Vues intérieures

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dimanche 9 avril 2017

Cecite, poesie - Deux poemes de Lynn Manning

Aux États Unis, le mois d'avril est le mois de la poésie, #NationalPoetryMonth comme on peut trouver sur Twitter (pour mémoire, vous pouvez également nous suivre @VuesInterieure).

Logo du National Poetry Month (National et Month écrits en noir, Poetry en bleu)

Chicago est encore tout frais en mémoire dont ses incroyables expériences théâtrales et les mots de Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, résonnent encore : "j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les grandes histoires - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques."

Pour célébrer donc ce mois de la poésie, le blog Vues Intérieures a eu envie de présenter deux poèmes illustrant des aspects de la cécité de Lynn Manning, disparu le 3 août 2015, qui ont été publiés dans le International Journal of Inclusive Education, vol.13, no.7, November 2009 dont le titre était The Artful performance of Human Rights : Disability takes on Education, Culture and Politics (La performance artistique des Droits de l'homme : le Handicap s'empare de l'éducation, de la culture et de la politique).

Nous aurons sûrement l'occasion de reparler de Lynn Manning, devenu aveugle à vingt-trois ans après avoir été victime d'un tir dans un bar, qui était aussi, outre champion de judo et médaillé paralympique, comédien et auteur de théâtre. Et qui avait décidé, en 1996, de fonder la Watts Village Theatre Compagny dans le quartier de Watts à Los Angeles. Ce nom vous évoque peut-être quelque chose. Ce quartier, pauvre, situé dans le South Central Los Angeles, historiquement habité majoritairement par des afro-américains, ou africains-américains comme on dit souvent aujourd'hui, a été le théâtre d'affrontements violents, d'émeutes raciales, en 1965 et 1992.

Portrait de Lynn Manning - photo de Christopher Voelker
Lynn Manning - photo de Christopher Voelker

Les traductions proposées sont, comme d'habitude, maison. Si la structure et la ponctuation du poème ont été respectées, ne cherchez pas les rimes, les vers... Ce que Lynn Manning y raconte est fort. Sensualité et Sensorialité dans In the Absence of Light (En l'Absence de Lumière), dure réalité d'un homme noir aveugle dans The Magic Wand (la Baguette magique). Et nous restons ouverts à toute proposition de traduction plus inspirée.

Ces deux poèmes sont extraits de Weights, pièce de théâtre autobiographique dont on peut lire une analyse (en anglais) dans la revue Disability Studies Quaterly vol.24, n°2 (2004). Cette pièce a été jouée à travers les États-Unis (à partir de 2001) mais aussi au Royaume Uni, comme à Londres ou à Edimbourg en 2007 et 2008.
Vous trouverez d'abord le poème original, et, dessous, une tentative de traduction...

In the Absence of Light

What the fingers know
The tongue knows best :
Of lips and cheeks and nose and brow.
It bears little resemblance to where the eyes lie.
Light and shadow,
Color and contrast
Fall away in the absence of light,
Give way to tactile terms :
Firm, round, full,
Silken, moist, muscular.
What the tongue knows
It conceals from the teeth :
Salty, tangy, waxen, warm.
What of the teeth discover
Of nipples and neck,
Inner thighs and baby toes,
Back of knees and ear lobes,
They savor as for the first time,
For this is the first time,
Seeing you this way,
The first time seeing you at all,
Curved and convex,
Quick and hard,
Slow and trembling,
Pleading and demanding,
Vulgar and ethereal,
Drowning my senses,
Consuming my soul.
In the absence of light,
I love myself in you.

En l'Absence de Lumière

Ce que savent les doigts
La langue le sait encore mieux :
Des lèvres et des joues et du nez et du front.
Cela ressemble peu à ce que voient les yeux.
Lumière et ombre,
Couleur et contraste
Disparaissent en l'absence de lumière,
Laissent la place à des termes tactiles :
Ferme, rond, plein,
Soyeux, moite, musclé.
Ce que la langue sait
C'est en cachette des dents :
Salé, acidulé, cireux, chaud.
Ce que les dents découvrent
Des tétons et du cou,
De l'intérieur des cuisses et des orteils de bébé,
De l'arrière des genoux et des lobes d'oreilles
Elles savourent comme si c'était la première fois,
Car c'est la première fois,
Te voir de cette façon,
Te voir la première fois tout court,
Galbée et cambrée,
Prompte et acharnée
Lente et tremblante,
Implorant et exigeant,
Triviale et éthérée,
Noyant mes sens,
Consumant mon âme.
En l'absence de lumière,
Je m'aime
En toi.

The Magic Wand

Quick-change artist extraordinaire,
I whip out my folded cane
And change from Black Man to "blind man"
With a flick in my wrist.
It is a profound metamorphosis -
From God-gifted wizard of round ball
Dominating backboards across America
To God-gifted idiot savant
Pounding out chart busters on a cocked-eyed whim;
From sociopathic gangbanger with death for eyes
To all-seeing soul with saintly spirit;
From rape deranged misogynist
To poor motherless child;
From welfare rich pimp
To disability rich gimp;
And from White Man's burden
To every man's burden.
It is always a profound metamorphosis -
Whether from cursed by man to cursed by God,
Or from scripture condemned to God ordained.
My final form is never of my choosing;
I only view the wand; you are the magician.

La baguette magique

Extraordinaire transformiste,
Je déplie ma canne
Et passe d'un Homme Noir à un "homme aveugle"
D'un simple mouvement de mon poignet.
C'est une profonde métamorphose -
Du génie du ballon rond doté d'un don divin
Dominant les panneaux de basket à travers l'Amérique
A l'idiot savant doté d'un don divin
Bousculant les best-sellers avec une fantaisie de bigleux
Du membre sociopathe d'un gang au regard vide
A une âme qui voit tout avec l'esprit saint.
D'un misogyne que le viol dérange
A un pauvre orphelin sans mère
D'un maquereau qui profite de l'assistance sociale
A un boiteux qui profite du handicap;
Et du fardeau de l'Homme Blanc
A celui de tout un chacun.
C'est toujours une profonde métamorphose -
Mais maudit par l'homme ou par Dieu,
Condamné par un texte sacré ou ordonné par Dieu.
Ma forme finale n'est jamais de mon choix;
Je vois seulement la baguette; tu es le magicien.

Sensorialité, préjugés et stéréotypes

Si En l'Absence de Lumière raconte la première relation sexuelle post cécité, mettant ainsi en valeur tous les autres sens que la vue pour vivre pleinement ce moment, La Baguette magique nous rappelle à nous, Blancs (et autres hommes), comment les préjugés sociétaux enferment les gens dans des stéréotypes.
En devenant aveugle, Lynn Manning passe donc d'un statut d'homme noir(☆) à celui d'un aveugle. Dans les deux cas, celui de quelqu'un en marge de la société, sans avoir rien demandé ni même exprimé quelque chose.

(☆) Pour en savoir plus sur ce "statut d'homme noir" aux États-Unis, on pourra, entre autres, lire les écrits de Ta-Nehisi Coates : Le Grand Combat et Une Colère Noire.
Voici des liens vers quelques critiques :
- Le Grand Combat sur RFI
- Le Grand Combat dans le Temps, journal suisse
- 'Une Colère Noire'' dans Télérama
- Une Colère Noire dans Libération, article qui permet aussi de se remettre dans le contexte américain des violences policières et qui fait écho aussi aux propos de Michael Patrick Thornton (notamment à propos des Raisins de la Colère).

jeudi 30 mars 2017

The Gift Theatre - compagnie et theatre de Chicago

Il y a longtemps que nous avions envie de vous parler du Gift Theatre de Chicago. Gift, comme cadeau, comme don. C'est vraiment de cela dont il est question ici...

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
Nouveau logo du Gift, reprenant toujours une main ouverte tendue

Devise du Gift : Great stories onstage with honesty and simplicity (des histoires intéressantes sur scène avec honnêteté et simplicité)

Il y a longtemps (à l'échelle du blog) que les pièces présentées au ou par le Gift résonnent en nous. Aujourd'hui, nous avons eu l'opportunité de découvrir le lieu physique (voir Chicago - Théâtres et Accessibilité) de ce théâtre de poche (par la taille) plein d'ambition, d'échanger de vive voix (et avec bonheur) avec Jay Worthington et de discuter, via email, avec son co-fondateur et directeur artistique Michael Patrick Thornton des quinze premières années d'existence de ce théâtre hors du commun ainsi que de son futur.

Les origines

Il nous semblait important de demander à Michael Patrick Thornton (MPT), avec sa double casquette de co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, de retracer les événements qui lui semblaient essentiels dans la construction et la vie de la troupe mais aussi du lieu.
MPT : "Pour retracer les moments importants du Gift, il faut commencer au tout début car nous voulions d'abord monter une troupe. Au tout départ, il n'était même pas question de monter des pièces. L'idée originale était de simplement former une troupe et de s'entraîner ensemble parce que j'étais très inspiré par le travail de Jerzy Grotowski (ndlr: père du théâtre pauvre) auquel j'ai été formé à l'Université d'Iowa. Créer une compagnie avec un esprit d'équipe était central et fondateur. Je pense aussi qu'en tant que jeune compagnie nous avons expérimenté, comme beaucoup de théâtres naissant, le fait de louer des espaces de théâtre quand ils étaient disponibles et penser alors aux pièces que nous pourrions jouer dans ces espaces, et nous dire que ce n'était pas la bonne façon de produire des pièces de théâtre.
Alors que c'était une compagnie itinérante, nous avons senti que cela ne correspondait pas à ce qu'était ou voulait être le Gift. Alors, après avoir fonctionné comme cela pendant quatre ans, William Nedved, co-fondateur, et moi-même, nous sommes assis autour de la table de cuisine chez mes parents et avons décidé de mettre la compagnie en veille tant que nous n'aurions pas notre propre espace.
L'aménagement dans notre storefront en 2004 est un moment très important parce que cela a donné une légitimité institutionnelle. A partir de ce moment, il fallait payer le loyer et les factures et la compagnie qui produisait alors des pièces quand des lieux étaient disponibles, est vite devenue celle qui jouait des pièces quand nous le souhaitions.
Après avoir acquis notre propre espace, l'élément majeur a été de rejoindre l' "Actors Equity Association" qui est, aux États-Unis, le syndicat professionnel des acteurs et des régisseurs. Cela a engendré un niveau étourdissant de sérieux institutionnel pour le Gift car cela signifiait que nous payions une assurance santé aux membres de notre troupe ainsi qu'une retraite. Si notre idée était d'être dans une troupe et de prendre soin les uns des autres, alors il fallait le faire de manière aussi concrète que métaphorique.
Quand je suis tombé malade en 2003 (ndlr: Michael Patrick Thornton a subi, coup sur coup, à vingt-quatre ans, deux attaques de la moelle épinière qui l'ont laissé partiellement paralysé, après une lutte acharnée pour réapprendre à parler, à regagner une certaine mobilité), mon assurance de l ' Actors Equity a été un don du ciel, alors pourquoi n'aurais-je pas souhaité que mes plus chers collaborateurs dans le théâtre que j'avais co-fondé, aient les mêmes assurance et opportunités?
Je pense aussi que le lancement de notre programme éducatif pour les jeunes adultes que nous avons appelé GiftED montrera, dans quelques années, qu'il a été un élément important tout comme notre nouveau programme 4802 qui sera assez révolutionnaire autant pour faire du Gift l'un des endroits les plus excitants du monde pour expérimenter de nouvelles pièces qu'un lieu pour les nourrir, les enrichir.
Pour finir, notre festival TEN composé de pièces d'une durée de dix minutes, est aussi un moment important parce qu'il nous oblige, en débutant chaque saison, à retourner à l'esprit originel du Gift, bien avant qu'il ne soit question de budget ou d'expansion, quand il s'agissait simplement de personnes réunies dans une pièce qui aimaient travailler ensemble, qui s'aimaient et qui voulaient dire quelque chose."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
Festival TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Pour en savoir un peu plus sur TEN, lire cet article du Chicago Suntimes ou celui de Perform Ink pour un aperçu du contenu de la dernière édition de janvier 2017.

Le lieu

Situé au nord-ouest de Chicago, à Jefferson Park, le Gift Theatre a été sciemment et volontairement installé dans un quartier peu pourvu en structures culturelles. Chacun des co-fondateurs, Michael Patrick Thornton et William Nedved avaient grandi dans des quartiers similaires, nord-ouest de Chicago pour le premier et nord-ouest de l'Iowa pour le second, et souhaitaient créer un lieu en connection avec le voisinage.
Les photos ci-dessous ont été prises en février 2017. Les vitrines extérieures célèbrent le quinzième anniversaire du Gift, qui a eu lieu l'an dernier. La photo intérieure illustre le décor de la pièce actuellement jouée au Gift, Unseen (dossier de presse en annexe), dont l'histoire se passe essentiellement dans un appartement stambouliote.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

Théâtre de quarante places, le Gift est un Storefront theatre comme une cinquantaine d'autres théâtres à Chicago. Si l'on en croit Jay Worthington (et nous sommes prêts à croire tout ce qu'il dit!), c'est le plus petit et le meilleur storefront theatre de Chicago.
Lorsque nous sommes allés au Gift, la pièce présentée était Unseen et le public était installé sur le côté gauche en entrant dans la salle, les quarante sièges étant disposés en deux rangées. Pour d'autres pièces, comme Good for Otto, le public est installé de chaque côté de la salle ainsi que le décrit l'article du New York Times (en anglais) qui nous apprend, par ailleurs, qu'avant d'être un théâtre, cet espace était un magasin de chaussures.

La troupe du Gift

La dernière recrue de la compagnie (absente du trombinoscope ci-dessous), arrivée courant février 2017, est une figure du théâtre américain depuis le début des années 1970, un auteur de pièces de théâtre, David Rabe, auteur notamment de Good for Otto dont la première a eu lieu au Gift Theatre en 2015 (lire la critique, en anglais, parue dans le Chicago Tribune). Ce qui porte à trente-deux les membres de cette compagnie composée de comédiens, metteurs en scène, dramaturges...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

Nous avons demandé à Michael Patrick Thornton, à la fois comme co-fondateur et directeur artistique, ce qui a fait de la troupe du Gift ce qu'elle est aujourd'hui.
Plus que des pièces produites, il parle de moments qui ont vraiment illustré ce que signifiait être une troupe.
MPT: "Quand on parle du Gift, on parle d'un niveau de courage émotionnel et de vulnérabilité qui semble presque surhumain. Nous avons des membres de la troupe qui sont montés sur scène le soir du jour même où ils avaient enterré leurs parents. Nous avons des membres de la troupe qui ont appris des nouvelles dramatiques concernant la santé de leurs parents juste avant d'entrer sur scène. Nous avons des membres de la troupe qui jouaient dans une pièce qui durait trois heures alors qu'ils combattaient un cancer douloureux. Nous avons un membre de la troupe qui se déplace sur scène avec la grâce d'un danseur et qui est légalement aveugle (ndlr: Jay Worthington!) - chaque entrée sur scène est pour lui un acte de foi. Nous avons des membres de la troupe qui, sous le vernis protecteur du dialogue et du personnage, ont partagé les parties les plus sacrées et intimes de leur coeur avec ces nobles étrangers assis dans le noir - le public - dans l'espoir que, peut-être, en partageant cette pièce ensemble, nous pourrions guérir ensemble."
Pour conclure, il explique que la troupe s'est construite autour de l'amour, d'un esprit pionnier et d'un courage émotionnel qui constituent aujourd'hui des fondations à toute épreuve.

Retour sur "Richard III" et "Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)

Pour fêter sa quinzième saison, le Gift Theatre a présenté un Richard III et un Raisins de la Colère inédits à plus d'un titre. Retour sur ces deux pièces qui en disent long sur le travail du Gift...

Richard III
Nous avons vu plusieurs adaptations de Richard III très récemment mais aucune comme celle présentée par le Gift. Michael Patrick Thornton, qui incarnait ce personnage, a utilisé un exosquelette sur scène.
Interrogé sur l'usage de cet outil dans la dramaturgie, Michael Patrick Thornton a d'abord rappelé qu'il existait actuellement sur la scène théâtrale chicagoane un échange fantastique, fort et vital autour de l'inclusion et la diversité et que cette version de Richard III était une façon de corriger la longue histoire de cette pièce jouée par des acteurs valides.
MPT: "L'Institut de Réadaptation de Chicago, notre mécène, nous a fourni l'équipement et l'entraînement pour montrer ce à quoi pourrait ressembler le handicap dans un futur très proche mais aussi pour illustrer que la plus grande faiblesse de Richard, c'est de croire que lorsqu'il se déplacera comme les autres, alors ceux-ci le percevront différemment, le respecteront et l'aimeront."
Pour voir la préparation physique de Michael Patrick Thornton, l'usage de l'exosquelette à des fins de mise en scène pour illustrer le caractère de Richard III, voir la vidéo et lire l'article paru dans le Daily Herald (en anglais) qui sont très éclairants.
Richard III a été joué au Garage du Steppenwolf. A lire, en anglais, une critique de la pièce parue également au Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
De gauche à droite, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)
Classique de John Steinbeck et de la littérature américaine, classique aussi du cinéma dans la version de John Ford avec Henri Fonda, la version présentée au Gift Theatre, dans l'adaptation de Frank Galati (jouée initialement au Steppenwolf en 1988), est également inédite dans la mise en scène d'Erica Weiss qui choisit une famille mixte dont l'oncle John est aveugle. Mais cela n'est pas le fruit du hasard.
Interrogé à ce sujet, Michael Patrick Thornton dit que lorsqu'il a relu les Raisins de la Colère, plus d'un an avant l'annonce de la saison, cela lui semblait si opportun.
MPT: "J'avais dans ma tête l'image d'un Raisins de la Colère différent de tout ce que nous avions vu jusqu'à présent avec un respect pour la diversité. Et le dialogue des années 40 autour de la lutte de nos frères et soeurs les plus pauvres, et leurs affrontements avec les autorités semblait oh combien pertinent en tant que citoyen de Chicago. Mais, tout comme l'usage de l'exosquelette dans Richard III, ces considérations doivent être soigneusement réfléchies surtout quand vous considérez que le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs. Alors la décision de programmer une production comme les Raisins de la Colère devait s'appuyer autant sur des préoccupations artistiques authentiques en lien avec la société américaine qu'avec la vie intérieure et les manques des personnages. Sinon, c'est juste caresser dans le sens du poil. Sinon, c'est juste du n'importe quoi. Alors on a fait des recherches et un auteur s'est penché sur la réalité des familles en Oklahoma dans le Dust Bowl et nous avons trouvé qu'il y avait de solides raisons historiques pour avoir une famille Joad telle que nous l'avons présentée."
Jay Worthington, qui interprétait le personnage de l'oncle John, dit aussi que, comme celui-ci est alcoolique et qu'il produit son propre alcool (de contrebande), il était tout à fait plausible qu'il soit devenu aveugle. Par ailleurs, il y avait aussi la volonté de la metteure en scène, Erica Weiss, de parler de tous les opprimés, et de montrer qu'une personne aveugle est capable de faire des choses (Jay Worthington, légalement aveugle dans la "vraie vie", avait les yeux clos pendant toute la durée de la pièce et se déplaçait ainsi, y compris pour escalader l'échelle et marcher sur la plateforme située à trois mètres du sol sans rambarde).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
Sur la photo ci-dessus, de gauche à droite, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo de Claire Demos)

Cette version des Raisins de la Colère a été plébiscitée par la presse. Voici quelques liens vers des articles en anglais:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Orientation et futur

Invité à jeter un oeil sur les quinze années passées et à imaginer le futur, Michael Patrick Thornton a une vision très claire.
MPT: "depuis seize ans, le Gift s'est attaché à raconter des histoires intéressantes avec honnêteté et simplicité et, alors que je me battrais jusqu'au bout pour défendre chacune des pièces que nous avons produites et les raisons pour lesquelles nous les avons produites, il s'avère que jusqu'à récemment, ces histoires ont été présentées d'une perspective par défaut, qui est le point de vue blanc. C'est un tort. Et j'en suis le responsable. J'avais tort. Et alors que nous continuerons à raconter des histoires intéressantes, j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les histoires "intéressantes " - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques.
Le Gift n'a pas envie de rester un Storefront Theatre éternellement. Nos buts sont de devenir la prochaine grande compagnie américaine et d'être l'un des meilleurs endroits de la planète pour de nouvelles pièces.
Les quinze premières années nous ont enseigné ce que le Gift est, n'est pas et - le plus important - devrait être.
Les quinze prochaines années se passeront à définir cela en pierre et en bois, en chair et en os, encre et papier, corps et sang."

Pour notre modeste part, nous continuerons à scruter le travail du Gift et des membres de sa troupe. Avec l'espoir et l'envie de retourner les voir. Voir Jay Worthington et Michael Patrick Thornton sur scène ou dans un rôle de metteur en scène. Voir comment un "petit" théâtre se fait une place parmi les grands à coup de talents, de choix artistiques assumés et réfléchis et d'humanité...

dimanche 19 mars 2017

Milo le petit veau - Mes Mains en Or

Pour fêter l'arrivée du printemps, rien de mieux que courir dans l'herbe verte et grasse des pâturages.
C'est un peu ce que nous offre la dernière parution de Mes Mains en Or, Milo le petit veau où les plus jeunes, pas encore forcément lecteurs, partiront à la découverte des animaux de la ferme. Cette histoire, de Pauline Dufour, illustrée par Romane Laurière, nous emmène au coeur de la ferme et de ses habitants à poils ou à plumes.

Couverture de Milo le petit veau - Mes Mains en Or 2017

Quatrième de couverture

Alors que tout était calme à la ferme, voilà que Milo le petit veau disparaît...
Mila sa maman part aussitôt à sa recherche.

Mes Mains en Or

Mais avant de partir à la recherche de Milo, parlons un peu de Mes Mains en Or.
Association créée par Caroline Chabaud Morin en 2010, Mes Mains en Or crée des livres tactiles, braille, gros caractères, et très souvent audio, accessibles aux enfants aveugles et malvoyants, qui permettent aussi le partage d'histoires entre enfants déficients visuels et parents voyants, entre parents déficients visuels et enfants voyants, entre enfants et parents déficients visuels. Prenez toutes les combinaisons possibles, les ouvrages de Mes Mains en Or sont accessibles à tous. Et comme ils sont beaux, tous les enfants en veulent un!

Mes Mains en Or est une maison d'édition associative. Ses livres existent en partie grâce aux bénévoles qui découpent, collent, assemblent, cousent, tricotent pour donner vie à ces histoires, originales ou adaptées pour que les enfants déficients visuels aient aussi droit à de jolis livres.

Vues Intérieures a déjà présenté un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or que vous trouverez avec les tags "Mes Mains en Or", "livre tactile". Ouvrages pour les tout petits ou pour des enfants déjà lecteurs, ils ont toujours une dimension ludique et pédagogique. Et sont toujours pertinents sur la dimension tactile. Ici, la découverte passe par le toucher. Comment savoir qu'un canard n'a pas de crête alors que le coq en a une? A quoi ressemble une vache? Une chèvre?

Milo et les animaux de la ferme

Une nuit, Milo n'arrive pas à s'endormir et décide de partir découvrir le pré. Le lendemain matin, Mila, sa maman, part à sa recherche.
Et là, débute la découverte des animaux qui peuplent la ferme.
L'utilisation de matériaux très doux va permettre une exploration tactile idéale.

Détail de la vache Mila - Mes Mains en Or Détail du canard - Mes Mains en Or







On pourra ainsi découvrir la silhouette de la vache, de son veau, le canard et la poule avec leurs plumes, le cheval, le mouton au pelage tout chaud et frisé ou encore la chèvre.

Qui a-t-il de similaire entre une vache et une chèvre? Des cornes mais aussi des pis!

Et, à la fin de l'ouvrage, une jolie surprise pour les petits explorateurs partis à la recherche de Milo. Un élément à détacher du livre et à utiliser pour se déguiser, faire "comme si", ou s'inventer d'autres histoires!

Accessibilité

Milo le petit veau est, comme toujours chez Mes Mains en Or, en braille intégral et en gros caractères. Il est aussi livré avec une version audio qui permet, en plus, d'entendre le son des différents animaux.

Milo le petit veau - braille, gros caractères et CD audio

Le braille est écrit en recto pour être plus facile à lire. La police utilisée pour l'écriture en gros caractères est sans sérif, plus lisible par les personnes malvoyantes.

Pour ceux, celles qui voudraient s'y mettre, voici une occasion d'apprendre le braille. Partager une histoire en apprenant un alphabet qui permet, aujourd'hui encore, aux aveugles du monde entier d'accéder à la lecture, la connaissance, la culture, c'est transmettre et/ou s'offrir un magnifique outil pour l'avenir.

Milo le petit veau s'adresse aux plus jeunes. Éveiller la curiosité, donner des pistes pour avoir envie d'en découvrir plus, voilà entre autre à quoi s'attellent les ouvrages de Mes Mains en Or.

dimanche 12 mars 2017

Chicago - Theatres et Accessibilite

Nos pas nous ont récemment emmenés à Chicago, surnommée aussi "Windy City" (cité venteuse), située sur les bords du lac Michigan, dans l'état d'Illinois aux États-Unis.

Enseigne illuminée du Chicago Theatre - Chicago

Si Chicago est connue pour ses gratte-ciel, Al Capone, ou son blues, elle est aussi très réputée pour sa scène théâtrale, également capitale de l'improvisation, avec, par exemple, le théâtre Second City qui a vu débuter Dan Akroyd, Bill Murray ou Alan Arkin, pour n'en citer que quelques uns. En théâtre contemporain, elle fait jeu égal avec New York. Et c'est sur cette spécialité là que nous allons nous concentrer.
Non pour nous improviser critiques de théâtre (c'est vrai, nous l'avons déjà fait une fois pour l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de Libres sont les papillons), mais pour regarder de plus près ce que proposent les théâtres en matière d'accessibilité physique et culturelle.

Chicago compte autour de deux-cent troupes de théâtre. Et l'autre spécificité de Chicago, en matière théâtrale, c'est ce qu'on appelle les Storefront Theatres. Il s'agit de petits théâtres qui s'installent dans des espaces situés en rez-de-chaussée d'immeubles, qui auraient pu être des commerces ou des bureaux. Selon Jay Worthington, membre de la troupe du magnifique Gift Theatre, l'un de ces Storefront Theatres, avec qui nous avons eu le grand bonheur de discuter, ils seraient une cinquantaine.

Devanture du Gift Theatre - Chicago
Ci-dessus, devanture du Gift Theatre avec sa vitrine aux couleurs de la quinzième saison

Accessibilité culturelle

Notre séjour chicagoan nous a permis de "tester" plusieurs théâtres, de tailles différentes, et d'être étonnés de voir tout ce qui existait, était proposé, pour rendre le théâtre accessible à tous, accessibilité des lieux mais aussi des contenus.

Capture d'écran du Goodman Theatre pour la page accessibilité
Exemple ci-dessus : page consacrée à l'accessibilité sur le site du Goodman Theatre qui nous renvoie ensuite sur différents dispositifs adaptés aux spectateurs malvoyants ou aveugles, aux représentations en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine) ou avec du sous-titrage, ou encore à l'accessibilité physique des lieux

Nous avons déjà évoqué ici l'existence de l'ADA (Americans with Disabilities Act) qui date de 1990 qui interdit les discriminations liées au handicap. Les théâtres que nous avons visités sont des constructions récentes, et donc physiquement accessibles (entrées de plain-pied et présence d'ascenseurs). Quant au Gift Theatre, installé dans un bâtiment plus ancien, il est de plain-pied avec le trottoir, et malgré sa superficie restreinte, est équipé de toilettes accessibles. A propos de toilettes, présence remarquée et saluée de toilettes non genrées. Rassurez-vous, pour ceux, celles, que ça mettrait mal à l'aise, les théâtres qui pratiquent cela (nous l'avons vu au Goodman Theatre et au Steppenwolf) ont gardé aussi des toilettes pour les hommes et des toilettes pour les femmes. Lors de notre séjour chicagoan, nous avons aussi rencontré plusieurs "family rooms" à disposition dans les sanitaires.

Ceci étant dit, revenons à la partie "accès au contenu". Aller au théâtre pour se faire raconter une histoire, apprécier la performance des acteurs, apprécier une mise en scène nécessite parfois des "petits" arrangements qui facilitent grandement la "dégustation" de ce moment unique.
Et cela commence avec l'achat du billet.
Ayant réservé nos places avant de partir, nous l'avons fait en ligne et avons été surpris (et ravis!) de constater qu'il était souvent possible de choisir sa place en fonction de ses besoins particuliers (évidemment, dans la limite des places disponibles).

Site du [Steppenwolf
Exemple ci-dessus du site du Steppenwolf : Infos pratiques et multiples façons de réserver ses places pour assister à une séance offrant des dispositifs accessibles, telle une séance en audiodescription ou avec interprète en ASL.

Au Chicago Shakespeare Theatre, il y a aussi la possibilité de payer un billet pour deux pour les gens qui souhaitent être accompagnés (sur justificatif), pratique que nous avions déjà évoquée dans le billet consacré à l'accessibilité du Festival de Glastonbury.
Concernant les dispositifs facilitant l'accessibilité des spectateurs aveugles ou malvoyants, on trouve aussi des informations sur les endroits où les chiens-guides pourront se dégourdir les pattes avant ou après la représentation. C'est un détail mais en accessibilité, c'est le détail qui compte.

Le jour J, il y a des programmes en gros caractères et en braille disponibles à l'accueil, comme, ci-dessous, au Goodman Theatre, avec cette version en braille abrégé pour Oncle Vanya, adapté par Annie Baker. Certes, pas question de le ramener chez soi, mais cela permet de connaître la distribution, l'équipe technique, bref, tout ce que l'on trouve habituellement dans un programme.

Détail de la couverture du programme d'Uncle Vanya en braille

Au Gift Theatre, plus modeste en taille et en moyens, rien d'écrit sur le site mais une équipe à l'écoute qui se met à votre portée pour vous permettre là aussi de profiter au mieux de votre expérience théâtrale. Et dans un théâtre de quarante places, dont la largeur de la pièce doit frôler les six mètres, c'est une expérience unique et fantastique. Avant le début de la représentation, nous avons pu discuter avec les actrices : contexte, histoire, décors, personnages, costumes, accents, voix... Autant de précieuses informations permettant de suivre le déroulé de l'histoire, surtout quand chaque actrice interprète plusieurs personnages et que le décor nous transporte de l'intérieur d'un appartement à plusieurs lieux extérieurs, en temps présent et en flashbacks.

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017
Ci-dessus, salle du Gift Theatre avec les décors d'"Unseen", février 2017

Un mot sur les pièces et la distribution

Allez, avouez, nous vous avons mis l'eau à la bouche. Alors en voici un peu plus sur les pièces (re)découvertes à Chicago.
Nos expériences théâtrales à Chicago ont été vraiment intéressantes. Elles nous ont permis de rentrer dans des théâtres nationalement très réputés, tels le Goodman Theatre et le Steppenwolf. Nous aurions bien ajouté le Lookingglass Theatre à la liste mais il n'y avait pas de pièces en cours lors de notre séjour.

Programmes des pièces de théâtre vues à Chicago

Nous avons eu l'occasion de visiter le Chicago Shakespeare Theatre pour voir une version, certes abrégée, mais pétillante et dynamique de Romeo & Juliet, où Marti Lyons, par ailleurs membre de la troupe du Gift Theatre, a décidé d'avoir une distribution où deux rôles habituellement masculins sont tenus par des jeunes femmes, où Juliet et sa mère sont jouées par des actrices noires. Voici le visage de la diversité... devant un public de jeunes collégiens. Et cela fait sacrément du bien de voir les choses bouger!
Distribution : Tim Decker, Brian Grey, Emma Ladji, Elizabeth Laidlaw, Andrea San Miguel, Lily Mojekwu, Sam Pearson, Cage Sebastian, Andrew L. Saenz, Nate Santana, Peter Sipla, Demetrios Troy, Karen Janes Woditsch
Résumé : À Vérone, en Italie, les familles Montaigu et Capulet sont depuis toujours divisées par la haine. Leurs enfants, Roméo et Juliette, tombent amoureux, mais les deux familles se portent une haine sans égale l'une envers l'autre, ce qui rendra l'amour de nos deux héros impossible et qui leur vaudra la vie.

Roméo discute avec Juliette, sur son balcon - Chicago Shakespeare Theatre
Romeo (Nate Santana) et Juliette (Emma Ladji), photo Liz Lauren

Au Steppenwolf, c'est une pièce de Young Jean Lee, qui signe aussi la mise en scène, Straight White Men, soit "Hommes blancs hétéro(sexuel)s, que nous avons vue.
Distribution : Alan Wilder, membre de la troupe du Steppenwolf, Madison Dirks, Ryan Hallahan, Elliott Jenetopulos, Syd Germaine, Brian Slaten.
Résumé : " A l'approche des fêtes de Noël, Ed, veuf, rassemble ses trois grands fils dans la maison familiale. On fait des jeux. On commande de la nourriture chinoise, et les farces entre frères et les échanges verbaux les distraient d'une issue qui menace de gâcher les festivités : quand l'identité personnelle est essentielle et que le privilège est un problème, que font alors les hommes blancs hétérosexuels?"

Straight White Men, production du Steppenwolf
Ed (Alan Wilder), à gauche, avec ses fils, Jake (Madison Dirks), Drew (Ryan Hallahan) et Matt (Brian Slaten)

Au Goodman Theatre, c'est une version adaptée par Annie Baker de Oncle Vanya que nous avons pu voir. Elle souhaitait "créer une version qui sonne à nos oreilles contemporaines américaines de la même façon qu'elle sonnait aux oreilles russes durant les premières productions de la pièce". Mise en scène de Robert Falls.
Distribution : David Darlow, Kristen Bush, Caroline Neff, Marylin Dodds Frank, Tim Hopper, Marton Csokas, Larry Neumann Jr., Mary Ann Thebus, membre de la troupe du Gift, Alžan Pelesić, Olexiy Kryvych.
Résumé : Sonia et son oncle Vanya s’occupent depuis des années du domaine familial. Quand le père annonce sa décision de le vendre, les nœuds des relations humaines se dénouent au sein de la petite communauté qui y est réunie. 

Uncle Vanya, adapté par Annie Baker, mise en scène par Robert Falls
Photo de la production Uncle Vanya
David Darlow (Serbryakov), Kristen Bush (Yelena), Tim Hopper (Vanya), Marilyn Dodds Frank (Maria), Larry Neumann Jr. (Telegin), Caroline Neff (Sonya) and Mary Ann Thebus (Marina)

Au Gift, c'est la première mondiale d' Unseen de la dramaturge Mona Mansour que nous avons vue.
Distribution : Brittany Burch, Alexandra Main, toutes deux membres de la troupe, Ashley Agbay, artiste invitée, interprétant sept personnages féminins dans une mise en scène de Maureen Payne-Hahner, également membre de la troupe du Gift...
Résumé : "Mia, photographe de guerre, se réveille dans l'appartement stambouliote de son actuelle, ex, petite - amie après avoir été trouvée inconsciente sur le lieu d'un massacre qu'elle était en train de photographier. Mia ne se rappelle même pas avoir été là-bas, mais elle a envoyé des photos de l'endroit plusieurs heures avant d'avoir été trouvée. Les deux femmes font le point sur leur situation quand débarque de Californie la mère bien pensante de Mia, essayant d'aider à découvrir ce qui est arrivé à sa fille."

Unseen - Mia en train de photographier, portrait de face
Brittany Burch dans le rôle de Mia, appareil photo en main, prête à prendre une photo

Pour momentanément conclure

Revoir des classiques (Romeo & Juliet, Oncle Vanya) dépoussiérés mais respectés, découvrir de nouvelles pièces (Straight White Men, Unseen), regarder les Américains s'auto-observer ou les voir agir à l'étranger dans d'autres contextes culturels, a été une fantastique expérience.
Voir le bouillonnement de la scène théâtrale chicagoane a été une vraie révélation.
La rencontre avec l'équipe du Gift Theatre, possible grâce à John Gawlik, l'administrateur du théâtre, a été un moment formidable. Nous reparlerons de ce théâtre qui a fêté sa quinzième saison l'an dernier et dont la saison actuelle présente trois pièces écrites par des femmes.

Que cela ne nous empêche pas de penser au contexte actuel du pays. Et comptons sur ces artistes pour nous ouvrir les yeux et l'esprit...
Que ceux qui s'intéressent au théâtre (américain) aillent faire un tour sur le site de la revue American Theatre.

Et cela nous donne aussi forcément des envies de voir ces propositions accessibles se généraliser sur nos scènes, dans nos théâtres. Bien sûr, il existe aussi des choses chez nous. L'audiodescription s'est, sinon généralisée, développée dans nombre de théâtres. Nous avons aussi parlé ici des Souffleurs d'images qui offrent une alternative intéressante à l'audiodescription. Mais il faudrait peut-être faire des efforts sur la communication, en particulier quand cela concerne l'accessibilité. Nous l'avions déjà souligné dans notre billet consacré aux Eurockéennes.
Dans tous les cas, il s'agit de spectacles vivants qui offrent des moments inoubliables, intenses, porteurs de réflexion. Faisons en sorte qu'ils soient accessibles au plus grand nombre.

lundi 6 mars 2017

Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Premier roman jeunesse de Delphine Bertholon, paru initialement chez Je Bouquine en 2011 puis chez Rageot Éditeur en 2016, avec la couverture d'Aline Bureau, Ma vie en noir et blanc nous amène dans le journal intime d'Ana.
Récit à la première personne, il va nous faire découvrir, et partager, la vie en noir et blanc de cette adolescente de quatorze ans.

Couverture du livre Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Quatrième de couverture

J'ai un prénom palindrome, qui se lit dans les deux sens. A-N-A.
Je vois en noir et blanc, une maladie rare.
Je ne connais pas mon père.
Je veux comprendre pourquoi la vie m'a affublée de tout cela!
Je me sens une triple erreur de la nature.
Kylian, lui, pense le contraire. Et quand il m'a proposé d'aller avec lui à Paris rencontrer un célèbre photographe fasciné par le Noir et Blanc, je n'ai pas hésité...

Ana

Ana Massier, quatorze ans, vit avec sa mère, Lucie, son beau-père Thibault, et sa petite soeur, Zoé. Ils habitent dans un village situé dans le Beaujolais, Charnay. Elle est en troisième B à Villefranche sur Saône. Elle ne connaît pas son père et est achromate, elle voit donc en noir et blanc.
Sa meilleure amie s'appelle Mélie, et elle est amoureuse (secrètement) de Kylian.
Elle adore les films en noir et blanc... et écrit des romans pendant les cours...

Au fil des pages de ce roman, on va suivre Ana dans son quotidien. Elle nous parlera de ses difficultés, nous présentera ses astuces pour s'adapter au monde dans lequel elle vit, mais surtout, elle nous parlera de ses difficultés d'adolescente...
Et quand elle découvrira l'existence d'un photographe achromate, elle ira désespérément chercher ses origines.

Concrètement...

p.10 "(...) on a appris ma bizarrerie quand j'avais trois mois, parce que je ne supportais pas les lumières vives."
p.11 "Parce que oui, figurez-vous, je vois en noir et blanc. Je me coltine une très rare anomalie de la vision, une forme extrême de daltonisme appelée "achromatopsie" (...). Je suis donc "achromate", une sorte d'acrobate miro qui sautille dans un monde tout gris (...). Cette cochonnerie touche une personne sur trente - trois mille (...). Bien sûr, ça ne saute pas aux yeux. Comme dit notre médecin de famille, (...), j'ai une sorte de "handicap invisible". Invisible... si ce n'est que je porte des lunettes à verres fumés tous les jours de l'année (je ne supporte pas le soleil et je suis myope comme une taupe)."

p.22 "Kylian, c'est mon ténébreux à moi, celui d'Ana-la-vérité. D'autres diraient que c'est un "garçon de couleur", un black, mais à mes yeux, c'est juste un garçon en noir et blanc. Je veux dire, réellement en noir et blanc, le négatif d'une photographie, une sculpture de Giacometti vivante, avec des yeux surcontrastés, brillants comme des lames."

p.29 " Je considère le steak gris et les carottes grises et les petits pois gris dans l'assiette en porcelaine blanche."

p.31 "(...) Je suis toujours habillée en noir (...). Et je porte parfois de grands chapeaux à cause de ma photophobie (bien entendu, quand je me balade en ville, il y a toujours quelque imbécile pour me traiter de "starlette" à cause de ma capeline et de mes verres fumés)."

Ses difficultés

p.8 "Trop de couleurs mélangées, de cartes à colorier, trop de lacs bleus, de montagnes brunes et de vertes vallées, tant de choses évidentes auxquelles je ne comprends rien."
"Je m'en fiche, moi, de la Terre, à part les images satellites, retransmises en bichromie par des caméras de surveillance interplanétaire. Si je suis dans la lune, c'est parce qu'elle est blanche avec des reliefs gris et que je peux la voir aussi bien que tout le monde."

Ses trucs et astuces

p.20 "(...) si je ne vois qu'en noir et blanc, j'ai de bonnes oreilles et un odorat de compétition. Mélie est très forte pour les descriptions: elle me transforme toujours les couleurs en matières, en objets, en odeurs, pour que je voie bien ce qu'elle veut dire."

p.25 "Mon stylo rouge, je le reconnais parce qu'il a une forme de fusée, carrossée comme un cockpit d'avion. Je suis un peu jalouse du bille multicouleurs de Mélie, gros comme un cigare, mais je sais bien que ce n'est pas pour moi. Trop technologique."

p.30 "Mais notre ciné-club personnel, c'est le moment où je l'aime le plus, surtout quand on regarde des films en noir et blanc. Parce qu'elle voit la même chose que moi, au même moment que moi. C'est reposant, de moins sentir que je suis différente."

Les lumières de la ville - Charlie Chaplin - Charlot et la fleuriste aveugle
En clin d'oeil, photo tirée du film "Les lumières de la ville" de Charlie Chaplin où Charlot discute avec la fleuriste aveugle

Thomas Viatelli

C'est le nom de ce photographe célèbre pour ses photos en noir et blanc, achromate, et originaire de Lyon.

p.91 "Je ne sais pas si c'est le fait de savoir qu'elles sont réellement en noir et blanc, mais j'ai un choc esthétique. Des paysages d'océan surcontrastés, des phares dans la tempête, des éclairs blancs dans des ciels noirs, l'écume au faîte des vagues - on croirait presque sentir le souffle du vent et l'odeur des varechs."

p.104 "D'après lui, nous n'avons pas un handicap, mais un don. Nous avons la possibilité de voir le monde différemment des autres et personne, jamais, ne pourra nous enlever cette chance."
"Tu sais, Ana, ce n'est pas la couleur qui importe. C'est la lumière."

Achromatopsie

On a rarement l'occasion de se glisser dans la peau d'un personnage malvoyant (la vision d'une personne achromate est estimée entre 1 et 2 dixièmes). D'abord parce qu'il y en a peu dans la littérature, faisons mention ici du formidable Fort comme Ulysse où nous faisions connaissance avec Elliott, atteint d'une rétinite pigmentaire et en train de perdre sérieusement la vue, ensuite parce qu'il y a mille et une façons d'être malvoyant. En dehors des pathologies diverses et variées, chaque personne s'adapte différemment, vit sa situation de façon unique. Et il n'est pas toujours facile d'expliquer aux autres comment on voit par rapport à une vision "normale" quand on a toujours vu de cette façon. On pourra relire les propos de Jay Worthington ou comprendre pourquoi Bruce Horak s'est mis à peindre.
Il est amusant de voir aussi comment, parfois, plusieurs faisceaux vont dans la même direction. Ma vie en noir et blanc illustre ce que signifie, pour Ana, d'être achromate. Au quotidien, dans sa relation aux autres, dans le regard qu'elle porte sur elle-même. On peut se demander, cependant, si une personne ayant une déficience visuelle, par exemple, se pose tous les jours la question de ce "décalage" qu'elle a par rapport au reste de la société. Mais, revenons à nos faisceaux...

Alors que ce roman venait de m'être suggéré, voici un article sur une exposition d'une jeune photographe, Sanne de Wilde, qui s'est inspirée des habitants d'une île de Micronésie, Pingelap, où plus de dix pour cent de la population est atteinte d'achromatopsie. Oliver Sacks s'était déjà intéressé à cette île en publiant en 1996 "l'île en noir et blanc".

Pour en savoir plus sur l'achromatopsie, voici le lien vers l'association une vie en noir et blanc.
Ou vers cet article paru dans Libération en 2004, un destin en noir et blanc qui nous amène à Pingelap, là où l'achromatopsie est endémique, et pourtant stigmatisante...

On pourra aussi lire le portrait de Ken Kase (en anglais), artiste achromate. Ou se plonger dans le documentaire racontant le voyage d'Oliver Sacks dans cette île en noir et blanc (en anglais) : Island of the colorblind.

Pour conclure

Premier essai réussi en littérature jeunesse pour Delphine Bertholon qui brosse un joli portrait d'une adolescente qui s'identifie comme une triple erreur de la nature. Belle opportunité aussi de comprendre ce qu'est l'achromatopsie, ce qu'elle peut signifier au quotidien, comme manger une nourriture grise ou se recevoir des réflexions par ceux qui ne savent pas qu'elle est photophobe et doit donc protéger ses yeux de la lumière. Oui, il peut être nécessaire de porter des lunettes de soleil même quand il pleut... Cela ne dépend pas de la couleur du ciel mais du niveau de luminosité.

Cela fait aussi un beau tremplin pour en savoir plus sur cette "anomalie" de la vision en allant chercher les écrits d'Oliver Sacks ou les témoignages d'artistes ou de personnes achromates.

mercredi 15 février 2017

Cecite sur grand ecran - fiction, documentaire, interpretation et recompense

Si le mois de février est le plus court de l'année, c'est probablement celui qui concentre le plus de cérémonies et remises de récompenses dans le milieu du cinéma.
Sans aller chercher très loin, nous pouvons noter les Magritte du cinéma chez nos voisins belges qui ont eu lieu le 4 février 2017, les BAFTA (British Academy Film & Television Awards) le 12 février 2017, les César le 24 ou, bien sûr, les Oscars le 26 février prochain.

Après presque deux ans et demi d'existence, la revue de dix-neuf films, dont trois documentaires et un film d'animation, le blog Vues Intérieures a eu envie de se pencher plus largement et généralement sur la cécité et sa (ses) représentation(s) sur grand écran, tout en laissant une place aux personnages handicapés, y compris sur petit écran et dans les séries télé.

Fiction et cécité

En préparant ce billet, nous avons été surpris de voir, parmi les acteur(rice)s d'hier et d'aujourd'hui, le nombre d'entre eux (elles) qui ont interprété des personnages aveugles.
Parmi les films dont nous avons parlé ici, mentionnons chez les actrices, Ida Lupino (La Maison dans l'Ombre), Elizabeth Hartman Un coin de ciel bleu), Simone Valère (La nuit est mon royaume), Alexandra Maria Lara (Imagine), Ariana Rivoire (Marie Heurtin), Ellen Dorrit Petersen (Blind) ou Fritzi Haberlandt (Peas at 5.30).

Affiche du film La Nuit est mon Royaume

Chez les acteurs, notons Cary Grant (Les Ailes dans l'Ombre), Jean Gabin (La nuit est mon royaume), Van Johnson (A 23 pas du mystère), Edward Albert (Butterflies are free), Robert Lepage (Dans les Villes), Hugo Weaving (Proof), Val Kilmer (Premier Regard), Ghilherme Lobo (Au Premier Regard), Hilmir Snær Guðnason (Peas at 5.30), Edward Hogg et Melchior Derouet (Imagine).

Affiche du film Au Premier Regard Affiche du film Butterflies are free A 23 pas du mystère - couverture jaquette DVD

A ceux-ci, on peut ajouter Michèle Morgan qui reçut le Prix d'interprétation féminine au premier Festival de Cannes en 1946 pour son rôle de Gertrude dans le film la symphonie pastorale réalisé par Jean Delannoy et tiré du roman éponyme d'André Gide. Ou encore, plus récemment et étrangement, Al Pacino dans le film le temps d'un week-end réalisé par Martin Brest, qui reçut l'Oscar du meilleur acteur en 1992 pour son interprétation de Frank Slade, dans un remake de Parfum de femme réalisé par Dino Risi et sorti en France en 1975. Le rôle du colonel Fausto Consolo valut à Vittorio Gassman le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes en 1975.
On pourrait ajouter Virginia Cherrill, la jeune fleuriste aveugle dans les lumières de la ville réalisé par Charlie Chaplin en 1931 ou Dorothy Gish, jouant le rôle de Louise dans les deux orphelines réalisé par D.W. Griffith en 1921.
Bref, c'est une liste sans fin, la cécité ayant manifestement inspiré les scénaristes, même si celle-ci est plus souvent caricaturée et stéréotypée que dépeinte d'une façon crédible. Sur ce blog, nous avons choisi de parler de films ou d'interprètes qui donnaient, sinon un reflet réaliste de la cécité, du moins, un portrait plus nuancé, crédible de ce que peut signifier être aveugle dans nos sociétés occidentales, sans être forcément une victime, un bourreau ou un superhéros (avouons que nous avons un faible pour Charlie Cox endossant le costume de Matt Murdoch, plus d'ailleurs que celui de Daredevil).

Incarner le handicap ou jouer un personnage?

Là où le bât blesse, c'est que parmi tous les acteurs et actrices cités précédemment ayant interprété des personnages aveugles ou malvoyants (peu présents au cinéma, peut-être parce que moins "visibles" que la cécité complète et totale qui, rappelons-le, est finalement marginale dans la population déficiente visuelle), un seul est réellement déficient visuel. Il s'agit de Melchior Derouet qui jouait le rôle de Serrano dans Imagine. Et Ariana Rivoire, l'interprète de Marie Heurtin, première personne sourde - aveugle française à avoir reçu un enseignement, est sourde. Certes, le "métier" d'acteur ou d'actrice est d'endosser et d'interpréter des rôles différents. Et il est difficile d'oublier l'incarnation de Christy Brown par Daniel Day Lewis dans My Left Foot, film de 1989 réalisé par Jim Sheridan, rôle qui lui valut, entre autres, l'Oscar du meilleur acteur, le BAFTA Film Award du meilleur premier rôle masculin cette même année.
Cependant, quand on connait les difficultés que rencontrent les comédiens ou acteurs handicapés ne serait-ce que pour passer un casting, on se dit qu'il y a encore bien du travail à faire pour que diversité et inclusion soient des réalités sur nos grands (ou petits) écrans (ou nos scènes de théâtres).
A lire (en anglais) le très intéressant article Disability in American theater: where is the tipping point? écrit par Christine Bruno et publié sur Howlround. Elle indique que 16% des acteurs récompensés l'ont été pour avoir interprété un personnage handicapé. Parmi ces acteurs, seulement deux étaient handicapés. On se souviendra de Marlee Matlin dans les Enfants du Silence ("Children of a lesser God") de Randa Haines, film sorti en 1986 où elle interprète Sarah Norman, rôle qui lui valut, à vingt et un ans, l'Oscar de la meilleure actrice.
Pour compléter le tableau côté américain, voir aussi l'étude publiée en juillet 2016 par la Fondation Ruderman sur l'emploi des acteurs handicapés à la télévision où il apparaît que moins d'un pour cent des personnages dans les séries américaines diffusées à la télé ou sur les plateformes de vidéos à la demande ont un handicap. Et que seulement cinq pour cent de ces personnages sont interprétés par des acteurs handicapés. Aux États-Unis, on considère que vingt pour cent de la population est handicapée.
Qu'en est-il en France? Guère mieux, voire pire mais difficile de le savoir faute d'étude ou d'article...
Si l'on regarde les derniers films comportant des personnages aveugles (tous les deux féminins d'ailleurs), la prunelle de mes yeux, réalisé par Axelle Ropert, et le coeur en braille, réalisé par Michel Boujenah, force est de constater que les actrices, respectivement Mélanie Bernier et Alix Vaillot, ne font pas partie de ces cinq pour cent.

Documentaires

Si la cécité est souvent "interprétée" dans la fiction, le documentaire met parfois en lumière des personnes aveugles, des vraies, celles que l'on pourrait croiser sur le trottoir, en s'éloignant exagérément de leur trajectoire par crainte de recevoir un coup de canne, dans l'ascenseur et à qui l'on ne dirait pas bonjour, pensant ainsi rester "invisible", qu'on plaindrait pensant leur vie triste. Heureusement, le documentaire nous permet de rencontrer, par exemple, des photographes aveugles ou malvoyants qui partageront ce que la beauté signifie pour eux comme dans le Beau est Aveugle de Gwenaël Cohenner. Ou de rencontrer une mélomane, un danseur, une peintre, une avocate, un responsable associatif dans le très beau la nuit qu'on suppose de Benjamin d'Aoust. Ou encore de croiser deux magnifiques musiciens, l'un étant une légende, le trompettiste Clark Terry, et l'autre un jeune pianiste de jazz, Justin Kauflin, dans le chaleureux Keep On Keepin'On d'Alan Hicks.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

Dans le magnifique et bouleversant Notes on Blindness, qui était en lice pour trois récompenses aux BAFTA 2017, basé sur les cassettes enregistrées par John Hull qui serviront également de support au livre Touching the Rock - An Experience of Blindness, c'est pourtant un acteur qui prête sa silhouette à la voix de John Hull.

Conclusion

Difficile de conclure sur un sujet aussi vaste, à la fois aussi vieux que le cinéma (ou le théâtre), et en devenir mais nous parions qu'enfin le grand écran nous donnera l'occasion de croiser de beaux personnages qui, par delà leur cécité ou leur malvoyance (que l'on aimerait vraiment plus présente à l'écran), ont une vraie vie avec un travail, une famille, des enfants (à quand un papa aveugle amenant ses enfants à l'école ailleurs que dans un documentaire?), des joies, des peines, des envies de théâtre, de voyage... Bref, des personnages de fiction qui, enfin, rejoindraient la (ou une) réalité.

Si nous revenons rapidement aux films présentés au fil du blog, peu de personnages aveugles, et c'est encore plus flagrant chez les personnages féminins, ont un "vrai" métier ou travaillent. Et, hormis un aviateur aveugle, les métiers sont limités : masseur, enseignant (auprès d'enfants ou de personnes aveugles), musicien... Dans la "vraie" vie, et dans nos sociétés occidentales, même si le pourcentage de personnes aveugles exerçant un emploi est ridiculement et dramatiquement bas, nous croisons des ingénieurs informatiques, des avocats, des traducteurs, des journalistes, des enseignants universitaires, des bibliothécaires, des chefs d'entreprise...

Quand ces personnages auront une vraie épaisseur et existeront pour autre chose que leur cécité ou leur malvoyance, alors peut-être que la présence de comédiens aveugles ou malvoyants sera évidente. Souhaitons aussi voir vite arriver des comédiens handicapés interpréter des personnages pas forcément identifiés comme tels.
En attendant, pensons au mot "diversité" et à ce que cela peut signifier dans nos sociétés occidentales.

dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

dimanche 8 janvier 2017

Erbsen auf halb 6 - Peas at 5.30 - Lars Buechel

Erbsen auf halb 6 est un film réalisé par Lars Büchel sorti en Allemagne le 3 mars 2003.
Le titre anglais est Peas at 5.30, soit la traduction du titre original qui en français serait Petits pois à 5h30. Nous reviendrons plus tard sur la signification de ce titre...
Les rôles principaux sont tenus par Fritzi Haberlandt et Hilmir Snær Guðnason, la première étant berlinoise, le deuxième, islandais. Quant au film, il démarre à Hambourg, sur une scène de théâtre, ou presque, et nous amène sur les bords du lac Onega en Russie.
On pourrait appeler cela un "road movie". C'est un conte, une fable, " die wunderbare Geschichte einer Blinden Lieben" ("l'histoire merveilleuse d'un amour aveugle"), comme cela est écrit sur la jaquette du DVD. Sorti en 2004, notons qu'il comporte une version audiodécrite du film (en allemand). On y trouvera aussi des sous-titres en anglais.

Dans le champ de colza fleuri

A priori, il existe plusieurs affiches du film. La photo illustrant la jaquette du DVD est lumineuse. On y voit deux personnes debout, face à face, une jeune femme tenant une canne blanche, et un homme tenant la jeune femme de sa main droite par l'épaule gauche. Elles sont au milieu d'un champ de colza fleuri.

Résumé

Avant de partir pour un voyage improbable mais oh combien sensoriel, voici, en quelques phrases l'histoire.
Jakob Magnusson, metteur en scène de théâtre, devient aveugle à la suite d'un accident de voiture.
Lilly Walter travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. C'est elle qui vient rendre visite à Jakob encore à l'hôpital pour lui proposer de venir au centre pour apprendre à être autonome. Lui n'a qu'une idée en tête : mourir.
Mais ils seront amenés à se recroiser pour partir dans une aventure folle.

Personnages

Lilly Walter, aveugle de naissance, travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. On peut l'imaginer assistante sociale.
Elle a un fiancé, Paul, qui semble travailler avec elle, et qui vient de commencer à construire leur future maison, qui se matérialise sous la forme d'une maquette, telle une maison de poupée. Lilly vit chez sa mère, avec Alex, sa soeur adolescente qui, tout au long du film, cherchera à devenir une femme avec l'aide de son copain de classe...
La mère de Lilly rappelle sans cesse à sa fille qu'étant aveugle, il y a des choses qu'elle ne peut faire seule... et qui dira aussi qu'elle n'irait pas voir un spectacle mis en scène par une personne aveugle. Dommage pour elle, nous avons sur ce blog de nombreux talents (légalement) aveugles qui pourraient lui montrer combien elle se trompe.

Lilly et Jakob à l'arrière d'un camion rempli de marchandises Lilly et Jakob sous la pluie



Jakob Magnusson, metteur en scène en vue de la scène de Hambourg, est arrivé d'Islande avec ses parents quand il était encore enfant. Son père est mort, sa mère vit sur les rives du lac Onega en Russie. Elle semble être une artiste, ajoutant des installations colorées et voguant au vent autour de sa maison en bois sur pilotis. Contrairement à la mère de Lilly, elle fait absolument confiance à son fils, lui disant qu'il s'en est toujours sorti sans elle.
Jakob a une compagne, Nina, qu'il choisit de quitter au tout début de sa cécité, ne souhaitant pas la voir devenir sa soignante.

Cécité et préjugés

Erbsen auf halb 6' est donc une fable, un conte, une fantaisie qui, pourtant, nous dit des choses tellement justes à propos de la cécité. Comme dans le roman de littérature jeunesse Robert de Niklas Rådström, le film de Lars Büchel nous dit, par exemple, qu'il y a des personnes aveugles de naissance, d'autres devenues aveugles au cours de leur vie; nous montre comment l'entourage se comporte, y compris quand il pense bien faire, en infantilisant la personne aveugle.
Mais il nous montre aussi, dans une poésie et une esthétique saisissantes, comment la personne aveugle analyse, comprend et se saisit de son environnement.
On n'évitera pas quelques clichés mais ce film offre une perspective rafraîchissante.

Attention, spoilers! ("divulgâchage" nous irait mieux)
En fait, le film est en deux parties. La première est assez sombre, centrée autour de la détresse de Jakob, metteur en scène qui finissait de monter "le songe d'une nuit d'été" avant de perdre la vue dans un accident de voiture. Sa détresse à l'hôpital, sa détresse quand il rentre chez lui, quand il quitte sa petite amie arguant qu'elle n'osera pas quitter un aveugle, sa maladresse pour se déplacer, pour "viser juste" dans un urinoir ou pour s'habiller. Jusqu'au moment où il décide de se jeter du haut de son immeuble, se repérant au son des bateaux dans le port de Hambourg pour finalement s'écraser quelques étages en dessous sur la table de deux vieilles dames en train de prendre le thé.

A partir de ce moment, le film prend une autre tournure, pleine de fantaisie. Envoyé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, Jakob Magnusson reçoit à nouveau la visite de Lilly Walter, du centre de réadaptation pour aveugles, qu'il avait déjà fui lorsqu'elle était venue le voir à l'hôpital après son accident.
Il a deux options : rester à l'hôpital psychiatrique ou la suivre au centre de réadaptation pour aveugles. Il choisit évidemment la deuxième option mais, profitant d'un embouteillage, il s'enfuira seul à la gare, prendre un train dans l'idée de rejoindre sa mère en train de mourir sur les bords du lac Onega. Mais c'est sans compter sur la ténacité de Lilly qui le suivra dans sa fuite.

Lilly, partie à ses trousses, lui redira des choses qu'elle lui avait déjà dites lors de leur première rencontre, vite esquivée par Jakob : " tu ne peux même pas prendre le train tout seul. Tu ne sais pas comment utiliser une canne. Tu ne sais pas t'habiller tout seul. Tu ne peux ni lire ni écrire."
Rappelons que Lilly travaille dans un centre de réadaptation où Jakob pourra apprendre "à lire, écrire, manger, s'habiller". Le film n'abordera pas cette question. Pour cela, on pourra se (re)plonger dans La nuit est mon royaume, film de Georges Lacombe, avec Jean Gabin, qui fait la part belle aux techniques de réadaptation.

Dans une scène, Lilly et sa mère, l'ayant découverte dans le même lit que Jakob, discutent. Sa mère lui dit, à propos de Jakob, que c'est un homme aveugle, sans travail et sans futur. Et que, Lilly souhaitant avoir des enfants, un couple aveugle ne peut devenir parent. Jakob, assis à proximité de leur table a tout entendu, se lève et dit à Lilly qu'effectivement, un couple aveugle ne peut élever des enfants. Voilà, par exemple, l'un des préjugés encore existant et bien ancré dans nos sociétés et extrêmement discriminant et faux.

A plusieurs reprises dans le film, nous aurons aussi l'occasion de voir combien les gens n'hésitent pas à tricher, à "embellir" la réalité, à mentir quand ils sont en présence de personnes aveugles.

Perceptions de l'environnement

Si la photo est lumineuse avec des décors plus extravagants les uns que les autres, la bande son est extrêmement travaillée. Que ce soit le chant des oiseaux, le vent qui souffle, la pluie qui tombe et qui dessine l'environnement (et qui rappelle ce que raconte John Hull dans Touching the Rock), la musique très présente, tous les sons ont une signification dans l'univers de Lilly et Jakob.

Jakob et Lilly sur le ferry, sur le pont en plein vent

Au fil de leur périple, Jakob va apprendre à "faire avec" les sens qui lui restent. Sur le ferry, alors que Lilly se met à tapoter sur le bastingage, Jakob lui dit:
"Quand tu es silencieuse, c'est comme si tu étais invisible. Comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas. C'est quand je t'entends que tu te matérialises."

Plus tard, il lui demandera ce qu'elle voit. Ce à quoi elle répondra, après lui avoir dit qu'elle ne voyait rien avec ses yeux, que:
"Je vois le monde à travers des yeux différents. A ma façon. Je vois avec mes doigts et mon corps tout entier. Peut-être même mieux qu'avec des yeux."

Jakob lui demandera aussi si elle sait ce qu'est le brouillard, si elle se le représente, sans oublier la sempiternelle question sur les couleurs (voir également Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité). Mais pour en revenir au brouillard, Jakob lui donne une très belle image : "le brouillard, c'est comme reconnaître des mains à travers des gants."

Un mot sur le titre

Erbsen auf halb 6' (Petits pois à 5h30) fait référence à la façon dont on décrit parfois la composition d'une assiette à une personne aveugle afin qu'elle puisse de repérer. Ceci dit, "5h30" ne veut rien dire en soi, le découpage de l'assiette se faisant par heure mais fait un clin d'oeil au malaise de la serveuse surprise et passablement perturbée par la demande de Lilly concernant la composition de l'assiette.

Pour conclure

Laissez - vous séduire par ce film plein de fantaisie et de poésie. La première partie, un peu longue, est empreinte de la détresse de Jakob, et cela est vraiment psychologiquement pénible, avec un sentiment d'enfermement. La deuxième partie nous transporte dans un road movie invraisemblable au milieu de paysages autant extravagants que surréalistes.
Lilly est un personnage lumineux, tenace, qui ne s'en laisse pas conter. Et Jakob lui fait prendre conscience de son carcan, des conventions sociales qui l'enferment. Quant à Jakob, il apprend à être aveugle, à percevoir le monde, les autres avec autre chose que la vue.
Sous ses airs de fable ou de conte, ce film en dit beaucoup sur la cécité et sur sa perception dans nos sociétés. Et les comédiens, qui "jouent" les aveugles, sont plutôt crédibles.

vendredi 30 décembre 2016

Bruce Horak - artiste pluridisciplinaire

Bruce Horak, artiste canadien né le 5 août 1974, est à la fois comédien, auteur, musicien, metteur en scène, et peintre...
Il est aussi légalement aveugle. Il a perdu 90% de sa vision dans sa prime enfance à la suite d'un rétinoblastome bilatéral (vous trouverez un livret informatif co-réalisé par Rétinostop et l'Institut Curie en annexe). Il lui reste aujourd'hui 9% de vision dans l'oeil gauche. Son champ visuel est très restreint et morcelé, il a également une cataracte.
Dans un article paru en mars 2013, voici comment il décrit sa vision:
"As a result of a childhood cancer (bi-lateral retinoblastoma) I am Legally Blind. Technically, this means that I have less than 10% of "normal" vision; Imagine looking at the world with one eye, through a drinking-straw, through a glass of dust-filled water which is stirred up whenever your gaze shifts."
("A la suite d'un cancer dans mon enfance (rétinoblastome bilatéral) je suis légalement aveugle. Techniquement, cela signifie que j'ai moins de 10% de vision "normale"; Imaginez regarder le monde avec un oeil, à travers une paille, à travers un verre rempli d'une eau pleine de poussières qui bouge à chaque fois que le regard se pose quelque part.")

Bruce Horak - photo en noir et blanc

Bruce Horak, peintre

Bruce Horak a commencé à peindre en 2011 pour tenter de représenter comment il voyait. Comme toutes les personnes malvoyantes (on pourra relire le billet sur Jay Worthington), on lui a souvent posé cette question : que vois-tu? Comment vois-tu?
Il a commencé par peindre des portraits de petit format de personnes qu'il rencontrait puis il en a fait une exposition intitulée How do I see?.
Toujours dans ce même article, il explique comment il peint ces portraits:
"The colors used in these portraits are inspired by the halo or aura that I see around people and objects, which is perhaps a result of my extreme light-sensitivity or astigmatism. I use the color of the aura as a base-tone for the painting and then work from the darkest point to the lightest. My tunnel-vision forces me to work in very small sections, and it will often be well into the work before I sit far enough back to see the entire canvass at once.  I prefer to work from a live model as the colors are much more vivid and dynamic and I have noticed that they will change depending on background, mood, location and will often shift during a sitting which is a wonderful challenge to try and capture."
("Les couleurs utilisées dans ces portraits sont inspirées par le halo ou l'aura que je perçois autour des gens et des objets, ce qui est peut-être dû à mon extrême sensibilité à la lumière ou à mon astigmatisme. J'utilise la couleur de l'aura comme couleur de base pour la peinture et je travaille ensuite du point le plus foncé au point le plus clair. Ma vision en tunnel m'oblige à travailler petite section par petite section, et, souvent, ce n'est que lorsque le travail est bien entamé que je prends assez de recul pour voir la toile en entier.
Je préfère travailler avec un modèle vivant car les couleurs sont beaucoup plus chatoyantes et dynamiques et je me suis aperçu qu'elles changeaient en fonction du contexte, de l'humeur, de l'endroit et qu'elles se modifiaient aussi durant la pose, ce qui est un défi fantastique à relever et à saisir.")

On peut voir ci-dessous des exemples de ces portraits

série de portraits réalisés par Bruce Horak

Mais Bruce Horak ne peint pas que des portraits. Il peint beaucoup de paysages dont on peut voir des exemples sur son site.
Dans son blog, il raconte comment la technologie l'aide. Ainsi dans le billet publié le 19 janvier 2015, intitulé "Technology and the Visually Impaired" ("La technologie et les déficients visuels"), en réponse à un commentaire disant "I thought you were blind? I couldn’t see this much detail and beauty if I was meditating on it" ("Je croyais que vous étiez aveugle? Je ne pourrais pas voir tous ces détails et cette beauté si je méditais là-dessus"), il explique comment il s'aide de son Ipad. Il a la photo sur l'écran et il peut très facilement zoomer pour obtenir n'importe quel détail de l'image. En utilisant des toiles plus grandes, il peut aussi s'approcher plus près de l'image. Ceci dit, ce commentaire en dit aussi beaucoup sur le fait que pour beaucoup de gens, être aveugle (ou légalement aveugle) signifie ne rien voir.

Pour compléter ce paragraphe, il y a deux vidéos que je vous recommande chaudement. Elles sont en anglais.
Cette interview a été réalisée durant l'été 2014 alors que Bruce Horak participait à une exposition avec d'autres artistes déficients visuels. Elle permet de comprendre comment il s'est mis à peindre et ce que cela lui a apporté: https://youtu.be/txjldPL6ThE (lien à copier)
Pour comprendre comment il peint, cette interview est aussi passionnante: https://youtu.be/sOIIysKpxCA (lien à copier)

Assassinating Thomson

C'est son spectacle Assassinating Thomson créé en 2013 et qui s'est encore joué l'été dernier, qui m'a fait découvrir cet artiste. Fidèle lect(eur)(rice), vous savez combien le Canada me tient à coeur, tout comme la culture...
Au Canada, lorsque l'on parle de peinture, on parle forcément du Groupe des Sept formé en 1920 par des artistes se disant résolument modernes et qui a, notamment, contribué à donner une dimension iconographique au paysage canadien.
Ce spectacle est une alchimie entre récit autobiographique et histoire de l'art. Combinez Tom Thomson, peintre canadien qui a fait partie des artistes qui ont fondé le Groupe des Sept après sa mort dans des circonstances autant tragiques que mystérieuses, et l'histoire personnelle de Bruce Horak. Ajoutez à cela que, pendant la durée de chaque représentation, Bruce Horak peint son audience et vend ensuite le tableau après une sorte de mise aux enchères.
Pour une idée un peu plus précise, ou moins vague, de ce que cela donne, allez voir la vidéo de promotion du spectacle.
Dans l'histoire personnelle de Bruce Horak, il y a ces 9% de vision que son père a réussi à lui sauvegarder en insistant auprès des médecins pour qu'ils essaient de sauver l'oeil gauche. En hommage à son père disparu il y a quelques années et qui lui a appris à dessiner, à peindre, il préfère célébrer les 9% de vision qui lui restent plutôt que pleurer les 91% perdus.

En mars 2017, à l'invitation d'un théâtre de Calgary, le Inside Out Theatre, Bruce Horak a joué Assassinating Thomson au Glenbow Museum, devant des "vraies" toiles de maîtres canadiens. A cette occasion, voici une courte interview sur Global News qui nous apprend pourquoi Bruce Horak est devenu comédien, comment il s'est mis à peindre et comment cela a abouti à la création de Assassinating Thomson.

Vous trouverez une ressemblance certaine des arbres peints ci-dessous et ceci n'est pas une coïncidence. A gauche, l'affiche du spectacle présenté au Thousand Islands Playhouse durant l'été 2016, soit quasiment dans le lieu où Tom Thomson a été retrouvé mort; à droite, la peinture de Tom Thomson intitulée The Jack Pine (1916-17) que l'on peut voir à la National Gallery of Canada à Ottawa.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

The Jack Pine - Tom Thomson - National Gallery of Canada - Ottawa






Pour momentanément conclure

Nous n'avons évoqué ici que le côté peintre de Bruce Horak et son spectacle Assassinating Thomson. Mais ses compétences et sa carrière sont bien plus étoffées. En cette fin d'année, il a participé à la création de l'ambiance sonore d'une pièce jouée à Calgary et à la création d'un autre spectacle joué à Ottawa.
Si vous avez envie de suivre les aventures humaines et artistiques de Bruce Horak, je vous recommande vivement sa "newsletter" mensuelle à laquelle vous pouvez vous abonner en bas de cette page. C'est en anglais mais il vous racontera, entre autre, sa vie d'artiste légalement aveugle.
Vous pourrez également voir les peintures ou dessins qu'il publie régulièrement.

samedi 24 décembre 2016

La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide - Mes Mains en Or

Nous allons parler encore une fois d'un ouvrage de Mes Mains en Or.
Celui-ci est l'adaptation d'un classique de la littérature jeunesse, dont l'auteur est Geoffroy de Pennart, et Mes Mains en Or en a réalisé une version épatante, drôle, accessible aux enfants aveugles et malvoyants, public privilégié de cette maison d'édition associative.
Cette version de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrépide est disponible en braille, gros caractères, audio, avec des images tactiles et, comme d'habitude, des objets à manipuler, ici une couronne (de princesse) et une épée (de chevalier).

Couverture de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide de Mes Mains en Or

Quatrième de couverture

Prenez une gentille princesse, maîtresse d'école, mettez à ses côtés un vieux dragon protecteur et acariâtre...
et posez - vous la question capitale : comment diable l'intrépide chevalier pourra-t-il conquérir le coeur de la douce ?
Ah, mais sachez qu'un chevalier vient TOUJOURS à bout de ses défis !

Accessibilité

Nous avons régulièrement eu l'occasion de présenter sur ce blog des ouvrages publiés par Mes Mains en Or. Chaque fois, nous avons loué la beauté, l'inventivité, la créativité de ces versions accessibles aux enfants et aux parents déficients visuels, qu'ils soient aveugles ou malvoyants, mais également intéressantes pour les petits ou grands lecteurs voyants pour un vrai moment de partage.

Cet ouvrage est, si l'on en croit les spécialistes, accessible aux enfants entre sept et neuf ans. A priori, donc, pour des enfants qui lisent déjà seuls. Et là, Mes Mains en Or a fait un travail fort intéressant et très réfléchi autour des textes dits par les différents personnages, soit la princesse, le dragon Georges, et le chevalier intrépide.
Comment savoir qui parle sans alourdir le texte? Pour faciliter la vie de ses jeunes lecteurs, Mes Mains en Or a travaillé sur un double registre. Un code couleur, pour les lecteurs voyants ou malvoyants : bleu pour le chevalier intrépide, rouge pour la princesse, vert pour Georges le dragon, et noir pour le reste du texte. Mais aussi un code tactile pour les lecteurs aveugles. Ainsi, au début de chaque prise de parole, on trouvera une petite figure géométrique texturée permettant d'identifier le personnage : un rond métallisé pour le chevalier intrépide, une étoile brillante pour la princesse et un triangle en matériau texturé façon peau de reptile pour Georges.

différentes couleurs et formes tactiles pour identifier quel personnage parle

Comme dans la plupart des livres de Mes Mains en Or, une ligne de texte en gros caractères s'intercale avec une ligne de texte en braille.

Version audio

Pour accompagner la lecture, il y a aussi une version enregistrée et, nous l'avouons, nous adorons la voix de Georges.
Cette version audio peut s'écouter de façon indépendante mais aussi servir de support à la lecture. Elle rend aussi le texte plus vivant, donnant une voix à chacun des personnages.

Vous trouverez en annexe le podcast de Les Petites Histoires présenté sur Vivre FM qui présente le livre.

Aventures

Ce chevalier intrépide, Jules de son petit nom, est accompagné de Flambard, son fidèle destrier. Ensemble, ils vont rencontrer les monstres terribles de la montagne :
Dans cette version, les monstres sont présentés sous forme de cartes de jeu détachables du livre. On peut ainsi s'amuser à reconstituer l'histoire, à retrouver le nom de ces affreuses créatures.
Chaque carte est plastifiée avec le nom du monstre écrit en braille et en gros caractères.

cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

Pour conclure

La découverte de ce classique de la littérature enfantine dans la version adaptée par Mes Mains en Or est un vrai bonheur. Le texte original est drôle, revisitant (un peu) les histoires de princesse et de chevalier, et cette adaptation permet à l'enfant aveugle ou très malvoyant de se faire une représentation d'un dragon (gentil) et, à partir des indices mis sur les cartes, s'imaginer à quoi peuvent ressembler ces terribles monstres de la montagne.
Imagination, créativité, réflexion, voilà quelques termes qui illustrent parfaitement cette adaptation de Mes Mains en Or. Et ce sera un vrai plaisir pour les jeunes lecteurs.

mercredi 7 décembre 2016

Growing Up Fisher - serie americaine

Growing Up Fisher n'est pas une nouveauté, elle a été diffusée entre février et juin 2014 sur les réseaux NBC aux États-Unis et Global au Canada. Elle n'a duré qu'une saison, soit treize épisodes de vingt-deux minutes chacun. Elle n'a jamais été diffusée sur une chaîne francophone. C'est une comédie familiale (même si le DVD la recommande pour un public de douze ans et plus à cause de "gros mots", d'ailleurs "bipés", ou de discussion autour de substances illicites, DVD d'ailleurs simplement en anglais, sans aucun sous-titre ni l'ombre d'une audiodescription).

Affiche de la série TV Growing Up Fisher

Les critiques de la série sont assez d'accord, qu'ils soient d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. Reprenons celle de Télérama publiée le 25 février 2014:
"Comédie familiale sur le divorce pleine de bons sentiments. Un peu trop."
"Elle a beau s'inspirer d'une histoire vraie, elle ressemble à une pub pour la fédération américaine de chiens-guides d'aveugle."

Même en ayant beaucoup de sympathie pour cette série, pour le portrait positif du père aveugle, incarné par un JK Simmons en forme (même si on peut lui reprocher ce "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son ouvrage Sight Unseen), on ne peut qu'être d'accord avec les critiques. Mais, passé outre les stéréotypes, il y a de nombreux détails, des scènes de la vie quotidienne qui sonnent juste...
Le créateur de la série, DJ Nash, s'est inspiré de sa propre vie pour écrire Growing Up Fisher, lire cet article du LA Weekly. Comme Mel Fisher, son père était aveugle (il a perdu la vue quand DJ Nash avait douze ans) et avocat (en "vrai", il a décidé de retourner à l'université lorsqu'il a perdu la vue, et son travail d'alors) et a pris un chien-guide lorsque ses parents ont divorcé.

Mais revenons à Growing Up Fisher. Nous embarquons avec la famille Fisher au moment où Mel et Joyce, parents de Katie et Henry, décident d'un commun accord de se séparer. Pour Henry, qui guidait très souvent son père et lui donnait de précieuses informations sur son environnement, le plus dur est de voir débarquer Elvis, chien-guide de son état. Le chien-guide permet évidemment plus d'autonomie de déplacement à Mel mais Henry se sent évincé de son rôle. Difficile à comprendre pour tous ceux qui n'ont pas de papa aveugle...
La mère, Joyce, a une attitude très "adulescente", portant les mêmes vêtements que sa fille, lui empruntant à l'occasion ses accessoires, mais rien ne l'étonne quant aux activités de Mel, même quand il s'attaque au tronçonnage d'un arbre devant la maison ou quand il est en voiture avec sa fille en conduite accompagnée. Difficile à comprendre pour toutes celles, tous ceux, qui n'ont pas de mari ou compagnon aveugle...

Mel, lunettes de protection sur le nez et tronçonneuse dans les mains

Mel Fisher

Nous sommes ici dans le registre de la comédie mais le fait que l'auteur s'inspire de son enfance avec ce papa aveugle donne une dimension autre à la série. Ici, nous avons une famille, "autrement" fonctionnelle dirons-nous mais elle est épanouie. Le papa endosse son autorité paternelle et, même s'il a besoin de son fils pour trier le linge ou démarrer la machine, c'est lui le père.
Peu de personnes savent qu'il est aveugle, son entourage complice lui disant à voix haute ce qui se passe (tiens, il te tend directement ce chèque; oh, je ne vais pas prendre de double cheese burger, trop calorique pour moi...), quand il arrive avec son chien-guide, c'est une sorte de "coming out". Il ne l'a jamais dit, mais cela lui permet d'être à égalité avec la personne en face de lui. Il ne veut pas de pitié, pas être considéré différemment. Dans la "vraie vie", on sait combien cela est vrai et quel regard la société en général porte sur les personnes aveugles.

Mel se trouve, ou plus exactement, son fils lui trouve, un (très) sympathique appartement. Comment se fait-il que les personnages aveugles récurrents dans les séries (américaines) occupent toujours des logements fantastiques? Pensons à l'appartement d'Auggie Anderson dans Covert Affairs ou celui de Matt Murdoch dans Daredevil, voire Jim Dunbar dans le plus ancien Blind Justice...

Auggie Anderson dans son appartement

Matt Murdoch Murdoch dans son appartement

Au fil des épisodes, chaque membre de la famille va trouver sa place et finalement trouver un équilibre dans cette vie séparée. Henry retrouve un rôle auprès de son père, avec qui il n'aura jamais passé autant de temps en tête à tête et Joyce, la mère, va également endosser ses responsabilités de mère.

Détails qui font la différence

Nous pourrons regretter, encore une fois, que l'acteur choisi pour interpréter le rôle de Mel "joue" à être aveugle. Que son regard soit un peu trop fixe, même s'il se tourne vers la personne qui parle. Mais le vécu de DJ Nash, auteur de la série, ramène plein de petits morceaux de vécu :

  • la meilleure méthode pour verser un liquide dans un contenant est de mettre son doigt à l'intérieur de ce contenant pour éviter d'en renverser, pour Henry, c'est du "jus de doigt"
  • être aveugle n'empêche pas de jouer avec ses enfants, comme faire des passes au football américain ou faire du vélo
  • être aveugle n'empêche pas de bricoler, y compris de faire des travaux d'élagage (avec quelques précautions quand même)
  • se faire accompagner par son fils au collège pour un rendez-vous avec le proviseur n'empêche pas d'exercer son autorité paternelle
  • utiliser son "smartphone" pour suivre sa fille adolescente à distance tout en jurant que non (et se faire trahir par ce même smartphone vocalisé)
  • le chien-guide obéit à des ordres, son travail étant d'éviter les dangers, mais si son maître insiste, il écoute son maître (même s'il y a un énorme trou sur le trottoir)
  • il est bon de rappeler régulièrement que les chiens-guides sont autorisés à entrer partout, y compris dans des restaurants ou des salles de spectacles (en citant éventuellement l'article de loi)
  • ne pas s'arrêter pour laisser passer un piéton aveugle sur un passage protégé n'est pas une bonne idée : il pourrait abattre sa canne blanche sur le capot de votre voiture (car il est impossible d'y jeter son chien-guide)
  • même lorsque vous venez de vous disputer avec votre ex-femme, restez courtois, vous aurez peut-être besoin qu'elle vous raccompagne à votre nouveau domicile

Pour finir

Comédie familiale, certes, un brin redondante, certes, mais un vrai plaisir de découvrir une famille "comme les autres", qui rit, qui crie, qui s'angoisse quand un enfant ne semble pas aller bien...
Le père est aveugle, certes, mais il est avocat, gagne manifestement bien sa vie, est disponible pour ses enfants, ménage son ex-femme. Bref, il se comporte en homme (presque) idéal.
Growing Up Fisher n'est certes pas une série révolutionnaire mais sa composition familiale l'est, à l'écran tout du moins. Nous avons eu l'occasion de rappeler d'autres personnages aveugles récurrents, Auggie Anderson dans Covert Affairs, Matt Murdoch dans Daredevil ou Jim Dunbar dans Blind Justice. Si l'on voit les deux premiers au bras de conquêtes d'une nuit ou d'un temps plus long, ou Jim Dunbar en couple qui ne va pas bien, aucun d'entre eux n'est père. Mel Fisher l'est deux fois, et sa vie prend un tournant l'obligeant à plus d'autonomie, d'organisation.

Ici, la cécité n'est pas un drame, elle épice juste un peu la vie quotidienne et fait partie de la vie de famille, même divorcée.

Même s'il ne s'agit pas ici de cécité, nous pourrons aller voir Speechless, série actuellement diffusée sur ABC, qui raconte la vie de la famille DiMeo, trois enfants, dont JJ, l'aîné, infirme moteur cérébral, brillant, non verbal et se déplaçant en fauteuil roulant électrique. A noter que JJ est interprété par Micah Fowler, jeune comédien ayant également une paralysie cérébrale : Speechless (5).

Affiche de la série TV Speechless

jeudi 1 décembre 2016

Joyeux Noel ! - Mes Mains en Or

Quoi de mieux pour débuter cet avent qu'un album de Mes Mains en Or.
Les habitué(e)s du blog savent que je suis fan de cette maison d'édition associative, l'une des rares structures proposant des albums tactiles, en braille et gros caractères accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants. Ces livres sont nécessaires et beaux, BEAUX!
Pour vous en faire une idée, voici quelques ouvrages présentés ici :

Joyeux Noël s'adresse à un très jeune public. On y trouvera l'imagerie de Noël : le Père Noël, son traîneau, les rennes avec la fantaisie de Mes Mains en Or et une belle surprise...
Derrière le côté ludique, il y a aussi un côté éducatif : en se promenant de page en page, nous compterons jusqu'à cinq : le Père Noël a un traîneau tiré par deux rennes. Ils survolent trois sapins avant d'arriver dans un village de quatre maisons. Et dans le sac, on trouvera... cinq surprises!

Couverture du livre Joyeux Noël de Mes Mains en Or

Les ouvrages de Mes Mains en Or sont nécessaires car l'enfant aveugle, ou très malvoyant, n'a pas accès aux images envahissant notre quotidien et ne peut se faire sa propre image, ou idée, d'un objet qu'après l'avoir "mis en banque" dans sa mémoire, le moyen privilégié étant le toucher. La découverte de Joyeux Noël se fera à quatre mains, l'enfant et l'adulte allant explorer le monde du Père Noël.
Cet album permet également un échange entre un parent aveugle et son enfant voyant. Le texte accompagnant les dessins tactiles est écrit en gros caractères et en braille.

La magie de Noël

Nous sommes le 24 décembre et le Père Noël, équipé de sa hotte s'apprête à monter dans son traîneau tiré par ses rennes.
Comme dans tous les livres tactiles de Mes Mains en Or, il y a des objets à manipuler. Ici, vous pourrez promener le Père Noël de page en page. Il s'enlève facilement de son emplacement grâce à sa hotte aimantée !

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau

Les deux rennes du Père Noël

A bord de son traîneau (à grelots!), il survole le paysage et découvre, par exemple, trois magnifiques sapins...
Regardons attentivement le choix des matériaux qui essaie de se rapprocher des sensations des vraies matières dont sont faits les objets décrits.

Détail des sapins Détail du traîneau et de ses grelots






Il finira par arriver dans un village pour distribuer ses cadeaux. Il a même laissé une surprise à la fin du livre...

Secrets de fabrication

Tous les éléments tactiles présents dans les beaux livres de Mes Mains en Or sont façonnés, assemblés, collés par une équipe de bénévoles sans qui ils ne pourraient exister. C'est un vrai travail d'équipe et cela permet aussi d'avoir des livres à un prix abordable. Argument économique certes, en ces temps des fêtes, c'est peut-être trivial mais c'est la réalité. Cela permet à des enfants, pour lesquels l'offre d'ouvrages accessibles est (très) réduite, de découvrir la magie de Noël en partageant un "langage" commun à tous.

Ce livre est vraiment parfait pour se mettre dans l'ambiance de Noël avec les petits. La surprise située à la fin de cette courte histoire permettra de prolonger l'exploration tactile de cet ouvrage et d'entrer de plain - pied dans les préparatifs des fêtes.

Pour compléter la découverte et l'histoire de Mes Mains en Or, voici le lien vers l'émission A vous de voir diffusée les premiers lundis de chaque mois. Celle du 5 décembre 2016 parle de l'imagination d'un enfant aveugle, de livres tactiles en racontant le quotidien de Domitille et de sa maman Caroline, fondatrice de Mes Mains en Or : Imagine !

dimanche 27 novembre 2016

Poisson - Lune - Alex Cousseau

Roman publié en 2004 aux Éditions du Rouergue dans la collection doAdo. Classé en littérature pour adolescents à partir de onze ans, ce livre est également à conseiller aux adultes. Une bonne heure de lecture pour un texte plein de poésie...

Couverture du livre Poisson-Lune d'Alex Cousseau

Alex Cousseau, né à Brest, est l'auteur d'ouvrages jeunesse publiés notamment aux Éditions du Rouergue, comme Poisson-Lune ou à l'Ecole des Loisirs.

Quatrième de couverture

On le surnomme Miró, comme le peintre. Mais lui, les couleurs et les formes, il peut juste les sentir, les toucher, les imaginer : il est aveugle.
Depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de voir la vie du bon côté, entouré de Paluche, Luca et Nino, ses amis de toujours, et de son chien, Bolo. Et puis surtout, il y a Luce, la nouvelle voisine. Lui l'appelle Lune. Mais à quoi ressemble - t - elle ? Est - elle jolie ou moche ? Et lui, a - t - il vraiment une tête d'ange, comme dit Nino avec un brin d'ironie ? Le plus important n'est peut-être pas ce que l'on voit...

Marius, dit Miró

Marius a quatorze ans et ne sort jamais sans son chien Bolo. Ses copains l'ont surnommé Miro, comme le peintre.
Ses copains, Luca, qu'il a toujours connu et qui habite dans la même rue que Marius et que celui-ci considère comme (p11) "le frère que je n'ai pas", et Nino. (pp11-12) "Il est manouche. Il vit dans une grosse caravane, et l'été (...)(il va) vendre des glaces sur les plages bondées, et nettoyer les vitres des voitures de touristes sur les parkings des supermarchés." Et il y a Paluche, le vieux Paluche qui a l'âge d'être son grand-père. Il pêche le lieu jaune ou le bar sur sa petite barque sans moteur. (p12) "Célibataire endurci, la soixantaine. Ancien maçon, passe ses journées à la pêche." Et il y a Luce, que Marius appelle Lune...

Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)
Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)

C'est Marius qui raconte l'histoire à Bolo, son chien-guide, "le gentil chien du pauvre petit aveugle" (p11). Contrairement à l'histoire d'Eliott, personnage principal de Fort comme Ulysse où ses parents et leur attitude occupent une place importante, l'histoire de Poisson-Lune fait peu cas des parents de Marius. On saura juste que (p10) "mon père et ma mère me laissent vivre en paix. Ils me parlent et me soignent. M'aiment." Celle-ci s'attache à raconter l'amitié entre Marius, Nino et Luca, et Paluche, vieux pêcheur qui lui (p9) "filera les poissons pour les toucher, leur caresser les écailles, les nageoires, l'oeil." Et l'arrivée d'autres sentiments, d'autres sensations avec Luce, que Marius a vite fait de renommer Lune... Et là, je ne peux m'empêcher de faire un clin d'oeil au chouette court métrage de Joël Brisse, Les pinces à linge, où l'on découvre Alban (incarné par un Melchior Derouet adolescent), collégien, aveugle, amoureux de Marie-Luce...

L'entourage de Marius sait comment il fonctionne. Pas de place pour la pitié ici, Marius occupe une place parmi les autres et, s'il se pose des questions quant à son apparence physique (qui ne s'en pose pas?), c'est aussi lié à l'âge et aux premiers émois amoureux...
Chacun se répartit les tâches selon ses talents et compétences. Ainsi, il aide Paluche à parer les poissons au retour de la pêche ou compte sur ses copains pour avoir des informations sur son environnement :
p13 "Paluche me glisse un couteau dans la main, et me tend les bestiaux un par un. Je les nettoie. J'adore ça. Le poisson, je lui fends le ventre d'un coup de lame, et d'un doigt je retire les entrailles. Puis je les trempe dans l'eau."
p35 "Ils l'ont mis dans une belle chambre, Paluche. (...) Luca me l'a décrite, les murs sont clairs et lumineux, une grande baie vitrée donne accès à un balcon fleuri, et en grimpant sur une chaise on distingue le port."

Marius et son environnement

pp 10-11 "Rêver, c'est facile quand on ne voit rien. On a l'imagination grosse comme une citrouille, à vous faire péter le cervelet. Je n'ai pas d'autre occupation, alors je touche, j'écoute, je sens, je goûte, et je rêve. Et puis je cause. (...) Peut-être plus que la moyenne. Ce qui, tout bien réfléchi, n'est pas très étonnant. J'ai besoin des mots pour me raccrocher aux autres."

p16 "Le front face au ciel, je ressens la chaleur diffuse du soleil sur ma peau. Quand un nuage passe, mon visage refroidit."

p41 "Je vais te dire, l'intérieur du crâne d'un aveugle, c'est une petite salle de concert. Un laboratoire permanent où se donnent en spectacle les sonates les plus extraordinaires, pour un ou deux instruments quotidiens. La pluie qui se met à tomber, presque muette. Les pneus crissant légèrement sur le sol détrempé."

Une idée fausse et largement répandue (et souvent combattue ici) voudrait que les personnes aveugles vivent dans le noir... Qu'en est-il de Marius?
p69 "En chemin j'entends Lune me décrire le noir de la nuit, qui est un tout autre noir que le noir dans mon crâne. Le noir dans mon crâne est assez flou, assez flottant, sans repère. Le noir de la nuit n'est jamais vraiment noir. Mais dans le noir de mon crâne, il neige, il neige en toute saison. Quelques petits flocons voltigent, silencieusement."
p113 "Si je regarde à l'intérieur de mon crâne, à cet instant je ne pense pas à toi, je m'aperçois plutôt que le noir, autrefois troué de petites plumes blanches, de petits éclats grisâtres et flous, libère des formes un peu plus massives, et plus lumineuses. Je ne retrouve pas la vue, non, mais le contact avec Lune me transforme."

p94 "A chaque fois que je pisse ainsi, dans un petit bois, me vient l'envie de ricaner bêtement. N'ayant aucun sens de l'orientation ou presque, je me figure être à proximité d'une table de pique-nique, ou d'un banc, sur lesquels des inconnus éberlués me regardent faire mes besoins sans gêne. Je tends l'oreille : non, il n'y a personne. Ou alors quelqu'un qui cache bien son jeu."

Et, quand on ne voit pas, comment se fait - on une représentation des personnes :
p47 "La soeur de Paluche, personnellement je l'imagine grande et maigre, osseuse. Le visage ravagé par le temps, des yeux fins et rieurs, une voix tendre."
p86 "Devant moi, elle se penche. Elle est donc aussi grande que son frère. Sa peau sèche me rappelle aussi celle de Paluche, moins burinée, moins attaquée par le soleil et l'air marin. Elle sent le sucre et les fleurs (...)."
p 48 "Une voix ronde, avec un accent de méfiance, une tonalité inquiète. Une voix à moustache, et pas plus haute que nos têtes. J'imagine un petit monsieur rondouillard, perclus par les rhumatismes, la gorge entretenue aux desserts sucrés et aux liqueurs du dimanche."
p62 "Pour moi qui suis aveugle, seules les odeurs se ressemblent, et les bruits, et les saveurs, et le tissu d'un rideau que j'effleure comparé aux cheveux de ma mère. Mais les visages sont tous identiques."
pp113-114 "Je ne vois pas mais je sais, en l'écoutant, qu'elle sourit. Je connais trop bien sa voix pour reconnaître un sourire. Et un sourire de Lune me donne des ailes."

Et que peut penser Luce de Marius?
p108 "Lune ne me déteste pas mais je l'ai profondément déçue. Elle s'imaginait peut-être que mon handicap pouvait me purifier, et m'éloigner de toute tentation néfaste. Je ne suis pas parfait. Je suis loin d'être parfait, et je ne désire pas la perfection. Je désire simplement l'harmonie."

Pour finir

Jolie histoire d'amitié intergénérationnelle, de sentiments naissants, de points de vue différents, de confiance sur fond d'air iodé, Poisson-Lune est à la fois grave et léger, écrit dans un style coloré et poétique. Beaucoup de sujets abordés en cent vingt-quatre pages, des sujets que l'on a pas forcément l'habitude de rencontrer ensemble : vieillesse et handicap (quand celui-ci est incarné par une jeune personne).
Il y a peut-être des expressions que l'on envisage difficilement dans la bouche d'un garçon de quatorze ans, aveugle de naissance, mais Marius n'a pas de super pouvoirs, et exploite au mieux ses sens. Il est intégré dans son quartier (même s'il est scolarisé dans un établissement spécialisé, rappelons que ce roman a été publié en 2004, soit avant la loi d'orientation de 2005 qui préconise l'inclusion scolaire des enfants handicapés), vit dans une famille aimante qui lui laisse les moyens de s'épanouir. Et cela fait de lui un adolescent comme les autres d'autant que sa cécité, si elle fait partie de lui, n'est pas un élément déterminant dans l'histoire. Il est aveugle, et alors?

Bien que publié initialement en 2004, ce roman reste disponible sur nombre de sites de librairies en ligne et à la commande chez votre libraire préféré. La BNFA l'a également en version numérique : Poisson - Lune d'Alex Cousseau pour les publics empêchés, comme l'on a coutume de dire.
Sur papier ou en format numérique, partez faire un tour dans la barque de Paluche ou sur les rivages bretons en compagnie de Marius et Bolo. Bol d'air iodé assuré...

lundi 21 novembre 2016

Voyageur - Lesley Beake - James Holman et autres grands voyageurs aveugles

Tout comme l'auteure de ce roman s'appuie sur un fait réel pour inventer une histoire, nous prendrons le prétexte de Voyageur pour parler de James Holman, Jacques Arago, qui, devenus aveugles, ont continué à voyager dans le monde entier à une époque (ils sont contemporains) où l'homme (occidental) partait à la découverte scientifique du monde... et finirons cette exploration par d'autres voyageurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui découverts au hasard, ou presque, de la toile.

Voyageur est un roman publié originellement en 1989 sous le titre Traveller par une maison d'édition au Cap, Afrique du Sud. A priori destiné à des lecteurs adolescents, cet ouvrage est aussi digne d'intérêt pour les adultes, qui, nous l'espérons, auront la curiosité de découvrir le "vrai" James Holman.
Cette édition française, traduite par Yvonne Noizet, a été publiée en 1996 par l'Ecole des Loisirs, dans la collection Médium.
Lesley Beake est une auteure établie en Afrique du Sud et publie en littérature jeunesse. Ses différents romans ont été traduits dans de nombreuses langues dont le français.

Couverture Voyageur - Lesley Beake

Comme à notre habitude, nous concentrerons notre "étude" autour de la cécité de James Holman, ou plutôt du James Holman dépeint par Lesley Beake, et de ce qu'elle signifie dans la relation à autrui et à son environnement.

Quatrième de couverture

Assis dans la cour, Traff Hamersberg, quinze ans, observe à travers la fenêtre le visage de James Holman, cet inconnu avec qui il va devoir passer plusieurs jours et qu'il déteste déjà.
James Holman est un jeune lieutenant de la Marine Royale anglaise, devenu aveugle il y a cinq ans, et qui a décidé que sa cécité ne l'empêcherait pas de voyager.
Traff va lui servir de guide sur la route qui mène à l'extrême pointe du continent africain.
En quittant la maison, Traff laisse provisoirement un beau-père avec qui il aimerait bien s'entendre, une mère avec qui il ne s'entend pas et dont il sous-estime la méchanceté, une vieille servante noire qu'il a toujours considérée comme sa vraie mère... et une jeune fille, Poppy, dont il est amoureux.
La route est dangereuse, pleine d'imprévu. Mais c'est grâce à ce voyage et à son amitié naissante avec Holman, que Traff va pouvoir affronter le drame qui l'attend à son retour.

Contexte

L'auteure, née en Écosse, est partie très jeune s'installer en Afrique du Sud.
James Holman, quant à lui, était anglais, lieutenant dans la Marine Royale, et perdit la vue à vingt-cinq ans. Après une période difficile, il décida de faire ce qu'il savait faire de mieux : voyager et partir à la rencontre de l'Autre...
Lesley Beake a choisi comme fil conducteur de son roman l'arrivée de James Holman au Cap et son escapade jusqu'au bout du continent, au Cap de Bonne Espérance.

Pour installer l'histoire et le personnage de James Holman, elle choisit de nous présenter les premières pages du journal de ce dernier daté de septembre 1824. En voici quelques passages...

Premières lignes, p.7 "A l'âge de vingt-cinq ans, je suis devenu aveugle. Il m'a fallu du temps, depuis lors, pour arriver à écrire ces mots. Mais maintenant j'aborde une nouvelle vie, une nouvelle façon de penser, car il ne sert à rien d'avoir sans cesse la nostalgie du passé."
p.10 "J'écris cela maintenant non pour provoquer la pitié - cela n'aide guère l'aveugle - mais comme origine de mon histoire. J'ai connu autrefois un aveugle dans le village où j'ai passé mon enfance. Il n'était pas vieux. (...) Pendant quatorze ans, j'ai vécu dans ce village, et pendant tout ce temps, il est resté assis tous les jours sur la même chaise. (...) Quand j'ai appris que je serais aveugle, je pensais à cet homme. (...) Et je pensais que jamais, au grand jamais, je ne serais comme cet homme. J'aurais une vie. Je ne deviendrais pas un mort vivant à l'âge de vingt-cinq ans."
p.12 "Lorsque je fus capable de me lever de mon lit, on me donna une chaise près de la fenêtre, et je pouvais sentir la brise fraîche sur mes joues et le faible soleil saturé d'eau lorsqu'il y en avait. A nouveau, je pensai à l'aveugle du village. (...) C'était lui qui m'avait fait demander une canne à mes amis pour pouvoir explorer le sol devant moi. (...) Entre l'aveugle et la colère, j'avais d'assez bonnes raisons d'apprendre le métier d'aveugle."
p.14 "Chaque jour, j'allais un peu plus loin en tapant de ma canne. Au-delà de la porte, sur la rue pavée, tap, tap, sur les pierres et les murs. J'appris à ne pas paniquer quand ma canne avançait et qu'il n'y avait rien. J'appris à tâter autour du vide jusqu'à ce qu'il y eût quelque chose pour me guider."

Le chapitre 2 relate l'arrivée de James Holman dans la maison du marchand Johan Hamersberg en janvier 1828. A son arrivée, James Holman est épié par Traff Hamersberg, le fils de la famille âgé de quinze ans et qui doit accompagner ce dernier au Cap de Bonne Espérance alors qu'il n'en a absolument aucune envie. Ce chapitre permet justement de faire la connaissance de ce garçon mal dans sa peau qui voue une passion pour la peinture, détail fort important pour la suite (romancée) de l'histoire.

Le chapitre 3 permet, quant à lui, de faire un peu mieux connaissance avec James Holman et son observation du monde. Comment il "fonctionne", comment les gens interagissent avec lui... A noter, par ailleurs, que nombre des situations décrites en suivant sont finement observées et toujours d'actualité.
p 41 "La cécité était un piège qui le retenait solidement dans un réseau de dépendances envers les autres."
p 41-42 "Ils lui avaient donné un verre de bon vin, mais personne ne lui avait dit où le poser, alors il le serrait maladroitement dans sa main droite et le vin chauffait sous ses doigts."
p 42 "Ce n'était pas encore une maison confortable pour lui. Il y avait trop de meubles inconnus, et le sol ciré était glissant sous ses pieds mal assurés. Des petits tapis auxquels il ne s'attendait pas, des chaises abandonnées dans des couloirs où des chaises n'avaient rien à faire, tout cela le perturbait."
p 43 "C'était là une des difficultés d'être aveugle : ne pas pouvoir voir quand la conversation changeait de direction, quand on vous regardait en attendant une réponse."
pp 44-45 "Absolument ravie de faire votre connaissance, monsieur Holman! hurla-t-elle. (Pensait - elle qu'il était sourd aussi?)
Comment ALLEZ-vous aujourd'hui? (Et stupide également?)"
p 48 "Parlez - nous donc de vos voyages, monsieur Holman. C'est si courageux de votre part de circuler comme cela tout seul alors que vous ne voyez pas."
pp 48-49 "Tintement de cristal fin, petite cascade de rires soudaine, coupe de noisettes salées passée parmi les invités par quelqu'un aux pieds nus. (...) Une fenêtre fut ouverte et du jardin arrivèrent davantage de senteurs. Quelqu'un avait arrosé le parterre de fleurs tout près. Citrons et peut-être gardenias."
p 53 "Madame Hamersberg, auriez vous l'amabilité de veiller à ce que j'ai seulement de petites portions? Peut-être vos serviteurs pourront - ils couper ma viande. Et peut-être (...) mademoiselle Turner me dira-t-elle ce qu'il y a sur chaque plat quand il arrivera?"

Tout au long de l'histoire, l'auteure donne corps à James Holman et sa façon de construire son environnement, souvent juste, comme nous l'avons dit précédemment, parfois dans un élan enthousiaste, voire exagéré. Certains textes parlant d'Holman, le vrai et non le personnage romancé présenté ici, disent qu'il est le premier à avoir décrit l'écholocation humaine, dont nous avions déjà parlé ici notamment à propos du film Imagine.
Mais revenons au roman où d'autre passages nous apprennent comment il se fait une idée des gens qu'il rencontre.
pp 71-72 "Lorsque la douleur n'était pas excessive, dans ses bons jours comme aujourd'hui, être aveugle était presque une gageure. Comme un puzzle qu'il fallait constituer à partir de divers éléments pour en faire un tout. Tant de choses que les gens disaient sur eux-mêmes devaient être interprétées avec la vue : la façon dont ils s'habillaient, les couleurs qu'ils choisissaient de porter, leur taille, s'ils étaient gros ou minces, soignés ou négligés. Au début, il avait été insupportable à James Holman de ne pas savoir ces choses, mais maintenant il "voyait" d'une façon qu'il n'aurait peut-être jamais utilisée s'il avait vu. Maintenant, il établissait des images des gens qui n'avaient rien à voir avec la vue, et il avait l'impression que sa vue était plus exacte du fait de ses limitations."
pp 75-76 "(...) Holman s'étonna, et non pour la première fois, de la confiance accordée aux aveugles, comme si le fait qu'ils ne voient pas les rendait également parfaitement discrets par ailleurs."
p 117 "La montre à répétition qu ' Holman utilisait pour savoir l'heure à l'oreille sonnait les demi-heures avec une régularité monotone."

Lors du voyage à Simon's Town que James Holman fait en compagnie de Traff Hamersberg, il ne faut pas longtemps pour que James mette les points sur les "i". Et, finalement, à Traff pour comprendre comment James prend connaissance de son environnement.
p 118 "(...) Je ne suis pas idiot, et je ne suis pas incapable simplement parce que je ne vois pas. Je vous demande de me guider, de me dire tout ce qui présente de l'intérêt et plus tard d'écrire mes notes à ma place. Vous n'avez pas en plus à jouer le gardien d'enfant. Est-ce clair?"
"Dites-moi ce que vous voyez"
p 124 "Traff était presque capable de le faire voir. Il avait la capacité, la grande sensibilité, d'un véritable artiste et traduisait le paysage autour d'eux comme aucun guide ne l'avait fait avant pour James. (...) Maintenant, il avait trouvé quelqu'un qui regardait les choses qu'il aurait regardées lui-même et était capable de les décrire."
p 150 "Quand j'ai su que j'allais être aveugle, j'ai décidé de ne jamais laisser ma maladie être un obstacle à une vie pleine et entière."
p 167 "Mais il y a encore certaines communautés où on ne plaint pas l'aveugle, mais où on le craint. Il y a une aura de soufre et de sorcellerie autour de celui qui est différent."
pp 170-171 "Vous voyez, ce que vous touchez maintenant est d'un rose profond comme... comme des cerises presque mûres. Et cette partie (il bougea les doigts de James vers le bord de la fleur) est comme un bord rose pâle autour de la fleur. Un peu comme une robe de danse. Et la tige est vert foncé - un peu grise."
pp 172-173 "Mais Traff vit que les choses devenaient plus dures pour James. Là où les pierres étaient entassées les unes sur les autres, il était dangereux de marcher, même pour quelqu'un qui y voyait, et le visage de l'aveugle était blanc de tension. Par endroits, il devait presque ramper, utilisant ses mains tout autant que ses pieds pour sentir qu'elles étaient les pierres solides et quelles étaient celles qui le feraient dévisser sous son poids."
p 192 "Quand on a été aveugle pendant longtemps, il y a une sorte de sens - un sixième sens si tu veux - des objets des alentours. Par exemple, quand je vous ai persuadés de me laisser m'asseoir tout au bout du Point, tu te souviens que je vous ai demandé de m'indiquer précisément les dangers et les distances. (Oui, Traff pensa qu'il ne risquait pas d'oublier jamais.) Mais en même temps, j'avais une idée très précise qu'il n'y avait rien devant moi et de la grande distance qu'il y avait sous moi avant d'arriver à la terre ferme si je tombais. Ne pas voir peut presque être un avantage dans un cas comme celui-là."

Le roman se finit sur le (vrai) récit que James Holman fit de sa randonnée au Cap de Bonne Espérance : pp 262-263 "Nous avons gravi à nouveau la falaise et avons progressé jusqu'au sommet d'un rocher au-dessus d'une grotte, 276 pieds à l'aplomb au-dessus d'elle, et c'est là qu'à grand-peine je persuadai mes amis de me laisser m'asseoir à l'extrême pointe et fus obligé de les convaincre que ma confiance était fondée sur l'expérience avant d'obtenir leur consentement. Je dois admettre que le siège était très dangereux, en particulier parce que celui qui l'occupe doit laisser pendre ses jambes dans le vide, mais pour moi c'était moins dangereux que pour ceux qui ont la chance de voir. Car, pour étrange que cela puisse paraître, il est non moins vrai que singulier que depuis que j'ai perdu la vue je me suis toujours senti plus en sécurité au-dessus d'un précipice que quand je pouvais regarder en bas le paysage vertigineux. Cela n'est pas dû à de la bravade ou à une insensibilité au danger, car je souhaite qu'on m'explique clairement cet état. Et mieux je comprends les choses, plus j'ai confiance en ma capacité de sang-froid. Cela me permet de porter toute mon attention sur le sens du toucher qui, ayant cessé d'être affecté par la nervosité communiquée par l'organe de la vue, est solide et sûr."

James Holman (1786-1857) et Jacques Arago (1790-1854)

Si ce portrait romancé de James Holman vous donne envie de partir à la découverte de ses propres récits, il semble que ceux-ci ne soient pas traduits en français. Mais vous pourrez peut-être débuter avec les Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde écrit par Jacques Arago, grand voyageur qui passa les quatorze dernières années de sa vie aveugle.
Contemporains, James Holman et Jacques Arago ne se sont probablement jamais croisés.
Si le premier est parti comme lieutenant dans la Marine Royale anglaise, le deuxième embarque comme dessinateur dans l'expédition menée par Louis Claude de Freycinet, à bord de l'Uranie pour un voyage scientifique dans le Pacifique.
James Holman a perdu la vue à l'âge de vingt-cinq ans, pour une raison inconnue. Quant à Jacques Arago, il perdit la vue en 1837 à cause du diabète.
Cette cécité ne les empêcha pas de continuer à voyager et de raconter leurs souvenirs.

Portrait de James Holman peint par George Chinnery

James Holman a publié A Voyage Round the World en quatre tomes qui ont rencontré un beau succès lors de leur parution. Cependant, il finit sa vie seul et dans l'anonymat. Il mourut à Londres en 1857, une semaine après avoir terminé la rédaction de sa biographie qui n'a finalement jamais été publiée et qui a été perdu. Si l'on se fie à plusieurs articles le présentant, il écrivait seul à l'aide d'un noctographe (le braille n'est pas encore une écriture "officielle"), sorte de guide - lignes perfectionné dont on peut voir une publicité ci-dessous, issue du site Word Histories :

publicité du noctographe - version 1842

Il était tombé dans l'oubli depuis longtemps quand Jason Roberts a publié en 2006 une biographie contenant de nombreuses illustrations intitulée A Sense of the World : How a Blind Man Became History's Greatest Traveler. Lire une critique de l'ouvrage dont le portrait ci-dessus de James Holman est tiré.

Portrait de Jacques Arago - gravure

Jacques Arago, devenu aveugle plus tardivement, à quarante-sept ans, a refait des voyages après l'apparition de sa cécité.
Il a publié, notamment, Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde, disponible sur le site de la BNF.
On peut lire ici son portrait.

Quelques voyageurs d'aujourd'hui

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus que le fait d'être aveugle ou malvoyant n'empêche aucunement de vivre une vie pleine et entière, voici quelques liens vers des sites, des blogs, tenus par des voyageurs aveugles.

Jean-Pierre Brouillaud, dont Aller voir ailleurs - dans les pas d'un voyageur aveugle est paru le 4 février 2016, relate ses aventures sur son blog l'illusion du Handicap.
Au hasard de la toile, il y a aussi Tony Giles, qui fait le compte des pays visités... ou Blind as a Backpack, "Aveugle comme un sac à dos" (sûrement en clin d'oeil à Blind as a Bat, "aveugle comme une chauve-souris"), blog récent d'un australien légalement aveugle...

Pour finir (ou presque), et parce que l'on peut avoir envie de voyager sans avoir une âme aussi aventurière, voici un lien vers une agence de voyages qui crée des circuits, séjours, où tous les sens sont sollicités et où voyageurs aveugles et voyants composent les groupes, pour une expérience de partage : Travel Eyes.
Pensée inévitable à la campagne publicitaire du printemps dernier de l'office du tourisme québécois, déjà évoquée dans ce précédent billet qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle toujours souriant (et musicien), dans une découverte ébouriffante du Québec en compagnie de Judith Baribeau (comédienne), un voyage jamais vu.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Dernier mot pour en revenir à Voyageur : lecture recommandée parce que l'histoire nous emmène dans des contrées que nous avons assez peu l'occasion d'arpenter, parce qu'elle donne l'occasion de (re)découvrir James Holman, au destin assez incroyable et parce qu'elle donne envie d'être curieux. Et si l'on se tournait vers l'Autre au lieu de se renfermer sur soi comme nous le faisons si souvent en ce moment?

samedi 5 novembre 2016

Le Vainqueur de la Nuit ou la vie de Louis Braille - J. Christiaens

Cette biographie romancée de Louis Braille a été publiée en 1965 dans la collection Spirale, Société Nouvelle des Éditions G.P.
L'auteure de cet ouvrage, J. Christiaens, a écrit d'autres livres en littérature jeunesse dont le personnage principal était également aveugle : Tu seras heureuse, Rita et sa suite Le bonheur de Rita. Le livre est enrichi d'illustrations en couleur ou noir et blanc de Gilles Valdès.

Couverture du livre Le Vainqueur de la Nuit

Il existe de multiples biographies de Louis Braille, y compris en littérature jeunesse. Celle-ci est assez vintage dans l'écriture et le style mais pas larmoyante, au contraire. Bien sûr, on peut sourire du titre Le vainqueur de la nuit et s'agacer de cette comparaison systématique de la cécité avec la nuit, en pensant au travail de Bertrand Vérine présenté en novembre 2015 dans le cadre du colloque Représentations et Discours du Handicap et intitulé justement la nuit, cliché métaphorique de la cécité.
Mais sous ses airs simples, cette biographie peut nous amener loin et nous faire faire de grands détours. Prêts pour l'aventure?

Quatrième de couverture

Fils d'un bourrelier de Coupvray (près de Meaux), Louis Braille devint accidentellement aveugle à l'âge de trois ans. Son intelligence et sa gentillesse attirèrent sur lui l'attention, et il obtint une bourse pour l'Institut des Jeunes Aveugles, à Paris. Il inventa bientôt l'alphabet qui porte son nom, et qui devait permettre à tous les aveugles de sortir de "leur nuit" pour devenir semblables aux voyants.
Écrite dans un style simple et vivant, cette biographie exemplaire et attachante est enrichie d'une excellente documentation.

Avant-propos

Vous qui voyez clair, chers jeunes amis, vous qui connaissez les joies de la lecture, vous rendez-vous compte de ce qu'était autrefois la vie des aveugles?
Ils étaient condamnés à vivre toujours dans la nuit.
Nuit des sens, aucune description ne leur permettant de se représenter la lumière dont ils étaient privés.
Nuit de l'intelligence : aucun ne pouvait lire et se cultiver.
Nuit du coeur qui leur refusait le contact humain que donne le regard. Ils ne pouvaient pénétrer la pensée des autres ni se faire connaître d'eux; et la pitié qu'ils inspiraient leur était plus pénible que la cécité même.
Un homme de génie est parvenu à dissiper ces ténèbres qui les accablait : Louis BRAILLE, par son invention de l'écriture en points saillants, a transformé leur existence.

Témoignage d'un aveugle

Après l'avant-propos rapporté ci-dessus, l'auteure présente un texte, poème ou chanson, écrit par Charles Humel (ou Michel Hubert Melone), auteur-compositeur aveugle (1903-1971) dont le titre est Monsieur Braille, merci!.
Quelques rapides recherches sur Charles Humel ont permis de découvrir qu'il était l'auteur du premier succès de Yves Montand, et qu'il avait joué un rôle important pendant la seconde guerre mondiale, en transmettant, de ville en ville, le texte de chansons de la Résistance (voir extrait en anglais ci-dessous). Sur ce sujet, voir le blog Music in the Holocaust et sa page consacrée aux troubadours de la résistance française

"At the same time, some songs written in England were broadcast on Radio-Londres in order to transmit them to France, as happened with one of the most famous songs of the French Resistance: 'Le Chant des Partisans' (The song of the party member). This system of circulation became known as le principe de la chaine (the chain principle) and involved some notable people, such as the blind pianist Charles Humel, who took it upon himself to distribute Resistance songs to every town he visited. He also wrote a document called Chaine de la Libération which explained in detail how to have success in transmitting Resistance songs and expressed hope that the creation of an immense chain would ‘liberate the world from torment’."

On s'éloigne du sujet originel de notre billet mais on pense évidemment à Jacques Lusseyran, grand résistant aveugle, qui a (enfin!) fait l'objet d'un colloque international à Paris en juin dernier, Entre cécité et lumière - Regards croisés.
Revenons donc maintenant à cet hommage:

''Monsieur Braille, merci!
Pour toute la lumière
Qu'un jour vous avez mise
Dans le coeur de vos frères.
Par vous ils sont heureux,
Leur longue nuit s'éclaire
Et vos doigts de lumière
Leur ont donné des yeux.

Quel trésor magnifique
Vous leur avez laissé!
Grâce aux six points magiques
Que vous avez tracés.
Pour tant d'ardeur secrète,
De dévouement aussi,
Les non-voyants vous crient :
Monsieur Braille, merci!

Les grands espoirs et les joies promises
Sont désormais venus à leur secours;
Dans leur coeur s'inscrit une devise :
VAINCRE LA NUIT pour triompher des jours.

Monsieur Braille, merci!
Pour le bel héritage
Que vous avez transmis
Aux hommes de courage.
Grâce à vous, ils ont pu sortir du grand silence
Et leur reconnaissance
Pour toujours vous est acquise.

Des hommes par milliers, en découvrant les livres,
Retrouvent les raisons et les forces de vivre,
Pour tant d'amour sublime et de génie aussi,
L'univers crie unanimement : Monsieur Braille, merci!''

Charles HUMEL - 1972

Contexte

Il s'agit donc d'une biographie de Louis Braille où l'auteure met l'accent sur la famille qui l'a beaucoup entouré après son accident, qui a continué à le faire participer aux activités familiales, lui donnant des responsabilités et lui montrant comment faire.
Elle met également l'accent sur l'intelligence et la vivacité d'esprit du petit Louis et sur sa capacité d'adaptation. C'est aussi ce que dit Romain Villet, auteur de Look, à propos de ce qui lui est arrivé à quatre ans, dans une émission où était invité aussi Jacques Semelin, auteur de Je veux croire au soleil, que l'on peut écouter ici.

Ce qui est remarquable ici, le roman date de 1965, rappelons-le, c'est la description du contexte historique et la mise en valeur des possibilités. Oui, cet accident est terrible mais il y a toujours moyen de s'en sortir...
Dans un contexte de littérature destinée aux enfants, futur d'une société, ce discours est primordial. Nous sommes ici dans le cadre d'une biographie d'un être exceptionnel certes, mais, même avec des personnages de fiction, il est important d'ouvrir les esprits pour lutter contre les préjugés et autres idées reçues. Et si être aveugle signifie que les yeux ne fonctionnent pas ou mal, cela ne signifie aucunement que l'on ne peut rien faire ou que le reste est défaillant.

L'accès à la lecture

Le livre est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'enfance de Louis Braille jusqu'à ce qu'il parte à Paris, à l'Institution Royale des Jeunes Aveugles. La deuxième partie se concentre sur ses premières années à l'institution. Et la troisième partie fait la part belle à la mise au point de l'alphabet en points saillants qui porte aujourd'hui son nom et qui est utilisé à l'échelle de la planète.
Cette "promenade" à travers la vie de Louis Braille est aussi l'occasion de croiser d'autres personnes qui furent primordiales dans l'instruction des enfants aveugles, et concernant notamment l'accès à la lecture et à l'écriture, comme Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, comme on a l'habitude de l'appeler. Ou encore Charles Barbier de la Serre, officier militaire qui avait créé un système d'écriture en points saillants, la sonographie, capable d'être lu dans le noir, afin que les soldats sur la ligne de front ne soient pas repérés par l'ennemi.

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales

C'est en partant de l'idée de Barbier de la Serre que Louis Braille mit au point son alphabet, ainsi qu'une notation musicale. La troisième partie de l'ouvrage explique son travail acharné pour parfaire son système et le temps qu'il a fallu pour que cet alphabet soit adopté. Le livre se clôt d'ailleurs sur un chapitre intitulé Le rayonnement du Braille, une bibliographie ayant aidé l'auteure à écrire cette biographie et des illustrations montrant un alphabet braille en noir et une photo d'un texte en braille.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12 photo texte en braille











Sans les yeux

L'auteure a semé sa biographie d'indices permettant au jeune lecteur de comprendre comment une personne aveugle utilise son toucher, son ouie, se repère dans l'espace, comment elle prend connaissance de son environnement.

p25 "(...) il tâtait le mur et il trouvait facilement l'horloge, le bahut, (...). Ce n'était plus des obstacles pour lui, mais des points de repère qui lui permettaient de se diriger."

p32 "Elles ne sont pas pareilles, déclare Louis en les caressant; les noires sont lisses, les rouges ne le sont pas...
Le petit semble voir avec ses doigts."
"Comme il voit avec ses doigts, il semble aussi voir avec ses oreilles.
Il reconnaît le pas de chacun :
- Tiens! le boeuf à Paul, il a encore perdu un fer; voilà le père Leroy qui passe avec son âne. C'est la mère Seguin qui rentre ses chèvres!"

p67 "Il entend le martèlement des sabots des chevaux, le bruit régulier des roues, le grincement des essieux, les craquements du toit (très chargé de bagages, paraît-il).
Il est assis près de la portière, dans le sens de la marche; en face de lui, le père lui explique le paysage (...)."

p146 "En pénétrant dans ce salon élégant, Louis ne se sent pas à l'aise. Une bouffée d'air chaud lui souffle au visage des odeurs inconnues : tabac étranger, parfums de fleurs et de femmes, vapeurs d'alcool et de thé."

Conclusion

Certes un peu datée dans son style, cette biographie est à recommander. Elle permet de retracer la vie de Louis Braille mais aussi d'y croiser les personnes qui jouèrent un rôle important dans l'éducation des personnes aveugles. A l'époque de Louis Braille, être aveugle signifiait, dans la plupart des cas, mendier pour survivre. On pourra aussi se plonger dans la lecture de Les Emmurés de Lucien Descaves, écrit en 1885, qui décrit la suite de Braille et la destinée de plusieurs personnages aveugles.

Elle décrit bien aussi le contexte historique, les conditions de vie de l'époque. Pour s'en faire quelques images, même si l'invention de Braille sert d'alibi à un téléfilm jouant sur deux périodes, on pourra (re)voir Une lumière dans la nuitMelchior Derouet, comédien aveugle, incarnait Louis Braille.

Une Lumière dans la Nuit - Marius Colucci et Melchior Derouet

lundi 31 octobre 2016

Escapade londonienne - To touch or not to touch

Vues Intérieures n'est pas parti à Londres dans l'idée d'écrire ce billet. Néanmoins, nous avons croisé et "testé" plusieurs choses qui nous paraissaient intéressantes à partager.

Un guide touristique indiquait à la rubrique "Handicapés" (le titre laisse dubitatif mais passons...) :
Les voyageurs handicapés trouveront en Londres une ville qui peut se montrer extrêmement prévenante à leur égard ou bien les ignorer complètement.
La suite de l'article montrait que sous le titre "Handicapés", on faisait référence aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant et qu'il s'agissait d'accessibilité physique... Preuve qu'il reste encore du travail d'information, de sensibilisation pour :

  • rappeler que le handicap n'est pas que physique
  • indiquer que l'accessibilité au contenu est aussi importante que l'accessibilité au contenant (sans minimiser l'importance de celle-ci bien entendu)

Mais revenons à nos moutons. Cette phrase tirée d'un guide de voyage se révèle juste, y compris pour un voyageur déficient visuel. Ici, nous parlerons essentiellement d'accessibilité culturelle mais nous pourrons aussi évoquer l'accessibilité physique à l'occasion...
A défaut d'être de qualité, nous espérons que les photos seront parlantes.

Le Cutty Sark

Vrai coup de coeur pour la visite de ce bateau, installé à Greenwich, qui fut construit pour ramener du thé de Chine le plus rapidement possible.
Maquettes, plan en relief, espace à explorer et à toucher, les cales, le pont, la coque du Cutty Sark sont à visiter.
Outre cela, le visiteur aveugle ou malvoyant a à sa disposition un livret en braille ou gros caractères contenant également des plans, des élévations, des coupes en relief.

Cutty Sark - maquette de la structure métallique du bateau

Cutty Sark - coupe de la coque et des cales remplies de boîtes de thé Cutty Sark - plan en relief d'un niveau

Cutty Sark - élévation en relief et braille

Audioguides et visites guidées

Parmi les lieux (très) touristiques, nombreux sont ceux à proposer des audioguides. Il y a des modèles plus accessibles que d'autres. Ceux possédant des touches (avec un point sur le 5) sont ainsi plus simples d'usage que les écrans tactiles même s'il faut l'aide d'un tiers pour savoir où et quel numéro composer. Il faut cependant indiquer que plusieurs lieux, comme la Cathédrale Saint Paul, ont proposé des audioguides avec une option pour visiteurs déficients visuels (en anglais uniquement et donc pas évident pour un touriste ne comprenant pas couramment la langue).

La visite guidée est une belle occasion de s'imprégner d'un lieu et de le rendre plus vivant. Quand la seule possibilité de visite est dans la langue de Shakespeare, comme au Globe, le théâtre reconstruit tel qu'à l'époque élisabéthaine, et que l'on ne maîtrise pas la langue, une maquette pourrait permettre cette appropriation que l'oeil du visiteur aveugle ou malvoyant ne peut embrasser. Au Globe, la visite guidée est à compléter de la visite du musée, avec un audioguide, qui permet d'en savoir plus sur le Londres du temps de Shakespeare, sur le théâtre élisabéthain, et sur Shakespeare lui-même. Au fil de l'exposition, et en particulier quand on aborde les costumes, le visiteur peut voir et toucher de nombreux objets, tissus... et un panneau en braille, toujours en braille abrégé anglais.
Aparté : en juin 2016 a été inauguré le premier et seul théâtre élisabéthain sur le sol français. Vous trouverez en annexe le dossier de presse où l'on parle relations franco - britanniques, Shakespeare, théâtre et architecture.

Extérieur du Shakespeare's Globe

Shakespeare's Globe - vue intérieure

Les audioguides sont un bel outil pour appréhender un lieu, son contexte, son histoire. Reste à penser, dès leur conception, à en faire un outil accessible à tous.

Maquettes et dessins tactiles

Outre les maquettes tactiles découvertes, par exemple, lors de la visite du Cutty Sark, les promenades aux abords de l'abbaye de Westminster ou le long de la Tamise offrent également des éléments intéressants à se mettre sous les doigts.
Pour le grand panneau installé au pied de Westminster, beaucoup de dessins de façades d'immeubles très détaillés, difficiles à lire aux doigts, un plan du quartier, sa position par rapport à la Tamise, ainsi que des textes en braille (anglais abrégé).

Abords de Westminster - panneau en relief, braille et dessins tactiles

Abords de Westminster - plan du quartier en relief

A proximité de l'hôtel de ville, sur les bords de la Tamise aménagés en promenade piétonne, on découvre une maquette volumétrique réalisée en métal selon le principe d'une table d'orientation qui permet de se faire une idée du quartier et de situer la Tour de Londres, le Tower Bridge et le bâtiment emblématique de l'hôtel de ville.

Maquette tactile volumétrique des abords de l'hôtel de ville

Artefacts, braille, écriture en relief

La Tour de Londres propose aussi des audioguides mais on trouve de nombreux artefacts qui permettent de savoir comment était composé le lit d'un roi, ou encore la structure d'une côte de maille ou un casque d'armure.
Ce qui est intéressant dans ces artefacts, c'est qu'ils sont accessibles à tous, manipulables par tous, et dont les enfants sont très friands.
Ils sont parfois accompagnés de textes explicatifs en braille, toujours en braille abrégé. Il y a parfois de l'écriture en relief.

Tour de Londres - côte de maille, silhouette

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille

Bilan

Ville étendue, offrant des visages différents selon les quartiers, riche en histoire et en culture, Londres est fort bien pourvue en transports en commun. Les plus récents, tel le DLR qui dessert le quartier des Docklands dans l'est, sont accessibles physiquement. Il faut valider sa carte de transport en entrant et en sortant et, pour cela, localiser les bornes. Les transports que nous avons utilisés, soit le DLR, le métro et le bus, sont vocalisés, indiquant le nom ou numéro de la ligne, son terminus ainsi que le prochain arrêt. Et précisant également certains lieux à proximité de l'arrêt (Buckingham Palace ou le RNIB, l'Institut National Royal pour les personnes Aveugles).
A noter que dans certaines stations du métro, l'espace entre le train et le quai peut être très important, nécessitant une grande enjambée pour sortir. Mais cela est toujours indiqué vocalement. Et, la plupart du temps, les gens se lèvent pour laisser leur place à un passager aveugle, âgé...
Certains trottoirs sont très fréquentés, rendant la déambulation piétonne difficile. Mais il y a aussi des passages piétons sonores qui se déclenchent automatiquement (et non au moyen d'une télécommande comme dans certaines villes françaises) et sont une réelle aide quand on connaît mal les habitudes locales.

Dans la plupart des lieux touristiques ou culturels visités payants (de nombreux musées sont gratuits), la personne handicapée bénéficie d'un tarif réduit et son accompagnateur d'une entrée gratuite. Lors de notre billet consacré au Festival de Glastonbury, nous avons vu que de nombreux lieux de musique "live" offraient également cette possibilité sur justificatif.

La langue a pu être une barrière ou un frein à la compréhension. Les textes en braille abrégé anglais (différent du braille abrégé français) ou les visites guidées proposées seulement en anglais comme au Shakespeare's Globe Theatre ne facilitent certes pas cela. Mais lorsque des dispositifs accessibles existent, ils sont vraiment utiles et aident vraiment la personne aveugle à se faire sa propre idée. La maquette de la structure métallique du Cutty Sark, ainsi que la coupe du bateau chargé de caisses de thé permettent une vraie compréhension du volume global et de l'usage du navire.
La maquette volumétrique d'un quartier, tel l'ensemble d'immeubles autour de l'hôtel de ville, ainsi que, schématisés, la Tour de Londres et le Tower Bridge, est un précieux outil pour avoir des informations sur la forme des bâtiments, leur situation par rapport à la Tamise ou la relation des uns aux autres.

Rien de mieux qu'un voyage en compagnie pour partager ses impressions, c'est aussi pour cela que l'accessibilité culturelle est importante : pouvoir se faire une idée par soi-même et pas simplement par le regard ou la bouche des autres...

dimanche 16 octobre 2016

Robert - Niklas Radstrom

Roman jeunesse, accessible dès huit ans, publié chez Casterman Poche en 2010, avec une édition originale datant de 1994.
Ce roman a été écrit par Niklas Rådström, auteur suédois, touchant à de nombreux domaines (voir notamment la courte biographie le présentant sur le site de la Maison Antoine Vitez).
La version sur laquelle nous avons travaillé est traduite du suédois par Cecilia Monteux et Danielle Suffet. Les illustrations, en noir et blanc sauf celle de la couverture, en couleur, sont de Bruno Heitz.
L'histoire est divisée en quinze chapitres.

Couverture de Robert

Plus qu'un roman, je préférerais parler de fable.
Fable parce le début et la fin de l'histoire sont improbables et semblent très éloignés de mes critères habituels de sélection qui s'attachent à présenter, notamment, des personnages aveugles crédibles.
Robert, hormis ce début et cette fin "incroyables", raconte l'histoire d'un petit garçon prénommé... Robert, subitement privé de la vue. Et dès cet instant, le contenu de cette histoire est fascinant.
Fascinant, quasi sociologique même sur la perception de la personne handicapée, en particulier de la personne aveugle, dans nos sociétés occidentales. Celle de Robert est suédoise, du milieu des années 1990, mais même en 2016, tout habitant de n'importe quelle société occidentale peut s'y reconnaître.
Mais, que nous raconte donc Robert?

Quatrième de couverture

''Robert se leva et s'arrêta un moment au milieu de la pièce.
Il regarda autour de lui. Il ne comprenait pas pourquoi il faisait si noir.
Il s'est passé quelque chose, pensa-t-il.''

Inexpliquablement privé de la vue, Robert, un jeune garçon de sept ans, découvre une autre vision du monde. Et, surtout, il rencontre l'homme invisible...

Un roman intense et lumineux comme la vie

Robert

Robert vit à Stockholm, ou dans sa proche banlieue, avec son père, Harry qui veut tout le temps faire des blagues, sa mère, Karine, et sa grande soeur, Mikaela, qui l'appelle souvent "Robban" (mes notions de suédois sont beaucoup trop floues pour savoir si cela a une signification particulière ou s'il s'agit juste d'un surnom). Ils habitent tous les quatre une maison aménagée sur deux niveaux.
Robert a sept ans, est à l'école en CP, mange des corn-flakes au petit-déjeuner et aime les hamburgers.

Il fait complètement noir dans le monde entier

Rien de très original, sauf qu'en se réveillant en pleine nuit, il constate qu'il règne une obscurité totale, dans la chambre comme à l'extérieur (en Scandinavie, les maisons n'ont pas de contrevents). Et que cela continue le lendemain matin.
Ses parents, et sa soeur, mettront très longtemps à comprendre ce qu'il arrive vraiment à Robert. Et là, c'est la panique...

p20 "Mais les corn-flakes sont invisibles, répéta Robert. Si vous allumez la lumière, peut-être qu'on pourra les voir."
A ce moment-là, il sentit maman se pencher vers lui et bouger sa main devant ses yeux.
Enfin, il y a quelqu'un qui comprend qu'il fait complètement noir dans le monde entier, pensa-t-il.
Mais à peine eut-il le temps d'y penser que maman poussa un hurlement.

Cécité et idées reçues

En arrivant à l'hôpital, le papa sortit de la voiture en réclamant un fauteuil roulant. Ce à quoi Robert répondit :
p27 "Papa, dit Robert. Ce n'est parce qu'on va me mettre dans une chaise roulante que quelqu'un va allumer la lumière."

Aparté : une personne aveugle peut marcher et elle est également capable d'utiliser les escaliers. Ne pas lui proposer systématiquement l'ascenseur, pas toujours accessible d'ailleurs...

p77 "Des lunettes de soleil! dit soudain l'homme invisible. Les aveugles portent toujours des lunettes de soleil quand ils se promènent."

Aparté : les personnes aveugles peuvent effectivement porter des lunettes de soleil pour se protéger (hypersensibilité à la lumière ou tout simplement "armure" contre branches, feuilles ou tout autre obstacle pouvant venir frôler ou frapper à hauteur des yeux, quelquefois aussi pour cacher leurs yeux au regard d'autrui parfois inquisiteur), mais ce n'est ni une obligation, ni systématique.

p134 "Mais mon petit, dit-il, tu t'es perdu et puis tu n'y vois rien. Pauvre petit."

Aparté : pourquoi faut - il toujours que les autres s'imaginent que la situation d'une personne, parce qu'elle est aveugle, est pire que la sienne? Il y a quelques années, un ami aveugle attendait son épouse à un coin de rue, lieu du rendez-vous. Le temps que celle-ci arrive, l'histoire de quelques minutes, une personne lui avait glissé une pièce dans la main. Situation fort embarrassante et renvoyant à la triste (et surtout fausse) idée qu'une personne aveugle ne peut vivre que de mendicité...

Infantilisation de la personne aveugle

p35 "Maman essayait de faire manger Robert comme un bébé. Mais Robert trouvait ça nul. On peut quand même manger des hamburgers tout seul, même s'il fait complètement noir dans le monde entier."

p42 "Tout le monde croyait que Robert ne pouvait plus se débrouiller seul pour quoi que ce soit."

p80 "Ils (ses parents) lui firent promettre de ne plus jamais sortir de la maison. (...) Oui, jamais tout seul, dit papa."

Super (?) pouvoirs ou, plus simplement, utiliser ses autres sens

p43 "Robert avait remarqué quelque chose cependant. Quand il faisait complètement noir dans le monde entier, on entendait bien mieux. Parfois Robert avait l'impression de n'être plus qu'une grande oreille."
"Parfois, même, ses oreilles pouvaient voir une pièce, ou la personne qui traversait la pièce."

p75 "Les couleurs ont des odeurs différentes."
p76 "Ça sent la peinture bleue. Comme un ciel artificiel ou comme une piscine sur la lune."

p83 "Robert la (sa canne) prit et tapota le sol en ciment avec la pointe. En attendant l'écho, il avait l'impression de voir tout le garage devant lui."

p98 "Il faisait beau, et le soleil brillait. Robert sentait à la fois sur son visage la chaleur du printemps et la fraîcheur du vent."

La canne blanche

Alors que la journée internationale de la canne blanche est le 15 octobre, voyons comment celle-ci est entrée dans l'imaginaire de tout un chacun...
p71 "- (...) D'habitude, comment font ceux qui ne peuvent pas voir quand ils sortent?
- Les aveugles ont bien une canne, dit Robert. Une canne blanche."

Nous passerons sur les détails cocasses de la "fabrication" de cette canne blanche mais regardons comment Robert l'utilise :
p83 "Il fallait marcher à tâtons avant de trouver la barrière pour sortir sur la route. Mais ensuite c'était plus facile. Robert pouvait sentir avec sa canne là où finissait le bitume et là où commençait le fossé avec des touffes d'herbe et du gravier."
p100 "Il marcha jusqu'à ce que sa canne rencontre un obstacle. Il le toucha pour comprendre ce que cela pouvait être. C'était un tas de gros bâtons assemblés, comme des échelles. Une cage à écureuils, reconnut Robert. Il posa sa canne et se mit à grimper.

L'école

En 1994, même en Suède, l'inclusion scolaire ne semble pas être une règle générale.
p69 "On va trouver une école pour les enfants qui ne peuvent pas voir, dit papa."

S'ennuyant à la maison, Robert décide de retourner dans sa classe.
p87 "- (...)Mais mon petit Robert, tu ne peux quand même pas venir ici... Comment tu vas arriver à...
- "L'école ce n'est pas pour tout le monde? s'étonna Robert."

Rassurons-nous, la maîtresse finira par trouver une activité accessible à tous...

L'homme invisible

Alors que Robert est dans un grand désarroi, les adultes autour de lui lui ayant fait comprendre que ne pas voir est une catastrophe, l'homme invisible vient lui rendre visite.
C'est avec cet homme invisible qu'il retrouvera l'envie de faire des choses car "on ne peut pas rester comme ça, à ne rien faire" (chapitre 7).
L'homme invisible lui rappelle d'ailleurs que voir ou ne pas voir ne change rien pour certaines choses:
p55 "- Tu ne vois pas le temps qui passe?
- Mais je ne vois plus rien, dit Robert, furieux.
- Qu'est-ce que ça peut faire? dit l'homme invisible. Avant, tu pouvais peut-être voir le temps passer? Tu pouvais?"

p92 "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas voir qu'on est invisible", phrase laissée par l'homme invisible sur le tableau de la classe de Robert et qui fait particulièrement écho à un article paru sur le site de la Perkins School for the Blind au sujet de la campagne Blind New World que nous avons déjà évoquée dans ce billet et qui nous a permis de découvrir le comédien Jay Worthington. Cet article, en anglais, s'intitule We're blind, not invisible (nous sommes aveugles, pas invisibles) et fait directement référence au regard que porte la société sur les personnes aveugles par le biais de plusieurs témoignages (dont celui de Jay Worthington).

p145 "Tu peux tout faire tout seul. Tout ce que tu veux." (dit l'homme invisible à Robert)

p154 "Personne ne voit un homme invisible. Personne, sauf quelques enfants qui ne peuvent pas voir."

Lovisa

Robert fait la connaissance de Lovisa, petite fille de son âge, née aveugle, qui n'a pas la langue dans sa poche.

p103 "- Tu n'as jamais rien vu de tes yeux? demanda Robert.
- J'ai vu plein de choses, dit Lovisa. Mais pas avec mes yeux."

p107 "Robert et Lovisa parlèrent un long moment là - haut dans la cage à écureuils. Lovisa racontait un tas d'histoires sur 《comment c'est quand on ne peut pas voir》.

En discutant tous les deux, Robert découvre qu'il est possible de faire du vélo, grâce au tandem.
Mais nous n'évitons cependant pas quelques clichés ou situations maintes fois lues :
p113, ils se touchent le visage pour savoir à quoi ils ressemblent.
p115, la question des couleurs est abordée. Vert comme l'herbe, rouge comme des pétales de fleur...

Conclusion

Robert est un roman décalé, plein de fantaisie, et qui pourtant en dit tant!
Niklas Rådström nous (lecteurs) met en face de nos responsabilités en tant que citoyens, en tant que membres d'une société qui ne sait pas comment traiter la différence, l'altérité. Pourtant, ce petit garçon, à part ne plus voir, reste Robert, qui aime toujours les hamburgers. Alors, pourquoi, tout d'un coup, sa mère le considère à nouveau comme un bébé, pourquoi elle ne veut plus que ses copains viennent le chercher pour jouer, pourquoi son père ne veut plus qu'il sorte seul, pourquoi sa soeur est soudain très gentille avec lui?

Cet homme invisible, que Lovisa, la petite fille aveugle que rencontre Robert, a également rencontré, permet à Robert de continuer, contre tous, à être ce petit garçon de sept ans qui explore le monde.

Robert, c'est une illustration de ce que peut être la littérature jeunesse : faire découvrir d'autres univers aux enfants, et donner aux adultes l'occasion de regarder autrement des choses qui leur semblent pourtant établies.
Lecture chaudement recommandée en ne perdant pas de vue le côté fable de ce roman...

Pour les enseignants que ça intéresse, Casterman propose des fiches pédagogiques pour travailler sur ''Robert''.

jeudi 6 octobre 2016

Mimi et Lisa - courts métrages d'animation

Quarante-cinq minutes de bonheur, d'intelligence et de fantaisie. Par les temps qui courent, c'est une proposition à ne pas refuser!
Quarante-cinq minutes, c'est la durée du film d'animation Mimi et Lisa réalisé par Katarina Kerekesova, venant de Slovaquie, accessible dès quatre ans (mais vrai moment de plaisir pour les adultes aussi), et sorti sur les écrans français le 6 avril 2016. Plutôt qu'un film d'animation, il s'agit en fait de six petites histoires regroupées mais qui forment un tout cohérent. Voici les titres des aventures du tandem Mimi/Lisa :

N'aie pas peur du noir
Mimi a construit un superbe château de cubes dans sa chambre. En découvrant sa création, Lisa l'entraîne à l'intérieur. Mais les lieux sont hantés par la poupée de Lisa, un malicieux fou du roi.
Le jeu de cartes
Alors qu'elles jouent aux cartes en cherchant des paires d'animaux, Mimi et Lisa sont interrompues par deux voisines couturières. Il n'en fallait pas plus pour qu'elles se retrouvent dans un monde de tissus dans lequel tous les animaux sont en double, à l'exception d'un crocodile esseulé.
Adieu, grisaille!
Aspirée dans un monde coloré, la gardienne de l'immeuble se retrouve piégée par le gris qu'elle aime tant. Mimi et Lisa partent la sauver en lui montrant la beauté des autres couleurs.
Où est passée l'ombre?
Mimi et Lisa ont besoin de l'ombre d'un arbre pour jouer tranquillement dans la cour de l'immeuble. En cherchant des graines sur le balcon du voisin, elles tombent dans un pot de fleurs et atterrissent au sein d'une jungle sauvage.
Monsieur Vitamine
Une artiste lyrique vient de perdre sa voix à cause d'un virus amoureux de rock and roll. Avec l'aide de Monsieur Vitamine, Mimi et Lisa partent déloger le microbe qui tambourine dans la gorge de la chanteuse.
Le poisson invisible
Dans un grand aquarium, un poisson magique doit se rendre invisible pour échapper aux moqueries des autres espèces aquatiques. Mimi et Lisa décident de le retrouver pour l'aider à assumer sa différence.

Affiche du film d'animation Mimi et Lisa

Résumé du film

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine de palier délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Ensemble, elles découvrent les univers de leurs voisins dans lesquels le moindre objet peut devenir le théâtre d’une aventure fantastique, avec l’imagination pour seule frontière.

Tout peut arriver les yeux fermés!

Plus qu'une promesse, avec Mimi et Lisa, c'est une certitude!

Lorsque Lisa et sa maman emménagent dans l'immeuble où vivent Mimi et son papa, les deux fillettes ne tardent pas à faire connaissance.
Et si Lisa est triste pour Mimi qui ne peut pas voir les couleurs, celle-ci la rassure vite en lui disant qu'elle découvre le monde avec ses mains et ses oreilles.
L'affiche du film nous la montre d'ailleurs avec une oreille grande ouverte sur le monde, pour identifier le bruit d'un oiseau, d'un tramway ou d'un camion.

Au fil de leurs aventures, elles visiteront leurs voisins et partiront dans des contrées extraordinaires.
Le dessin est très coloré, très gai, les dialogues sont vivants, intelligents et l'imagination débordante. Partir en Afrique grâce à une machine à coudre, dans une forêt remplie de plantes carnivores pour trouver un arbre, voilà quelques péripéties qui attendent Mimi et Lisa.

Mimi et Lisa avec les éléphants Mimi et Lisa dans la forêt






A tour de rôle, elles trouvent des solutions pour avancer, résoudre les problèmes.
Mimi ne peut pas jouer aux cartes avec Lisa. Celle-ci trouve un moyen pour qu'elles puissent y jouer ensemble!
Se déplacer dans le noir? Pas de problème pour Mimi! C'est elle qui guidera Lisa!

Mimi, cheveux noirs et yeux clos, robe grise et haut noir, Lisa, cheveux blonds et grands yeux bleus, robe blanche à pois multicolores, sont devenues inséparables et apprennent l'une de l'autre.
A la fin de chaque histoire, on les voit raconter leur point de vue personnel à leur parent. Intéressante façon d'aborder la différence et de montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon d'aborder les choses ou de les ressentir.

Quand la différence est richesse, quand l'expérience se partage, tout le monde y gagne!

Dans l'épisode Adieu, grisaille!, il est question de couleurs. On retrouve, là encore, les interrogations sur la perception des couleurs par les personnes aveugles, sujet qui avait été abordé ici à travers le billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité ou celui sur le livre De quelle couleur est le vent?. Mais il est aussi question du toucher, notamment en explorant les différentes sortes de tissus, dans le jeu de cartes. Mais il est aussi question du noir et de la peur du noir, de différence et d'acceptation de la différence...

Sur le site Cinéma public Films, il est possible de se procurer affiche, images ou encore dossier pédagogique.
Le film est a priori disponible en DVD, en audiodescription (version chaudement recommandée) et sous-titrage. Toutes les bonnes raisons pour en faire un moment inclusif, en famille ou à l'école...
Et passer simplement quarante-cinq minutes de bonheur devant un enchantement cinématographique!

samedi 17 septembre 2016

Le Braille Art

Par le biais de l'APH, American Printing House for the Blind, organisme américain basé à Louisville dans le Kentucky et existant depuis 1858, Twitter m'a amené un long et fort intéressant article sur le braille (en anglais).
Cet article parle du braille en tant qu ' écriture permettant aux personnes aveugles de lire et d'écrire, mais aussi, et c'est ce qui concernera ce billet, en tant qu'art ou objet d'art.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Cependant, il pose aussi la question de l'avenir de cet alphabet. A l'heure des révolutions digitales, du tout ou presque vocalisé, où en est l'apprentissage du braille pour les enfants déficients visuels d'aujourd'hui? A plusieurs reprises, nous avons dit ici combien l'enseignement du braille demeurait essentiel pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants aveugles des illettrés. Certes, la synthèse vocale rend bien des services et permet souvent de gagner du temps mais écouter un texte ne donne ni l'orthographe ni sa ponctuation.
Pour information, vous pouvez écouter (en anglais américain) ce podcast de dix-neuf minutes intitulé Blind Kids, Touchscreen Phones, and the End of Braille?, "Enfants aveugles, téléphones à écran tactile et la fin du braille?" ou voir l'émission A vous de voir sur France 5 le braille, avenir ou souvenir?.

Après cette parenthèse nécessaire, recentrons-nous sur le sujet qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui : le Braille en tant qu'Art...
Le titre de l'article, signé Nadja Sayej et originellement publié dans le magazine Print est Building Braille: The History & Future of Designing Text for the Blind ou, littéralement, "construire le braille : histoire et futur du texte conçu pour les aveugles". A cela, s'ajoute un sous-titre: Explore the fascinating history of braille, as well as a new future for the design of this vital tool, soit "explorez l'histoire fascinante du braille ainsi que le futur pour la conception de cet outil vital".

Pour que le braille reste lisible, la taille de la cellule, composée de six points, ne doit pas varier de sa taille originelle. Louis Braille, aveugle lui-même, a conçu cette cellule pour qu'elle tombe juste sous la pulpe du doigt, partie la plus sensible et la plus discriminante. Cependant, aux États-Unis, seuls dix pour cent des personnes aveugles connaissent et pratiquent le braille. Quatre-vingts deux pour cent des personnes déficientes visuelles auraient, selon l'OMS, cinquante ans et plus. L'apprentissage du braille à l'âge adulte est long et difficile et beaucoup y renonce.
Dans cet article, l'auteure présente le travail de Simone Fahrenhorst, designer allemande, qui a travaillé sur une nouvelle typographie liant braille et "noir" qui pourrait aider des personnes âgées en train de perdre la vue à apprendre le braille, Learning Braille Type (photo ci-dessous).

Typologie pour apprendre de braille (Learning Braille Type) de Simone Fahrenhorst

L'auteure parle aussi du travail du designer anglais Greg Bland qui lui, a créé le ''Kobigraph'' un pont typographique entre le braille et l'alphabet inspiré d'une calligraphie s'inspirant, elle, de symboles coréens. Selon lui, cette typographie utilise la même structure qu'une cellule braille mais les points sont reliés entre eux par un scénario calligraphique afin que les gens comprennent le braille (photo ci-dessous).

Kobigraph, cellule braille avec points reliés, inventé par Greg Bland

Il est aussi question du colloque Blind Creations qui s'est tenu fin juin 2015 à Londres et auquel j'ai eu la chance d'assister (voir mon compte-rendu) qui célébrait la créativité autour de la cécité.

Voici une traduction partielle concernant le colloque :

Les travaux de sept artistes aveugles étaient exposés, dans le but de casser le stéréotype de l' "aveugle sans défense" (helpless blind). Hannah Thompson, qui a co-organisé le colloque avec Vanessa Warne, dit qu'il ne s'agissait pas simplement de montrer du braille aux gens mais de jouer avec les possibilités célébrant la cécité comme une force créative.
En réunissant des universitaires, des designers et des artistes, Thompson et Warne ont réuni l'art tactile, des photographies prises par des aveugles, du théâtre audiodécrit, des sculptures d'art public et de la poésie en relief. "C'est une façon différente d'expérimenter l'art et le design" dit Thompson.
Et il ne s'agit pas seulement de cela mais de casser les règles du monde de l'art aussi. "Ne pas toucher l'art" a un nouveau sens. "Chacun était autorisé à tout toucher" rit Thompson, qui se spécialise en Littérature française au Royal Holloway.
L'un des points marquants de ce colloque était la sculpture publique créée en béton par l'artiste anglais aveugle David Johnson intitulée Too Big to Feel. Johnson a créé dix-huit grands dômes pesant chacun soixante-six livres (environ trente kilos). Ils ont été installés sur une pente herbeuse en face du lieu de la conférence, et écrivent " Seeing Red" ("voir rouge") en braille abrégé. L'artiste, qui est devenu aveugle au cours de sa trentaine, a réalisé les pièces en coulant du béton dans des sacs plastiques placés dans une cavité creusée sur une table. "Il voulait montrer à quel point les métaphores visuelles ont envahi notre langage", dit Thompson. ""Seeing Red" ne parle pas de voir mais de comprendre ou de croire, les artistes aveugles se connectant au monde par le toucher."

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

La pièce pose un paradoxe : si vous êtes aveugle, vous ne pouvez pas lire le travail comme du braille à moins de découvrir les dômes en rampant sur la pelouse - et même comme cela, c'est simplement trop grand, dit Thompson. Si vous voyez, vous ne pouvez pas le lire non plus parce que vous ne connaissez pas le braille. Ce point central est cependant essentiel. "Le braille est créatif - c'est une façon inventive d'exprimer des choses", dit-elle. "Une forme d'expression artistique".

Cette utilisation du braille, hors normes et hors cadre, mais en tant qu'alphabet transcrit dans telle ou telle langue, permet des clins d'oeil et des pieds de nez. C'est aussi là-dessus que joue The Blind, artiste nantais qui oeuvre au sein du Collectif 100 Pression, qui a décidé, un jour, de rendre les graffs accessibles aux personnes aveugles.
On peut l'entendre expliquer sa démarche, son travail...

The Blind, graffeur en Braille

A travers cet article vraiment riche et foisonnant sur le braille, il est fascinant de voir comment une invention de presque deux siècles a finalement su s'adapter à la technologie, su évoluer aussi (le signe "@", arobase, existe aussi en braille!), comment elle a aussi dépassé son cadre originel pour inspirer artistes et designers.
Il serait terrible pour les futures générations d'oublier cette formidable invention qui a permis aux personnes aveugles du monde entier l'accès à l'instruction leur donnant la possibilité de lire et d'écrire.

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