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lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile présentés qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le sceau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

vendredi 2 juin 2017

Oeil de Nuage - Ricardo Gomez

Livre de Ricardo Gomez, publié originellement en 2006 sous le titre Ojo de Nube, Oeil de Nuage a été publié en français, traduit par Faustina Fiore, aux Éditions du Seuil en 2007 dans la collection Seuil Jeunesse. Il est recommandé pour les lecteurs à partir de dix ans.

Couverture du livre Oeil de Nuage - Debout sur un rocher, il est suivi par des chevaux

Nous suivrons Oeil de Nuage de sa naissance jusqu'à ses dix ans. Nous le verrons grandir dans une société traditionnelle où il était toléré, voire encouragé d'abandonner les "faibles" pour des raisons de survie de toute la tribu. Néanmoins, élevé au sein de sa famille et avec l'amour de sa mère qui lui décrit tout ce qu'il ne peut pas voir, Oeil de Nuage nous fait partager sa façon de percevoir le monde et de l'appréhender. Et cette façon qu'il a de se déplacer tous les sens aux aguets nous a donné envie de partager avec vous ce qu'il peut en être dans notre vie d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, pour les personnes aveugles ou malvoyantes éprises de liberté et d'envie de courir de façon autonome.
En partant de cette histoire d'un jeune amérindien aveugle à l'époque de la conquête de l'ouest, nous traverserons donc le temps pour dériver vers les coureurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui.

Quatrième de couverture

Oeil de Nuage est né robuste, mais aveugle. Élevé amoureusement par sa mère qui a refusé de l'abandonner, il a aujourd'hui dix ans. Il ne peut ni faire la cueillette ni suivre un animal à la trace, mais il est capable de prédire le temps qu'il fera, de deviner où se trouve le troupeau de bisons le plus proche, et même de lire le destin de ceux qui l'entourent...
Arrivent alors des hommes étrangement vêtus, pâles et barbus, violents et cruels. La tribu d'Oeil de Nuage se sent vite menacée. Pour sauver les siens, le jeune garçon va alors tenter l'impossible.

L'histoire singulière d'un jeune indien d'Amérique au temps de la conquête de l'ouest, un roman plein de tendresse et d'humanité, par l'auteur espagnol Ricardo Gomez.

Quelques repères historiques et géographiques

Oeil de Nuage est un amérindien Crow. Pour en savoir plus sur la nation Crow, et ses différentes branches, lire ce billet sur les Crows publié sur le blog Les Nations Indiennes.
Les Crows font parties des nations amérindiennes des Grandes Plaines. Voir carte ci-dessous. Ils occupent les actuels états du Montana et du Wyoming.

carte géographique d'Amérique du Nord avec les différentes régions amérindiennes

Aux yeux occidentaux, rattachés aux Sioux, ils représentent l'archétype amérindien avec les grands tipis, les canoës et les chevaux sauvages. Cependant, dans cette histoire, les chevaux ne font pas encore partie du quotidien de cette tribu.

Oeil de Nuage et son arbre généalogique

A sa naissance, sa grand-mère, Lumière Dorée, l'a prénommé Chasseur Silencieux parce qu'il n'a pas pleuré. Quand il a ouvert ses yeux et que tout le monde a découvert ses cornées totalement blanches, sa mère, Sapin Fleuri, lui donna le nom de Oeil de Nuage.
Quand il vient au monde, Oeil de Nuage a deux soeurs aînées, Biche Blanche et Montagne Argentée. Son père, Arc Habile, attendait donc un fils avec impatience.
Après sa naissance, d'autres enfants vont naître, comme sa soeur Fleur Bleue qui adore qu'il lui raconte des histoires.

Oeil de Nuage et sa connaissance du monde

C'est à l'âge de quinze jours que le nouveau-né est présenté aux autres femmes de la tribu. Et c'est à ce moment qu'il ouvre les yeux et que l'on découvre "une cornée totalement blanche. Blanche comme si la neige ou les nuages avaient été prisonniers de ses paupières" (p13).
A partir de ce moment, et malgré le poids des coutumes, Sapin Fleuri, la mère d'Oeil de Nuage, décide de le garder et de devenir ses yeux.
Ainsi, lorsqu'elle fait la cueillette avec les autres femmes, elle explique à son fils :
pp15-16 "Nous sommes venues chercher les pommes de pin mûres, celles qui sont tombées des arbres pour que d'autres puissent pousser. Nous devons les ramasser avant que les écureuils ne le fassent. Les meilleures sont celles qui commencent à se fendiller et qui sont encore protégées par une couche de résine. Nous les mettrons autour du feu, et elles finiront de s'ouvrir au cours des prochains jours. Nous pourrons alors casser la coque et récupérer les pignons."
Elle lui raconte aussi des vieilles légendes.
p16 "Ce que tu entends là, c'est le vent du nord, qui enfle et enfle ; il sera bientôt chargé de sacs de neige. Il y a très longtemps, le vent du nord ne transportait ses sacs que de la cime d'une montagne à l'autre, par delà les précipices et les rivières. Un jour, il rencontra le Grand Esprit qui le pria de lui donner un peu de neige..."
Elle posait aussi des objets sur sa poitrine "pour que sa peau connaisse ce que ces yeux ne pourraient pas voir" (17).
Elle lui décrit aussi les coutumes.
p21 "Ils doivent tourner vingt-neuf fois autour du totem, autant de fois qu'il y a de jours entre une pleine lune et une autre pleine lune. Ensuite, les hommes et les femmes iront dormir ensemble pour que la terre et les animaux donnent leurs fruits et que la vie se renouvelle. Si le Grand Esprit est satisfait, la Mère-qui-donne-la-vie nous accordera tout ce que nous avons demandé."
Mais Oeil de Nuage apprenait aussi de son environnement :
p27 "Il écoutait avec attention les sons qui arrivaient jusqu'à lui, bougeant la tête comme s'il regardait dans la direction d'où ils provenaient. Quand il reconnaissait la voix de ses parents, de ses soeurs ou de sa grand-mère, il souriait ou gazouillait."
p40 "Oeil de Nuage savait se tenir debout, mais il n'avait fait encore quelques pas. Il préférait passer son temps assis ou allongé, silencieux, à écouter les bruits qui l'entouraient ou à jouer avec les objets que lui donnaient sa mère et ses soeurs et qu'il tétait, léchait, caressait, secouait, cognait.
Sa mère s'efforçait de l'installer dans des lieux où l'on entendait les voix et les rires des autres enfants. Parfois, elle réussissait à convaincre l'un d'eux de se laisser palper le visage par les petites mains de son fils, tandis qu'elle lui expliquait comment s'appelait cet enfant et à quoi il jouait."
p42 "Tout en discourant, la mère dessinait les points cardinaux sur la poitrine de son fils, traçait la trajectoire du soleil, situait les montagnew, ou lui expliquait le parcours suivi par son père entre le camp et les territoires de chasse. Sapin Fleuri était décidée à être plus encore que ses yeux, et à lui montrer ce que ses mains ou sa bouche de pouvaient pas atteindre."
Lorsqu'il commença à marcher, Oeil de Nuage put explorer un peu plus de son environnement.
pp46-47 "Le lendemain du départ des adolescents, Oeil de Nuage se mit debout. Sapin Fleuri et Lumière Dorée veillèrent à ce qu'il ne se blesse pas, mais il se montra très prudent. Il avançait les pieds précautionneusement, découvrant sous ses mocassins les changements de niveau du terrain et les pierres de différentes tailles qui le jonchaient.
Ce premier jour, il explora une partie infime du monde qui l'entourait : un cercle d'un diamètre à peine supérieur à la taille d'un homme. Il tomba trois fois. Sapin Fleuri empêcha Lumière Dorée d'intervenir. Oeil de Nuage ne pleura pas et se releva seul.
Le jour suivant, sa mère le déposa sur un terrain en pente. Comme la veille, l'enfant fit quelques pas.
Puis elle l'emmena dans une zone pierreuse, qu'Oeil de Nuage sillonna à quatre pattes, palpation la taille et la forme de chaque caillou.
Ainsi, peu à peu, chaque jour dans un lieu différent, le petit aveugle découvrait le monde."
p51 "Pendant ces événements, Oeil de Nuage continuait à explorer le monde sous la surveillance de sa mère. Il savait déjà que le sol était jonché d'objets durs qui surgissaient d'un pas à l'autre et qui se nommaient "pierres". Il savait que les pieds peuvent s'enfoncer dans des bouches ouvertes dans le sol, que l'on nommait "trous". Il savait que, parfois, on ne peut pas marcher en ligne droite sous peine de se cogner contre quelqu'un, ou contre ce que les gens appelaient des "tipis" : des lieux où l'on ne ressentait ni le vent, ni le froid, ni la brûlure du soleil.
Il avait appris bien d'autres choses encore : que l'air pouvait être glacial ou chaud, que les geais ne chantaient pas de la même manière le soir et le matin, que les scarabées avaient un goût amer et qu'il ne fallait pas les mettre dans la bouche..."
p57 "Comparé à eux (les autres enfants), Oeil de Nuage semblait un invalide. Pourtant, il continuait à explorer la nature avec une précision que nul ne soupçonnait. Il touchait les pierres, les racines, la poussière et, quand elles lui tombaient sous la main, les bestioles qui couraient par terre ou qui se dissimulaient dans des trous minuscules. (...) Parfois, il s'allongeait par terre pour se concentrer sur les bruits sourds que transportait la terre. Il entendait les pas des humains, les frôlements des lézards, les coups de cornes que s'échangeaient les bisons."
p99 "Oeil de Nuage savait que le sang était rouge, que l'herbe était verte quand elle était fraîche et jaune quand elle était desséchée, que la nuit était noire, que le ciel clair était bleu. Mais ces noms de couleur avaient pour lui des résonances particulières. "Blanc" évoquait le froid de la neige ou la chaleur brûlante du soleil. "Rouge" pouvait signifier acide comme le sang, parfumé comme une rose ou doux comme un ciel de soir d'été..."

Pour se faire une idée précise, avoir une représentation mentale de son environnement et du village des porte-malheur, Oeil de Nuage dit à son père :
p120 "Père, raconte - moi ce que tu vois. Tout ce que tu vois."
pp122-123 "Arc Habile décrivit avec de plus en plus de précision ce qu'il voyait. Oeil de Nuage l'y aidait en lui posant des questions sur des détails qui semblaient sans importance à des yeux normaux. (...) Peu à peu, Oeil de Nuage affina son image mentale. Quand les mots de son père ne suffisaient pas, il lui demandait de tracer du bout des doigts, sur sa poitrine, les formes, distances, parcours, positions."

Oeil de Nuage, Daredevil des Plaines

pp42-43 "Oeil de Nuage avait cessé d'émettre des litanies chantantes. Il parlait rarement, mais de manière très distincte, (...). Un soir, par exemple, il l'avertit:
"Montagne Argentée pleure."
Peu après, Eau Sombre surgit, portant dans ses bras l'enfant qui gênait parce qu'une guêpe l'avait piquée."
p60 "Oeil de Nuage aidait les chasseurs à trouver des proies. Il écoutait la terre et sentait l'air jusqu'à deviner la provenance exacte des troupeaux qui paissaient dans la prairie ou trottaient dans la montagne."
p98 "Pendant ses deux jours de contemplation, Oeil de Nuage avait utilisé son ouïe et son odorat pour tracer mentalement un plan des environs de la gorge du Cerf. Le lendemain, il orientation les chasseurs vers un cerf adulte. Le jour suivant, il dirigea les femmes vers des buissons couverts de baies. Puis il alla au bois avec les enfants et leur désigna les sorties d'un terrier de lapins..."

Coureurs aveugles ou malvoyants et techniques de guidage

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la course en binôme du coureur aveugle et de son guide à l'occasion du roman pour adolescent Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où nous avions également parlé du film de Régis Wargnier, La ligne droite. Ici, en s'inspirant de ce que fait Oeil de Nuage, se déplaçant seul dans les grandes plaines, nous avons eu envie de vous montrer qu'il existe plusieurs façons de guider un coureur aveugle ou malvoyant.
Parlons, par exemple, de Clément Gass, qui, en juin 2015, a participé, en autonomie complète, au trail du Kochersberg, puis a réitéré en mai 2016 aux dix kilomètres de Strasbourg avec un GPS et une canne électronique qui produit des vibrations à l'approche d'obstacles. Et qui a réussi, quatre mois plus tard à parcourir, seul, les 54 kilomètres du Trail du Haut Koenigsbourg, battant du coup le record mondial pour un coureur aveugle. Lire cette interview parue dans l'Equipe où il explique son parcours, son entraînement et ses aides techniques..
Il y a aussi Simon Wheatcroft, qui a progressivement perdu la vue d'une rétinite pigmentaire, qui court seul, à l'aide d'une application développée par IBM Blumix Garage, et qui s'est lancé dans un ultramarathon dans le désert de Namibie. En savoir plus sur son histoire avec ce court reportage diffusé par la BBC.

Pour revenir sur la piste d'athlétisme, une société suédoise, Lexter, vient de mettre au point un guidage sonore qui permet à une personne aveugle de suivre son couloir, et là encore, de courir seule, sans recours à un guide. The Impossible Run vous raconte cette aventure technologique et sportive en anglais avec audiodescription.

Pour conclure

Oeil de Nuage est une jolie histoire qui permet d'avoir un autre regard sur les amérindiens et leur rapport avec la terre nourricière. On peut lui reprocher d'embellir les faits, de faire de ce jeune aveugle un superhéros à la Daredevil. Et s'agacer de ce côté mystique que des sociétés dites traditionnelles faisaient parfois endosser aux personnes aveugles.
Il s'agit d'un livre de littérature jeunesse qui met l'emphase sur le mode de vie traditionnel des amérindiens, des Crows plus précisément, et nous n'avons pas souvent l'occasion de nous immerger dans une culture autre. Et si les westerns nous ont amplement donné l'occasion de l'affrontement blancs/amérindiens, montrant souvent que les "indiens" étaient les méchants, ce livre nous permet de voir la cohabitation entre diverses tribus amérindiennes et leur façon d'interagir les unes avec les autres.
Intéressant aussi de voir ces amérindiens découvrir, avec leurs mots et leur culture, les objets, habitudes, comportements des blancs.
Mais pour en revenir à la cécité d'Oeil de Nuage et à la façon dont elle est traitée, il y a, au coeur de l'histoire, la façon dont Oeil de Nuage a été élevé par sa mère. Elle "serait ses yeux" a-t-elle promis quand on a découvert sa cécité, Et c'est en lui décrivant les paysages, associant les bruits à des animaux, des actions, qu'elle a donné à son fils les moyens de grandir pleinement et de trouver sa place au sein de cette société qui devait survivre aux aléas de la météo et de l'Histoire...

C'est une belle occasion, pour les jeunes lecteurs, de s'imprégner d'un mode de vie différent du leur et de voir qu'il n'y a pas qu'une façon de percevoir le monde, qu'il est possible pour chacun de trouver sa place en mettant en valeur ses qualités plutôt qu'en insistant sur ses défauts.

Comme certains ouvrages présentés sur ce blog, celui-ci a été suggéré par une lectrice fidèle et pleine de ressources. Qu'elle en soit remerciée. C'est une belle découverte.

dimanche 28 mai 2017

Julien Prunet et Lire dans le Noir

Comment débuter ce billet qui nous tient tant à coeur et qui est pourtant si difficile à présenter...

Il y a quinze ans, de nombreux auditeurs de France Info ont découvert par une tragique nouvelle que l'un des journalistes qui les accompagnaient le matin était aveugle. Mais Julien Prunet, qui présentait France Info Plus était non seulement ce brillant journaliste mais également un infatigable curieux, un voyageur aguerri et un engagé associatif. Pour se souvenir de lui, nous avons demandé à Aurélie Kieffer, journaliste Santé - Famille à France Culture et France Musique, qui a travaillé avec Julien Prunet et qui était une amie proche de nous raconter qui était Julien et comment, pour lui rendre hommage, elle a fondé l'association Lire dans le Noir.

Le texte qui suit est celui d'Aurélie Kieffer. Et nous l'en remercions chaleureusement.

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Ce matin là, la radio me réveille avec Alain Souchon, et je souris. Je revois Julien, dansant et chantant devant la machine à café  : « La vie ne vaut rien, la vie ne vaut rien  Mais moi quand je tiens, mais moi quand je tiens  Là dans mes deux mains éblouies,  Les deux jolis petits seins de mon amie,  Là je dis : rien, rien, rien,... rien ne vaut la vie. » 

Il faut que je l'appelle, il n'avait vraiment pas l'air en forme vendredi. Lui toujours si plein d'énergie, si enthousiaste, m'a dit au téléphone : « J'ai peur d'être dépressif ». Tout ça parce qu'il est coincé chez lui, malade, et obligé de se reposer loin de France Info. D'habitude il se lève aux aurores, se couche tard et ne s'arrête jamais... En témoignent les bosses sur son front, quand sa canne n'a pas su lui signaler un obstacle à temps. Cela nous a d'ailleurs valu une escapade aux urgences pour des points de suture. Il était tout démoralisé le pauvre : « je ne peux quand même pas marcher à 2 à l'heure... » Rien ne le contrarie plus que d'être ramené à ce handicap qu'il s'attache tant à faire oublier. Aveugle, et alors ? Il pense devoir être le meilleur pour compenser. Il ne le dirait sûrement pas comme ça, mais c'est ce que je ressens. Et si nous sommes amis c'est – je crois – parce qu'avec moi il n'a pas besoin de garder tout le temps son supercostume de superjournaliste, parce que je lui dis discrètement quand il a – encore ! – fait une tache sur sa chemise, parce que je le taquine beaucoup mais ne le juge jamais.

Quand ma collègue Barbara vient me voir à mon bureau, visage décomposé, voix blanche : « Tu es au courant ? Julien est mort », je veux d'abord croire qu'elle me parle d'un autre. Il y a erreur, forcément. Julien, c'est la vitalité incarnée. Et le mot « suicide » ne peut pas être associé au nom de Julien Prunet, c'est juste... inconcevable.

Il y a donc le temps de la sidération, puis la plongée dans un gouffre de tristesse, avec cette pensée qui tourne en boucle : la vie de Julien ne peut pas s'arrêter comme ça, la fin de l'histoire ne peut pas être celle-là.

Un livre d'Or est mis en ligne sur le site Internet de France Info, et je valide chaque message qui nous parvient. C'est peut-être à ce moment-là que renaît la première lueur d'espoir : quand les messages affluent, quand je lis tous ces mots d'auditeurs tristes de perdre un compagnon du matin, surpris et admiratifs aussi en découvrant le parcours de Julien.

Dans les jours qui suivent je réfléchis à la meilleure façon de lui rendre hommage. Je repense aux incroyables dîners dans le noir auxquels Julien m'a initiée, ces repas déroutants où l'on perd tous ses repères, et où l'on s'en sort grâce aux précieux conseils d'un guide non-voyant. Je repense à l'envie qu'avait Julien de monter une émission de radio consacrée à la lecture de romans contemporains. Je repense au livre que je lui ai enregistré : Isabelle Bruges, de Christian Bobin. Un cadeau modeste à mes yeux, mais que Julien a particulièrement apprécié. C'est là que j'ai pris conscience de sa frustration : lui, curieux de tout, ne peut pas lire ce qu'il veut. Non seulement il faut attendre longtemps avant qu'un livre ne soit transcrit en Braille ou enregistré par des bénévoles, mais en plus, la qualité de la version audio laisse parfois à désirer.

De belles voix, des techniciens, des studios, on a tout ça à la radio... Et si nous réalisions le rêve de Julien ? Mon idée se précise, fait son chemin, j'en parle à quelques proches qui m'encouragent, et je vais voir le PDG de Radio France, Jean-Marie Cavada. Il connaît mon amitié pour Julien, et mon projet lui parle. A tel point qu'il propose de nous prêter sa voix.

« Lire dans le noir » voit le jour à la rentrée. Avec des amis, mais également avec les parents de Julien, nous créons une petite association qui se donne pour mission de rendre la lecture accessible à tous. Et nous nous lançons – sans avoir la moindre expérience en la matière !- dans l'édition de livres audio. L'idée : enregistrer des livres dans des conditions professionnelles, au plus près de leur date de parution, si possible avec la participation de l'auteur lui-même. Et ça marche ! Les portes s'ouvrent quand nous demandons de l'aide, des conseils, de l'argent. Les écrivains s'engagent à nos côtés. La FNAC accepte de présenter nos CD (surmontés d'une étiquette braille) à côté du livre papier, car il est essentiel pour nous que les personnes handicapées visuelles puissent acheter leurs livres comme tout le monde, en librairie. Reste à faire connaître nos enregistrements : nous nous initions aux relations presse, nous allons de salon du livre en festival, nous organisons des tables rondes et des lectures à voix haute, nous inventons un parasol à histoires, et nous faisons des lectures dans l'obscurité complète, à la façon des dîners dans le noir. La magie opère, ce sont des moments d'une grande émotion, dont ni le public ni les auteurs ne ressortent indemnes.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Et voilà que les éditeurs s'emparent du livre audio : Gallimard développe sa collection Ecoutez Lire, Audiolib se lance à son tour, tandis que des éditeurs plus modestes proposent des collections originales et de qualité. Alors, nous faisons évoluer l'association : nous laissons le travail d'édition aux professionnels, et nous les encourageons en créant le premier prix littéraire dédié aux livres audio.

En 2012, je deviens maman, et je laisse à d'autres le soin d'inventer de nouveaux projets pour Lire dans le noir. Je donne toujours des coups de main bien sûr, mais d'autres sont beaucoup plus actifs que moi, et je suis heureuse de voir des personnes qui ne connaissaient pas Julien s'impliquer avec tant d'enthousiasme. Lire dans le noir est née dans le deuil, mais ce n'était pas qu'une action commémorative. En témoigne cette confidence d'un ami dont la vue s'est dégradée brutalement et qui ne se sentait plus bon à rien quand il a découvert l'association : « Lire dans le noir m'a sauvé la vie. »

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Pour en savoir plus sur Julien Prunet, aller sur la page Wikipedia qui contient de nombreux liens.

Julien Prunet avait également effectué des stages de pilotage avec les Mirauds Volants, association qui permet à des personnes aveugles ou malvoyants de piloter des avions.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

En 2002, lorsque l'association Lire dans le Noir a été créée, il existait très peu de livres audio et encore moins pour les romans contemporains. Heureusement, les temps ont bien changé et, même s'ils ne sont pas aussi développés ou fournis que dans d'autres pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis (lire cet article paru dans Slate en juillet 2016), ils sont présents, certes discrètement, dans nos librairies.
Malgré tous les progrès techniques, rappelons que tous les livres ne sont pas encore accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes et autres "empêchés de lire", et qu'il reste encore du travail dans ce domaine.
Notons toutefois cet accord, très récent, au niveau européen qui devrait rendre plus de livres accessibles pour les personnes aveugles.

Outre d'autres diplômes, Julien Prunet était passé par Centre de Formation des Journalistes, (CFJ).
"Créée en 2003 par la direction du CFJ et l'Association des anciens élèves, la Bourse Julien-Prunet rend hommage au jeune journaliste Julien Prunet, diplômé du CFJ, disparu en 2002. Julien était non-voyant.
Le but de la bourse qui porte son nom est de permettre chaque année, à une personne ayant un profil "atypique", de suivre la formation du CFJ sans passer le concours d'entrée traditionnel. C'est une porte ouverte pour un(e) candidat(e) motivé, mais qui ne correspond pas, ou plus, aux critères d'entrée actuels (âge, diplômes, handicap physique)."

Aujourd'hui, cette Bourse n'existe plus mais parmi les récipiendaires, on notera Laetitia Bernard (2005) ou... Romain Villet (2008), l'auteur de Look.

mardi 16 mai 2017

The Gift Theatre - an Ensemble and a Storefront Theatre in the Northwest Side of Chicago

This is the English version of a blog post previously released in French called The Gift Theatre - Compagnie et Theatre de Chicago.

We've wanted to write about Chicago's Gift Theatre for a long time. A gift is both a present and a talent. And this theatre truly is both!

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
The Gift's new logo, still an open and extended hand

The Gift's motto : Great stories onstage with Honesty and Simplicity

Plays staged at and by the Gift have resonated with us for a long time, at least on the scale of this blog's existence. Last february, we finally had the opportunity to visit this ambitious storefront theatre. We got to see Unseen (you will find the press kit in appendix), to meet and speak with Jay Worthington, visually impaired actor/teacher and member of the company, and to exchange via email with Michael Patrick Thornton, the co-founder and artistic director, about the first fifteen years of this outstanding ensemble and about its future.

Beginnings

We asked Michael Patrick Thornton (MPT) to tell us about the key moments in the development and the life of this ensemble as well as the venue.

MPT: "We wanted to build an ensemble first. The concern wasn't even about producing plays when we first started. The original idea was simply forming an ensemble and training together since I was very much inspired by the work of Jerzy Grotowski in which I was trained at the University of Iowa. So starting the company with an ensemble spirit was central and bedrock. I also think the fact that as a young company we got to experience the path of many young theaters starting out - renting theater spaces when they became available and only thinking about what plays to program in those spaces once we knew where we were going to be perform - and eventually feeling like that way of producing theatre was bullshit. As an itinerant company, we felt in her bones that that simply wasn't what the Gift was or aspired to be. So after four years of operating that way, cofounder William Nedved and I sat around my parents' kitchen table and basically decided to shut the company down until we found a space of our own. Moving into our storefront space in 2004 was a major highlight because what it augured was an institutional seriousness. Now that rent was due and bills had to be paid the company changed very quickly to one that did plays whenever spaces became available to one that could do any play anytime we wanted. The next major highlight after acquiring our own space was the decision to join Actors Equity Association which is the professionally union for actors and stage managers in the United States. This brought a dizzying level of institutional seriousness to the gift because it put us on a track to eventually be paying into our ensemble members health insurance and pension. If the thinking was we are to be an ensemble and we wish to take care of each other then we should do that literally as well as metaphorically. After I got sick in 2003 (ed : two spinal strokes within a few months), my insurance from Actors Equity was an absolute godsend and so why wouldn't I want my dearest collaborators at the theater I cofounded to have the exact same kind insurance and opportunities? I think the launching of our education program for young adults which we call GiftED will prove itself to be a highlight when we look back on it in the future and I also believe our new play program 4802 is going to be quite revolutionary as well in terms of making the Gift Theatre one of the most exciting places in the world to experience new plays and nurture them as well. Finally, our ten minute play festival TEN is another highlight because it forces us to begin each season by returning to the original spirit of the gift, long before concerns over budgets and growth plans, when it was simply people in a room who loved working with each other, loved each other, and wanted to say something."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
2017 TEN Festival - Becca Savoy and Jay Worthington (photo by Claire Demos)

To learn more about the 2017 TEN edition, read these articles from the Chicago Suntimes or Perform Ink.

The Venue

The Gift Theatre is located in the Jefferson Park area and it was a deliberate choice to settle it in an artistically underserved area. Both MPT and William Nedved grew up in similar neighborhoods, on the northwest side of Chicago for the former and in Northwest Iowa for the latter, and they sought to create a place with links to the community.

The photos below were taken last february. The front windows celebrate the Gift's fifteenth anniversary which took place last season. The interior photo shows the set for Unseen, the play that was presented at the Gift last february, set mostly in an Istanbul apartment.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

The 40-seat Gift Theatre is a storefront theatre, and Chicago has nearly fifty of them. If Jay Worthington is to be believed - and we trust him blindly ! (Yes, this is an easy one) - it is the smallest and the best Equity Theatre in the Windy City. When we attended a performance of Unseen, a play by Mona Mansour, the audience was seated in two rows on the left side of the room. There are other plays, like Good for Otto, where spectators are seated on both side of the room, as is pointed out in this New York Times article in which we also learn that the location used to be a shoe store.

The Gift Ensemble

The newest member of the ensemble who joined in February 2017 and thus is not on the photo below, is the playwright David Rabe, a major figure of the American Theatre scene since the beginning of the seventies, author notably of Good for Otto whose premiere took place at the Gift in 2015 (read this review from the Chicago Tribune). The ensemble now counts thirty-two members, comprising actors, directors and playwrights...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

We asked Michael Patrick Thornton, co-founder and artistic director, how the ensemble became what it is today. He didn't so much delve on the plays produced over the past fifteen years as highlight specific moments that embody what it means to be a company.

MPT: "Choosing certain plays over 16 years is kind of like choosing children so I won't do that. But what I will say that there are moments that have exemplified what were really asking of our ensemble. When we talk about the Gift, we are talking about a stratospheric height of emotional bravery and vulnerability that almost seems superhuman. We have had ensemble members go on stage in the evening who spent the morning burying their parent. We have had ensemble members take horrific phone calls in the dressing room about the state of their parent's health and seconds later make an entrance on stage. We have had ensemble members do three hour plays while spending their offstage life battling painful cancer. We have an ensemble member who navigates our stage with a dancer's grace and who is legally blind (ed: Jay Worthington!) - every entrance for him is a literal act of faith. We have an ensemble members who, through the protective veneer of dialogue and character, have shared the most sacred and private corridors of their hearts with those noble strangers sitting in the dark, the audience, all in an effort that perhaps by experiencing this play together we may also somehow heal together."

In conclusion, he stressed that the ensemble was built around love, a "pioneering spirit, and emotional bravery" that make up a foundation that can whithstand the test of time.

Focus on Richard III and the Grapes of Wrath

To mark its fifteen anniversary, the Gift Theatre put on Richard III and Grapes of Wrath in a decidedly innovative perspective. Let's give you a little flavor of these two plays that say a lot about the Gift...

Richard III
We recently got to see different productions of Richard III but none quite like that put on at the Gift. MPT, who played the lead character, used an exoskeleton on stage. Questioned about the use of this prop in the production, MPT answered that "there's a fantastic, robust, and absolutely vital debate about inclusion and diversity on Chicago stages happening right now in our community, and Richard III was one way to course-correct a long arc of that play being performed by able-bodied actors."

To learn more about how MPT prepared himself physically for the role, about how the exosqueleton was used in the production to illustrate Richard's character, take a look at this video and this article from the Daily Herald , both quite enlightening.
Richard III was produced at the Steppenwolf Garage. Read this article from the Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
From left to right, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning and Jay Worthington (photo: Claire Demos)

The Grapes of Wrath
John Steinbeck's classic novel The Grapes of Wrath, also a classic film directed by John Ford starring Henri Fonda, was put on at the Gift, which chose the Frank Galati adaptation (which premiered at the Steppenwolf in 1988). Erica Weiss' direction provides a radically new take as she chose an interracial family and a blind Uncle John. But this stance was by no means a chance decision.
Questioned on this point, MPT said that the Grapes of Wrath felt so terribly timely when he read it over a year before they announced their season.

MPT : "I had the image in my head of a GRAPES unlike any that we had seen before with respect to diversity. And dialogue from the 40s about the struggle of our poorest American brothers and sisters and their clashes with authority felt electrifyingly relevant as a citizen of Chicago. But just like the exoskeleton and Richard III these considerations have to be thought through very very carefully, especially when you account for the fact that The Gift, while diverse with respect to ability, sexuality, gender, age, education, socio-economic background, is still, for the time being, embarrassingly, shamefully all-white. So the decision to program a production like GRAPES better damn well flow from a genuine artistic, curatorial concern about American society as well as the inner life and wants of the characters.Otherwise it's simply pandering. Otherwise, it's just bullshit. So we dug in deep and had a dramaturg go back and look at common law/de facto families in Oklahoma during the dustbowl and we found that there was solid historical basis for the Joad family that we presented."

Jay Worthington, who played Uncle John's character, said that, as Uncle John was an alcoholic and moonshiner, he could well have become blind. And director Erica Weiss wished to raise the issue of oppressed people in general and show the audience how much a blind person can achieve. (Jay Worthington, who is legally blind, keeps his eyes shut during the entire play and wanders all over the stage, even climbing stairs and walking along a platform twelve feet in the air, without any handrail).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
On the photo above, from left to right, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo: Claire Demos)

This production of the Grapes of Wrath was critically-acclaimed. Here are a few links to reviews:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Looking forward...

Asked to look back on the first fifteen years of the Gift and to look ahead to the future, MPT has a very clear vision.

MPT : " For 16 years the Gift has been committed to telling great stories on stage with honesty and simplicity and while I would fight to my death defending any of the pieces we produced and the reasons for which we produced them, the fact of the matter is these great stories have until only recently been told from one default perspective, which is the white perspective. This is wrong. And the buck stops with me. I was wrong. And so while we will continue to tell great stories, I have re-investigated and redefined what 'great' stories are - stories which reflect a multiplicity of experiences and backgrounds, stories which celebrate and reflect the rich diversity of our neighborhood, city, and world. Stories simultaneously universal and specific. The Gift has no desire to only remain a storefront forever. Our goals are to emerge as the next great American Ensemble and to be one of the most exciting destinations on the planet for new work. The first 15 years taught us what The Gift is, isn't, and, most importantly, ought to be. The next 15 will be spent manifesting this in stone and wood, flesh and bone, ink and paper, body and blood."

On our modest part, we'll keep following the work of the Gift and its ensemble. With the hope and desire to go back to see them. To see Jay Worthington or Michael Patrick Thornton on stage or directing. To witness how a "small" theatre manages to thrive alongside bigger outfits thanks to talent, to commited and well thought-out artistic choices, to its profound humanity...

Lastly

We would like to thank Frederic Grellier warmly for his invaluable help for this English version and the Gift members we met last february : John Gawlik who made this possible, Alexandra Main, Brittany Burch, Jay Worthington and Ashley Agbay (who played Derya in Unseen) for their time and their warm welcome. And, last but not least, Michael Patrick Thornton for his time, his kindness and his answers that live up to the Gift's motto : simple and honest!
Thank you all!

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

samedi 29 avril 2017

Nos Yeux Fermes - Akira Saso

Ouvrez les yeux sur les petits bonheurs de la vie!, voici comment Pika Edition lançait l'annonce de la parution de Nos yeux fermés.
Hana Ni Tohitamae pour le titre original, est un manga, ou seinen, écrit par Akira Sasô, sorti en France le 12 avril 2017.
Pour s'y retrouver dans la signification du manga et de ses différents genres, cliquer sur ce lien pour tout apprendre.

Couverture du livre Nos Yeux fermés de Akira Sasô

Quatrième de couverture

Dans ce conte moderne touchant, Akira Sasô nous invite à voir le monde autrement qu'avec nos yeux.

La vie n'est pas tendre avec Chihaya... Et elle le lui rend bien.
Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d'Ichitarô,
un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie
de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie
de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

Contexte

Pour ceux, celles, qui seraient novices en manga, on en commence la lecture par la dernière page et on lit les images de droite à gauche et de haut en bas.
Les dessins sont en nuances de gris. Seule la couverture offre des dessins en couleurs.

Nos yeux fermés va nous permettre de faire la connaissance de Chihaya, jeune femme jonglant avec deux boulots et un père alcoolique, et Ichitarô, jeune homme aveugle qui vient de s'installer chez sa tante, arborant un perpétuel sourire et des yeux clos.

Pour ceux, celles, qui ont une image high tech de la société japonaise, dépaysement assuré. Chihaya n'a même pas de portable!
Akira Sasô, l'auteur, amène un dessin parfois bucolique, plein de poésie, où l'on découvrira des paysages urbains, semi urbains japonais.

Comixtrip fait une lecture intéressante et éclairante de Nos yeux fermés qui est défini comme "un manga optimiste et touchant". Nous ne dirons pas le contraire.

Les sons, les bruits occupent une grande place dans les dessins.
Le bruit de la canne (en bois) d'Ichitarô : "tac toc"...
Les semelles décollées des chaussures de Chihaya : "flap flap"...
Le bruit de la canne tombant dans les escaliers mécaniques : "klong klong"...

Il y a aussi des plans resserrés sur les mains de Ichitarô lorsqu'il sent la pluie ou qu'il saisit délicatement une fleur.

Chihaya et Ichitarô

Les deux principaux personnages de Nos yeux fermés sont donc Chihaya, jeune femme pressée, cumulant les petits boulots pour essayer de joindre les deux bouts. Elle a de longs cheveux qu'elle attache souvent en chignon négligé, et s'habille d'un pantalon large et d'une veste sans forme.
Quant à Ichitarô, c'est un jeune homme calme, souriant, les yeux clos, navigant avec une canne rigide en bois. Il a des cheveux noirs mi-longs qu'il attache en queue de cheval.

Cécité au quotidien

L'auteur a interrogé des enseignants de l'Ecole pour aveugles de Kyoto. Manifestement, il leur a posé les bonnes questions et a bien intégré leurs réponses. Au fil des pages, est ainsi dit ou montré ce que peut signifier être aveugle au quotidien : savoir demander de l'aide pour trouver son chemin, trébucher sur des obstacles non détectés à la canne, utiliser son ouïe ou son odorat pour se repérer mais aussi entendre des réflexions désagréables...

Se repérer

Apprendre à se repérer, c'est ce que fait Ichitarô. Il utilisera d'ailleurs cet argument pour se rapprocher de Chihaya :
p37 "Je viens juste d'emménager ici. Je suis en train de cartographier les environs dans ma tête. Alors avoir quelqu'un avec qui me promener, c'est le rêve!"
Il lui demandera ainsi de décrire le paysage immédiat :
pp37-38 "Dis... Qu'est-ce qu'il y a, autour de nous? (...) J'entends des piaillements. (...) Des oiseaux... Qu'est-ce qu'ils font? (...) Je sens qu'il y a un fast-food qui sert du poulet frit..."
S'en suivra ensuite une galerie de portraits croqués par Chihaya pour décrire à Ichitarô les passants croisés dans la rue.

Pour trouver son chemin, il faut aussi des explications précises. Mais elles ne le sont pas toujours assez :
p102 "Continuez 50 mètres par là, vous arriverez à un feu rouge..." ""Par là", c'est à gauche ou à droite?"

Il peut être surprenant pour des personnes voyantes de suivre, de se laisser guider par une personne aveugle. Chihaya perdra patience :
p104 "Si tu cherches ton chemin, t'as qu'à me demander au lieu d'aller voir n'importe qui!"
Ichitarô expliquera alors à Chihaya :
p105 "Désolé, Chihaya... C'est comme ça que j'ai appris à me repérer jusqu'à présent. Alors, s'il te plaît... Tu veux bien me laisser faire?"

Se repérer avec les oreilles, cela signifie aussi se passer de parapluie.
p106 "Je n'en veux pas. Ça me gêne pour distinguer les sons..."

Activités et rêves

Ichitarô est un maître de l'ayatori, jeu de ficelle, qu'il décrit comme un art de créer des volumes avec des fils.

Et comme tout un chacun, Ichitarô a des rêves. Et cela donne une scène fantastique de base-ball virtuel.

Nous suivons Ichitarô dans ses déplacements, notamment dans les transports en commun où la précision du dessin de Akira Sasô nous permettra de voir et savoir que les gares et les quais sont équipés de bandes podotactiles et de cheminements en relief.

Bandes podotactiles et cheminement en relief dans le métro de Nagoya

Pourtant, cela n'empêche pas les chutes.
p83 "Tous mes amis aveugles sont tombés au moins une fois sur les rails."

Nous suivons également Ichitarô dans ses activités quotidiennes. Outre donner un coup de main à sa tante et essayer "de trouver un moyen de (se) rendre utile à (son) niveau", Ichitarô se rend à la bibliothèque pour aveugles.

Au détour d'une image, nous verrons aussi comment Ichitarô lit l'heure grâce à sa montre dont le verre se lève laissant ainsi accès aux aiguilles.

Auggie lisant l'heure sur une montre en relief
Ici, montre portée par Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans la première saison de Covert Affairs

L'histoire et les personnages secondaires, comme la tante de Ichitarô ou le père de Chihaya, permettent d'élargir le cadre des deux personnages principaux et d'enrichir ainsi les propos. Nous n'échapperons pas ainsi aux idées reçues :
p93 "Il y voit que dalle, ce petit... Ça sert à rien de te faire belle pour lui..."

Nous faisons également la connaissance des amis aveugles de Ichitarô qui font partie du ciné-club. Oui, les aveugles vont aussi au cinéma, notamment grâce à l'audiodescription qui décrit décors, actions, ..., donnant ainsi accès aux spectateurs aveugles ou malvoyants aux informations visuelles.
Ce groupe d'amis permet, en outre, de présenter plusieurs personnages, chacun avec son caractère, son histoire, évitant ainsi la caricature.

Pour conclure

Si Nos yeux fermés vous ont donné l'envie de découvrir le manga, vous pourrez toujours lire la critique du Monde et voir sa sélection du printemps 2017.
Nos yeux fermés est une magnifique histoire, pleine de poésie, d'optimisme, mais ancrée dans la réalité. Dans une réalité japonaise, dans une réalité de la perception de la cécité, dans une réalité sociale...
Solidarité, sincérité et humanité constituent le coeur de cette belle histoire d'amour/amitié sans mièvrerie ni misérabilisme.
La lecture de Nos yeux fermés est chaudement recommandée. Pour les novices, elle permettra une découverte en douceur et du manga et de la société japonaise. Et si cette histoire est pleine d'optimisme, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. Encore une fois, nourrissons - nous de nos différences, acceptons de regarder les choses autrement.

dimanche 9 avril 2017

Cecite, poesie - Deux poemes de Lynn Manning

Aux États Unis, le mois d'avril est le mois de la poésie, #NationalPoetryMonth comme on peut trouver sur Twitter (pour mémoire, vous pouvez également nous suivre @VuesInterieure).

Logo du National Poetry Month (National et Month écrits en noir, Poetry en bleu)

Chicago est encore tout frais en mémoire dont ses incroyables expériences théâtrales et les mots de Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, résonnent encore : "j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les grandes histoires - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques."

Pour célébrer donc ce mois de la poésie, le blog Vues Intérieures a eu envie de présenter deux poèmes illustrant des aspects de la cécité de Lynn Manning, disparu le 3 août 2015, qui ont été publiés dans le International Journal of Inclusive Education, vol.13, no.7, November 2009 dont le titre était The Artful performance of Human Rights : Disability takes on Education, Culture and Politics (La performance artistique des Droits de l'homme : le Handicap s'empare de l'éducation, de la culture et de la politique).

Nous aurons sûrement l'occasion de reparler de Lynn Manning, devenu aveugle à vingt-trois ans après avoir été victime d'un tir dans un bar, qui était aussi, outre champion de judo et médaillé paralympique, comédien et auteur de théâtre. Et qui avait décidé, en 1996, de fonder la Watts Village Theatre Compagny dans le quartier de Watts à Los Angeles. Ce nom vous évoque peut-être quelque chose. Ce quartier, pauvre, situé dans le South Central Los Angeles, historiquement habité majoritairement par des afro-américains, ou africains-américains comme on dit souvent aujourd'hui, a été le théâtre d'affrontements violents, d'émeutes raciales, en 1965 et 1992.

Portrait de Lynn Manning - photo de Christopher Voelker
Lynn Manning - photo de Christopher Voelker

Les traductions proposées sont, comme d'habitude, maison. Si la structure et la ponctuation du poème ont été respectées, ne cherchez pas les rimes, les vers... Ce que Lynn Manning y raconte est fort. Sensualité et Sensorialité dans In the Absence of Light (En l'Absence de Lumière), dure réalité d'un homme noir aveugle dans The Magic Wand (la Baguette magique). Et nous restons ouverts à toute proposition de traduction plus inspirée.

Ces deux poèmes sont extraits de Weights, pièce de théâtre autobiographique dont on peut lire une analyse (en anglais) dans la revue Disability Studies Quaterly vol.24, n°2 (2004). Cette pièce a été jouée à travers les États-Unis (à partir de 2001) mais aussi au Royaume Uni, comme à Londres ou à Edimbourg en 2007 et 2008.
Vous trouverez d'abord le poème original, et, dessous, une tentative de traduction...

In the Absence of Light

What the fingers know
The tongue knows best :
Of lips and cheeks and nose and brow.
It bears little resemblance to where the eyes lie.
Light and shadow,
Color and contrast
Fall away in the absence of light,
Give way to tactile terms :
Firm, round, full,
Silken, moist, muscular.
What the tongue knows
It conceals from the teeth :
Salty, tangy, waxen, warm.
What of the teeth discover
Of nipples and neck,
Inner thighs and baby toes,
Back of knees and ear lobes,
They savor as for the first time,
For this is the first time,
Seeing you this way,
The first time seeing you at all,
Curved and convex,
Quick and hard,
Slow and trembling,
Pleading and demanding,
Vulgar and ethereal,
Drowning my senses,
Consuming my soul.
In the absence of light,
I love myself in you.

En l'Absence de Lumière

Ce que savent les doigts
La langue le sait encore mieux :
Des lèvres et des joues et du nez et du front.
Cela ressemble peu à ce que voient les yeux.
Lumière et ombre,
Couleur et contraste
Disparaissent en l'absence de lumière,
Laissent la place à des termes tactiles :
Ferme, rond, plein,
Soyeux, moite, musclé.
Ce que la langue sait
C'est en cachette des dents :
Salé, acidulé, cireux, chaud.
Ce que les dents découvrent
Des tétons et du cou,
De l'intérieur des cuisses et des orteils de bébé,
De l'arrière des genoux et des lobes d'oreilles
Elles savourent comme si c'était la première fois,
Car c'est la première fois,
Te voir de cette façon,
Te voir la première fois tout court,
Galbée et cambrée,
Prompte et acharnée
Lente et tremblante,
Implorant et exigeant,
Triviale et éthérée,
Noyant mes sens,
Consumant mon âme.
En l'absence de lumière,
Je m'aime
En toi.

The Magic Wand

Quick-change artist extraordinaire,
I whip out my folded cane
And change from Black Man to "blind man"
With a flick in my wrist.
It is a profound metamorphosis -
From God-gifted wizard of round ball
Dominating backboards across America
To God-gifted idiot savant
Pounding out chart busters on a cocked-eyed whim;
From sociopathic gangbanger with death for eyes
To all-seeing soul with saintly spirit;
From rape deranged misogynist
To poor motherless child;
From welfare rich pimp
To disability rich gimp;
And from White Man's burden
To every man's burden.
It is always a profound metamorphosis -
Whether from cursed by man to cursed by God,
Or from scripture condemned to God ordained.
My final form is never of my choosing;
I only view the wand; you are the magician.

La baguette magique

Extraordinaire transformiste,
Je déplie ma canne
Et passe d'un Homme Noir à un "homme aveugle"
D'un simple mouvement de mon poignet.
C'est une profonde métamorphose -
Du génie du ballon rond doté d'un don divin
Dominant les panneaux de basket à travers l'Amérique
A l'idiot savant doté d'un don divin
Bousculant les best-sellers avec une fantaisie de bigleux
Du membre sociopathe d'un gang au regard vide
A une âme qui voit tout avec l'esprit saint.
D'un misogyne que le viol dérange
A un pauvre orphelin sans mère
D'un maquereau qui profite de l'assistance sociale
A un boiteux qui profite du handicap;
Et du fardeau de l'Homme Blanc
A celui de tout un chacun.
C'est toujours une profonde métamorphose -
Mais maudit par l'homme ou par Dieu,
Condamné par un texte sacré ou ordonné par Dieu.
Ma forme finale n'est jamais de mon choix;
Je vois seulement la baguette; tu es le magicien.

Sensorialité, préjugés et stéréotypes

Si En l'Absence de Lumière raconte la première relation sexuelle post cécité, mettant ainsi en valeur tous les autres sens que la vue pour vivre pleinement ce moment, La Baguette magique nous rappelle à nous, Blancs (et autres hommes), comment les préjugés sociétaux enferment les gens dans des stéréotypes.
En devenant aveugle, Lynn Manning passe donc d'un statut d'homme noir(☆) à celui d'un aveugle. Dans les deux cas, celui de quelqu'un en marge de la société, sans avoir rien demandé ni même exprimé quelque chose.

(☆) Pour en savoir plus sur ce "statut d'homme noir" aux États-Unis, on pourra, entre autres, lire les écrits de Ta-Nehisi Coates : Le Grand Combat et Une Colère Noire.
Voici des liens vers quelques critiques :
- Le Grand Combat sur RFI
- Le Grand Combat dans le Temps, journal suisse
- 'Une Colère Noire'' dans Télérama
- Une Colère Noire dans Libération, article qui permet aussi de se remettre dans le contexte américain des violences policières et qui fait écho aussi aux propos de Michael Patrick Thornton (notamment à propos des Raisins de la Colère).

jeudi 30 mars 2017

The Gift Theatre - compagnie et theatre de Chicago

Il y a longtemps que nous avions envie de vous parler du Gift Theatre de Chicago. Gift, comme cadeau, comme don. C'est vraiment de cela dont il est question ici...

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
Nouveau logo du Gift, reprenant toujours une main ouverte tendue

Devise du Gift : Great stories onstage with honesty and simplicity (des histoires intéressantes sur scène avec honnêteté et simplicité)

Il y a longtemps (à l'échelle du blog) que les pièces présentées au ou par le Gift résonnent en nous. Aujourd'hui, nous avons eu l'opportunité de découvrir le lieu physique (voir Chicago - Théâtres et Accessibilité) de ce théâtre de poche (par la taille) plein d'ambition, d'échanger de vive voix (et avec bonheur) avec Jay Worthington et de discuter, via email, avec son co-fondateur et directeur artistique Michael Patrick Thornton des quinze premières années d'existence de ce théâtre hors du commun ainsi que de son futur.

Les origines

Il nous semblait important de demander à Michael Patrick Thornton (MPT), avec sa double casquette de co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, de retracer les événements qui lui semblaient essentiels dans la construction et la vie de la troupe mais aussi du lieu.
MPT : "Pour retracer les moments importants du Gift, il faut commencer au tout début car nous voulions d'abord monter une troupe. Au tout départ, il n'était même pas question de monter des pièces. L'idée originale était de simplement former une troupe et de s'entraîner ensemble parce que j'étais très inspiré par le travail de Jerzy Grotowski (ndlr: père du théâtre pauvre) auquel j'ai été formé à l'Université d'Iowa. Créer une compagnie avec un esprit d'équipe était central et fondateur. Je pense aussi qu'en tant que jeune compagnie nous avons expérimenté, comme beaucoup de théâtres naissant, le fait de louer des espaces de théâtre quand ils étaient disponibles et penser alors aux pièces que nous pourrions jouer dans ces espaces, et nous dire que ce n'était pas la bonne façon de produire des pièces de théâtre.
Alors que c'était une compagnie itinérante, nous avons senti que cela ne correspondait pas à ce qu'était ou voulait être le Gift. Alors, après avoir fonctionné comme cela pendant quatre ans, William Nedved, co-fondateur, et moi-même, nous sommes assis autour de la table de cuisine chez mes parents et avons décidé de mettre la compagnie en veille tant que nous n'aurions pas notre propre espace.
L'aménagement dans notre storefront en 2004 est un moment très important parce que cela a donné une légitimité institutionnelle. A partir de ce moment, il fallait payer le loyer et les factures et la compagnie qui produisait alors des pièces quand des lieux étaient disponibles, est vite devenue celle qui jouait des pièces quand nous le souhaitions.
Après avoir acquis notre propre espace, l'élément majeur a été de rejoindre l' "Actors Equity Association" qui est, aux États-Unis, le syndicat professionnel des acteurs et des régisseurs. Cela a engendré un niveau étourdissant de sérieux institutionnel pour le Gift car cela signifiait que nous payions une assurance santé aux membres de notre troupe ainsi qu'une retraite. Si notre idée était d'être dans une troupe et de prendre soin les uns des autres, alors il fallait le faire de manière aussi concrète que métaphorique.
Quand je suis tombé malade en 2003 (ndlr: Michael Patrick Thornton a subi, coup sur coup, à vingt-quatre ans, deux attaques de la moelle épinière qui l'ont laissé partiellement paralysé, après une lutte acharnée pour réapprendre à parler, à regagner une certaine mobilité), mon assurance de l ' Actors Equity a été un don du ciel, alors pourquoi n'aurais-je pas souhaité que mes plus chers collaborateurs dans le théâtre que j'avais co-fondé, aient les mêmes assurance et opportunités?
Je pense aussi que le lancement de notre programme éducatif pour les jeunes adultes que nous avons appelé GiftED montrera, dans quelques années, qu'il a été un élément important tout comme notre nouveau programme 4802 qui sera assez révolutionnaire autant pour faire du Gift l'un des endroits les plus excitants du monde pour expérimenter de nouvelles pièces qu'un lieu pour les nourrir, les enrichir.
Pour finir, notre festival TEN composé de pièces d'une durée de dix minutes, est aussi un moment important parce qu'il nous oblige, en débutant chaque saison, à retourner à l'esprit originel du Gift, bien avant qu'il ne soit question de budget ou d'expansion, quand il s'agissait simplement de personnes réunies dans une pièce qui aimaient travailler ensemble, qui s'aimaient et qui voulaient dire quelque chose."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
Festival TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Pour en savoir un peu plus sur TEN, lire cet article du Chicago Suntimes ou celui de Perform Ink pour un aperçu du contenu de la dernière édition de janvier 2017.

Le lieu

Situé au nord-ouest de Chicago, à Jefferson Park, le Gift Theatre a été sciemment et volontairement installé dans un quartier peu pourvu en structures culturelles. Chacun des co-fondateurs, Michael Patrick Thornton et William Nedved avaient grandi dans des quartiers similaires, nord-ouest de Chicago pour le premier et nord-ouest de l'Iowa pour le second, et souhaitaient créer un lieu en connection avec le voisinage.
Les photos ci-dessous ont été prises en février 2017. Les vitrines extérieures célèbrent le quinzième anniversaire du Gift, qui a eu lieu l'an dernier. La photo intérieure illustre le décor de la pièce actuellement jouée au Gift, Unseen (dossier de presse en annexe), dont l'histoire se passe essentiellement dans un appartement stambouliote.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

Théâtre de quarante places, le Gift est un Storefront theatre comme une cinquantaine d'autres théâtres à Chicago. Si l'on en croit Jay Worthington (et nous sommes prêts à croire tout ce qu'il dit!), c'est le plus petit et le meilleur storefront theatre de Chicago.
Lorsque nous sommes allés au Gift, la pièce présentée était Unseen et le public était installé sur le côté gauche en entrant dans la salle, les quarante sièges étant disposés en deux rangées. Pour d'autres pièces, comme Good for Otto, le public est installé de chaque côté de la salle ainsi que le décrit l'article du New York Times (en anglais) qui nous apprend, par ailleurs, qu'avant d'être un théâtre, cet espace était un magasin de chaussures.

La troupe du Gift

La dernière recrue de la compagnie (absente du trombinoscope ci-dessous), arrivée courant février 2017, est une figure du théâtre américain depuis le début des années 1970, un auteur de pièces de théâtre, David Rabe, auteur notamment de Good for Otto dont la première a eu lieu au Gift Theatre en 2015 (lire la critique, en anglais, parue dans le Chicago Tribune). Ce qui porte à trente-deux les membres de cette compagnie composée de comédiens, metteurs en scène, dramaturges...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

Nous avons demandé à Michael Patrick Thornton, à la fois comme co-fondateur et directeur artistique, ce qui a fait de la troupe du Gift ce qu'elle est aujourd'hui.
Plus que des pièces produites, il parle de moments qui ont vraiment illustré ce que signifiait être une troupe.
MPT: "Quand on parle du Gift, on parle d'un niveau de courage émotionnel et de vulnérabilité qui semble presque surhumain. Nous avons des membres de la troupe qui sont montés sur scène le soir du jour même où ils avaient enterré leurs parents. Nous avons des membres de la troupe qui ont appris des nouvelles dramatiques concernant la santé de leurs parents juste avant d'entrer sur scène. Nous avons des membres de la troupe qui jouaient dans une pièce qui durait trois heures alors qu'ils combattaient un cancer douloureux. Nous avons un membre de la troupe qui se déplace sur scène avec la grâce d'un danseur et qui est légalement aveugle (ndlr: Jay Worthington!) - chaque entrée sur scène est pour lui un acte de foi. Nous avons des membres de la troupe qui, sous le vernis protecteur du dialogue et du personnage, ont partagé les parties les plus sacrées et intimes de leur coeur avec ces nobles étrangers assis dans le noir - le public - dans l'espoir que, peut-être, en partageant cette pièce ensemble, nous pourrions guérir ensemble."
Pour conclure, il explique que la troupe s'est construite autour de l'amour, d'un esprit pionnier et d'un courage émotionnel qui constituent aujourd'hui des fondations à toute épreuve.

Retour sur "Richard III" et "Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)

Pour fêter sa quinzième saison, le Gift Theatre a présenté un Richard III et un Raisins de la Colère inédits à plus d'un titre. Retour sur ces deux pièces qui en disent long sur le travail du Gift...

Richard III
Nous avons vu plusieurs adaptations de Richard III très récemment mais aucune comme celle présentée par le Gift. Michael Patrick Thornton, qui incarnait ce personnage, a utilisé un exosquelette sur scène.
Interrogé sur l'usage de cet outil dans la dramaturgie, Michael Patrick Thornton a d'abord rappelé qu'il existait actuellement sur la scène théâtrale chicagoane un échange fantastique, fort et vital autour de l'inclusion et la diversité et que cette version de Richard III était une façon de corriger la longue histoire de cette pièce jouée par des acteurs valides.
MPT: "L'Institut de Réadaptation de Chicago, notre mécène, nous a fourni l'équipement et l'entraînement pour montrer ce à quoi pourrait ressembler le handicap dans un futur très proche mais aussi pour illustrer que la plus grande faiblesse de Richard, c'est de croire que lorsqu'il se déplacera comme les autres, alors ceux-ci le percevront différemment, le respecteront et l'aimeront."
Pour voir la préparation physique de Michael Patrick Thornton, l'usage de l'exosquelette à des fins de mise en scène pour illustrer le caractère de Richard III, voir la vidéo et lire l'article paru dans le Daily Herald (en anglais) qui sont très éclairants.
Richard III a été joué au Garage du Steppenwolf. A lire, en anglais, une critique de la pièce parue également au Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
De gauche à droite, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)
Classique de John Steinbeck et de la littérature américaine, classique aussi du cinéma dans la version de John Ford avec Henri Fonda, la version présentée au Gift Theatre, dans l'adaptation de Frank Galati (jouée initialement au Steppenwolf en 1988), est également inédite dans la mise en scène d'Erica Weiss qui choisit une famille mixte dont l'oncle John est aveugle. Mais cela n'est pas le fruit du hasard.
Interrogé à ce sujet, Michael Patrick Thornton dit que lorsqu'il a relu les Raisins de la Colère, plus d'un an avant l'annonce de la saison, cela lui semblait si opportun.
MPT: "J'avais dans ma tête l'image d'un Raisins de la Colère différent de tout ce que nous avions vu jusqu'à présent avec un respect pour la diversité. Et le dialogue des années 40 autour de la lutte de nos frères et soeurs les plus pauvres, et leurs affrontements avec les autorités semblait oh combien pertinent en tant que citoyen de Chicago. Mais, tout comme l'usage de l'exosquelette dans Richard III, ces considérations doivent être soigneusement réfléchies surtout quand vous considérez que le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs. Alors la décision de programmer une production comme les Raisins de la Colère devait s'appuyer autant sur des préoccupations artistiques authentiques en lien avec la société américaine qu'avec la vie intérieure et les manques des personnages. Sinon, c'est juste caresser dans le sens du poil. Sinon, c'est juste du n'importe quoi. Alors on a fait des recherches et un auteur s'est penché sur la réalité des familles en Oklahoma dans le Dust Bowl et nous avons trouvé qu'il y avait de solides raisons historiques pour avoir une famille Joad telle que nous l'avons présentée."
Jay Worthington, qui interprétait le personnage de l'oncle John, dit aussi que, comme celui-ci est alcoolique et qu'il produit son propre alcool (de contrebande), il était tout à fait plausible qu'il soit devenu aveugle. Par ailleurs, il y avait aussi la volonté de la metteure en scène, Erica Weiss, de parler de tous les opprimés, et de montrer qu'une personne aveugle est capable de faire des choses (Jay Worthington, légalement aveugle dans la "vraie vie", avait les yeux clos pendant toute la durée de la pièce et se déplaçait ainsi, y compris pour escalader l'échelle et marcher sur la plateforme située à trois mètres du sol sans rambarde).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
Sur la photo ci-dessus, de gauche à droite, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo de Claire Demos)

Cette version des Raisins de la Colère a été plébiscitée par la presse. Voici quelques liens vers des articles en anglais:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Orientation et futur

Invité à jeter un oeil sur les quinze années passées et à imaginer le futur, Michael Patrick Thornton a une vision très claire.
MPT: "depuis seize ans, le Gift s'est attaché à raconter des histoires intéressantes avec honnêteté et simplicité et, alors que je me battrais jusqu'au bout pour défendre chacune des pièces que nous avons produites et les raisons pour lesquelles nous les avons produites, il s'avère que jusqu'à récemment, ces histoires ont été présentées d'une perspective par défaut, qui est le point de vue blanc. C'est un tort. Et j'en suis le responsable. J'avais tort. Et alors que nous continuerons à raconter des histoires intéressantes, j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les histoires "intéressantes " - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques.
Le Gift n'a pas envie de rester un Storefront Theatre éternellement. Nos buts sont de devenir la prochaine grande compagnie américaine et d'être l'un des meilleurs endroits de la planète pour de nouvelles pièces.
Les quinze premières années nous ont enseigné ce que le Gift est, n'est pas et - le plus important - devrait être.
Les quinze prochaines années se passeront à définir cela en pierre et en bois, en chair et en os, encre et papier, corps et sang."

Pour notre modeste part, nous continuerons à scruter le travail du Gift et des membres de sa troupe. Avec l'espoir et l'envie de retourner les voir. Voir Jay Worthington et Michael Patrick Thornton sur scène ou dans un rôle de metteur en scène. Voir comment un "petit" théâtre se fait une place parmi les grands à coup de talents, de choix artistiques assumés et réfléchis et d'humanité...

dimanche 19 mars 2017

Milo le petit veau - Mes Mains en Or

Pour fêter l'arrivée du printemps, rien de mieux que courir dans l'herbe verte et grasse des pâturages.
C'est un peu ce que nous offre la dernière parution de Mes Mains en Or, Milo le petit veau où les plus jeunes, pas encore forcément lecteurs, partiront à la découverte des animaux de la ferme. Cette histoire, de Pauline Dufour, illustrée par Romane Laurière, nous emmène au coeur de la ferme et de ses habitants à poils ou à plumes.

Couverture de Milo le petit veau - Mes Mains en Or 2017

Quatrième de couverture

Alors que tout était calme à la ferme, voilà que Milo le petit veau disparaît...
Mila sa maman part aussitôt à sa recherche.

Mes Mains en Or

Mais avant de partir à la recherche de Milo, parlons un peu de Mes Mains en Or.
Association créée par Caroline Chabaud Morin en 2010, Mes Mains en Or crée des livres tactiles, braille, gros caractères, et très souvent audio, accessibles aux enfants aveugles et malvoyants, qui permettent aussi le partage d'histoires entre enfants déficients visuels et parents voyants, entre parents déficients visuels et enfants voyants, entre enfants et parents déficients visuels. Prenez toutes les combinaisons possibles, les ouvrages de Mes Mains en Or sont accessibles à tous. Et comme ils sont beaux, tous les enfants en veulent un!

Mes Mains en Or est une maison d'édition associative. Ses livres existent en partie grâce aux bénévoles qui découpent, collent, assemblent, cousent, tricotent pour donner vie à ces histoires, originales ou adaptées pour que les enfants déficients visuels aient aussi droit à de jolis livres.

Vues Intérieures a déjà présenté un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or que vous trouverez avec les tags "Mes Mains en Or", "livre tactile". Ouvrages pour les tout petits ou pour des enfants déjà lecteurs, ils ont toujours une dimension ludique et pédagogique. Et sont toujours pertinents sur la dimension tactile. Ici, la découverte passe par le toucher. Comment savoir qu'un canard n'a pas de crête alors que le coq en a une? A quoi ressemble une vache? Une chèvre?

Milo et les animaux de la ferme

Une nuit, Milo n'arrive pas à s'endormir et décide de partir découvrir le pré. Le lendemain matin, Mila, sa maman, part à sa recherche.
Et là, débute la découverte des animaux qui peuplent la ferme.
L'utilisation de matériaux très doux va permettre une exploration tactile idéale.

Détail de la vache Mila - Mes Mains en Or Détail du canard - Mes Mains en Or







On pourra ainsi découvrir la silhouette de la vache, de son veau, le canard et la poule avec leurs plumes, le cheval, le mouton au pelage tout chaud et frisé ou encore la chèvre.

Qui a-t-il de similaire entre une vache et une chèvre? Des cornes mais aussi des pis!

Et, à la fin de l'ouvrage, une jolie surprise pour les petits explorateurs partis à la recherche de Milo. Un élément à détacher du livre et à utiliser pour se déguiser, faire "comme si", ou s'inventer d'autres histoires!

Accessibilité

Milo le petit veau est, comme toujours chez Mes Mains en Or, en braille intégral et en gros caractères. Il est aussi livré avec une version audio qui permet, en plus, d'entendre le son des différents animaux.

Milo le petit veau - braille, gros caractères et CD audio

Le braille est écrit en recto pour être plus facile à lire. La police utilisée pour l'écriture en gros caractères est sans sérif, plus lisible par les personnes malvoyantes.

Pour ceux, celles qui voudraient s'y mettre, voici une occasion d'apprendre le braille. Partager une histoire en apprenant un alphabet qui permet, aujourd'hui encore, aux aveugles du monde entier d'accéder à la lecture, la connaissance, la culture, c'est transmettre et/ou s'offrir un magnifique outil pour l'avenir.

Milo le petit veau s'adresse aux plus jeunes. Éveiller la curiosité, donner des pistes pour avoir envie d'en découvrir plus, voilà entre autre à quoi s'attellent les ouvrages de Mes Mains en Or.

dimanche 12 mars 2017

Chicago - Theatres et Accessibilite

Nos pas nous ont récemment emmenés à Chicago, surnommée aussi "Windy City" (cité venteuse), située sur les bords du lac Michigan, dans l'état d'Illinois aux États-Unis.

Enseigne illuminée du Chicago Theatre - Chicago

Si Chicago est connue pour ses gratte-ciel, Al Capone, ou son blues, elle est aussi très réputée pour sa scène théâtrale, également capitale de l'improvisation, avec, par exemple, le théâtre Second City qui a vu débuter Dan Akroyd, Bill Murray ou Alan Arkin, pour n'en citer que quelques uns. En théâtre contemporain, elle fait jeu égal avec New York. Et c'est sur cette spécialité là que nous allons nous concentrer.
Non pour nous improviser critiques de théâtre (c'est vrai, nous l'avons déjà fait une fois pour l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de Libres sont les papillons), mais pour regarder de plus près ce que proposent les théâtres en matière d'accessibilité physique et culturelle.

Chicago compte autour de deux-cent troupes de théâtre. Et l'autre spécificité de Chicago, en matière théâtrale, c'est ce qu'on appelle les Storefront Theatres. Il s'agit de petits théâtres qui s'installent dans des espaces situés en rez-de-chaussée d'immeubles, qui auraient pu être des commerces ou des bureaux. Selon Jay Worthington, membre de la troupe du magnifique Gift Theatre, l'un de ces Storefront Theatres, avec qui nous avons eu le grand bonheur de discuter, ils seraient une cinquantaine.

Devanture du Gift Theatre - Chicago
Ci-dessus, devanture du Gift Theatre avec sa vitrine aux couleurs de la quinzième saison

Accessibilité culturelle

Notre séjour chicagoan nous a permis de "tester" plusieurs théâtres, de tailles différentes, et d'être étonnés de voir tout ce qui existait, était proposé, pour rendre le théâtre accessible à tous, accessibilité des lieux mais aussi des contenus.

Capture d'écran du Goodman Theatre pour la page accessibilité
Exemple ci-dessus : page consacrée à l'accessibilité sur le site du Goodman Theatre qui nous renvoie ensuite sur différents dispositifs adaptés aux spectateurs malvoyants ou aveugles, aux représentations en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine) ou avec du sous-titrage, ou encore à l'accessibilité physique des lieux

Nous avons déjà évoqué ici l'existence de l'ADA (Americans with Disabilities Act) qui date de 1990 qui interdit les discriminations liées au handicap. Les théâtres que nous avons visités sont des constructions récentes, et donc physiquement accessibles (entrées de plain-pied et présence d'ascenseurs). Quant au Gift Theatre, installé dans un bâtiment plus ancien, il est de plain-pied avec le trottoir, et malgré sa superficie restreinte, est équipé de toilettes accessibles. A propos de toilettes, présence remarquée et saluée de toilettes non genrées. Rassurez-vous, pour ceux, celles, que ça mettrait mal à l'aise, les théâtres qui pratiquent cela (nous l'avons vu au Goodman Theatre et au Steppenwolf) ont gardé aussi des toilettes pour les hommes et des toilettes pour les femmes. Lors de notre séjour chicagoan, nous avons aussi rencontré plusieurs "family rooms" à disposition dans les sanitaires.

Ceci étant dit, revenons à la partie "accès au contenu". Aller au théâtre pour se faire raconter une histoire, apprécier la performance des acteurs, apprécier une mise en scène nécessite parfois des "petits" arrangements qui facilitent grandement la "dégustation" de ce moment unique.
Et cela commence avec l'achat du billet.
Ayant réservé nos places avant de partir, nous l'avons fait en ligne et avons été surpris (et ravis!) de constater qu'il était souvent possible de choisir sa place en fonction de ses besoins particuliers (évidemment, dans la limite des places disponibles).

Site du [Steppenwolf
Exemple ci-dessus du site du Steppenwolf : Infos pratiques et multiples façons de réserver ses places pour assister à une séance offrant des dispositifs accessibles, telle une séance en audiodescription ou avec interprète en ASL.

Au Chicago Shakespeare Theatre, il y a aussi la possibilité de payer un billet pour deux pour les gens qui souhaitent être accompagnés (sur justificatif), pratique que nous avions déjà évoquée dans le billet consacré à l'accessibilité du Festival de Glastonbury.
Concernant les dispositifs facilitant l'accessibilité des spectateurs aveugles ou malvoyants, on trouve aussi des informations sur les endroits où les chiens-guides pourront se dégourdir les pattes avant ou après la représentation. C'est un détail mais en accessibilité, c'est le détail qui compte.

Le jour J, il y a des programmes en gros caractères et en braille disponibles à l'accueil, comme, ci-dessous, au Goodman Theatre, avec cette version en braille abrégé pour Oncle Vanya, adapté par Annie Baker. Certes, pas question de le ramener chez soi, mais cela permet de connaître la distribution, l'équipe technique, bref, tout ce que l'on trouve habituellement dans un programme.

Détail de la couverture du programme d'Uncle Vanya en braille

Au Gift Theatre, plus modeste en taille et en moyens, rien d'écrit sur le site mais une équipe à l'écoute qui se met à votre portée pour vous permettre là aussi de profiter au mieux de votre expérience théâtrale. Et dans un théâtre de quarante places, dont la largeur de la pièce doit frôler les six mètres, c'est une expérience unique et fantastique. Avant le début de la représentation, nous avons pu discuter avec les actrices : contexte, histoire, décors, personnages, costumes, accents, voix... Autant de précieuses informations permettant de suivre le déroulé de l'histoire, surtout quand chaque actrice interprète plusieurs personnages et que le décor nous transporte de l'intérieur d'un appartement à plusieurs lieux extérieurs, en temps présent et en flashbacks.

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017
Ci-dessus, salle du Gift Theatre avec les décors d'"Unseen", février 2017

Un mot sur les pièces et la distribution

Allez, avouez, nous vous avons mis l'eau à la bouche. Alors en voici un peu plus sur les pièces (re)découvertes à Chicago.
Nos expériences théâtrales à Chicago ont été vraiment intéressantes. Elles nous ont permis de rentrer dans des théâtres nationalement très réputés, tels le Goodman Theatre et le Steppenwolf. Nous aurions bien ajouté le Lookingglass Theatre à la liste mais il n'y avait pas de pièces en cours lors de notre séjour.

Programmes des pièces de théâtre vues à Chicago

Nous avons eu l'occasion de visiter le Chicago Shakespeare Theatre pour voir une version, certes abrégée, mais pétillante et dynamique de Romeo & Juliet, où Marti Lyons, par ailleurs membre de la troupe du Gift Theatre, a décidé d'avoir une distribution où deux rôles habituellement masculins sont tenus par des jeunes femmes, où Juliet et sa mère sont jouées par des actrices noires. Voici le visage de la diversité... devant un public de jeunes collégiens. Et cela fait sacrément du bien de voir les choses bouger!
Distribution : Tim Decker, Brian Grey, Emma Ladji, Elizabeth Laidlaw, Andrea San Miguel, Lily Mojekwu, Sam Pearson, Cage Sebastian, Andrew L. Saenz, Nate Santana, Peter Sipla, Demetrios Troy, Karen Janes Woditsch
Résumé : À Vérone, en Italie, les familles Montaigu et Capulet sont depuis toujours divisées par la haine. Leurs enfants, Roméo et Juliette, tombent amoureux, mais les deux familles se portent une haine sans égale l'une envers l'autre, ce qui rendra l'amour de nos deux héros impossible et qui leur vaudra la vie.

Roméo discute avec Juliette, sur son balcon - Chicago Shakespeare Theatre
Romeo (Nate Santana) et Juliette (Emma Ladji), photo Liz Lauren

Au Steppenwolf, c'est une pièce de Young Jean Lee, qui signe aussi la mise en scène, Straight White Men, soit "Hommes blancs hétéro(sexuel)s, que nous avons vue.
Distribution : Alan Wilder, membre de la troupe du Steppenwolf, Madison Dirks, Ryan Hallahan, Elliott Jenetopulos, Syd Germaine, Brian Slaten.
Résumé : " A l'approche des fêtes de Noël, Ed, veuf, rassemble ses trois grands fils dans la maison familiale. On fait des jeux. On commande de la nourriture chinoise, et les farces entre frères et les échanges verbaux les distraient d'une issue qui menace de gâcher les festivités : quand l'identité personnelle est essentielle et que le privilège est un problème, que font alors les hommes blancs hétérosexuels?"

Straight White Men, production du Steppenwolf
Ed (Alan Wilder), à gauche, avec ses fils, Jake (Madison Dirks), Drew (Ryan Hallahan) et Matt (Brian Slaten)

Au Goodman Theatre, c'est une version adaptée par Annie Baker de Oncle Vanya que nous avons pu voir. Elle souhaitait "créer une version qui sonne à nos oreilles contemporaines américaines de la même façon qu'elle sonnait aux oreilles russes durant les premières productions de la pièce". Mise en scène de Robert Falls.
Distribution : David Darlow, Kristen Bush, Caroline Neff, Marylin Dodds Frank, Tim Hopper, Marton Csokas, Larry Neumann Jr., Mary Ann Thebus, membre de la troupe du Gift, Alžan Pelesić, Olexiy Kryvych.
Résumé : Sonia et son oncle Vanya s’occupent depuis des années du domaine familial. Quand le père annonce sa décision de le vendre, les nœuds des relations humaines se dénouent au sein de la petite communauté qui y est réunie. 

Uncle Vanya, adapté par Annie Baker, mise en scène par Robert Falls
Photo de la production Uncle Vanya
David Darlow (Serbryakov), Kristen Bush (Yelena), Tim Hopper (Vanya), Marilyn Dodds Frank (Maria), Larry Neumann Jr. (Telegin), Caroline Neff (Sonya) and Mary Ann Thebus (Marina)

Au Gift, c'est la première mondiale d' Unseen de la dramaturge Mona Mansour que nous avons vue.
Distribution : Brittany Burch, Alexandra Main, toutes deux membres de la troupe, Ashley Agbay, artiste invitée, interprétant sept personnages féminins dans une mise en scène de Maureen Payne-Hahner, également membre de la troupe du Gift...
Résumé : "Mia, photographe de guerre, se réveille dans l'appartement stambouliote de son actuelle, ex, petite - amie après avoir été trouvée inconsciente sur le lieu d'un massacre qu'elle était en train de photographier. Mia ne se rappelle même pas avoir été là-bas, mais elle a envoyé des photos de l'endroit plusieurs heures avant d'avoir été trouvée. Les deux femmes font le point sur leur situation quand débarque de Californie la mère bien pensante de Mia, essayant d'aider à découvrir ce qui est arrivé à sa fille."

Unseen - Mia en train de photographier, portrait de face
Brittany Burch dans le rôle de Mia, appareil photo en main, prête à prendre une photo

Pour momentanément conclure

Revoir des classiques (Romeo & Juliet, Oncle Vanya) dépoussiérés mais respectés, découvrir de nouvelles pièces (Straight White Men, Unseen), regarder les Américains s'auto-observer ou les voir agir à l'étranger dans d'autres contextes culturels, a été une fantastique expérience.
Voir le bouillonnement de la scène théâtrale chicagoane a été une vraie révélation.
La rencontre avec l'équipe du Gift Theatre, possible grâce à John Gawlik, l'administrateur du théâtre, a été un moment formidable. Nous reparlerons de ce théâtre qui a fêté sa quinzième saison l'an dernier et dont la saison actuelle présente trois pièces écrites par des femmes.

Que cela ne nous empêche pas de penser au contexte actuel du pays. Et comptons sur ces artistes pour nous ouvrir les yeux et l'esprit...
Que ceux qui s'intéressent au théâtre (américain) aillent faire un tour sur le site de la revue American Theatre.

Et cela nous donne aussi forcément des envies de voir ces propositions accessibles se généraliser sur nos scènes, dans nos théâtres. Bien sûr, il existe aussi des choses chez nous. L'audiodescription s'est, sinon généralisée, développée dans nombre de théâtres. Nous avons aussi parlé ici des Souffleurs d'images qui offrent une alternative intéressante à l'audiodescription. Mais il faudrait peut-être faire des efforts sur la communication, en particulier quand cela concerne l'accessibilité. Nous l'avions déjà souligné dans notre billet consacré aux Eurockéennes.
Dans tous les cas, il s'agit de spectacles vivants qui offrent des moments inoubliables, intenses, porteurs de réflexion. Faisons en sorte qu'ils soient accessibles au plus grand nombre.

lundi 6 mars 2017

Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Premier roman jeunesse de Delphine Bertholon, paru initialement chez Je Bouquine en 2011 puis chez Rageot Éditeur en 2016, avec la couverture d'Aline Bureau, Ma vie en noir et blanc nous amène dans le journal intime d'Ana.
Récit à la première personne, il va nous faire découvrir, et partager, la vie en noir et blanc de cette adolescente de quatorze ans.

Couverture du livre Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Quatrième de couverture

J'ai un prénom palindrome, qui se lit dans les deux sens. A-N-A.
Je vois en noir et blanc, une maladie rare.
Je ne connais pas mon père.
Je veux comprendre pourquoi la vie m'a affublée de tout cela!
Je me sens une triple erreur de la nature.
Kylian, lui, pense le contraire. Et quand il m'a proposé d'aller avec lui à Paris rencontrer un célèbre photographe fasciné par le Noir et Blanc, je n'ai pas hésité...

Ana

Ana Massier, quatorze ans, vit avec sa mère, Lucie, son beau-père Thibault, et sa petite soeur, Zoé. Ils habitent dans un village situé dans le Beaujolais, Charnay. Elle est en troisième B à Villefranche sur Saône. Elle ne connaît pas son père et est achromate, elle voit donc en noir et blanc.
Sa meilleure amie s'appelle Mélie, et elle est amoureuse (secrètement) de Kylian.
Elle adore les films en noir et blanc... et écrit des romans pendant les cours...

Au fil des pages de ce roman, on va suivre Ana dans son quotidien. Elle nous parlera de ses difficultés, nous présentera ses astuces pour s'adapter au monde dans lequel elle vit, mais surtout, elle nous parlera de ses difficultés d'adolescente...
Et quand elle découvrira l'existence d'un photographe achromate, elle ira désespérément chercher ses origines.

Concrètement...

p.10 "(...) on a appris ma bizarrerie quand j'avais trois mois, parce que je ne supportais pas les lumières vives."
p.11 "Parce que oui, figurez-vous, je vois en noir et blanc. Je me coltine une très rare anomalie de la vision, une forme extrême de daltonisme appelée "achromatopsie" (...). Je suis donc "achromate", une sorte d'acrobate miro qui sautille dans un monde tout gris (...). Cette cochonnerie touche une personne sur trente - trois mille (...). Bien sûr, ça ne saute pas aux yeux. Comme dit notre médecin de famille, (...), j'ai une sorte de "handicap invisible". Invisible... si ce n'est que je porte des lunettes à verres fumés tous les jours de l'année (je ne supporte pas le soleil et je suis myope comme une taupe)."

p.22 "Kylian, c'est mon ténébreux à moi, celui d'Ana-la-vérité. D'autres diraient que c'est un "garçon de couleur", un black, mais à mes yeux, c'est juste un garçon en noir et blanc. Je veux dire, réellement en noir et blanc, le négatif d'une photographie, une sculpture de Giacometti vivante, avec des yeux surcontrastés, brillants comme des lames."

p.29 " Je considère le steak gris et les carottes grises et les petits pois gris dans l'assiette en porcelaine blanche."

p.31 "(...) Je suis toujours habillée en noir (...). Et je porte parfois de grands chapeaux à cause de ma photophobie (bien entendu, quand je me balade en ville, il y a toujours quelque imbécile pour me traiter de "starlette" à cause de ma capeline et de mes verres fumés)."

Ses difficultés

p.8 "Trop de couleurs mélangées, de cartes à colorier, trop de lacs bleus, de montagnes brunes et de vertes vallées, tant de choses évidentes auxquelles je ne comprends rien."
"Je m'en fiche, moi, de la Terre, à part les images satellites, retransmises en bichromie par des caméras de surveillance interplanétaire. Si je suis dans la lune, c'est parce qu'elle est blanche avec des reliefs gris et que je peux la voir aussi bien que tout le monde."

Ses trucs et astuces

p.20 "(...) si je ne vois qu'en noir et blanc, j'ai de bonnes oreilles et un odorat de compétition. Mélie est très forte pour les descriptions: elle me transforme toujours les couleurs en matières, en objets, en odeurs, pour que je voie bien ce qu'elle veut dire."

p.25 "Mon stylo rouge, je le reconnais parce qu'il a une forme de fusée, carrossée comme un cockpit d'avion. Je suis un peu jalouse du bille multicouleurs de Mélie, gros comme un cigare, mais je sais bien que ce n'est pas pour moi. Trop technologique."

p.30 "Mais notre ciné-club personnel, c'est le moment où je l'aime le plus, surtout quand on regarde des films en noir et blanc. Parce qu'elle voit la même chose que moi, au même moment que moi. C'est reposant, de moins sentir que je suis différente."

Les lumières de la ville - Charlie Chaplin - Charlot et la fleuriste aveugle
En clin d'oeil, photo tirée du film "Les lumières de la ville" de Charlie Chaplin où Charlot discute avec la fleuriste aveugle

Thomas Viatelli

C'est le nom de ce photographe célèbre pour ses photos en noir et blanc, achromate, et originaire de Lyon.

p.91 "Je ne sais pas si c'est le fait de savoir qu'elles sont réellement en noir et blanc, mais j'ai un choc esthétique. Des paysages d'océan surcontrastés, des phares dans la tempête, des éclairs blancs dans des ciels noirs, l'écume au faîte des vagues - on croirait presque sentir le souffle du vent et l'odeur des varechs."

p.104 "D'après lui, nous n'avons pas un handicap, mais un don. Nous avons la possibilité de voir le monde différemment des autres et personne, jamais, ne pourra nous enlever cette chance."
"Tu sais, Ana, ce n'est pas la couleur qui importe. C'est la lumière."

Achromatopsie

On a rarement l'occasion de se glisser dans la peau d'un personnage malvoyant (la vision d'une personne achromate est estimée entre 1 et 2 dixièmes). D'abord parce qu'il y en a peu dans la littérature, faisons mention ici du formidable Fort comme Ulysse où nous faisions connaissance avec Elliott, atteint d'une rétinite pigmentaire et en train de perdre sérieusement la vue, ensuite parce qu'il y a mille et une façons d'être malvoyant. En dehors des pathologies diverses et variées, chaque personne s'adapte différemment, vit sa situation de façon unique. Et il n'est pas toujours facile d'expliquer aux autres comment on voit par rapport à une vision "normale" quand on a toujours vu de cette façon. On pourra relire les propos de Jay Worthington ou comprendre pourquoi Bruce Horak s'est mis à peindre.
Il est amusant de voir aussi comment, parfois, plusieurs faisceaux vont dans la même direction. Ma vie en noir et blanc illustre ce que signifie, pour Ana, d'être achromate. Au quotidien, dans sa relation aux autres, dans le regard qu'elle porte sur elle-même. On peut se demander, cependant, si une personne ayant une déficience visuelle, par exemple, se pose tous les jours la question de ce "décalage" qu'elle a par rapport au reste de la société. Mais, revenons à nos faisceaux...

Alors que ce roman venait de m'être suggéré, voici un article sur une exposition d'une jeune photographe, Sanne de Wilde, qui s'est inspirée des habitants d'une île de Micronésie, Pingelap, où plus de dix pour cent de la population est atteinte d'achromatopsie. Oliver Sacks s'était déjà intéressé à cette île en publiant en 1996 "l'île en noir et blanc".

Pour en savoir plus sur l'achromatopsie, voici le lien vers l'association une vie en noir et blanc.
Ou vers cet article paru dans Libération en 2004, un destin en noir et blanc qui nous amène à Pingelap, là où l'achromatopsie est endémique, et pourtant stigmatisante...

On pourra aussi lire le portrait de Ken Kase (en anglais), artiste achromate. Ou se plonger dans le documentaire racontant le voyage d'Oliver Sacks dans cette île en noir et blanc (en anglais) : Island of the colorblind.

Pour conclure

Premier essai réussi en littérature jeunesse pour Delphine Bertholon qui brosse un joli portrait d'une adolescente qui s'identifie comme une triple erreur de la nature. Belle opportunité aussi de comprendre ce qu'est l'achromatopsie, ce qu'elle peut signifier au quotidien, comme manger une nourriture grise ou se recevoir des réflexions par ceux qui ne savent pas qu'elle est photophobe et doit donc protéger ses yeux de la lumière. Oui, il peut être nécessaire de porter des lunettes de soleil même quand il pleut... Cela ne dépend pas de la couleur du ciel mais du niveau de luminosité.

Cela fait aussi un beau tremplin pour en savoir plus sur cette "anomalie" de la vision en allant chercher les écrits d'Oliver Sacks ou les témoignages d'artistes ou de personnes achromates.

mercredi 15 février 2017

Cecite sur grand ecran - fiction, documentaire, interpretation et recompense

Si le mois de février est le plus court de l'année, c'est probablement celui qui concentre le plus de cérémonies et remises de récompenses dans le milieu du cinéma.
Sans aller chercher très loin, nous pouvons noter les Magritte du cinéma chez nos voisins belges qui ont eu lieu le 4 février 2017, les BAFTA (British Academy Film & Television Awards) le 12 février 2017, les César le 24 ou, bien sûr, les Oscars le 26 février prochain.

Après presque deux ans et demi d'existence, la revue de dix-neuf films, dont trois documentaires et un film d'animation, le blog Vues Intérieures a eu envie de se pencher plus largement et généralement sur la cécité et sa (ses) représentation(s) sur grand écran, tout en laissant une place aux personnages handicapés, y compris sur petit écran et dans les séries télé.

Fiction et cécité

En préparant ce billet, nous avons été surpris de voir, parmi les acteur(rice)s d'hier et d'aujourd'hui, le nombre d'entre eux (elles) qui ont interprété des personnages aveugles.
Parmi les films dont nous avons parlé ici, mentionnons chez les actrices, Ida Lupino (La Maison dans l'Ombre), Elizabeth Hartman Un coin de ciel bleu), Simone Valère (La nuit est mon royaume), Alexandra Maria Lara (Imagine), Ariana Rivoire (Marie Heurtin), Ellen Dorrit Petersen (Blind) ou Fritzi Haberlandt (Peas at 5.30).

Affiche du film La Nuit est mon Royaume

Chez les acteurs, notons Cary Grant (Les Ailes dans l'Ombre), Jean Gabin (La nuit est mon royaume), Van Johnson (A 23 pas du mystère), Edward Albert (Butterflies are free), Robert Lepage (Dans les Villes), Hugo Weaving (Proof), Val Kilmer (Premier Regard), Ghilherme Lobo (Au Premier Regard), Hilmir Snær Guðnason (Peas at 5.30), Edward Hogg et Melchior Derouet (Imagine).

Affiche du film Au Premier Regard Affiche du film Butterflies are free A 23 pas du mystère - couverture jaquette DVD

A ceux-ci, on peut ajouter Michèle Morgan qui reçut le Prix d'interprétation féminine au premier Festival de Cannes en 1946 pour son rôle de Gertrude dans le film la symphonie pastorale réalisé par Jean Delannoy et tiré du roman éponyme d'André Gide. Ou encore, plus récemment et étrangement, Al Pacino dans le film le temps d'un week-end réalisé par Martin Brest, qui reçut l'Oscar du meilleur acteur en 1992 pour son interprétation de Frank Slade, dans un remake de Parfum de femme réalisé par Dino Risi et sorti en France en 1975. Le rôle du colonel Fausto Consolo valut à Vittorio Gassman le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes en 1975.
On pourrait ajouter Virginia Cherrill, la jeune fleuriste aveugle dans les lumières de la ville réalisé par Charlie Chaplin en 1931 ou Dorothy Gish, jouant le rôle de Louise dans les deux orphelines réalisé par D.W. Griffith en 1921.
Bref, c'est une liste sans fin, la cécité ayant manifestement inspiré les scénaristes, même si celle-ci est plus souvent caricaturée et stéréotypée que dépeinte d'une façon crédible. Sur ce blog, nous avons choisi de parler de films ou d'interprètes qui donnaient, sinon un reflet réaliste de la cécité, du moins, un portrait plus nuancé, crédible de ce que peut signifier être aveugle dans nos sociétés occidentales, sans être forcément une victime, un bourreau ou un superhéros (avouons que nous avons un faible pour Charlie Cox endossant le costume de Matt Murdoch, plus d'ailleurs que celui de Daredevil).

Incarner le handicap ou jouer un personnage?

Là où le bât blesse, c'est que parmi tous les acteurs et actrices cités précédemment ayant interprété des personnages aveugles ou malvoyants (peu présents au cinéma, peut-être parce que moins "visibles" que la cécité complète et totale qui, rappelons-le, est finalement marginale dans la population déficiente visuelle), un seul est réellement déficient visuel. Il s'agit de Melchior Derouet qui jouait le rôle de Serrano dans Imagine. Et Ariana Rivoire, l'interprète de Marie Heurtin, première personne sourde - aveugle française à avoir reçu un enseignement, est sourde. Certes, le "métier" d'acteur ou d'actrice est d'endosser et d'interpréter des rôles différents. Et il est difficile d'oublier l'incarnation de Christy Brown par Daniel Day Lewis dans My Left Foot, film de 1989 réalisé par Jim Sheridan, rôle qui lui valut, entre autres, l'Oscar du meilleur acteur, le BAFTA Film Award du meilleur premier rôle masculin cette même année.
Cependant, quand on connait les difficultés que rencontrent les comédiens ou acteurs handicapés ne serait-ce que pour passer un casting, on se dit qu'il y a encore bien du travail à faire pour que diversité et inclusion soient des réalités sur nos grands (ou petits) écrans (ou nos scènes de théâtres).
A lire (en anglais) le très intéressant article Disability in American theater: where is the tipping point? écrit par Christine Bruno et publié sur Howlround. Elle indique que 16% des acteurs récompensés l'ont été pour avoir interprété un personnage handicapé. Parmi ces acteurs, seulement deux étaient handicapés. On se souviendra de Marlee Matlin dans les Enfants du Silence ("Children of a lesser God") de Randa Haines, film sorti en 1986 où elle interprète Sarah Norman, rôle qui lui valut, à vingt et un ans, l'Oscar de la meilleure actrice.
Pour compléter le tableau côté américain, voir aussi l'étude publiée en juillet 2016 par la Fondation Ruderman sur l'emploi des acteurs handicapés à la télévision où il apparaît que moins d'un pour cent des personnages dans les séries américaines diffusées à la télé ou sur les plateformes de vidéos à la demande ont un handicap. Et que seulement cinq pour cent de ces personnages sont interprétés par des acteurs handicapés. Aux États-Unis, on considère que vingt pour cent de la population est handicapée.
Qu'en est-il en France? Guère mieux, voire pire mais difficile de le savoir faute d'étude ou d'article...
Si l'on regarde les derniers films comportant des personnages aveugles (tous les deux féminins d'ailleurs), la prunelle de mes yeux, réalisé par Axelle Ropert, et le coeur en braille, réalisé par Michel Boujenah, force est de constater que les actrices, respectivement Mélanie Bernier et Alix Vaillot, ne font pas partie de ces cinq pour cent.

Documentaires

Si la cécité est souvent "interprétée" dans la fiction, le documentaire met parfois en lumière des personnes aveugles, des vraies, celles que l'on pourrait croiser sur le trottoir, en s'éloignant exagérément de leur trajectoire par crainte de recevoir un coup de canne, dans l'ascenseur et à qui l'on ne dirait pas bonjour, pensant ainsi rester "invisible", qu'on plaindrait pensant leur vie triste. Heureusement, le documentaire nous permet de rencontrer, par exemple, des photographes aveugles ou malvoyants qui partageront ce que la beauté signifie pour eux comme dans le Beau est Aveugle de Gwenaël Cohenner. Ou de rencontrer une mélomane, un danseur, une peintre, une avocate, un responsable associatif dans le très beau la nuit qu'on suppose de Benjamin d'Aoust. Ou encore de croiser deux magnifiques musiciens, l'un étant une légende, le trompettiste Clark Terry, et l'autre un jeune pianiste de jazz, Justin Kauflin, dans le chaleureux Keep On Keepin'On d'Alan Hicks.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

Dans le magnifique et bouleversant Notes on Blindness, qui était en lice pour trois récompenses aux BAFTA 2017, basé sur les cassettes enregistrées par John Hull qui serviront également de support au livre Touching the Rock - An Experience of Blindness, c'est pourtant un acteur qui prête sa silhouette à la voix de John Hull.

Conclusion

Difficile de conclure sur un sujet aussi vaste, à la fois aussi vieux que le cinéma (ou le théâtre), et en devenir mais nous parions qu'enfin le grand écran nous donnera l'occasion de croiser de beaux personnages qui, par delà leur cécité ou leur malvoyance (que l'on aimerait vraiment plus présente à l'écran), ont une vraie vie avec un travail, une famille, des enfants (à quand un papa aveugle amenant ses enfants à l'école ailleurs que dans un documentaire?), des joies, des peines, des envies de théâtre, de voyage... Bref, des personnages de fiction qui, enfin, rejoindraient la (ou une) réalité.

Si nous revenons rapidement aux films présentés au fil du blog, peu de personnages aveugles, et c'est encore plus flagrant chez les personnages féminins, ont un "vrai" métier ou travaillent. Et, hormis un aviateur aveugle, les métiers sont limités : masseur, enseignant (auprès d'enfants ou de personnes aveugles), musicien... Dans la "vraie" vie, et dans nos sociétés occidentales, même si le pourcentage de personnes aveugles exerçant un emploi est ridiculement et dramatiquement bas, nous croisons des ingénieurs informatiques, des avocats, des traducteurs, des journalistes, des enseignants universitaires, des bibliothécaires, des chefs d'entreprise...

Quand ces personnages auront une vraie épaisseur et existeront pour autre chose que leur cécité ou leur malvoyance, alors peut-être que la présence de comédiens aveugles ou malvoyants sera évidente. Souhaitons aussi voir vite arriver des comédiens handicapés interpréter des personnages pas forcément identifiés comme tels.
En attendant, pensons au mot "diversité" et à ce que cela peut signifier dans nos sociétés occidentales.

dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

dimanche 8 janvier 2017

Erbsen auf halb 6 - Peas at 5.30 - Lars Buechel

Erbsen auf halb 6 est un film réalisé par Lars Büchel sorti en Allemagne le 3 mars 2003.
Le titre anglais est Peas at 5.30, soit la traduction du titre original qui en français serait Petits pois à 5h30. Nous reviendrons plus tard sur la signification de ce titre...
Les rôles principaux sont tenus par Fritzi Haberlandt et Hilmir Snær Guðnason, la première étant berlinoise, le deuxième, islandais. Quant au film, il démarre à Hambourg, sur une scène de théâtre, ou presque, et nous amène sur les bords du lac Onega en Russie.
On pourrait appeler cela un "road movie". C'est un conte, une fable, " die wunderbare Geschichte einer Blinden Lieben" ("l'histoire merveilleuse d'un amour aveugle"), comme cela est écrit sur la jaquette du DVD. Sorti en 2004, notons qu'il comporte une version audiodécrite du film (en allemand). On y trouvera aussi des sous-titres en anglais.

Dans le champ de colza fleuri

A priori, il existe plusieurs affiches du film. La photo illustrant la jaquette du DVD est lumineuse. On y voit deux personnes debout, face à face, une jeune femme tenant une canne blanche, et un homme tenant la jeune femme de sa main droite par l'épaule gauche. Elles sont au milieu d'un champ de colza fleuri.

Résumé

Avant de partir pour un voyage improbable mais oh combien sensoriel, voici, en quelques phrases l'histoire.
Jakob Magnusson, metteur en scène de théâtre, devient aveugle à la suite d'un accident de voiture.
Lilly Walter travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. C'est elle qui vient rendre visite à Jakob encore à l'hôpital pour lui proposer de venir au centre pour apprendre à être autonome. Lui n'a qu'une idée en tête : mourir.
Mais ils seront amenés à se recroiser pour partir dans une aventure folle.

Personnages

Lilly Walter, aveugle de naissance, travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. On peut l'imaginer assistante sociale.
Elle a un fiancé, Paul, qui semble travailler avec elle, et qui vient de commencer à construire leur future maison, qui se matérialise sous la forme d'une maquette, telle une maison de poupée. Lilly vit chez sa mère, avec Alex, sa soeur adolescente qui, tout au long du film, cherchera à devenir une femme avec l'aide de son copain de classe...
La mère de Lilly rappelle sans cesse à sa fille qu'étant aveugle, il y a des choses qu'elle ne peut faire seule... et qui dira aussi qu'elle n'irait pas voir un spectacle mis en scène par une personne aveugle. Dommage pour elle, nous avons sur ce blog de nombreux talents (légalement) aveugles qui pourraient lui montrer combien elle se trompe.

Lilly et Jakob à l'arrière d'un camion rempli de marchandises Lilly et Jakob sous la pluie



Jakob Magnusson, metteur en scène en vue de la scène de Hambourg, est arrivé d'Islande avec ses parents quand il était encore enfant. Son père est mort, sa mère vit sur les rives du lac Onega en Russie. Elle semble être une artiste, ajoutant des installations colorées et voguant au vent autour de sa maison en bois sur pilotis. Contrairement à la mère de Lilly, elle fait absolument confiance à son fils, lui disant qu'il s'en est toujours sorti sans elle.
Jakob a une compagne, Nina, qu'il choisit de quitter au tout début de sa cécité, ne souhaitant pas la voir devenir sa soignante.

Cécité et préjugés

Erbsen auf halb 6' est donc une fable, un conte, une fantaisie qui, pourtant, nous dit des choses tellement justes à propos de la cécité. Comme dans le roman de littérature jeunesse Robert de Niklas Rådström, le film de Lars Büchel nous dit, par exemple, qu'il y a des personnes aveugles de naissance, d'autres devenues aveugles au cours de leur vie; nous montre comment l'entourage se comporte, y compris quand il pense bien faire, en infantilisant la personne aveugle.
Mais il nous montre aussi, dans une poésie et une esthétique saisissantes, comment la personne aveugle analyse, comprend et se saisit de son environnement.
On n'évitera pas quelques clichés mais ce film offre une perspective rafraîchissante.

Attention, spoilers! ("divulgâchage" nous irait mieux)
En fait, le film est en deux parties. La première est assez sombre, centrée autour de la détresse de Jakob, metteur en scène qui finissait de monter "le songe d'une nuit d'été" avant de perdre la vue dans un accident de voiture. Sa détresse à l'hôpital, sa détresse quand il rentre chez lui, quand il quitte sa petite amie arguant qu'elle n'osera pas quitter un aveugle, sa maladresse pour se déplacer, pour "viser juste" dans un urinoir ou pour s'habiller. Jusqu'au moment où il décide de se jeter du haut de son immeuble, se repérant au son des bateaux dans le port de Hambourg pour finalement s'écraser quelques étages en dessous sur la table de deux vieilles dames en train de prendre le thé.

A partir de ce moment, le film prend une autre tournure, pleine de fantaisie. Envoyé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, Jakob Magnusson reçoit à nouveau la visite de Lilly Walter, du centre de réadaptation pour aveugles, qu'il avait déjà fui lorsqu'elle était venue le voir à l'hôpital après son accident.
Il a deux options : rester à l'hôpital psychiatrique ou la suivre au centre de réadaptation pour aveugles. Il choisit évidemment la deuxième option mais, profitant d'un embouteillage, il s'enfuira seul à la gare, prendre un train dans l'idée de rejoindre sa mère en train de mourir sur les bords du lac Onega. Mais c'est sans compter sur la ténacité de Lilly qui le suivra dans sa fuite.

Lilly, partie à ses trousses, lui redira des choses qu'elle lui avait déjà dites lors de leur première rencontre, vite esquivée par Jakob : " tu ne peux même pas prendre le train tout seul. Tu ne sais pas comment utiliser une canne. Tu ne sais pas t'habiller tout seul. Tu ne peux ni lire ni écrire."
Rappelons que Lilly travaille dans un centre de réadaptation où Jakob pourra apprendre "à lire, écrire, manger, s'habiller". Le film n'abordera pas cette question. Pour cela, on pourra se (re)plonger dans La nuit est mon royaume, film de Georges Lacombe, avec Jean Gabin, qui fait la part belle aux techniques de réadaptation.

Dans une scène, Lilly et sa mère, l'ayant découverte dans le même lit que Jakob, discutent. Sa mère lui dit, à propos de Jakob, que c'est un homme aveugle, sans travail et sans futur. Et que, Lilly souhaitant avoir des enfants, un couple aveugle ne peut devenir parent. Jakob, assis à proximité de leur table a tout entendu, se lève et dit à Lilly qu'effectivement, un couple aveugle ne peut élever des enfants. Voilà, par exemple, l'un des préjugés encore existant et bien ancré dans nos sociétés et extrêmement discriminant et faux.

A plusieurs reprises dans le film, nous aurons aussi l'occasion de voir combien les gens n'hésitent pas à tricher, à "embellir" la réalité, à mentir quand ils sont en présence de personnes aveugles.

Perceptions de l'environnement

Si la photo est lumineuse avec des décors plus extravagants les uns que les autres, la bande son est extrêmement travaillée. Que ce soit le chant des oiseaux, le vent qui souffle, la pluie qui tombe et qui dessine l'environnement (et qui rappelle ce que raconte John Hull dans Touching the Rock), la musique très présente, tous les sons ont une signification dans l'univers de Lilly et Jakob.

Jakob et Lilly sur le ferry, sur le pont en plein vent

Au fil de leur périple, Jakob va apprendre à "faire avec" les sens qui lui restent. Sur le ferry, alors que Lilly se met à tapoter sur le bastingage, Jakob lui dit:
"Quand tu es silencieuse, c'est comme si tu étais invisible. Comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas. C'est quand je t'entends que tu te matérialises."

Plus tard, il lui demandera ce qu'elle voit. Ce à quoi elle répondra, après lui avoir dit qu'elle ne voyait rien avec ses yeux, que:
"Je vois le monde à travers des yeux différents. A ma façon. Je vois avec mes doigts et mon corps tout entier. Peut-être même mieux qu'avec des yeux."

Jakob lui demandera aussi si elle sait ce qu'est le brouillard, si elle se le représente, sans oublier la sempiternelle question sur les couleurs (voir également Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité). Mais pour en revenir au brouillard, Jakob lui donne une très belle image : "le brouillard, c'est comme reconnaître des mains à travers des gants."

Un mot sur le titre

Erbsen auf halb 6' (Petits pois à 5h30) fait référence à la façon dont on décrit parfois la composition d'une assiette à une personne aveugle afin qu'elle puisse de repérer. Ceci dit, "5h30" ne veut rien dire en soi, le découpage de l'assiette se faisant par heure mais fait un clin d'oeil au malaise de la serveuse surprise et passablement perturbée par la demande de Lilly concernant la composition de l'assiette.

Pour conclure

Laissez - vous séduire par ce film plein de fantaisie et de poésie. La première partie, un peu longue, est empreinte de la détresse de Jakob, et cela est vraiment psychologiquement pénible, avec un sentiment d'enfermement. La deuxième partie nous transporte dans un road movie invraisemblable au milieu de paysages autant extravagants que surréalistes.
Lilly est un personnage lumineux, tenace, qui ne s'en laisse pas conter. Et Jakob lui fait prendre conscience de son carcan, des conventions sociales qui l'enferment. Quant à Jakob, il apprend à être aveugle, à percevoir le monde, les autres avec autre chose que la vue.
Sous ses airs de fable ou de conte, ce film en dit beaucoup sur la cécité et sur sa perception dans nos sociétés. Et les comédiens, qui "jouent" les aveugles, sont plutôt crédibles.

vendredi 30 décembre 2016

Bruce Horak - artiste pluridisciplinaire

Bruce Horak, artiste canadien né le 5 août 1974, est à la fois comédien, auteur, musicien, metteur en scène, et peintre...
Il est aussi légalement aveugle. Il a perdu 90% de sa vision dans sa prime enfance à la suite d'un rétinoblastome bilatéral (vous trouverez un livret informatif co-réalisé par Rétinostop et l'Institut Curie en annexe). Il lui reste aujourd'hui 9% de vision dans l'oeil gauche. Son champ visuel est très restreint et morcelé, il a également une cataracte.
Dans un article paru en mars 2013, voici comment il décrit sa vision:
"As a result of a childhood cancer (bi-lateral retinoblastoma) I am Legally Blind. Technically, this means that I have less than 10% of "normal" vision; Imagine looking at the world with one eye, through a drinking-straw, through a glass of dust-filled water which is stirred up whenever your gaze shifts."
("A la suite d'un cancer dans mon enfance (rétinoblastome bilatéral) je suis légalement aveugle. Techniquement, cela signifie que j'ai moins de 10% de vision "normale"; Imaginez regarder le monde avec un oeil, à travers une paille, à travers un verre rempli d'une eau pleine de poussières qui bouge à chaque fois que le regard se pose quelque part.")

Bruce Horak - photo en noir et blanc

Bruce Horak, peintre

Bruce Horak a commencé à peindre en 2011 pour tenter de représenter comment il voyait. Comme toutes les personnes malvoyantes (on pourra relire le billet sur Jay Worthington), on lui a souvent posé cette question : que vois-tu? Comment vois-tu?
Il a commencé par peindre des portraits de petit format de personnes qu'il rencontrait puis il en a fait une exposition intitulée How do I see?.
Toujours dans ce même article, il explique comment il peint ces portraits:
"The colors used in these portraits are inspired by the halo or aura that I see around people and objects, which is perhaps a result of my extreme light-sensitivity or astigmatism. I use the color of the aura as a base-tone for the painting and then work from the darkest point to the lightest. My tunnel-vision forces me to work in very small sections, and it will often be well into the work before I sit far enough back to see the entire canvass at once.  I prefer to work from a live model as the colors are much more vivid and dynamic and I have noticed that they will change depending on background, mood, location and will often shift during a sitting which is a wonderful challenge to try and capture."
("Les couleurs utilisées dans ces portraits sont inspirées par le halo ou l'aura que je perçois autour des gens et des objets, ce qui est peut-être dû à mon extrême sensibilité à la lumière ou à mon astigmatisme. J'utilise la couleur de l'aura comme couleur de base pour la peinture et je travaille ensuite du point le plus foncé au point le plus clair. Ma vision en tunnel m'oblige à travailler petite section par petite section, et, souvent, ce n'est que lorsque le travail est bien entamé que je prends assez de recul pour voir la toile en entier.
Je préfère travailler avec un modèle vivant car les couleurs sont beaucoup plus chatoyantes et dynamiques et je me suis aperçu qu'elles changeaient en fonction du contexte, de l'humeur, de l'endroit et qu'elles se modifiaient aussi durant la pose, ce qui est un défi fantastique à relever et à saisir.")

On peut voir ci-dessous des exemples de ces portraits

série de portraits réalisés par Bruce Horak

Mais Bruce Horak ne peint pas que des portraits. Il peint beaucoup de paysages dont on peut voir des exemples sur son site.
Dans son blog, il raconte comment la technologie l'aide. Ainsi dans le billet publié le 19 janvier 2015, intitulé "Technology and the Visually Impaired" ("La technologie et les déficients visuels"), en réponse à un commentaire disant "I thought you were blind? I couldn’t see this much detail and beauty if I was meditating on it" ("Je croyais que vous étiez aveugle? Je ne pourrais pas voir tous ces détails et cette beauté si je méditais là-dessus"), il explique comment il s'aide de son Ipad. Il a la photo sur l'écran et il peut très facilement zoomer pour obtenir n'importe quel détail de l'image. En utilisant des toiles plus grandes, il peut aussi s'approcher plus près de l'image. Ceci dit, ce commentaire en dit aussi beaucoup sur le fait que pour beaucoup de gens, être aveugle (ou légalement aveugle) signifie ne rien voir.

Pour compléter ce paragraphe, il y a deux vidéos que je vous recommande chaudement. Elles sont en anglais.
Cette interview a été réalisée durant l'été 2014 alors que Bruce Horak participait à une exposition avec d'autres artistes déficients visuels. Elle permet de comprendre comment il s'est mis à peindre et ce que cela lui a apporté: https://youtu.be/txjldPL6ThE (lien à copier)
Pour comprendre comment il peint, cette interview est aussi passionnante: https://youtu.be/sOIIysKpxCA (lien à copier)

Assassinating Thomson

C'est son spectacle Assassinating Thomson créé en 2013 et qui s'est encore joué l'été dernier, qui m'a fait découvrir cet artiste. Fidèle lect(eur)(rice), vous savez combien le Canada me tient à coeur, tout comme la culture...
Au Canada, lorsque l'on parle de peinture, on parle forcément du Groupe des Sept formé en 1920 par des artistes se disant résolument modernes et qui a, notamment, contribué à donner une dimension iconographique au paysage canadien.
Ce spectacle est une alchimie entre récit autobiographique et histoire de l'art. Combinez Tom Thomson, peintre canadien qui a fait partie des artistes qui ont fondé le Groupe des Sept après sa mort dans des circonstances autant tragiques que mystérieuses, et l'histoire personnelle de Bruce Horak. Ajoutez à cela que, pendant la durée de chaque représentation, Bruce Horak peint son audience et vend ensuite le tableau après une sorte de mise aux enchères.
Pour une idée un peu plus précise, ou moins vague, de ce que cela donne, allez voir la vidéo de promotion du spectacle.
Dans l'histoire personnelle de Bruce Horak, il y a ces 9% de vision que son père a réussi à lui sauvegarder en insistant auprès des médecins pour qu'ils essaient de sauver l'oeil gauche. En hommage à son père disparu il y a quelques années et qui lui a appris à dessiner, à peindre, il préfère célébrer les 9% de vision qui lui restent plutôt que pleurer les 91% perdus.

En mars 2017, à l'invitation d'un théâtre de Calgary, le Inside Out Theatre, Bruce Horak a joué Assassinating Thomson au Glenbow Museum, devant des "vraies" toiles de maîtres canadiens. A cette occasion, voici une courte interview sur Global News qui nous apprend pourquoi Bruce Horak est devenu comédien, comment il s'est mis à peindre et comment cela a abouti à la création de Assassinating Thomson.

Vous trouverez une ressemblance certaine des arbres peints ci-dessous et ceci n'est pas une coïncidence. A gauche, l'affiche du spectacle présenté au Thousand Islands Playhouse durant l'été 2016, soit quasiment dans le lieu où Tom Thomson a été retrouvé mort; à droite, la peinture de Tom Thomson intitulée The Jack Pine (1916-17) que l'on peut voir à la National Gallery of Canada à Ottawa.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

The Jack Pine - Tom Thomson - National Gallery of Canada - Ottawa






Pour momentanément conclure

Nous n'avons évoqué ici que le côté peintre de Bruce Horak et son spectacle Assassinating Thomson. Mais ses compétences et sa carrière sont bien plus étoffées. En cette fin d'année, il a participé à la création de l'ambiance sonore d'une pièce jouée à Calgary et à la création d'un autre spectacle joué à Ottawa.
Si vous avez envie de suivre les aventures humaines et artistiques de Bruce Horak, je vous recommande vivement sa "newsletter" mensuelle à laquelle vous pouvez vous abonner en bas de cette page. C'est en anglais mais il vous racontera, entre autre, sa vie d'artiste légalement aveugle.
Vous pourrez également voir les peintures ou dessins qu'il publie régulièrement.

samedi 24 décembre 2016

La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide - Mes Mains en Or

Nous allons parler encore une fois d'un ouvrage de Mes Mains en Or.
Celui-ci est l'adaptation d'un classique de la littérature jeunesse, dont l'auteur est Geoffroy de Pennart, et Mes Mains en Or en a réalisé une version épatante, drôle, accessible aux enfants aveugles et malvoyants, public privilégié de cette maison d'édition associative.
Cette version de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrépide est disponible en braille, gros caractères, audio, avec des images tactiles et, comme d'habitude, des objets à manipuler, ici une couronne (de princesse) et une épée (de chevalier).

Couverture de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide de Mes Mains en Or

Quatrième de couverture

Prenez une gentille princesse, maîtresse d'école, mettez à ses côtés un vieux dragon protecteur et acariâtre...
et posez - vous la question capitale : comment diable l'intrépide chevalier pourra-t-il conquérir le coeur de la douce ?
Ah, mais sachez qu'un chevalier vient TOUJOURS à bout de ses défis !

Accessibilité

Nous avons régulièrement eu l'occasion de présenter sur ce blog des ouvrages publiés par Mes Mains en Or. Chaque fois, nous avons loué la beauté, l'inventivité, la créativité de ces versions accessibles aux enfants et aux parents déficients visuels, qu'ils soient aveugles ou malvoyants, mais également intéressantes pour les petits ou grands lecteurs voyants pour un vrai moment de partage.

Cet ouvrage est, si l'on en croit les spécialistes, accessible aux enfants entre sept et neuf ans. A priori, donc, pour des enfants qui lisent déjà seuls. Et là, Mes Mains en Or a fait un travail fort intéressant et très réfléchi autour des textes dits par les différents personnages, soit la princesse, le dragon Georges, et le chevalier intrépide.
Comment savoir qui parle sans alourdir le texte? Pour faciliter la vie de ses jeunes lecteurs, Mes Mains en Or a travaillé sur un double registre. Un code couleur, pour les lecteurs voyants ou malvoyants : bleu pour le chevalier intrépide, rouge pour la princesse, vert pour Georges le dragon, et noir pour le reste du texte. Mais aussi un code tactile pour les lecteurs aveugles. Ainsi, au début de chaque prise de parole, on trouvera une petite figure géométrique texturée permettant d'identifier le personnage : un rond métallisé pour le chevalier intrépide, une étoile brillante pour la princesse et un triangle en matériau texturé façon peau de reptile pour Georges.

différentes couleurs et formes tactiles pour identifier quel personnage parle

Comme dans la plupart des livres de Mes Mains en Or, une ligne de texte en gros caractères s'intercale avec une ligne de texte en braille.

Version audio

Pour accompagner la lecture, il y a aussi une version enregistrée et, nous l'avouons, nous adorons la voix de Georges.
Cette version audio peut s'écouter de façon indépendante mais aussi servir de support à la lecture. Elle rend aussi le texte plus vivant, donnant une voix à chacun des personnages.

Vous trouverez en annexe le podcast de Les Petites Histoires présenté sur Vivre FM qui présente le livre.

Aventures

Ce chevalier intrépide, Jules de son petit nom, est accompagné de Flambard, son fidèle destrier. Ensemble, ils vont rencontrer les monstres terribles de la montagne :
Dans cette version, les monstres sont présentés sous forme de cartes de jeu détachables du livre. On peut ainsi s'amuser à reconstituer l'histoire, à retrouver le nom de ces affreuses créatures.
Chaque carte est plastifiée avec le nom du monstre écrit en braille et en gros caractères.

cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

Pour conclure

La découverte de ce classique de la littérature enfantine dans la version adaptée par Mes Mains en Or est un vrai bonheur. Le texte original est drôle, revisitant (un peu) les histoires de princesse et de chevalier, et cette adaptation permet à l'enfant aveugle ou très malvoyant de se faire une représentation d'un dragon (gentil) et, à partir des indices mis sur les cartes, s'imaginer à quoi peuvent ressembler ces terribles monstres de la montagne.
Imagination, créativité, réflexion, voilà quelques termes qui illustrent parfaitement cette adaptation de Mes Mains en Or. Et ce sera un vrai plaisir pour les jeunes lecteurs.

mercredi 7 décembre 2016

Growing Up Fisher - serie americaine

Growing Up Fisher n'est pas une nouveauté, elle a été diffusée entre février et juin 2014 sur les réseaux NBC aux États-Unis et Global au Canada. Elle n'a duré qu'une saison, soit treize épisodes de vingt-deux minutes chacun. Elle n'a jamais été diffusée sur une chaîne francophone. C'est une comédie familiale (même si le DVD la recommande pour un public de douze ans et plus à cause de "gros mots", d'ailleurs "bipés", ou de discussion autour de substances illicites, DVD d'ailleurs simplement en anglais, sans aucun sous-titre ni l'ombre d'une audiodescription).

Affiche de la série TV Growing Up Fisher

Les critiques de la série sont assez d'accord, qu'ils soient d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. Reprenons celle de Télérama publiée le 25 février 2014:
"Comédie familiale sur le divorce pleine de bons sentiments. Un peu trop."
"Elle a beau s'inspirer d'une histoire vraie, elle ressemble à une pub pour la fédération américaine de chiens-guides d'aveugle."

Même en ayant beaucoup de sympathie pour cette série, pour le portrait positif du père aveugle, incarné par un JK Simmons en forme (même si on peut lui reprocher ce "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son ouvrage Sight Unseen), on ne peut qu'être d'accord avec les critiques. Mais, passé outre les stéréotypes, il y a de nombreux détails, des scènes de la vie quotidienne qui sonnent juste...
Le créateur de la série, DJ Nash, s'est inspiré de sa propre vie pour écrire Growing Up Fisher, lire cet article du LA Weekly. Comme Mel Fisher, son père était aveugle (il a perdu la vue quand DJ Nash avait douze ans) et avocat (en "vrai", il a décidé de retourner à l'université lorsqu'il a perdu la vue, et son travail d'alors) et a pris un chien-guide lorsque ses parents ont divorcé.

Mais revenons à Growing Up Fisher. Nous embarquons avec la famille Fisher au moment où Mel et Joyce, parents de Katie et Henry, décident d'un commun accord de se séparer. Pour Henry, qui guidait très souvent son père et lui donnait de précieuses informations sur son environnement, le plus dur est de voir débarquer Elvis, chien-guide de son état. Le chien-guide permet évidemment plus d'autonomie de déplacement à Mel mais Henry se sent évincé de son rôle. Difficile à comprendre pour tous ceux qui n'ont pas de papa aveugle...
La mère, Joyce, a une attitude très "adulescente", portant les mêmes vêtements que sa fille, lui empruntant à l'occasion ses accessoires, mais rien ne l'étonne quant aux activités de Mel, même quand il s'attaque au tronçonnage d'un arbre devant la maison ou quand il est en voiture avec sa fille en conduite accompagnée. Difficile à comprendre pour toutes celles, tous ceux, qui n'ont pas de mari ou compagnon aveugle...

Mel, lunettes de protection sur le nez et tronçonneuse dans les mains

Mel Fisher

Nous sommes ici dans le registre de la comédie mais le fait que l'auteur s'inspire de son enfance avec ce papa aveugle donne une dimension autre à la série. Ici, nous avons une famille, "autrement" fonctionnelle dirons-nous mais elle est épanouie. Le papa endosse son autorité paternelle et, même s'il a besoin de son fils pour trier le linge ou démarrer la machine, c'est lui le père.
Peu de personnes savent qu'il est aveugle, son entourage complice lui disant à voix haute ce qui se passe (tiens, il te tend directement ce chèque; oh, je ne vais pas prendre de double cheese burger, trop calorique pour moi...), quand il arrive avec son chien-guide, c'est une sorte de "coming out". Il ne l'a jamais dit, mais cela lui permet d'être à égalité avec la personne en face de lui. Il ne veut pas de pitié, pas être considéré différemment. Dans la "vraie vie", on sait combien cela est vrai et quel regard la société en général porte sur les personnes aveugles.

Mel se trouve, ou plus exactement, son fils lui trouve, un (très) sympathique appartement. Comment se fait-il que les personnages aveugles récurrents dans les séries (américaines) occupent toujours des logements fantastiques? Pensons à l'appartement d'Auggie Anderson dans Covert Affairs ou celui de Matt Murdoch dans Daredevil, voire Jim Dunbar dans le plus ancien Blind Justice...

Auggie Anderson dans son appartement

Matt Murdoch Murdoch dans son appartement

Au fil des épisodes, chaque membre de la famille va trouver sa place et finalement trouver un équilibre dans cette vie séparée. Henry retrouve un rôle auprès de son père, avec qui il n'aura jamais passé autant de temps en tête à tête et Joyce, la mère, va également endosser ses responsabilités de mère.

Détails qui font la différence

Nous pourrons regretter, encore une fois, que l'acteur choisi pour interpréter le rôle de Mel "joue" à être aveugle. Que son regard soit un peu trop fixe, même s'il se tourne vers la personne qui parle. Mais le vécu de DJ Nash, auteur de la série, ramène plein de petits morceaux de vécu :

  • la meilleure méthode pour verser un liquide dans un contenant est de mettre son doigt à l'intérieur de ce contenant pour éviter d'en renverser, pour Henry, c'est du "jus de doigt"
  • être aveugle n'empêche pas de jouer avec ses enfants, comme faire des passes au football américain ou faire du vélo
  • être aveugle n'empêche pas de bricoler, y compris de faire des travaux d'élagage (avec quelques précautions quand même)
  • se faire accompagner par son fils au collège pour un rendez-vous avec le proviseur n'empêche pas d'exercer son autorité paternelle
  • utiliser son "smartphone" pour suivre sa fille adolescente à distance tout en jurant que non (et se faire trahir par ce même smartphone vocalisé)
  • le chien-guide obéit à des ordres, son travail étant d'éviter les dangers, mais si son maître insiste, il écoute son maître (même s'il y a un énorme trou sur le trottoir)
  • il est bon de rappeler régulièrement que les chiens-guides sont autorisés à entrer partout, y compris dans des restaurants ou des salles de spectacles (en citant éventuellement l'article de loi)
  • ne pas s'arrêter pour laisser passer un piéton aveugle sur un passage protégé n'est pas une bonne idée : il pourrait abattre sa canne blanche sur le capot de votre voiture (car il est impossible d'y jeter son chien-guide)
  • même lorsque vous venez de vous disputer avec votre ex-femme, restez courtois, vous aurez peut-être besoin qu'elle vous raccompagne à votre nouveau domicile

Pour finir

Comédie familiale, certes, un brin redondante, certes, mais un vrai plaisir de découvrir une famille "comme les autres", qui rit, qui crie, qui s'angoisse quand un enfant ne semble pas aller bien...
Le père est aveugle, certes, mais il est avocat, gagne manifestement bien sa vie, est disponible pour ses enfants, ménage son ex-femme. Bref, il se comporte en homme (presque) idéal.
Growing Up Fisher n'est certes pas une série révolutionnaire mais sa composition familiale l'est, à l'écran tout du moins. Nous avons eu l'occasion de rappeler d'autres personnages aveugles récurrents, Auggie Anderson dans Covert Affairs, Matt Murdoch dans Daredevil ou Jim Dunbar dans Blind Justice. Si l'on voit les deux premiers au bras de conquêtes d'une nuit ou d'un temps plus long, ou Jim Dunbar en couple qui ne va pas bien, aucun d'entre eux n'est père. Mel Fisher l'est deux fois, et sa vie prend un tournant l'obligeant à plus d'autonomie, d'organisation.

Ici, la cécité n'est pas un drame, elle épice juste un peu la vie quotidienne et fait partie de la vie de famille, même divorcée.

Même s'il ne s'agit pas ici de cécité, nous pourrons aller voir Speechless, série actuellement diffusée sur ABC, qui raconte la vie de la famille DiMeo, trois enfants, dont JJ, l'aîné, infirme moteur cérébral, brillant, non verbal et se déplaçant en fauteuil roulant électrique. A noter que JJ est interprété par Micah Fowler, jeune comédien ayant également une paralysie cérébrale : Speechless (5).

Affiche de la série TV Speechless

jeudi 1 décembre 2016

Joyeux Noel ! - Mes Mains en Or

Quoi de mieux pour débuter cet avent qu'un album de Mes Mains en Or.
Les habitué(e)s du blog savent que je suis fan de cette maison d'édition associative, l'une des rares structures proposant des albums tactiles, en braille et gros caractères accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants. Ces livres sont nécessaires et beaux, BEAUX!
Pour vous en faire une idée, voici quelques ouvrages présentés ici :

Joyeux Noël s'adresse à un très jeune public. On y trouvera l'imagerie de Noël : le Père Noël, son traîneau, les rennes avec la fantaisie de Mes Mains en Or et une belle surprise...
Derrière le côté ludique, il y a aussi un côté éducatif : en se promenant de page en page, nous compterons jusqu'à cinq : le Père Noël a un traîneau tiré par deux rennes. Ils survolent trois sapins avant d'arriver dans un village de quatre maisons. Et dans le sac, on trouvera... cinq surprises!

Couverture du livre Joyeux Noël de Mes Mains en Or

Les ouvrages de Mes Mains en Or sont nécessaires car l'enfant aveugle, ou très malvoyant, n'a pas accès aux images envahissant notre quotidien et ne peut se faire sa propre image, ou idée, d'un objet qu'après l'avoir "mis en banque" dans sa mémoire, le moyen privilégié étant le toucher. La découverte de Joyeux Noël se fera à quatre mains, l'enfant et l'adulte allant explorer le monde du Père Noël.
Cet album permet également un échange entre un parent aveugle et son enfant voyant. Le texte accompagnant les dessins tactiles est écrit en gros caractères et en braille.

La magie de Noël

Nous sommes le 24 décembre et le Père Noël, équipé de sa hotte s'apprête à monter dans son traîneau tiré par ses rennes.
Comme dans tous les livres tactiles de Mes Mains en Or, il y a des objets à manipuler. Ici, vous pourrez promener le Père Noël de page en page. Il s'enlève facilement de son emplacement grâce à sa hotte aimantée !

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau

Les deux rennes du Père Noël

A bord de son traîneau (à grelots!), il survole le paysage et découvre, par exemple, trois magnifiques sapins...
Regardons attentivement le choix des matériaux qui essaie de se rapprocher des sensations des vraies matières dont sont faits les objets décrits.

Détail des sapins Détail du traîneau et de ses grelots






Il finira par arriver dans un village pour distribuer ses cadeaux. Il a même laissé une surprise à la fin du livre...

Secrets de fabrication

Tous les éléments tactiles présents dans les beaux livres de Mes Mains en Or sont façonnés, assemblés, collés par une équipe de bénévoles sans qui ils ne pourraient exister. C'est un vrai travail d'équipe et cela permet aussi d'avoir des livres à un prix abordable. Argument économique certes, en ces temps des fêtes, c'est peut-être trivial mais c'est la réalité. Cela permet à des enfants, pour lesquels l'offre d'ouvrages accessibles est (très) réduite, de découvrir la magie de Noël en partageant un "langage" commun à tous.

Ce livre est vraiment parfait pour se mettre dans l'ambiance de Noël avec les petits. La surprise située à la fin de cette courte histoire permettra de prolonger l'exploration tactile de cet ouvrage et d'entrer de plain - pied dans les préparatifs des fêtes.

Pour compléter la découverte et l'histoire de Mes Mains en Or, voici le lien vers l'émission A vous de voir diffusée les premiers lundis de chaque mois. Celle du 5 décembre 2016 parle de l'imagination d'un enfant aveugle, de livres tactiles en racontant le quotidien de Domitille et de sa maman Caroline, fondatrice de Mes Mains en Or : Imagine !

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