Vues intérieures

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

lundi 5 mars 2018

Cecite et Publicite

C'est en découvrant la publicité 2018 pour le Subaru Outback qu'est née l'idée de ce billet : cécité et publicité. On aurait aussi pu l'intituler "usages de la cécité dans la publicité"...

Nous parlerons de cette publicité dans le détail en abordant la cécité dans la publicité sous plusieurs angles :

  • La présence d'une personne aveugle dans la publicité
  • Les messages publicitaires d'associations représentant les personnes aveugles

Nous verrons notamment comment la cécité est utilisée à travers les stéréotypes et les idées reçues, qu'elle les exploite ou les détourne.
L'idée n'est pas de recenser toutes les pubs mettant en scène une (ou plusieurs) personne(s) aveugle(s), mais, selon notre habitude, ou envie, nous parlerons de pubs à caractère commercial ou social donnant une autre image de la cécité. Ceci dit, nous serions ravis de découvrir une pub correspondant à ces critères et qui nous aurait échappé. Appel à contribution, donc...
La plupart des publicités citées dans ce billet sont visibles sur le site de Culture Pub, avec lien intégré au texte.

Voitures et cécité

Voyages et cécité

En découvrant cette publicité Subaru, "See the World", mettant en scène George Wurtzel, menuisier et créateur de mobilier, aveugle, plusieurs souvenirs ont surgi.

George se dirigeant vers la voiture, côté passager, avec sa canne blanche

Il est question dans cette publicité de découvertes. Quoi de mieux qu'une personne aveugle pour vous emmener vers des territoires et sensations inconnus? Qui, mieux qu'une personne aveugle, peut vous amener à découvrir un lieu avec vos autres sens : découvrir des saveurs, sentir des odeurs, entendre les bruits, identifier des animaux...
C'est exactement ce qui se passe dans cette pub. George fait découvrir aux propriétaires de la voiture des choses qu'ils auraient ratées sans sortir des sentiers battus...
George Wurtzel a d'ailleurs raconté très récemment pour Blind Abilities les circonstances de ce tournage publicitaire. Il insiste sur le fait qu'il n'aurait pas accepté de tourner dans cette pub si celle-ci n'avait pas donné une image intéressante de la personne aveugle. Dans cette interview, il explique aussi que, lorsqu'ils sont dans la forêt la nuit, la comédienne trébuche sur un tronc d'arbre couché au sol. Elle s'agrippe à l'épaule de George qui ouvrait le chemin, canne blanche en main. Ce qui semble très symbolique est en fait un "incident" de tournage. Cela n'était pas prévu dans le script. Pour information, lors de cet entretien, on entend la bande son de la publicité avec audiodescription.

Le propos est un peu différent, et puis l' "objet" à vendre n'est pas le même mais cela nous rappelle la très chouette campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 intitulée Un voyage jamais vu avec Danny Kean, touriste américain aveugle (et musicien) accompagné de Judith Baribeau, comédienne québécoise, qui font le tour du Québec. Outre cette longue pub, il y avait aussi un site qui proposait une visite interactive où chacun à leur tour, Danny et Judith parlent de leur ressenti, de leur expérience.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Passager aveugle

Pour en revenir à la pub Subaru, George guide les touristes dans une région qu'il connaît bien. Mais évidemment, il est passager.

Casey Harris, claviériste du groupe américain X Ambassadors, est également passager dans la publicité de 2015 pour la Jeep Renegade. Pourtant, lorsqu'il se déplace, c'est lui qui est en tête, canne blanche en avant, son frère Sam étant situé derrière lui, le guidant en mettant sa main sur l'épaule (méthode de guidage peu conventionnelle, mais ils se connaissent très bien et Casey a un reste visuel).

Pub Jeep Renegade - Casey, canne blanche en avant, son frère Sam le tenant par l'épaule gauche, se dirigent vers la voiture
Image extraite de la pub pour la Jeep Renegade avec les X Ambassadors

Voiture sublimée par Pete Eckert, photographe aveugle

Si la pub Subaru a engagé une personne aveugle pour y figurer, Volkswagen a fait appel aux talents de Pete Eckert, photographe aveugle, pour mettre en valeur son nouveau modèle.
Pete Eckert pratique le Light Painting. Il utilise la lumière pour "peindre". Il imagine précisément dans sa tête les photos qu'il souhaite prendre. C'était la première fois qu'il photographiait "artistiquement" une voiture. Sur cette page du site de Pete Eckert, on trouve plusieurs photos ainsi que deux publicités qui mettent en scène la façon dont il a travaillé pour cette marque de voiture. Il dit aussi : "we don't need eyes to see beauty" (nous n'avons pas besoin d'yeux pour voir la beauté).

Pete Eckert découvrant au toucher la voiture qu'il va photographier

Photo de Pete Eckert - la voiture zébrée par des rayons de lumière

Les campagnes publicitaires d'associations (ou écoles) de personnes aveugles

Nous commencerons ce petit tour par, évidemment, la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind. Cette campagne, avec ses deux spots publicitaires voulant démystifier certaines attitudes envers les personnes aveugles, souhaite faire changer le regard de la société sur la cécité.
Nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises de cette campagne et de ces spots publicitaires parce qu'y figurait, dans chacun d'eux, un acteur déficient visuel. David Rosar Stearns pour "the Drive", acteur à New York travaillant notamment avec le Theater Breaking Through Barriers et Jay Worthington dans "the Get Together", acteur officiant à Chicago, et membre de la troupe du Gift Theatre, dont nous parlons régulièrement ici...

Blind New World - the Get Together - Jay Worthington

Dans "the Drive", il était question d'un homme d'affaire aveugle, se rendant à l'aéroport en taxi, qui était vice président de son entreprise. Dans "the Get Together", il s'agissait lors d'une petite réunion d'amis où est invité James, séduisant professeur adjoint d'astrophysique aveugle, de sa rencontre avec une jeune femme.

Lors du lancement de cette campagne en mai 2016, Jay Worthington a été interrogé par la chaîne abc de Chicago et, lorsque le journaliste lui demande ce qu'il ne peut pas faire, la seule chose qu'il répond est que légalement, il ne peut pas conduire... Amusant lien avec la première partie de ce billet, non?

En cherchant un peu, on trouve le meilleur et le pire dans les messages véhiculés par les associations. Quand vous cherchez du financement, il faut parfois faire un peu pleurer dans les chaumières... Mais ce qui nous intéresse ici, c'est le détournement, c'est le contre-pied...

A ce jeu là, l'association norvégienne pour les aveugles et les malvoyants a fait une série de spots assez drôles (mais sans audiodescription) qui défendent cependant des sujets très sérieux : l'obligation d'accepter les chiens-guides ou l'emploi des personnes aveugles ou malvoyantes...
En 2013, un spot publicitaire intitulé Could have been worse visant à améliorer la perception des chiens-guides, en particulier dans les taxis...
En 2011, cette même association, militait pour l'emploi de personnes aveugles. Vous trouverez ci-dessous trois liens pour trois spots différents :

Audiodescription et publicité

Si certains messages ciblés, telle la campagne Blind New World, sont aussi disponibles avec audiodescription, l'essentiel des messages publicitaires ne sont pas accessibles aux personnes aveugles. Si la publicité se contente d'être une performance esthétique, sans paroles, elle reste invisible. Comme si les personnes aveugles et malvoyantes n'étaient pas des clients potentiels.

Pour conclure

Manifestement, comme au cinéma, la cécité inspire la publicité. Pas toujours pour de bonnes raisons. Cependant, elle peut aussi être utilisée d'une façon intelligente et respectueuse, comme l'a montré la remarquable campagne de Tourisme Québec ou comme cette publicité Subaru à l'origine de ce billet.
Dans ces deux annonces, les personnes aveugles sont des gens ordinaires, vraiment aveugles, et non professionnels.
Dans la campagne Blind New World, ce qui est intéressant est l'emploi de comédiens déficients visuels. Jay Worthington indiquait d'ailleurs que c'était la première fois de sa carrière qu'il voyait un casting cherchant spécifiquement des comédiens aveugles ou malvoyants.

Quoiqu'il en soit, la sincérité, l'authenticité du casting amène peut-être une autre dimension à la publicité mais si le discours est mauvais, celle-ci ne changera pas la donne.
Ceci dit, peut-être pouvons nous imaginer que la publicité, parce qu'il s'agit de très courts-métrages, se pique au jeu du "casting authentique" et donne une belle leçon à son grand frère le cinéma.

mercredi 21 février 2018

Peintres aveugles - de la fiction a la realite

L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires?
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. On peut trouver plusieurs articles en français mais l'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...

jeudi 1 février 2018

Vers la lumiere - Naomi Kawase

Film réalisé par Naomi Kawase, Vers la Lumière a été présenté en sélection officielle du Festival de Cannes en 2017. Le film est sorti sur les écrans français le 10 janvier 2018.

Affiche du film Vers la Lumière
Affiche japonaise du film Vers la Lumière

Précisons qu'il y a du divulgâchage (autrement dit, spoiler) dans la suite du texte. Ceci dit, l'affiche montrant deux personnes se tenant leur visage entre leurs mains, dans une proximité ne laissant pas d'ambiguïté sur leurs intentions, on devine aisément ce qu'il advient des deux personnages principaux. Que ceci, donc, ne nous empêche pas d'explorer le sujet du film...

Synopsis

Misako aime décrire les objets, les sentiments et le monde qui l'entoure. Son métier d'audio-descriptrice de films, c'est toute sa vie. Lors d'une projection, elle rencontre un célèbre photographe dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Quelques généralités

Avant d'approfondir quelques aspects du film et de son histoire qui nous intéressent plus spécifiquement, et qui se concentrent autour de la cécité ou malvoyance et l'audiodescription, quelques petites remarques générales.
La réception du film avait été très mitigée lors du festival de Cannes. Nous pouvons comprendre pourquoi. Si le film nous intéresse pour des aspects particuliers que nous développerons donc après, il faut reconnaître qu'il y a quelques moments où l'on se demande où veut nous emmener la réalisatrice, ce qu'elle veut nous raconter.

Pour se faire sa propre idée, on pourra aller voir, lire plusieurs critiques:
- Culture Box, qui qualifie le film d'humaniste et poétique (difficile effectivement de ne pas lui donner ces deux qualificatifs);
- Grand Ecart, blog qui a beaucoup aimé le film;
- Libération, qui, à son habitude, joue avec les mots, "Vers la lumière, vision étriquée", étrille le film...
Que chacun s'en fasse sa propre expérience....

Avant de continuer, juste une petite remarque : la musique est signée Ibrahim Maalouf...

Clichés et stéréotypes

Avant de plonger dans ce qui nous a vraiment et sincèrement plu dans cette histoire, nous ne pouvons pas passer sous silence quelques clichés, vus ici et ailleurs :
- pourquoi faut - il immanquablement que la personne aveugle touche le visage de la personne aimée, et en pleine rue?
- pourquoi le personnage principal déficient visuel en est-il toujours à un moment crucial quant à l'état de sa vision? Ici Nakamori est en train de perdre la petite fenêtre de vision qui lui reste.
- pourquoi la personne déficiente visuelle est-elle, à un moment ou un autre, une victime?

Nakamori touchant le visage de Misako

Nous ne détaillerons pas plus pour ne pas dérouler toute l'histoire mais ces quelques exemples nous ont vraiment déçus. Déçus parce qu'on a pas tant l'occasion que ça, au cinéma, de voir des personnages malvoyants, déçus parce que la partie décrivant le travail autour de l'audiodescription d'un film est vraiment intéressante et nouvelle.

L'audiodescription

Sujet qui nous intéresse tout particulièrement en ce moment, l'audiodescription est au cœur de ce film. C'est par son biais que se rencontrent les protagonistes, mais il y a aussi toute une réflexion autour de ce qu'est ou doit être une "bonne" audiodescription. C'est un sujet qui fait réellement débat parmi les personnes qui font de l'audiodescription, parmi les chercheurs qui travaillent sur ce sujet. On pourra trouver une définition proposée par l'association française d'audiodescription , on pourra aussi écouter cette entrevue (en anglais) de Louise Fryer, spécialiste anglaise d'audiodescription.

Nakamori au cinéma en train d'écouter un film en audiodescription

La première partie du film se passe pendant une séance de visionnage d'un film dont le texte de l'audiodescription est en rédaction. En fait, quelques consultants aveugles ou malvoyants, sont là pour donner leur avis sur l'audiodescription présentée en phase de travail : est-ce que le texte en clair, les descriptions suffisamment parlantes ou détaillées, ou, au contraire, trop détaillées, trop envahissantes, trop engagées émotionnellement?
Vers la lumière nous donne l'occasion de voir comment s'écrit, se construit une audiodescription, quel est le rôle des consultants. Cette partie est d'ailleurs très intéressante et, de plus, il semble, hormis le personnage de Nakamori interprété par un acteur voyant, que les trois personnages, deux femmes et un autre homme, soient joués par des personnes aveugles ou malvoyantes. Il y a de vifs échanges entre les consultants et Misako, qui écrit l'audiodescription du film et cela permet de comprendre les enjeux d'une audiodescription. Il ne s'agit pas simplement ni seulement de traduire des images en texte en se glissant dans les interstices des dialogues.

Nakamori

Interprété par Masatoshi Nagase, Nakamori est un photographe en train de perdre la vue qui ne sort jamais sans son Rolleiflex, appareil photo mythique.

Nakamori se déplaçant en ville, appareil photo autour du cou

Nakamori avec son appareil photo, entouré de jeunes enfants

Nakamori est consultant, parmi d'autres personnes déficientes visuelles, pour une société, White Light, qui fait de l'audiodescription pour les films.
Avant de perdre irrémédiablement la vue à cause d'une maladie évolutive (rétinite pigmentaire?), Nakamori était un photographe japonais de renom. Difficile pour lui de se faire à l'idée qu'un jour proche, la petite fenêtre de vision qui lui reste se refermera...

visage de Nakamori en gros plan, éclairé par le soleil

En attendant, pendant l'essentiel du film, il utilise ce petit reste visuel très utile pour se déplacer sans canne (trop fier?), continuer à prendre des photos, cuisiner...
Ce petit reste visuel nous permet de voir aussi des outils fort utiles pour les personnes malvoyantes :

  • un téléagrandisseur qui permet d'agrandir à sa convenance l'adresse écrite sur une enveloppe, un texte imprimé (article de journal, page de livre...)
  • un téléphone vocalisé (le lecteur d'écran intégré au smartphone décrit avec une voix de synthèse ce qu'il y a sous le doigt).
  • un logiciel d'agrandissement d'écran, permettant de grossir la police d'un texte à l'écran, d'agrandir des icônes, d'inverser les couleurs (pour de nombreuses personnes malvoyantes, la lecture d'un texte blanc ou jaune sur un fond noir est plus aisée qu'un texte noir sur un fond blanc)

Dans une scène, il explique également à Misako qu'en baissant la tête, il la voit mieux que s'il regardait en face. On peut se rappeler de la planche d'illustrations dans Florence et Léon, de Simon Boulerice, où Florence s'amuse à tester la fenêtre de vision de Léon.

Misako

Misako tente de capter des éclats de lumière sur sa main dans l'appartement de Nakamori

Jeune femme qui passe son temps à décrire ce qui se passe autour d'elle, y compris pour elle-même et dans sa tête, Misako vit pour l'audiodescription.
Sa mère, atteinte d'une maladie qui lui fait perdre la mémoire (Alzheimer?), vit à la campagne avec une voisine qui veille sur elle. Son père a disparu.
Ça fait beaucoup pour les épaules de Misako, fille unique...
Misako est jeune, jolie, porte de longs cheveux Bruns, avec une frange. Elle semble assez maladroite dans ses relations avec les autres, comme si elle ne trouvait pas sa place ou si elle la cherchait encore.
Nakamori lui dit à un moment qu'elle n'est pas faite pour ce travail. Rude façon de lui dire qu'elle est maladroite dans ses relations avec les personnes aveugles : elle veut tout le temps les aider, ce dont ils n'ont ni besoin en permanence ni envie.

Pour momentanément conclure

Vers la lumière est un film qui, hormis quelques clichés et la présence d'éléments dramatiques dont l'histoire aurait pu se passer, est un film à voir, et à écouter.
A voir notamment pour sa très belle lumière, ses détails intéressants sur la malvoyance (quand il reste une petite fenêtre de vision sur laquelle on compte pour toutes les activités quotidiennes) et ses outils (téléagrandisseur, téléphone vocalisé, logiciel d'agrandissement et de lecture d'écran...), le jeu de l'acteur incarnant Nakamori, Masatoshi Nagase, est plutôt subtil, montrant comment se manifeste, dans le port de tête, cette petite fenêtre de vision.
A écouter pour la musique d ' Ibrahim Maalouf, qui ne s'impose pas, laissant à la nature, au vent, la possibilité de se manifester, pour les avis des consultants aveugles sur l'audiodescription du film...

Lors de sa sortie en salle, Vers la lumière est diffusé en version originale. Pour ceux qui ont la possibilité de le voir avec audiodescription, celle-ci contient et la traduction des dialogues en japonais, et les indications visuelles. C'est déjà comme cela qu'avait été "livré" le film Imagine d'Andrzej Jakimowski où existaient plusieurs personnages aveugles, dont l'un joué par Melchior Derouet.
Espérons que le DVD contiendra cette piste audiodescriptive.

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.

samedi 11 novembre 2017

Le GEANT Malpartout - Mes Mains en Or

Cela faisait longtemps que nous n'avions pas présenté d'ouvrages de Mes Mains en Or. Depuis le printemps passé, pour être précis.
Cela faisait aussi un moment que nous n'avions rien présenté tout court.
Voici donc le GÉANT Malpartout, de Pauline Dufour, qui a d'ailleurs déjà collaboré plusieurs fois avec Mes Mains en Or.

Couverture du livre Le GEANT Malpartout

Quatrième de couverture

Ce n'est pas facile d'être un géant ! On est tellement grand qu'on se cogne tout le temps.
Bim ! Bam ! Boum ! Patatras ! Quels sont ces drôles de bruits que l'on entend là-bas ? Dans sa maison riquiqui, notre géant maladroit a bien des soucis ! N'y aurait-il pas une gentille fée pour venir l'aider ?

Livre tactile, braille, gros caractères

Si Milo le petit veau était destiné aux très jeunes lect.eur.rice.s, le GÉANT Malpartout est destiné à des enfants maîtrisant déjà bien la lecture. Épais de trente-cinq pages, ce livre comporte pas mal de parties écrites.
D'ailleurs, à cette occasion, la présentation change un peu. Habituellement, le texte est présenté en intercalant une ligne de braille et une ligne de gros caractères. Ici, il y a une page de braille en regard d'une page en gros caractères. La page accueillant les gros caractères pouvant également être illustrée.

Gros caractères d'un côté, braille de l'autre

Autre nouveauté aussi, un pop-up ! Il faut bien montrer, en volume, combien est riquiqui la maison de ce Géant Malpartout!

maison pop-up du Géant Malpartout

On retrouvera la signature habituelle de Mes Mains en Or en découvrant ces chouettes personnages et objets manipulables qui peuvent se déplacer de page en page.
Et, pour que l.e.a petit.e lect.eur.rice ne se perde pas dans l'histoire, on présente les deux personnages : le GÉANT Malpartout et la FÉE Sparadrap.

la Fée Sparadrap et sa baguette magique, en compagnie du Géant Malpartout
la Fée Sparadrap (et ses ailes en... sparadrap !)

Avec ces objets et personnages, il y a mille et une façons de se raconter cette histoire, mille et une façons de s'approprier cette histoire, et même, d'en inventer plein d'autres!

Textures, volumes...

Les lect.eur.rice.s de Vues Intérieures savent que nous aimons beaucoup le travail de Mes Mains en Or. Pour les novices, redonnons quelques raisons :

  • destinés aux enfants aveugles et malvoyants, ces ouvrages sont accessibles à tous. Ils sont agréables à l'œil, chaque page livre une surprise
  • en gros caractères et en braille, ces ouvrages permettent toutes les combinaisons de lecture : enfant aveugle, malvoyant ou voyant, parent aveugle ou voyant, et toutes les déclinaisons possibles
  • un travail sur les textures utilisées pour créer les personnages ou objets afin de se rapprocher du matériau d'origine (on pourra relire le billet consacré à Joyeux Noël)
  • une réflexion sur la représentation en deux dimensions d'objets en trois dimensions (et, éventuellement, un travail volumétrique, ici avec un pop-up, ailleurs avec une poupée à manipuler)
  • la possibilité, justement, de manipuler des objets, des personnages qui permettent de s'approprier l'histoire, de la modifier, d'en inventer une autre...

Voici quelques raisons qui nous font aimer le travail de Mes Mains en Or .
Pour illustrer ces propos, quelques personnages issus du catalogue : Le Petit Chaperon Rouge et Joyeux Noël...

La poupée représentant le Petit Chaperon Rouge Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau Les deux rennes du Père Noël

Plongez donc dans la maison riquiqui du Géant Malpartout, trop grand et maladroit. Cette petite histoire vous amènera sur des sentiers certes battus, mais d'une très jolie façon...
Histoire à lire seul.e ou à plusieurs...

dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

Screen-Shot-2017-06-15-at-09.10.13-e1497514271647.png

♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

samedi 16 septembre 2017

Variations autour des Deux Orphelines d'Adolphe d'Ennery - Exposition

Avant d'être publié dans sa version romanesque en deux volumes en 1887-1889, Les Deux Orphelines est d'abord "un mélodrame en cinq actes et huit tableaux de deux auteurs dramatiques français, Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon, créé le 29 janvier 1874 au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris."
Voilà l'introduction de la présentation d'une exposition intitulée Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame qui débute à la BLSH (Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines) de l'Université de Montréal le 18 septembre et jusqu'au 20 octobre 2017. Car, plutôt que de parler de cette oeuvre, nous parlerons de cette exposition qui met en valeur son rayonnement phénoménal.

Affiche de l'exposition Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame

Si vous ne connaiss(i)ez pas la version théâtre ou roman, Les Deux Orphelines doit vous rappeler un film du temps où les images étaient en noir et blanc et où les acteurs ne parlaient pas, la version de D.W. Griffith sortie en 1921 avec Dorothy et Lilian Gish...

Affiche du film Les Deux Orphelines de D.W. Griffith avec Dorothy et Lilian Gish

Résumé du mélodrame

Nous reprenons ici le texte de Bérengère Levet, auteure de cette exposition. Pour ce.ux.lles qui ne connaissent pas l'histoire, divulgâchage (spoiler...) en perspective...

"La pièce met en scène Louise et Henriette, deux jeunes orphelines qui, à la veille de la Révolution Française, viennent à Paris pour soigner Louise qui est aveugle. Dès leur arrivée, elles sont enlevées : Henriette, pour satisfaire les plaisirs d'un marquis décadent, Louise pour mendier au profit d'une famille de criminels, les Frochard.

Après coups de théâtre et péripéties, qui préservent l'honneur des deux sœurs, Henriette et Louise se retrouvent. Henriette épouse son sauveur, le Chevalier Roger de Vaudrey. Quant à Louise, sauvée par Pierre Frochard, "l'avorton" honnête de la famille qui commet un fratricide par amour pour elle, elle retrouve sa vraie mère, une aristocrate qui l'avait abandonnée à sa naissance (et qui est la tante de Roger). Le rideau tombe sur l'espoir que Louise recouvre la vue."

L'exposition

Reprenons, là encore, les mots de Bérengère Levet.
"Outre la référence aux origines du genre, auxquelles renvoie le titre de l'exposition, la soixantaine d'objets exposés (éditions originales, gravures, cartes postales, documents, ..., tous émanant d'une collection privée), ainsi que la diffusion d'extraits de film en continu, illustrent, au-delà de son public et de extraordinaire succès, combien la littérature "populaire" doit s'envisager aussi (surtout?) dans ses dimensions générique et médiatique."

Ce qui est fascinant, dans cette exposition, et à propos de ce mélodrame, c'est de voir comment cette histoire a été déclinée au fil du temps, des supports et des langues. Mais il reste une constante, qui en dit long sur la perception de la cécité, au fil du temps, des continents et des traductions, qui "montre que les représentations iconographiques de la jeune fille aveugle (le personnage de Louise) restent prisonnières du passé."

Les variations autour du mélodrame sont déclinées en cinq tables :

  • Les deux orphelines, le mélodrame
  • Les deux orphelines, du mélodrame au roman : variation générique
  • Les deux orphelines : variations linguistiques, variations médiatiques
  • Les deux orphelines au Québec
  • Les deux orphelines et ses avatars : variations ou mutations ?

Ces tables sont complétées par deux panneaux :

  • Panneau 1 : Louise, figure(s) de la cécité
  • Panneau 2 : Projection de Orphans of the Storm de David W. Griffith (1921) et Two Orphans Vampires (titre original : Les deux orphelines vampires) de Jean Rollin (1997)

Affiche du film Les Deux Orphelines Vampires de Jean Rollin

Il y a également un coin lecture avec une sélection de livres de la BLSH pour prolonger l'exposition.
A noter aussi la présence de codes QR qui prolongent l'exposition sur le web.

Pour avoir vu quelques unes des pièces exposées, ces "variations" offrent un vrai voyage dans le temps et à travers différents continents, d'un mélodrame aux cartes postales...
Mais, pour en revenir au sujet central de ce blog, c'est aussi l'occasion de voir comment la cécité, en particulier celle d'une jeune fille, est traitée à travers le temps (il s'écoule un bon siècle entre la première du mélodrame et Les deux orphelines vampires) et dans divers contextes culturels.

Cécité, Infirmité, Féminité

Ce titre reprend une communication de Bérengère Levet, que l'on peut trouver en annexe ou sur Savoirs des Femmes, qui présente le roman d'Adolphe d'Ennery à la lumière des Disability Studies.
Cet article se penche sur "l'état des savoirs sur la cécité dans la période fin de siècle", sur "les préjugés traditionnels relatifs à la cécité, et comment ceux-ci s'articulent à la question de la féminité" pour "entériner l'incompatibilité que la société élève entre cécité et féminité."

On pourra aussi se (re)plonger dans la lecture du roman de Lucien Descaves initialement publié en 1894, ''les Emmurés'' pour avoir aussi un portrait peu réjouissant des femmes aveugles.

Si vous êtes à Montréal, n'hésitez pas à aller voir cette exposition. Il y a des visites guidées les jeudi 21 et 28 septembre 2017 à 11h45 (durée : 45 mn).
Pour les moins chanceux, (re)lire le roman, voir l'une des multiples versions cinématographiques des Deux Orphelines et rêver à un portrait de jeune fille (ou femme) aveugle plus contemporain.
On pourra vous souffler :

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

lundi 21 août 2017

Super - Endre Lund Eriksen

Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).

mardi 8 août 2017

A lire, à voir, à faire...

Il y a longtemps que je n'avais pas publié un billet vous incitant à aller voir ailleurs ce qui se passe et permettant au blog de se tenir à jour en revenant sur le présent d'artistes ou auteurs précédemment présentés dans ces pages...
Au fil des lignes suivantes, vous aurez donc de quoi lire, voyager, programmer votre prochaine saison théâtrale... et entretenir votre anglais...

Le 11 mai dernier, les Éditions du sous - sol ont publié une nouvelle traduction du livre de John Hull, intitulé en anglais Touching the Rock - An Experience of Blindness, Vers la Nuit.
Cette (ré)édition a été abondamment (et à juste titre) relayée dans la presse, voici quelques liens :

Cette nouvelle édition est également disponible à la BNFA, Vers la Nuit, en voix de synthèse, texte ou PDF.

Couverture du livre de John Hull, Vers la Nuit, Éditions du Sous-sol

L'été étant la saison par excellence des festivals, et notamment des festivals de musique, il est toujours intéressant de se pencher sur leur accessibilité autant physique (comment s'y rendre et comment circuler sur le site) que culturelle (accès au contenu). La presse anglaise, décidément très concernée par le sujet, vient de publier un article consacré à l'accessibilité des festivals pour les personnes aveugles ou malvoyantes : This Is What It’s Like To Go To A Festival If You’re Blind Or Partially Sighted .
Pour mémoire, Vues Intérieures avait publié également deux billets l'été dernier sur l'accessibilité des festivals. L'un sur le travail remarquable du Festival des Eurockéennes, l'autre, tiré d'une émission de la BBC, In Touch, qui s'était concentré sur l'accessibilité du Festival de Glastonbury pour les personnes aveugles et malvoyantes.

Pour ceux qui auraient la chance de partir en vacances au Canada, et de passer par Ottawa, vous aurez l'opportunité de voir de plus près le travail de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", originaire de Vancouver, jusqu'au 13 août 2017 à la Galerie d'Art d'Ottawa : Accès libre : Manifestations.

Le Gift Theatre de Chicago a eu les honneurs de la revue (indispensable) American Theatre juste avant de présenter, le 16 juillet dernier, sa saison 2018. Au programme, trois pièces dont un Shakespeare, Hamlet, et une pièce de David Rabe, Cosmologies, grand auteur de théâtre américain qui a intégré la troupe du Gift en février 2017. Voici un petit compte-rendu de Time Out de la présentation : The Gift Theatre to stage 'Hang Man', 'Hamlet' and 'Cosmologies' in 2018.
En 2015, le Gift avait créé Good for Otto de David Rabe. Ci-dessous, photo de Claire Demos avec Jay Worthington.

Jay Worthington - Good for Otto

Lors de la présentation de la saison, Michael Patrick Thornton, directeur artistique du théâtre, a également annoncé l'arrivée de cinq nouveaux membres, Evan Michael Lee, Chika Ike, Martel Manning, Gregory Fenner et Hannah Toriumi, mettant ainsi fin à ce qu'il disait lors de l'échange que nous avons eu à propos de la troupe du Gift en mars dernier : "le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs."
On trouvera ci-dessous une photo de Claire Demos tirée du Richard III monté et joué par le Gift en 2016, avec, de gauche à droite, Michael Patrick Thornton, Martel Manning (parmi les dernières recrues de la troupe du Gift) et Jay Worthington.

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos

Et pour rester dans le domaine des acteurs, qu'ils soient sur grand, petit écran, ou sur scène, on pourra aussi lire les nombreux articles parus dans la presse anglaise ou américaine ces dernières semaines plaidant pour la présence plus nombreuse d'acteurs handicapés.
Il y a ainsi eu plusieurs articles autour d'un film, Blind (!), où Alec Baldwin joue le rôle d'un écrivain devenu récemment aveugle à la suite d'un accident de voiture (notons, en passant, l'originalité de la cause de la cécité), qui disaient que, encore une fois, le handicap était porté comme un costume...
Voici quelques liens d'articles (en anglais) :

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

vendredi 30 juin 2017

Dorian Bour Wicart - violoneux

Prêt.e à danser? On vous emmène faire un petit tour dans le cercle des musiques traditionnelles pour faire la connaissance d'un violoneux, violoniste, joueur de violon, peu importe le terme que vous choisirez, dont le répertoire nous fait voyager du Québec en Bretagne, de l'Auvergne à la Suède, d'Allemagne au Limousin, sans oublier l'Irlande. Dorian Bour Wicart, c'est son nom, est "tombé" dans la musique tout jeune, et dans la musique traditionnelle, un peu par hasard.

Photo noir et blanc de Dorian Bour Wicart jouant du violon

Dorian fait aujourd'hui partie de plusieurs formations:

  • Lame Squid (le "calamar boîteux") et son répertoire irlandais
  • Ormuz et ses musiques du Québec et de Bretagne
  • Saiten Fell und Firlefanz et son répertoire d'Allemagne et de Suède où Dorian joue aussi du/de la Nyckelharpa
  • Duo par l'Heure

Lame Squid sur scène avec leur logo en fond de scène

On a eu envie de vous parler de Dorian parce qu'Ormuz a sorti l'été dernier un album intitulé "le Bois franc" dont TRAD'Mag n°172 dit beaucoup de bien, et aussi parce que nous avons eu l'occasion de discuter ensemble de son parcours, des groupes dans lesquels il joue et de son quotidien de musicien professionnel déficient visuel.

Couverture du CD le Bois franc d'Ormuz Couverture du n°172 de TRAD'Mag avec le Trio Chemirani










Son parcours

Nous sommes revenus sur son parcours de musicien qui a démarré très tôt et qui s'est professionnalisé petit à petit et presque naturellement.
Dorian a eu l'opportunité, alors qu'il était à l'école primaire, de découvrir différents styles de musique avec des musiciens qui faisaient également découvrir aux élèves les instruments.
C'est ainsi qu'il a fait trois ans de vielle à roue avant de reprendre l'apprentissage du violon qu'il avait débuté avant cela pour ne plus le quitter.
C'est avec son professeur de violon qu'il a découvert le répertoire irlandais et limousin. Et c'est pour approfondir sa connaissance du répertoire Limousin qu'il est venu suivre l'enseignement du DEM Musiques Traditionnelles du Conservatoire à Rayonnement Régional de Limoges. Ce Diplôme d'Etudes Musicales est un tremplin pour la professionnalisation.
Pour Dorian, qui a commencé à se produire sur scène dès la seconde (autour de seize ans), c'est ce qui s'est produit. Il multiplie depuis les formations musicales et les concerts/bals.
Aujourd'hui, il vit effectivement de sa musique. Et, pour le plaisir, s'encanaille dans le répertoire baroque où il tente d'apprivoiser le violon baroque.

Lors de notre rencontre, il a également parlé de son plaisir d'enseigner. Sous forme de cours ou sous forme de stages, il adore transmettre sa passion pour la musique et explique aussi que cela le fait réfléchir sur sa propre pratique.

C'est aussi un passionné d'enregistrement et de mixage. Capter un concert, en restituer l'atmosphère et l'acoustique, voilà qui l'intéresse beaucoup. Nous en reparlerons plus en détail dans la suite de ce billet.

Musique et déficience visuelle

Ayant une rétinite pigmentaire et un reste visuel limité (mais fort utile), Dorian se déplace avec une canne blanche.
Il y a quelques temps déjà, nous avions publié un billet intitulé Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène et cela avait suscité quelques réactions auprès de certains lecteurs. Notamment sur le côté "ostentatoire" de la canne blanche. Alors, lors de notre échange avec Dorian, nous lui avons franchement posé la question. Et sa réponse a été tout aussi directe : "je monte sur scène en me faisant guider et en utilisant ma canne blanche d'une part pour éviter les nombreux fils qui traînent sur scène et d'autre part, pour ne pas faire tomber les instruments parfois en équilibre précaire."
Après, la canne est rangée sous la chaise ou à proximité de sa place et on n'en parle plus. La musique prend alors toute sa place. A tel point d'ailleurs que, régulièrement, ses interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi Dorian ne répond pas à une sollicitation visuelle. Ce n'est que lorsqu'ils découvrent la canne blanche qu'ils réalisent...

Ormuz - Dorian Bour Wicart au violon - Balaviris mai 2017
Ormuz sur scène - Balaviris mai 2017
Timothée Le Net à l'accordéon diatonique, Laure Gagnon à la flûte traversière, Dorian Bour Wicart au violon, Martin Huygebaert au bouzouki, Florian Huygebaert aux guitare et podorythmie, Hubert Fardel à la contrebasse

Nous en avons également profité pour lui demander comment cela se passe pour apprendre un morceau, déchiffrer une partition...
En fait, il utilise plusieurs méthodes.
Dans les musiques traditionnelles, l'apprentissage d'un morceau se fait souvent à l'oreille. Et, à force de le jouer, on l'apprend par cœur, un peu comme ces comptines de l'enfance. Quand il s'agit de compositions, certains musiciens écrivent des partitions, d'autres, comme Dorian, les intègrent de la même façon qu'un morceau du répertoire : on le joue jusqu'à l'avoir dans le corps, dans les gestes...
Dorian connaît cependant le braille musical qu'il a appris seul mais avoue qu'il ne le maîtrise pas assez quand il s'agit de se lancer dans le répertoire baroque.
Là, il utilise encore une autre technique : quelqu'un lui déchiffre oralement la partition qu'il enregistre et qu'il apprend ainsi par cœur. Et il apprend non seulement les parties qu'il joue mais également les parties jouées par les autres musiciens, histoire de démarrer au bon moment.

Quand il a parlé de sa passion de transmettre la musique à travers l'enseignement, il a également insisté sur la nécessité de toucher l'élève pour pouvoir corriger une position, préciser une sensation, et que cela pouvait parfois être gênant. Ceci dit, difficile de transmettre une sensation sans utiliser le tact, le toucher. Comment expliquer autrement la position de l'archet, l'appui sur les cordes...

Passionné, Dorian l'est donc aussi pour les sons, les enregistrements. Il a commencé ses premiers enregistrements alors qu'il était au lycée, à peu près au même moment qu'il a débuté les concerts avec ses premières formations.
Il fait également du mixage. Cependant, il a besoin d'aide car le logiciel avec lequel il travaille, Cubase de Steinberg, n'est pas suffisamment accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, ne leur permettant pas de travailler en autonomie. C'est un vrai regret pour Dorian. Si cette passion pour les enregistrements et le mixage reste dans le cadre personnel, c'est en partie parce que l'inaccessibilité du logiciel l'empêche d'être autonome.
Son reste visuel lui permet, cependant, de pouvoir installer seul les micros ou autre matériel in situ. Il peut ainsi anticiper les sons voulus ou l'acoustique recherché en déterminant, seul, la position des micros dans l'espace où aura lieu l'enregistrement.
Il y a quelques années, il a ainsi enregistré la Messe Solennelle de Louis Vierne, composée pour un chœur et deux orgues dans la cathédrale de Limoges, plaçant huit micros dans l'espace dont un pour capter l'acoustique du bâtiment et donner ainsi de la profondeur à l'enregistrement.
"Capter l'acoustique du bâtiment", voilà effectivement ce qui peut singulariser une prise de son au-delà de l'interprétation de l'oeuvre.

Mais pour le moment, il le fait "seulement" pour un usage personnel. Existe-t'il du matériel de mixage (logiciel, table...) accessible à un utilisateur déficient visuel? Cela nous refait penser à Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors, qui utilise des claviers Nord car ils lui sont accessibles, ou au film Rouge comme le Ciel qui s'inspire de l'enfance de Mirco Mencacci, ingénieur du son aveugle, inventeur du "son sphérique".

Revenons à Dorian. Malgré ces déconvenues, il répète et rappelle qu'il a la chance de faire ce qu'il aime, de vivre de sa musique, et que, même si cela nécessite beaucoup de travail, c'est un vrai bonheur de tous les jours.
Et à ceux qui disent l'admirer de le voir autant se déplacer par monts et par vaux pour donner des concerts et/ou des bals, il indique que cela fait partie de sa routine. Et qu'il met à profit ses nombreuses heures passées dans le train pour écouter... de la musique.

Alors, n'hésitez pas à aller le voir en concert ou bal avec ses différentes formations musicales. C'est une musique énergisante, à partager et à danser...

lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le seau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

vendredi 2 juin 2017

Oeil de Nuage - Ricardo Gomez

Livre de Ricardo Gomez, publié originellement en 2006 sous le titre Ojo de Nube, Oeil de Nuage a été publié en français, traduit par Faustina Fiore, aux Éditions du Seuil en 2007 dans la collection Seuil Jeunesse. Il est recommandé pour les lecteurs à partir de dix ans.

Couverture du livre Oeil de Nuage - Debout sur un rocher, il est suivi par des chevaux

Nous suivrons Oeil de Nuage de sa naissance jusqu'à ses dix ans. Nous le verrons grandir dans une société traditionnelle où il était toléré, voire encouragé d'abandonner les "faibles" pour des raisons de survie de toute la tribu. Néanmoins, élevé au sein de sa famille et avec l'amour de sa mère qui lui décrit tout ce qu'il ne peut pas voir, Oeil de Nuage nous fait partager sa façon de percevoir le monde et de l'appréhender. Et cette façon qu'il a de se déplacer tous les sens aux aguets nous a donné envie de partager avec vous ce qu'il peut en être dans notre vie d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, pour les personnes aveugles ou malvoyantes éprises de liberté et d'envie de courir de façon autonome.
En partant de cette histoire d'un jeune amérindien aveugle à l'époque de la conquête de l'ouest, nous traverserons donc le temps pour dériver vers les coureurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui.

Quatrième de couverture

Oeil de Nuage est né robuste, mais aveugle. Élevé amoureusement par sa mère qui a refusé de l'abandonner, il a aujourd'hui dix ans. Il ne peut ni faire la cueillette ni suivre un animal à la trace, mais il est capable de prédire le temps qu'il fera, de deviner où se trouve le troupeau de bisons le plus proche, et même de lire le destin de ceux qui l'entourent...
Arrivent alors des hommes étrangement vêtus, pâles et barbus, violents et cruels. La tribu d'Oeil de Nuage se sent vite menacée. Pour sauver les siens, le jeune garçon va alors tenter l'impossible.

L'histoire singulière d'un jeune indien d'Amérique au temps de la conquête de l'ouest, un roman plein de tendresse et d'humanité, par l'auteur espagnol Ricardo Gomez.

Quelques repères historiques et géographiques

Oeil de Nuage est un amérindien Crow. Pour en savoir plus sur la nation Crow, et ses différentes branches, lire ce billet sur les Crows publié sur le blog Les Nations Indiennes.
Les Crows font parties des nations amérindiennes des Grandes Plaines. Voir carte ci-dessous. Ils occupent les actuels états du Montana et du Wyoming.

carte géographique d'Amérique du Nord avec les différentes régions amérindiennes

Aux yeux occidentaux, rattachés aux Sioux, ils représentent l'archétype amérindien avec les grands tipis, les canoës et les chevaux sauvages. Cependant, dans cette histoire, les chevaux ne font pas encore partie du quotidien de cette tribu.

Oeil de Nuage et son arbre généalogique

A sa naissance, sa grand-mère, Lumière Dorée, l'a prénommé Chasseur Silencieux parce qu'il n'a pas pleuré. Quand il a ouvert ses yeux et que tout le monde a découvert ses cornées totalement blanches, sa mère, Sapin Fleuri, lui donna le nom de Oeil de Nuage.
Quand il vient au monde, Oeil de Nuage a deux soeurs aînées, Biche Blanche et Montagne Argentée. Son père, Arc Habile, attendait donc un fils avec impatience.
Après sa naissance, d'autres enfants vont naître, comme sa soeur Fleur Bleue qui adore qu'il lui raconte des histoires.

Oeil de Nuage et sa connaissance du monde

C'est à l'âge de quinze jours que le nouveau-né est présenté aux autres femmes de la tribu. Et c'est à ce moment qu'il ouvre les yeux et que l'on découvre "une cornée totalement blanche. Blanche comme si la neige ou les nuages avaient été prisonniers de ses paupières" (p13).
A partir de ce moment, et malgré le poids des coutumes, Sapin Fleuri, la mère d'Oeil de Nuage, décide de le garder et de devenir ses yeux.
Ainsi, lorsqu'elle fait la cueillette avec les autres femmes, elle explique à son fils :
pp15-16 "Nous sommes venues chercher les pommes de pin mûres, celles qui sont tombées des arbres pour que d'autres puissent pousser. Nous devons les ramasser avant que les écureuils ne le fassent. Les meilleures sont celles qui commencent à se fendiller et qui sont encore protégées par une couche de résine. Nous les mettrons autour du feu, et elles finiront de s'ouvrir au cours des prochains jours. Nous pourrons alors casser la coque et récupérer les pignons."
Elle lui raconte aussi des vieilles légendes.
p16 "Ce que tu entends là, c'est le vent du nord, qui enfle et enfle ; il sera bientôt chargé de sacs de neige. Il y a très longtemps, le vent du nord ne transportait ses sacs que de la cime d'une montagne à l'autre, par delà les précipices et les rivières. Un jour, il rencontra le Grand Esprit qui le pria de lui donner un peu de neige..."
Elle posait aussi des objets sur sa poitrine "pour que sa peau connaisse ce que ces yeux ne pourraient pas voir" (17).
Elle lui décrit aussi les coutumes.
p21 "Ils doivent tourner vingt-neuf fois autour du totem, autant de fois qu'il y a de jours entre une pleine lune et une autre pleine lune. Ensuite, les hommes et les femmes iront dormir ensemble pour que la terre et les animaux donnent leurs fruits et que la vie se renouvelle. Si le Grand Esprit est satisfait, la Mère-qui-donne-la-vie nous accordera tout ce que nous avons demandé."
Mais Oeil de Nuage apprenait aussi de son environnement :
p27 "Il écoutait avec attention les sons qui arrivaient jusqu'à lui, bougeant la tête comme s'il regardait dans la direction d'où ils provenaient. Quand il reconnaissait la voix de ses parents, de ses soeurs ou de sa grand-mère, il souriait ou gazouillait."
p40 "Oeil de Nuage savait se tenir debout, mais il n'avait fait encore quelques pas. Il préférait passer son temps assis ou allongé, silencieux, à écouter les bruits qui l'entouraient ou à jouer avec les objets que lui donnaient sa mère et ses soeurs et qu'il tétait, léchait, caressait, secouait, cognait.
Sa mère s'efforçait de l'installer dans des lieux où l'on entendait les voix et les rires des autres enfants. Parfois, elle réussissait à convaincre l'un d'eux de se laisser palper le visage par les petites mains de son fils, tandis qu'elle lui expliquait comment s'appelait cet enfant et à quoi il jouait."
p42 "Tout en discourant, la mère dessinait les points cardinaux sur la poitrine de son fils, traçait la trajectoire du soleil, situait les montagnew, ou lui expliquait le parcours suivi par son père entre le camp et les territoires de chasse. Sapin Fleuri était décidée à être plus encore que ses yeux, et à lui montrer ce que ses mains ou sa bouche de pouvaient pas atteindre."
Lorsqu'il commença à marcher, Oeil de Nuage put explorer un peu plus de son environnement.
pp46-47 "Le lendemain du départ des adolescents, Oeil de Nuage se mit debout. Sapin Fleuri et Lumière Dorée veillèrent à ce qu'il ne se blesse pas, mais il se montra très prudent. Il avançait les pieds précautionneusement, découvrant sous ses mocassins les changements de niveau du terrain et les pierres de différentes tailles qui le jonchaient.
Ce premier jour, il explora une partie infime du monde qui l'entourait : un cercle d'un diamètre à peine supérieur à la taille d'un homme. Il tomba trois fois. Sapin Fleuri empêcha Lumière Dorée d'intervenir. Oeil de Nuage ne pleura pas et se releva seul.
Le jour suivant, sa mère le déposa sur un terrain en pente. Comme la veille, l'enfant fit quelques pas.
Puis elle l'emmena dans une zone pierreuse, qu'Oeil de Nuage sillonna à quatre pattes, palpation la taille et la forme de chaque caillou.
Ainsi, peu à peu, chaque jour dans un lieu différent, le petit aveugle découvrait le monde."
p51 "Pendant ces événements, Oeil de Nuage continuait à explorer le monde sous la surveillance de sa mère. Il savait déjà que le sol était jonché d'objets durs qui surgissaient d'un pas à l'autre et qui se nommaient "pierres". Il savait que les pieds peuvent s'enfoncer dans des bouches ouvertes dans le sol, que l'on nommait "trous". Il savait que, parfois, on ne peut pas marcher en ligne droite sous peine de se cogner contre quelqu'un, ou contre ce que les gens appelaient des "tipis" : des lieux où l'on ne ressentait ni le vent, ni le froid, ni la brûlure du soleil.
Il avait appris bien d'autres choses encore : que l'air pouvait être glacial ou chaud, que les geais ne chantaient pas de la même manière le soir et le matin, que les scarabées avaient un goût amer et qu'il ne fallait pas les mettre dans la bouche..."
p57 "Comparé à eux (les autres enfants), Oeil de Nuage semblait un invalide. Pourtant, il continuait à explorer la nature avec une précision que nul ne soupçonnait. Il touchait les pierres, les racines, la poussière et, quand elles lui tombaient sous la main, les bestioles qui couraient par terre ou qui se dissimulaient dans des trous minuscules. (...) Parfois, il s'allongeait par terre pour se concentrer sur les bruits sourds que transportait la terre. Il entendait les pas des humains, les frôlements des lézards, les coups de cornes que s'échangeaient les bisons."
p99 "Oeil de Nuage savait que le sang était rouge, que l'herbe était verte quand elle était fraîche et jaune quand elle était desséchée, que la nuit était noire, que le ciel clair était bleu. Mais ces noms de couleur avaient pour lui des résonances particulières. "Blanc" évoquait le froid de la neige ou la chaleur brûlante du soleil. "Rouge" pouvait signifier acide comme le sang, parfumé comme une rose ou doux comme un ciel de soir d'été..."

Pour se faire une idée précise, avoir une représentation mentale de son environnement et du village des porte-malheur, Oeil de Nuage dit à son père :
p120 "Père, raconte - moi ce que tu vois. Tout ce que tu vois."
pp122-123 "Arc Habile décrivit avec de plus en plus de précision ce qu'il voyait. Oeil de Nuage l'y aidait en lui posant des questions sur des détails qui semblaient sans importance à des yeux normaux. (...) Peu à peu, Oeil de Nuage affina son image mentale. Quand les mots de son père ne suffisaient pas, il lui demandait de tracer du bout des doigts, sur sa poitrine, les formes, distances, parcours, positions."

Oeil de Nuage, Daredevil des Plaines

pp42-43 "Oeil de Nuage avait cessé d'émettre des litanies chantantes. Il parlait rarement, mais de manière très distincte, (...). Un soir, par exemple, il l'avertit:
"Montagne Argentée pleure."
Peu après, Eau Sombre surgit, portant dans ses bras l'enfant qui gênait parce qu'une guêpe l'avait piquée."
p60 "Oeil de Nuage aidait les chasseurs à trouver des proies. Il écoutait la terre et sentait l'air jusqu'à deviner la provenance exacte des troupeaux qui paissaient dans la prairie ou trottaient dans la montagne."
p98 "Pendant ses deux jours de contemplation, Oeil de Nuage avait utilisé son ouïe et son odorat pour tracer mentalement un plan des environs de la gorge du Cerf. Le lendemain, il orientation les chasseurs vers un cerf adulte. Le jour suivant, il dirigea les femmes vers des buissons couverts de baies. Puis il alla au bois avec les enfants et leur désigna les sorties d'un terrier de lapins..."

Coureurs aveugles ou malvoyants et techniques de guidage

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la course en binôme du coureur aveugle et de son guide à l'occasion du roman pour adolescent Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où nous avions également parlé du film de Régis Wargnier, La ligne droite. Ici, en s'inspirant de ce que fait Oeil de Nuage, se déplaçant seul dans les grandes plaines, nous avons eu envie de vous montrer qu'il existe plusieurs façons de guider un coureur aveugle ou malvoyant.
Parlons, par exemple, de Clément Gass, qui, en juin 2015, a participé, en autonomie complète, au trail du Kochersberg, puis a réitéré en mai 2016 aux dix kilomètres de Strasbourg avec un GPS et une canne électronique qui produit des vibrations à l'approche d'obstacles. Et qui a réussi, quatre mois plus tard à parcourir, seul, les 54 kilomètres du Trail du Haut Koenigsbourg, battant du coup le record mondial pour un coureur aveugle. Lire cette interview parue dans l'Equipe où il explique son parcours, son entraînement et ses aides techniques..
Il y a aussi Simon Wheatcroft, qui a progressivement perdu la vue d'une rétinite pigmentaire, qui court seul, à l'aide d'une application développée par IBM Blumix Garage, et qui s'est lancé dans un ultramarathon dans le désert de Namibie. En savoir plus sur son histoire avec ce court reportage diffusé par la BBC.

Pour revenir sur la piste d'athlétisme, une société suédoise, Lexter, vient de mettre au point un guidage sonore qui permet à une personne aveugle de suivre son couloir, et là encore, de courir seule, sans recours à un guide. The Impossible Run vous raconte cette aventure technologique et sportive en anglais avec audiodescription.

Pour conclure

Oeil de Nuage est une jolie histoire qui permet d'avoir un autre regard sur les amérindiens et leur rapport avec la terre nourricière. On peut lui reprocher d'embellir les faits, de faire de ce jeune aveugle un superhéros à la Daredevil. Et s'agacer de ce côté mystique que des sociétés dites traditionnelles faisaient parfois endosser aux personnes aveugles.
Il s'agit d'un livre de littérature jeunesse qui met l'emphase sur le mode de vie traditionnel des amérindiens, des Crows plus précisément, et nous n'avons pas souvent l'occasion de nous immerger dans une culture autre. Et si les westerns nous ont amplement donné l'occasion de l'affrontement blancs/amérindiens, montrant souvent que les "indiens" étaient les méchants, ce livre nous permet de voir la cohabitation entre diverses tribus amérindiennes et leur façon d'interagir les unes avec les autres.
Intéressant aussi de voir ces amérindiens découvrir, avec leurs mots et leur culture, les objets, habitudes, comportements des blancs.
Mais pour en revenir à la cécité d'Oeil de Nuage et à la façon dont elle est traitée, il y a, au coeur de l'histoire, la façon dont Oeil de Nuage a été élevé par sa mère. Elle "serait ses yeux" a-t-elle promis quand on a découvert sa cécité, Et c'est en lui décrivant les paysages, associant les bruits à des animaux, des actions, qu'elle a donné à son fils les moyens de grandir pleinement et de trouver sa place au sein de cette société qui devait survivre aux aléas de la météo et de l'Histoire...

C'est une belle occasion, pour les jeunes lecteurs, de s'imprégner d'un mode de vie différent du leur et de voir qu'il n'y a pas qu'une façon de percevoir le monde, qu'il est possible pour chacun de trouver sa place en mettant en valeur ses qualités plutôt qu'en insistant sur ses défauts.

Comme certains ouvrages présentés sur ce blog, celui-ci a été suggéré par une lectrice fidèle et pleine de ressources. Qu'elle en soit remerciée. C'est une belle découverte.

dimanche 28 mai 2017

Julien Prunet et Lire dans le Noir

Comment débuter ce billet qui nous tient tant à coeur et qui est pourtant si difficile à présenter...

Il y a quinze ans, de nombreux auditeurs de France Info ont découvert par une tragique nouvelle que l'un des journalistes qui les accompagnaient le matin était aveugle. Mais Julien Prunet, qui présentait France Info Plus était non seulement ce brillant journaliste mais également un infatigable curieux, un voyageur aguerri et un engagé associatif. Pour se souvenir de lui, nous avons demandé à Aurélie Kieffer, journaliste Santé - Famille à France Culture et France Musique, qui a travaillé avec Julien Prunet et qui était une amie proche de nous raconter qui était Julien et comment, pour lui rendre hommage, elle a fondé l'association Lire dans le Noir.

Le texte qui suit est celui d'Aurélie Kieffer. Et nous l'en remercions chaleureusement.

__

Ce matin là, la radio me réveille avec Alain Souchon, et je souris. Je revois Julien, dansant et chantant devant la machine à café  : « La vie ne vaut rien, la vie ne vaut rien  Mais moi quand je tiens, mais moi quand je tiens  Là dans mes deux mains éblouies,  Les deux jolis petits seins de mon amie,  Là je dis : rien, rien, rien,... rien ne vaut la vie. » 

Il faut que je l'appelle, il n'avait vraiment pas l'air en forme vendredi. Lui toujours si plein d'énergie, si enthousiaste, m'a dit au téléphone : « J'ai peur d'être dépressif ». Tout ça parce qu'il est coincé chez lui, malade, et obligé de se reposer loin de France Info. D'habitude il se lève aux aurores, se couche tard et ne s'arrête jamais... En témoignent les bosses sur son front, quand sa canne n'a pas su lui signaler un obstacle à temps. Cela nous a d'ailleurs valu une escapade aux urgences pour des points de suture. Il était tout démoralisé le pauvre : « je ne peux quand même pas marcher à 2 à l'heure... » Rien ne le contrarie plus que d'être ramené à ce handicap qu'il s'attache tant à faire oublier. Aveugle, et alors ? Il pense devoir être le meilleur pour compenser. Il ne le dirait sûrement pas comme ça, mais c'est ce que je ressens. Et si nous sommes amis c'est – je crois – parce qu'avec moi il n'a pas besoin de garder tout le temps son supercostume de superjournaliste, parce que je lui dis discrètement quand il a – encore ! – fait une tache sur sa chemise, parce que je le taquine beaucoup mais ne le juge jamais.

Quand ma collègue Barbara vient me voir à mon bureau, visage décomposé, voix blanche : « Tu es au courant ? Julien est mort », je veux d'abord croire qu'elle me parle d'un autre. Il y a erreur, forcément. Julien, c'est la vitalité incarnée. Et le mot « suicide » ne peut pas être associé au nom de Julien Prunet, c'est juste... inconcevable.

Il y a donc le temps de la sidération, puis la plongée dans un gouffre de tristesse, avec cette pensée qui tourne en boucle : la vie de Julien ne peut pas s'arrêter comme ça, la fin de l'histoire ne peut pas être celle-là.

Un livre d'Or est mis en ligne sur le site Internet de France Info, et je valide chaque message qui nous parvient. C'est peut-être à ce moment-là que renaît la première lueur d'espoir : quand les messages affluent, quand je lis tous ces mots d'auditeurs tristes de perdre un compagnon du matin, surpris et admiratifs aussi en découvrant le parcours de Julien.

Dans les jours qui suivent je réfléchis à la meilleure façon de lui rendre hommage. Je repense aux incroyables dîners dans le noir auxquels Julien m'a initiée, ces repas déroutants où l'on perd tous ses repères, et où l'on s'en sort grâce aux précieux conseils d'un guide non-voyant. Je repense à l'envie qu'avait Julien de monter une émission de radio consacrée à la lecture de romans contemporains. Je repense au livre que je lui ai enregistré : Isabelle Bruges, de Christian Bobin. Un cadeau modeste à mes yeux, mais que Julien a particulièrement apprécié. C'est là que j'ai pris conscience de sa frustration : lui, curieux de tout, ne peut pas lire ce qu'il veut. Non seulement il faut attendre longtemps avant qu'un livre ne soit transcrit en Braille ou enregistré par des bénévoles, mais en plus, la qualité de la version audio laisse parfois à désirer.

De belles voix, des techniciens, des studios, on a tout ça à la radio... Et si nous réalisions le rêve de Julien ? Mon idée se précise, fait son chemin, j'en parle à quelques proches qui m'encouragent, et je vais voir le PDG de Radio France, Jean-Marie Cavada. Il connaît mon amitié pour Julien, et mon projet lui parle. A tel point qu'il propose de nous prêter sa voix.

« Lire dans le noir » voit le jour à la rentrée. Avec des amis, mais également avec les parents de Julien, nous créons une petite association qui se donne pour mission de rendre la lecture accessible à tous. Et nous nous lançons – sans avoir la moindre expérience en la matière !- dans l'édition de livres audio. L'idée : enregistrer des livres dans des conditions professionnelles, au plus près de leur date de parution, si possible avec la participation de l'auteur lui-même. Et ça marche ! Les portes s'ouvrent quand nous demandons de l'aide, des conseils, de l'argent. Les écrivains s'engagent à nos côtés. La FNAC accepte de présenter nos CD (surmontés d'une étiquette braille) à côté du livre papier, car il est essentiel pour nous que les personnes handicapées visuelles puissent acheter leurs livres comme tout le monde, en librairie. Reste à faire connaître nos enregistrements : nous nous initions aux relations presse, nous allons de salon du livre en festival, nous organisons des tables rondes et des lectures à voix haute, nous inventons un parasol à histoires, et nous faisons des lectures dans l'obscurité complète, à la façon des dîners dans le noir. La magie opère, ce sont des moments d'une grande émotion, dont ni le public ni les auteurs ne ressortent indemnes.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Et voilà que les éditeurs s'emparent du livre audio : Gallimard développe sa collection Ecoutez Lire, Audiolib se lance à son tour, tandis que des éditeurs plus modestes proposent des collections originales et de qualité. Alors, nous faisons évoluer l'association : nous laissons le travail d'édition aux professionnels, et nous les encourageons en créant le premier prix littéraire dédié aux livres audio.

En 2012, je deviens maman, et je laisse à d'autres le soin d'inventer de nouveaux projets pour Lire dans le noir. Je donne toujours des coups de main bien sûr, mais d'autres sont beaucoup plus actifs que moi, et je suis heureuse de voir des personnes qui ne connaissaient pas Julien s'impliquer avec tant d'enthousiasme. Lire dans le noir est née dans le deuil, mais ce n'était pas qu'une action commémorative. En témoigne cette confidence d'un ami dont la vue s'est dégradée brutalement et qui ne se sentait plus bon à rien quand il a découvert l'association : « Lire dans le noir m'a sauvé la vie. »

__

Pour en savoir plus sur Julien Prunet, aller sur la page Wikipedia qui contient de nombreux liens.

Julien Prunet avait également effectué des stages de pilotage avec les Mirauds Volants, association qui permet à des personnes aveugles ou malvoyants de piloter des avions.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

En 2002, lorsque l'association Lire dans le Noir a été créée, il existait très peu de livres audio et encore moins pour les romans contemporains. Heureusement, les temps ont bien changé et, même s'ils ne sont pas aussi développés ou fournis que dans d'autres pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis (lire cet article paru dans Slate en juillet 2016), ils sont présents, certes discrètement, dans nos librairies.
Malgré tous les progrès techniques, rappelons que tous les livres ne sont pas encore accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes et autres "empêchés de lire", et qu'il reste encore du travail dans ce domaine.
Notons toutefois cet accord, très récent, au niveau européen qui devrait rendre plus de livres accessibles pour les personnes aveugles.

Outre d'autres diplômes, Julien Prunet était passé par Centre de Formation des Journalistes, (CFJ).
"Créée en 2003 par la direction du CFJ et l'Association des anciens élèves, la Bourse Julien-Prunet rend hommage au jeune journaliste Julien Prunet, diplômé du CFJ, disparu en 2002. Julien était non-voyant.
Le but de la bourse qui porte son nom est de permettre chaque année, à une personne ayant un profil "atypique", de suivre la formation du CFJ sans passer le concours d'entrée traditionnel. C'est une porte ouverte pour un(e) candidat(e) motivé, mais qui ne correspond pas, ou plus, aux critères d'entrée actuels (âge, diplômes, handicap physique)."

Aujourd'hui, cette Bourse n'existe plus mais parmi les récipiendaires, on notera Laetitia Bernard (2005) ou... Romain Villet (2008), l'auteur de Look.

mardi 16 mai 2017

The Gift Theatre - an Ensemble and a Storefront Theatre in the Northwest Side of Chicago

This is the English version of a blog post previously released in French called The Gift Theatre - Compagnie et Theatre de Chicago.

We've wanted to write about Chicago's Gift Theatre for a long time. A gift is both a present and a talent. And this theatre truly is both!

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
The Gift's new logo, still an open and extended hand

The Gift's motto : Great stories onstage with Honesty and Simplicity

Plays staged at and by the Gift have resonated with us for a long time, at least on the scale of this blog's existence. Last february, we finally had the opportunity to visit this ambitious storefront theatre. We got to see Unseen (you will find the press kit in appendix), to meet and speak with Jay Worthington, visually impaired actor/teacher and member of the company, and to exchange via email with Michael Patrick Thornton, the co-founder and artistic director, about the first fifteen years of this outstanding ensemble and about its future.

Beginnings

We asked Michael Patrick Thornton (MPT) to tell us about the key moments in the development and the life of this ensemble as well as the venue.

MPT: "We wanted to build an ensemble first. The concern wasn't even about producing plays when we first started. The original idea was simply forming an ensemble and training together since I was very much inspired by the work of Jerzy Grotowski in which I was trained at the University of Iowa. So starting the company with an ensemble spirit was central and bedrock. I also think the fact that as a young company we got to experience the path of many young theaters starting out - renting theater spaces when they became available and only thinking about what plays to program in those spaces once we knew where we were going to be perform - and eventually feeling like that way of producing theatre was bullshit. As an itinerant company, we felt in her bones that that simply wasn't what the Gift was or aspired to be. So after four years of operating that way, cofounder William Nedved and I sat around my parents' kitchen table and basically decided to shut the company down until we found a space of our own. Moving into our storefront space in 2004 was a major highlight because what it augured was an institutional seriousness. Now that rent was due and bills had to be paid the company changed very quickly to one that did plays whenever spaces became available to one that could do any play anytime we wanted. The next major highlight after acquiring our own space was the decision to join Actors Equity Association which is the professionally union for actors and stage managers in the United States. This brought a dizzying level of institutional seriousness to the gift because it put us on a track to eventually be paying into our ensemble members health insurance and pension. If the thinking was we are to be an ensemble and we wish to take care of each other then we should do that literally as well as metaphorically. After I got sick in 2003 (ed : two spinal strokes within a few months), my insurance from Actors Equity was an absolute godsend and so why wouldn't I want my dearest collaborators at the theater I cofounded to have the exact same kind insurance and opportunities? I think the launching of our education program for young adults which we call GiftED will prove itself to be a highlight when we look back on it in the future and I also believe our new play program 4802 is going to be quite revolutionary as well in terms of making the Gift Theatre one of the most exciting places in the world to experience new plays and nurture them as well. Finally, our ten minute play festival TEN is another highlight because it forces us to begin each season by returning to the original spirit of the gift, long before concerns over budgets and growth plans, when it was simply people in a room who loved working with each other, loved each other, and wanted to say something."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
2017 TEN Festival - Becca Savoy and Jay Worthington (photo by Claire Demos)

To learn more about the 2017 TEN edition, read these articles from the Chicago Suntimes or Perform Ink.

The Venue

The Gift Theatre is located in the Jefferson Park area and it was a deliberate choice to settle it in an artistically underserved area. Both MPT and William Nedved grew up in similar neighborhoods, on the northwest side of Chicago for the former and in Northwest Iowa for the latter, and they sought to create a place with links to the community.

The photos below were taken last february. The front windows celebrate the Gift's fifteenth anniversary which took place last season. The interior photo shows the set for Unseen, the play that was presented at the Gift last february, set mostly in an Istanbul apartment.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

The 40-seat Gift Theatre is a storefront theatre, and Chicago has nearly fifty of them. If Jay Worthington is to be believed - and we trust him blindly ! (Yes, this is an easy one) - it is the smallest and the best Equity Theatre in the Windy City. When we attended a performance of Unseen, a play by Mona Mansour, the audience was seated in two rows on the left side of the room. There are other plays, like Good for Otto, where spectators are seated on both side of the room, as is pointed out in this New York Times article in which we also learn that the location used to be a shoe store.

The Gift Ensemble

The newest member of the ensemble who joined in February 2017 and thus is not on the photo below, is the playwright David Rabe, a major figure of the American Theatre scene since the beginning of the seventies, author notably of Good for Otto whose premiere took place at the Gift in 2015 (read this review from the Chicago Tribune). The ensemble now counts thirty-two members, comprising actors, directors and playwrights...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

We asked Michael Patrick Thornton, co-founder and artistic director, how the ensemble became what it is today. He didn't so much delve on the plays produced over the past fifteen years as highlight specific moments that embody what it means to be a company.

MPT: "Choosing certain plays over 16 years is kind of like choosing children so I won't do that. But what I will say that there are moments that have exemplified what were really asking of our ensemble. When we talk about the Gift, we are talking about a stratospheric height of emotional bravery and vulnerability that almost seems superhuman. We have had ensemble members go on stage in the evening who spent the morning burying their parent. We have had ensemble members take horrific phone calls in the dressing room about the state of their parent's health and seconds later make an entrance on stage. We have had ensemble members do three hour plays while spending their offstage life battling painful cancer. We have an ensemble member who navigates our stage with a dancer's grace and who is legally blind (ed: Jay Worthington!) - every entrance for him is a literal act of faith. We have an ensemble members who, through the protective veneer of dialogue and character, have shared the most sacred and private corridors of their hearts with those noble strangers sitting in the dark, the audience, all in an effort that perhaps by experiencing this play together we may also somehow heal together."

In conclusion, he stressed that the ensemble was built around love, a "pioneering spirit, and emotional bravery" that make up a foundation that can whithstand the test of time.

Focus on Richard III and the Grapes of Wrath

To mark its fifteen anniversary, the Gift Theatre put on Richard III and Grapes of Wrath in a decidedly innovative perspective. Let's give you a little flavor of these two plays that say a lot about the Gift...

Richard III
We recently got to see different productions of Richard III but none quite like that put on at the Gift. MPT, who played the lead character, used an exoskeleton on stage. Questioned about the use of this prop in the production, MPT answered that "there's a fantastic, robust, and absolutely vital debate about inclusion and diversity on Chicago stages happening right now in our community, and Richard III was one way to course-correct a long arc of that play being performed by able-bodied actors."

To learn more about how MPT prepared himself physically for the role, about how the exosqueleton was used in the production to illustrate Richard's character, take a look at this video and this article from the Daily Herald , both quite enlightening.
Richard III was produced at the Steppenwolf Garage. Read this article from the Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
From left to right, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning and Jay Worthington (photo: Claire Demos)

The Grapes of Wrath
John Steinbeck's classic novel The Grapes of Wrath, also a classic film directed by John Ford starring Henri Fonda, was put on at the Gift, which chose the Frank Galati adaptation (which premiered at the Steppenwolf in 1988). Erica Weiss' direction provides a radically new take as she chose an interracial family and a blind Uncle John. But this stance was by no means a chance decision.
Questioned on this point, MPT said that the Grapes of Wrath felt so terribly timely when he read it over a year before they announced their season.

MPT : "I had the image in my head of a GRAPES unlike any that we had seen before with respect to diversity. And dialogue from the 40s about the struggle of our poorest American brothers and sisters and their clashes with authority felt electrifyingly relevant as a citizen of Chicago. But just like the exoskeleton and Richard III these considerations have to be thought through very very carefully, especially when you account for the fact that The Gift, while diverse with respect to ability, sexuality, gender, age, education, socio-economic background, is still, for the time being, embarrassingly, shamefully all-white. So the decision to program a production like GRAPES better damn well flow from a genuine artistic, curatorial concern about American society as well as the inner life and wants of the characters.Otherwise it's simply pandering. Otherwise, it's just bullshit. So we dug in deep and had a dramaturg go back and look at common law/de facto families in Oklahoma during the dustbowl and we found that there was solid historical basis for the Joad family that we presented."

Jay Worthington, who played Uncle John's character, said that, as Uncle John was an alcoholic and moonshiner, he could well have become blind. And director Erica Weiss wished to raise the issue of oppressed people in general and show the audience how much a blind person can achieve. (Jay Worthington, who is legally blind, keeps his eyes shut during the entire play and wanders all over the stage, even climbing stairs and walking along a platform twelve feet in the air, without any handrail).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
On the photo above, from left to right, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo: Claire Demos)

This production of the Grapes of Wrath was critically-acclaimed. Here are a few links to reviews:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Looking forward...

Asked to look back on the first fifteen years of the Gift and to look ahead to the future, MPT has a very clear vision.

MPT : " For 16 years the Gift has been committed to telling great stories on stage with honesty and simplicity and while I would fight to my death defending any of the pieces we produced and the reasons for which we produced them, the fact of the matter is these great stories have until only recently been told from one default perspective, which is the white perspective. This is wrong. And the buck stops with me. I was wrong. And so while we will continue to tell great stories, I have re-investigated and redefined what 'great' stories are - stories which reflect a multiplicity of experiences and backgrounds, stories which celebrate and reflect the rich diversity of our neighborhood, city, and world. Stories simultaneously universal and specific. The Gift has no desire to only remain a storefront forever. Our goals are to emerge as the next great American Ensemble and to be one of the most exciting destinations on the planet for new work. The first 15 years taught us what The Gift is, isn't, and, most importantly, ought to be. The next 15 will be spent manifesting this in stone and wood, flesh and bone, ink and paper, body and blood."

On our modest part, we'll keep following the work of the Gift and its ensemble. With the hope and desire to go back to see them. To see Jay Worthington or Michael Patrick Thornton on stage or directing. To witness how a "small" theatre manages to thrive alongside bigger outfits thanks to talent, to commited and well thought-out artistic choices, to its profound humanity...

Lastly

We would like to thank Frederic Grellier warmly for his invaluable help for this English version and the Gift members we met last february : John Gawlik who made this possible, Alexandra Main, Brittany Burch, Jay Worthington and Ashley Agbay (who played Derya in Unseen) for their time and their warm welcome. And, last but not least, Michael Patrick Thornton for his time, his kindness and his answers that live up to the Gift's motto : simple and honest!
Thank you all!

You can read this Know a theatre: the Gift Theatre of Chicago in American Theatre and learn about the next season of the Gift Theatre.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

- page 1 de 6