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lundi 20 juin 2016

Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité

Vaste sujet que nous effleurerons ici en explorant trois ouvrages, plus ou moins récents, deux classés en littérature jeunesse et un autre à mettre dans les livres illustrés. Chacun d'entre eux illustre toute ou partie du titre. Laissons tomber nos repères visuels et laissons - nous porter par les textes et les illustrations que nous proposent ces trois ouvrages.

Le livre noir des couleurs - couverture

  • Le livre noir des couleurs de Menena Cottin et Rosana Faria, paru en 2007 aux éditions Rue du Monde

Ce que Thomas voit - Couverture du livre

  • Ce que Thomas voit de Christian Merveille et Marion Servais, paru en 1997 chez Magnard Jeunesse

Le son des couleurs - couverture du livre

  • Le son des couleurs de Jimmy Liao, paru en 2009 chez Bayard Editions

A travers ces ouvrages, une récurrence : les deux albums jeunesse mettent en scène un garçon aveugle du nom de Thomas. Pied de nez ou manque d'imagination? Nous ne trancherons pas...
Le livre noir des couleurs aborde, d'une façon assez originale mais assez peu lisible en ce qui concerne le braille et les dessins en relief, ce que peut signifier une couleur pour une personne aveugle de naissance. Nous repenserons ici au court livre de Thierry Lenain, Loin des yeux, près du coeur, où Aïssata tenait absolument à ce que Hugo se représente les couleurs :
p40 " (...) ça c'est jaune comme le soleil qui chauffe la peau, ça vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, et ça bleu comme l'océan quand tu es devant."
Écriture blanche sur fond noir et braille Dessin en relief - la pluie qui tombe

Dans Le livre noir des couleurs, il y a aussi une liste de couleurs, jaune, rouge, marron, bleu, blanc, arc-en-ciel, vert ou encore noir, qui sont passées au spectre des sens à la disposition de Thomas : le toucher, le goût, l'odorat, l'ouie.
Sur la quatrième de couverture, on peut ainsi lire : "Thomas ne voit pas les couleurs mais elles sont pour lui mille odeurs, bruits, émotions et saveurs. Dans l'obscurité de ses yeux, il nous invite à regarder autrement."

Cela donne des petits textes pour chacune des couleurs et donne envie de se dire, poétiquement, que la couleur ne se perçoit pas qu'avec la vue.

Ce que Thomas voit est un livre aussi très poétique où l'imagination de Thomas est magnifiquement illustrée par des dessins pleine page. Un objet familier dans l'environnement de Thomas, tel un coussin, se transforme pour devenir un nuage.
Pour Thomas, une maison aboie ou une statue roucoule car, "ce que Thomas voit, personne ne le voit".

Ce que Thomas voit - la statue du parc qui roucoule

Ici, Thomas nous emmène en promenade dans son imaginaire. Aucun obstacle à croire que les coussins traversent le ciel ou que le chat est rose. D'ailleurs, les illustrations le montrent! Un petit bruit entendu, et hop, l'imagination de Thomas se remet en route, cherchant à identifier ce bruit dans son répertoire, son catalogue. Car il est aussi question de cela : l'imagination d'un petit garçon aveugle se nourrit de ce qu'il connaît.

Le son des couleurs de Jimmy Liao, s'adresse à un lectorat un peu plus âgé, avec des textes plus longs et, pour conclure l'histoire, le poème de Rainer Maria Rilke, L'aveugle

Je ne manque plus de rien maintenant,
toutes les couleurs se traduisent
en bruits et en senteurs.
Et de quelle infinie beauté est leur musique
Quand elles se font notes!
A quoi me servirait un livre?

Dans les arbres le vent feuillette :
je connais les paroles que l'on y entend
et les répète parfois doucement.
Et la mort qui brise les yeux comme les fleurs,
la mort ne trouvera pas mes yeux...

La jeune fille et sa canne blanche - Le son des couleurs

Au fil des pages, nous suivons une jeune fille de quinze ans qui descend dans le métro pour un voyage inattendu. La jeune fille, habillée de blanc de la tête aux pieds, porte des lunettes fumées, une canne blanche, ainsi qu'un chapeau, un parapluie jaune et un sac à dos rouge.

La jeune fille dans un décor de vitraux

Voyons maintenant ce que dit des couleurs Tommy Edison, YouTubeur américain, aveugle de naissance, qui s'est fait connaître en faisant des critiques de films, à travers un article de Mathieu Dejean, publié en 2014 sur Slate.fr : Comment décrire une couleur à un aveugle?.
Moins poétique, peut-être, plus pragmatique, sûrement.

Pour en revenir à l'imaginaire, ou l'imagination, au-delà des couleurs, replongeons - nous dans le joli film Imagine où Ian dit : "Imagine it and you'll hear it" (Imagine-le et tu l'entendras)...

dimanche 5 juin 2016

Premier Regard - Irwin Winkler

Film américain dont le titre original est At First Sight, réalisé par Irwin Winkler, sorti en France le 2 juin 1999. A ne pas confondre avec Au Premier Regard, film brésilien de Daniel Ribeiro sorti en France en juillet 2014.

Histoire inspirée d'un récit d'Oliver Sacks, To See and Not See, initialement publié dans le New Yorker puis dans un recueil de sept histoires intitulé Un Anthropologue sur Mars.

Affiche du film Premier Regard

Synopsis

Quand Amy (Mira Sorvino), en cure de repos dans une station thermale tombe littéralement entre les mains de Virgil (Val Kilmer), son masseur, c'est le début d'une relation extrêmement complexe. Car, aveugle, Virgil voit les choses autrement.
Sur l'insistance d'Amy, il subit une opération expérimentale qui lui permet de retrouver la vue. Mais très rapidement, il semble que le prix à payer soit plus important que prévu et, c'est avec un autre regard, qu'ils devront envisager leur relation et observer le monde qui les entoure. Inspiré d'une histoire authentique, par l'auteur de "Awakenings".

Contexte

Le synopsis dit tout et rien de cette histoire mettant en scène un masseur-thérapeute aveugle, Virgil Adamson, et une architecte new-yorkaise, Amy Benic. Le couple aveugle/architecte vous rappelle quelque chose? Courrez (re)lire Look de Romain Villet, vous éviterez une dose massive de sucre et de bons sentiments, voire de mièvrerie. Vous voilà prévenus. Ceci dit, essayons d'explorer les éléments intéressants de ce film.

D'abord, l'interprétation de Val Kilmer est assez crédible en aveugle. On pourrait lui reprocher quelques blindismes un peu appuyés mais ses mouvements et déplacements sont juste hésitants ce qu'il faut. J'aime aussi beaucoup l'utilisation de la crosse de hockey en guise de canne blanche, l'hiver dans l'Etat de New York s'y prête assez...
Les rapports entre la grande soeur (Kelly McGillis) et son frère aveugle y sont assez bien dépeints. Passons sur le fait qu'elle s'est sacrifiée pour s'occuper de son frère à la mort de leur mère quand leur père les a abandonnés, ne supportant pas l'idée d'avoir un fils aveugle. Alors, naturellement, quand une femme se met entre elle et son frère, elle est jalouse, ne manquant aucune occasion de faire comprendre à Amy qu'elle ne sait pas s'y prendre avec un aveugle. Première leçon, ne pas déplacer les meubles pour éviter bobos et autres bosses.
Les préjugés sur les personnes aveugles y sont clairement énoncés comme lorsqu'Amy annonce à ses collègues, dont son ex-mari, qu'elle a rencontré quelqu'un en disant de lui: "He's a great guy. Smart, funny. Blind" (C'est un mec bien. Sympa, drôle. Aveugle). L'ex lui dit: "I thought you've said blind. You mean blond." (J'ai cru que tu avais dit "aveugle" mais c'est "blond")(Forcément, ça marche moins bien en français). Comme si elle, architecte, ne pouvait s'abaisser à cela. Sortir avec un aveugle? Tu rigoles?
Virgil explique aussi à Amy qu'il est "blind as a bat", aussi aveugle qu'une chauve-souris, et même plus aveugle car il n'a pas de sonar. Il n'a pas non plus écrit de livre comme Helen Keller, qu'il ne sait pas jouer du piano comme Ray Charles ni chanter comme Stevie Wonder. Qu'il n'a pas de sixième sens, qu'il n'en a même pas cinq. Bref, qu'il est un aveugle ordinaire. Certes, on sort la grosse artillerie en nommant les trois personnes aveugles les plus connues aux États Unis mais cela permet de démystifier le superhéros.
Au quotidien, Virgil travaille, est bien intégré dans la communauté, il patine et se rêve hockeyeur chez les New York Rangers. Il est autonome, sait manifestement cuisiner même si sa soeur lui prépare tous ses repas et continue à agir avec lui comme s'il était un petit garçon.
Par contre, nous avons droit à la panoplie parfaite de l'aveugle: lunettes noires, canne blanche (que l'on verra peu d'ailleurs dans le film), chien-guide (qui reste dans la maison à passer ses journées couché) et qui aurait pu se contenter d'être un chien ordinaire. Nous avons aussi le programme du championnat de hockey en braille. Le film a été tourné en 1998. Aujourd'hui, nous aurions probablement droit au smartphone vocalisé équipé d'applications facilitant la navigation ou identifiant des objets, des couleurs ou des billets de banque, à l'ordinateur équipé d'un afficheur braille ou à un lecteur de livres DAISY.
De même, dans les scènes de découverte mutuelle d'Amy et Virgil, qui peuvent être maladroites comme toute relation amoureuse naissante, le toucher est évidemment mis en avant. Au fait, (futurs) scénaristes, la découverte du visage par le toucher se fait rarement tout de suite. Cela ne fait pas partie des conventions sociales, en tout cas dans nos sociétés occidentales, même pour les personnes aveugles qui, rappelons le, grandissent dans ces sociétés et intègrent ces conventions.

Lors de la promenade dans la rue principale du village, c'est Virgil qui mène la visite, qui fait découvrir son environnement à Amy, pourtant, c'est elle qui lui dira qu'il existe, un peu plus loin, un bâtiment abandonné, inconnu de lui, car non lié à son circuit, à sa carte mentale.
La scène dans ce bâtiment abandonné où Amy et Virgil se réfugient pour s'abriter d'une violente et soudaine averse, et où Virgil lui explique que la pluie lui permet de comprendre les dimensions d'une pièce, de prendre connaissance de son environnement, fait penser à ce que raconte John Hull dans Touching the Rock à propos de la pluie qui donne des contours au paysage.

Virgil et Amy dans le bâtiment abandonné - photo noir et blanc

(Ré)adaptation

L'idée que l'opération pour éventuellement recouvrer une vue perdue depuis la prime enfance (dans le film, Virgil, qui a une cataracte congénitale et une rétinite pigmentaire, perd la vue à trois ans) vienne d'une personne autre que Virgil m'est insupportable. On comprend qu'il le fasse par amour pour Amy, quoique, mais le temps passé à détailler les souffrances physiques et psychologiques de Virgil, atteint d'agnosie visuelle, est assimilable à de la torture.
Certes, d'un point de vue psychologique, nous avons les détails de sa progression et de son adaptation après des efforts colossaux quand il finit par associer image et objet, après une transition douloureuse où le toucher palliait une vue dont le cerveau n'arrivait pas à traiter l'information transmise.
Virgil sera aidé par un thérapeute de la vision qui commencera par lui dire qu'il n'y aura pas de miracle et qu' "il ne suffit pas de voir. Il faut apprendre à regarder."
Difficile de supporter l'idée que c'est à Virgil de s'adapter sans cesse. Si Amy, alors qu'elle vient de découvrir que Virgil est aveugle, se met un bandeau sur les yeux pour voir ce que ça fait d'être aveugle (vain, mais c'est ce qui se fait encore régulièrement dans des formations de "sensibilisation") et intègre rapidement qu'il est nécessaire de décrire les lieux pour que Virgil puisse se repérer plus facilement, on ne la voit aucunement se questionner sur le besoin ou l'envie, pour Virgil, de recouvrer la vue. C'est elle qui prend l'initiative de contacter le chirurgien, dont elle découvre la technique révolutionnaire dans un article présent dans un album photos qui traînait chez Virgil (!).

Anecdotique mais amusant : lorsque Virgil rend visite à Phil Webster (Nathan Lane), le thérapeute de la vision qui travaille dans une école accueillant des enfants déficients visuels, on peut apercevoir, dans trois courtes scènes, un jeune garçon du nom de Casey. Il s'agit de Casey Harris, le claviériste du groupe X Ambassadors. Drôle de coïncidence... Au moins, à défaut d'avoir donné le rôle de Virgil à un comédien déficient visuel, le casting a choisi des enfants vraiment aveugles ou malvoyants. Cela avait également été le cas dans Imagine d'Andrzej Jakimowski qui avait aussi choisi de travailler avec Melchior Derouet.
On peut aussi apercevoir et entendre Diana Krall chanter et jouer du piano.

Pour conclure

Laissons de côté l'aspect sirupeux de cette histoire d'amour.
Voyons plutôt comment la société a tendance à regarder les personnes aveugles en voulant, "pour leur bien", leur redonner à tout prix la vue qui semble le graal à atteindre. Sans elle, point de salut.
Dans le film, après maintes souffrances physiques et psychologiques, Virgil réussit à retrouver un équilibre et une place dans la société. Dans le cas qui a inspiré cette histoire, la personne a perdu son travail et sa maison.
Pourquoi, alors qu'elle est tombée sous le charme de Virgil, aveugle, Amy souhaite tant qu'il puisse (re)voir pour avoir une meilleure vie, plus excitante, plus complète (selon son point de vue à elle)?
Au fil de ce blog, nous avons tenté de parler de films qui donnaient une vision plus positive sur la cécité, qui définissaient des personnages qui étaient parfois devenus aveugles par accident tel la Nuit est mon Royaume mais qui menaient une vie pleine et entière. Cependant, quand verrons - nous, par exemple, un personnage aveugle parent? Nous avons laissé Ingrid (Blind) enceinte. Il est temps de passer à l'étape suivante.
Il est temps de montrer que tout le monde a un rôle à jouer dans la société et que personne n'a à juger la qualité de vie de l'autre. Attention, spoiler! Je pense notamment aux activistes handicapés américains qui, sur Twitter, font massivement campagne contre le film "Me before You", sorti le 3 juin 2016 aux États Unis et qui va débarquer sur les écrans français le 22 juin prochain sous le titre "Avant toi" parce que le héros, devenu tétraplégique à la suite d'un accident, n'a qu'une idée en tête : mourir.

Nous sommes au XXIème siècle. Le temps des pionniers devrait être fini aujourd'hui. On devrait pouvoir voir, dans tous les secteurs de la société, et de la culture en particulier, thème de ce blog, des personnes de tous horizons, issues de la "diversité", et j'inclus dans le mot "diversité" ce que l'on qualifie de handicaps.
Ryan Knighton, auteur et scénariste canadien, travaille aussi pour Hollywood. A quand l'une de ses histoires sur grand écran interprétée par un Melchior Derouet ou un Jay Worthington?

mercredi 1 juin 2016

Jay Worthington - comédien

Acteur américain basé à Chicago, Jay Worthington interprète l'un des personnages aveugles dans l'un des deux spots que l'on peut voir dans la campagne Blind New World dont nous avons déjà parlé ici intitulé The get together (la rencontre) où il interprète James, professeur assistant en Astrophysique (à voir, notamment en version audiodécrite, en anglais, sur la page d'accueil de Blind New World).

Portrait de Jay Worthington

S'il s'agit bien d'une fiction, Jay Worthington est, dans la vie, légalement aveugle, étant né avec un albinisme oculaire. Au quotidien, il dit qu'il peut lire les gros caractères, qu'il voit les couleurs et les formes mais que sa perception des détails et de la profondeur est très limitée, qu'il porte des lunettes, que ses yeux sont très sensibles à la lumière et qu'il a un nystagmus (mouvements erratiques, incontrôlés et incontrôlables des yeux). Et, concrètement qu'il ne peut pas conduire. "Enfin, je suppose que je pourrais conduire mais cela serait horriblement dangereux. Alors, je ne dois pas conduire. Au regard de la loi, je ne peux pas conduire" ("In terms of things I concretely can't do? I mean I can't drive a car. Well, I suppose I could drive a car but it would be horribly dangerous. So, I shouldn't drive. Legally I can't drive" dit Jay Worthington dans un article parlant justement de cette campagne d'un genre nouveau, Blind New World, dont le but est de faire tomber les barrières et les préjugés que les voyants peuvent avoir au sujet des personnes aveugles et de montrer aussi que celles-ci peuvent faire beaucoup de choses.

Jay Worthington dit que pour la première fois de sa vie, il participait, presque par curiosité, à une audition qui cherchait spécifiquement des comédiens déficients visuels et que cela était très étonnant ("And I was shocked because in my entire life, I've never seen an audition that was specifically looking for visually disabled actors. So almost out of morbid curiosity I was like I've got to check this out").

Il faut dire que, depuis 2011, Jay Worthington, à la fois acteur et enseignant, fait partie de la troupe du Gift Theatre (qui vient d'ailleurs de présenter une version inédite de Richard III, lire cette critique en anglais), théâtre co-fondé en 1997 par Michael Patrick Thornton et William Nedved dans un quartier de Chicago peu desservi en structures culturelles. Jay Worthington s'apprête à jouer dans une adaptation des Raisins de la Colère (The Grapes of Wrath).

Jay Worthington - Les Raisins de la Colère

En fait, c'est un petit film de quatre minutes qui m'a donné envie de faire ce portrait de Jay Worthington parce qu'il parle à la fois de son enfance, de sa malvoyance qui l'a construit, mais aussi de la façon dont il travaille. On le voit d'abord dans ce qui semble être son logement, lire et apprendre un texte, puis à l'extérieur se déplaçant avec des lunettes de soleil (sans autre aide à la navigation) pour se rendre au Gift Theatre où il explique ensuite la façon dont il travaille, comment il se repère.
La version actuelle de ce blog ne permet pas de faire des liens directs vers des vidéos. "Beyond Sight : What You See is not the Truth" est le titre de ce reportage réalisé par Matthew Kirk et disponible sur Vimeo (https://vimeo.com/152323284).
Vous trouverez donc ci-dessous une transcription (traduite en français), que j'espère la plus fidèle et complète possible.

"On m'a souvent dit "tu ne pourras pas être acteur, jamais, à cause de ta vue. Personne ne t'engagera sur un téléfilm ou un film. Ça serait trop distrayant." A cause de cette condition avec laquelle tu es né, contre laquelle tu ne peux rien, tu ne pourras pas atteindre tes rêves. Quand les gens te répètent ce genre de chose, "tu ne peux pas faire ceci, tu ne peux pas faire cela, je crois qu'il faut les ignorer et mettre les bouchées doubles, travailler encore plus dur. Mais, handicapé ou non, si vous écoutez les gens qui disent ce qu'on peut faire ou pas, peu d'entre nous auraient une raison de se lever chaque matin.
Je suis né prématuré, aveugle, ou quasiment aveugle. (...) Mes yeux ont quelquefois tendance à bouger de façon erratique. C'est très étrange parce que je ne le sens pas. Je ne sais pas quand ça arrive ou pas.
Quand j'allais au collège et au lycée, on m'avait surnommé "Squiggs" parce que mes yeux bougeaient. Quand on vous appelle par ce surnom pendant cinq ou six ans, vous commencez à développer des mécanismes radicaux de défense, et probablement des mécanismes violents de défense. Et c'est ce que j'ai fait. Je me suis beaucoup battu, à coups de poing, de bagarres de ma plus tendre enfance jusqu'au lycée. La défense physique a sûrement été ma première façon de gérer cette malvoyance.
Ce n'est ni être complètement aveugle, ni avoir une vision parfaite. C'est quelque chose entre les deux. Et cela amène beaucoup de gens à cette méprise qui peut se manifester en frustration "comment vois-tu?", "je ne sais pas comment tu interagis avec le monde", mais je ne le sais pas non plus.
Voici la compagnie du Gift Theatre. C'est le plus petit "equity theatre" de Chicago, c'est le meilleur "equity theatre" de Chicago.
C'est difficile de décrire comment je vois, simplement parce que j'ai toujours vu de cette façon.
En fait, je mémorise tout. Ce n'est pas quelque chose que je fais consciemment, mais j'ai l'impression que mon cerveau catalogue et mémorise les lieux et la géographie.
(Sur la scène du Gift Theatre), je sais que lorsque je suis au beau milieu de la scène, il y a trois pas de chaque côté dans ce sens, douze pas jusqu'à la porte et à peu près dix pas jusqu'au piano.
En vieillissant, j'ai beaucoup de difficulté à parler de "handicap" parce que ce soit-disant handicap m'a donné la plus belle des vies dont j'aurais pu rêver. Comment puis je me plaindre? Comment me nommer moi même "handicapé" quand ma vie ressemble à ce qu'elle est. Je ne changerais ma vision pour rien au monde. Vraiment.
Être né comme ça n'est pas une erreur, c'est une bénédiction. Cela m'a peut-être pris vingt - neuf ans pour m'en rendre compte, mais c'est une bénédiction."

Jay Worthington n'est ni le premier ni le seul comédien (légalement) aveugle. Nous avons déjà parlé ici de Bruno Netter et de Melchior Derouet. Il fait cependant partie de la même génération (autour de la trentaine) que Casey Harris et c'est intéressant de voir que s'ils revendiquent d'abord d'être acteur pour le premier, ou musicien pour le second, ils n'hésitent pas à parler de leur condition visuelle. Instiller une fierté à dire "je suis aveugle", c'est aussi ce que souhaite la campagne Blind New World. Voici deux beaux ambassadeurs potentiels, non?

Jay Worthington - Good for Otto

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016

vendredi 27 mai 2016

Loin des yeux, près du coeur - Thierry Lenain

Livre publié aux Éditions Nathan en 2005 composé de Loin des yeux, près du coeur et de La fille venue de nulle part de Thierry Lenain avec illustrations d'Elène Usdin.
Lecture conseillée pour les 8-10 ans, chaudement recommandée aux adultes et à tous les parents qui ont envie de partager de belles et nécessaires valeurs avec leurs enfants, neveux, nièces, élèves... On trouvera à ce propos un document pédagogique réalisé par les éditions Nathan en annexe.

Couverture de Loin des yeux, près du coeur

Composée de treize courts chapitres, cette histoire, écrite initialement en 1991 sous le titre Aïssata, a été réécrite de façon décidée par l'auteur et publiée sous le titre Loin des yeux, près du coeur en 1997.

Couverture du livre Aïssata -Thierry Lenain

Antérieure à Fort comme Ulysse, elle développe des thèmes similaires mais, en cinquante pages dont treize pages de jolies illustrations (en noir et blanc) d'Elène Usdin et au moins autant de pages blanches, l'écriture va à l'essentiel.

Quatrième de couverture

Aïssata et moi, nous nous donnions la main. Moi qui étais aveugle, je lui apprenais à écouter le pas des gens, le chant des oiseaux. Elle qui était noire m'enseignait les couleurs : le bleu, c'est comme l'océan quand tu es devant...

Contexte

Hugo est un orphelin aveugle vivant dans un foyer et s'apprêtant à quitter l'école de ce foyer pour entrer en CM2 dans une école ordinaire. Le chapitre 2, intitulé "le foyer" pourrait faire penser à un mélodrame dégoulinant de bons (?) sentiments. Rassurons - nous tout de suite, Hugo n'est pas du genre à se faire marcher sur les pieds et l'écriture de l'auteur ne laisse pas de place au "dégoulinant".
L'histoire a été écrite et réécrite avant la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation de la citoyenneté des personnes handicapées , ce qui explique pourquoi Hugo a dû batailler pour être scolarisé dans une école "ordinaire". Depuis cette loi, le nombre d'enfants handicapés en inclusion scolaire a plus que doublé entre 2006 et 2015 (informations prises sur le site du Ministère de l'Education Nationale; voir la page consacrée à la scolarisation des enfants handicapés) mais nous savons que ce n'est pas la panacée et qu'il reste encore beaucoup d'efforts à faire pour améliorer la situation.

C'est Hugo qui raconte cette histoire, Hugo qui se souvient de sa rencontre avec Aïssata, petite fille singulière comme lui aux yeux des autres.
Outre les ressemblances avec Fort comme Ulysse sur lesquelles nous ne nous étendrons pas (mais dont la lecture est très vivement recommandée), ce qui est intéressant ici c'est la complémentarité des deux protagonistes, bien résumée sur la quatrième de couverture. Ce sont aussi leurs différences qui les rapprochent, elle est noire, il est aveugle, elle ne se moque pas de lui, il ne connaît pas les couleurs (rappelons, il s'agit ici de littérature jeunesse, mais, même si une personne aveugle de naissance ne se fait peut-être pas la même représentation des couleurs qu'une personne voyante, elle vit au sein d'une société, connaît ses fondements culturels et les préjugés qui vont souvent avec).
Ce qui est notable ici, c'est l'empressement et l'envie d'Aïssata de décrire les couleurs à Hugo.

La complémentarité
p27 "Elle me lisait les textes que l'instituteur n'avait pas le temps d'entrer dans l'ordinateur et me décrivait les images. En échange, je l'aidais en mathématiques." p39 "Elle me racontait (...) la cime des arbres dont je touchais les troncs, le dessin des nuages dont je ne connaissais que l'ombre ou la pluie."
p39 "Je lui apprenais à écouter le pas des gens qui flânaient ou se pressaient autour de nous, les oiseaux qui chantaient cachés dans les feuillages, les péniches qui se croisaient sur l'eau."

Démonter les préjugés
En une trentaine de pages, dans une écriture efficace et sans fioriture, Thierry Lenain fait passer un certain nombre de messages. Et démonter les préjugés est un sport de combat comme les autres.
p7-8 "Aveugle, ce n'est pas comme lorsque vous fermez les yeux.
Quand vous fermez les yeux et qu'on vous dit "bleu", vous voyez du bleu dans votre tête. Quand on vous dit "jaune", vous voyez du jaune.
Les gens qui sont nés aveugles n'ont jamais vu les couleurs. Ils ne peuvent donc pas s'en souvenir. (...) Aussi, pendant que vous êtes occupés à regarder les couleurs, les gens aveugles regardent autre chose."
p19 "L'instituteur a invité chaque élève à se présenter. Quand mon tour est venu, j'ai parlé clairement. Ce n'est pas parce qu'on est aveugle qu'on est timide." p31 "Avec les garçons, on discutait parfois des filles. Tu en aimes une m'ont - ils demandé un jour. Oui. Une aveugle? Ils devaient croire que l'amour, c'était comme l'école : les voyants avec les voyants, les aveugles avec les aveugles."

L'autonomie d'Hugo
p16 "Je me l'étais promis : dans cette école de voyants, personne n'aurait pitié ou ne se moquerait de moi. (...) Alors que l'école était encore vide, j'ai installé mon ordinateur dans la classe. J'ai appris à repérer l'emplacement des tables, à me déplacer dans les couloirs, à me rendre aux toilettes sans problème."

Les couleurs
pp40-41 "(...) il y eut le jaune comme le soleil qui chauffe sur la peau, le vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, le bleu comme l'océan quand tu es devant."

Dans un prochain billet, nous reviendrons sur cette notion de couleurs appliquée aux personnes aveugles, sujet abondant dans la littérature jeunesse et dans l'illustration. Fantasme de voyants?
En attendant, prenez le petit quart d'heure suffisant pour lire Loin des yeux, près du coeur. C'est vif, frais, émouvant, intelligent et nécessaire!
Et c'est aussi disponible à la BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible!

dimanche 22 mai 2016

Sight Unseen - Georgina Kleege

Le livre "Sight Unseen", écrit par Georgina Kleege, a été publié par Yale University Press, New Haven en 1999, et non traduit en français.

Couverture du livre Sight Unseen de Georgina Kleege

Georgina Kleege, aujourd'hui professeure à l'Université de Californie à Berkeley, enseigne le "creative writing" (écriture créative?, je ne sais pas comment cela serait traduit dans le système universitaire français). Elle s'intéresse également à la cécité et l'art visuel : Comment la cécité est représentée dans l'art, comment la cécité agit sur la vie des artistes visuels, comment les musées peuvent rendre l'art visuel accessible aux personnes aveugles et malvoyantes. Elle est également consultante pour des institutions d'art autour du monde, tels le Metropolitan Museum of Art à New York où la Tate Modern à Londres.
Autant dire que c'est une personne de choix pour un blog comme celui-ci! D'ailleurs, fidèles lecteurs, ce nom ne vous est pas inconnu. Georgina Kleege était présente au Colloque Blind Creations qui a eu lieu au Royal Holloway du 28 au 30 juin 2015. Elle y avait présenté "Blind Self Portraits" où la cécité était source de créativité et où il était question d'Art parlant des aveugles, d'Art fait par des aveugles, d'Art pour les aveugles. A elle seule, cette présentation justifierait ce blog.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference

Sight Unseen est écrit sur un ton plus personnel, Georgina Kleege racontant son histoire, élevée par des parents artistes visuels (mère peintre et père sculpteur) et déclarée légalement aveugle à l'âge de onze ans.
Divisé en trois parties, Blindness and Culture (cécité et culture), Blind Phenomenology (phénoménologie aveugle), Blind Reading: Voice, Texture, Identity (lecture à l'aveugle: voix, texture, identité), l'écriture de ce livre l'a rendue aveugle. Voici ce qu'elle dit en introduction:
"Writing this book made me blind. (...) Today, I am likely to identify myself as blind ; five or six years ago I would have been more likely to use less precise phrases, such as "visually impaired" or "partially sighted". Since I began this book, I have learned to use braille and started to use a white cane." (Écrire ce livre m'a rendue aveugle. (...) Aujourd'hui, je m'identifie plutôt comme une personne aveugle ; il y a cinq ou six ans, j'aurais utilisé des expressions moins précises telles que "déficiente visuelle" ou "malvoyante". Depuis que j'ai débuté ce livre, j'ai appris à utiliser le braille et commencé à me servir d'une canne blanche.)

pp4-5 "I begin with three chapters about cultural aspects - blindness in language, film, and literature. I follow this with three chapters of phenomenology, attempts to capture in words the visual experience of someone with severely impaired sight. I conclude with two chapters about reading, an activity essential to my life as a writer and central to my identity as a blind person." (Je débute avec trois chapitres sur des aspects culturels - la cécité dans le langage, les films et la littérature. Je continue ensuite avec trois chapitres de phénoménologie - essais pour décrire par des mots l'expérience visuelle de quelqu'un ayant une vue très défaillante. Je termine avec deux chapitres sur la lecture, activité essentielle dans ma vie d'écrivain(e) et centrale dans mon identité de personne aveugle).

Voilà donc le menu auquel nous convie Georgina Kleege.
Elle commence aussi par définir ce que peut signifier la cécité car "pour la plupart des gens, elle signifie une obscurité totale et absolue, une complète absence d'expérience visuelle. Alors que seulement environ dix pour cent des personnes légalement aveugles ont ce degré de déficience, les gens pensent que le mot (cécité) devrait être réservé à cette minorité. Pour le reste d'entre nous, avec nos différents degrés de vision, un modificateur devient nécessaire". (To most people, blindness means total, absolue darkness, a complete absence of visual experience. Though only about 10 percent of the legally blind have this degree of impairment, people think the word should be reserved to designate this minority. For the rest of us, with our varying degrees of sight, a modifier becomes necessary)

Sight Unseen fait partie d'une série d'ouvrages pionniers (il nous faudra aussi présenter Planet of the Blind de Stephen Kuusisto), souvent écrits par des universitaires aveugles ou malvoyants, qui, en partant d'une expérience personnelle, tendent vers une nouvelle représentation de la déficience visuelle. A cette série d'ouvrages, nous pouvons aussi ajouter d'autres récits, avec le même profil d'auteurs, tels Cockeyed et C'mon Papa de Ryan Knighton ou encore J'arrive où je suis étranger et ''Je veux croire au soleil'' de Jacques Semelin. Nous avons évoqué dans un précédent billet la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, qui milite pour une inclusion des personnes aveugles dans la société. Prenons toutes ces opportunités, regardons, écoutons et/ou lisons ces témoignages, pour, justement, porter un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle et pour que le mot "aveugle" ne signifie plus obscurité, dépendance, pauvreté, désespoir ("Blind" (doesn't) mean(s) darkness, dependence, destitution, despair (anymore)).

L'écriture et les propos de Georgina Kleege sont remplis d'humour et féroces pour les "bien" voyants :
p19 "And looking sighted is so easy. For one thing, the sighted are not all that observant. And most blind people are better at appearing sighted than the sighted are at appearing blind. Compare the bug-eyed zombie stares that most actors use to represent blindness with the facial expressions of real blind people, and you'll see what I mean." (Faire semblant de voir est si facile. D'abord, les voyants ne sont pas si observateurs que cela. Et la plupart des personnes aveugles sont meilleures à se faire passer pour voyantes que les voyants à jouer à être aveugles. Comparez ainsi les yeux exorbités au regard fixe qu'adopte la plupart des acteurs pour illustrer la cécité aux expressions faciales de vraies personnes aveugles et vous comprendrez ce que je veux dire).
Elle dit aussi qu'il lui est facile de "tricher", de donner l'illusion de voir, de regarder parce qu'elle "n'a pas l'air aveugle" (p126 "Because I can perform tricks with my eyes people tell me that I don't "look blind")

Georgina Kleege explique comment elle voit, comment elle interprète le monde à travers un minimum d'informations visuelles, apprenant à combiner ces images imparfaites et incomplètes avec ses autres perceptions sensorielles, sa connaissance des lois de la nature.
Elle explique aussi que le toucher lui permet de rendre les choses plus réelles, son cerveau coordonnant ce que ses yeux voient avec ce que ses mains sentent (p141 Even though I can see something, touching always makes things more real to me. When I lay hands on something it looks more solid, its outlines appear more distinct. My brain coordinates what my eyes see with what my hands feel).
C'est de cette façon qu'elle explore les sculptures de son père (p146) et qu'elle a appris qu'il n'y a pas qu'une façon de regarder une sculpture.

Elle termine son livre sur la lecture, expliquant que pour elle, c'est une activité centrale et essentielle, en tant qu'écrivain(e) mais aussi en tant que personne aveugle.
Elle raconte aussi comment (et pourquoi) elle a appris le braille de façon si tardive, pourquoi, alors qu'elle étudiait l'Anglais, elle a choisi la poésie plutôt que la prose - moins de mots, plus d'espaces blancs (p212), même argument et même raison développés d'ailleurs chez Ryan Knighton.
Le livre est écrit en 1998 et Georgina Kleege explique déjà qu'il est impératif, notamment pour les enfants aveugles, de maîtriser le braille, en plus des nouvelles technologies qui développent notamment les livres audio ou les synthèses vocales, parce qu'ils ne donnent ni l'orthographe, ni la ponctuation. La maîtrise d'une langue passe obligatoirement par cela.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Elle explique aussi que le braille lui a redonné une liberté qu'elle n'avait pas connue depuis son enfance. Elle peut ainsi prendre un livre sous son bras et aller le lire n'importe où, sans électricité, sans voix dans ses oreilles, sans douleur (p227).
A l'époque où elle apprenait le braille, elle est allée à Coupvray, en Seine-et-Marne, visiter la maison natale de Louis Braille qui abrite un musée.

Maison natale de Louis Braille - Coupvray - Seine-et-Marne

C'est aussi l'occasion de lui rendre hommage, son système d'écriture ayant permis aux aveugles du monde entier de pouvoir accéder à la lecture, l'écriture, au savoir et à l'autonomie.
Et qui lui permet aujourd'hui de dire:

"When I read braille in public then comment on the color of the carpet, or when I carry a white cane into an art gallery, some may denounce me as a fraud or a traitor. Others, I hope, will revise their image of blindness. And it's about time. (...) This new image of blindness is blander and more mundane, a mere matter of seeking practical solutions to everyday inconveniences."
(Quand je lis en braille en public puis fais un commentaire sur la couleur de la moquette, ou quand je rentre dans une Galerie d'art une canne blanche à la main, certains pourront me considérer comme une fraudeuse ou une traître. D'autres, j'espère, changeront leur image de la cécité. Et il est temps. (...) Cette nouvelle image de la cécité est plus neutre et plus banale, une simple question de recherche de solutions pratiques à des désagréments quotidiens).

Dix-huit ans après la parution de ce livre, ce n'est pas encore le cas. Pourtant, l'existence de colloques comme Blind Creations ou d'actions telles que "nothing about us without us " (rien sur nous sans nous), l'arrivée de nouvelles générations d'auteurs, d'artistes déficients visuels et se définissant comme tels (contrairement aux générations précédentes qui minimisaient, voire le taisaient), tout en expliquant que la cécité n'est qu'une partie de leur identité (relire à ce sujet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène) permettront cette banalisation, non pour supprimer les différences mais pour montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon de voir.

A tous ceux qui lisent l'anglais, Sight Unseen est incontournable.
Aux autres, j'espère que ce billet vous aura donné une bonne idée de l'ouvrage de Georgina Kleege.
A ceux qui auront envie de découvrir son travail, elle publie régulièrement des articles dans le Disability Studies Quaterly:
- Audio Description as a Pedagogical Tool
- Some Touching Thoughts and wishful Thinking

samedi 7 mai 2016

A écouter, voir et lire - liens et suggestions

Beaucoup d'éléments autour de la déficience visuelle en ce moment, avec des envies de voyage et un "twist" qui plaît bien au blog Vues Intérieures et que nous avons envie de partager...

Comme d'habitude, pour ceux qui connaissent le blog, un coup d'oeil appuyé vers l'Amérique du Nord avec un arrêt au Québec.

Nous commencerons au Québec avec une jolie et sympathique campagne de l'office du tourisme où nous partons à la découverte de la "Belle Province" avec Danny Kean, "véritable" touriste de New York, aveugle "de naissance" et musicien (!). Il y a la vidéo publicitaire mais également un site interactif Québec Original - un voyage jamais vu qui nous permet de suivre les aventures de Danny et Judith, sa guide québécoise pendant le séjour. A chaque étape, il y a le point de vue de Danny et celui de Judith. C'est intéressant et enrichissant, chacun, finalement, se complétant avec ses émotions, ses ressentis.
Séjour rempli de soleil, de rires et de sourires, avec, évidemment, un Québec sous son meilleur jour, mais une campagne de communication intelligente, sensuelle et sensorielle qui donne une autre image de la cécité.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

C'est de cette volonté qu'est née une autre campagne de communication, Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, fondée en 1829. Sur le site, on peut notamment visionner deux courtes vidéos (en anglais) avec une version audiodécrite, l'une se passant dans un taxi, l'autre lors d'une soirée entre amis mettant chacune en scène une personne aveugle. On pourra regretter qu'il s'agisse dans les deux cas d'un homme blanc, néanmoins, elles sont à voir.

Pour finir ce court billet, un pont entre la France et le Québec, entre Paris et Montréal plus particulièrement, en partant en voyage avec Jacques Semelin qui vient de publier aux Éditions les Arènes, Je veux croire au soleil, "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant". "Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique." (Extrait de quatrième de couverture)

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Dans le même registre, il avait également publié "J'arrive où je suis étranger", publié en 2007 au Seuil, et disponible en livre audio chez Lire dans le Noir.
Pour découvrir la voix de Jacques Semelin et ses propos, voici quelques liens:
- Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
- Sur Europe 1, dans le Club de la Presse
- Au Collège de France, dans le cadre du séminaire du professeur José Alain Sahel, le point de vue de la non-vue

Que cela vous incite à butiner, aller écouter la musique de Danny Kean, partir visiter le Québec, ou, plus simplement, lire "Je veux croire au soleil" ou écouter ce que dit Jacques Semelin, en ayant à l'esprit que la cécité, si elle modèle la façon d'être, n'est qu'une partie de la personne. Et que nous avons plusieurs sens à notre disposition pour prendre connaissance de notre environnement. Et ça, c'est aussi le message de Chris Downey, architecte devenu aveugle qui continue son métier, et qui vient de travailler sur l'aménagement des nouveaux locaux du San Francisco Lighthouse for the Blind and the Visually Impaired. A lire (en anglais), cet article intitulé Blind people don't need your help, they need better design, soit "les personnes aveugles n'ont pas besoin de votre aide, elles ont besoin d'un meilleur design".

dimanche 1 mai 2016

Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Livre paru le 13 avril 2016 aux Éditions les Arènes, Paris.

Son auteur, Jacques Semelin, est français, professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, directeur de recherche au CNRS, au CERI (Centre d'Etudes et de Recherches Internationales) précisément. Depuis 1999, il enseigne également à Sciences Po où il a créé un cours pionnier sur les génocides et violences de masse, ses recherches portant sur l'analyse des massacres et génocides ainsi que sur les processus de résistance civile dans les dictatures. Ses travaux se fondent sur une approche pluridisciplinaire en histoire, science politique et psychologie sociale. Il a également fondé en 2008 avec une équipe de chercheurs, l'encyclopédie en ligne des violences de masse (Mass Violence ).

"Je veux croire au soleil" est un livre qui parle d'autre chose, un livre plus personnel, qui fait suite à "J'arrive où je suis étranger" publié aux éditions du Seuil en 2007 où Jacques Semelin raconte comment il apprend brutalement à seize ans qu'il deviendra aveugle. Pendant des années, il garde ce secret pour lui en affrontant seul l'angoisse et la progression de la cécité. Il se bat alors pour devenir chercheur, se passionne pour le thème de la résistance. Il voyage, enquête, enseigne... et, ayant apprivoisé le brouillard, se sent prêt à témoigner.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Quatrième de couverture

La réalité quotidienne d'un non-voyant est un pays étranger. Quel est son rapport au monde? À la ville et à la nature, à la nécessité de se déplacer, d'utiliser des écrans tactiles, de traverser les rues, de reconnaître les gens?
Invité à donner des cours au Québec, l'historien Jacques Semelin nous propose un récit de voyage d'un genre nouveau. À la fois le sien, dans une ville dont il découvre tout, et le nôtre, dans la tête et le corps d'un non-voyant.
Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique.
Chaque sens (ouïe, odorat, toucher) est sollicité, de même que l'imaginaire pour inventer le réel. Quand on ne voit plus le soleil, il s'agit de croire qu'il existe, et de s'en remettre à la confiance vitale.
Un récit unique et universel.

Contexte

J'avais lu "J'arrive où je suis étranger" au moment de sa parution, ou plutôt écouté dans la version enregistrée par Lire dans le Noir et lue par Pascal Parsat.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Jacques Semelin y racontait son parcours qui le mena d'un enfant du Plessis-Robinson, qui grandit dans la première cité-jardin, au chercheur qu'il est aujourd'hui, avec, en toile de fond, la progression de la cécité.
Dans "Je veux croire au soleil", il fait un autre pas, en s'auto-observant en terre inconnue.

Aparté : il se trouve que Montréal, lieu de destination de Jacques Semelin, est loin d'être une terre inconnue pour moi, ni la géographie globale de la ville, ni l'Université de Montréal, ni le quartier dans lequel il a loué un studio (on appelle d'ailleurs plutôt cela un "un et demi"). Difficile pour moi, donc, de jouer les touristes, et de faire abstraction des images qui me viennent instantanément en tête. Je fais partie de ce que Georgina Kleege (dont nous avions parlé lors du Colloque Blind Creations) appelle la communauté des "Severely Visually Dependant People", personnes gravement dépendantes visuellement. Par ailleurs, j'ai un rapport très singulier avec le Québec, Montréal particulièrement, les Québécois et la "parlure" québécoise. Autant dire que certains propos de Jacques Semelin m'ont un peu semblés "clichés", voire "stéréotypés".
Mais, soyez rassurés, laissons de côté cet aparté et partons à la découverte de "Je veux croire au soleil" . Nous pouvons maintenant nous laisser guider par Jacques Semelin dans "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant" comme l'indique le bandeau apposé sur la couverture.

Exploration du livre

Notons l'effort (ou l'idée), symbolique certes, de l'imprimeur qui a choisi d'illustrer, sur la couverture, le titre en noir et en braille. Souhaitons cependant qu'une version accessible du livre soit d'ores et déjà disponible, problématique beaucoup moins anecdotique que le braille (lisible mais un peu "plat") de la couverture.
A noter : le livre est désormais disponible à la BNFA, sur ce lien.

Titre Je veux croire au soleil en braille

pp16-17 "Voici des années que j'ai perdu la vue et que, en réaction à ce séisme, j'ai progressivement modifié ma façon d'être au monde. (...) Aujourd'hui, à Paris, j'ai redessiné le monde autour de moi, j'ai mes petites habitudes.
Mais que va-t-il se passer (...) dans un univers que je connais peu? Comment vais - je l'appréhender? Comment, dans cet environnement peu familier, mes sens vont - ils se mettre en éveil? Quels sons, quelles matières, quelles odeurs me permettront de le décrypter? (...) Je vais en quelque sorte me retrouver plongé dans une expérience sensorielle et esthétique, pour reprendre les mots avec lesquels l'écrivain argentin Jorge Luis Borges évoquait sa propre cécité. S'il est vrai que la privation de la vue oblige à développer une autre sensibilité au monde, pourquoi ne pas tenter de la décrire, de la cerner au plus juste pour en garder la trace? Raconter mon séjour canadien du point de vue de la "non-vue" serait ainsi l'occasion de répondre à la curiosité du voyant qui s'interroge (...) sur la façon dont l'aveugle "voit" le monde."

Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à Look, premier roman de Romain Villet. Rien à voir dans l'écriture, le style ou l'histoire, mais cette même envie de montrer "la façon dont l'aveugle voit le monde".

Tôt dans le livre, Jacques Semelin revient sur "sa vie d'avant", en particulier quand un aménagement mal pensé, inaccessible pour lui, vient lui rappeler sa "condition" actuelle :
pp14-15 "Cela m'aide à oublier ces petites vexations du quotidien dues à ma dépendance. Se recentrer sur l'essentiel, sur ce que vous croyez important dans votre vie, procure du bien, du bon. Dans mon cas, cela me permet de passer outre ces moments de profonde mélancolie où vous regrettez le monde d'hier, ou vous désirez revenir dans ce monde d'avant qui s'est peu à peu effondré, englouti sous vos yeux, à cause de vos yeux, et dans lequel vous voudriez revenir alors que vous en avez été expulsé. Oublions tout cela, ou faisons comme si on pouvait l'oublier."
Ce thème de la dépendance reviendra tout au long du livre, ce qui sera aussi l'occasion, alors que son épouse vient lui rendre visite à Montréal, d'écrire tout son amour ainsi que ce que cela signifie, et pour lui, et pour elle, de vivre avec une personne aveugle (chapitre 14), mais surtout, ce qui les unit et les nourrit "par - delà ce fichu handicap" (p.181). Il me semble, effectivement, que le ciment d'un couple se trouve ailleurs que dans le "handicap". Doit-on d'ailleurs parler de "handicap"? Si certaines dépendances sont plus subies que d'autres, ne sommes - nous pas tous dépendants les uns des autres, et particulièrement dans un couple?

Au fil de ce livre, Jacques Semelin explique au lecteur sa vie quotidienne, ce qu'il utilise comme "outils" pour se déplacer ou pour communiquer. Évidemment, la canne blanche, appelée ici " arme blanche", y tient une place d'honneur :
pp8-9 "Alors, schlack : je dégaine mon arme blanche, le bâton qu'il me faut agiter devant moi, à gauche, à droite, pour me frayer un chemin. Il mesure 1,30 mètre et en intimide généralement plus d'un. Tac tac tac tac : je commence à frapper le sol de ma canne."
Jacques Semelin utilise beaucoup de ces petits mots qui illustrent un bruit, façon bande dessinée.
Il expliquera également qu'il est difficile d'accepter d'être aidé (même si, cette étape franchie, les choses deviennent beaucoup plus simples) ou encore, selon les circonstances, "savoir être" dépendant :
p.10 "De toute façon, mon degré d'autonomie est, en ce lieu (l'aéroport), quasi nul. Je sais que je dois être conduit, dirigé, étiqueté, contrôlé, déposé comme un paquet ici, puis là."
Il nous décrira aussi son "armure", équipement et technique lui permettant de limiter, sans pour autant supprimer totalement, les risques de rencontres inopinées avec poteaux, branches d'arbre ou autres trous non décelés.
Fascinante aussi cette exploration de son appartement (chapitre quatre), et la remarque de la propriétaire (p43) : "Faites très attention à l'escalier ; mon appartement n'est pas adapté pour vous." Manifestement, c'est une crainte récurrente des propriétaires montréalais face à des locataires aveugles (l'un de mes amis s'est clairement vu refuser un appartement pour cette raison). Mais il est vrai que l'architecture d'habitation typiquement montréalaise est riche en escaliers extérieurs et intérieurs, les extérieurs étant plus tourmentés les uns que les autres (un vrai bonheur en hiver!).
Comment reconnaître un billet de banque?
p8 "En Europe - heureux choix pour la monnaie unique -, les billets de valeur différente ont des formats différents. (...) Aux États-Unis, les dollars sont tous de même taille et ne se différencient que par leur couleur (...)."
p47 "Diane m'en glisse un (billet de banque) dans la main, m'invitant à poser l'index sur trois petites protubérances, alignées dans un coin du billet. (...) Ceci permet d'identifier au toucher un billet de vingt dollars, me précise-t-elle. Elle me passe ensuite deux autres billets, de cinq et dix dollars (...). Le premier possède seulement un de ces carrés tandis que celui de dix en a deux."
Comment choisir ses vêtements en s'assurant d'assortir les couleurs, utiliser un micro-onde sans aucun repère tactile? Une laveuse (machine à laver) ou une sécheuse (sèche-linge)? Comment savoir où poser son sac de vidanges (poubelle) quand il n'y a pas de repère sur le trottoir? Jacques Semelin vous détaille tout cela et, je vous l'assure, l'aventure est au coin de la rue!

Cécité et technologie

Lecture
pp 19-20 "Je place sur mes oreilles les écouteurs dont je ne me sépare jamais ; je les branche à un petit appareil formidable pour la lecture audio. Chaque fois que je m'en sers, je me dis qu'il vaut mieux être aveugle en ce début de XXIe siècle que trente ans plus tôt, pour ne rien dire des siècles passés. Les nouvelles technologies profitent aussi aux non-voyants ; pas aussi vite, pas aussi bien qu'aux autres, mais quand même."

Téléphone intelligent
pp 32-33 "Je sors de mon sac le Samsung Android dont j'ai fait récemment l'acquisition. J'ai longtemps hésité avec le iPhone d'Apple. Ces appareils sont d'un usage compliqué pour les non-voyants en raison d'un simple détail : ils sont lisses. (...) Une jeune entreprise française, Telorion, a eu la bonne idée de créer une coque très légère qui s'adapte sur un Samsung. L'usager retrouve le cadran rectangulaire d'un téléphone, sauf que ses touches sont en creux. Les doigts viennent donc se loger dans de petits trous créés par la grille de la coque : ils peuvent dès lors actionner aisément les options des menus, sonorisés par une synthèse vocale."
Ce téléphone est aussi équipé d'un GPS qui lui permettra de "gagner en autonomie et naviguer dans les rues de Montréal" (p127). Utile, ce GPS, mais rien ne remplace l'humain... Voici l'occasion de lire un article de Georgina Kleege, paru dans The Atlantic, The white cane as technology où elle explique (en anglais) que la technologie ne résout pas tous les problèmes.

Ordinateur
p78 "Je sors donc l'ordinateur du sac à dos et l'installe sur le bureau. Peu de temps après sa mise en route, on entend : "Jaws". C'est le nom du système de synthèse vocale qui permet de naviguer dans les menus, mais aussi d'écrire et de lire. Inventé dans les années 1990, il permet aux déficients visuels de travailler avec Windows. L'usager ne parle pas à l'ordinateur, comme on le croit trop souvent ; il utilise un clavier normal pour taper des commandes, qui déclenchent un écho vocal. Ce retour sonore lui permet un contrôle immédiat des commandes et donc la navigation dans les menus et la réalisation de toutes sortes de tâches. Bien formés à cet outil, les non-voyants et déficients visuels ont plus de chance de s'insérer dans divers milieux professionnels. J'en suis d'ailleurs un exemple. Mais encore faut il qu'un employeur leur fasse confiance..."

Impressions

Jacques Semelin a donc emmené son lecteur dans son sac à dos, à la découverte de son Montréal, en lui faisant vivre son expérience montréalaise singulière. Il se demandait s'il arriverait à trouver les mots. Nous pouvons le rassurer sur ce point.
Nous avons découvert ses collègues, ses étudiant(e)s, bâti nos cartes mentales, nos cheminements en se glissant dans ses mots, en endossant son ressenti. Nous avons parcouru les couloirs interminables des bâtiments universitaires (mais oh combien confortables lorsque, dehors, il y a vingt centimètres de neige et que le thermomètre affiche moins vingt - cinq degrés Celcius, croyez-moi!) ou ceux du métro.
Il nous a aussi ouvert son cours, son enseignement un peu bousculé par les méthodes québécoises, et son quotidien de chercheur. Et ça, c'est aussi une grande chance pour le lecteur. Jacques Semelin nous a parlé de son travail, de ses recherches, de ses échanges entre professeurs, entre spécialistes. Car, si Jacques Semelin est aujourd'hui aveugle, n'oublions pas qu'il est d'abord un chercheur internationalement reconnu, éminent spécialiste des génocides et violences de masse, qui travaille également sur les processus de résistance civile au sein des dictatures.
En deux-cent-soixante-et-onze pages, Jacques Semelin nous a embarqués dans un voyage épatant, mêlant le quotidien, souvent dépaysant vu par le prisme de la cécité, ou non-vue, à l'extraordinaire quand il nous convie à la remise de son prix.

En amoureuse de Montréal et avide d'accessibilité culturelle, je remercie Jacques Semelin de son beau compte - rendu de visite de la Cour des Sens au Jardin Botanique de Montréal. C'est effectivement une belle expérience sensorielle, sensuelle, ouverte à tous.

Pour finir, et entendre la voix de Jacques Semelin, voici des liens vers des émissions de radio où il a parlé de son livre :
Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
Toujours sur France Inter avec Jean Lebrun dans la Marche de l'Histoire où sont aussi évoqués Romain Villet, Jacques Lusseyran et Zina Weygand, historienne de la cécité.

mercredi 20 avril 2016

Du bout des doigts le bout du monde - Nathalie Loignon

Paru en 2001 aux Éditions Héritage inc. dans la collection Dominique et Compagnie, Du bout des doigts le bout du monde est un roman accessible aux enfants à partir de huit ans et nous vient du Québec.
L'auteure est Nathalie Loignon et l'illustratrice est Sophie Casson.

Couverture du livre Du bout des doigts le bout du mondd

Quatrième de couverture

Pendant que le père de Maïa fait le tour du monde pour prendre des photos, sa mère choisit des destinations sur le globe du doigt et lit les descriptions des photographies. Parce que Maïa ne peut regarder les images. Maïa ne voit pas. Elle voit avec le coeur, les mains, le nez, mais pas avec les yeux. Pourtant, malgré les grands yeux ouverts sur rien, malgré les photos qu'elle ne peut pas voir et les lettres qu'elle ne peut pas lire, Maïa est heureuse.

Le livre

Aux voyageurs.
A leur famille.
Aux amis. Aux amours.
Aux belles rencontres.
A ceux qui sont là peu importe où l'on va.

Ce sont les premiers mots du livre, en dédicace.

Nous allons donc faire connaissance avec Maïa, sa maman et son papa, en dix chapitres où les cinq sens sont à l'honneur. Ces chapitres sont agrémentés de jolies illustrations qui nous montrent Maïa avec deux nattes, sa maman, Géant-Papa, son grand-père, et Léo, son papa.
Fille unique, Maïa n'est pas seule. Il y a son cousin Bernard et les jumeaux Paul et Chloé, ses voisins et meilleurs amis.

Contexte

Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture. Ce roman, certes assez didactique, est surtout l'occasion pour le/la jeune lecteur/lectrice de découvrir que Maïa est une petite fille qui s'apprête à fêter ses dix ans. Au fil de ces soixante-dix-sept pages, nous allons aussi découvrir que si Maïa appréhende son environnement différemment de ses amis, celui-ci est riche et, au contact de Maïa, les autres enfants apprennent que le monde ne se découvre pas seulement par la vue.
Ainsi, au fil des pages, nous apprendrons que Maïa a une montre électronique (et parlante, p39), que le braille est l'écriture qu'elle utilise (p41), qu'elle se déplace à l'extérieur de son appartement avec une canne qu'elle a surnommée "l'Amie" (p42), qu'elle mange seule (elle a dix ans!), sa maman préparant son assiette comme si c'était une horloge, en répartissant les aliments toujours de la même façon (p57).

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet braille, en noir, issu du site Enfant aveugle

Ce joli roman permet aux jeunes lecteurs de se faire une idée de la façon dont Maïa, aveugle de naissance, s'approprie son environnement, comment elle lit, écrit, se déplace, se repère, mais aussi qu'elle a des joies et des peines, comme tout un chacun.
C'est aussi une histoire qui parle d'amitié ainsi que de la perception que les autres, y compris les proches, peuvent avoir de la cécité et des personnes aveugles ("Beaucoup de gens ont du chagrin pour Maïa quand ils pensent à ce qu'elle ne voit pas." p21)

Et, Léo, le papa de Maïa est photographe. Quand il envoie une lettre à Maïa et sa maman, il y a toujours une photo que son père accompagne d'une description :
p.27 "Pour l'Aveuglette. Il y a du silence sur ma photo. Rien qu'un mur avec tout plein de petites fissures dedans. Dans le coin gauche, on ne voit presque pas l'enfant... Il se cache. Ce petit avec le gilet tout tâché, il a peur. Trop fatigué, il n'a pas dormi hier soir. Les cauchemars l'empêche de rêver."

Illustration - Maïa et sa maman en train de lui décrire des photos

Maïa

p.13 "Maïa est une non-voyante, une "aveugle" comme on dit souvent.
C'est de naissance, lui ont expliqué ses parents. On naît tous avec un petit quelque chose : certains ont des tâches de naissance, d'autres vivent avec des voix qu'eux seuls entendent, d'autres encore ont des jambes qu'ils ne sentent pas. Maïa est née avec ce qu'elle ne peut pas voir. Avec de grands yeux qui s'ouvrent sur rien."
p.15 "Ce qui (...) gonflait les joues (de Maïa) était spécial. Ces choses devaient faire du bruit. (...). Ou bien, elles devaient être moelleuses et chaudes. (...). Ou encore sentir bon."
p.20 "Paul et Chloé ont appris plein de choses avec Maïa : on goûte mieux les aliments si on ferme les yeux. On peut deviner quel fruit on touche juste par la forme ou par le parfum. Il est bien plus amusant de jouer à cache-cache dans une pièce où il fait noir, (...)."
p.42 "Maïa a baptisé sa canne "l'Amie", parce qu'elle lui évite de se cogner sur une borne-fontaine ou un passant, de tomber d'un trottoir ou dans une flaque d'eau..."
p.48-49 "Maïa sait écrire : elle tape à la machine, une machine à écrire spéciale. Sur le clavier, les lettres sont en braille. Maïa peut donc taper sur la machine, qui traduit les mots en "alphabet pour les voyants" sur la feuille."
p.69 "Les gens qui me rencontrent n'arrêtent pas de dire que je dois être triste de ne rien voir... Et le jour de mon anniversaire, tout le monde oublie que je suis aveugle."

Commentaires

On pourrait regretter qu'une fois encore le personnage soit aveugle de naissance, sans aucun reste visuel (même pas pour faire la différence entre le jour et la nuit), son côté didactique, mais c'est un "roman écrit très simplement, duquel se dégage une belle sincérité; le thème du handicap visuel est traité avec sensibilité et justesse, sans pathétisme, et éveille à la réalité quotidienne que peuvent connaître les enfants aveugles." (Direction des Ressources Éducatives Françaises, Manitoba)
Voilà donc une raison suffisante pour le faire découvrir aux enfants.
En fait, l'histoire aborde beaucoup de thèmes qui passent par le prisme de Maïa et c'est aussi l'occasion de reconsidérer notre perception du monde, de découvrir qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'appréhender les choses.

lundi 4 avril 2016

Colloque Sensorialité et Handicap

Ce colloque international co-organisé par Universcience et l'INS HEA s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris du 17 au 19 mars 2016.
Son sous-titre était : "Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer".

Logo colloque Sensorialité et Handicap - illustration des cinq sens

Si les deux premières journées nécessitaient une inscription préalable, la troisième journée était ouverte au grand public dans le cadre de la Semaine du Cerveau.
Vous trouverez ci-dessous le résumé du programme mais nous nous intéresserons particulièrement à la plénière 3 qui présente des adaptations dans les musées et l'accès à l'art qui permet également de "réviser" ce que nous avons vu le matin, lors de la table ronde 4 sur la lecture d'images tactiles et de dessins en relief.

Carcassonne - découverte tactile des remparts
Exploration tactile du dessin en relief des remparts de Carcassonne tiré de l'ouvrage consacré à la cité dans la collection Sensitinéraires

Résumé du programme

Jeudi 17 mars 2016

Conférence de Vincent Hayward sur : "les bases physiques du toucher et leurs effets sur la perception"
Connaissances sur le toucher, suppléances perceptives

Deux tables-rondes en parallèle:
Table ronde 1 : Le toucher pour les élèves en situation de handicap et pour les autres (toucher et pratiques inclusives)
Table ronde 2 : Toucher, multimodalité et communication

Conférence de Bertrand Vérine : Le vocabulaire tactile existe : je l'ai entendu

Vendredi 18 mars 16

Conférence d'Edouard Gentaz : L'exploration multisensorielle dans les apprentissages

Deux tables-rondes en parallèle :
Table-ronde 3: Des perturbations du toucher à l'utilisation quasi exclusive du toucher dans diverses situations
Table-ronde 4: La lecture d'images tactiles et de dessins en relief

Le braille : apprentissage, enseignement
Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Samedi 19 mars 2016

Les bases physiques du sens du toucher
L'anatomie des mains, à la croisée des arts et des sciences
Le toucher, au coeur des apprentissages
Le toucher à la naissance, une acquisition pour la vie

Ainsi que des démonstrations et ateliers le samedi après-midi

Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Nous reviendrons plus précisément sur les présentations faites le vendredi après-midi, en totale adéquation avec le thème de ce blog.
Les intervenants lors de cette plénière étaient:
Aldo Grassini (Musée tactile Omero, Ancone, Italie) : Il faut chercher une esthétique du toucher
Marie-Pierre Warnault et Anne Ruelland (Cité de l'Architecture et du Patrimoine, Paris) : S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher
Laura Solaro (Musée du Louvre, Paris) : La Galerie tactile du musée du Louvre. Témoignage sur une pratique éducative innovante
Delphine Demont (Compagnie Acajou, Paris) : Toucher pour s'ouvrir à soi : danser

Le musée tactile Omero
Ce musée a été créé à Ancone en 1993 et est devenu musée d'état en 1999. On pourra trouver une présentation en français ainsi qu'une en anglais en pièces jointes.

Logo du musée tactile Omero

La présentation parlait particulièrement de l'esthétique du toucher.
Voici le résumé :
Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer, mais aussi toucher pour un accès à l'expérience esthétique de l'art. On a jusqu'à présent essayé de comprendre les potentialités cognitives du toucher sans beaucoup s'intéresser à ses potentialités esthétiques. Cette question est cependant devenue primordiale pour penser une véritable intégration culturelle des aveugles : l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle, et l'art est un élément essentiel de la culture.
Mais un aveugle peut - il vivre une expérience de l'art authentiquement esthétique?
Le toucher permet la connaissance de certaines propriétés spécifiques, impossibles à percevoir par les autres sens : le poids, la température, la solidité sont des qualités exclusivement tactiles. D'autres propriétés peuvent être perçues par d'autres sens, mais ne peuvent être atteintes concrètement que par le toucher : la tridimensionnalité, le lissé, le relief d'une ligne, le vide et le plein, etc. Mais le toucher offre un plaisir différent de celui de la vision et a sa spécificité.
La formation d'une image visuelle et celle d'une image tactile suivent des voies différentes, mais elles peuvent toutes deux inspirer d'authentiques expériences esthétiques. Il existe une voie vers l'art qui part de la sensation tactile et utilise des éléments qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi émotionnels : tandis que par la vue, le sujet et l'objet restent distincts, qu'il y a toujours un espace qui les sépare, le contact tactile élimine l'espace. Le toucher contient donc une participation affective qui n'est pas appréhendable par la vue.
Si ce constat a une validité pour les aveugles, pourquoi ne pourrait - il pas en avoir une aussi pour les voyants? Ajouter le plaisir du toucher au plaisir du voir propose une approche nouvelle de la jouissance liée à l'art. Il faudrait donc créer une théorie esthétique du toucher qui n'existe pas encore.

Photo du musée tactile Omero - sculptures

Ce que j'ai retiré de cette présentation, c'est cette phrase : "l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle", que je partage totalement. Oui à l'accessibilité culturelle et à l'inclusion. C'est aussi la démarche de ce musée.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
"S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher" était le sujet présenté par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine qui a une offre d'activités pour le public handicapé.
Ce qui m'a intéressée dans cette démarche, c'est aussi, depuis 2010, la création de deux ateliers accessibles à tous les publics, "Sculptures cachées" et "Toucher pour dessiner". J'aime cette façon d'envisager le partage de la culture, l'appropriation par tous, même par le biais de divers moyens, d'un corpus commun. Mais voyons, dans le résumé ci-dessous, le détail de ces ateliers.

Qu'il s'agisse de médiation ou de création d'outils pédagogiques manipulables, l'équipe de la direction des publics de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine fait appel au principe de la conception universelle. Cette démarche repose sur le fait que ce qui est conçu pour les personnes en situation de handicap peut être utilisé par tous. Dans ce cadre, nous présenterons deux ateliers que nous avons conçus et qui mettent en jeu le toucher à destination de tous les publics.
Le premier est un atelier qui consiste à découvrir de manière tactile des fragments architecturaux cachés à la vue des participants. Cet atelier, accompagné par une médiation humaine, est pratiqué lors d'évènements culturels.
Le deuxième atelier est intitulé "Toucher pour dessiner", il prolonge le précédent en proposant aux visiteurs, à l'issue d'une découverte tactile d'un dessin en relief, de le reproduire à leur tour sur un support adapté. Cet atelier, créé dans le cadre d'une exposition temporaire, se pratiquait en autonomie.
Après avoir exposé les objectifs et principes de ces ateliers, nous analyserons les retours d'expériences obtenus auprès des différents types de visiteurs. Nous ouvrirons ensuite le débat sur la question des bénéfices que le public voyant peut tirer d'une telle pratique du toucher en terme de mémoire, de représentation mentale, d'appropriation, et plus généralement d'appréhension du monde par un sens souvent négligé, le toucher.

La Galerie tactile du Louvre
Créée initialement pour le public déficient visuel en 1995, la Galerie tactile du Louvre a connu une évolution des publics depuis 201. Découvrir la Galerie tactile du Louvre dans ce podcast (ou baladodiffusion).
Elle est aujourd'hui ouverte aux publics handicapés, aux groupes scolaires et périscolaires, aux publics éloignés de la culture muséale. En accès libre, elle est ainsi accessible à tous les visiteurs.
Car si le toucher est indispensable aux déficients visuels pour appréhender une sculpture, il est idéalement requis chez tout visiteur souhaitant apprécier pleinement une oeuvre sculptée. Intrinsèquement lié à l'acte de création du sculpteur, le toucher nous renvoie à la matérialité de l'oeuvre. La découverte tactile permet donc d'aborder des questions fondamentales posées par la sculpture (volume, relief, surface...) et de les comprendre de façon concrète et directe.
Cette approche a depuis insufflé une dynamique nouvelle dans la conception de dispositifs de médiation dans les salles du musée (interprétations tactiles des oeuvres au département des arts d'Islam, échantillons de matériaux dans la nouvelle Petite Galerie).
A partir de 2011, la question s'est posée au sein du Service Éducation et Formation de concevoir un module de formation destiné aux acteurs du monde éducatif. Ce module, intitulé "Toucher et voir, pour mieux apprécier la sculpture" est régulièrement proposé et s'insère dans le catalogue d'offre de formations du musée. Dans une approche universelle, elle s'adresse autant à des relais travaillant avec un public non voyant et mal voyant qu'aux éducateurs, animateurs et enseignants de tout niveau scolaire et aux relais du champ social.

La Compagnie Acajou
Si vous suivez ce blog, nous vous avons déjà parlé de la Compagnie Acajou dans le billet consacré à Saïd Gharbi, et qui fait un travail fort intéressant avec les personnes déficientes visuelles et dont les projets s’organisent autour de quatre axes majeurs :la création de spectacles, l’accès à la pratique chorégraphique, l’accès à la culture chorégraphique, ainsi que la création d'outils pédagogiques adaptés.

Logo de la Compagnie Acajou - oeil fermé

Mais lisons le résumé ci-dessous :
Nous travaillons notamment sur les différentes possibilités de solliciter la sensibilité du corps dans sa globalité : en introduisant une conscience et/ou des actions sur et avec la peau, les muscles, les tendons, les articulations, le système nerveux..., nous stimulons l'ensemble du système somesthésique. Nos exercices incluent des appuis sur soi et des manipulations, pour prendre conscience de son enveloppe charnelle, de l'architecture du corps humain et des restructurations internes permanentes dès qu'il y a mise en mouvement. Nous proposons également des outils pédagogiques tactiles qui invitent le danseur à mieux construire son imaginaire corporel ou chorégraphique, à partir d'un contact efficient sur un objet extérieur à lui, mais dans un mouvement d'appropriation impliquant un retour sur soi et une transcription à travers son propre corps. Ces approches spécifiques à notre compagnie viennent nourrir le toucher du danseur, en questionner et peut-être en repousser la profondeur, l'impact et les limites; elles ouvrent également de nouveaux espaces de recherche pour interroger le mouvement d'appropriation et l'investissement spécifique qu'entraîne le toucher - la somesthésie active pouvant devenir révélatrice de l'imaginaire et de la personnalité de chacun.

Commentaires

Ce billet s'est concentré sur une petite partie de ce qu'il s'est dit lors de ce colloque international. Il s'est dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup sur le toucher d'un point de vue scientifique, beaucoup sur l'apprentissage et l'enseignement, notamment de l'importance du braille et du toucher pour appréhender mieux les choses.
Dans ce concentré autour des adaptations dans les musées et l'accès à l'art, ce que je retiens, c'est cette idée récurrente de conception universelle et de dispositifs accessibles à tous. Il reste encore beaucoup à faire mais voir, par exemple, l'évolution du public ayant accès à la Galerie tactile du musée du Louvre, ou se renverser des processus de conception (partir d'un dispositif accessible au public déficient visuel pour l'offrir à tous les visiteurs du musée) donne des raisons de se réjouir.
Nourrissons-nous de nos différences, et mettons à profit tous nos sens pour appréhender une oeuvre...
L'accessibilité universelle profite à tous.

Pour finir, voici le lien vers l'État des lieux de l'accessibilité des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Communication. Parce qu'il reste encore des offres à développer, des équipes à sensibiliser, des bâtiments à rendre physiquement accessibles...

vendredi 25 mars 2016

Jeff Healey - guitariste

Billet un peu particulier pour rendre hommage à un grand guitariste qui aurait eu cinquante ans aujourd'hui, 25 mars 2016.

Retour sur Jeff Healey, révélé au monde entier avec See the Light, premier album du Jeff Healey Band sorti le 13 septembre 1988 alors que Jeff avait vingt - deux ans, et sur sa carrière , passant du rock - blues au jazz des années 20 et 30 dont il était un grand connaisseur et collectionneur (il a eu jusqu'à trente mille soixante-dix-huit tours de jazz de cette période).

Couverture du CD See the Light du Jeff Healey Band

Né le 25 mars 1966 à Toronto (eh oui, encore un Canadien), Jeff est décédé à Toronto le 2 mars 2008.
Mais, s'il s'agit ici d'un billet posthume, nous n'avons aucunement envie d'écrire une prose lacrymale. Voir Jeff jouer de la guitare était une chose assez incroyable, avec une énergie folle, et surtout un talent exceptionnel.
Dans les années 90, 1990 j'entends, on parlait beaucoup de guitare heroes tels Stevie Ray Vaughan par exemple.
Dans cette période, Jeff a dû jouer avec tous ceux que l'on qualifiait de ce terme. Cherchez un peu sur le net, vous tomberez sur des séquences incroyables et verrez cette énergie et cette façon bien à lui que Jeff avait de jouer de la guitare.
Aveugle depuis l'âge d'un an à la suite d'un rétinoblastome (cancer de la rétine), Jeff a commencé à jouer de la guitare à trois ans. Sans modèle pour lui montrer comment faire, il a débuté en tenant sa guitare à plat sur ses genoux et est devenu virtuose de cette façon. Pour les apprentis guitaristes qui lisent l'anglais, voici un lien vers deux articles qui pourront les éclairer sur la technique de Jeff et ses possibilités infinies et inusitées, avec en prime une présentation de l'album Heal my Soul qui sort aujourd'hui et dans le monde entier : Premier Guitar et American Blues Scene

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

Dans la deuxième partie de sa carrière, lorsqu'il s'est mis à enregistrer des disques de jazz reprenant des classiques de sa période préférée, les années 20 et 30, non content de jouer de la guitare, il joue aussi de la trompette.
Moins connu de ce côté - ci de l'Atlantique pour ce versant de sa carrière, Jeff a ouvert dès 2001 un club à Toronto, dénommé "Healey's" où il jouait régulièrement avec son groupe de blues les jeudis soirs et son groupe de jazz les samedis après-midi.

Dès octobre 1991, il a aussi eu son émission de radio sur CBC, la radio nationale canadienne, qui s'appelait "My Kinda Jazz" où il présentait des disques de sa propre collection et avait toujours des anecdotes à propos des enregistrements. Ses émissions étaient fascinantes et vous immergeaient dans les origines du jazz. C'était une parenthèse hors du temps où vous pouviez apprécier sa voix chaude et généreuse.
A l'occasion de son cinquantième anniversaire, la radio Jazz FM 91 rediffuse ses émissions.

Il ne s'agit pas ici de refaire l'historique de sa carrière, il y a un visuel complet sur le site éponyme, que nous espérons accessible, ou un résumé en français ici. Mais sa musique m'a beaucoup accompagnée et ses influences m'ont fait découvrir le blues et le jazz des années 20 et 30. Si le Jeff Healey Band était un groupe classé "rock-blues", Jeff avait une connaissance encyclopédique du jazz des origines.
J'ai pu écouter quelques morceaux de Heal my Soul, album perdu, sorti opportunément aujourd'hui, mais qui reflète sincèrement ce que pouvait faire le Jeff Healey Band. Du rock-blues puissant, une ballade ou un blues dans la plus pure tradition avec la guitare de Jeff. Une fois que vous avez entendu le son de sa Fender, vous ne l'oubliez plus.

Couverture du CD Heal my Soul du Jeff Healey Band

Après avoir ouvert son premier club, un peu lassé des tournées internationales, Jeff a joué avec un autre groupe, "The Jazz Wizards", et a enregistré plusieurs albums avec des reprises de standards du jazz où il joue également de la trompette.

Jeff Healey jouant de la trompette - photo issue du site JeffHealey

En dehors de sa carrière musicale, et dans la tradition nord - américaine, Jeff prenait part régulièrement à des événements servant à récolter des fonds pour, dans son cas, combattre le rétinoblastome. Il défendait également la cause des personnes aveugles et celle de l'alphabétisation ("Throughout Jeff’s successful career, he was an advocate for both the blind and literacy. He showed his support by lending his name and volunteering his time to various CNIB fundraisers and Toronto’s Word On The Street festival. A childhood cancer survivor, Jeff took every opportunity to help support Sick Kids Hospital, focusing on Daisy’s Eye Cancer Fund (a Childhood Retinoblastoma Research foundation)" tiré de A propos de Jeff Healey).

Pour en savoir un peu plus sur cette belle personne qu'était Jeff Healey, lire l'interview de son épouse Cristie Healey parue dans American Blues Scene où elle parle de l'album Heal my Soul mais aussi du caractère de Jeff et de son rapport à la musique (en anglais).

mardi 22 mars 2016

Libres sont les papillons - Theatre - Adaptation E.E. Schmitt

On parlera ici de la version de "Libres sont les papillons" jouée actuellement, et jusqu'au 29 mai 2016, au Théâtre Rive Gauche, dans l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de la pièce de Leonard Gershe. Nous avions déjà parlé sur ce blog de la version film Butterflies are free réalisée par Milton Kelsetas.

Libres sont les Papillons - Affiche de la version présentée au Théâtre Rive Gauche

La pièce originale se passait à New York, le film avait transposé l'histoire à San Francisco en pleine période hippie, Éric-Emmanuel Schmitt la déplace dans le Paris d'aujourd'hui, et plus précisément à Barbès.

Distribution

Julien Dereims joue le rôle de Quentin, jeune homme de vingt ans, musicien, aveugle, qui vient d'emménager dans un studio à Barbès.
Anouchka Delon celui de Julia, sa jeune voisine, fraîchement séparée au bout de six jours de mariage.
Nathalie Roussel joue le rôle de Florence, mère de Quentin, auteure d'une série avec un personnage récurrent, Johnny Ténèbres, jeune garçon aveugle de douze ans ayant des sens exacerbés et combattant les injustices, parfaite mais caricaturale en mère surprotectrice habitant Neuilly.
Guillaume Beyeler apparaît brièvement pour interpréter un metteur en scène très sûr de lui, et physiquement et intellectuellement.

Dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau et donc une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt.

Résumé de la pièce
N.B.: le résumé présenté ci-dessous est celui que l'on trouve sur le programme distribué par le théâtre.

En apparence, ils sont normaux; en réalité, ils cachent un secret. Quentin, vingt ans, vient de s'installer dans un studio à Paris. Sa voisine, Julia, même âge, libérée et rigolote, a envie d'une aventure avec lui tandis que Florence, la mère protectrice, rôde pour faire revenir son fils à la maison. Tous aiment, mais maladroitement, en se faisant mal... Libres sont les papillons? Une comédie aussi drôle que touchante, un véritable classique contemporain de Broadway adapté dans le Paris d'aujourd'hui par Éric-Emmanuel Schmitt.

Contexte

En ce vendredi soir, le public est relativement âgé, ce qui est dommage au vu de l'âge des personnages sur scène et du sujet de la pièce. A un moment ou à un autre de la vie, nous sommes tous concernés par cet envol du nid familial.
Amusant clin d'oeil aussi d'aller voir cette pièce le jour où Netflix sort la saison 2 de Daredevil quand Florence parle du personnage qu'elle a créé, Johnny Ténèbres dont la devise est: "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Pour faire court et direct, le temps d'une journée, Quentin et Julia vont rapidement faire connaissance, improviser un pique-nique dans le studio de Quentin et se rapprocher jusqu'à ce que Florence débarque à l'improviste et ce, malgré l'accord qu'elle avait passé avec son fils où elle devait le laisser se débrouiller seul pendant deux mois avant de lui rendre visite.

"Libres sont les Papillons" est une comédie. Il y a effectivement des passages drôles, des répliques amusantes, mais j'ai trouvé, ce soir là, le public un peu réservé, en particulier lorsque cela faisait directement référence à la cécité, comme s'ils étaient gênés de rire de cela. Quand c'est drôle, pourquoi s'en priver?
Ce que j'ai trouvé amusant, c'est aussi la réaction des spectateurs à la performance de Julien Dereims : alors, il est aveugle "pour de vrai" ou pas? Est-ce que le mérite du comédien serait moins grand s'il était effectivement aveugle? Est-ce qu'au contraire, le public trouverait cela remarquable (mais pas forcément pour de meilleures raisons)? Le débat est vif chez nos voisins anglophones, anglais ou américains, qui réclament deux choses : que les personnages handicapés soient interprétés par des comédiens handicapés (RJ Mitte, le Walt Junior de Breaking Bad, qui a grandi depuis, commence à se bâtir une jolie carrière) et que ces derniers puissent aussi auditionner pour n'importe quel rôle. Il semble que nous soyons loin de ces préoccupations et cela est bien dommage...
Mais pour en revenir à la pièce, il y a aussi des moments qui peuvent être émouvants et donnent lieu à de belles scènes entre Quentin et sa mère.

Quentin

Evidemment, ici, nous allons nous recentrer sur le personnage de Quentin.
Autant le dire tout de suite, la "performance" de Julien Dereims est plutôt convaincante, néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher quelques petites remarques. Ma place dans la salle ne m'a pas permis de "scruter" le regard de Quentin. Peut-être aurait - il pu tourner un peu plus la tête vers ses interlocuteurs, peut-être aurait-il pu avoir un regard moins figé...

Deux, trois détails : les lunettes noires ne sont pas une obligation pour sortir faire ses courses. De même, le modèle de canne blanche choisi ne correspond pas forcément au modèle le plus couramment utilisé chez un jeune homme manifestement autonome dans ses déplacements. Il est certes plus "chic" et discret (ci-dessous, photo gauche) que le modèle canadien qui arbore sa bande rouge et son gros embout (ci-dessous, photo droite).

Canne blanche française, avec embout fin, sans poignée canne blanche longue montrée pliée

De même, quand il utilise son téléphone, on aurait pu imaginer un téléphone intelligent (ou smartphone) vocalisé, ce que possède aujourd'hui toute personne aveugle active, autonome, sans même besoin d'être geek. Pour la montre, on aurait pu choisir un modèle plus moderne, tel un modèle qui donne l'heure en vibrant ou une montre tactile au design inclusif. Quentin est issu d'un milieu très aisé et on peut imaginer que sa mère souhaite le meilleur pour son fils.

Montre EONE Time - modèle Bradley

Si les billets de dollars américains ont encore aujourd'hui tous la même taille et la même couleur obligeant les personnes aveugles à utiliser un pliage spécifique pour chaque valeur de billet, les billets en euros ont des dimensions différentes qui peuvent dispenser d'un tel pliage pour pouvoir les identifier. Pour finir avec les petits détails qui donnent, ou pas, une crédibilité (nous ne rentrerons pas encore une fois dans le débat de savoir s'il aurait fallu donner le rôle à un comédien aveugle), il y a quelques objets qui sont trop facilement localisés ou remis en place. Et pour les livres en braille, on aurait pu trouver de vrais exemplaires. D'ailleurs, à ce sujet, on aurait pu imaginer la présence de matériel informatique, telle une plage braille.
L'adaptation à un Paris d'aujourd'hui aurait donc pu être beaucoup plus fine et précise en ce qui concerne le matériel spécialisé qu'utilise Quentin au quotidien.

Julia et Quentin improvisant un pique-nique, assis par terre dans le studio de Quentin

Notons cependant la bonne technique pour verser du vin dans un verre (mettre le doigt à l'intérieur du verre est un moyen efficace et de s'assurer que l'on verse bien dans le verre et que l'on s'arrête de verser avant que cela déborde).
De même, longer les meubles avec sa main ou le dos de sa main peut être une bonne façon de se repérer dans son logement et d'éviter, autant que possible, de se cogner dans les tabourets, table basse ou autre canapé. Petit aparté, le comptage de pas n'est pas systématique surtout dans un logement que l'on connaît (au bout d'un mois, la disposition du studio est mentalement acquise)...

A posteriori

A la sortie du théâtre, j'ai entendu des spectatrices dirent "c'est gentillet", "ça doit être terrible pour une mère", avec quelques interrogations quand même sur la façon d'interpréter ce commentaire : laisser partir ses enfants du nid familial? Laisser partir son fils unique et handicapé?
C'est vrai, l'adaptation dans un Paris d'aujourd'hui aurait pu être plus percutante, dû être plus militante plaidant pour une société inclusive et un changement de regard de la société sur les personnes aveugles.
Au début de la pièce, conforme d'ailleurs à la version filmée, lorsque Julia apprend que Quentin est aveugle, celle-ci change totalement de comportement et Quentin lui dit que la seule chose dont il n'a pas besoin, c'est la pitié. Il est vrai d'ailleurs qu'on n'a pas envie de le plaindre. Il s'est manifestement bien adapté à son environnement et semble bien gérer sa nouvelle vie de jeune homme indépendant (quoique dépendant financièrement de sa mère qui ne se gênera pas pour le lui rappeler et en faire d'ailleurs du chantage).
Dans cette histoire, c'est Florence, veuve et mère d'un fils unique aveugle qu'elle a couvé toute sa vie et qui semble être l'unique centre d'intérêt de sa vie, que l'on a envie de prendre en pitié même si son côté caricatural ne la rend pas sympathique. En voulant protéger son fils, elle ne le voit que comme un invalide incapable de se débrouiller seul. Mais c'est elle qui a peur de se retrouver seule.
C'est aussi Julia, qui, comme les papillons (qui d'ailleurs ont une mauvaise vue), est attirée par la lumière, incapable de se fixer, qu'on a envie de prendre en pitié...

Si l'on fait abstraction de quelques improbabilités, si l'on ne cherche pas de revendications ou de messages distillés au cours des une heure trente que dure la pièce, on passe un moment agréable.
Ce qui m'avait plu dans le film, c'était ce désir d'indépendance et d'autonomie de Don. Dans cette adaptation au goût du jour, il est aussi question de cela, mais j'aurais aimé un texte plus vindicatif, qui aurait mis en avant les préjugés encore existants de notre société française sur les personnes aveugles. Voici, à ce sujet, un lien vers un billet de Romain Villet sur cette question avec, en toile de fond, "Le Monde des Aveugles" de Pierre Villey, écrit il y a plus d'un siècle.

dimanche 20 mars 2016

Bon Appétit ! Monsieur Lapin - Mes Mains en Or

Une fois n'est pas coutume, voici, pour célébrer l'arrivée du printemps, un autre livre de l'association Mes Mains en Or, Bon Appétit! Monsieur Lapin d'après l'oeuvre de Claude Boujon, dans sa version de 2015.

Bon Appétit! Monsieur Lapin - couverture - Mes Mains en Or

Après Le Petit Chaperon Rouge et Loup y es-tu?, voici donc le troisième ouvrage de Mes Mains en Or à être présenté sur ce blog.
J'avoue, j'ai une tendresse particulière pour le travail effectué par Mes Mains en Or. D'abord, ce sont des beaux livres, toujours inventifs et créatifs, ensuite, ils permettent à tous les enfants, et je tiens à ce "tous", d'avoir accès à de belles histoires, qu'il s'agisse, comme ici, d'adaptation de classiques de la littérature enfantine, ou d'histoires écrites spécialement pour Mes Mains en Or. Il y a toujours une dimension pédagogique qui côtoie le ludique.
Ici, dans Bon Appétit! Monsieur Lapin, ce sont les animaux qui sont à l'honneur.

Monsieur Lapin, qui n'aime plus les carottes, va aller voir ce que mangent d'autres animaux. Nous croiserons ainsi, au fil des pages, le lapin, la grenouille et sa langue collante, la mouche (casse-croûte de la grenouille), l'oiseau et ses plumes, le poisson et ses écailles, le cochon et sa queue en tire-bouchon, la baleine et ses fanons, le singe ou encore le renard au pelage tout doux mais aux dents solides.

Monsieur Lapin n'aime plus les carottes Le cochon et sa queue en tire-bouchon La baleine et ses fanons

Comme dans tous les ouvrages de cette maison d'éditions associative, il y a un travail formidable sur les textures, éléments essentiels pour les enfants aveugles, mais aussi sur les couleurs car, rappelons-le, ce sont des livres pour tous.
Livre tactile, en braille et gros caractères, cette histoire pourra être partagée en famille, pour découvrir le régime alimentaire des animaux croisés par Monsieur Lapin.

Qui mange une mouche, qui préfère la banane, qui, finalement, se régale de carottes? Quelle vertu magique ont les carottes? Vous le saurez en découvrant Bon Appétit! Monsieur Lapin. A explorer avec les yeux, les mains, en touchant, en lisant, en noir ou en braille, c'est une histoire accessible à tous, appréciable par tous.

Si vous aussi êtes conquis par les ouvrages de Mes Mains en Or, vous pouvez consulter le catalogue 2016 disponible en annexe et commander ces ouvrages.
Et vous pouvez aussi croiser Mes Mains en Or lors de salons du livre.

samedi 12 mars 2016

Loup y es-tu? - Mes Mains en Or

Dernière création de Mes Mains en Or dont nous avions déjà présenté Le Petit Chaperon Rouge, Loup y es-tu? est une adaptation tactile/braille/gros caractères/audio de la comptine traditionnelle que tout le monde connaît et qui commence par "Promenons - nous dans les bois pendant que le loup n'y est pas"...

couverture de Loup y es-tu - Mes Mains en Or 2015

Pour partir à la (re)découverte de cette comptine, deux personnages, manipulables sous forme de marionnettes de doigt, peuvent se promener de page en page et découvrir les vêtements que mettra le loup.

Loup y es-tu? Les marionnettes de doigt Loup y es-tu? Les chaussettes tricotées du loup



C'est dans la réalisation des vêtements du loup que nous verrons l'attention et les détails que Mes Mains en Or porte à ses créations, ainsi aussi qu'au mode de fonctionnement de cette association créée en 2010 par Caroline Morin - Chabaud qui existe aussi grâce aux bénévoles, petites mains qui tricotent, cousent, découpent, collent...
Ce qui permet aussi de sortir de magnifiques livres à des prix acceptables et abordables pour le grand public.

Loup y es-tu? est effectivement une comptine que tout le monde connaît. Cette version multi formats permet un vrai partage de l'histoire entre enfant et parent quelque soit la situation : enfant voyant/aveugle/malvoyant, parent voyant/aveugle/malvoyant. Tout le monde aura accès à l'histoire, aux personnages, ici définis sous forme de marionnettes de doigt ou d'une marionnette de main pour le loup, irrésistible avec ses grandes dents et sa belle langue rouge.

IMG_1756.JPG
Marionnette du loup, photo Mes Mains en Or

Ces marionnettes pourront donc être manipulées, déplacées de page en page pour une vraie appropriation de la comptine .
Les vêtements du loup, culotte, chaussettes, pantalon, pull, bottes, sont attachés sur un fil à linge par de petites pinces à linge.

Loup y es-tu? Le pantalon en velours du loup Loup y es-tu? Le pull du loup

Cette version est accessible aussi aux plus petits, évidemment avec la complicité des parents ou d'un adulte (il y a des petits morceaux comme les pinces à linge). Le côté tactile du livre, avec un travail fantastique sur les matières permet aussi de travailler sur le vocabulaire, l'habillage... Il y a d'ailleurs la volonté chez Mes Mains en Or d'allier le ludique à l'éducatif dans chacun de ses ouvrages.

Voilà donc une très belle version de Loup y es-tu? , accessible à tous, à partager en famille...
Un vrai plaisir pour les yeux, les doigts et les oreilles...

Et pour s'en convaincre, on peut aussi lire, écouter la chronique des Petites Histoires sur Vivre FM consacrée à Loup y es-tu?

samedi 5 mars 2016

Touching the Rock - An Experience of Blindness - John M. Hull

Livre de John M. Hull paru initialement en 1990, qui a été traduit en français par "Le Chemin vers la Nuit : devenir aveugle et réapprendre à vivre" et publié en 1995 aux éditions Robert Laffont.
A noter qu'il est disponible, en français, à la BNFA et donc accessible à tous.

Couverture du livre Touching the Rock Couverture du livre Le Chemin vers la Nuit

Pour la rédaction de ce billet, j'ai travaillé et sur la version texte en anglais et sur une version audio en français. Ceci expliquera sûrement des différences de vocabulaire, de tournures de phrases et de traduction. Chers lecteurs, vous êtes prévenus.

Comme l'indique le titre original, John Hull, théologien et universitaire, raconte ici une expérience de la cécité, son expérience. Il ne prétend à aucun moment dire des choses universelles et encore moins qu'elles concernent toutes les personnes qui, comme lui, ont perdu la vue progressivement au cours de leur vie.

Ce formidable mémoire a été rédigé à partir de cassettes audio que John M. Hull a enregistrées entre l'été 1983 et l'été 1986. Et la préface est écrite par Oliver Sachs dont il dit que c'est, pour lui, un chef d'oeuvre.

John Hull explique à la fin de son introduction qu'il lui a fallu presque trois ans, des années 1980 à 1983, pour résoudre les problèmes d'ordre pratique tels que, par exemple, trouver un moyen pour avoir accès à ses très nombreuses notes écrites. En 1983, les dernières perceptions de lumière avaient disparu et les disques noirs l'avaient submergé.
"I had fought them bravely, as it seemed to me, for thirty-six years, but all to no avail. It was then I began to sink into the deep ocean, and finally learned how to touch the rock on the far side of despair."
"Il me semblait que je les avais courageusement combattus pendant trente - six ans, mais tous en vain. C'est alors que je commençais à sombrer dans un profond océan, et que finalement, j'ai appris à toucher le coeur de la pierre de ce côté du désespoir."

Le livre se décompose en douze chapitres, chacun correspondant à une saison, et porte un titre. Voici les titres originaux (et ma traduction entre parenthèses):
- Sinking (Sombrer)
- Into the Tunnel (Dans le tunnel)
- Beyond Light and Darkness (au-delà de la lumière et de la nuit)
- Time, Space and Love (le temps, l'espace et l'amour)
- The Wind and the Sea (le vent et la mer)
- Round the bend (prendre le virage)
- Beyond Feelings (au-delà des sentiments)
- Still looking (encore en train de regarder)
- Waking up Blind (se réveiller aveugle)
- Lost Children (les enfants perdus)
- The Gift (le cadeau)
- Touching the Rock (toucher le coeur de la pierre)

Né le 22 avril 1935 à Corryong, dans le nord-est de l'état du Victoria en Australie, John M.Hull est décédé à Birmingham en Angleterre le 28 juillet 2015.
A treize ans, on lui diagnostique une cataracte qui lui fera d'ailleurs perdre la vue d'un oeil.
Il apprend seul le braille lors d'un séjour de plusieurs semaines à l'hôpital.
Il part en Angleterre en août 1959 pour suivre ses études universitaires. La décennie des années 1970 verra sa vision inexorablement chuter. Il commença ainsi à lire avec une loupe en 1973. En 1977, Shardik de Richard Adams est le dernier livre "pour le plaisir" qu'il décide de lire avec ses yeux.

Quatrième de couverture

(Traduction personnelle de la version anglaise)

Peu de temps après être devenu aveugle, après des années d'affaiblissement de sa vue, John M. Hull a fait un rêve où il était dans un bateau en train de couler, sombrant dans un autre monde inimaginable. La puissance de ce mémoire calmement éloquent, intensément perceptif, repose sur une navigation minutieuse dans le monde de la cécité, un monde dans lequel les escaliers sont sûrs et la neige effrayante, où la nourriture et le sexe perdent beaucoup de leur attrait et où jouer avec son jeune enfant peut être un moment particulièrement difficile. En décrivant les façons qu'a la cécité de dessiner sa femme et ses enfants, les étrangers à la fois aidant et hostiles et, par dessus tout, son Dieu, Hull devient un témoin dans le sens le plus noble et le plus vrai. "Le Chemin vers la Nuit" est un livre qui instruira, émouvra, et transformera celui qui le lit.

Notes on Blindness

L'idée de parler de ce formidable mémoire maintenant est aussi liée à l'actualité cinématographique.
Pete Middleton et James Spinney viennent de présenter leur documentaire "Notes on Blindness" tiré des cassettes audio de John Hull au Festival de Sundance, lire cet article sur le documentaire, produit par ARTE France, qui s'accompagne aussi d'une expérience en réalité virtuelle qui immerge la personne dans les textes de Hull, dans ses sensations, ses perceptions. Lire cet article en français qui en parle précisément. Gageons que nous reparlerons de ce documentaire dans les mois à venir.

Thomas touchant le nez de John - photo tirée du documentaire Notes on Blindness
Photo tirée du documentaire "Notes on Blindness" - Thomas touchant le nez de John

Passer d'une personne qui ne voit plus à une personne aveugle

"(...) I began to make the transition from being a sighted person who could not see to being a blind person", préface p XIX "(...) j'ai commencé à faire la transition d'un voyant qui ne pouvait plus voir à une personne aveugle."

John Hull dit qu'il a traversé la frontière mais qu'il veut continuer à communiquer avec le monde des voyants.

Quelques thèmes abordés

Ce qui m'a particulièrement intéressée dans ce livre c'est que ce que John Hull nous raconte, au fil de ses impressions, a déjà pu être écrit et lu dans d'autres témoignages de personnes aveugles ou perdant la vue, mais qu'il a une façon d'analyser les faits, d'avoir du recul qui donne une profondeur à ce livre absolument étonnante.

Les enfants
John Hull a eu cinq enfants. Certains l'ont connu avant qu'il perde la vue, d'autres ont grandi avec un père perdant la vue et les derniers ont eu un père aveugle. Il rapporte fréquemment au fil des pages des échanges qu'il a eu avec ses enfants, qui pouvaient être alors très jeunes. Il raconte aussi comment lui a évolué comme père, se rassurant au fil du temps sur les relations qu'il pouvait nouer avec ses enfants. Je ne peux m'empêcher de penser à "C'mon Papa" de Ryan Knighton évoqué ici où celui-ci explique sa situation de nouveau père quasiment aveugle avec son nouveau-né. Si le ton est très différent, Ryan Knighton employant l'humour, on retrouve les mêmes angoisses (perdre son enfant dans un lieu public, par exemple). John Hull parle beaucoup de sa relation avec Thomas, né alors qu'il venait de perdre la vue trois semaines auparavant. P77, il explique que pour la première fois, Thomas réussit à associer l'idée de la cécité à avoir une mauvaise vue, être aveugle, ne pas pouvoir voir, ne pas pouvoir voir les images. Et que cette cécité constituait une différence entre Thomas et son père et que cela faisait partie de sa propre histoire personnelle.

Les étapes du voyage
Pour célébrer le cinquième anniversaire de sa dernière opération des yeux, John souligne les différentes étapes par lesquelles son voyage (de personne qui ne voit pas à personne aveugle) est passé.
La première période qui a duré d'un an à dix - huit mois, était une période d'espoir à laquelle la détérioration de la vue à mis fin.
La deuxième, qui s'est étalée de l'été 1981 à Pâques 1985, fut une période très occupée à tenter de résoudre les problèmes liés à la cécité, en particulier au niveau du travail.
La troisième a commencé courant 1983 et a duré une année. "C'est à ce moment que j'ai connu le désespoir. Mon sommeil était ponctué de cauchemars et ma vie éveillée était oppressée par l'idée que j'allais de plus en plus vers la cécité." La quatrième, encore d'actualité au moment où sont enregistrées ces cassettes, a débuté au retour du voyage en Australie, qui fut assez terrible ("I had been afraid of a renewed sense of loss through being in a place which has so many visual memories for me", j'avais eu peur de retrouver à nouveau un sentiment de perte dans un endroit où j'avais tant de souvenirs visuels). C'est à cette période qu'il écrit son livre sur l'éducation religieuse pour les adultes. Il raconte que sans sitmuli du monde extérieur, il se sent bien plus clair et aventureux dans sa tête et à l'impression que son esprit bouillonne de nouvelles idées et qu'il a besoin de cela pour avancer et ne pas sombrer.

Regard des autres sur la cécité
L'infantilisation de la personne aveugle est insupportable. Pourtant, elle est quotidienne. John raconte ainsi que lorsqu'il va dans un commerce en compagnie de son épouse, au lieu de s'adresser directement à lui, le vendeur va demander à son épouse ce que lui, John, désire. De même, partant en voiture avec d'autres collègues, ceux-ci se disputent presque pour savoir quelle place John occupera sans même lui demander son avis. Ou, lors d'un repas où le plat était une cuisse de poulet, avec os donc, celui-ci souhaite demander au personnel du restaurant de le lui désosser en cuisine mais sa voisine de table se propose de le lui faire comme elle l'a fait récemment pour un enfant handicapé.
Nous pourrions multiplier les exemples cités par John Hull, est-ce pour autant que cela nous éviterait de commettre pareilles maladresses dans la vie quotidienne? Pas sûr.

De même, cette idée tenace et récurrente que les escaliers sont des éléments insurmontables pour les personnes aveugles... Pourtant, aucune étude scientifique, jusqu'à aujourd'hui en tout cas, n'a relié l'absence de vision à une incapacité à monter ou descendre un escalier. Une fois localisé, c'est même un endroit plutôt sûr.

Perception de l'environnement
John Hull nous offre de magnifiques descriptions de paysages sous la pluie dont il dit : "Je ressens la pluie comme une grâce, elle m'offre un cadeau, le cadeau du monde."
"Rain has a way of bringing the contours of everything; it throws a coloured blanket over previously invisible things; instead of an intermittent and thus fragmented world, the steadily falling rain creates continuity of acoustic experience."
La pluie donne des contours à tout; elle jette une couverture colorée sur des choses précédemment invisibles; à la place d'un monde intermittent et fragmenté, la pluie qui tombe crée une expérience acoustique continue.

Évidemment aussi, des passages sur l'usage de la canne blanche, et sur l'évolution des modèles que John Hull utilise en fonction de la dégradation de sa vue et de sa confiance en lui. Les déplacements seul ou avec un guide, qui changent la perception et la géographie des lieux...

La relation à autrui
Quand on est aveugle, difficile aussi d'anticiper l'arrivée de quelqu'un qui peut vous attraper sans rien vous demander ni même s'identifier. Difficile d'aller vers les autres sans contact visuel. Pour la personne aveugle, les gens bougent, ils arrivent et ils partent. Ils surgissent de nulle part, ils disparaissent. ("For thé blind person, people are in motion, they are temporal, they come and they go. They come out of nothing; they disappear.")

Sa définition de la cécité
John Hull écrit : "la cécité est un univers paradoxal de dépendance et d'indépendance. Indépendance, au sens où c'est un univers authentique et autonome qui existe en tant que tel. De plus en plus, je me considère non pas comme un aveugle, ce qui me définirait en référence aux voyants par rapport à un manque mais comme quelqu'un qui voit de tout son corps. Chez un aveugle, la fonction particulière de la vue est dévolue au corps tout entier et non à un organe spécifique. Voir de tout son corps, c'est vivre un concentré de condition humaine c'est un état comme être jeune, vieux, homme, femme, c'est une catégorie de l'être. Il nous est difficile, en raison de notre esprit de clocher, d'avoir des contacts en dehors des frontières de ces états. Une catégorie a du mal à en comprendre une autre. Toutes s ' ordonnent en hiérarchie de pouvoir de prestige, les unes sont en haut, les autres sont en bas, les unes à l'intérieur, les autres exclues. Ce livre tente de décrire l'expérience de quelqu'un qui a passé la frontière mais qui veut maintenir la communication. La cécité est aussi une dépendance. Au bout de la route, il y a toujours quelqu'un qui a des yeux. Qu'on le veuille ou non, les aveugles sont faibles. La cécité est un monde petit, authentique, complet en soi, mais contenu dans un monde plus vaste, celui des voyants. Comment les petits peuvent - ils comprendre les grands sans jalousie et les grands, les petits, sans pitié?"

Aparté : ce sont ici les propos de John Hull et, justement, nous espérons bien faire bouger cela et montrer qu'il n'y a pas de place pour la pitié dans ce blog...

Pour conclure

Lisez vite ce livre en attendant de pouvoir voir le documentaire qui, j'espère, sera disponible en audiodescription. C'est une expérience personnelle d'un homme de foi, pourtant, quelle personne aveugle n'a pas rencontré le même type de maladresse de personnes se voulant serviables, cette infantilisation, souvent involontaire, mais oh combien blessante. Plongez avec John Hull dans son voyage vers la "cécité profonde". Il paraît que l'on en ressort changé. Essayez!

mercredi 24 février 2016

Casey Harris : le claviériste aveugle des X Ambassadors, porte - étendard des musiciens handicapés

Oui, nous parlerons encore une fois de Casey Harris, le claviériste (légalement) aveugle des X Ambassadors.

Au moins pour deux bonnes raisons : nous avons eu l'occasion de le voir sur scène lors de leur concert du 17 février dernier à Paris et, surtout, The Independent, journal anglais, a publié le 21 février dernier, un article d'Adam Sherwin qui indique que Casey Harris souhaite être porte - parole des musiciens handicapés.
Cela ne peut que réjouir le blog Vues Intérieures qui avait déjà noté agréablement la présence de cannes blanches et chien-guide sur scène .

X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Ce billet reprendra partiellement l'article paru dans The Independent parce que Casey Harris y dit des choses intéressantes et parce que cela fait également écho aux propos de Stevie Wonder lors de la soirée des Grammy Awards qui a réclamé l'accessibilité pour tous pendant qu'il faisait patienter l'assistance, document en braille visible de tous mais lisible pour lui seulement, avant de donner le nom du lauréat.

L'article de The Independent est publié alors que les X Ambassadors donnent leurs premiers concerts en tant que tête d'affiche au Royaume Uni, d'ailleurs à guichet fermé, avant de refaire la première partie de Muse à Paris pour deux dates, et qu'ils font partie des groupes en train de prendre leur envol.
Le quatuor, originaire d'Ithaca et basé à New York, est composé notamment des deux frères Harris, Sam le chanteur/guitariste/saxophoniste/parolier et jeune frère de Casey, ce dernier étant le claviériste du groupe.

Casey et Sam Harris @Yoyo Paris 17/02/2016

Ayant rejoint le groupe alors composé de Sam Harris, Noah Feldshuh et Adam Levin, Casey n'a jamais accepté l'idée que la déficience visuelle pouvait l'empêcher de faire une carrière dans le rock en compagnie de son frère, malgré l'ignorance et les préjudices qu'il a pu rencontrer au début.
Casey Harris utilise des claviers de marque suédoise Nord, notamment le Nord Lead 4. Il dit à ce sujet : "les musiciens voyants utilisent des synthétiseurs avec des écrans mais j'ai besoin d'un modèle qui possède des boutons et des potentiomètres pour chacune des fonctions. Je peux jouer avec les autres, obtenir n'importe quel son dont j'ai besoin en touchant le clavier et modifiant les réglages. Nous sommes tous remplis d'une folle énergie sur scène" ( “Sighted players use synths with screens but I need one with knobs or buttons for each of the functions. I can jam with people and get any sounds I might need by feeling the board and changing settings. We still all go nuts with energy onstage.”)

Il dit aussi qu'il est conscient que le rock alternatif est basé sur l'image et qu'habituellement, il ne met pas en avant sa spécificité. "Je suis déficient visuel mais, avant tout, je suis un gars ordinaire qui fait de la 'musique cool'". (“I’m aware that I’m in alternative rock, which is an image-based market,” he tells The Independent. “I don’t naturally gravitate towards using image to put across our music. I might be visually impaired but I’m just an ordinary guy playing pretty dope music.”)

Casey Harris a une affection génétique rare, le syndrome Senior-Loken, qui a été identifié, dans son cas, à la fin de l'adolescence, qui affecte les yeux et les reins (Casey est légalement aveugle depuis l'enfance) et qui a nécessité une transplantation rénale il y a six ans, sa mère étant le donneur de cette greffe. (Declared legally blind as a child, he also required a kidney transplant six years ago. “My mother was the donor for my transplant. She’s incredible,” he says.)

La musique était aussi une évidence. "Je tapais sans cesse sur le piano à la maison. J'ai commencé à prendre des cours vers huit ans. Ma professeure de piano m'a enseigné les gammes et les bases. Je ne pouvais pas lire la musique mais elle m'a aidé à apprendre les chansons à l'oreille. Vers quinze ans, j'avais atteint un niveau professionnel." (“I was banging away on a piano in the house. I took lessons from the age of eight or so. My piano teacher taught me scales and the fundamentals. I couldn’t read music but she helped me pick songs out by ear. I was getting to a professional level by age 15.”)
Il a étudié à l'école pour aveugles de technologie du piano (School of Piano Technology for the Blind) à Vancouver dans l'état de Washington et a démarré une carrière d'accordeur de piano, métier qu'il a exercé quelques années avant que le groupe puisse vivre de sa musique.

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016

The Independent indique que Casey Harris, frustré d'être malmené par les taxis new-yorkais et d'avoir à subir des changements dans les transports en commun pour de courts trajets, avait envie de transmettre un message à travers leur chanson "Renegades", hymne aux exclus. La vidéo montre ainsi deux jeunes personnes aveugles qui font de l ' haltérophilie ou de la randonnée.

"Le message de notre musique est que l'extraordinaire existe à l'intérieur de l'ordinaire. Il célèbre la personne ordinaire et dit non à la discrimination et à l'ignorance" dit Casey Harris dont la cécité n'est pas évidente pour beaucoup. "Les gens ne le savent pas tant que je ne sors pas ma canne. Je n'ai pas l'air aveugle." (“The message of our music is ‘the extraordinary exists within the ordinary’. It celebrates the ordinary person and says no to discrimination and ignorance,” says Harris, whose blindness is not immediately obvious to many. “People don’t know till I bust out my cane. I don’t look blind.”)

Casey Harris pliant sa canne blanche

Selon The Independent , Casey Harris souhaiterait continuer sur la lancée de Stevie Wonder.
"C'est un lourd héritage et j'espère que je peux le porter. Je fais partie de la communauté des personnes handicapées et j'ai maintenant la possibilité de m'exprimer publiquement et je veux l'utiliser pour aider les autres. Je fais ma petit part." (“It’s a heavy crown and I hope I’m worthy of it. I count myself among the disability community and I have a public voice now. I want to use that voice to help other people. I’m doing my little part”)
Il ajoute : "Stevie Wonder a mis la barre tellement haute. Nous jouons tous les deux des claviers mais quand vous faites du rock, il est moins question d'instrument que de performance. Quand je me compare à Stevie Wonder et Ray Charles, je ne joue pas sur le même tableau". (“Stevie Wonder set such a high bar. We both play keyboards but it’s less about the instrument you play in rock, it’s more about the performance. I compare myself with Stevie Wonder and Ray Charles and I always come up pretty short.”)
Casey Harris espère d'ailleurs avoir l'occasion de jouer avec son idole. "J'ai eu l'occasion d'assister aux balances de Stevie lors d'un festival mais nous avons dû partir avant qu'il joue. Ce serait une chose magnifique de le retrouver." ("I got to watch Stevie soundcheck at a festival but we had to leave before he played. It would be a brilliant thing to catch up with him.")
Souhaitons donc à Casey cette opportunité lors de l'édition 2016 du Bottlerock Music Festival puisque et Stevie Wonder et les X Ambassadors y seront à l'affiche.

Sur scène, Casey Harris bouge sans cesse, sautant et dansant derrière ses claviers, les yeux souvent fermés, comme pour s'immerger dans sa musique.
Une fois la canne pliée et rangée sagement sur le support des claviers, posée ou jetée sur scène, Casey Harris est effectivement un musicien qui déploie une énergie folle sur scène et qui occupe bien sa place.
Et c'est parce que les concerts des X Ambassadors offrent tant d'énergie au public que celui du 17 février dernier a laissé sur sa faim une partie de ce public. Cinquante minutes et un rappel d'une chanson, c'est vraiment court.

Casey Harris au micro Casey Harris derrière ses claviers

Puisqu'on parle ici d'accessibilité, il serait bon aussi de penser au public et là, le Yoyo à Paris n'était vraiment pas un bon choix.
Souhaitons sincèrement que Casey Harris prendra son rôle à coeur en considérant l'accessibilité des deux côtés de la scène.

lundi 18 janvier 2016

Les Emmurés - Lucien Descaves

Voici le cinquantième billet du blog Vues Intérieures.
Pour l'occasion, remettons sur le devant de la scène un livre oublié d'un auteur oublié : Les Emmurés de Lucien Descaves.
La première version de cet ouvrage a été publiée en 1894 mais celle dont nous parlerons est celle datée de 1925, revue et corrigée par Lucien Descaves lui-même, dont il dira p.18 "je n'ai fait que peu de retouches à l'édition originale de ce livre", telle que publiée en 2009 par la Part Commune, maison d'édition rennaise.

Pour information, dans l'édition originale de 1894 se glissait une lettre en braille, celle qu'Annette écrit à Savinien pour lui signaler son départ.

couverture du livre Les Emmurés publié en 2009 par La Part Commune

Commençons par la dédicace de Lucien Descaves :

AUX AVEUGLES pour aider au déchiffrement de leurs ténèbres
ET AUX VOYANTS pour déraciner les préjugés séculaires, cette oeuvre d'émancipation s'adresse.

Il y aurait une thèse à faire sur ce livre. Rassurez-vous, ce ne sera pas fait ici, pas plus que ne sera faite une présentation exhaustive de l'ouvrage.
Mais y a - t - il dédicace plus appropriée sur un blog comme celui-ci ?

L'édition de la Part Commune débute sur un avant - propos rédigé par Delphine Descaves, professeur et critique littéraire, dont on peut penser qu'elle est une descendante de Lucien Descaves, puis par la préface de Lucien Descaves datée de janvier 1925, le Livre Premier, le Livre Second, le Livre Troisième, le Livre Quatrième, le Livre Cinquième, puis la Postface écrite par Jules Renard et initialement publiée au Mercure de France en janvier 1895.
On trouve donc un mélange d'époques, de siècles, et pourtant, combien les propos tenus ici sont encore d'actualité pour de nombreux sujets abordés dans cet ouvrage indispensable à toute personne s'intéressant à la situation des personnes aveugles dans notre, nos sociétés actuelles.
Evidemment, le Paris décrit dans ces pages n'existe plus, les Quinze-Vingts ont bien changé aussi, passant d'hospice pour aveugles à Centre National Hospitalier d'Ophtalmologie, néanmoins, où en sommes - nous de ce déracinement des préjugés séculaires ?
Il reste encore tant à faire pour que l'on juge les personnes sur leurs capacités et talents plutôt que sur leur apparence... Vous trouverez en annexe (ou pièce jointe) un sondage datant de janvier 2015 sur les Français et la déficience visuelle et, après lecture des Emmurés, vous vous direz que certaines choses n'ont guère évolué en un siècle...

Ce roman aborde tous les sujets de la vie quotidienne d'une personne aveugle. Qu'il soit question d'éducation, d'apprendre un métier, de la relation avec autrui, des déplacements, de la perception de son environnement, d'amour, de son désir de fonder un foyer, de pouvoir le faire vivre de son travail, d'autonomie, Les Emmurés en parlent forcément.

Quatrième de couverture

Les Emmurés , qui paraît en 1894, incarne pleinement l'attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société.
Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l'on y retrouve un aspect quasi documentaire, qui ne craint pas le souci du détail - comme s'était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l'existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les Aveugles de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s'y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.

Ne tombez jamais sur de pareils livres.
Jules Renard

Lucien Descaves (1861-1949) est un auteur mal connu. Il a pourtant été une figure importante de la vie littéraire de son temps. Romancier et dramaturge prolifique, mais aussi journaliste, chroniqueur et préfacier, il fut l'ami proche ainsi que l'exécuteur testamentaire de J.-K. Huysmans et son chemin croisa, entre beaucoup d'autres, celui d'Émile Zola, Léon Bloy ou L.F. Céline.

Galerie de portraits

Au fil des quatre-cent soixante et onze pages du roman, l'on va suivre plusieurs protagonistes, tous issus de l'INJA (Institut National des Jeunes Aveugles) dont Savinien Dieuleveult qui sera le personnage principal, depuis leur sortie de l'institut jusqu'à leur établissement dans la vie civile. On y croisera ainsi Sézanne, nom d'emprunt pour Maurice de la Sizeranne, fondateur de l'Association Valentin Haüy dont on pourra trouver en annexe l'ouvrage paru en 1904 "les Aveugles par un Aveugle", Lourdelin, qui s'improvisera typhlophile en créant cartes en relief et tactiles, animaux miniatures sculptés et apprenant le braille, y compris musical, pour faire découvrir le monde à Savinien enfant ou correspondre avec lui, adulte. D'autres personnages, tels Merle, Bruzel, Gilquin ou Guillout, peupleront l'univers de Savinien.
A travers ces portraits, on croisera toute les strates de la population, de l'aristocratie avec Sézanne jusqu'au peuple, reflet de la société française de l'époque. C'est aussi l'une des forces de ce roman, individualiser des personnes que l'on nomme souvent comme si elles formaient un groupe homogène, Les aveugles.
On y croisera aussi les typhlophiles, dont Valentin Haüy en personne (p374), en un moment historique où l'utilité du braille est encore à défendre, où tous les enfants aveugles n'ont pas encore l'opportunité d'aller à l'école et espérer ainsi des jours meilleurs, sans parler des gens devenus aveugles au cours de leur vie, par maladie ou accident dont la seule perspective était de mendier ou de vivre de la charité.
Si Lucien Descaves écrit bien ici un roman, il s'inspire largement de ce qu'il a vu, entendu et sa préface montre qu'il participe également et activement à changer ce regard sur les Aveugles :
p.15 "Comme il est heureux que Valentin Haüy et Louis Braille, Guadet et Dufau, aient eu un continuateur en M. Pierre Villey qui a ramassé leur bourdon de pèlerin pour porter à son tour la bonne parole au pays des infidèles! "

portrait de Valentin Haüy
Portrait de Valentin Haüy

Difficile d'aborder la totalité du roman tant celui-ci est riche. Si l'on fait ici l'impasse de la relation entre Savinien et Annette, pourtant centrale dans l'histoire, et qui révèle bien des aspects de ce que peut signifier une union aveugle/clairvoyante (ici encore, la femme aveugle n'a vraiment pas beaucoup de perspectives d'avenir, les Quinze-Vingts interdisant à l'époque les unions entre personnes aveugles), on trouvera ci-dessous quelques citations tentant d'illustrer le riche propos de Lucien Descaves.

Cécité, déplacements et perception de l'environnement

Avant les débuts de la réadaptation ou de l'enseignement des techniques de locomotion, essentiellement développés à l'origine pour les soldats revenus aveugles de la guerre, les aveugles dépendaient essentiellement des guides pour se déplacer, avec tous les inconvénients que cela pouvait susciter.
p.202 "Les guides !
Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.
Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut des écoles, l'excédent des familles nombreuses, l'espoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il décrassait patiemment.
Il en recruta partout : chez les concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, les mansardes, les arrière-boutiques, la rue...
Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie..."
Mais à quoi sert un guide, précisément?
p.207-208 "Vous amplifiez les qualités de nos conducteurs. Nous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouvé la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies que nous nous les adjoignons."

Il y a aussi de nombreuses et riches descriptions sensorielles de paysages urbains :
p.51 "La légèreté de l'air est opprimée juste assez pour que soit sensible le voisinage de la cathédrale, dont l'énorme bloc règne sur le peuple confiant des maisons..."
p.180 "Son âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et moins superficiels que les yeux."
p.161 "Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleveult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants."

p.130 "Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc..., me sont signalés par l'application sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce que l'on nomme la perception facile ? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié."

p.140 "Courses sans résultats donc, en dehors des exercices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la conquête de cette ville inextricable où, les premiers jours, Arsène et lui erraient, comme des épaves.
Cependant, les grandes voies qui se ramifient du tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade."

Cécité, aspects physiques et profession

A aucun moment Descaves n'est complaisant, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il débute d'ailleurs son roman par une description crue autant que poétique des yeux aveugles :
p.23 "Au-dessous d'eux s'étendait le jardin de la cécité, un parterre d'yeux fanés, un enclos de cryptogrammes insolites, un verger de fruits blets, becquetés et rabougris, à l'égrappage desquels on ne s'expliquait pas qu'il fût sursis.
Aucune espèce n'était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fougueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l'oeil qu'un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d'arborisations sanguinolentes les porphyres, l'agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l'iris en dissolution s ' extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l'ardoise brute. Et d'autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes."
Et cela continue encore sur une page...

A plusieurs reprises, il est signalé que la cécité de Savinien ne se voit pas. Pourtant, l'absence de signes extérieurs fait douter. C'est aussi toute l'ambiguïté.
p.30 "Au jeune Dieuleveult, un des lauréats le plus souvent nommés, incomba la réhabilitation de l'instrument discrédité par un galvaudage légendaire. Il y réussit à souhait, bien que sa physionomie, sans tares évidentes, plutôt intelligente et douce, recommandât la circonspection aux gens qui appréhendent d'être dupes et veulent des garanties. Il en donna. Ses gauches révérences renversèrent un pupitre, et ce témoignage plausible de sa cécité rallia les suffrages hésitants."
p.59 "Tu nous désespères, mon garçon. Comment ! tu as la chance que ça ne se voit pas et tu appelles, par tes grimaces, l'attention sur ton Infirmité ! Qu'est-ce-qu'on va croire ! Que nous te dressons à la mendicité..."
p.176 "Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues. (...) j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés."

Cécité, musique et métiers manuels

A l'INJA, on formait deux types d'aveugles, les musiciens et les autres...
p.27 "Le masque des ouvriers était dense, fermé, un peu bestiale même, comme si l'héritage de la vue se répartissait inégalement entre la roture du toucher et l'aristocratie de l'ouïe."
p.30 "Celui-ci retournait dans son pays, allait exercer au fond de l'Auvergne un des ingrats métiers manuels auxquels l'avait voué son incapacité musicale."

Aveugles et clairvoyants

p.190 "Ce dernier (Sézanne), installé enfin avenue de Ségur, (...), mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, l'égoïsme et le préjugé.
- la nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière.
(...) Est-ce là ce que désirent les aveugles ? (...) Leur ambition, c'est d'inspirer simplement la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas ? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe."

p.238 "Gilquin (...) soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des emplois auxquels ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine.
- Ainsi, moi, fils d'ouvrier, sais - je à quel ingrat labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serai aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction du ciel que vous appelez une Infirmité. Oublierai-je que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble fréquentation des orgues de mon église ?"

Gilquin dira aussi, p322 "Chaussez - vous bien ceci dans la tête : hormis se servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants".

Pour conclure

Réédité, accessible sur le net, plongez dans Les Emmurés . Vous y découvrirez un Paris disparu, vous y croiserez des personnages de fiction inspirés de personnes réelles qui ont effectivement permis aux personnes aveugles d'accéder à l'éducation (lire à ce sujet ce résumé détaillé, à une vie qu'elles peuvent aujourd'hui choisir. Pourtant, ne baissons pas la garde. Il reste encore tant à faire. Pensons, par exemple, que seule, une infime minorité d'ouvrages est accessible aux personnes aveugles, aujourd'hui dans notre pays.
Pensons aussi à la place que nous réservons aux personnes aveugles dans le monde du travail, ou en terme d'accessibilité culturelle.
A une époque de pionniers décrits dans ce roman naturaliste souhaitons une généralisation des possibilités, un passage de l'exception à la banalisation. Pour la richesse de tous...

dimanche 3 janvier 2016

Keep On Keepin'on - Alan Hicks

Documentaire tourné sur une durée de cinq ans réalisé par Alan Hicks, sorti en 2014 et présenté dans de nombreux festivals de cinéma à l'international.
Il est aujourd'hui disponible en DVD ou en VOD.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

C'est un vrai "feel good movie" comme l'on dit parfois aujourd'hui d'un film qui met d'humeur joyeuse ou qui nous donne de l'espoir. Nous parlons bien ici d'un documentaire, première réalisation de l'australien Alan Hicks.
Le sujet du documentaire d'Alan Hicks n'a rien à voir avec la cécité (oui, c'est facile...), alors pourquoi en parler ici ?
Parce que la cécité est à la génèse de "Keep On Keepin'On".
Regardons d'un peu plus près l'affiche du film : dans un format carré, sur fond formé de quatre rayures verticales dans un camaïeu de bleu et gris, est dessiné, en haut à droite, le haut du corps de Clark Terry jouant de la trompette, tandis qu'en bas, au centre, se dessine, de dos, la silhouette de Justin Kauflin tenant dans sa main gauche le harnais de Candy, son chien-guide, et traversant une rue dont le passage piéton s'apparente à un clavier de piano.

Mais définissons un peu le contexte.
Alan Hicks et Justin Kauflin, dont nous avons rapidement parlé dans un précédent billet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène, étaient tous deux étudiants en musique à la William Paterson University et étaient devenus de bons amis, faisant partie d'un groupe, Alan Hicks à la batterie et Justin Kauflin au piano.
En anglais, un article paru dans Montreal Gazette, journal anglophone montréalais, parfait pour faire connaissance avec Justin Kauflin et ce documentaire.

Depuis les années 1960, Clark Terry passait beaucoup de temps à former de jeunes musiciens et venait régulièrement à l'université où étudiaient Justin Kauflin et Alan Hicks, ce dernier ayant eu l'occasion d'approcher Clark Terry.

Génèse du documentaire

Clark Terry souffrait de diabète depuis les années 1950 et, avant le début du tournage du film, commençait à perdre la vue à la suite d'une rétinopathie diabétique et avait des difficultés avec cela. Alan Hicks a alors demandé à Justin Kauflin d'aller rencontrer ce trompettiste de légende, en lui expliquant son histoire (né malvoyant, Justin Kauflin a totalement perdu la vue à l'âge de onze ans).
Petite parenthèse : le 22 octobre 2014, préalablement à un concert, Justin Kauflin, était invité par la Library of Congress à parler de son histoire, en particulier en lien avec l'apprentissage de la musique, du braille musical, et des belles rencontres illustrées dans le documentaire "Keep On Keepin'On". C'est en anglais, certes, mais c'est instructif, intéressant et détendu (pour ceux plus à l'aise avec l'anglais écrit, il y a aussi un lien pour avoir accès à la transcription, oui, l'accessibilité a du bon, et pour tous!) Conversation with Justin Kauflin.

Faire un portrait, garder un témoignage de l'engagement de Clark Terry auprès de ses élèves était au départ la volonté du documentaire qui s'est transformée, au fil du temps, par un portrait de l'amitié entre Clark Terry et Justin Kauflin, Alan Hicks ayant demandé à ce dernier s'il voulait bien qu'il le suive et le filme.

Justin Kauflin et Clark Terry, assis, riant

Le documentaire

Quatre vingt deux minutes de bonheur. C'est aussi simple que cela...
Pourtant, il y a des moments difficiles, des moments de doute, des échecs, mais ce que l'on retient, c'est l'affection, l'amour de la musique et du jazz en particulier, et les magnifiques personnes que sont Clark Terry, Justin Kauflin, sans oublier Gwen Terry, l'épouse de Clark Terry.
Tourné sur une période de cinq ans, sans expérience et sans argent, ce documentaire est réalisé avec le coeur. Et c'est un régal. Et il y a des clins d'oeil extraordinaires : le premier élève de Clark Terry a été Quincy Jones, le dernier sera Justin Kauflin, Clark Terry étant décédé en 2015.
C'est ainsi que Justin Kauflin rencontrera Quincy Jones chez Clark Terry.

Au fil de ces cinq années, on verra la santé de Clark Terry se dégrader, mais il sera toujours disponible pour ses élèves, toujours ravi de transmettre son savoir, passant des parties de nuit à écouter jouer, travailler Justin Kauflin, le soutenir pour sa participation à la Thelonious Monk Institute International Jazz Competition...

Justin Kauflin jouant du piano, Clark Terry assis un peu en retrait, battant la mesure

On suit aussi Justin Kauflin, venu s'installer à New York à la fin de ses études, bien décidé à devenir musicien de jazz professionnel. Mais cela n'est pas si simple, surtout quand on est aveugle et qu'on débarque dans une grande ville armé de sa seule canne blanche où l'idée même de traverser seul une rue ou d'utiliser les transports en commun devient à la fois vitale et terrifiante. C'est ainsi qu'il devient le maître de Candy, son chien-guide, qui lui permettra de prendre confiance en lui et de se déplacer seul et en sécurité, après avoir appris les réseaux de transport en commun new-yorkais au bout d'un an et demi.
Difficile aussi de trouver du travail en tant que musicien "accompagnant" lorsque l'on est aveugle. On ne vous laisse même pas la chance de montrer vos capacités, votre talent, on en déduit d'office que vous serez un frein, gênant les autres musiciens. A ce sujet, lire les trois billets écrits par Romain Villet sur Lennie Tristano, qui parlent notamment de cette difficulté lorsque le musicien aveugle n'est pas le leader et où, souvent, tout passe par le regard : Lennie Tristano une star peu voyante, Lennie Tristano : jazzman et aveugle, Intuition, digression....

Les fonds s'épuisant et les contrats n'arrivant pas, Justin Kauflin finira par quitter New York pour rejoindre sa famille en Virginie. Il continuera à rendre visite à Clark Terry, à suivre ses conseils et ses enseignements et c'est lors d'un de ces séjours qu'il croisera Quincy Jones venu rendre visite à son ancien mentor. Il aura ainsi l'occasion d'entendre Justin Kauflin jouer au piano, de discuter avec lui... et de devenir ensuite le producteur du documentaire et de l'album de Justin Kauflin, Dedication, après l'avoir emmené, avec d'autres jeunes musiciens de jazz, en tournée européenne.

Keep On Keepin'On...

mercredi 30 décembre 2015

Blind - Eskil Vogt

Film norvégien de 2014 réalisé par Eskil Vogt, sorti en France le 29 avril 2015 et édité DVD par KMBO en octobre 2015.

On pourra regretter l'absence d'audiodescription, contrairement à ce qu'avait fait KMBO pour Imagine du réalisateur Andrzej Jakimowski où il était aussi question de personnages aveugles dont le DVD est disponible ici.

Affiche du film Blind

On trouve néanmoins sur le DVD les courts métrages réalisés par Eskil Vogt ainsi qu'un entretien fort instructif où il parle notamment, et ces sujets intéressant particulièrement Vues Intérieures, de l'idée d'un personnage principal aveugle ainsi que la préparation de l'actrice à ce rôle et du travail de metteur en scène pour illustrer ce que ressent le personnage.

Synopsis

Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l'extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires sont lentement remplacées par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l'appartement avec elle à se cacher et l'observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des messages à ses collègues ?

Pourquoi un personnage principal aveugle ?

L'idée a commencé à germer dans l'esprit de Eskil Vogt à la suite de la lecture d'un roman norvégien où il y avait un personnage aveugle avec un monologue intérieur, des pensées de quelqu'un qui ne voit pas. A priori pas très cinématographique, le cinéma ayant deux sens, la vue et l'ouïe. Pourtant, Eskil Vogt a trouvé cela fascinant et le projet a continué à mûrir pendant qu'il travaillait sur autre chose.
Puis il s'est dit que le personnage ayant vu, pouvait se construire des images mentales, les modifier, les visualiser et qu'il pouvait imaginer une image à partir d'un son.
C'est l'opportunité, pour un réalisateur de cinéma, de faire un film sensuel, de toucher les choses, sentir le vent : être subjectif, faire ressentir au spectateur ce que le personnage est en train de vivre. Être conscient des détails, faire appel aux souvenirs des spectateurs pour la sensation de l'eau qui coule du robinet ou la chaleur du soleil à travers la fenêtre, par exemple.
Transposer le toucher par les images...

Crédibilité du personnage aveugle

Les personnages de femme aveugle, dans la littérature ou au cinéma, sont d'abord peu nombreux, et souvent, pour caricaturer et résumer, des victimes. A ce sujet, vous pouvez lire l'article de Bérengère Levet intitulé "Cécité, Infirmité, Féminité" disponible en annexe.
Ce n'est pas le cas d'Ingrid. Et d'ailleurs, dans son entretien disponible sur le DVD, Eskil Vogt explique qu'il avait pensé dès le début à Ellen Dorrit Petersen, l'actrice incarnant Ingrid, parce qu'elle a un côté digne, un peu arrogant, qui fait qu'on ne peut pas l'imaginer en victime. Et il est vrai qu'à aucun moment, l'idée de victime affleure... même quand elle renverse son bol de soupe ou se cogne au chambranle de la porte, désagréments qui font partie du quotidien des personnes aveugles, entre autres...

Ingrid se cognant au chambranle de la porte

Si la mise en scène use de gros plans pour nous aider à nous mettre à la place ou dans la peau d'Ingrid, procédé dont nous avions également parlé dans "Imagine", le son est également particulièrement soigné. Le film commence sur l'image d'un arbre, un chêne, de sa silhouette au détail de son écorce que l'on touche presque. Et c'est vrai qu'en voyant couler l'eau du robinet sur les mains d'Ingrid ou le soleil caresser sa peau à travers la fenêtre, le spectateur est capable de se souvenir de ces sensations.
L'actrice a suivi pendant plusieurs mois des cours de réadaptation pour les personnes venant de perdre la vue. Elle a appris à se déplacer avec une canne (même si elle sort très peu de chez elle) et a appris un autre langage du corps. C'est ainsi qu'en parle Eskil Vogt et c'est vrai. Elle se déplace de façon confortable dans son appartement, tendant la main pour préciser la position d'un meuble, d'un objet lorsqu'elle sait qu'elle arrive à proximité.
Vrai travail aussi sur le regard, loin d'être figé tel celui d'Al Pacino dans "Le Temps d'un Week-end". Bluffant de naturel, et vraiment crédible...

A travers les différentes scènes, on entend la synthèse vocale de son ordinateur, un four micro-onde qui parle, on découvre un détecteur de couleurs... Des objets ou outils facilitant le quotidien...
Comment savoir à quoi l'on ressemble, comment se maquiller sans voir ? Voilà plein de petites questions qui se glissent dans le fil du scénario et qui donnent une image d'une femme à part entière.

Pour avoir une idée plus précise du film et de son contexte cinématographique, lire cet article paru sur le site Maze. L'histoire est complexe à résumer, où se mêlent réel et imagination, où les personnages s'interchangent...
Si "Blind" est le premier long métrage de Eskil Vogt, présenté d'ailleurs dans des festivals du monde entier dont Sundance et Berlin, Eskil Vogt a été aussi le scénariste de Joachim Trier sur "Oslo, 31 août".

Esthétisant, peut-être, compliqué, un brin sûrement, "Blind" nous donne l'occasion, et elles sont rares, de voir un beau portrait de femme en train de se reconstruire dans son identité nouvelle incluant la cécité sans y abandonner sa féminité. Et invite les spectateurs à plonger dans la tête d'Ingrid.

Pour aller plus loin

Pour terminer ce billet, voici un lien vers un article en anglais intitulé Seven Ways into Sightlessness . A noter qu'il n'est pas question de cécité ici (Blindness en anglais) mais d'absence de vision (Sightlessness). Cet article que l'on pourrait donc traduire par "Sept façons d'illustrer l'absence de vision", présente sept films qui abordent cette absence de vision sans préjugés, parmi lesquels "Blind" dont nous parlons ici, mais aussi Imagine d'Andrzej Jakimowski, Proof de Jocelyn Moorhouse. Les autres films cités sont "Land of Silence and Darkness" de Werner Herzog (belle présentation en français à lire ici), "Blue" de Derek Jarman (lire cet article en français), "Anytown USA" de Kristian Fraga et "Zatoïchi" qui a fait l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques mais nous pourrons choisir la version de Takeshi Kitano datant de 2003.

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.

jeudi 10 décembre 2015

Sur le Bout des Doigts - Hanno

Petit livre publié en 2004 aux Éditions Thierry Magnier, avec une nouvelle édition en 2015.

Après ''Fort comme Ulysse'' et ''Au Cinéma Lux'', continuons donc notre exploration de la littérature jeunesse avec Sur le Bout des Doigts, ce court livre constitué de quarante-sept pages de sensations et de poésie !

Ce livre a reçu le Prix Sorcières 2005 et figure sur la liste de référence des oeuvres de littérature jeunesse pour le cycle 3 de l'Education Nationale. On trouvera d'ailleurs ce lien pour aller plus loin.

couverture du livre Sur le Bout des Doigts

Quatrième de couverture

Il y a encore une heure, bravant l'eau glacée de la rivière, Tom crapahutait dans les gorges. Sous l'oeil bienveillant de son père et de son chien, il y domptait sa peur. De la voiture qui les descend vers la ville, il compte les tournants. Sa mère est là-bas, et de l'enfant qui naît, Tom, sans le voir, est déjà le frère. Jusqu'au bout des doigts.

L'histoire

Que rajouter au résumé de la quatrième de couverture ?
On pourrait imaginer que l'histoire racontée se déroule sur une journée d'été.
Tom et son père, ainsi que Lézieu, le chien de Tom, sont partis explorer les gorges situées à deux pas de chez eux. Lorsqu'ils reviennent chez eux, ils trouvent la maison vide. La maman de Tom est partie avec un voisin à la maternité. Habitant loin de la ville, Tom, son père et Lézieu prennent la voiture pour rejoindre la maternité et faire connaissance avec le "machin".

Doit-on en dire plus?
La couverture de cette édition nous donne plein d'indices sur ce bout des doigts. Mais c'est bien le texte qui donnera la meilleure vision de l'histoire. A lire, relire, rerelire donc pour comprendre la richesse de l'univers de Tom.

Tom

Quel âge à Tom? Nous ne le savons pas précisément. Huit ans? Dix ans?
En cette journée d'été, il est parti découvrir les gorges avec son père et son chien, Lézieu.
Il n'était pas particulièrement rassuré par cette aventure sportive (p7: "C'est quand même pas ma faute si j'ai peur."). De retour à la maison, c'est lui qui découvre le mot laissé par sa mère.

Paysages sensoriels

A travers quelques extraits du texte, découvrons l'univers de Tom et sa richesse.

Les sensations de Tom

p.5 : "Voilà dix minutes qu'on est à l'ombre dans ce trou. Tout est froid, le rocher glisse."

p.10 : "Immergé, la tête comme enfouie sous un oreiller, l'écho lointain d'aboiements étouffés me parvient. A l'instant même où je retrouve l'air libre, Lézieu m'arrive dessus. Me frôlant le buste, il fait demi - tour pour me présenter sa queue. J'emploie ne sur son dos une belle masse de poils et, battant des pieds, suis la direction qu'il me donne."

p.11 : "De l'eau jusqu'aux mollets, un lit de cailloux ronds sous les fines semelles de mes sandales, j'écoutais le bruit de l'eau."

p.13 : "La gorge s'est évasée et le soleil est revenu. Il était chaud. On sentait la roche rendre la chaleur accumulée."

p.14 : "J'ai aimé glisser à plat ventre, comme une loutre dans le fil de l'eau, sur les parois moussues, polies en cuvette et qui épousaient mon corps."

p.17 : "J'entends les voix des gens qui se baignent et s ' éclaboussent en contrebas. La chaleur sent le bois sec que les crues automnales ont charrié puis laissé là, coincé dans l'étroit goulot."

Les habitudes de Tom

p.25 : "C'est le branle-bas de combat. (...)
Je me cogne à tout ce qui dépasse dans la maison, sur des parcours que je connais pourtant par coeur."

p.28 : "Autrefois, pour savoir le chemin, je comptais les virages. Pour être comme tout le monde. Sûr et certain. Maintenant je n'ai plus besoin. A leur forme, à la façon du chauffeur de les négocier, je pourrais vous dire exactement où l'on est. Là, ça se calme. Sur la grande ligne droite, on passe, sur la gauche, la bergerie aux oliviers. Il paraît que le paysage est magnifique."

p.43 : "Les parents se consultent du regard, je le sais. Le petit silence dit ça."

Les doigts de Tom

p.23 : "Je promène une main au milieu des miettes, la ferme sur un quignon de pain que je grignote aussitôt. Continuant leur quête, mes doigts se posent sur un carré de papier. Dessus : un stylo."

p.31 : "Comme la musique rentre dans les doigts, à force d'appuyer les touches sur le clavier du piano. Et après, c'est agréable de les laisser se balader tout seuls, de les sentir reconnaître le chemin."

Dire le non vu

L'écriture de ce petit livre me renvoie inévitablement à Look de Romain Villet qui écrit, dans son prologue:
p.7 "Merde aux minois, aux décors, aux dégaines, à la palette d'épithètes qui feraient de ces pages un nuancier trop bien fourni... Quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? "

Et pourtant, quelle richesse dans les nuances, les perceptions et les sensations !

Sur le Bout des Doigts est un magnifique ouvrage à découvrir, à lire et à relire. Il est également disponible en plusieurs formats à la BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible.

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