que son personnage pourrait avoir un rôle plus important qu'initialement prévu. À surveiller donc au fil des épisodes de la deuxième moitié de cette quatrième saison.
Après la première de la quatrième saison, Blake Stadnik, par ailleurs engagé dans la reconnaissance des comédiens handicapés, a souligné l'importance de la représentation du handicap à l'écran.

Post Instagram de Blake Stadnik
Blake Stadnik : "I am so grateful for these two individuals (Dan Fogelman et Ken Olin). Not only did they profoundly change my life by trusting me with such a beautiful story, but they also know how important it is to tell stories using proper representation. When I was young, it would have been so special to see some on television with whom I could relate telling a story like Jack's. To any child or adult with a disability who might read this, you are not alone. You have a caring and giving community ready to embrace you, and there are countless others like Dan Fogelman, Ken Olin, and the @nbcthisisus family to help lift you up on your journey to achieving your dreams. #thisisus"
"Je suis si reconnaissant envers ces deux individus (Dan Fogelman et Ken Olin). Non seulement, ils ont profondément changé ma vie en me confiant cette si belle histoire, mais ils savent aussi combien il est important d'utiliser une représentation adéquate. Quand j'étais enfant, j'aurais tant aimé pouvoir m'identifier à une histoire comme celle de Jack. A chaque enfant ou adulte ayant un handicap qui pourrait lire ceci, vous n'êtes pas seul. Vous avez une communauté attentive et prête à vous soutenir, et il existe beaucoup d'autres personnes comme Dan Fogelman, Ken Olin et la famille de This is Us pour vous aider à réaliser vos rêves."

En attendant la suite de la quatrième saison, vous pouvez aussi écouter la vraie voix de Blake Stadnik qui interprète "Memorized" en lisant les paroles (particulièrement adéquates).

Pour momentanément conclure

Nous avons aimé voir l'évolution du personnage d'Auggie et de ses responsabilités dans Covert Affairs, les (ir)responsabilités familiales de Mel Fisher, la représentation de la cécité véhiculée par Matt Murdoch, ou les difficultés de Jim Dunbar pour se faire accepter par ses collègues après son retour sur le terrain. Mais la présence de Blake Stadnik dans This is us pour y jouer un personnage malvoyant est particulièrement réjouissante.
Nous l'avions découvert pour ses talents pluriels et multiples qu'il utilisait jusqu'à présent dans des comédies musicales. Compte tenu de sa prestation dans This is us, gageons, en tout cas, espérons que nous le retrouverons désormais sur nos petits ou grands écrans. France Inter a lancé une nouvelle émission consacrée aux séries, Une heure en séries disponible aussi en podcast. Dans la deuxième émission dont voici le lien, il est question de représentation du handicap. Avec le personnage joué par Stadnik, nous entrons peut-être enfin de pied ferme dans une nouvelle façon de décrire la déficience visuelle. Dan Fogelman indiquait que lors du casting, si Stadnik était la recrue idéale, plusieurs comédiens déficients visuels plausibles ont été auditionnés. Jay Worthington (il nous paraissait impossible de conclure un tel billet sans le mentionner!) en faisait-il partie? Mystère mais gardons nos sens en alerte.
Et faisons confiance aux scénaristes pour nous écrire des personnages déficients visuels complexes, nuancés, menant une vie où la cécité ou la malvoyance ne serait qu'un détail...

dimanche 1 septembre 2019

Vues Interieures, cinq ans d'existence

Chaque année, à la date anniversaire, nous revenons sur les douze mois écoulés avec un petit récapitulatif des billets rédigés et des belles découvertes que nous avons pu faire. Cette année, pour souligner nos cinq ans d'existence, nous reviendrons sur les moments marquants à travers nos coups de cœur ou nos rencontres depuis la création du blog. Rassurez-vous, ce n'est pas par nostalgie parce que nous n'avons pas envie de larguer les amarres, mais pour voir le chemin parcouru, se rappeler de certaines œuvres marquantes, ou rejoindre l'actualité de quelques artistes.

Retour sur la genèse

Ainsi, il y a cinq ans, deux films et un roman ont été à l'origine de la naissance de ce blog.
Les films lumineux d'Andrzej Jakimowski avec Imagine et de Daniel Ribeiro avec Au premier regard ainsi que le premier roman frôlant l'autofiction de Romain Villet, Look, peignaient ainsi des personnages aveugles qui n'étaient ni victimes ni héros, mais qui vivaient leur vie, et notamment leur vie amoureuse. C'était suffisamment rare pour avoir envie d'en parler.

Des portraits et des rencontres

Depuis, l'idée initiale de parler d'œuvres comportant des personnages aveugles et d'artistes déficients visuels s'est étoffée au fil des billets avec la question lancinante de l'accessibilité culturelle dont nous reparlerons plus loin dans ce billet. Mais profitons de ce petit bilan pour voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'actualité culturelle...
Nous revenons ici sur trois artistes canadiens :

  • Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", dont le travail fait en collaboration avec l'artiste Heather Kai Smith, a fait l'objet de l'exposition Guidelines au mois d'août à Banff. Le reportage de Radio Canada est particulièrement intéressant, remettant en contexte le travail des artistes et la situation particulière de Carmen Papalia en tant qu ' artiste déficient visuel.
  • Ryan Knighton , auteur et aujourd'hui scénariste, qui est d'ailleurs actuellement à l'affiche d'un documentaire réalisé par Rodney Evans, Vision Portraits dont on peut lire la critique de Variety en anglais. Ce documentaire, que nous espérons voir un jour de ce côté-ci de l'Atlantique, va à la rencontre de quatre artistes déficients visuels dont le réalisateur lui-même, qui racontent leur cheminement créatif.

Affiche du documentaire Vision Portraits de Rodney Evans

  • Et d'une façon un peu détournée, Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire, comédien et peintre, qui a créé il y a quelques années maintenant un spectacle qui tourne encore intitulé "Assassinating Thomson" où, tout en peignant chaque soir le public dans la salle, il parle de Tom Thomson, peintre canadien mort trop tôt pour avoir fait partie du Groupe des Sept, dont la mort est restée mystérieuse. Tom Thomson et le groupe des Sept ont, dans leurs peintures, magnifié les paysages canadiens. Pourquoi vous parler de cela? Parce qu'une très belle bande dessinée de Sandrine Revel vient de paraître chez Dargaud, et dont le titre est "Tom Thomson - Esquisses d'un printemps". Rien à voir avec la cécité mais, comme nous aimons le faire, des liens à tisser avec les artistes, les œuvres présentées et donner l'envie de découvrir... Vous trouverez ci-dessous la couverture de la bande dessinée de Sandrine Revel.

Couverture de la BD Tom Thomson - Esquisses d'un printemps
Description de la couverture : sous...

Au fil de ces cinq années, le hasard, parfois heureux, nous a donné l'occasion de rencontrer des artistes dont nous avions, auparavant, fait le portrait. Pensons ainsi à la merveilleuse rencontre avec Jay Worthington, dans les locaux du Gift Theatre lors de notre voyage à Chicago, très orienté théâtre et qui nous avait donné l'occasion de parler aussi d'accessibilité dans les lieux culturels avec Chicago, théâtres et accessibilité.
Ces rencontres sont parfois juste l'occasion de "voir en vrai" ces artistes su scène : Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors en concert, Saïd Gharbi, danseur belge dans un spectacle de Wim Vandekeybus, ou Melchior Derouet, comédien, dans une pièce de Rodrigo Garcia.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016
Casey Harris, en concert au Yoyo à Paris en février 2016.

Il y a eu aussi d'autres occasions tel le colloque Blind Creations et la rencontre rapide avec Ryan Knighton. Ou l'occasion de "vivre" une exposition de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel". Parfois aussi, des circonstances étranges autant que réjouissantes : la "découverte" de Jacques Lusseyran grâce à Jérôme Garcin et son hommage à ce grand résistant aveugle dans Le Voyant qui a permis ensuite d'organiser un colloque autour de Jacques Lusseyran, Entre cécité et lumière - Regards croisés.

La littérature jeunesse

Domaine exploré au fil des ans, la littérature jeunesse est assez riche en personnages aveugles ou malvoyants. Elle nous a permis de (re)découvrir des personnages historiques. Pensons ainsi aux deux (parmi tant d'autres) ouvrages sur Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille ou Louis Braille, l'enfant de la nuit, à celui (parmi tant d'autres aussi) sur l'histoire d'Helen Keller ou encore le roman sud africain Voyageur qui nous a fait suivre James Holman, grand voyageur aveugle, au Cap de Bonne-Espérance.
En abordant la thématique de la littérature jeunesse, nous avons aussi évoqué l'accessibilité aux livres pour les très jeunes aveugles et malvoyants. L'offre y est anecdotique alors quel bonheur de tomber sur les ouvrages de Mes Mains en Or!

Mes Mains en Or
Depuis longtemps, nous suivons cette maison d'édition associative née de la volonté d'une maman qui souhaitait que sa petite fille puisse, à l'instar des autres enfants, avoir de jolis livres à se mettre sous les doigts. Nous avons donc passé en revue un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or, qu'il s'agisse de livres pour les tout petits ou pour de jeunes lecteurs, qu'il s'agisse d'adaptation telles ces magnifiques versions du Petit Chaperon Rouge, de la Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide ou des créations comme le GÉANT Malpartout ou le superbe coffret sur l'Histoire de France qui offre aux mains curieuses des lecteurs de splendides pop-up.

pop-up amphithéâtre
Pop-up d'un amphithéâtre tiré du coffret sur l'Histoire de France de Mes Mains en Or.

En juin dernier, l'association a lancé une application, la première 100% accessible aux enfants aveugles.

La cécité au cinéma

Le cinéma produit encore aujourd'hui des films où la représentation de la personne aveugle n'a pas évolué depuis un siècle. On voit encore des accordeurs de piano (alors qu'il existe dans la "vraie vie" des ingénieurs informatique) ou de "pauvres aveugles" incapables de faire un pas tout seuls (alors que nous connaissons de nombreux parents aveugles). Autant dire que notre regard n'est pas tourné vers cela. Ce blog nous a donné l'occasion de découvrir des films appartenant à l'histoire du cinéma mais aussi des films contemporains. Leur nombre nous a donné l'envie d'écrire un billet sur la cécité sur grand écran, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires.
Personnage inventé ou historique, telle Mademoiselle Paradis, souvent jeune homme mais parfois femme comme Ingrid dans Blind d'Eskil Vogt, la personne aveugle a du mal à exister en tant que telle et le scénario la cueille souvent à un moment délicat de son existence (accident la privant soudainement de la vue, dernière étape de la perte progressive de la vue, possibilité d'une relation amoureuse...). Nous attendons avec impatience l'histoire qui nous montrera un personnage aveugle "banalisé" qui existera pour une autre raison que sa cécité. Et, cerise sur le gâteau, ce personnage sera interprété par un.e comédien.ne déficient.e visuel.le!

L'accessibilité culturelle

Le premier portrait était celui de Pascal Parsat, alors directeur du CRTH et créateur du concept des Souffleurs d'images qui permet à des personnes déficientes visuelles d'assister à un spectacle où de visiter une exposition en compagnie d'un.e souffleu.r.se souvent étudiant.e issu.e d'une école d'art.
Si le soufflage ne se substitue en aucun cas à l'audiodescription, il permet d'élargir les possibilités de spectacles accessibles aux personnes déficientes visuelles. En matière d'accessibilité culturelle, il suffit parfois de peu de choses pour passer d'un état de frustration totale à celui d'une reconnaissance éternelle. Bon, nous exagérons un peu mais il suffit parfois d'une belle rencontre pour transformer une expérience. Par exemple, dans le cadre d'une visite, le guide qui prend la peine de vous apporter dans la main des échantillons de pierres avec lesquelles a été construit le château ou vous met sous les doigts du kaolin, cette argile particulière nécessaire à la fabrication de la porcelaine, ou encore, prendra soin de décrire une façade avec précision pour que vous puissiez vous en faire une représentation.
Bien sûr, c'est encore mieux quand c'est "officiel" avec un parcours accessible au sein d'un musée, avec des éléments à toucher, à entendre. L'existence d'une maquette volumétrique du bâtiment permet aussi de s'en faire une représentation globale. Nous avions parlé de cela dans le billet intitulé justement Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme ou lors de notre Escapade londonienne et l'incertitude de savoir s'il y aura ou non des choses à toucher.
S'il y a quelques bas, il y a aussi souvent des hauts... Finissons donc cette compilation avec nos coups de cœur.

Cinq années de coups de coeur

Outre les trois œuvres à l'origine de l'existence de ce blog dont nous avons parlé en introduction, il y a eu de très belles découvertes au fil de ces cinq ans.
En littérature jeunesse, il y a eu l'émouvant Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui, ou l'original Petit Chaperon Rouge qui n'y voit rien.
A la charnière jeunesse/adulte, il y a eu les délicats Nos Yeux Fermés, manga d'Akira Saso, et Florence et Léon, histoire illustrée de Simon Boulerice.
Ces cinq années nous ont permis aussi de plonger dans de "vieux" romans dont l'un, recommandé par Pierre Villey dans son ouvrage "l'aveugle dans le roman contemporain" publié en 1925 et consultable sur ce site, les Emmurés de Lucien Descaves.
Dans le domaine liant accessibilité culturelle et architecture, impossible de faire l'impasse sur la belle et précieuse collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux permettant de découvrir la Sainte Chapelle ou la Cité de Carcassonne, ou encore la Villa Cavrois, merveille art déco de l'architecte Robert Mallet-Stevens.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Pour faire le lien avec l'architecture en quittant le format imprimé, thermoformé ou embossé, n'oublions pas le travail d'Archi tact qui crée de magnifiques maquettes tactiles.

Le cinéma nous a parfois réservé de belles surprises, tel ce road-movie allemand improbable, Erbsen auf halb 6 ou le documentaire d'Alan Hicks qui raconte la rencontre de deux musiciens, l'un au crépuscule de sa vie, Clark Terry, l'autre à l'aube de sa carrière, Justin Kauflin, réunis par l'amour du jazz et la cécité, Keep On Keepin'On.

Et nous avons aussi profité de cette fenêtre pour rendre hommage à deux personnes qui, à un moment de notre vie, ont compté (et comptent encore) : le journaliste Julien Prunet avec le très beau texte écrit par son amie Aurélie Kieffer, fondatrice de l'association Lire dans le Noir, et le guitariste canadien Jeff Healey. Sans trop nous avancer sur les prochains billets, dans la lignée de My Heart Belongs to Oscar, il est fort possible que la musique soit un peu plus présente.

Perspectives

Les billets de ces deux dernières années ont été peu nombreux. Nous n'avons aucune certitude à l'heure actuelle quant à savoir si le rythme pourra un peu s'accélérer mais ce que nous savons, c'est que l'envie de continuer est là. Nous continuons à regarder Outre-Atlantique, au Canada notamment, mais nous restons à l'affût de ce qui se passe en France, en Europe, et dans le reste du monde.
Représentation de la cécité sur nos écrans petits et grands, sur les scènes, personnages de romans, mais aussi artistes, restent nos centres d'intérêt. L'accessibilité culturelle, que nous n'avons guère rencontrée de façon "officielle" lors de nos dernières vacances d'ailleurs, reste aussi une préoccupation majeure de ce blog. Permettre à une personne aveugle de se faire une représentation du château qu'elle visite par le biais d'une maquette sera aussi intéressant pour les autres visiteurs qui auront ainsi une vue synthétique du lieu. Fournir un audioguide qui intègre, outre la contextualisation et la description de l'œuvre, des indications de déplacement pour trouver la prochaine œuvre facilitera la déambulation de tous les visiteurs...
Si nous avons trouvé de bons exemples en matière de représentation de la cécité ou de la malvoyance dans des romans, des films ou des bandes dessinées au cours de ces cinq premières années, si nous avons pu nous réjouir parfois au sujet de l'accessibilité culturelle, il n'y a pas de raison que cela ne se poursuive pas dans les années à venir!

jeudi 15 août 2019

My Heart Belongs to Oscar - Romain Villet

Deuxième opus publié par Romain Villet que nous avions découvert avec ''Look'', My Heart Belongs to Oscar est sorti le 10 avril 2019 aux éditions Le Dilettante. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais du texte tiré du spectacle éponyme de Romain Villet, auteur mais aussi pianiste de jazz.

Couverture du livre My Heart Belongs to Oscar - Titre et nom en blanc sur fond noir avec un clavier de piano

En fait, l'ouvrage est composé de trois textes :

  • My Heart Belongs to Oscar
  • Entre deux sets
  • Pourquoi le jazz ?

Quatrième de couverture

Mon cœur est à Oscar... Peterson, et après tout c'est bien pour le claironner à la face du monde que j'ai écrit ce livre. Qui est cet immense jazzman ? Comment est-il devenu du jour au lendemain une vedette internationale ? Comment ce géant noir d'origine canadienne a bouleversé la vie d'un franchouillard gringalet ? Comment grâce à lui j'ai découvert le jazz et comment le piano est devenu le lit où n'en finissent plus de s'écouler nos amours torrentielles ? En résumé, je vais vous raconter une histoire d'amour.

Le verso de la couverture

Dans ce petit livre de 77 pages composé de trois textes, la couverture et la quatrième de couverture s'enrichissent d'un rabat où vient s'imprimer le texte de présentation : l'auteur, sa vie, son œuvre... Enfin presque... Le voici :

"Que faire de ses dix doigts ? Romain Villet n'a pas assez des siens pour compter les réponses qu'il pourrait apporter à cette question. Caresser, griffer, marquer le contretemps, claquer pour donner le tempo à ses musiciens, pianoter sur un Steinway de concert ou dans un bastringue de bistrot, tenir une canne blanche, lire en braille, taper sur un clavier d'ordinateur les mots qui lui en semblent dignes, porter une alliance, changer des couches, tripoter Le Penseur de Rodin ou toute autre beauté sculpturale, se gratter la tête quand il réfléchit fort, les croiser pour que la chance ne tourne pas, toucher à presque tout comme il est permis aux grands curieux qui ne voient presque rien.
My Heart Belongs to Oscar est son deuxième livre et c'est le pendant d'un spectacle qu'il porte à bout de doigts sur les planches.

Celui qui comble et électrise le pianiste Romain Villet est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons : l'homme nommé est Oscar Peterson.
En trois textes, Romain Villet nous dit sa zigzagante histoire d'amour avec le jazz, cette musique dont Le swing fait battre la chamade au cœur de l'univers ."

À cela, ajoutons la dédicace "À Maf et Monf, Élise et Zéphyr" et le lecteur saura dans quoi il s'embarque.

Oscar Peterson, né à Montréal

Nous avons une infinie tendresse pour Montréal. Impossible donc de passer sous silence qu'Oscar Peterson est né dans cette ville, dans le quartier Saint-Henri, même s'il a pris son envol et sa stature musicale aux États-Unis.
Dans ce quartier, une peinture murale, inaugurée en 2011, rend hommage à cet immense artiste.

Peinture murale à Montréal en hommage à Oscar Peterson
Jazz born here, Gene Pendon - fresque peinte au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint Jacques, Montréal

Dans ces trois textes, Romain Villet fait juste allusion à sa cécité, histoire de clarifier les choses une bonne fois pour toutes tout en montrant que le principal sujet n'est pas là.
Effectivement, le premier texte qui donne son nom au livre, My Heart Belongs to Oscar, dont on pourrait d'ailleurs compléter la lecture par le récit de sa rencontre avec Oscar Peterson en 2003 au Festival de Marciac, publié l'an dernier dans Jazz News où il a une rubrique récurrente et où il publie assez régulièrement de plus longs papiers, parle de son amour pour cet immense pianiste.
Dans le deuxième texte, il est question d'improvisation. À l'issue de la lecture de ce livre, impossible de dire que vous ne comprenez rien à l'improvisation en jazz. Elle vous est expliquée en long, en large, en travers. Et si vous aviez encore quelques zones obscures, nous vous conseillons alors d'aller écouter quelques morceaux. Romain Villet en égrène un certain nombre que son trio joue au cours du spectacle puisque, rappelons-le, il s'agit du texte de son spectacle où il dit son amour pour Oscar Peterson.
Au fil des pages, vous trouverez My Heart Belongs to Daddy, What is this thing called love, Hot House, All the things you are, You look good to me, Caravan, There is no greater love, où encore People.

Il y a eu des critiques enthousiastes de ce recueil de texte, en particulier par des amateurs de jazz. Romain Villet sait de quoi il parle et sait écrire. Encore une fois, nous vous suggérons d'aller lire ses chroniques ou articles dans la chouette revue Jazz News. Et nous aimons son style foisonnant. Le premier texte est le texte écrit d'un spectacle, dont l'auteur dit lui-même qu'il n'est pas appris par cœur mais qu'il sert de trame (assez serrée quand même).

Si donc le recueil ne fait pas directement référence à la cécité, le sujet commun à ces trois textes étant le jazz, rappelons, subtilement espérons-le, que l'auteur est aveugle (la didascalie d'introduction du spectacle y fait allusion : p.9, "un pianiste aveugle et disert"), et Oscar Peterson a été inspiré par Art Tatum, pianiste né quasi aveugle, reconnu pour sa virtuosité et son ingéniosité inégalables.

Pourquoi le jazz

C'est le titre du troisième texte, court, qui répond à un certain nombre de questions ou plutôt, qui répond différemment à la même question : pourquoi le jazz?
L'auteur nous donne ses raisons, à vous de trouver les vôtres.

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissez pas le "style" Villet, ces trois textes vous en donneront clairement une idée. Jeux avec les mots, références en tous genres et notamment philosophiques, vous en ressortirez tout étourdis. Amateurs de jazz, vous serez comblés. Le swing n'est pas que dans le jeu, il est aussi dans l'écriture.
Pour les béotiens, impossible de n'avoir rien compris à l'improvisation après cette lecture. Et difficile de ne pas avoir la curiosité d'aller écouter les morceaux cités. Et pour ceux, celles, qui les connaîtraient, ne pas hésiter à écouter plusieurs versions.
Peut-être aussi que cela vous donnera envie d'aller voir le spectacle si d'autres représentations sont prévues.
Ou de découvrir Oscar Peterson. Ou, pourquoi pas, découvrir les musiciens aveugles ou malvoyants qui ont pavé le chemin du blues ou du jazz, pour rester dans la thématique. Vous seriez probablement très étonné.e.s de leur nombre.
Au fait, le recueil est disponible à la BNFA en Daisy voix de synthèse, Daisy texte ou PDF. Bonne lecture!

jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

mercredi 10 juillet 2019

L'histoire d'Helen Keller - Lorena A. Hickok

Paru initialement sous le titre de The Story of Helen Keller en 1958, ce roman jeunesse a été écrit par Lorena A. Hickok. Cette biographie a été publié pour la première fois en français en 1968, la présente édition, sortie en mars 2019 aux éditions Pocket Jeunesse, est traduite par Renée Rosenthal.

Couverture du livre L'histoire d'Helen Keller
Sur un fond bleu, au premier plan, ...

Alors que Vues Intérieures fêtera bientôt ses cinq ans, (eh oui déjà!), si nous avions évoqué le nom d'Helen Keller, nous n'avions pas encore rédigé de billet sur un ouvrage racontant sa rencontre décisive avec Ann Sullivan. C'est donc chose faite avec ce roman jeunesse classique qui ne cesse d'être réédité.

Dans cette "édition collector", comme le mentionne la quatrième de couverture, on trouve en page 7 l'alphabet manuel ainsi que l'alphabet braille. Cela permet de se représenter la façon dont Helen s'est approprié le monde et comment elle a pu communiquer avec les autres. On trouvera aussi, de la page 206 à la page 225, quelques lettres écrites par Helen. Chacune d'entre elles est présentée et remise dans le contexte de sa vie et de son apprentissage.

Quatrième de couverture

Quel avenir pour une petite fille de six ans, aveugle, sourde et muette?
Les parents d'Helen sont désespérés, jusqu'au jour où Ann Sullivan arrive chez eux pour tenter d'aider Helen à sortir de sa prison sans mots, ni couleurs, ni sons.
Les premiers échanges sont houleux, mais la persévérance d'Ann, l'intelligence et le désir d'apprendre d'Helen parviennent à vaincre l'impossible.

Helen Keller

Avant l'arrivée d'Ann Sullivan dans la famille Keller, l'auteure nous présente Helen et sa famille : sa mère, son père, sa petite sœur, la fille de la domestique, avec laquelle Helen joue, et sa chienne Belle. Elle présente aussi la façon dont Helen perçoit le monde mais aussi son impossibilité à communiquer avec les autres.
p12 "Helen ne connaissait pas les mots. Tous les gens qui l'entouraient étaient pour elle des "ils". Des "ils" qu'elle distinguait parfaitement : son père, sa mère, sa tante, Martha Washington, la fille de la domestique noire, qui jouait quelquefois avec elle."

Photo en noir et blanc d'Helen Keller assise lisant un livre en braille avec un chien couché à ses pieds
Helen Keller lit un ouvrage en braille avec un gros chien couché à ses pieds (photo : archives de Nouvelle Zélande)..

L'intelligence et la curiosité d'Helen
Lorena A. Hickok insiste sur l'intelligence d'Helen mais aussi sur l'énorme travail accompli par Ann Sullivan. Helen Keller n'a ici rien d'un superhéros et tant mieux!
Ainsi, p21, "La curiosité d'Helen était encore plus vive que sa colère. Cette curiosité était déjà le signe de sa très grande intelligence."

Les mains d'Helen
p13 "Avec ses mains à elle, Helen explorait le monde. Ses mains lui servaient d'yeux et d'oreilles. (...)
Ses petites mains avides, curieuses, sans cesse en mouvement, étaient déjà l'outil de sa pensée."
p80 ""Voir" pour Helen, c'était "toucher"."
p96 "Elle s'était habituée à "voir" avec ses doigts. Ses doigts, eux, étaient des serviteurs fidèles. Grâce à eux, elle pouvait "écouter" Ann, et Ann lui apportait tout le monde dans le creux de sa main."

Découvrir le monde
p13 "La petite fille, privée du sens de l'ouïe et de la vue, avait développé d'une façon extraordinaire son sens du toucher, ainsi que ceux de l'odorat et du goût. (...) Elle savait trouver les premières violettes dans l'herbe; elle connaissait la fourrure de Belle, son setter."
p42-43 "Elle aimait l'odeur du chèvrefeuille et celle des roses grimpantes qui montaient le long de la maison. Elle aimait toucher les feuilles épaisses et légèrement piquantes des bordures de buis. Elle sentait sur ses bras, sur ses mains, la chaleur du soleil et elle percevait très bien les vibrations de l'air bourdonnant d'abeilles, ou le rapide passage des oiseaux-mouches qui volaient autour d'elle, nullement effarouchés et ravissants."
Lorena A. Hickok raconte la visite d'Helen au cirque (p84-89) avec un très bel accueil des artistes circassiens : un bel exemple d'accessibilité culturelle et d'inclusion dont les chargés de relation avec les publics devraient s'inspirer!

La détermination d'Helen
Helen Keller a aussi appris à parler. Si l'auteure détaille le long et laborieux apprentissage d'Helen, et son entêtement, elle dit aussi que seul son entourage était capable de comprendre ce qu'elle disait mais lorsqu'elle prononce sa première phrase, Helen est folle de joie.
Cet acharnement et cet entêtement ont permis à Helen d'entrer à l'université et pas n'importe quelle université : Radcliffe, l'équivalent féminin d'Harvard.

Ann Sullivan

Son rôle et ses propres difficultés sont souvent passés sous silence ou minimisés dans nombres d'ouvrages retraçant la vie d'Helen Keller. Ici, l'auteure insiste sur la patience et la volonté d'Ann Sullivan mais revient aussi sur son enfance difficile.
p51 "Jusque-là, Ann avait été complètement abandonnée à elle-même. (...) Ann était loin d'être bête. Elle était même d'une intelligence supérieure. Lorsqu'elle eut quinze ans, un ophtalmologiste réussit à lui rendre la vue grâce à une opération. Désormais, elle pouvait apprendre à lire et à écrire comme tous les enfants. Il lui était simplement recommandé de ne pas trop fatiguer ses yeux. Avec une belle énergie, Ann rattrapa le temps perdu et devint une bonne élève."

Les yeux d'Ann
Ann a été formé par Michael Anagnos, directeur de l'École Perkins, à l'alphabet manuel. Avant Helen Keller, en 1837, Laura Bridgman, également sourde-aveugle, y a reçu un enseignement. Si, lorsqu'elle arrive chez les Keller, Ann y voit suffisamment pour lire, elle fut un temps aveugle et cette expérience lui permettra de mieux comprendre le fonctionnement d'Helen.
Cependant, tout au long de sa vie, Ann aura la vue fragile. L'auteure de cette biographie le rappelle régulièrement et cela renforce la détermination d'Ann face à sa jeune élève qui deviendra une amie pour la vie.

"Pauvre petite"
p53 "Helen n'aurait pas l'enfance lamentable que tout le monde lui prédisait, elle n'aurait pas l'enfance triste et démunie qu'Ann avait connue elle-même.
- Je vous en prie, ne permettez plus à personne de l'appeler "pauvre petite", demanda Ann, dès le lendemain, aux parents d'Helen. Helen n'est pas une "pauvre petite". C'est une enfant robuste et bien portante, d'une intelligence remarquable. Elle est cent fois plus intelligente que la plupart des enfants qui voient et qui entendent. Il ne faut surtout pas l'habituer à s'apitoyer sur elle-même. Elle n'est pas à à plaindre, car elle ne s'ennuiera plus jamais dans la vie."
Parce qu'elle a détecté la grande intelligence d'Helen, Ann insiste pour que les capacités intellectuelles d'Helen soient mises en avant et que les gens ne voient pas qu'une petite fille aveugle et sourde.

Le "phénomène" Helen Keller

Il est aussi question, dans cette biographie décidément très riche, du côté "phénomène": lorsqu'elle commence à se produire en spectacle, finalement à la façon d'un "phénomène de foire", les gens veulent voir cette fameuse Helen Keller dont ils ont entendu parlé depuis qu'elle est petite fille. Dans le chapitre XI, l'auteure explique que le Docteur Anagnos, directeur de l'École Perkins, avait publié des articles sur les progrès d'Helen dans des revues. "Très vite, sa célébrité avait dépassé le cadre limité des spécialistes de l'éducation des aveugles et des sourds-muets. La petite fille (...) était maintenant connue dans le monde entier." Elle donnera par la suite des conférences dont on explique la raison p182, "Helen savait ce que diraient ses amis bien intentionnés : elle s'exhibait pour de l'argent comme un monstre, que c'était une honte, etc., mais elle ne s'en souciait guère. La seule chose qui lui importait, c'était de rassembler une somme suffisante pour mettre Ann à l'abri du besoin, quoi qu'il arrivât."
On apprendra aussi qu'après le succès de son livre où elle raconte son parcours, Helen Keller a écrit d'autres ouvrages qui n'ont pas eu de succès. Ce qui intéressait les gens, c'était de savoir comment elle vivait, pas qu'elle avait un talent d'écrivain.

Pour momentanément conclure

Alors que beaucoup d'histoires se cristallisent autour de la rencontre entre Helen et Ann, et le moment crucial où Helen associe un mot à un objet, à l'eau en l'occurrence, on pense notamment au film Miracle en Alabama, l'ouvrage de Hickok fait un panorama complet de la vie d'Helen, y compris adulte et vieillissante. Et elle insiste aussi sur les qualités intrinsèques d'Helen dont le caractère, l'entêtement et l'intelligence lui ont permis d'accéder au monde et de défendre des causes qui lui tenaient à cœur.
Cette biographie accessible aux jeunes lecteurs à partir de dix ans est à mettre entre toutes les mains, y compris celles des adultes. Ce n'est sûrement pas un hasard si elle reste un classique aujourd'hui alors que nombres d'autres ouvrages retracent la vie d'Helen Keller.
Elle permet d'avoir une vue d'ensemble de sa vie, en détaillant, évidemment, sa rencontre avec Ann et son apprentissage, mais aussi de comprendre les difficultés liées non à la double déficience sensorielle d'Helen mais à la résistance de la société qui ne peut, veut, voir en Helen un être extrêmement intelligent avec un esprit vif. Il lui faudra ainsi un sacré entêtement et une volonté sans faille pour pouvoir s'inscrire à l'Université où, par ailleurs, elle réussira très bien. L'auteure mentionne aussi plusieurs fois la pénurie de livres en braille par exemple.
Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur la vie d'Helen Keller, celui-ci est idéal. Et l'histoire d'Helen Keller est disponible en version audio chez Eole.
Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez aussi lire les écrits d'Helen Keller. Pour conclure, une citation d'Helen Keller mise en exergue de cette biographie :
"À la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde..."

lundi 8 juillet 2019

Les audiences de Sir John - Bruce Alexander

Premier opus d'une série mettant en scène Sir John Fielding, Les audiences de Sir John est publié dans la collection Grands détectives des éditions 10/18. Le titre original est Blind Justice. Bruce Alexander l'a publié sous ce titre en 1994. L'édition française (traducteur Jean-Noël Chatain) date de 1998. Il ne s'agit donc pas d'une nouveauté mais d'une double découverte : celle de la série et celle de Sir John Fielding.

Si la série compte onze volets, seuls les huit premiers ont été traduits en français.

Couverture du livre Les audiences de Sir John
L'illustration de la couverture de ce livre reprend un détail d'un tableau d'Arthur Devis dont le titre est "Edward Parker et sa femme Barbara". Dans le détail choisi, seul apparaît le dit Edward Parker, portant un tricorne et revêtu d'un costume jaune, d'un manteau largement ouvert beige.

Quatrième de couverture

Le héros de cette nouvelle série, Sir John Fielding est un personnage hors du commun : magistrat connu de tous pour son impartialité et ses exceptionnelles qualités de détective, il est célèbre pour avoir fondé la première police urbaine de Londres au XVIIIe siècle. Ses compétences sont d'autant plus remarquables qu'il est aveugle ! Secondé par ses "yeux", le jeune Jeremy Proctor, narrateur de ses exploits, Sir John Fielding enquête dans toutes les couches de la société anglaise de son temps. Pour le New York Times : "Alexander restitue avec finesse et vivacité l'esprit de l'époque. Sir John et le jeune Jeremy forment une équipe irrésistible qui fait augurer longue vie à cette série."

Le vrai Sir John Fielding

Tout comme James Holman, grand voyageur aveugle, personnage principal du roman de Lesley Beake Voyageur, Sir John Fielding a vraiment existé, contrairement d'ailleurs à sa jeune recrue Jeremy Proctor. Il semble d'ailleurs qu'il ait inspiré d'autres auteurs. Il apparaît ainsi de façon récurrente dans la série policière John Rawlings, l'apothicaire de Deryn Lake, qui se déroule en Angleterre à la même période, et qui a également été écrite dans les mêmes années.

Portrait de John Fielding, peinture de Nathaniel Hone, 1773
Portrait de Sir John Fielding par Nathaniel Hone, 1773, huile sur toile, 76.2 cm × 63.5 cm, Middlesex Guildhall Art Collection. Photo credit: Trustees of the Middlesex Guildhall Art Collection.

Demi-frère d'Henry Fielding, romancier, dramaturge et magistrat, John Fielding, né en 1721, devient aveugle dans un accident maritime à l'âge de 19 ans. Il monte ensuite sa propre affaire puis, sous la conduite de son frère, il décide d'étudier le droit. En 1750, il est nommé adjoint de son frère, et l'aide notamment dans sa lutte contre la corruption ainsi que pour améliorer le système judiciaire londonien. Les deux frères créent ainsi la première brigade professionnelle de police et diffusent régulièrement une « gazette de police » contenant des descriptions de criminels connus. Ils posent aussi les bases du premier service de casier judiciaire.
Lorsque son frère meurt en 1754, il est nommé magistrat à sa place à Bow Street. Familièrement surnommé « le Bec aveugle » (The Blind Beak), la légende dit qu'il est capable de reconnaître plus de 3 000 repris de justice au son de leur voix. En 1761, la Couronne britannique le fait chevalier. Il mourra en 1780.

Sir John Fielding, héros d'un roman policier

Si l'on se réfère au paragraphe précédent, il y a manifestement beaucoup de points communs entre le "vrai" Sir John Fielding et celui de la série éponyme.
Cependant, l'intrigue racontée ici, sans être d'une folle originalité, est fictive, comme l'est aussi le jeune personnage appelé Jeremy Proctor. Mais c'est lui qui, devenu adulte, nous relate ses aventures avec Sir John. L'auteur mêle fiction et réalité, reprenant des événements historiques pour les intégrer dans des histoires fictives.

Sir John n'est cependant pas le seul "détective" aveugle présent dans les romans policiers ou les séries télévisées. Mais dans tous ces exemples auxquels nous pensons, le détective aveugle est toujours en binôme. On pourra ainsi penser à l'inspecteur Jim Dunbar dans la série "Blind Justice" qui ne dura qu'une saison. Accompagné de son chien-guide, il travaille en binôme avec Karen Bettancourt, jeune policière qui, outre le rôle de chauffeur, lui prête aussi ses yeux pour décrire, par exemple, une scène de crime. Dans un autre genre, on pourra aussi se rappeler d'Auggie Anderson dans Covert Affairs et son duo avec Annie Walker. Et il en existe d'autres dont nous aurons peut-être l'occasion de parler ici même.

Affiche de la série TV Blind Justice
Affiche de la série télévisée "Blind Justice" : au premier plan, l'inspecteur Dunbar, en costume et lunettes noires, au deuxième plan, New York. Située en haut de l'affiche, une phrase : " He lost his sight... not his vision." (Il a perdu la vue... pas sa vision).

Les audiences de Sir John, premier opus d'une série

Si ce premier titre permet de mettre en place les personnages principaux et, pour le lecteur, de faire leur connaissance, Jeremy Proctor en tête, il permet aussi d'installer l'ambiance de la série dans le Londres du XVIIIe. Sans trop divulgâcher, nous aurons donc l'occasion de comprendre comment fonctionne la justice, celle du "tout-venant" et celle des hauts rangs, comment l'on se déplace à Londres à cette époque ou avoir une idée assez précise de la vie de certains quartiers londoniens. Sir John Fielding, en tant que magistrat, s'occupe de toutes les strates de la société anglaise, pouvant autant s'adresser à une jeune servante, qu'à un capitaine de navire ou un repris de justice.
Dans cette première aventure, l'auteur, américain natif de Chicago, semble prendre plaisir à dépeindre tous les travers de la société anglaise de cette époque, son rapport à l'esclavage, son habitude d'envoyer des condamnés dans les colonies, appelée transportation et la hiérarchisation de la société londonienne. On peut imaginer qu'au fil des aventures, le lecteur en apprendra encore plus sur le Londres de cette époque lorsque la ville rayonnait dans le monde entier.

La série

  • Blind Justice (1994), publié en français sous le titre "Les Audiences de Sir John", 10/18, « Grands Détectives » no 3001, 1998
  • Murder in Grub Street (1995), publié en français sous le titre "Le Fer et le feu", 10/18, « Grands Détectives » no 3051, 1999
  • Watery Grave (1996), publié en français sous le titre "L'Onde sépulcrale", 10/18, « Grands Détectives » no 3110, 1999
  • Person or Persons Unknown (1997), publié en français sous le titre "Venelles sanglantes", 10/18, « Grands Détectives » no 3156, 2000
  • Jack, Knave and Fool (1998), publié en français sous le titre "Le Fourbe et l'Histrion", 10/18, « Grands Détectives » no 3205, 2000
  • Death of a Colonial (1999), publié en français sous le titre "La Veuve et l'Imposteur", 10/18, « Grands Détectives » no 3271, 2001
  • The Color of Death (2000), publié en français sous le titre "Brigands et Galants", 10/18, « Grands Détectives » no 3369, 2001
  • Smuggler's Moon (2001), publié en français sous le titre "La Nuit des contrebandiers", 10/18, « Grands Détectives » no 3498, 2003

Ainsi que trois autres, non traduits en français à ce jour :

  • An Experiment in Treason (2002)
  • The Price of Murder (2003)
  • Rules of Engagement (2005)

Dès la première page du premier chapitre, Jeremy nous présente Sir John Fielding. Nous saurons ainsi très rapidement que "s'il était dépourvu du sens de la vue, que la plupart de nos semblables estiment comme capital, sir John n'en mena pas moins une existence exemplaire." (p9)
Intéressant de voir que pour Jeremy, qui l'a côtoyé longtemps, le fait d'être aveugle est presque anecdotique tant Sir John a eu une vie bien remplie. Cela donne aussi le ton du roman et de la série en donnant une image très positive de ce personnage, largement inspiré du vrai Sir John Fielding. À aucun moment, Sir John Fielding ne sera dépeint comme un être en détresse. En matière de loi, c'est lui qui donne le "la".

Une cécité empreinte d'humanité

Jeremy Proctor
Le premier chapitre du roman raconte les circonstances de la rencontre entre Jeremy Proctor, alors âgé de treize ans, et de Sir John Fielding.
Racontées par Jeremy, ces histoires reflètent aussi la façon dont il perçoit le personnage qui, finalement, lui a sauvé la vie ou au moins lui a évité de tomber dans la délinquance à son arrivée à Londres alors qu'il venait de devenir orphelin à treize ans.
Il sera accueilli sous le toit de Sir John alors même que sa femme se meurt, elle qui sera soulagée par un médecin irlandais catholique, Donnelly, à l'aide d'une infusion aux vertus apaisantes.

Une autonomie calculée
Au fil de cette première aventure, Jeremy décrira au lecteur la farouche autonomie de Sir John lorsqu'il est en terrain connu. "Au premier carrefour que nous dûmes traverser, j'effleurai le coude de sir John pour lui signifier, par pure prévenance, que la voie était libre. Pourtant, il secoua fermement la tête et me dit :
- Non, Jeremy, s'il te plaît. Je préfèrerais me diriger seul. À moins de m'éviter une mort certaine sous un attelage ou un grand embarras en mettant le pied dans du crottin, tu dois résister à la tentation de m'aider."
Se déplaçant avec une canne, qu'il tend devant lui pour trouver l'emplacement de marches par exemple, Sir John accepte cependant de se faire guider quand il s'agit de traverser une salle bondée, p280 : "en cette circonstance, je t'autorise à prendre mon bras. Guide-moi correctement. Veille à ce que je ne heurte personne."
Jeremy apprend aussi, en même temps que la plupart des lecteurs finalement, comment se comporter avec Sir John mais aussi comment celui-ci se déplace, se repère. Au cours d'un déplacement en attelage à Londres, c'est Sir John qui indique à Jeremy qu'ils arrivent à Covent Garden. Jeremy lui demande alors comment il avait pu deviner, p111 :
- "Jeremy, déclara-t-il, en me déplaçant, j'utilise simplement mes quatre autres sens. Vous autres qui jouissez de la vue ne faites que mésuser du reste. Dans le cas présent, j'ai seulement mis à l'œuvre mon nez et mes oreilles. J'ai respiré la verdure et l'odeur terreuse des étals des maraîchers, tout en écoutant ces derniers vanter leurs marchandises. Crois-moi sur parole, mon garçon, il n'existe aucun lieu à Londres qui exhale et résonne comme Covent Garden."

Magistrat reconnu, il sait aussi faire appel aux autres quand cela est nécessaire. Ainsi, p62, alors qu'il demande la description d'une demeure afin d'en avoir une image précise dans la tête, il fera d'abord appel à Bailey avant de recourir à Jeremy :
- "Pourriez-vous me décrire la maison où nous sommes sur le point d'entrer?
- Eh bien, elle est plutôt grande, à vrai dire.
- De quelle taille mon ami ?
- Trois étages, déclara Bailey, en comptant le rez-de-chaussée. Mais large, monsieur, très large.
(...)
- Peut-être peux-tu apporter ta contribution, Jeremy.
- Je vais tâcher, monsieur.
Et je m'exécutai, en faisant remarquer que la demeure était construite en brique et que les étages supérieurs comprenaient cinq fenêtres en façade, avec un yard d'intervalle entre deux et le même espace à chaque angle. Au rez-de-chaussée, une vaste porte à deux battants occupait l'emplacement d'une fenêtre et l'on y accédait en gravissant trois marches." À la suite de cette description, Sir John fera appel à Jeremy pour avoir des descriptions détaillées et fiables qu'il pourra utiliser par la suite dans sa réflexion. Ainsi, p207, Jeremy lui décrira Monsieur Clairmont : "je me remémorai le visiteur puis commençai à en esquisser la physionomie à Sir John, en lui livrant la description la plus précise dont je fusse capable. Je fis mention du grand nez crochu de M. Clairmont et de ses lèvres le plus souvent boudeuses."
Il sait aussi s'emparer des stéréotypes liés à la cécité, telle la pitié, pour faire parler une victime, p180 : "auriez - vous la bonté, mon enfant, de guider un pauvre aveugle dans le jardin et de lui tenir quelque temps compagnie ?"
Ainsi, si le lecteur sait très vite que Sir John est aveugle, sa cécité et les spécificités qui peuvent s'y rattacher sont amenées par petites touches, au fil de l'histoire et de ses nécessités. Rappelons, pour mémoire, qu'à l'époque de Sir John, le braille n'existait pas encore. Le magistrat était donc totalement dépendant des autres pour la lecture ou la rédaction de documents.

Pour momentanément conclure

C'est assurément une belle découverte et c'est un vrai plaisir de plonger dans le Londres de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d'y rencontrer des personnages réels ou fictifs, et de s'y déplacer en compagnie de Sir John ou de Jeremy Proctor. La langue employée, dans sa traduction française, est travaillée pour, semble-t-il, coller au parler des gens issus de différentes couches sociales.
À travers la lecture de cette première aventure, on sent toute l'humanité de Sir John Fielding et l'auteur qui bâtit des histoires fictives, en profite pour transmettre également des valeurs.
À aucun moment, Sir John n'est considéré comme vulnérable. Il sait s'entourer et, certes, c'est un homme de justice, par ailleurs reconnu par ses pairs. Si l'on peut considérer comme exagérée cette faculté de reconnaître trois mille repris de justice rien qu'à leur voix, qui pourtant participa de sa légende, Sir John Fielding n'est pas traité en superhéros. Il utilise au mieux ses facultés d'analyse et son esprit de déduction. Ainsi, sans rien divulgâcher, c'est grâce à une observation naïve de Jeremy qu'il peut orienter ses recherches.
Les amateurs de romans policiers historiques devraient se pencher sur cette série. Quant à nous, la lecture d'autres ouvrages est déjà envisagée.
Soulignons par ailleurs que ce premier opus est aussi disponible en version audio chez Eole.

lundi 22 avril 2019

La nuit se leve - Elisabeth Quin

Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!

dimanche 17 février 2019

L'esthetique de l'acces - week-end theatral londonien

Tout d'abord, rendons à César ce qui appartient à César. "The Aesthetics of Access", traduit ici par "l'esthétique de l'accès", est repris d'un article de Paul F Cockburn publié sur le site de Disability Arts International où il est beaucoup question du travail de Jenny Sealey, directrice artistique de Graeae dont nous parlerons plus loin.
L'expression est en anglais parce qu'elle illustre un "courant" théâtral anglais. Quand nous disons "courant", entendons-nous bien : c'est loin d'être un courant majeur, mainstream.
Il est essentiellement représenté par des compagnies de théâtre anglaises qui comptent dans leurs rangs des personnes handicapées (physique, sensoriel, psychique...), sur scène et/ou dans l'encadrement.
On parle d'"esthétique de l'accès" quand, dans le fil même de la pièce ou du spectacle, sont intégrées, par exemple, la langue des signes ou l'audiodescription.

D'une façon fort opportune, deux pièces issues de, ou classables dans, ce "courant" étaient présentées à Londres simultanément, idéal pour se concocter un week-end théâtral. Mais avant de parler des pièces, présentons un peu les compagnies.

Extant

Nous commencerons par Extant qui a fêté ses vingt ans l'an dernier. Unique dans le circuit théâtral professionnel anglais, Extant est une compagnie fondée, dirigée et composée de personnes aveugles et malvoyantes. Maria Oshodi en est la fondatrice et directrice artistique.

Logo de la compagnie de théâtre Extant

Extant développe depuis longtemps des techniques, des idées qui permettent d'intégrer l'audiodescription dans ses créations, pour permettre à ses comédiens déficients visuels de se repérer mais aussi pour inclure le public déficient visuel. En 2004 notamment, Extant a créé "Resistance", pièce basée sur "Et la lumière fut" de Jacques Lusseyran, intellectuel français, grand résistant aveugle, aujourd'hui peut-être un peu plus connu du public français grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Graeae

Graeae a une histoire plus ancienne que celle d'Extant. C'est une organisation britannique composée d'artistes et de dirigeants ayant des handicaps physiques et sensoriels. Elle a été fondée en 1980 par Nabil Shaban et Richard Tomlinson et porte le nom des Grées ("Graeae" en anglais) de la mythologie grecque. Les Grées, Graies ou Sœurs grises sont des divinités primordiales, filles de Phorcys et Céto, qui descendaient eux-mêmes de l'union de la Terre et de l'Océan. Elles sont les sœurs aînées de Méduse et des Gorgones ainsi que leurs gardiennes.
Depuis 1997, la directrice artistique de Graeae est Jenny Sealey.

Logo de la compagnie de théâtre Graeae

Les pièces de théâtre

Ce week-end théâtral londonien a donc été l'occasion de découvrir "en vrai" le travail de ces deux compagnies.
Les deux pièces, "Blasted" (traduit en français par "Anéantis") de Sarah Kane pour Graeae, et "Flight Paths" écrit par Glen Neath pour Extant, sont plus exactement des coproductions.
"Blasted" est en coproduction avec la RADA, Royal Academy of Dramatic Art, école d'art dramatique anglaise. Fondée en 1904 par Herbert Beerbohm Tree, c'est la plus ancienne du Royaume-Uni, et l'une des plus prestigieuses. Elle est affiliée au Conservatoire for Dance and Drama. Parmi ses anciens élèves, citons Kenneth Branagh, Alan Rickman, Anthony Hopkins. Autant dire qu'il s'agit de la fine fleur de la scène théâtrale en devenir. Et, à ce titre, il est fort intéressant de voir des comédiens en formation travailler avec des comédiens de la compagnie Graeae, et se frotter ainsi à cette "esthétique de l'accès".
"Flight Paths" est en coproduction avec Yellow Earth Theatre fondé en 1995 par cinq acteurs anglais avec des racines est asiatiques pour leur permettre d'élargir le répertoire et les rôles dans lesquels ils étaient habituellement cantonnés.

Au-delà des coproductions et des préoccupations d'accessibilité intégrée au spectacle dont nous reparlerons plus loin, pas grand chose en commun dans ces œuvres.

Sarah Kane, l'auteure de "Blasted", pièce écrite alors qu'elle avait 23 ans et jouée aussitôt en 1995, est considérée comme l'un des grands auteurs contemporains du théâtre britannique. "Blasted" est aujourd'hui une œuvre classique. Son résumé : "Ian, le journaliste a invité Cate à l'hôtel. Il voudrait renouer avec elle. Cate a une autre liaison et tente d'expliquer à Ian que tout est fini entre eux. Celui-ci n'est pas prêt à l'entendre. Ils passent la nuit dans cette chambre. Au matin, Cate est déçue du comportement de Ian qui a abusé sexuellement d'elle à plusieurs reprises. Mais la guerre civile survient lorsqu'une bombe atomise le plateau. Le soldat maltraite Ian et le viole, transformant le bourreau en une victime impuissante. Il finit par le priver de la vue en lui arrachant l'un après l'autre les yeux. Cate revient à l'hôtel avec un enfant, qui meurt peu de temps après de faim. Elle décide d'aller chercher à manger, troquant probablement son corps en échange. Ian, affamé, aveugle, mutilé, se met à dévorer le cadavre de l'enfant que Cate avait enterré sous les lattes du plancher. Cate revient enfin avec des victuailles. Ils mangent et boivent du gin. Le dernier mot du texte sera le « merci » qu'Ian adresse à Cate. Sur eux tombe la pluie froide de Leeds."
Plusieurs fois, avant d'aller voir la pièce, le spectateur a été prévenu des propos tenus, de la violence...

Il a fallu cinq années avant que "Flight Paths" soit créé sur scène. Cette histoire entremêle plusieurs récits de vie, en fait celles des artistes sur scène, Amelia Cavallo et Sarah Houboldt, et celles des artistes dont on voit l'image et dont on entend les voix, Victoria Oruwari, soprano, et Takashi Kukichi, altiste. Elle raconte aussi l'histoire des goze, femmes aveugles japonaises qui parcouraient le pays en racontant des histoires et s'accompagnant d'un instrument, le shamisen. Plusieurs époques, plusieurs zones géographiques, et un même ressenti : celui d'être isolé en tant que personne aveugle ou malvoyante. Sur scène, Amelia et Sarah arrivent dans une salle qu'elles décriront en donnant la texture des revêtements rencontrés sous leurs pieds, en détaillant la présence de mobilier, ou en la parcourant.

Sarah et Amelia chacune sur le tissu aérien, en parallèle

Le déroulé du spectacle prend la forme d'un cours de tissu aérien, Amelia étant le professeur de Sarah. Elles seront donc souvent en échauffement ou en exercice sur le tissu, occasion pour elles de raconter ce qu'elles font et donner ainsi de précieuses informations aux spectateurs aveugles ou malvoyants. Les différentes scènes seront annoncées par des leçons, d'abord dites en japonais, puis reprises visuellement sur un écran en fond de scène qui servira aussi à montrer des images de Takashi et Victoria en répétition.

L'esthétique de l'accès

On parle d'esthétique parce que le côté "palliatif" de l'audiodescription ou de la traduction en langue des signes qui vient se plaquer sur un "produit" fini ne s'applique absolument pas ici.

Blasted
Commençons par "Blasted" qui voit dans sa distribution trois personnages. Dans la version présentée par Graeae, le spectateur voit six comédiens sur scène : trois comédiens qui parlent, étudiants à la RADA, et trois comédiens qui signent, membres de la compagnie Graeae.

Photo d'une poupée cassée pour l'affiche de Blasted
Photo choisie pour illustrer "Blasted" sur le site internet : une poupée cassée, qui semble abandonnée depuis longtemps, est allongée sur un tapis de mousse et de feuilles mortes parmi des brindilles et d'autres débris.

Chaque personnage a donc un double, permettant de suivre parallèlement les échanges parlés ou signés. Ce qui est très intéressant, c'est que ce ne sont pas toujours les mêmes comédiens qui sont mis en avant. Parfois, le comédien entendant reprendra les paroles d'abord signées, parfois, ce sera l'inverse. C'est l'acteur en avant qui fait l'action. Mise en scène qui demande au spectateur d'être vraiment engagé dans le spectacle, mais c'est aussi l'intérêt du spectacle vivant.
Les mises en scène de Jenny Sealey combinent anglais et BSL, British Sign Language (langue des signes britannique). Dans "Blasted", il y a aussi l'audiodescription qui se manifeste de deux façons : Ian, le personnage principal décrit parfois les déplacements ou actions des autres personnages, mais il y a aussi la possibilité d'avoir un casque où une audiodescriptrice, avant le début du spectacle, décrit le décor, les costumes des différents personnages, définis en tant qu'"entendant" (hearing) ou "sourd" (deaf) et décrits aussi physiquement. Pendant le spectacle, elle décrit des actions ou des évènements ainsi que des projections d'images sur le mur du fond de scène qui illustrent des objets non présents sur scène mais mimés : boire un verre d'alcool sans verre physique, par exemple.

Flight Paths
Coproduit par Extant et Yellow Earth Theatre, "Flight Paths" mêle plusieurs histoires, plusieurs époques, plusieurs aires géographiques.

Affiche de Flight Paths qui reprend le principe du panneau d'affichage des vols dans un aéroport

Pour suivre les aventures des deux comédiennes, Sarah Houboldt et Amelia Cavallo, ainsi que celles par bandes enregistrées interposées de Takashi Kukichi et Victoria Oruweri, l'audiodescription viendra aussi de plusieurs façons même si, dans ce cas-ci, tout est intégré au spectacle. Les artistes sur scène, Amelia et Sarah, décrivent leur environnement, les mouvements qu'elles exécutent au tissu aérien. Par ailleurs, on les suit facilement à l'oreille dans leurs déplacements sur scène.
Ajoutons à cela un site internet qui permet d'avoir accès à toutes les informations utiles sur le spectacle, les dates et lieux où il se produira, l'organisation systématique de visites tactiles avant chaque représentation dont le texte détaillant le dispositif scénique et les différents tableaux du spectacle est celui dit lors de la visite tactile. Celle-ci est d'ailleurs organisée de façon très intéressante. La personne lisant le texte se déplace sur scène pour que les éléments décrits soient également spatialisés, ils pourront ensuite être physiquement approchés et touchés lors de la visite physique de la scène.
Toutes ces informations, qui permettent au spectateur déficient visuel de ne rien rater du spectacle, donnent aussi au spectateur lambda l'occasion de comprendre comment une personne déficiente visuelle peut se repérer dans l'espace. Dans le cas précis de cette œuvre, les quatre histoires racontées, deux sur scène et deux enregistrées, font entrer le spectateur dans l'intimité de ces quatre artistes venus des quatre coins du monde, Australie, Japon, Nigéria et États-Unis.

Impressions

A vrai dire, il y a longtemps que je voulais découvrir "en vrai" le travail de Graeae et celui d'Extant, compagnie de théâtre professionnelle composée d'acteurs déficients visuels. Le temps d'un week-end, cela a pu se concrétiser, hasard heureux du calendrier.
Passionnée de théâtre, et toujours en quête d'accessibilité culturelle, j'avais déjà été très agréablement surprise par l'accessibilité des théâtres à Chicago. Dans les deux lieux, le Stratford Circus et la RADA, les salles étaient accessibles à tous, bien desservies par les transports en commun, et toutes les informations relatives à l'accessibilité étaient indiquées sur les sites internet. Par ailleurs, comme nous l'avons d'ores et déjà mentionné, il y avait une visite tactile prévue une heure et demi avant chaque représentation de "Flight Paths". D'une façon très intelligente, une personne de la production lisait le texte descriptif de la pièce, des décors en se déplaçant physiquement sur scène, ce qui permettait de se repérer dans l'espace et d'avoir ainsi une représentation sonore de la scène. Il y avait ensuite une visite du plateau, avec possibilité de toucher les différentes matières, les objets, les tissus aériens. Ensuite, avant d'entrer dans la salle, il y avait la possibilité d'avoir un programme en braille ou en gros caractères.
Pour "Blasted", pas de visite tactile mais la possibilité d'avoir accès à la maquette de la scénographie avec des échantillons de matériaux, et la proposition d'un programme en braille ou en gros caractères. Nous pouvions être équipés d'un casque pour bénéficier de l'audiodescription réalisée en direct et en complément de celle intégrée à la pièce. Celle-ci était finalement superflue, et souvent en décalage avec l'action sur scène. A plusieurs reprises, l'audiodescription était dite en empiétant sur le texte. Parfois, le niveau sonore, que l'on peut ajuster soi-même, était trop faible par rapport aux bruits sur scène (explosion...).

Au-delà de ces éléments d'accessibilité culturelle qu'on aimerait voir plus systématiquement dans nos théâtres, on atteint ici une autre dimension. On dépasse largement la notion d'accessibilité pour arriver à une création artistique intégrant cette accessibilité. Dès la conception de ces œuvres, la BSL chez Graeae ou l'audiodescription chez Extant sont intégrées. A cela aussi, des raisons pratiques. Graeae est une compagnie regroupant des comédiens valides, handicapés ou sourds, et il est nécessaire que tous puissent se comprendre et travailler ensemble. Pour Extant, dont tous les comédiens sont déficients visuels, il y a aussi cette nécessité de savoir qui fait quoi où pour les comédiens sur scène. Dans "Flight Paths", Sarah et Amelia doivent exécuter ensemble des figures au tissu aérien. Le fait de décrire leurs mouvements leur permet de se synchroniser.
Ceci dit, cela ne s'arrête évidemment pas à l'aspect pratique des choses. Nous parlons de théâtre, spectacle vivant et visuel s'il en est. La mise en scène de "Blasted", avec ces croisements de personnages, est extrêmement pensée, inventive. L'aspect visuel de "Flight Paths" est très travaillé avec une esthétique japonisante et de belles lumières. On parle ici de spectacles professionnels.

Après avoir vu ces deux spectacles, on espère juste pouvoir en voir d'autres, on souhaite aussi que des metteurs en scène, de ce côté - ci de la Manche, s'intéressent à cette esthétique de l'accès. Sortons de ces cases étriquées ces questions d'accessibilité culturelle pour les faire entrer dans la culture toute entière!

vendredi 4 janvier 2019

Coffret Histoire de France - Mes Mains en Or

L'année 2019 commence par un gros coup de cœur. Il s'agit de la nouvelle parution de Mes Mains en Or, un coffret sur l ' Histoire de France dont l'auteure est Mathilde Olivier.
Ce coffret est composé de quatre volumes et est destiné aux jeunes lecteurs. Pour ceux qui ne connaissent pas encore la maison d'édition associative, elle se spécialise dans la création de livres tactiles, en braille et en gros caractères pour les enfants déficients visuels. Mais, quand vous aurez découvert la beauté de ce coffret, tous les enfants auront envie de l'avoir!

Mes Mains en Or possède aujourd'hui un beau catalogue qui se décline en plusieurs collections destinées à différentes catégories de lecteurs : du tout petit au jeune lecteur aguerri, du livre d'apprentissage à la transcription en braille et gros caractères de "Les Belles Histoires".

Logos des différentes collections de Mes Mains en Or

Résumé de l'ouvrage

Composé de quatre livrets retraçant les grandes périodes de l’histoire de France, ce coffret invite l’enfant à découvrir les personnages et les monuments les plus emblématiques de notre histoire. Grâce à des textes courts mais riches, complétés d’images tactiles, l’enfant apprend en s’amusant. À son tour, il vous apprendra le nom de l’éléphant de Charlemagne!

Détail des quatre livrets

L'Histoire de France est donc découpée en quatre livrets.

Quatre personnages pour identifier quatre périodes historiques

  1. De la préhistoire aux gallo-romains
  2. Moyen-Age
  3. Époque moderne
  4. Période contemporaine

Chaque livret est composé de plusieurs parties, chacune d'entre elles étant identifiées, pour la partie en gros caractères, par un contour de couleur différente : blanc pour la partie texte, jaune pour la rubrique "le savais-tu?", bleu pour le vocabulaire, rouge pour les personnages célèbres.

Chaque rubrique est identifiée par un liseré de couleur différente

Dans la composition de chaque livret, on trouve une page imprimée en gros caractères et, en regard, une page en braille. On a aussi, et c'est aussi l'une des spécificités de Mes Mains en Or, une partie consacrée aux images tactiles. Et là, c'est un vrai tour de force pour cette maison d'édition associative qui peut compter sur ses bénévoles pour le montage de ses livres, des pop-up fantastiques.
Que signifie une cathédrale ou un amphithéâtre pour un enfant aveugle qui n'a pas accès à une banque d'images? Ces animations en 3D permettent à cet enfant de se construire une représentation physique et mentale.

pop-up amphithéâtre

Bluffant, non? A ces pop-up spectaculaires, on ajoute aussi des images tactiles plus classiques comme l'illustration du Roi Soleil ou, sous forme de petite figurine que l'on peut manipuler, un bateau viking (le terme drakkar étant une invention française).

Image tactile le Roi Soleil

Figurine de bateau viking

Les images, autant que les textes et les rubriques indispensables, sont un vrai bonheur à découvrir.
A titre d'exemple et sans être exhaustif, le livret consacré à la période allant de la préhistoire aux gallo-romains, il y a un chapitre consacré à la préhistoire, à la bataille d'Alésia, aux premiers chrétiens. Parmi les personnages célèbres, on peut croiser Lucy, Vercingétorix ou Attila. Et avant d'aller découvrir en volume la maquette d'un théâtre ou d'un oppidum, on peut apprendre ce que signifie un aqueduc ou un légionnaire.
Le texte de présentation du coffret indique qu'il s'agit de textes courts, mais, c'est sûr, cela éveillera la curiosité des jeunes lecteurs qui, espérons-le, pourront trouver de la documentation accessible pour approfondir chacune de ces périodes.

Pour apprendre à manipuler ces très belles mais fragiles illustrations en pop-up, Mes Mains en Or a réalisé un petit film mode d'emploi. Avec une voix off, ça aurait été parfait!

Pour momentanément conclure

Les habitué.e.s du blog savent que Vues Intérieures aime beaucoup le travail de Mes Mains en Or. D'abord parce qu'il existe très peu de maisons d'édition qui produisent de vrais livres tactiles, réellement accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants, ensuite parce que ses ouvrages sont beaux, colorés, intelligents et qu'ils donnent envie à tous les enfants de toucher, manipuler ces images tactiles et ces représentations en 3D.
Par ailleurs, la présence simultanée du braille et des gros caractères permet de partager la découverte et la lecture de ce bel ouvrage.
En cette journée mondiale du braille, le 4 janvier, jour de la naissance de Louis Braille, il faut aussi saluer la volonté de Mes Mains en Or de publier des œuvres de littérature jeunesse en braille, dont l'apprentissage, aujourd'hui encore, est la seule façon, pour un enfant déficient visuel, de ne pas devenir illettré et analphabète. Vous pouvez écouter le témoignage de Céline Bœuf, responsable adjointe de la médiathèque Valentin Haüy, diffusé sur Radio France ou le reportage en Charente Maritime qui constate la difficulté de l'apprentissage du braille face aux nouvelles technologies.

mardi 25 décembre 2018

Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Nous avions précédemment découvert Mimi et sa voisine Lisa dans une série de courts-métrages d'animation.
Nous les retrouvons ici pour "Les lumières de Noël", sorti le 21 novembre 2018, où elles nous entraînent dans plusieurs aventures : les fééries de Noël avec tous les sens...

Affiche Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Synopsis

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Les deux petites filles reviennent dans ce nouveau programme de 4 courts métrages afin de nous faire vivre la magie de Noël, avec l'imagination pour seule frontière.

La grande course (7')
Mimi et Lisa font la rencontre de Nela, un ver de terre, qui s’entraîne pour une course de vitesse. Curieuses, les deux fillettes la suivent dans ce dédale de galeries souterraines. Mais elles vont se rendre compte que le sens de l’orientation n’est pas le fort de leur nouvelle amie !

Le gâteau à la vanille (7')
Mimi et Lisa se lancent dans la pâtisserie, bien décidées à réaliser un délicieux gâteau. Improvisant une recette, en utilisant à peu près tout ce qui leur passe sous la main, elles font alors la connaissance de M. Levure.

Le pays des cadeaux (7')
Mimi et Lisa sont en plein préparatifs de Noël. Alors qu’elles achèvent la décoration du sapin, elles font le voeu de recevoir le plus beau des présents. Les deux amies sont alors transportées au pays des cadeaux !

Les lumières de Noël (26')
Les voisins de Mimi et Lisa se réunissent pour élever un grand arbre de Noël dans le hall de l’immeuble. Alors que les deux amies veulent décorer le sapin, Ella, le lutin électrique, fait son apparition. Il conduit les deux amies sur le toit de l’immeuble, où elles découvrent l’existence d’un mystérieux voisin…

Rencontres et découvertes

Ces courts-métrages d'animation de Katarina Kerekesova sont accessibles dès cinq ans. Nous les avons vus dans une salle où il y avait de plus jeunes spectateurs et il semble que tout le monde, petits et grands, en soit ressorti ravi.
Comme dans les courts-métrages sortis en 2016, ces aventures de Mimi et Lisa sont prétextes à des rencontres, au sein de leur immeuble notamment. Pour celles, ceux, qui ont vu les premiers épisodes, cela donne l'occasion de croiser à nouveau des voisins vus précédemment. Mais ces nouvelles aventures seront aussi l'occasion de découvrir de nouveaux personnages et même, de faire une sorte de "Retour vers le futur". Avec Mimi et Lisa, tout est permis, tout est imaginable, même les rencontres les plus improbables avec un ver de terre dont le sens de l'orientation n'est pas son fort ou Monsieur Levure dont, d'ailleurs, elles n'écouteront pas les conseils.

Mimi et Lisa en vers de terre Mimi et Lisa avec Monsieur Levure







A gauche, Mimi et Lisa se transforment en vers de terre pour faire la course avec Nela.
A droite, Mimi, Lisa et Monsieur Levure engloutis dans la pâte à gâteau qui a trop levé.

Mimi, grâce à son sens de l'écoute, ne se perd pas et aide aussi son entourage à se repérer lorsqu'il fait noir. Comme dans les premières aventures, Mimi et Lisa sont complémentaires. Si Mimi se fait guider par Lisa, c'est Mimi qui, la première, sentira la bonne odeur du gâteau à la vanille de leur voisine.
Mimi profitera aussi des décorations de Noël grâce aux descriptions de Lisa mais aussi parce que le sapin s'est paré de clochettes...

Mimi écoute les clochettes dans le sapin de Noël

Barrières et limites

Mimi, petite fille aveugle qui vit avec son papa, s'ouvre au monde en l'écoutant et le touchant. Avec Lisa, sa voisine "délurée" qui vit avec sa maman, elle part à l'aventure. Quel dommage donc qu'un adulte dise aux petites filles dans "la grande course", que la trottinette n'est pas faite pour Mimi! Il trouvera néanmoins une solution pour que Mimi et Lisa puissent en faire ensemble. Mimi a envie d'expérimenter, de faire les mêmes choses que son amie et, comme souvent, quelqu'un lui dit : "ce n'est pas pour toi!", sous-entendu, tu es aveugle, tu ne peux pas faire cela! Qui décide de ce que Mimi peut faire? Qui met des limites à cette petite fille aveugle?
Comme souvent dans ce blog, nous dérivons de la fiction à la réalité, et là, de la trottinette au cheval mais savez - vous qu'il y a des cavaliers aveugles qui font de la compétition au plus haut niveau?
Sans chercher trop loin, on peut citer Salim Ejnaini ou Ophélie de Favitski, cavalière western. On pourra aussi citer Laëtitia Bernard, journaliste sportive à Radio France et cavalière de saut d’obstacles depuis l’âge de 13 ans. Elle est six fois championne de France de sauts d'obstacles handisport. Elle s'entraîne en compagnie de Gaspard de L'espie et du jeune Hill Top. Pour en savoir plus sur ses activités, elle a aussi son site officiel. Et si le sujet vous intéresse, il y a aussi l'ARAC, Association Rouchy des Aveugles à Cheval dont on peut lire une présentation dans cet article .
Nous nous sommes un peu éloignés des aventures de Mimi et Lisa mais c'est agaçant de voir des gens qui décident à la place d'autres personnes ce qu'elles sont ou non capables de faire. Nous pensons, encore une fois (et ça faisait longtemps que nous n'en avions pas parlé) aux propos entendus par Jay Worthington lorsqu'il débutait sa carrière au théâtre.
Mimi et Lisa sont de petites filles qui ont l'avenir devant elles. Elles ont le droit de rêver et d'imaginer leur futur...

Pédagogie et DIY (Do It Yourself)

Comme pour le premier volet des aventures de Mimi et Lisa, vous trouverez affiche, visuels, dossier pédagogique sur le site de Cinéma Public Films.
Vous y trouverez aussi des fiches pour réaliser des décorations pour le sapin de Noël.

Que vous exploitiez ou pas ces ressources, ces courts-métrages sont un vrai bonheur où l'imagination est la seule limite. Malgré nos réserves quant aux limites (pour des raisons de sécurité, bien évidemment!) imposées, ces petites histoires permettent de montrer qu'il n'y a pas qu'une seule façon de comprendre le monde, de l'interpréter. Et puis ces petites filles sont irrésistibles même quand elles font des bêtises!

dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

mercredi 12 septembre 2018

William Chevillon - pour l'amour du patrimoine

Il y a un moment que nous n'avons pas parlé d'accessibilité culturelle ici. Pour remédier à cela et à l'approche des Journées du Patrimoine dont le thème cette année est "l'art du partage", nous avions envie de vous parler d'un jeune passionné de patrimoine, d'art contemporain, qui, depuis son adolescence, aime partager ses connaissances avec les autres, notamment sous forme de visites guidées. Il s'agit de William Chevillon.
Il a même édité, grâce au crowdfunding, une brochure recensant l'art dans l'espace public de La Roche-sur-Yon.

William Chevillon sur une passerelle métallique rouge enjambant des voies de chemin de fer.

Pour un rapide portrait, vous pourrez lire cet article paru dans ''Ouest France'' en 2017, photo ci-dessus de Thierry Dubillot. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter (@ChevillonW).
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les visites "tactiles et décrites" qu'organise William pour rendre l'art accessible aux personnes déficientes visuelles. Alors nous avons questionné ce "médiateur culturel autodidacte" comme il aime se définir pour savoir comment il a eu l'envie d'organiser ces visites et comment il s'y était pris..

Accessibilité culturelle

"Auparavant, j'avais évidemment connaissance de galeries tactiles, encore rares, dont celle du musée du Louvre. Les œuvres thermoformées et plans-relief également, ou encore certaines propositions tactiles et audio-décrites dans les salles de spectacles. Pour ma première visite tactile, j'ai privilégié mon ressenti et le travail privilégié avec les déficients visuels. Depuis, j'ai regardé d'autres exemples comme à Angers où les questions liées aux handicaps sont bien intégrées par les structures culturelles."

"Membre de l'antenne vendéenne de l'association des Chiens-guides de l'Ouest depuis plus de dix ans, j'ai pris l'habitude de côtoyer des personnes déficientes visuelles, notamment dans l'encadrement de randonnées ou lors de collectes de livres. Lorsque j'ai fait financer participativement l'impression de mon inventaire de l'art public à La Roche-sur-Yon, le fondateur de l'association m'a apporté son soutien. Pour qu'il puisse profiter de ce travail, je lui en ai fait parvenir une version numérique. Néanmoins, ça ne suffisait pas à mes yeux puisque lors d'un passage avec le chien-guide ou la canne, l'œuvre d'art est un élément de mobilier urbain comme un autre. J'ai donc proposé l'idée d'une visite tactile et le projet s'est très vite mis en place fin 2016 puis début 2017 avec différents acteurs associatifs.
Le choix des œuvres n'a pas été compliqué dans la mesure où mon travail d'inventaire m'a permis de connaître le sens de chacune d'entre elles, l'accessibilité au sol, la solidité des matériaux..."

Une personne aveugle découvrant une sculpture située dans l'espace public
Cette photo de Roger Joly, prise au cours d'une de ces visites et transmise par William Chevillon, montre une personne en train de découvrir tactilement une œuvre.

Toucher n'est pas casser

Très récemment, William a organisé une visite descriptive et tactile qui permettait à la fois de faire connaissance avec les lieux (le château) et l'esprit des lieux (le propriétaire collectionneur du XIXe). Voici comment il décrit la mise en place et le but de cette visite:

"Dans le cadre d’une mission professionnelle au château de Terre-Neuve (Fontenay-le-Comte), j’ai proposé l’idée d’une offre tactile à partir d’objets rapportés et d’éléments mobiliers non fragiles. Cela s’est concrétisé dans l’été avec un temps d’une heure de visite descriptive de la façade du château et de deux pièces emblématiques. L’idée est de systématiquement donner les dimensions des lieux, pour faciliter la compréhension des volumes par exemple, et d’avancer petit à petit dans la description en situant les objets géographiquement dans la pièce. C’est là que l’on se rend compte que l’aspect visuel est parfois secondaire, la vue n’étant qu’un sens parmi cinq. Au cours de cette première heure, les visiteurs ont pu toucher quelques détails d’architecture, tissus etc. Ensuite, j’avais préparé une table avec une dizaine d’objets (trois mortiers de matériaux différents, une statuette en laiton, une matrice en bois servant à repousser du cuir, une arme à feu, quelques moulages de décors architecturaux inaccessibles…). L’objectif était de donner une compréhension des ornements du château mais également de l’esprit de collectionneur du propriétaire au XIXe siècle."

Une main découvrant les ornements sculptés d'une pièce de mobilier

Dans notre échange à propos de cette visite, William Chevillon a ajouté des précisions qui nous semblent indispensables tant, parfois, l'injonction "ne pas toucher" vue quasi systématiquement dans les musées ou lieux historiques nous conditionne et nous empêche de penser de façon rationnelle :

"Si les pièces choisies ne présentaient pas de risques particuliers, il est important de préciser que proposer la manipulation d’un objet ne doit pas faire peur. Comme quiconque, le public déficient visuel a un rapport quotidien à la fragilité. Cet aspect est parfois oublié."

Envie et relais associatifs

Quand on s'intéresse au parcours de William, notamment son engagement associatif, on se rend compte que la question d'accessibilité culturelle ne repose pas nécessairement sur des moyens financiers. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de dire que tout ce qui concerne l'accessibilité culturelle doit reposer sur le bénévolat et l'esprit d'initiative, mais plutôt de montrer aux frileux, et ils sont encore nombreux, que penser en terme d'accessibilité pour tous ne doit pas être occulté pour des raisons financières.
Pour en revenir à notre préoccupation actuelle, William a donc pu organiser ces visites décrites et tactiles avec l'appui des propriétaires ou gestionnaires des lieux mais aussi grâce au relais associatif qui permet de mobiliser les personnes pour lesquelles a été originellement pensée la visite. Ce qui n'exclut évidemment pas les autres (et dont la participation est même à préconiser)... Nous reparlerons probablement prochainement de ce sujet qui nous tient particulièrement à cœur.

Partage

Ce qui ressort d'abord de ce portrait, c'est cette envie de partager, de faire découvrir aux autres les richesses du patrimoine. Petits objets ou sculptures monumentales dans l'espace public, détail d'une porte d'armoire sculptée ou façade de château, William Chevillon présente avec passion ce qui constitue notre patrimoine. Très ancré sur son territoire vendéen, passionné d'histoire, son parcours montre aussi comment les rencontres peuvent provoquer des initiatives qui, aujourd'hui encore, sont loin d'être généralisées même si l'on perçoit souvent, dans le discours d'un guide, l'effort manifeste pour rendre la description plus explicite, plus détaillée qu'un simple "on peut voir sur cette façade...".
Ce que souligne aussi William Chevillon, c'est le rôle du travail de préparation avec les personnes déficientes visuelles qui permet ensuite à la visite décrite et tactile d'être "optimisée". Si ce travail préparatoire n'est pas toujours possible, il facilite grandement la compréhension d'une œuvre. On pourra relire notre compte-rendu du colloque "Art contemporain et Déficience visuelle" qui donne plusieurs pistes de réflexion sur la façon d'appréhender, notamment, une œuvre monumentale.
Il part aussi sur l'idée de multiplier l'usage des différents sens : toucher, écouter, manipuler, se faire raconter... Ainsi, toucher rend plus concrets les matériaux. Quelle différence faire entre une pierre de granite et une pierre calcaire sans les avoir touchées?
Cette expérience serait d'ailleurs bénéfique à tous. C'est aussi cela le sens du partage, non?

samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

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