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dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

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♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

samedi 16 septembre 2017

Variations autour des Deux Orphelines d'Adolphe d'Ennery - Exposition

Avant d'être publié dans sa version romanesque en deux volumes en 1887-1889, Les Deux Orphelines est d'abord "un mélodrame en cinq actes et huit tableaux de deux auteurs dramatiques français, Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon, créé le 29 janvier 1874 au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris."
Voilà l'introduction de la présentation d'une exposition intitulée Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame qui débute à la BLSH (Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines) de l'Université de Montréal le 18 septembre et jusqu'au 20 octobre 2017. Car, plutôt que de parler de cette oeuvre, nous parlerons de cette exposition qui met en valeur son rayonnement phénoménal.

Affiche de l'exposition Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame

Si vous ne connaiss(i)ez pas la version théâtre ou roman, Les Deux Orphelines doit vous rappeler un film du temps où les images étaient en noir et blanc et où les acteurs ne parlaient pas, la version de D.W. Griffith sortie en 1921 avec Dorothy et Lilian Gish...

Affiche du film Les Deux Orphelines de D.W. Griffith avec Dorothy et Lilian Gish

Résumé du mélodrame

Nous reprenons ici le texte de Bérengère Levet, auteure de cette exposition. Pour ce.ux.lles qui ne connaissent pas l'histoire, divulgâchage (spoiler...) en perspective...

"La pièce met en scène Louise et Henriette, deux jeunes orphelines qui, à la veille de la Révolution Française, viennent à Paris pour soigner Louise qui est aveugle. Dès leur arrivée, elles sont enlevées : Henriette, pour satisfaire les plaisirs d'un marquis décadent, Louise pour mendier au profit d'une famille de criminels, les Frochard.

Après coups de théâtre et péripéties, qui préservent l'honneur des deux sœurs, Henriette et Louise se retrouvent. Henriette épouse son sauveur, le Chevalier Roger de Vaudrey. Quant à Louise, sauvée par Pierre Frochard, "l'avorton" honnête de la famille qui commet un fratricide par amour pour elle, elle retrouve sa vraie mère, une aristocrate qui l'avait abandonnée à sa naissance (et qui est la tante de Roger). Le rideau tombe sur l'espoir que Louise recouvre la vue."

L'exposition

Reprenons, là encore, les mots de Bérengère Levet.
"Outre la référence aux origines du genre, auxquelles renvoie le titre de l'exposition, la soixantaine d'objets exposés (éditions originales, gravures, cartes postales, documents, ..., tous émanant d'une collection privée), ainsi que la diffusion d'extraits de film en continu, illustrent, au-delà de son public et de extraordinaire succès, combien la littérature "populaire" doit s'envisager aussi (surtout?) dans ses dimensions générique et médiatique."

Ce qui est fascinant, dans cette exposition, et à propos de ce mélodrame, c'est de voir comment cette histoire a été déclinée au fil du temps, des supports et des langues. Mais il reste une constante, qui en dit long sur la perception de la cécité, au fil du temps, des continents et des traductions, qui "montre que les représentations iconographiques de la jeune fille aveugle (le personnage de Louise) restent prisonnières du passé."

Les variations autour du mélodrame sont déclinées en cinq tables :

  • Les deux orphelines, le mélodrame
  • Les deux orphelines, du mélodrame au roman : variation générique
  • Les deux orphelines : variations linguistiques, variations médiatiques
  • Les deux orphelines au Québec
  • Les deux orphelines et ses avatars : variations ou mutations ?

Ces tables sont complétées par deux panneaux :

  • Panneau 1 : Louise, figure(s) de la cécité
  • Panneau 2 : Projection de Orphans of the Storm de David W. Griffith (1921) et Two Orphans Vampires (titre original : Les deux orphelines vampires) de Jean Rollin (1997)

Affiche du film Les Deux Orphelines Vampires de Jean Rollin

Il y a également un coin lecture avec une sélection de livres de la BLSH pour prolonger l'exposition.
A noter aussi la présence de codes QR qui prolongent l'exposition sur le web.

Pour avoir vu quelques unes des pièces exposées, ces "variations" offrent un vrai voyage dans le temps et à travers différents continents, d'un mélodrame aux cartes postales...
Mais, pour en revenir au sujet central de ce blog, c'est aussi l'occasion de voir comment la cécité, en particulier celle d'une jeune fille, est traitée à travers le temps (il s'écoule un bon siècle entre la première du mélodrame et Les deux orphelines vampires) et dans divers contextes culturels.

Cécité, Infirmité, Féminité

Ce titre reprend une communication de Bérengère Levet, que l'on peut trouver en annexe ou sur Savoirs des Femmes, qui présente le roman d'Adolphe d'Ennery à la lumière des Disability Studies.
Cet article se penche sur "l'état des savoirs sur la cécité dans la période fin de siècle", sur "les préjugés traditionnels relatifs à la cécité, et comment ceux-ci s'articulent à la question de la féminité" pour "entériner l'incompatibilité que la société élève entre cécité et féminité."

On pourra aussi se (re)plonger dans la lecture du roman de Lucien Descaves initialement publié en 1894, ''les Emmurés'' pour avoir aussi un portrait peu réjouissant des femmes aveugles.

Si vous êtes à Montréal, n'hésitez pas à aller voir cette exposition. Il y a des visites guidées les jeudi 21 et 28 septembre 2017 à 11h45 (durée : 45 mn).
Pour les moins chanceux, (re)lire le roman, voir l'une des multiples versions cinématographiques des Deux Orphelines et rêver à un portrait de jeune fille (ou femme) aveugle plus contemporain.
On pourra vous souffler :

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

lundi 21 août 2017

Super - Endre Lund Eriksen

Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).

mardi 8 août 2017

A lire, à voir, à faire...

Il y a longtemps que je n'avais pas publié un billet vous incitant à aller voir ailleurs ce qui se passe et permettant au blog de se tenir à jour en revenant sur le présent d'artistes ou auteurs précédemment présentés dans ces pages...
Au fil des lignes suivantes, vous aurez donc de quoi lire, voyager, programmer votre prochaine saison théâtrale... et entretenir votre anglais...

Le 11 mai dernier, les Éditions du sous - sol ont publié une nouvelle traduction du livre de John Hull, intitulé en anglais Touching the Rock - An Experience of Blindness, Vers la Nuit.
Cette (ré)édition a été abondamment (et à juste titre) relayée dans la presse, voici quelques liens :

Cette nouvelle édition est également disponible à la BNFA, Vers la Nuit, en voix de synthèse, texte ou PDF.

Couverture du livre de John Hull, Vers la Nuit, Éditions du Sous-sol

L'été étant la saison par excellence des festivals, et notamment des festivals de musique, il est toujours intéressant de se pencher sur leur accessibilité autant physique (comment s'y rendre et comment circuler sur le site) que culturelle (accès au contenu). La presse anglaise, décidément très concernée par le sujet, vient de publier un article consacré à l'accessibilité des festivals pour les personnes aveugles ou malvoyantes : This Is What It’s Like To Go To A Festival If You’re Blind Or Partially Sighted .
Pour mémoire, Vues Intérieures avait publié également deux billets l'été dernier sur l'accessibilité des festivals. L'un sur le travail remarquable du Festival des Eurockéennes, l'autre, tiré d'une émission de la BBC, In Touch, qui s'était concentré sur l'accessibilité du Festival de Glastonbury pour les personnes aveugles et malvoyantes.

Pour ceux qui auraient la chance de partir en vacances au Canada, et de passer par Ottawa, vous aurez l'opportunité de voir de plus près le travail de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", originaire de Vancouver, jusqu'au 13 août 2017 à la Galerie d'Art d'Ottawa : Accès libre : Manifestations.

Le Gift Theatre de Chicago a eu les honneurs de la revue (indispensable) American Theatre juste avant de présenter, le 16 juillet dernier, sa saison 2018. Au programme, trois pièces dont un Shakespeare, Hamlet, et une pièce de David Rabe, Cosmologies, grand auteur de théâtre américain qui a intégré la troupe du Gift en février 2017. Voici un petit compte-rendu de Time Out de la présentation : The Gift Theatre to stage 'Hang Man', 'Hamlet' and 'Cosmologies' in 2018.
En 2015, le Gift avait créé Good for Otto de David Rabe. Ci-dessous, photo de Claire Demos avec Jay Worthington.

Jay Worthington - Good for Otto

Lors de la présentation de la saison, Michael Patrick Thornton, directeur artistique du théâtre, a également annoncé l'arrivée de cinq nouveaux membres, Evan Michael Lee, Chika Ike, Martel Manning, Gregory Fenner et Hannah Toriumi, mettant ainsi fin à ce qu'il disait lors de l'échange que nous avons eu à propos de la troupe du Gift en mars dernier : "le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs."
On trouvera ci-dessous une photo de Claire Demos tirée du Richard III monté et joué par le Gift en 2016, avec, de gauche à droite, Michael Patrick Thornton, Martel Manning (parmi les dernières recrues de la troupe du Gift) et Jay Worthington.

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos

Et pour rester dans le domaine des acteurs, qu'ils soient sur grand, petit écran, ou sur scène, on pourra aussi lire les nombreux articles parus dans la presse anglaise ou américaine ces dernières semaines plaidant pour la présence plus nombreuse d'acteurs handicapés.
Il y a ainsi eu plusieurs articles autour d'un film, Blind (!), où Alec Baldwin joue le rôle d'un écrivain devenu récemment aveugle à la suite d'un accident de voiture (notons, en passant, l'originalité de la cause de la cécité), qui disaient que, encore une fois, le handicap était porté comme un costume...
Voici quelques liens d'articles (en anglais) :

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

vendredi 30 juin 2017

Dorian Bour Wicart - violoneux

Prêt.e à danser? On vous emmène faire un petit tour dans le cercle des musiques traditionnelles pour faire la connaissance d'un violoneux, violoniste, joueur de violon, peu importe le terme que vous choisirez, dont le répertoire nous fait voyager du Québec en Bretagne, de l'Auvergne à la Suède, d'Allemagne au Limousin, sans oublier l'Irlande. Dorian Bour Wicart, c'est son nom, est "tombé" dans la musique tout jeune, et dans la musique traditionnelle, un peu par hasard.

Photo noir et blanc de Dorian Bour Wicart jouant du violon

Dorian fait aujourd'hui partie de plusieurs formations:

  • Lame Squid (le "calamar boîteux") et son répertoire irlandais
  • Ormuz et ses musiques du Québec et de Bretagne
  • Saiten Fell und Firlefanz et son répertoire d'Allemagne et de Suède où Dorian joue aussi du/de la Nyckelharpa
  • Duo par l'Heure

Lame Squid sur scène avec leur logo en fond de scène

On a eu envie de vous parler de Dorian parce qu'Ormuz a sorti l'été dernier un album intitulé "le Bois franc" dont TRAD'Mag n°172 dit beaucoup de bien, et aussi parce que nous avons eu l'occasion de discuter ensemble de son parcours, des groupes dans lesquels il joue et de son quotidien de musicien professionnel déficient visuel.

Couverture du CD le Bois franc d'Ormuz Couverture du n°172 de TRAD'Mag avec le Trio Chemirani










Son parcours

Nous sommes revenus sur son parcours de musicien qui a démarré très tôt et qui s'est professionnalisé petit à petit et presque naturellement.
Dorian a eu l'opportunité, alors qu'il était à l'école primaire, de découvrir différents styles de musique avec des musiciens qui faisaient également découvrir aux élèves les instruments.
C'est ainsi qu'il a fait trois ans de vielle à roue avant de reprendre l'apprentissage du violon qu'il avait débuté avant cela pour ne plus le quitter.
C'est avec son professeur de violon qu'il a découvert le répertoire irlandais et limousin. Et c'est pour approfondir sa connaissance du répertoire Limousin qu'il est venu suivre l'enseignement du DEM Musiques Traditionnelles du Conservatoire à Rayonnement Régional de Limoges. Ce Diplôme d'Etudes Musicales est un tremplin pour la professionnalisation.
Pour Dorian, qui a commencé à se produire sur scène dès la seconde (autour de seize ans), c'est ce qui s'est produit. Il multiplie depuis les formations musicales et les concerts/bals.
Aujourd'hui, il vit effectivement de sa musique. Et, pour le plaisir, s'encanaille dans le répertoire baroque où il tente d'apprivoiser le violon baroque.

Lors de notre rencontre, il a également parlé de son plaisir d'enseigner. Sous forme de cours ou sous forme de stages, il adore transmettre sa passion pour la musique et explique aussi que cela le fait réfléchir sur sa propre pratique.

C'est aussi un passionné d'enregistrement et de mixage. Capter un concert, en restituer l'atmosphère et l'acoustique, voilà qui l'intéresse beaucoup. Nous en reparlerons plus en détail dans la suite de ce billet.

Musique et déficience visuelle

Ayant une rétinite pigmentaire et un reste visuel limité (mais fort utile), Dorian se déplace avec une canne blanche.
Il y a quelques temps déjà, nous avions publié un billet intitulé Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène et cela avait suscité quelques réactions auprès de certains lecteurs. Notamment sur le côté "ostentatoire" de la canne blanche. Alors, lors de notre échange avec Dorian, nous lui avons franchement posé la question. Et sa réponse a été tout aussi directe : "je monte sur scène en me faisant guider et en utilisant ma canne blanche d'une part pour éviter les nombreux fils qui traînent sur scène et d'autre part, pour ne pas faire tomber les instruments parfois en équilibre précaire."
Après, la canne est rangée sous la chaise ou à proximité de sa place et on n'en parle plus. La musique prend alors toute sa place. A tel point d'ailleurs que, régulièrement, ses interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi Dorian ne répond pas à une sollicitation visuelle. Ce n'est que lorsqu'ils découvrent la canne blanche qu'ils réalisent...

Ormuz - Dorian Bour Wicart au violon - Balaviris mai 2017
Ormuz sur scène - Balaviris mai 2017
Timothée Le Net à l'accordéon diatonique, Laure Gagnon à la flûte traversière, Dorian Bour Wicart au violon, Martin Huygebaert au bouzouki, Florian Huygebaert aux guitare et podorythmie, Hubert Fardel à la contrebasse

Nous en avons également profité pour lui demander comment cela se passe pour apprendre un morceau, déchiffrer une partition...
En fait, il utilise plusieurs méthodes.
Dans les musiques traditionnelles, l'apprentissage d'un morceau se fait souvent à l'oreille. Et, à force de le jouer, on l'apprend par cœur, un peu comme ces comptines de l'enfance. Quand il s'agit de compositions, certains musiciens écrivent des partitions, d'autres, comme Dorian, les intègrent de la même façon qu'un morceau du répertoire : on le joue jusqu'à l'avoir dans le corps, dans les gestes...
Dorian connaît cependant le braille musical qu'il a appris seul mais avoue qu'il ne le maîtrise pas assez quand il s'agit de se lancer dans le répertoire baroque.
Là, il utilise encore une autre technique : quelqu'un lui déchiffre oralement la partition qu'il enregistre et qu'il apprend ainsi par cœur. Et il apprend non seulement les parties qu'il joue mais également les parties jouées par les autres musiciens, histoire de démarrer au bon moment.

Quand il a parlé de sa passion de transmettre la musique à travers l'enseignement, il a également insisté sur la nécessité de toucher l'élève pour pouvoir corriger une position, préciser une sensation, et que cela pouvait parfois être gênant. Ceci dit, difficile de transmettre une sensation sans utiliser le tact, le toucher. Comment expliquer autrement la position de l'archet, l'appui sur les cordes...

Passionné, Dorian l'est donc aussi pour les sons, les enregistrements. Il a commencé ses premiers enregistrements alors qu'il était au lycée, à peu près au même moment qu'il a débuté les concerts avec ses premières formations.
Il fait également du mixage. Cependant, il a besoin d'aide car le logiciel avec lequel il travaille, Cubase de Steinberg, n'est pas suffisamment accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, ne leur permettant pas de travailler en autonomie. C'est un vrai regret pour Dorian. Si cette passion pour les enregistrements et le mixage reste dans le cadre personnel, c'est en partie parce que l'inaccessibilité du logiciel l'empêche d'être autonome.
Son reste visuel lui permet, cependant, de pouvoir installer seul les micros ou autre matériel in situ. Il peut ainsi anticiper les sons voulus ou l'acoustique recherché en déterminant, seul, la position des micros dans l'espace où aura lieu l'enregistrement.
Il y a quelques années, il a ainsi enregistré la Messe Solennelle de Louis Vierne, composée pour un chœur et deux orgues dans la cathédrale de Limoges, plaçant huit micros dans l'espace dont un pour capter l'acoustique du bâtiment et donner ainsi de la profondeur à l'enregistrement.
"Capter l'acoustique du bâtiment", voilà effectivement ce qui peut singulariser une prise de son au-delà de l'interprétation de l'oeuvre.

Mais pour le moment, il le fait "seulement" pour un usage personnel. Existe-t'il du matériel de mixage (logiciel, table...) accessible à un utilisateur déficient visuel? Cela nous refait penser à Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors, qui utilise des claviers Nord car ils lui sont accessibles, ou au film Rouge comme le Ciel qui s'inspire de l'enfance de Mirco Mencacci, ingénieur du son aveugle, inventeur du "son sphérique".

Revenons à Dorian. Malgré ces déconvenues, il répète et rappelle qu'il a la chance de faire ce qu'il aime, de vivre de sa musique, et que, même si cela nécessite beaucoup de travail, c'est un vrai bonheur de tous les jours.
Et à ceux qui disent l'admirer de le voir autant se déplacer par monts et par vaux pour donner des concerts et/ou des bals, il indique que cela fait partie de sa routine. Et qu'il met à profit ses nombreuses heures passées dans le train pour écouter... de la musique.

Alors, n'hésitez pas à aller le voir en concert ou bal avec ses différentes formations musicales. C'est une musique énergisante, à partager et à danser...

lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le sceau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

vendredi 2 juin 2017

Oeil de Nuage - Ricardo Gomez

Livre de Ricardo Gomez, publié originellement en 2006 sous le titre Ojo de Nube, Oeil de Nuage a été publié en français, traduit par Faustina Fiore, aux Éditions du Seuil en 2007 dans la collection Seuil Jeunesse. Il est recommandé pour les lecteurs à partir de dix ans.

Couverture du livre Oeil de Nuage - Debout sur un rocher, il est suivi par des chevaux

Nous suivrons Oeil de Nuage de sa naissance jusqu'à ses dix ans. Nous le verrons grandir dans une société traditionnelle où il était toléré, voire encouragé d'abandonner les "faibles" pour des raisons de survie de toute la tribu. Néanmoins, élevé au sein de sa famille et avec l'amour de sa mère qui lui décrit tout ce qu'il ne peut pas voir, Oeil de Nuage nous fait partager sa façon de percevoir le monde et de l'appréhender. Et cette façon qu'il a de se déplacer tous les sens aux aguets nous a donné envie de partager avec vous ce qu'il peut en être dans notre vie d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, pour les personnes aveugles ou malvoyantes éprises de liberté et d'envie de courir de façon autonome.
En partant de cette histoire d'un jeune amérindien aveugle à l'époque de la conquête de l'ouest, nous traverserons donc le temps pour dériver vers les coureurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui.

Quatrième de couverture

Oeil de Nuage est né robuste, mais aveugle. Élevé amoureusement par sa mère qui a refusé de l'abandonner, il a aujourd'hui dix ans. Il ne peut ni faire la cueillette ni suivre un animal à la trace, mais il est capable de prédire le temps qu'il fera, de deviner où se trouve le troupeau de bisons le plus proche, et même de lire le destin de ceux qui l'entourent...
Arrivent alors des hommes étrangement vêtus, pâles et barbus, violents et cruels. La tribu d'Oeil de Nuage se sent vite menacée. Pour sauver les siens, le jeune garçon va alors tenter l'impossible.

L'histoire singulière d'un jeune indien d'Amérique au temps de la conquête de l'ouest, un roman plein de tendresse et d'humanité, par l'auteur espagnol Ricardo Gomez.

Quelques repères historiques et géographiques

Oeil de Nuage est un amérindien Crow. Pour en savoir plus sur la nation Crow, et ses différentes branches, lire ce billet sur les Crows publié sur le blog Les Nations Indiennes.
Les Crows font parties des nations amérindiennes des Grandes Plaines. Voir carte ci-dessous. Ils occupent les actuels états du Montana et du Wyoming.

carte géographique d'Amérique du Nord avec les différentes régions amérindiennes

Aux yeux occidentaux, rattachés aux Sioux, ils représentent l'archétype amérindien avec les grands tipis, les canoës et les chevaux sauvages. Cependant, dans cette histoire, les chevaux ne font pas encore partie du quotidien de cette tribu.

Oeil de Nuage et son arbre généalogique

A sa naissance, sa grand-mère, Lumière Dorée, l'a prénommé Chasseur Silencieux parce qu'il n'a pas pleuré. Quand il a ouvert ses yeux et que tout le monde a découvert ses cornées totalement blanches, sa mère, Sapin Fleuri, lui donna le nom de Oeil de Nuage.
Quand il vient au monde, Oeil de Nuage a deux soeurs aînées, Biche Blanche et Montagne Argentée. Son père, Arc Habile, attendait donc un fils avec impatience.
Après sa naissance, d'autres enfants vont naître, comme sa soeur Fleur Bleue qui adore qu'il lui raconte des histoires.

Oeil de Nuage et sa connaissance du monde

C'est à l'âge de quinze jours que le nouveau-né est présenté aux autres femmes de la tribu. Et c'est à ce moment qu'il ouvre les yeux et que l'on découvre "une cornée totalement blanche. Blanche comme si la neige ou les nuages avaient été prisonniers de ses paupières" (p13).
A partir de ce moment, et malgré le poids des coutumes, Sapin Fleuri, la mère d'Oeil de Nuage, décide de le garder et de devenir ses yeux.
Ainsi, lorsqu'elle fait la cueillette avec les autres femmes, elle explique à son fils :
pp15-16 "Nous sommes venues chercher les pommes de pin mûres, celles qui sont tombées des arbres pour que d'autres puissent pousser. Nous devons les ramasser avant que les écureuils ne le fassent. Les meilleures sont celles qui commencent à se fendiller et qui sont encore protégées par une couche de résine. Nous les mettrons autour du feu, et elles finiront de s'ouvrir au cours des prochains jours. Nous pourrons alors casser la coque et récupérer les pignons."
Elle lui raconte aussi des vieilles légendes.
p16 "Ce que tu entends là, c'est le vent du nord, qui enfle et enfle ; il sera bientôt chargé de sacs de neige. Il y a très longtemps, le vent du nord ne transportait ses sacs que de la cime d'une montagne à l'autre, par delà les précipices et les rivières. Un jour, il rencontra le Grand Esprit qui le pria de lui donner un peu de neige..."
Elle posait aussi des objets sur sa poitrine "pour que sa peau connaisse ce que ces yeux ne pourraient pas voir" (17).
Elle lui décrit aussi les coutumes.
p21 "Ils doivent tourner vingt-neuf fois autour du totem, autant de fois qu'il y a de jours entre une pleine lune et une autre pleine lune. Ensuite, les hommes et les femmes iront dormir ensemble pour que la terre et les animaux donnent leurs fruits et que la vie se renouvelle. Si le Grand Esprit est satisfait, la Mère-qui-donne-la-vie nous accordera tout ce que nous avons demandé."
Mais Oeil de Nuage apprenait aussi de son environnement :
p27 "Il écoutait avec attention les sons qui arrivaient jusqu'à lui, bougeant la tête comme s'il regardait dans la direction d'où ils provenaient. Quand il reconnaissait la voix de ses parents, de ses soeurs ou de sa grand-mère, il souriait ou gazouillait."
p40 "Oeil de Nuage savait se tenir debout, mais il n'avait fait encore quelques pas. Il préférait passer son temps assis ou allongé, silencieux, à écouter les bruits qui l'entouraient ou à jouer avec les objets que lui donnaient sa mère et ses soeurs et qu'il tétait, léchait, caressait, secouait, cognait.
Sa mère s'efforçait de l'installer dans des lieux où l'on entendait les voix et les rires des autres enfants. Parfois, elle réussissait à convaincre l'un d'eux de se laisser palper le visage par les petites mains de son fils, tandis qu'elle lui expliquait comment s'appelait cet enfant et à quoi il jouait."
p42 "Tout en discourant, la mère dessinait les points cardinaux sur la poitrine de son fils, traçait la trajectoire du soleil, situait les montagnew, ou lui expliquait le parcours suivi par son père entre le camp et les territoires de chasse. Sapin Fleuri était décidée à être plus encore que ses yeux, et à lui montrer ce que ses mains ou sa bouche de pouvaient pas atteindre."
Lorsqu'il commença à marcher, Oeil de Nuage put explorer un peu plus de son environnement.
pp46-47 "Le lendemain du départ des adolescents, Oeil de Nuage se mit debout. Sapin Fleuri et Lumière Dorée veillèrent à ce qu'il ne se blesse pas, mais il se montra très prudent. Il avançait les pieds précautionneusement, découvrant sous ses mocassins les changements de niveau du terrain et les pierres de différentes tailles qui le jonchaient.
Ce premier jour, il explora une partie infime du monde qui l'entourait : un cercle d'un diamètre à peine supérieur à la taille d'un homme. Il tomba trois fois. Sapin Fleuri empêcha Lumière Dorée d'intervenir. Oeil de Nuage ne pleura pas et se releva seul.
Le jour suivant, sa mère le déposa sur un terrain en pente. Comme la veille, l'enfant fit quelques pas.
Puis elle l'emmena dans une zone pierreuse, qu'Oeil de Nuage sillonna à quatre pattes, palpation la taille et la forme de chaque caillou.
Ainsi, peu à peu, chaque jour dans un lieu différent, le petit aveugle découvrait le monde."
p51 "Pendant ces événements, Oeil de Nuage continuait à explorer le monde sous la surveillance de sa mère. Il savait déjà que le sol était jonché d'objets durs qui surgissaient d'un pas à l'autre et qui se nommaient "pierres". Il savait que les pieds peuvent s'enfoncer dans des bouches ouvertes dans le sol, que l'on nommait "trous". Il savait que, parfois, on ne peut pas marcher en ligne droite sous peine de se cogner contre quelqu'un, ou contre ce que les gens appelaient des "tipis" : des lieux où l'on ne ressentait ni le vent, ni le froid, ni la brûlure du soleil.
Il avait appris bien d'autres choses encore : que l'air pouvait être glacial ou chaud, que les geais ne chantaient pas de la même manière le soir et le matin, que les scarabées avaient un goût amer et qu'il ne fallait pas les mettre dans la bouche..."
p57 "Comparé à eux (les autres enfants), Oeil de Nuage semblait un invalide. Pourtant, il continuait à explorer la nature avec une précision que nul ne soupçonnait. Il touchait les pierres, les racines, la poussière et, quand elles lui tombaient sous la main, les bestioles qui couraient par terre ou qui se dissimulaient dans des trous minuscules. (...) Parfois, il s'allongeait par terre pour se concentrer sur les bruits sourds que transportait la terre. Il entendait les pas des humains, les frôlements des lézards, les coups de cornes que s'échangeaient les bisons."
p99 "Oeil de Nuage savait que le sang était rouge, que l'herbe était verte quand elle était fraîche et jaune quand elle était desséchée, que la nuit était noire, que le ciel clair était bleu. Mais ces noms de couleur avaient pour lui des résonances particulières. "Blanc" évoquait le froid de la neige ou la chaleur brûlante du soleil. "Rouge" pouvait signifier acide comme le sang, parfumé comme une rose ou doux comme un ciel de soir d'été..."

Pour se faire une idée précise, avoir une représentation mentale de son environnement et du village des porte-malheur, Oeil de Nuage dit à son père :
p120 "Père, raconte - moi ce que tu vois. Tout ce que tu vois."
pp122-123 "Arc Habile décrivit avec de plus en plus de précision ce qu'il voyait. Oeil de Nuage l'y aidait en lui posant des questions sur des détails qui semblaient sans importance à des yeux normaux. (...) Peu à peu, Oeil de Nuage affina son image mentale. Quand les mots de son père ne suffisaient pas, il lui demandait de tracer du bout des doigts, sur sa poitrine, les formes, distances, parcours, positions."

Oeil de Nuage, Daredevil des Plaines

pp42-43 "Oeil de Nuage avait cessé d'émettre des litanies chantantes. Il parlait rarement, mais de manière très distincte, (...). Un soir, par exemple, il l'avertit:
"Montagne Argentée pleure."
Peu après, Eau Sombre surgit, portant dans ses bras l'enfant qui gênait parce qu'une guêpe l'avait piquée."
p60 "Oeil de Nuage aidait les chasseurs à trouver des proies. Il écoutait la terre et sentait l'air jusqu'à deviner la provenance exacte des troupeaux qui paissaient dans la prairie ou trottaient dans la montagne."
p98 "Pendant ses deux jours de contemplation, Oeil de Nuage avait utilisé son ouïe et son odorat pour tracer mentalement un plan des environs de la gorge du Cerf. Le lendemain, il orientation les chasseurs vers un cerf adulte. Le jour suivant, il dirigea les femmes vers des buissons couverts de baies. Puis il alla au bois avec les enfants et leur désigna les sorties d'un terrier de lapins..."

Coureurs aveugles ou malvoyants et techniques de guidage

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la course en binôme du coureur aveugle et de son guide à l'occasion du roman pour adolescent Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où nous avions également parlé du film de Régis Wargnier, La ligne droite. Ici, en s'inspirant de ce que fait Oeil de Nuage, se déplaçant seul dans les grandes plaines, nous avons eu envie de vous montrer qu'il existe plusieurs façons de guider un coureur aveugle ou malvoyant.
Parlons, par exemple, de Clément Gass, qui, en juin 2015, a participé, en autonomie complète, au trail du Kochersberg, puis a réitéré en mai 2016 aux dix kilomètres de Strasbourg avec un GPS et une canne électronique qui produit des vibrations à l'approche d'obstacles. Et qui a réussi, quatre mois plus tard à parcourir, seul, les 54 kilomètres du Trail du Haut Koenigsbourg, battant du coup le record mondial pour un coureur aveugle. Lire cette interview parue dans l'Equipe où il explique son parcours, son entraînement et ses aides techniques..
Il y a aussi Simon Wheatcroft, qui a progressivement perdu la vue d'une rétinite pigmentaire, qui court seul, à l'aide d'une application développée par IBM Blumix Garage, et qui s'est lancé dans un ultramarathon dans le désert de Namibie. En savoir plus sur son histoire avec ce court reportage diffusé par la BBC.

Pour revenir sur la piste d'athlétisme, une société suédoise, Lexter, vient de mettre au point un guidage sonore qui permet à une personne aveugle de suivre son couloir, et là encore, de courir seule, sans recours à un guide. The Impossible Run vous raconte cette aventure technologique et sportive en anglais avec audiodescription.

Pour conclure

Oeil de Nuage est une jolie histoire qui permet d'avoir un autre regard sur les amérindiens et leur rapport avec la terre nourricière. On peut lui reprocher d'embellir les faits, de faire de ce jeune aveugle un superhéros à la Daredevil. Et s'agacer de ce côté mystique que des sociétés dites traditionnelles faisaient parfois endosser aux personnes aveugles.
Il s'agit d'un livre de littérature jeunesse qui met l'emphase sur le mode de vie traditionnel des amérindiens, des Crows plus précisément, et nous n'avons pas souvent l'occasion de nous immerger dans une culture autre. Et si les westerns nous ont amplement donné l'occasion de l'affrontement blancs/amérindiens, montrant souvent que les "indiens" étaient les méchants, ce livre nous permet de voir la cohabitation entre diverses tribus amérindiennes et leur façon d'interagir les unes avec les autres.
Intéressant aussi de voir ces amérindiens découvrir, avec leurs mots et leur culture, les objets, habitudes, comportements des blancs.
Mais pour en revenir à la cécité d'Oeil de Nuage et à la façon dont elle est traitée, il y a, au coeur de l'histoire, la façon dont Oeil de Nuage a été élevé par sa mère. Elle "serait ses yeux" a-t-elle promis quand on a découvert sa cécité, Et c'est en lui décrivant les paysages, associant les bruits à des animaux, des actions, qu'elle a donné à son fils les moyens de grandir pleinement et de trouver sa place au sein de cette société qui devait survivre aux aléas de la météo et de l'Histoire...

C'est une belle occasion, pour les jeunes lecteurs, de s'imprégner d'un mode de vie différent du leur et de voir qu'il n'y a pas qu'une façon de percevoir le monde, qu'il est possible pour chacun de trouver sa place en mettant en valeur ses qualités plutôt qu'en insistant sur ses défauts.

Comme certains ouvrages présentés sur ce blog, celui-ci a été suggéré par une lectrice fidèle et pleine de ressources. Qu'elle en soit remerciée. C'est une belle découverte.

dimanche 28 mai 2017

Julien Prunet et Lire dans le Noir

Comment débuter ce billet qui nous tient tant à coeur et qui est pourtant si difficile à présenter...

Il y a quinze ans, de nombreux auditeurs de France Info ont découvert par une tragique nouvelle que l'un des journalistes qui les accompagnaient le matin était aveugle. Mais Julien Prunet, qui présentait France Info Plus était non seulement ce brillant journaliste mais également un infatigable curieux, un voyageur aguerri et un engagé associatif. Pour se souvenir de lui, nous avons demandé à Aurélie Kieffer, journaliste Santé - Famille à France Culture et France Musique, qui a travaillé avec Julien Prunet et qui était une amie proche de nous raconter qui était Julien et comment, pour lui rendre hommage, elle a fondé l'association Lire dans le Noir.

Le texte qui suit est celui d'Aurélie Kieffer. Et nous l'en remercions chaleureusement.

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Ce matin là, la radio me réveille avec Alain Souchon, et je souris. Je revois Julien, dansant et chantant devant la machine à café  : « La vie ne vaut rien, la vie ne vaut rien  Mais moi quand je tiens, mais moi quand je tiens  Là dans mes deux mains éblouies,  Les deux jolis petits seins de mon amie,  Là je dis : rien, rien, rien,... rien ne vaut la vie. » 

Il faut que je l'appelle, il n'avait vraiment pas l'air en forme vendredi. Lui toujours si plein d'énergie, si enthousiaste, m'a dit au téléphone : « J'ai peur d'être dépressif ». Tout ça parce qu'il est coincé chez lui, malade, et obligé de se reposer loin de France Info. D'habitude il se lève aux aurores, se couche tard et ne s'arrête jamais... En témoignent les bosses sur son front, quand sa canne n'a pas su lui signaler un obstacle à temps. Cela nous a d'ailleurs valu une escapade aux urgences pour des points de suture. Il était tout démoralisé le pauvre : « je ne peux quand même pas marcher à 2 à l'heure... » Rien ne le contrarie plus que d'être ramené à ce handicap qu'il s'attache tant à faire oublier. Aveugle, et alors ? Il pense devoir être le meilleur pour compenser. Il ne le dirait sûrement pas comme ça, mais c'est ce que je ressens. Et si nous sommes amis c'est – je crois – parce qu'avec moi il n'a pas besoin de garder tout le temps son supercostume de superjournaliste, parce que je lui dis discrètement quand il a – encore ! – fait une tache sur sa chemise, parce que je le taquine beaucoup mais ne le juge jamais.

Quand ma collègue Barbara vient me voir à mon bureau, visage décomposé, voix blanche : « Tu es au courant ? Julien est mort », je veux d'abord croire qu'elle me parle d'un autre. Il y a erreur, forcément. Julien, c'est la vitalité incarnée. Et le mot « suicide » ne peut pas être associé au nom de Julien Prunet, c'est juste... inconcevable.

Il y a donc le temps de la sidération, puis la plongée dans un gouffre de tristesse, avec cette pensée qui tourne en boucle : la vie de Julien ne peut pas s'arrêter comme ça, la fin de l'histoire ne peut pas être celle-là.

Un livre d'Or est mis en ligne sur le site Internet de France Info, et je valide chaque message qui nous parvient. C'est peut-être à ce moment-là que renaît la première lueur d'espoir : quand les messages affluent, quand je lis tous ces mots d'auditeurs tristes de perdre un compagnon du matin, surpris et admiratifs aussi en découvrant le parcours de Julien.

Dans les jours qui suivent je réfléchis à la meilleure façon de lui rendre hommage. Je repense aux incroyables dîners dans le noir auxquels Julien m'a initiée, ces repas déroutants où l'on perd tous ses repères, et où l'on s'en sort grâce aux précieux conseils d'un guide non-voyant. Je repense à l'envie qu'avait Julien de monter une émission de radio consacrée à la lecture de romans contemporains. Je repense au livre que je lui ai enregistré : Isabelle Bruges, de Christian Bobin. Un cadeau modeste à mes yeux, mais que Julien a particulièrement apprécié. C'est là que j'ai pris conscience de sa frustration : lui, curieux de tout, ne peut pas lire ce qu'il veut. Non seulement il faut attendre longtemps avant qu'un livre ne soit transcrit en Braille ou enregistré par des bénévoles, mais en plus, la qualité de la version audio laisse parfois à désirer.

De belles voix, des techniciens, des studios, on a tout ça à la radio... Et si nous réalisions le rêve de Julien ? Mon idée se précise, fait son chemin, j'en parle à quelques proches qui m'encouragent, et je vais voir le PDG de Radio France, Jean-Marie Cavada. Il connaît mon amitié pour Julien, et mon projet lui parle. A tel point qu'il propose de nous prêter sa voix.

« Lire dans le noir » voit le jour à la rentrée. Avec des amis, mais également avec les parents de Julien, nous créons une petite association qui se donne pour mission de rendre la lecture accessible à tous. Et nous nous lançons – sans avoir la moindre expérience en la matière !- dans l'édition de livres audio. L'idée : enregistrer des livres dans des conditions professionnelles, au plus près de leur date de parution, si possible avec la participation de l'auteur lui-même. Et ça marche ! Les portes s'ouvrent quand nous demandons de l'aide, des conseils, de l'argent. Les écrivains s'engagent à nos côtés. La FNAC accepte de présenter nos CD (surmontés d'une étiquette braille) à côté du livre papier, car il est essentiel pour nous que les personnes handicapées visuelles puissent acheter leurs livres comme tout le monde, en librairie. Reste à faire connaître nos enregistrements : nous nous initions aux relations presse, nous allons de salon du livre en festival, nous organisons des tables rondes et des lectures à voix haute, nous inventons un parasol à histoires, et nous faisons des lectures dans l'obscurité complète, à la façon des dîners dans le noir. La magie opère, ce sont des moments d'une grande émotion, dont ni le public ni les auteurs ne ressortent indemnes.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Et voilà que les éditeurs s'emparent du livre audio : Gallimard développe sa collection Ecoutez Lire, Audiolib se lance à son tour, tandis que des éditeurs plus modestes proposent des collections originales et de qualité. Alors, nous faisons évoluer l'association : nous laissons le travail d'édition aux professionnels, et nous les encourageons en créant le premier prix littéraire dédié aux livres audio.

En 2012, je deviens maman, et je laisse à d'autres le soin d'inventer de nouveaux projets pour Lire dans le noir. Je donne toujours des coups de main bien sûr, mais d'autres sont beaucoup plus actifs que moi, et je suis heureuse de voir des personnes qui ne connaissaient pas Julien s'impliquer avec tant d'enthousiasme. Lire dans le noir est née dans le deuil, mais ce n'était pas qu'une action commémorative. En témoigne cette confidence d'un ami dont la vue s'est dégradée brutalement et qui ne se sentait plus bon à rien quand il a découvert l'association : « Lire dans le noir m'a sauvé la vie. »

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Pour en savoir plus sur Julien Prunet, aller sur la page Wikipedia qui contient de nombreux liens.

Julien Prunet avait également effectué des stages de pilotage avec les Mirauds Volants, association qui permet à des personnes aveugles ou malvoyants de piloter des avions.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

En 2002, lorsque l'association Lire dans le Noir a été créée, il existait très peu de livres audio et encore moins pour les romans contemporains. Heureusement, les temps ont bien changé et, même s'ils ne sont pas aussi développés ou fournis que dans d'autres pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis (lire cet article paru dans Slate en juillet 2016), ils sont présents, certes discrètement, dans nos librairies.
Malgré tous les progrès techniques, rappelons que tous les livres ne sont pas encore accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes et autres "empêchés de lire", et qu'il reste encore du travail dans ce domaine.
Notons toutefois cet accord, très récent, au niveau européen qui devrait rendre plus de livres accessibles pour les personnes aveugles.

Outre d'autres diplômes, Julien Prunet était passé par Centre de Formation des Journalistes, (CFJ).
"Créée en 2003 par la direction du CFJ et l'Association des anciens élèves, la Bourse Julien-Prunet rend hommage au jeune journaliste Julien Prunet, diplômé du CFJ, disparu en 2002. Julien était non-voyant.
Le but de la bourse qui porte son nom est de permettre chaque année, à une personne ayant un profil "atypique", de suivre la formation du CFJ sans passer le concours d'entrée traditionnel. C'est une porte ouverte pour un(e) candidat(e) motivé, mais qui ne correspond pas, ou plus, aux critères d'entrée actuels (âge, diplômes, handicap physique)."

Aujourd'hui, cette Bourse n'existe plus mais parmi les récipiendaires, on notera Laetitia Bernard (2005) ou... Romain Villet (2008), l'auteur de Look.

mardi 16 mai 2017

The Gift Theatre - an Ensemble and a Storefront Theatre in the Northwest Side of Chicago

This is the English version of a blog post previously released in French called The Gift Theatre - Compagnie et Theatre de Chicago.

We've wanted to write about Chicago's Gift Theatre for a long time. A gift is both a present and a talent. And this theatre truly is both!

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
The Gift's new logo, still an open and extended hand

The Gift's motto : Great stories onstage with Honesty and Simplicity

Plays staged at and by the Gift have resonated with us for a long time, at least on the scale of this blog's existence. Last february, we finally had the opportunity to visit this ambitious storefront theatre. We got to see Unseen (you will find the press kit in appendix), to meet and speak with Jay Worthington, visually impaired actor/teacher and member of the company, and to exchange via email with Michael Patrick Thornton, the co-founder and artistic director, about the first fifteen years of this outstanding ensemble and about its future.

Beginnings

We asked Michael Patrick Thornton (MPT) to tell us about the key moments in the development and the life of this ensemble as well as the venue.

MPT: "We wanted to build an ensemble first. The concern wasn't even about producing plays when we first started. The original idea was simply forming an ensemble and training together since I was very much inspired by the work of Jerzy Grotowski in which I was trained at the University of Iowa. So starting the company with an ensemble spirit was central and bedrock. I also think the fact that as a young company we got to experience the path of many young theaters starting out - renting theater spaces when they became available and only thinking about what plays to program in those spaces once we knew where we were going to be perform - and eventually feeling like that way of producing theatre was bullshit. As an itinerant company, we felt in her bones that that simply wasn't what the Gift was or aspired to be. So after four years of operating that way, cofounder William Nedved and I sat around my parents' kitchen table and basically decided to shut the company down until we found a space of our own. Moving into our storefront space in 2004 was a major highlight because what it augured was an institutional seriousness. Now that rent was due and bills had to be paid the company changed very quickly to one that did plays whenever spaces became available to one that could do any play anytime we wanted. The next major highlight after acquiring our own space was the decision to join Actors Equity Association which is the professionally union for actors and stage managers in the United States. This brought a dizzying level of institutional seriousness to the gift because it put us on a track to eventually be paying into our ensemble members health insurance and pension. If the thinking was we are to be an ensemble and we wish to take care of each other then we should do that literally as well as metaphorically. After I got sick in 2003 (ed : two spinal strokes within a few months), my insurance from Actors Equity was an absolute godsend and so why wouldn't I want my dearest collaborators at the theater I cofounded to have the exact same kind insurance and opportunities? I think the launching of our education program for young adults which we call GiftED will prove itself to be a highlight when we look back on it in the future and I also believe our new play program 4802 is going to be quite revolutionary as well in terms of making the Gift Theatre one of the most exciting places in the world to experience new plays and nurture them as well. Finally, our ten minute play festival TEN is another highlight because it forces us to begin each season by returning to the original spirit of the gift, long before concerns over budgets and growth plans, when it was simply people in a room who loved working with each other, loved each other, and wanted to say something."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
2017 TEN Festival - Becca Savoy and Jay Worthington (photo by Claire Demos)

To learn more about the 2017 TEN edition, read these articles from the Chicago Suntimes or Perform Ink.

The Venue

The Gift Theatre is located in the Jefferson Park area and it was a deliberate choice to settle it in an artistically underserved area. Both MPT and William Nedved grew up in similar neighborhoods, on the northwest side of Chicago for the former and in Northwest Iowa for the latter, and they sought to create a place with links to the community.

The photos below were taken last february. The front windows celebrate the Gift's fifteenth anniversary which took place last season. The interior photo shows the set for Unseen, the play that was presented at the Gift last february, set mostly in an Istanbul apartment.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

The 40-seat Gift Theatre is a storefront theatre, and Chicago has nearly fifty of them. If Jay Worthington is to be believed - and we trust him blindly ! (Yes, this is an easy one) - it is the smallest and the best Equity Theatre in the Windy City. When we attended a performance of Unseen, a play by Mona Mansour, the audience was seated in two rows on the left side of the room. There are other plays, like Good for Otto, where spectators are seated on both side of the room, as is pointed out in this New York Times article in which we also learn that the location used to be a shoe store.

The Gift Ensemble

The newest member of the ensemble who joined in February 2017 and thus is not on the photo below, is the playwright David Rabe, a major figure of the American Theatre scene since the beginning of the seventies, author notably of Good for Otto whose premiere took place at the Gift in 2015 (read this review from the Chicago Tribune). The ensemble now counts thirty-two members, comprising actors, directors and playwrights...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

We asked Michael Patrick Thornton, co-founder and artistic director, how the ensemble became what it is today. He didn't so much delve on the plays produced over the past fifteen years as highlight specific moments that embody what it means to be a company.

MPT: "Choosing certain plays over 16 years is kind of like choosing children so I won't do that. But what I will say that there are moments that have exemplified what were really asking of our ensemble. When we talk about the Gift, we are talking about a stratospheric height of emotional bravery and vulnerability that almost seems superhuman. We have had ensemble members go on stage in the evening who spent the morning burying their parent. We have had ensemble members take horrific phone calls in the dressing room about the state of their parent's health and seconds later make an entrance on stage. We have had ensemble members do three hour plays while spending their offstage life battling painful cancer. We have an ensemble member who navigates our stage with a dancer's grace and who is legally blind (ed: Jay Worthington!) - every entrance for him is a literal act of faith. We have an ensemble members who, through the protective veneer of dialogue and character, have shared the most sacred and private corridors of their hearts with those noble strangers sitting in the dark, the audience, all in an effort that perhaps by experiencing this play together we may also somehow heal together."

In conclusion, he stressed that the ensemble was built around love, a "pioneering spirit, and emotional bravery" that make up a foundation that can whithstand the test of time.

Focus on Richard III and the Grapes of Wrath

To mark its fifteen anniversary, the Gift Theatre put on Richard III and Grapes of Wrath in a decidedly innovative perspective. Let's give you a little flavor of these two plays that say a lot about the Gift...

Richard III
We recently got to see different productions of Richard III but none quite like that put on at the Gift. MPT, who played the lead character, used an exoskeleton on stage. Questioned about the use of this prop in the production, MPT answered that "there's a fantastic, robust, and absolutely vital debate about inclusion and diversity on Chicago stages happening right now in our community, and Richard III was one way to course-correct a long arc of that play being performed by able-bodied actors."

To learn more about how MPT prepared himself physically for the role, about how the exosqueleton was used in the production to illustrate Richard's character, take a look at this video and this article from the Daily Herald , both quite enlightening.
Richard III was produced at the Steppenwolf Garage. Read this article from the Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
From left to right, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning and Jay Worthington (photo: Claire Demos)

The Grapes of Wrath
John Steinbeck's classic novel The Grapes of Wrath, also a classic film directed by John Ford starring Henri Fonda, was put on at the Gift, which chose the Frank Galati adaptation (which premiered at the Steppenwolf in 1988). Erica Weiss' direction provides a radically new take as she chose an interracial family and a blind Uncle John. But this stance was by no means a chance decision.
Questioned on this point, MPT said that the Grapes of Wrath felt so terribly timely when he read it over a year before they announced their season.

MPT : "I had the image in my head of a GRAPES unlike any that we had seen before with respect to diversity. And dialogue from the 40s about the struggle of our poorest American brothers and sisters and their clashes with authority felt electrifyingly relevant as a citizen of Chicago. But just like the exoskeleton and Richard III these considerations have to be thought through very very carefully, especially when you account for the fact that The Gift, while diverse with respect to ability, sexuality, gender, age, education, socio-economic background, is still, for the time being, embarrassingly, shamefully all-white. So the decision to program a production like GRAPES better damn well flow from a genuine artistic, curatorial concern about American society as well as the inner life and wants of the characters.Otherwise it's simply pandering. Otherwise, it's just bullshit. So we dug in deep and had a dramaturg go back and look at common law/de facto families in Oklahoma during the dustbowl and we found that there was solid historical basis for the Joad family that we presented."

Jay Worthington, who played Uncle John's character, said that, as Uncle John was an alcoholic and moonshiner, he could well have become blind. And director Erica Weiss wished to raise the issue of oppressed people in general and show the audience how much a blind person can achieve. (Jay Worthington, who is legally blind, keeps his eyes shut during the entire play and wanders all over the stage, even climbing stairs and walking along a platform twelve feet in the air, without any handrail).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
On the photo above, from left to right, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo: Claire Demos)

This production of the Grapes of Wrath was critically-acclaimed. Here are a few links to reviews:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Looking forward...

Asked to look back on the first fifteen years of the Gift and to look ahead to the future, MPT has a very clear vision.

MPT : " For 16 years the Gift has been committed to telling great stories on stage with honesty and simplicity and while I would fight to my death defending any of the pieces we produced and the reasons for which we produced them, the fact of the matter is these great stories have until only recently been told from one default perspective, which is the white perspective. This is wrong. And the buck stops with me. I was wrong. And so while we will continue to tell great stories, I have re-investigated and redefined what 'great' stories are - stories which reflect a multiplicity of experiences and backgrounds, stories which celebrate and reflect the rich diversity of our neighborhood, city, and world. Stories simultaneously universal and specific. The Gift has no desire to only remain a storefront forever. Our goals are to emerge as the next great American Ensemble and to be one of the most exciting destinations on the planet for new work. The first 15 years taught us what The Gift is, isn't, and, most importantly, ought to be. The next 15 will be spent manifesting this in stone and wood, flesh and bone, ink and paper, body and blood."

On our modest part, we'll keep following the work of the Gift and its ensemble. With the hope and desire to go back to see them. To see Jay Worthington or Michael Patrick Thornton on stage or directing. To witness how a "small" theatre manages to thrive alongside bigger outfits thanks to talent, to commited and well thought-out artistic choices, to its profound humanity...

Lastly

We would like to thank Frederic Grellier warmly for his invaluable help for this English version and the Gift members we met last february : John Gawlik who made this possible, Alexandra Main, Brittany Burch, Jay Worthington and Ashley Agbay (who played Derya in Unseen) for their time and their warm welcome. And, last but not least, Michael Patrick Thornton for his time, his kindness and his answers that live up to the Gift's motto : simple and honest!
Thank you all!

You can read this Know a theatre: the Gift Theatre of Chicago in American Theatre and learn about the next season of the Gift Theatre.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

samedi 29 avril 2017

Nos Yeux Fermes - Akira Saso

Ouvrez les yeux sur les petits bonheurs de la vie!, voici comment Pika Edition lançait l'annonce de la parution de Nos yeux fermés.
Hana Ni Tohitamae pour le titre original, est un manga, ou seinen, écrit par Akira Sasô, sorti en France le 12 avril 2017.
Pour s'y retrouver dans la signification du manga et de ses différents genres, cliquer sur ce lien pour tout apprendre.

Couverture du livre Nos Yeux fermés de Akira Sasô

Quatrième de couverture

Dans ce conte moderne touchant, Akira Sasô nous invite à voir le monde autrement qu'avec nos yeux.

La vie n'est pas tendre avec Chihaya... Et elle le lui rend bien.
Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d'Ichitarô,
un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie
de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie
de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

Contexte

Pour ceux, celles, qui seraient novices en manga, on en commence la lecture par la dernière page et on lit les images de droite à gauche et de haut en bas.
Les dessins sont en nuances de gris. Seule la couverture offre des dessins en couleurs.

Nos yeux fermés va nous permettre de faire la connaissance de Chihaya, jeune femme jonglant avec deux boulots et un père alcoolique, et Ichitarô, jeune homme aveugle qui vient de s'installer chez sa tante, arborant un perpétuel sourire et des yeux clos.

Pour ceux, celles, qui ont une image high tech de la société japonaise, dépaysement assuré. Chihaya n'a même pas de portable!
Akira Sasô, l'auteur, amène un dessin parfois bucolique, plein de poésie, où l'on découvrira des paysages urbains, semi urbains japonais.

Comixtrip fait une lecture intéressante et éclairante de Nos yeux fermés qui est défini comme "un manga optimiste et touchant". Nous ne dirons pas le contraire.

Les sons, les bruits occupent une grande place dans les dessins.
Le bruit de la canne (en bois) d'Ichitarô : "tac toc"...
Les semelles décollées des chaussures de Chihaya : "flap flap"...
Le bruit de la canne tombant dans les escaliers mécaniques : "klong klong"...

Il y a aussi des plans resserrés sur les mains de Ichitarô lorsqu'il sent la pluie ou qu'il saisit délicatement une fleur.

Chihaya et Ichitarô

Les deux principaux personnages de Nos yeux fermés sont donc Chihaya, jeune femme pressée, cumulant les petits boulots pour essayer de joindre les deux bouts. Elle a de longs cheveux qu'elle attache souvent en chignon négligé, et s'habille d'un pantalon large et d'une veste sans forme.
Quant à Ichitarô, c'est un jeune homme calme, souriant, les yeux clos, navigant avec une canne rigide en bois. Il a des cheveux noirs mi-longs qu'il attache en queue de cheval.

Cécité au quotidien

L'auteur a interrogé des enseignants de l'Ecole pour aveugles de Kyoto. Manifestement, il leur a posé les bonnes questions et a bien intégré leurs réponses. Au fil des pages, est ainsi dit ou montré ce que peut signifier être aveugle au quotidien : savoir demander de l'aide pour trouver son chemin, trébucher sur des obstacles non détectés à la canne, utiliser son ouïe ou son odorat pour se repérer mais aussi entendre des réflexions désagréables...

Se repérer

Apprendre à se repérer, c'est ce que fait Ichitarô. Il utilisera d'ailleurs cet argument pour se rapprocher de Chihaya :
p37 "Je viens juste d'emménager ici. Je suis en train de cartographier les environs dans ma tête. Alors avoir quelqu'un avec qui me promener, c'est le rêve!"
Il lui demandera ainsi de décrire le paysage immédiat :
pp37-38 "Dis... Qu'est-ce qu'il y a, autour de nous? (...) J'entends des piaillements. (...) Des oiseaux... Qu'est-ce qu'ils font? (...) Je sens qu'il y a un fast-food qui sert du poulet frit..."
S'en suivra ensuite une galerie de portraits croqués par Chihaya pour décrire à Ichitarô les passants croisés dans la rue.

Pour trouver son chemin, il faut aussi des explications précises. Mais elles ne le sont pas toujours assez :
p102 "Continuez 50 mètres par là, vous arriverez à un feu rouge..." ""Par là", c'est à gauche ou à droite?"

Il peut être surprenant pour des personnes voyantes de suivre, de se laisser guider par une personne aveugle. Chihaya perdra patience :
p104 "Si tu cherches ton chemin, t'as qu'à me demander au lieu d'aller voir n'importe qui!"
Ichitarô expliquera alors à Chihaya :
p105 "Désolé, Chihaya... C'est comme ça que j'ai appris à me repérer jusqu'à présent. Alors, s'il te plaît... Tu veux bien me laisser faire?"

Se repérer avec les oreilles, cela signifie aussi se passer de parapluie.
p106 "Je n'en veux pas. Ça me gêne pour distinguer les sons..."

Activités et rêves

Ichitarô est un maître de l'ayatori, jeu de ficelle, qu'il décrit comme un art de créer des volumes avec des fils.

Et comme tout un chacun, Ichitarô a des rêves. Et cela donne une scène fantastique de base-ball virtuel.

Nous suivons Ichitarô dans ses déplacements, notamment dans les transports en commun où la précision du dessin de Akira Sasô nous permettra de voir et savoir que les gares et les quais sont équipés de bandes podotactiles et de cheminements en relief.

Bandes podotactiles et cheminement en relief dans le métro de Nagoya

Pourtant, cela n'empêche pas les chutes.
p83 "Tous mes amis aveugles sont tombés au moins une fois sur les rails."

Nous suivons également Ichitarô dans ses activités quotidiennes. Outre donner un coup de main à sa tante et essayer "de trouver un moyen de (se) rendre utile à (son) niveau", Ichitarô se rend à la bibliothèque pour aveugles.

Au détour d'une image, nous verrons aussi comment Ichitarô lit l'heure grâce à sa montre dont le verre se lève laissant ainsi accès aux aiguilles.

Auggie lisant l'heure sur une montre en relief
Ici, montre portée par Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans la première saison de Covert Affairs

L'histoire et les personnages secondaires, comme la tante de Ichitarô ou le père de Chihaya, permettent d'élargir le cadre des deux personnages principaux et d'enrichir ainsi les propos. Nous n'échapperons pas ainsi aux idées reçues :
p93 "Il y voit que dalle, ce petit... Ça sert à rien de te faire belle pour lui..."

Nous faisons également la connaissance des amis aveugles de Ichitarô qui font partie du ciné-club. Oui, les aveugles vont aussi au cinéma, notamment grâce à l'audiodescription qui décrit décors, actions, ..., donnant ainsi accès aux spectateurs aveugles ou malvoyants aux informations visuelles.
Ce groupe d'amis permet, en outre, de présenter plusieurs personnages, chacun avec son caractère, son histoire, évitant ainsi la caricature.

Pour conclure

Si Nos yeux fermés vous ont donné l'envie de découvrir le manga, vous pourrez toujours lire la critique du Monde et voir sa sélection du printemps 2017.
Nos yeux fermés est une magnifique histoire, pleine de poésie, d'optimisme, mais ancrée dans la réalité. Dans une réalité japonaise, dans une réalité de la perception de la cécité, dans une réalité sociale...
Solidarité, sincérité et humanité constituent le coeur de cette belle histoire d'amour/amitié sans mièvrerie ni misérabilisme.
La lecture de Nos yeux fermés est chaudement recommandée. Pour les novices, elle permettra une découverte en douceur et du manga et de la société japonaise. Et si cette histoire est pleine d'optimisme, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. Encore une fois, nourrissons - nous de nos différences, acceptons de regarder les choses autrement.

dimanche 9 avril 2017

Cecite, poesie - Deux poemes de Lynn Manning

Aux États Unis, le mois d'avril est le mois de la poésie, #NationalPoetryMonth comme on peut trouver sur Twitter (pour mémoire, vous pouvez également nous suivre @VuesInterieure).

Logo du National Poetry Month (National et Month écrits en noir, Poetry en bleu)

Chicago est encore tout frais en mémoire dont ses incroyables expériences théâtrales et les mots de Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, résonnent encore : "j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les grandes histoires - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques."

Pour célébrer donc ce mois de la poésie, le blog Vues Intérieures a eu envie de présenter deux poèmes illustrant des aspects de la cécité de Lynn Manning, disparu le 3 août 2015, qui ont été publiés dans le International Journal of Inclusive Education, vol.13, no.7, November 2009 dont le titre était The Artful performance of Human Rights : Disability takes on Education, Culture and Politics (La performance artistique des Droits de l'homme : le Handicap s'empare de l'éducation, de la culture et de la politique).

Nous aurons sûrement l'occasion de reparler de Lynn Manning, devenu aveugle à vingt-trois ans après avoir été victime d'un tir dans un bar, qui était aussi, outre champion de judo et médaillé paralympique, comédien et auteur de théâtre. Et qui avait décidé, en 1996, de fonder la Watts Village Theatre Compagny dans le quartier de Watts à Los Angeles. Ce nom vous évoque peut-être quelque chose. Ce quartier, pauvre, situé dans le South Central Los Angeles, historiquement habité majoritairement par des afro-américains, ou africains-américains comme on dit souvent aujourd'hui, a été le théâtre d'affrontements violents, d'émeutes raciales, en 1965 et 1992.

Portrait de Lynn Manning - photo de Christopher Voelker
Lynn Manning - photo de Christopher Voelker

Les traductions proposées sont, comme d'habitude, maison. Si la structure et la ponctuation du poème ont été respectées, ne cherchez pas les rimes, les vers... Ce que Lynn Manning y raconte est fort. Sensualité et Sensorialité dans In the Absence of Light (En l'Absence de Lumière), dure réalité d'un homme noir aveugle dans The Magic Wand (la Baguette magique). Et nous restons ouverts à toute proposition de traduction plus inspirée.

Ces deux poèmes sont extraits de Weights, pièce de théâtre autobiographique dont on peut lire une analyse (en anglais) dans la revue Disability Studies Quaterly vol.24, n°2 (2004). Cette pièce a été jouée à travers les États-Unis (à partir de 2001) mais aussi au Royaume Uni, comme à Londres ou à Edimbourg en 2007 et 2008.
Vous trouverez d'abord le poème original, et, dessous, une tentative de traduction...

In the Absence of Light

What the fingers know
The tongue knows best :
Of lips and cheeks and nose and brow.
It bears little resemblance to where the eyes lie.
Light and shadow,
Color and contrast
Fall away in the absence of light,
Give way to tactile terms :
Firm, round, full,
Silken, moist, muscular.
What the tongue knows
It conceals from the teeth :
Salty, tangy, waxen, warm.
What of the teeth discover
Of nipples and neck,
Inner thighs and baby toes,
Back of knees and ear lobes,
They savor as for the first time,
For this is the first time,
Seeing you this way,
The first time seeing you at all,
Curved and convex,
Quick and hard,
Slow and trembling,
Pleading and demanding,
Vulgar and ethereal,
Drowning my senses,
Consuming my soul.
In the absence of light,
I love myself in you.

En l'Absence de Lumière

Ce que savent les doigts
La langue le sait encore mieux :
Des lèvres et des joues et du nez et du front.
Cela ressemble peu à ce que voient les yeux.
Lumière et ombre,
Couleur et contraste
Disparaissent en l'absence de lumière,
Laissent la place à des termes tactiles :
Ferme, rond, plein,
Soyeux, moite, musclé.
Ce que la langue sait
C'est en cachette des dents :
Salé, acidulé, cireux, chaud.
Ce que les dents découvrent
Des tétons et du cou,
De l'intérieur des cuisses et des orteils de bébé,
De l'arrière des genoux et des lobes d'oreilles
Elles savourent comme si c'était la première fois,
Car c'est la première fois,
Te voir de cette façon,
Te voir la première fois tout court,
Galbée et cambrée,
Prompte et acharnée
Lente et tremblante,
Implorant et exigeant,
Triviale et éthérée,
Noyant mes sens,
Consumant mon âme.
En l'absence de lumière,
Je m'aime
En toi.

The Magic Wand

Quick-change artist extraordinaire,
I whip out my folded cane
And change from Black Man to "blind man"
With a flick in my wrist.
It is a profound metamorphosis -
From God-gifted wizard of round ball
Dominating backboards across America
To God-gifted idiot savant
Pounding out chart busters on a cocked-eyed whim;
From sociopathic gangbanger with death for eyes
To all-seeing soul with saintly spirit;
From rape deranged misogynist
To poor motherless child;
From welfare rich pimp
To disability rich gimp;
And from White Man's burden
To every man's burden.
It is always a profound metamorphosis -
Whether from cursed by man to cursed by God,
Or from scripture condemned to God ordained.
My final form is never of my choosing;
I only view the wand; you are the magician.

La baguette magique

Extraordinaire transformiste,
Je déplie ma canne
Et passe d'un Homme Noir à un "homme aveugle"
D'un simple mouvement de mon poignet.
C'est une profonde métamorphose -
Du génie du ballon rond doté d'un don divin
Dominant les panneaux de basket à travers l'Amérique
A l'idiot savant doté d'un don divin
Bousculant les best-sellers avec une fantaisie de bigleux
Du membre sociopathe d'un gang au regard vide
A une âme qui voit tout avec l'esprit saint.
D'un misogyne que le viol dérange
A un pauvre orphelin sans mère
D'un maquereau qui profite de l'assistance sociale
A un boiteux qui profite du handicap;
Et du fardeau de l'Homme Blanc
A celui de tout un chacun.
C'est toujours une profonde métamorphose -
Mais maudit par l'homme ou par Dieu,
Condamné par un texte sacré ou ordonné par Dieu.
Ma forme finale n'est jamais de mon choix;
Je vois seulement la baguette; tu es le magicien.

Sensorialité, préjugés et stéréotypes

Si En l'Absence de Lumière raconte la première relation sexuelle post cécité, mettant ainsi en valeur tous les autres sens que la vue pour vivre pleinement ce moment, La Baguette magique nous rappelle à nous, Blancs (et autres hommes), comment les préjugés sociétaux enferment les gens dans des stéréotypes.
En devenant aveugle, Lynn Manning passe donc d'un statut d'homme noir(☆) à celui d'un aveugle. Dans les deux cas, celui de quelqu'un en marge de la société, sans avoir rien demandé ni même exprimé quelque chose.

(☆) Pour en savoir plus sur ce "statut d'homme noir" aux États-Unis, on pourra, entre autres, lire les écrits de Ta-Nehisi Coates : Le Grand Combat et Une Colère Noire.
Voici des liens vers quelques critiques :
- Le Grand Combat sur RFI
- Le Grand Combat dans le Temps, journal suisse
- 'Une Colère Noire'' dans Télérama
- Une Colère Noire dans Libération, article qui permet aussi de se remettre dans le contexte américain des violences policières et qui fait écho aussi aux propos de Michael Patrick Thornton (notamment à propos des Raisins de la Colère).

jeudi 30 mars 2017

The Gift Theatre - compagnie et theatre de Chicago

Il y a longtemps que nous avions envie de vous parler du Gift Theatre de Chicago. Gift, comme cadeau, comme don. C'est vraiment de cela dont il est question ici...

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
Nouveau logo du Gift, reprenant toujours une main ouverte tendue

Devise du Gift : Great stories onstage with honesty and simplicity (des histoires intéressantes sur scène avec honnêteté et simplicité)

Il y a longtemps (à l'échelle du blog) que les pièces présentées au ou par le Gift résonnent en nous. Aujourd'hui, nous avons eu l'opportunité de découvrir le lieu physique (voir Chicago - Théâtres et Accessibilité) de ce théâtre de poche (par la taille) plein d'ambition, d'échanger de vive voix (et avec bonheur) avec Jay Worthington et de discuter, via email, avec son co-fondateur et directeur artistique Michael Patrick Thornton des quinze premières années d'existence de ce théâtre hors du commun ainsi que de son futur.

Les origines

Il nous semblait important de demander à Michael Patrick Thornton (MPT), avec sa double casquette de co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, de retracer les événements qui lui semblaient essentiels dans la construction et la vie de la troupe mais aussi du lieu.
MPT : "Pour retracer les moments importants du Gift, il faut commencer au tout début car nous voulions d'abord monter une troupe. Au tout départ, il n'était même pas question de monter des pièces. L'idée originale était de simplement former une troupe et de s'entraîner ensemble parce que j'étais très inspiré par le travail de Jerzy Grotowski (ndlr: père du théâtre pauvre) auquel j'ai été formé à l'Université d'Iowa. Créer une compagnie avec un esprit d'équipe était central et fondateur. Je pense aussi qu'en tant que jeune compagnie nous avons expérimenté, comme beaucoup de théâtres naissant, le fait de louer des espaces de théâtre quand ils étaient disponibles et penser alors aux pièces que nous pourrions jouer dans ces espaces, et nous dire que ce n'était pas la bonne façon de produire des pièces de théâtre.
Alors que c'était une compagnie itinérante, nous avons senti que cela ne correspondait pas à ce qu'était ou voulait être le Gift. Alors, après avoir fonctionné comme cela pendant quatre ans, William Nedved, co-fondateur, et moi-même, nous sommes assis autour de la table de cuisine chez mes parents et avons décidé de mettre la compagnie en veille tant que nous n'aurions pas notre propre espace.
L'aménagement dans notre storefront en 2004 est un moment très important parce que cela a donné une légitimité institutionnelle. A partir de ce moment, il fallait payer le loyer et les factures et la compagnie qui produisait alors des pièces quand des lieux étaient disponibles, est vite devenue celle qui jouait des pièces quand nous le souhaitions.
Après avoir acquis notre propre espace, l'élément majeur a été de rejoindre l' "Actors Equity Association" qui est, aux États-Unis, le syndicat professionnel des acteurs et des régisseurs. Cela a engendré un niveau étourdissant de sérieux institutionnel pour le Gift car cela signifiait que nous payions une assurance santé aux membres de notre troupe ainsi qu'une retraite. Si notre idée était d'être dans une troupe et de prendre soin les uns des autres, alors il fallait le faire de manière aussi concrète que métaphorique.
Quand je suis tombé malade en 2003 (ndlr: Michael Patrick Thornton a subi, coup sur coup, à vingt-quatre ans, deux attaques de la moelle épinière qui l'ont laissé partiellement paralysé, après une lutte acharnée pour réapprendre à parler, à regagner une certaine mobilité), mon assurance de l ' Actors Equity a été un don du ciel, alors pourquoi n'aurais-je pas souhaité que mes plus chers collaborateurs dans le théâtre que j'avais co-fondé, aient les mêmes assurance et opportunités?
Je pense aussi que le lancement de notre programme éducatif pour les jeunes adultes que nous avons appelé GiftED montrera, dans quelques années, qu'il a été un élément important tout comme notre nouveau programme 4802 qui sera assez révolutionnaire autant pour faire du Gift l'un des endroits les plus excitants du monde pour expérimenter de nouvelles pièces qu'un lieu pour les nourrir, les enrichir.
Pour finir, notre festival TEN composé de pièces d'une durée de dix minutes, est aussi un moment important parce qu'il nous oblige, en débutant chaque saison, à retourner à l'esprit originel du Gift, bien avant qu'il ne soit question de budget ou d'expansion, quand il s'agissait simplement de personnes réunies dans une pièce qui aimaient travailler ensemble, qui s'aimaient et qui voulaient dire quelque chose."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
Festival TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Pour en savoir un peu plus sur TEN, lire cet article du Chicago Suntimes ou celui de Perform Ink pour un aperçu du contenu de la dernière édition de janvier 2017.

Le lieu

Situé au nord-ouest de Chicago, à Jefferson Park, le Gift Theatre a été sciemment et volontairement installé dans un quartier peu pourvu en structures culturelles. Chacun des co-fondateurs, Michael Patrick Thornton et William Nedved avaient grandi dans des quartiers similaires, nord-ouest de Chicago pour le premier et nord-ouest de l'Iowa pour le second, et souhaitaient créer un lieu en connection avec le voisinage.
Les photos ci-dessous ont été prises en février 2017. Les vitrines extérieures célèbrent le quinzième anniversaire du Gift, qui a eu lieu l'an dernier. La photo intérieure illustre le décor de la pièce actuellement jouée au Gift, Unseen (dossier de presse en annexe), dont l'histoire se passe essentiellement dans un appartement stambouliote.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

Théâtre de quarante places, le Gift est un Storefront theatre comme une cinquantaine d'autres théâtres à Chicago. Si l'on en croit Jay Worthington (et nous sommes prêts à croire tout ce qu'il dit!), c'est le plus petit et le meilleur storefront theatre de Chicago.
Lorsque nous sommes allés au Gift, la pièce présentée était Unseen et le public était installé sur le côté gauche en entrant dans la salle, les quarante sièges étant disposés en deux rangées. Pour d'autres pièces, comme Good for Otto, le public est installé de chaque côté de la salle ainsi que le décrit l'article du New York Times (en anglais) qui nous apprend, par ailleurs, qu'avant d'être un théâtre, cet espace était un magasin de chaussures.

La troupe du Gift

La dernière recrue de la compagnie (absente du trombinoscope ci-dessous), arrivée courant février 2017, est une figure du théâtre américain depuis le début des années 1970, un auteur de pièces de théâtre, David Rabe, auteur notamment de Good for Otto dont la première a eu lieu au Gift Theatre en 2015 (lire la critique, en anglais, parue dans le Chicago Tribune). Ce qui porte à trente-deux les membres de cette compagnie composée de comédiens, metteurs en scène, dramaturges...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

Nous avons demandé à Michael Patrick Thornton, à la fois comme co-fondateur et directeur artistique, ce qui a fait de la troupe du Gift ce qu'elle est aujourd'hui.
Plus que des pièces produites, il parle de moments qui ont vraiment illustré ce que signifiait être une troupe.
MPT: "Quand on parle du Gift, on parle d'un niveau de courage émotionnel et de vulnérabilité qui semble presque surhumain. Nous avons des membres de la troupe qui sont montés sur scène le soir du jour même où ils avaient enterré leurs parents. Nous avons des membres de la troupe qui ont appris des nouvelles dramatiques concernant la santé de leurs parents juste avant d'entrer sur scène. Nous avons des membres de la troupe qui jouaient dans une pièce qui durait trois heures alors qu'ils combattaient un cancer douloureux. Nous avons un membre de la troupe qui se déplace sur scène avec la grâce d'un danseur et qui est légalement aveugle (ndlr: Jay Worthington!) - chaque entrée sur scène est pour lui un acte de foi. Nous avons des membres de la troupe qui, sous le vernis protecteur du dialogue et du personnage, ont partagé les parties les plus sacrées et intimes de leur coeur avec ces nobles étrangers assis dans le noir - le public - dans l'espoir que, peut-être, en partageant cette pièce ensemble, nous pourrions guérir ensemble."
Pour conclure, il explique que la troupe s'est construite autour de l'amour, d'un esprit pionnier et d'un courage émotionnel qui constituent aujourd'hui des fondations à toute épreuve.

Retour sur "Richard III" et "Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)

Pour fêter sa quinzième saison, le Gift Theatre a présenté un Richard III et un Raisins de la Colère inédits à plus d'un titre. Retour sur ces deux pièces qui en disent long sur le travail du Gift...

Richard III
Nous avons vu plusieurs adaptations de Richard III très récemment mais aucune comme celle présentée par le Gift. Michael Patrick Thornton, qui incarnait ce personnage, a utilisé un exosquelette sur scène.
Interrogé sur l'usage de cet outil dans la dramaturgie, Michael Patrick Thornton a d'abord rappelé qu'il existait actuellement sur la scène théâtrale chicagoane un échange fantastique, fort et vital autour de l'inclusion et la diversité et que cette version de Richard III était une façon de corriger la longue histoire de cette pièce jouée par des acteurs valides.
MPT: "L'Institut de Réadaptation de Chicago, notre mécène, nous a fourni l'équipement et l'entraînement pour montrer ce à quoi pourrait ressembler le handicap dans un futur très proche mais aussi pour illustrer que la plus grande faiblesse de Richard, c'est de croire que lorsqu'il se déplacera comme les autres, alors ceux-ci le percevront différemment, le respecteront et l'aimeront."
Pour voir la préparation physique de Michael Patrick Thornton, l'usage de l'exosquelette à des fins de mise en scène pour illustrer le caractère de Richard III, voir la vidéo et lire l'article paru dans le Daily Herald (en anglais) qui sont très éclairants.
Richard III a été joué au Garage du Steppenwolf. A lire, en anglais, une critique de la pièce parue également au Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
De gauche à droite, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)
Classique de John Steinbeck et de la littérature américaine, classique aussi du cinéma dans la version de John Ford avec Henri Fonda, la version présentée au Gift Theatre, dans l'adaptation de Frank Galati (jouée initialement au Steppenwolf en 1988), est également inédite dans la mise en scène d'Erica Weiss qui choisit une famille mixte dont l'oncle John est aveugle. Mais cela n'est pas le fruit du hasard.
Interrogé à ce sujet, Michael Patrick Thornton dit que lorsqu'il a relu les Raisins de la Colère, plus d'un an avant l'annonce de la saison, cela lui semblait si opportun.
MPT: "J'avais dans ma tête l'image d'un Raisins de la Colère différent de tout ce que nous avions vu jusqu'à présent avec un respect pour la diversité. Et le dialogue des années 40 autour de la lutte de nos frères et soeurs les plus pauvres, et leurs affrontements avec les autorités semblait oh combien pertinent en tant que citoyen de Chicago. Mais, tout comme l'usage de l'exosquelette dans Richard III, ces considérations doivent être soigneusement réfléchies surtout quand vous considérez que le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs. Alors la décision de programmer une production comme les Raisins de la Colère devait s'appuyer autant sur des préoccupations artistiques authentiques en lien avec la société américaine qu'avec la vie intérieure et les manques des personnages. Sinon, c'est juste caresser dans le sens du poil. Sinon, c'est juste du n'importe quoi. Alors on a fait des recherches et un auteur s'est penché sur la réalité des familles en Oklahoma dans le Dust Bowl et nous avons trouvé qu'il y avait de solides raisons historiques pour avoir une famille Joad telle que nous l'avons présentée."
Jay Worthington, qui interprétait le personnage de l'oncle John, dit aussi que, comme celui-ci est alcoolique et qu'il produit son propre alcool (de contrebande), il était tout à fait plausible qu'il soit devenu aveugle. Par ailleurs, il y avait aussi la volonté de la metteure en scène, Erica Weiss, de parler de tous les opprimés, et de montrer qu'une personne aveugle est capable de faire des choses (Jay Worthington, légalement aveugle dans la "vraie vie", avait les yeux clos pendant toute la durée de la pièce et se déplaçait ainsi, y compris pour escalader l'échelle et marcher sur la plateforme située à trois mètres du sol sans rambarde).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
Sur la photo ci-dessus, de gauche à droite, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo de Claire Demos)

Cette version des Raisins de la Colère a été plébiscitée par la presse. Voici quelques liens vers des articles en anglais:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Orientation et futur

Invité à jeter un oeil sur les quinze années passées et à imaginer le futur, Michael Patrick Thornton a une vision très claire.
MPT: "depuis seize ans, le Gift s'est attaché à raconter des histoires intéressantes avec honnêteté et simplicité et, alors que je me battrais jusqu'au bout pour défendre chacune des pièces que nous avons produites et les raisons pour lesquelles nous les avons produites, il s'avère que jusqu'à récemment, ces histoires ont été présentées d'une perspective par défaut, qui est le point de vue blanc. C'est un tort. Et j'en suis le responsable. J'avais tort. Et alors que nous continuerons à raconter des histoires intéressantes, j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les histoires "intéressantes " - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques.
Le Gift n'a pas envie de rester un Storefront Theatre éternellement. Nos buts sont de devenir la prochaine grande compagnie américaine et d'être l'un des meilleurs endroits de la planète pour de nouvelles pièces.
Les quinze premières années nous ont enseigné ce que le Gift est, n'est pas et - le plus important - devrait être.
Les quinze prochaines années se passeront à définir cela en pierre et en bois, en chair et en os, encre et papier, corps et sang."

Pour notre modeste part, nous continuerons à scruter le travail du Gift et des membres de sa troupe. Avec l'espoir et l'envie de retourner les voir. Voir Jay Worthington et Michael Patrick Thornton sur scène ou dans un rôle de metteur en scène. Voir comment un "petit" théâtre se fait une place parmi les grands à coup de talents, de choix artistiques assumés et réfléchis et d'humanité...

dimanche 19 mars 2017

Milo le petit veau - Mes Mains en Or

Pour fêter l'arrivée du printemps, rien de mieux que courir dans l'herbe verte et grasse des pâturages.
C'est un peu ce que nous offre la dernière parution de Mes Mains en Or, Milo le petit veau où les plus jeunes, pas encore forcément lecteurs, partiront à la découverte des animaux de la ferme. Cette histoire, de Pauline Dufour, illustrée par Romane Laurière, nous emmène au coeur de la ferme et de ses habitants à poils ou à plumes.

Couverture de Milo le petit veau - Mes Mains en Or 2017

Quatrième de couverture

Alors que tout était calme à la ferme, voilà que Milo le petit veau disparaît...
Mila sa maman part aussitôt à sa recherche.

Mes Mains en Or

Mais avant de partir à la recherche de Milo, parlons un peu de Mes Mains en Or.
Association créée par Caroline Chabaud Morin en 2010, Mes Mains en Or crée des livres tactiles, braille, gros caractères, et très souvent audio, accessibles aux enfants aveugles et malvoyants, qui permettent aussi le partage d'histoires entre enfants déficients visuels et parents voyants, entre parents déficients visuels et enfants voyants, entre enfants et parents déficients visuels. Prenez toutes les combinaisons possibles, les ouvrages de Mes Mains en Or sont accessibles à tous. Et comme ils sont beaux, tous les enfants en veulent un!

Mes Mains en Or est une maison d'édition associative. Ses livres existent en partie grâce aux bénévoles qui découpent, collent, assemblent, cousent, tricotent pour donner vie à ces histoires, originales ou adaptées pour que les enfants déficients visuels aient aussi droit à de jolis livres.

Vues Intérieures a déjà présenté un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or que vous trouverez avec les tags "Mes Mains en Or", "livre tactile". Ouvrages pour les tout petits ou pour des enfants déjà lecteurs, ils ont toujours une dimension ludique et pédagogique. Et sont toujours pertinents sur la dimension tactile. Ici, la découverte passe par le toucher. Comment savoir qu'un canard n'a pas de crête alors que le coq en a une? A quoi ressemble une vache? Une chèvre?

Milo et les animaux de la ferme

Une nuit, Milo n'arrive pas à s'endormir et décide de partir découvrir le pré. Le lendemain matin, Mila, sa maman, part à sa recherche.
Et là, débute la découverte des animaux qui peuplent la ferme.
L'utilisation de matériaux très doux va permettre une exploration tactile idéale.

Détail de la vache Mila - Mes Mains en Or Détail du canard - Mes Mains en Or







On pourra ainsi découvrir la silhouette de la vache, de son veau, le canard et la poule avec leurs plumes, le cheval, le mouton au pelage tout chaud et frisé ou encore la chèvre.

Qui a-t-il de similaire entre une vache et une chèvre? Des cornes mais aussi des pis!

Et, à la fin de l'ouvrage, une jolie surprise pour les petits explorateurs partis à la recherche de Milo. Un élément à détacher du livre et à utiliser pour se déguiser, faire "comme si", ou s'inventer d'autres histoires!

Accessibilité

Milo le petit veau est, comme toujours chez Mes Mains en Or, en braille intégral et en gros caractères. Il est aussi livré avec une version audio qui permet, en plus, d'entendre le son des différents animaux.

Milo le petit veau - braille, gros caractères et CD audio

Le braille est écrit en recto pour être plus facile à lire. La police utilisée pour l'écriture en gros caractères est sans sérif, plus lisible par les personnes malvoyantes.

Pour ceux, celles qui voudraient s'y mettre, voici une occasion d'apprendre le braille. Partager une histoire en apprenant un alphabet qui permet, aujourd'hui encore, aux aveugles du monde entier d'accéder à la lecture, la connaissance, la culture, c'est transmettre et/ou s'offrir un magnifique outil pour l'avenir.

Milo le petit veau s'adresse aux plus jeunes. Éveiller la curiosité, donner des pistes pour avoir envie d'en découvrir plus, voilà entre autre à quoi s'attellent les ouvrages de Mes Mains en Or.

dimanche 12 mars 2017

Chicago - Theatres et Accessibilite

Nos pas nous ont récemment emmenés à Chicago, surnommée aussi "Windy City" (cité venteuse), située sur les bords du lac Michigan, dans l'état d'Illinois aux États-Unis.

Enseigne illuminée du Chicago Theatre - Chicago

Si Chicago est connue pour ses gratte-ciel, Al Capone, ou son blues, elle est aussi très réputée pour sa scène théâtrale, également capitale de l'improvisation, avec, par exemple, le théâtre Second City qui a vu débuter Dan Akroyd, Bill Murray ou Alan Arkin, pour n'en citer que quelques uns. En théâtre contemporain, elle fait jeu égal avec New York. Et c'est sur cette spécialité là que nous allons nous concentrer.
Non pour nous improviser critiques de théâtre (c'est vrai, nous l'avons déjà fait une fois pour l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de Libres sont les papillons), mais pour regarder de plus près ce que proposent les théâtres en matière d'accessibilité physique et culturelle.

Chicago compte autour de deux-cent troupes de théâtre. Et l'autre spécificité de Chicago, en matière théâtrale, c'est ce qu'on appelle les Storefront Theatres. Il s'agit de petits théâtres qui s'installent dans des espaces situés en rez-de-chaussée d'immeubles, qui auraient pu être des commerces ou des bureaux. Selon Jay Worthington, membre de la troupe du magnifique Gift Theatre, l'un de ces Storefront Theatres, avec qui nous avons eu le grand bonheur de discuter, ils seraient une cinquantaine.

Devanture du Gift Theatre - Chicago
Ci-dessus, devanture du Gift Theatre avec sa vitrine aux couleurs de la quinzième saison

Accessibilité culturelle

Notre séjour chicagoan nous a permis de "tester" plusieurs théâtres, de tailles différentes, et d'être étonnés de voir tout ce qui existait, était proposé, pour rendre le théâtre accessible à tous, accessibilité des lieux mais aussi des contenus.

Capture d'écran du Goodman Theatre pour la page accessibilité
Exemple ci-dessus : page consacrée à l'accessibilité sur le site du Goodman Theatre qui nous renvoie ensuite sur différents dispositifs adaptés aux spectateurs malvoyants ou aveugles, aux représentations en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine) ou avec du sous-titrage, ou encore à l'accessibilité physique des lieux

Nous avons déjà évoqué ici l'existence de l'ADA (Americans with Disabilities Act) qui date de 1990 qui interdit les discriminations liées au handicap. Les théâtres que nous avons visités sont des constructions récentes, et donc physiquement accessibles (entrées de plain-pied et présence d'ascenseurs). Quant au Gift Theatre, installé dans un bâtiment plus ancien, il est de plain-pied avec le trottoir, et malgré sa superficie restreinte, est équipé de toilettes accessibles. A propos de toilettes, présence remarquée et saluée de toilettes non genrées. Rassurez-vous, pour ceux, celles, que ça mettrait mal à l'aise, les théâtres qui pratiquent cela (nous l'avons vu au Goodman Theatre et au Steppenwolf) ont gardé aussi des toilettes pour les hommes et des toilettes pour les femmes. Lors de notre séjour chicagoan, nous avons aussi rencontré plusieurs "family rooms" à disposition dans les sanitaires.

Ceci étant dit, revenons à la partie "accès au contenu". Aller au théâtre pour se faire raconter une histoire, apprécier la performance des acteurs, apprécier une mise en scène nécessite parfois des "petits" arrangements qui facilitent grandement la "dégustation" de ce moment unique.
Et cela commence avec l'achat du billet.
Ayant réservé nos places avant de partir, nous l'avons fait en ligne et avons été surpris (et ravis!) de constater qu'il était souvent possible de choisir sa place en fonction de ses besoins particuliers (évidemment, dans la limite des places disponibles).

Site du [Steppenwolf
Exemple ci-dessus du site du Steppenwolf : Infos pratiques et multiples façons de réserver ses places pour assister à une séance offrant des dispositifs accessibles, telle une séance en audiodescription ou avec interprète en ASL.

Au Chicago Shakespeare Theatre, il y a aussi la possibilité de payer un billet pour deux pour les gens qui souhaitent être accompagnés (sur justificatif), pratique que nous avions déjà évoquée dans le billet consacré à l'accessibilité du Festival de Glastonbury.
Concernant les dispositifs facilitant l'accessibilité des spectateurs aveugles ou malvoyants, on trouve aussi des informations sur les endroits où les chiens-guides pourront se dégourdir les pattes avant ou après la représentation. C'est un détail mais en accessibilité, c'est le détail qui compte.

Le jour J, il y a des programmes en gros caractères et en braille disponibles à l'accueil, comme, ci-dessous, au Goodman Theatre, avec cette version en braille abrégé pour Oncle Vanya, adapté par Annie Baker. Certes, pas question de le ramener chez soi, mais cela permet de connaître la distribution, l'équipe technique, bref, tout ce que l'on trouve habituellement dans un programme.

Détail de la couverture du programme d'Uncle Vanya en braille

Au Gift Theatre, plus modeste en taille et en moyens, rien d'écrit sur le site mais une équipe à l'écoute qui se met à votre portée pour vous permettre là aussi de profiter au mieux de votre expérience théâtrale. Et dans un théâtre de quarante places, dont la largeur de la pièce doit frôler les six mètres, c'est une expérience unique et fantastique. Avant le début de la représentation, nous avons pu discuter avec les actrices : contexte, histoire, décors, personnages, costumes, accents, voix... Autant de précieuses informations permettant de suivre le déroulé de l'histoire, surtout quand chaque actrice interprète plusieurs personnages et que le décor nous transporte de l'intérieur d'un appartement à plusieurs lieux extérieurs, en temps présent et en flashbacks.

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017
Ci-dessus, salle du Gift Theatre avec les décors d'"Unseen", février 2017

Un mot sur les pièces et la distribution

Allez, avouez, nous vous avons mis l'eau à la bouche. Alors en voici un peu plus sur les pièces (re)découvertes à Chicago.
Nos expériences théâtrales à Chicago ont été vraiment intéressantes. Elles nous ont permis de rentrer dans des théâtres nationalement très réputés, tels le Goodman Theatre et le Steppenwolf. Nous aurions bien ajouté le Lookingglass Theatre à la liste mais il n'y avait pas de pièces en cours lors de notre séjour.

Programmes des pièces de théâtre vues à Chicago

Nous avons eu l'occasion de visiter le Chicago Shakespeare Theatre pour voir une version, certes abrégée, mais pétillante et dynamique de Romeo & Juliet, où Marti Lyons, par ailleurs membre de la troupe du Gift Theatre, a décidé d'avoir une distribution où deux rôles habituellement masculins sont tenus par des jeunes femmes, où Juliet et sa mère sont jouées par des actrices noires. Voici le visage de la diversité... devant un public de jeunes collégiens. Et cela fait sacrément du bien de voir les choses bouger!
Distribution : Tim Decker, Brian Grey, Emma Ladji, Elizabeth Laidlaw, Andrea San Miguel, Lily Mojekwu, Sam Pearson, Cage Sebastian, Andrew L. Saenz, Nate Santana, Peter Sipla, Demetrios Troy, Karen Janes Woditsch
Résumé : À Vérone, en Italie, les familles Montaigu et Capulet sont depuis toujours divisées par la haine. Leurs enfants, Roméo et Juliette, tombent amoureux, mais les deux familles se portent une haine sans égale l'une envers l'autre, ce qui rendra l'amour de nos deux héros impossible et qui leur vaudra la vie.

Roméo discute avec Juliette, sur son balcon - Chicago Shakespeare Theatre
Romeo (Nate Santana) et Juliette (Emma Ladji), photo Liz Lauren

Au Steppenwolf, c'est une pièce de Young Jean Lee, qui signe aussi la mise en scène, Straight White Men, soit "Hommes blancs hétéro(sexuel)s, que nous avons vue.
Distribution : Alan Wilder, membre de la troupe du Steppenwolf, Madison Dirks, Ryan Hallahan, Elliott Jenetopulos, Syd Germaine, Brian Slaten.
Résumé : " A l'approche des fêtes de Noël, Ed, veuf, rassemble ses trois grands fils dans la maison familiale. On fait des jeux. On commande de la nourriture chinoise, et les farces entre frères et les échanges verbaux les distraient d'une issue qui menace de gâcher les festivités : quand l'identité personnelle est essentielle et que le privilège est un problème, que font alors les hommes blancs hétérosexuels?"

Straight White Men, production du Steppenwolf
Ed (Alan Wilder), à gauche, avec ses fils, Jake (Madison Dirks), Drew (Ryan Hallahan) et Matt (Brian Slaten)

Au Goodman Theatre, c'est une version adaptée par Annie Baker de Oncle Vanya que nous avons pu voir. Elle souhaitait "créer une version qui sonne à nos oreilles contemporaines américaines de la même façon qu'elle sonnait aux oreilles russes durant les premières productions de la pièce". Mise en scène de Robert Falls.
Distribution : David Darlow, Kristen Bush, Caroline Neff, Marylin Dodds Frank, Tim Hopper, Marton Csokas, Larry Neumann Jr., Mary Ann Thebus, membre de la troupe du Gift, Alžan Pelesić, Olexiy Kryvych.
Résumé : Sonia et son oncle Vanya s’occupent depuis des années du domaine familial. Quand le père annonce sa décision de le vendre, les nœuds des relations humaines se dénouent au sein de la petite communauté qui y est réunie. 

Uncle Vanya, adapté par Annie Baker, mise en scène par Robert Falls
Photo de la production Uncle Vanya
David Darlow (Serbryakov), Kristen Bush (Yelena), Tim Hopper (Vanya), Marilyn Dodds Frank (Maria), Larry Neumann Jr. (Telegin), Caroline Neff (Sonya) and Mary Ann Thebus (Marina)

Au Gift, c'est la première mondiale d' Unseen de la dramaturge Mona Mansour que nous avons vue.
Distribution : Brittany Burch, Alexandra Main, toutes deux membres de la troupe, Ashley Agbay, artiste invitée, interprétant sept personnages féminins dans une mise en scène de Maureen Payne-Hahner, également membre de la troupe du Gift...
Résumé : "Mia, photographe de guerre, se réveille dans l'appartement stambouliote de son actuelle, ex, petite - amie après avoir été trouvée inconsciente sur le lieu d'un massacre qu'elle était en train de photographier. Mia ne se rappelle même pas avoir été là-bas, mais elle a envoyé des photos de l'endroit plusieurs heures avant d'avoir été trouvée. Les deux femmes font le point sur leur situation quand débarque de Californie la mère bien pensante de Mia, essayant d'aider à découvrir ce qui est arrivé à sa fille."

Unseen - Mia en train de photographier, portrait de face
Brittany Burch dans le rôle de Mia, appareil photo en main, prête à prendre une photo

Pour momentanément conclure

Revoir des classiques (Romeo & Juliet, Oncle Vanya) dépoussiérés mais respectés, découvrir de nouvelles pièces (Straight White Men, Unseen), regarder les Américains s'auto-observer ou les voir agir à l'étranger dans d'autres contextes culturels, a été une fantastique expérience.
Voir le bouillonnement de la scène théâtrale chicagoane a été une vraie révélation.
La rencontre avec l'équipe du Gift Theatre, possible grâce à John Gawlik, l'administrateur du théâtre, a été un moment formidable. Nous reparlerons de ce théâtre qui a fêté sa quinzième saison l'an dernier et dont la saison actuelle présente trois pièces écrites par des femmes.

Que cela ne nous empêche pas de penser au contexte actuel du pays. Et comptons sur ces artistes pour nous ouvrir les yeux et l'esprit...
Que ceux qui s'intéressent au théâtre (américain) aillent faire un tour sur le site de la revue American Theatre.

Et cela nous donne aussi forcément des envies de voir ces propositions accessibles se généraliser sur nos scènes, dans nos théâtres. Bien sûr, il existe aussi des choses chez nous. L'audiodescription s'est, sinon généralisée, développée dans nombre de théâtres. Nous avons aussi parlé ici des Souffleurs d'images qui offrent une alternative intéressante à l'audiodescription. Mais il faudrait peut-être faire des efforts sur la communication, en particulier quand cela concerne l'accessibilité. Nous l'avions déjà souligné dans notre billet consacré aux Eurockéennes.
Dans tous les cas, il s'agit de spectacles vivants qui offrent des moments inoubliables, intenses, porteurs de réflexion. Faisons en sorte qu'ils soient accessibles au plus grand nombre.

lundi 6 mars 2017

Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Premier roman jeunesse de Delphine Bertholon, paru initialement chez Je Bouquine en 2011 puis chez Rageot Éditeur en 2016, avec la couverture d'Aline Bureau, Ma vie en noir et blanc nous amène dans le journal intime d'Ana.
Récit à la première personne, il va nous faire découvrir, et partager, la vie en noir et blanc de cette adolescente de quatorze ans.

Couverture du livre Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Quatrième de couverture

J'ai un prénom palindrome, qui se lit dans les deux sens. A-N-A.
Je vois en noir et blanc, une maladie rare.
Je ne connais pas mon père.
Je veux comprendre pourquoi la vie m'a affublée de tout cela!
Je me sens une triple erreur de la nature.
Kylian, lui, pense le contraire. Et quand il m'a proposé d'aller avec lui à Paris rencontrer un célèbre photographe fasciné par le Noir et Blanc, je n'ai pas hésité...

Ana

Ana Massier, quatorze ans, vit avec sa mère, Lucie, son beau-père Thibault, et sa petite soeur, Zoé. Ils habitent dans un village situé dans le Beaujolais, Charnay. Elle est en troisième B à Villefranche sur Saône. Elle ne connaît pas son père et est achromate, elle voit donc en noir et blanc.
Sa meilleure amie s'appelle Mélie, et elle est amoureuse (secrètement) de Kylian.
Elle adore les films en noir et blanc... et écrit des romans pendant les cours...

Au fil des pages de ce roman, on va suivre Ana dans son quotidien. Elle nous parlera de ses difficultés, nous présentera ses astuces pour s'adapter au monde dans lequel elle vit, mais surtout, elle nous parlera de ses difficultés d'adolescente...
Et quand elle découvrira l'existence d'un photographe achromate, elle ira désespérément chercher ses origines.

Concrètement...

p.10 "(...) on a appris ma bizarrerie quand j'avais trois mois, parce que je ne supportais pas les lumières vives."
p.11 "Parce que oui, figurez-vous, je vois en noir et blanc. Je me coltine une très rare anomalie de la vision, une forme extrême de daltonisme appelée "achromatopsie" (...). Je suis donc "achromate", une sorte d'acrobate miro qui sautille dans un monde tout gris (...). Cette cochonnerie touche une personne sur trente - trois mille (...). Bien sûr, ça ne saute pas aux yeux. Comme dit notre médecin de famille, (...), j'ai une sorte de "handicap invisible". Invisible... si ce n'est que je porte des lunettes à verres fumés tous les jours de l'année (je ne supporte pas le soleil et je suis myope comme une taupe)."

p.22 "Kylian, c'est mon ténébreux à moi, celui d'Ana-la-vérité. D'autres diraient que c'est un "garçon de couleur", un black, mais à mes yeux, c'est juste un garçon en noir et blanc. Je veux dire, réellement en noir et blanc, le négatif d'une photographie, une sculpture de Giacometti vivante, avec des yeux surcontrastés, brillants comme des lames."

p.29 " Je considère le steak gris et les carottes grises et les petits pois gris dans l'assiette en porcelaine blanche."

p.31 "(...) Je suis toujours habillée en noir (...). Et je porte parfois de grands chapeaux à cause de ma photophobie (bien entendu, quand je me balade en ville, il y a toujours quelque imbécile pour me traiter de "starlette" à cause de ma capeline et de mes verres fumés)."

Ses difficultés

p.8 "Trop de couleurs mélangées, de cartes à colorier, trop de lacs bleus, de montagnes brunes et de vertes vallées, tant de choses évidentes auxquelles je ne comprends rien."
"Je m'en fiche, moi, de la Terre, à part les images satellites, retransmises en bichromie par des caméras de surveillance interplanétaire. Si je suis dans la lune, c'est parce qu'elle est blanche avec des reliefs gris et que je peux la voir aussi bien que tout le monde."

Ses trucs et astuces

p.20 "(...) si je ne vois qu'en noir et blanc, j'ai de bonnes oreilles et un odorat de compétition. Mélie est très forte pour les descriptions: elle me transforme toujours les couleurs en matières, en objets, en odeurs, pour que je vois bien ce qu'elle veut dire."

p.25 "Mon stylo rouge, je le reconnais parce qu'il a une forme de fusée, carrossée comme un cockpit d'avion. Je suis un peu jalouse du bille multicouleurs de Mélie, gros comme un cigare, mais je sais bien que ce n'est pas pour moi. Trop technologique."

p.30 "Mais notre ciné-club personnel, c'est le moment où je l'aime le plus, surtout quand on regarde des films en noir et blanc. Parce qu'elle voit la même chose que moi, au même moment que moi. C'est reposant, de moins sentir que je suis différente."

Les lumières de la ville - Charlie Chaplin - Charlot et la fleuriste aveugle
En clin d'oeil, photo tirée du film "Les lumières de la ville" de Charlie Chaplin où Charlot discute avec la fleuriste aveugle

Thomas Viatelli

C'est le nom de ce photographe célèbre pour ses photos en noir et blanc, achromate, et originaire de Lyon.

p.91 "Je ne sais pas si c'est le fait de savoir qu'elles sont réellement en noir et blanc, mais j'ai un choc esthétique. Des paysages d'océan surcontrastés, des phares dans la tempête, des éclairs blancs dans des ciels noirs, l'écume au faîte des vagues - on croirait presque sentir le souffle du vent et l'odeur des varechs."

p.104 "D'après lui, nous n'avons pas un handicap, mais un don. Nous avons la possibilité de voir le monde différemment des autres et personne, jamais, ne pourra nous enlever cette chance."
"Tu sais, Ana, ce n'est pas la couleur qui importe. C'est la lumière."

Achromatopsie

On a rarement l'occasion de se glisser dans la peau d'un personnage malvoyant (la vision d'une personne achromate est estimée entre 1 et 2 dixièmes). D'abord parce qu'il y en a peu dans la littérature, faisons mention ici du formidable Fort comme Ulysse où nous faisions connaissance avec Elliott, atteint d'une rétinite pigmentaire et en train de perdre sérieusement la vue, ensuite parce qu'il y a mille et une façons d'être malvoyant. En dehors des pathologies diverses et variées, chaque personne s'adapte différemment, vit sa situation de façon unique. Et il n'est pas toujours facile d'expliquer aux autres comment on voit par rapport à une vision "normale" quand on a toujours vu de cette façon. On pourra relire les propos de Jay Worthington ou comprendre pourquoi Bruce Horak s'est mis à peindre.
Il est amusant de voir aussi comment, parfois, plusieurs faisceaux vont dans la même direction. Ma vie en noir et blanc illustre ce que signifie, pour Ana, d'être achromate. Au quotidien, dans sa relation aux autres, dans le regard qu'elle porte sur elle-même. On peut se demander, cependant, si une personne ayant une déficience visuelle, par exemple, se pose tous les jours la question de ce "décalage" qu'elle a par rapport au reste de la société. Mais, revenons à nos faisceaux...

Alors que ce roman venait de m'être suggéré, voici un article sur une exposition d'une jeune photographe, Sanne de Wilde, qui s'est inspirée des habitants d'une île de Micronésie, Pingelap, où plus de dix pour cent de la population est atteinte d'achromatopsie. Oliver Sacks s'était déjà intéressé à cette île en publiant en 1996 "l'île en noir et blanc".

Pour en savoir plus sur l'achromatopsie, voici le lien vers l'association une vie en noir et blanc.
Ou vers cet article paru dans Libération en 2004, un destin en noir et blanc qui nous amène à Pingelap, là où l'achromatopsie est endémique, et pourtant stigmatisante...

On pourra aussi lire le portrait de Ken Kase (en anglais), artiste achromate. Ou se plonger dans le documentaire racontant le voyage d'Oliver Sacks dans cette île en noir et blanc (en anglais) : Island of the colorblind.

Pour conclure

Premier essai réussi en littérature jeunesse pour Delphine Bertholon qui brosse un joli portrait d'une adolescente qui s'identifie comme une triple erreur de la nature. Belle opportunité aussi de comprendre ce qu'est l'achromatopsie, ce qu'elle peut signifier au quotidien, comme manger une nourriture grise ou se recevoir des réflexions par ceux qui ne savent pas qu'elle est photophobe et doit donc protéger ses yeux de la lumière. Oui, il peut être nécessaire de porter des lunettes de soleil même quand il pleut... Cela ne dépend pas de la couleur du ciel mais du niveau de luminosité.

Cela fait aussi un beau tremplin pour en savoir plus sur cette "anomalie" de la vision en allant chercher les écrits d'Oliver Sacks ou les témoignages d'artistes ou de personnes achromates.

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