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mercredi 7 décembre 2016

Growing Up Fisher - serie americaine

Growing Up Fisher n'est pas une nouveauté, elle a été diffusée entre février et juin 2014 sur les réseaux NBC aux États-Unis et Global au Canada. Elle n'a duré qu'une saison, soit treize épisodes de vingt-deux minutes chacun. Elle n'a jamais été diffusée sur une chaîne francophone. C'est une comédie familiale (même si le DVD la recommande pour un public de douze ans et plus à cause de "gros mots", d'ailleurs "bipés", ou de discussion autour de substances illicites, DVD d'ailleurs simplement en anglais, sans aucun sous-titres ni l'ombre d'une audiodescription).

Affiche de la série TV Growing Up Fisher

Les critiques de la série sont assez d'accord, qu'ils soient d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. Reprenons celle de Télérama publiée le 25 février 2014:
"Comédie familiale sur le divorce pleine de bons sentiments. Un peu trop."
"Elle a beau s'inspirer d'une histoire vraie, elle ressemble à une pub pour la fédération américaine de chiens-guides d'aveugle."

Même en ayant beaucoup de sympathie pour cette série, pour le portrait positif du père aveugle, incarné par un JK Simmons en forme (même si on peut lui reprocher ce "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son ouvrage Sight Unseen), on ne peut qu'être d'accord avec les critiques. Mais, passé outre les stéréotypes, il y a de nombreux détails, des scènes de la vie quotidienne qui sonnent juste...
Le créateur de la série, DJ Nash, s'est inspiré de sa propre vie pour écrire Growing Up Fisher, lire cet article du LA Weekly. Comme Mel Fisher, son père était aveugle (il a perdu la vue quand DJ Nash avait douze ans) et avocat (en "vrai", il a décidé de retourner à l'université lorsqu'il a perdu la vue, et son travail d'alors) et a pris un chien-guide lorsque ses parents ont divorcé.

Mais revenons à Growing Up Fisher. Nous embarquons avec la famille Fisher au moment où Mel et Joyce, parents de Katie et Henry, décident d'un commun accord de se séparer. Pour Henry, qui guidait très souvent son père et lui donnait de précieuses informations sur son environnement, le plus dur est de voir débarquer Elvis, chien-guide de son état. Le chien-guide permet évidemment plus d'autonomie de déplacement à Mel mais Henry se sent évincé de son rôle. Difficile à comprendre pour tous ceux qui n'ont pas de papa aveugle...
La mère, Joyce, a une attitude très "adulescente", portant les mêmes vêtements que sa fille, lui empruntant à l'occasion ses accessoires, mais rien ne l'étonne quant aux activités de Mel, même quand il s'attaque au tronçonnage d'un arbre devant la maison ou quand il est en voiture avec sa fille en conduite accompagnée. Difficile à comprendre pour toutes celles, tous ceux, qui n'ont pas de mari ou compagnon aveugle...

Mel, lunettes de protection sur le nez et tronçonneuse dans les mains

Mel Fisher

Nous sommes ici dans le registre de la comédie mais le fait que l'auteur s'inspire de son enfance avec ce papa aveugle donne une dimension autre à la série. Ici, nous avons une famille, "autrement" fonctionnelle dirons-nous mais elle est épanouie. Le papa endosse son autorité paternelle et, même s'il a besoin de son fils pour trier le linge ou démarrer la machine, c'est lui le père.
Peu de personnes savent qu'il est aveugle, son entourage complice lui disant à voix haute ce qui se passe (tiens, il te tend directement ce chèque; oh, je ne vais pas prendre de double cheese burger, trop calorique pour moi...), quand il arrive avec son chien-guide, c'est une sorte de "coming out". Il ne l'a jamais dit, mais cela lui permet d'être à égalité avec la personne en face de lui. Il ne veut pas de pitié, pas être considéré différemment. Dans la "vraie vie", on sait combien cela est vrai et quel regard la société en général porte sur les personnes aveugles.

Mel se trouve, ou plus exactement, son fils lui trouve, un (très) sympathique appartement. Comment se fait-il que les personnages aveugles récurrents dans les séries (américaines) occupent toujours des logements fantastiques? Pensons à l'appartement d'Auggie Anderson dans Covert Affairs ou celui de Matt Murdoch dans Daredevil, voire Jim Dunbar dans le plus ancien Blind Justice...

Auggie Anderson dans son appartement

Matt Murdoch Murdoch dans son appartement

Au fil des épisodes, chaque membre de la famille va trouver sa place et finalement trouver un équilibre dans cette vie séparée. Henry retrouve un rôle auprès de son père, avec qui il n'aura jamais passé autant de temps en tête à tête et Joyce, la mère, va également endosser ses responsabilités de mère.

Détails qui font la différence

Nous pourrons regretter, encore une fois, que l'acteur choisi pour interpréter le rôle de Mel "joue" à être aveugle. Que son regard soit un peu trop fixe, même s'il se tourne vers la personne qui parle. Mais le vécu de DJ Nash, auteur de la série, ramène plein de petits morceaux de vécu :

  • la meilleure méthode pour verser un liquide dans un contenant est de mettre son doigt à l'intérieur de ce contenant pour éviter d'en renverser, pour Henry, c'est du "jus de doigt"
  • être aveugle n'empêche pas de jouer avec ses enfants, comme faire des passes au football américain ou faire du vélo
  • être aveugle n'empêche pas de bricoler, y compris de faire des travaux d'élagage (avec quelques précautions quand même)
  • se faire accompagner par son fils au collège pour un rendez-vous avec le proviseur n'empêche pas d'exercer son autorité paternelle
  • utiliser son "smartphone" pour suivre sa fille adolescente à distance tout en jurant que non (et se faire trahir par ce même smartphone vocalisé)
  • le chien-guide obéit à des ordres, son travail étant d'éviter les dangers, mais si son maître insiste, il écoute son maître (même s'il y a un énorme trou sur le trottoir)
  • il est bon de rappeler régulièrement que les chiens-guides sont autorisés à entrer partout, y compris dans des restaurants ou des salles de spectacles (en citant éventuellement l'article de loi)
  • ne pas s'arrêter pour laisser passer un piéton aveugle sur un passage protégé n'est pas une bonne idée : il pourrait abattre sa canne blanche sur le capot de votre voiture (car il est impossible d'y jeter son chien-guide)
  • même lorsque vous venez de vous disputer avec votre ex-femme, restez courtois, vous aurez peut-être besoin qu'elle vous raccompagne à votre nouveau domicile

Pour finir

Comédie familiale, certes, un brin redondante, certes, mais un vrai plaisir de découvrir une famille "comme les autres", qui rit, qui crie, qui s'angoisse quand un enfant ne semble pas aller bien...
Le père est aveugle, certes, mais il est avocat, gagne manifestement bien sa vie, est disponible pour ses enfants, ménage son ex-femme. Bref, il se comporte en homme (presque) idéal.
Growing Up Fisher n'est certes pas une série révolutionnaire mais sa composition familiale l'est, à l'écran tout du moins. Nous avons eu l'occasion de rappeler d'autres personnages aveugles récurrents, Auggie Anderson dans Covert Affairs, Matt Murdoch dans Daredevil ou Jim Dunbar dans Blind Justice. Si l'on voit les deux premiers au bras de conquêtes d'une nuit ou d'un temps plus long, ou Jim Dunbar en couple qui ne va pas bien, aucun d'entre eux n'est père. Mel Fisher l'est deux fois, et sa vie prend un tournant l'obligeant à plus d'autonomie, d'organisation.

Ici, la cécité n'est pas un drame, elle épice juste un peu la vie quotidienne et fait partie de la vie de famille, même divorcée.

Même s'il ne s'agit pas ici de cécité, nous pourrons aller voir Speechless, série actuellement diffusée sur ABC, qui raconte la vie de la famille DiMeo, trois enfants, dont JJ, l'aîné, infirme moteur cérébral, brillant, non verbal et se déplaçant en fauteuil roulant électrique. A noter que JJ est interprété par Micah Fowler, jeune comédien ayant également une paralysie cérébrale : Speechless (5).

Affiche de la série TV Speechless

jeudi 1 décembre 2016

Joyeux Noel ! - Mes Mains en Or

Quoi de mieux pour débuter cet avent qu'un album de Mes Mains en Or.
Les habitué(e)s du blog savent que je suis fan de cette maison d'édition associative, l'une des rares structures proposant des albums tactiles, en braille et gros caractères accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants. Ces livres sont nécessaires et beaux, BEAUX!
Pour vous en faire une idée, voici quelques ouvrages présentés ici :

Joyeux Noël s'adresse à un très jeune public. On y trouvera l'imagerie de Noël : le Père Noël, son traîneau, les rennes avec la fantaisie de Mes Mains en Or et une belle surprise...
Derrière le côté ludique, il y a aussi un côté éducatif : en se promenant de page en page, nous compterons jusqu'à cinq : le Père Noël a un traîneau tiré par deux rennes. Ils survolent trois sapins avant d'arriver dans un village de quatre maisons. Et dans le sac, on trouvera... cinq surprises!

Couverture du livre Joyeux Noël de Mes Mains en Or

Les ouvrages de Mes Mains en Or sont nécessaires car l'enfant aveugle, ou très malvoyant, n'a pas accès aux images envahissant notre quotidien et ne peut se faire sa propre image, ou idée, d'un objet qu'après l'avoir "mis en banque" dans sa mémoire, le moyen privilégié étant le toucher. La découverte de Joyeux Noël se fera à quatre mains, l'enfant et l'adulte allant explorer le monde du Père Noël.
Cet album permet également un échange entre un parent aveugle et son enfant voyant. Le texte accompagnant les dessins tactiles est écrit en gros caractères et en braille.

La magie de Noël

Nous sommes le 24 décembre et le Père Noël, équipé de sa hotte s'apprête à monter dans son traîneau tiré par ses rennes.
Comme dans tous les livres tactiles de Mes Mains en Or, il y a des objets à manipuler. Ici, vous pourrez promener le Père Noël de page en page. Il s'enlève facilement de son emplacement grâce à sa hotte aimantée !

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau

Les deux rennes du Père Noël

A bord de son traîneau (à grelots!), il survole le paysage et découvre, par exemple, trois magnifiques sapins...
Regardons attentivement le choix des matériaux qui essaie de se rapprocher des sensations des vraies matières dont sont faits les objets décrits.

Détail des sapins Détail du traîneau et de ses grelots






Il finira par arriver dans un village pour distribuer ses cadeaux. Il a même laissé une surprise à la fin du livre...

Secrets de fabrication

Tous les éléments tactiles présents dans les beaux livres de Mes Mains en Or sont façonnés, assemblés, collés par une équipe de bénévoles sans qui ils ne pourraient exister. C'est un vrai travail d'équipe et cela permet aussi d'avoir des livres à un prix abordable. Argument économique certes, en ces temps des fêtes, c'est peut-être trivial mais c'est la réalité. Cela permet à des enfants, pour lesquels l'offre d'ouvrages accessibles est (très) réduite, de découvrir la magie de Noël en partageant un "langage" commun à tous.

Ce livre est vraiment parfait pour se mettre dans l'ambiance de Noël avec les petits. La surprise située à la fin de cette courte histoire permettra de prolonger l'exploration tactile de cet ouvrage et d'entrer de plain - pied dans les préparatifs des fêtes.

Pour compléter la découverte et l'histoire de Mes Mains en Or, voici le lien vers l'émission A vous de voir diffusée les premiers lundis de chaque mois. Celle du 5 décembre 2016 parle de l'imagination d'un enfant aveugle, de livres tactiles en racontant le quotidien de Domitille et de sa maman Caroline, fondatrice de Mes Mains en Or : Imagine !

dimanche 27 novembre 2016

Poisson - Lune - Alex Cousseau

Roman publié en 2004 aux Éditions du Rouergue dans la collection doAdo. Classé en littérature pour adolescents à partir de onze ans, ce livre est également à conseiller aux adultes. Une bonne heure de lecture pour un texte plein de poésie...

Couverture du livre Poisson-Lune d'Alex Cousseau

Alex Cousseau, né à Brest, est l'auteur d'ouvrages jeunesse publiés notamment aux Éditions du Rouergue, comme Poisson-Lune ou à l'Ecole des Loisirs.

Quatrième de couverture

On le surnomme Miró, comme le peintre. Mais lui, les couleurs et les formes, il peut juste les sentir, les toucher, les imaginer : il est aveugle.
Depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de voir la vie du bon côté, entouré de Paluche, Luca et Nino, ses amis de toujours, et de son chien, Bolo. Et puis surtout, il y a Luce, la nouvelle voisine. Lui l'appelle Lune. Mais à quoi ressemble - t - elle ? Est - elle jolie ou moche ? Et lui, a - t - il vraiment une tête d'ange, comme dit Nino avec un brin d'ironie ? Le plus important n'est peut-être pas ce que l'on voit...

Marius, dit Miró

Marius a quatorze ans et ne sort jamais sans son chien Bolo. Ses copains l'ont surnommé Miro, comme le peintre.
Ses copains, Luca, qu'il a toujours connu et qui habite dans la même rue que Marius et que celui-ci considère comme (p11) "le frère que je n'ai pas", et Nino. (pp11-12) "Il est manouche. Il vit dans une grosse caravane, et l'été (...)(il va) vendre des glaces sur les plages bondées, et nettoyer les vitres des voitures de touristes sur les parkings des supermarchés." Et il y a Paluche, le vieux Paluche qui a l'âge d'être son grand-père. Il pêche le lieu jaune ou le bar sur sa petite barque sans moteur. (p12) "Célibataire endurci, la soixantaine. Ancien maçon, passe ses journées à la pêche." Et il y a Luce, que Marius appelle Lune...

Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)
Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)

C'est Marius qui raconte l'histoire à Bolo, son chien-guide, "le gentil chien du pauvre petit aveugle" (p11). Contrairement à l'histoire d'Eliott, personnage principal de Fort comme Ulysse où ses parents et leur attitude occupent une place importante, l'histoire de Poisson-Lune fait peu cas des parents de Marius. On saura juste que (p10) "mon père et ma mère me laissent vivre en paix. Ils me parlent et me soignent. M'aiment." Celle-ci s'attache à raconter l'amitié entre Marius, Nino et Luca, et Paluche, vieux pêcheur qui lui (p9) "filera les poissons pour les toucher, leur caresser les écailles, les nageoires, l'oeil." Et l'arrivée d'autres sentiments, d'autres sensations avec Luce, que Marius a vite fait de renommer Lune... Et là, je ne peux m'empêcher de faire un clin d'oeil au chouette court métrage de Joël Brisse, Les pinces à linge, où l'on découvre Alban (incarné par un Melchior Derouet adolescent), collégien, aveugle, amoureux de Marie-Luce...

L'entourage de Marius sait comment il fonctionne. Pas de place pour la pitié ici, Marius occupe une place parmi les autres et, s'il se pose des questions quant à son apparence physique (qui ne s'en pose pas?), c'est aussi lié à l'âge et aux premiers émois amoureux...
Chacun se répartit les tâches selon ses talents et compétences. Ainsi, il aide Paluche à parer les poissons au retour de la pêche ou compte sur ses copains pour avoir des informations sur son environnement :
p13 "Paluche me glisse un couteau dans la main, et me tend les bestiaux un par un. Je les nettoie. J'adore ça. Le poisson, je lui fends le ventre d'un coup de lame, et d'un doigt je retire les entrailles. Puis je les trempe dans l'eau."
p35 "Ils l'ont mis dans une belle chambre, Paluche. (...) Luca me l'a décrite, les murs sont clairs et lumineux, une grande baie vitrée donne accès à un balcon fleuri, et en grimpant sur une chaise on distingue le port."

Marius et son environnement

pp 10-11 "Rêver, c'est facile quand on ne voit rien. On a l'imagination grosse comme une citrouille, à vous faire péter le cervelet. Je n'ai pas d'autre occupation, alors je touche, j'écoute, je sens, je goûte, et je rêve. Et puis je cause. (...) Peut-être plus que la moyenne. Ce qui, tout bien réfléchi, n'est pas très étonnant. J'ai besoin des mots pour me raccrocher aux autres."

p16 "Le front face au ciel, je ressens la chaleur diffuse du soleil sur ma peau. Quand un nuage passe, mon visage refroidit."

p41 "Je vais te dire, l'intérieur du crâne d'un aveugle, c'est une petite salle de concert. Un laboratoire permanent où se donnent en spectacle les sonates les plus extraordinaires, pour un ou deux instruments quotidiens. La pluie qui se met à tomber, presque muette. Les pneus crissant légèrement sur le sol détrempé."

Une idée fausse et largement répandue (et souvent combattue ici) voudrait que les personnes aveugles vivent dans le noir... Qu'en est-il de Marius?
p69 "En chemin j'entends Lune me décrire le noir de la nuit, qui est un tout autre noir que le noir dans mon crâne. Le noir dans mon crâne est assez flou, assez flottant, sans repère. Le noir de la nuit n'est jamais vraiment noir. Mais dans le noir de mon crâne, il neige, il neige en toute saison. Quelques petits flocons voltigent, silencieusement."
p113 "Si je regarde à l'intérieur de mon crâne, à cet instant je ne pense pas à toi, je m'aperçois plutôt que le noir, autrefois troué de petites plumes blanches, de petits éclats grisâtres et flous, libère des formes un peu plus massives, et plus lumineuses. Je ne retrouve pas la vue, non, mais le contact avec Lune me transforme."

p94 "A chaque fois que je pisse ainsi, dans un petit bois, me vient l'envie de ricaner bêtement. N'ayant aucun sens de l'orientation ou presque, je me figure être à proximité d'une table de pique-nique, ou d'un banc, sur lesquels des inconnus éberlués me regardent faire mes besoins sans gêne. Je tends l'oreille : non, il n'y a personne. Ou alors quelqu'un qui cache bien son jeu."

Et, quand on ne voit pas, comment se fait - on une représentation des personnes :
p47 "La soeur de Paluche, personnellement je l'imagine grande et maigre, osseuse. Le visage ravagé par le temps, des yeux fins et rieurs, une voix tendre."
p86 "Devant moi, elle se penche. Elle est donc aussi grande que son frère. Sa peau sèche me rappelle aussi celle de Paluche, moins burinée, moins attaquée par le soleil et l'air marin. Elle sent le sucre et les fleurs (...)."
p 48 "Une voix ronde, avec un accent de méfiance, une tonalité inquiète. Une voix à moustache, et pas plus haute que nos têtes. J'imagine un petit monsieur rondouillard, perclus par les rhumatismes, la gorge entretenue aux desserts sucrés et aux liqueurs du dimanche."
p62 "Pour moi qui suis aveugle, seules les odeurs se ressemblent, et les bruits, et les saveurs, et le tissu d'un rideau que j'effleure comparé aux cheveux de ma mère. Mais les visages sont tous identiques."
pp113-114 "Je ne vois pas mais je sais, en l'écoutant, qu'elle sourit. Je connais trop bien sa voix pour reconnaître un sourire. Et un sourire de Lune me donne des ailes."

Et que peut penser Luce de Marius?
p108 "Lune ne me déteste pas mais je l'ai profondément déçue. Elle s'imaginait peut-être que mon handicap pouvait me purifier, et m'éloigner de toute tentation néfaste. Je ne suis pas parfait. Je suis loin d'être parfait, et je ne désire pas la perfection. Je désire simplement l'harmonie."

Pour finir

Jolie histoire d'amitié intergénérationnelle, de sentiments naissants, de points de vue différents, de confiance sur fond d'air iodé, Poisson-Lune est à la fois grave et léger, écrit dans un style coloré et poétique. Beaucoup de sujets abordés en cent vingt-quatre pages, des sujets que l'on a pas forcément l'habitude de rencontrer ensemble : vieillesse et handicap (quand celui-ci est incarné par une jeune personne).
Il y a peut-être des expressions que l'on envisage difficilement dans la bouche d'un garçon de quatorze ans, aveugle de naissance, mais Marius n'a pas de super pouvoirs, et exploite au mieux ses sens. Il est intégré dans son quartier (même s'il est scolarisé dans un établissement spécialisé, rappelons que ce roman a été publié en 2004, soit avant la loi d'orientation de 2005 qui préconise l'inclusion scolaire des enfants handicapés), vit dans une famille aimante qui lui laisse les moyens de s'épanouir. Et cela fait de lui un adolescent comme les autres d'autant que sa cécité, si elle fait partie de lui, n'est pas un élément déterminant dans l'histoire. Il est aveugle, et alors?

Bien que publié initialement en 2004, ce roman reste disponible sur nombre de sites de librairies en ligne et à la commande chez votre libraire préféré. La BNFA l'a également en version numérique : Poisson - Lune d'Alex Cousseau pour les publics empêchés, comme l'on a coutume de dire.
Sur papier ou en format numérique, partez faire un tour dans la barque de Paluche ou sur les rivages bretons en compagnie de Marius et Bolo. Bol d'air iodé assuré...

lundi 21 novembre 2016

Voyageur - Lesley Beake - James Holman et autres grands voyageurs aveugles

Tout comme l'auteure de ce roman s'appuie sur un fait réel pour inventer une histoire, nous prendrons le prétexte de Voyageur pour parler de James Holman, Jacques Arago, qui, devenus aveugles, ont continué à voyager dans le monde entier à une époque (ils sont contemporains) où l'homme (occidental) partait à la découverte scientifique du monde... et finirons cette exploration par d'autres voyageurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui découverts au hasard, ou presque, de la toile.

Voyageur est un roman publié originellement en 1989 sous le titre Traveller par une maison d'édition au Cap, Afrique du Sud. A priori destiné à des lecteurs adolescents, cet ouvrage est aussi digne d'intérêt pour les adultes, qui, nous l'espérons, auront la curiosité de découvrir le "vrai" James Holman.
Cette édition française, traduite par Yvonne Noizet, a été publiée en 1996 par l'Ecole des Loisirs, dans la collection Médium.
Lesley Beake est une auteure établie en Afrique du Sud et publie en littérature jeunesse. Ses différents romans ont été traduits dans de nombreuses langues dont le français.

Couverture Voyageur - Lesley Beake

Comme à notre habitude, nous concentrerons notre "étude" autour de la cécité de James Holman, ou plutôt du James Holman dépeint par Lesley Beake, et de ce qu'elle signifie dans la relation à autrui et à son environnement.

Quatrième de couverture

Assis dans la cour, Traff Hamersberg, quinze ans, observe à travers la fenêtre le visage de James Holman, cet inconnu avec qui il va devoir passer plusieurs jours et qu'il déteste déjà.
James Holman est un jeune lieutenant de la Marine Royale anglaise, devenu aveugle il y a cinq ans, et qui a décidé que sa cécité ne l'empêcherait pas de voyager.
Traff va lui servir de guide sur la route qui mène à l'extrême pointe du continent africain.
En quittant la maison, Traff laisse provisoirement un beau-père avec qui il aimerait bien s'entendre, une mère avec qui il ne s'entend pas et dont il sous-estime la méchanceté, une vieille servante noire qu'il a toujours considérée comme sa vraie mère... et une jeune fille, Poppy, dont il est amoureux.
La route est dangereuse, pleine d'imprévu. Mais c'est grâce à ce voyage et à son amitié naissante avec Holman, que Traff va pouvoir affronter le drame qui l'attend à son retour.

Contexte

L'auteure, née en Écosse, est partie très jeune s'installer en Afrique du Sud.
James Holman, quant à lui, était anglais, lieutenant dans la Marine Royale, et perdit la vue à vingt-cinq ans. Après une période difficile, il décida de faire ce qu'il savait faire de mieux : voyager et partir à la rencontre de l'Autre...
Lesley Beake a choisi comme fil conducteur de son roman l'arrivée de James Holman au Cap et son escapade jusqu'au bout du continent, au Cap de Bonne Espérance.

Pour installer l'histoire et le personnage de James Holman, elle choisit de nous présenter les premières pages du journal de ce dernier daté de septembre 1824. En voici quelques passages...

Premières lignes, p.7 "A l'âge de vingt-cinq ans, je suis devenu aveugle. Il m'a fallu du temps, depuis lors, pour arriver à écrire ces mots. Mais maintenant j'aborde une nouvelle vie, une nouvelle façon de penser, car il ne sert à rien d'avoir sans cesse la nostalgie du passé."
p.10 "J'écris cela maintenant non pour provoquer la pitié - cela n'aide guère l'aveugle - mais comme origine de mon histoire. J'ai connu autrefois un aveugle dans le village où j'ai passé mon enfance. Il n'était pas vieux. (...) Pendant quatorze ans, j'ai vécu dans ce village, et pendant tout ce temps, il est resté assis tous les jours sur la même chaise. (...) Quand j'ai appris que je serais aveugle, je pensais à cet homme. (...) Et je pensais que jamais, au grand jamais, je ne serais comme cet homme. J'aurais une vie. Je ne deviendrais pas un mort vivant à l'âge de vingt-cinq ans."
p.12 "Lorsque je fus capable de me lever de mon lit, on me donna une chaise près de la fenêtre, et je pouvais sentir la brise fraîche sur mes joues et le faible soleil saturé d'eau lorsqu'il y en avait. A nouveau, je pensai à l'aveugle du village. (...) C'était lui qui m'avait fait demander une canne à mes amis pour pouvoir explorer le sol devant moi. (...) Entre l'aveugle et la colère, j'avais d'assez bonnes raisons d'apprendre le métier d'aveugle."
p.14 "Chaque jour, j'allais un peu plus loin en tapant de ma canne. Au-delà de la porte, sur la rue pavée, tap, tap, sur les pierres et les murs. J'appris à ne pas paniquer quand ma canne avançait et qu'il n'y avait rien. J'appris à tâter autour du vide jusqu'à ce qu'il y eût quelque chose pour me guider."

Le chapitre 2 relate l'arrivée de James Holman dans la maison du marchand Johan Hamersberg en janvier 1828. A son arrivée, James Holman est épié par Traff Hamersberg, le fils de la famille âgé de quinze ans et qui doit accompagner ce dernier au Cap de Bonne Espérance alors qu'il n'en a absolument aucune envie. Ce chapitre permet justement de faire la connaissance de ce garçon mal dans sa peau qui voue une passion pour la peinture, détail fort important pour la suite (romancée) de l'histoire.

Le chapitre 3 permet, quant à lui, de faire un peu mieux connaissance avec James Holman et son observation du monde. Comment il "fonctionne", comment les gens interagissent avec lui... A noter, par ailleurs, que nombre des situations décrites en suivant sont finement observées et toujours d'actualité.
p 41 "La cécité était un piège qui le retenait solidement dans un réseau de dépendances envers les autres."
p 41-42 "Ils lui avaient donné un verre de bon vin, mais personne ne lui avait dit où le poser, alors il le serrait maladroitement dans sa main droite et le vin chauffait sous ses doigts."
p 42 "Ce n'était pas encore une maison confortable pour lui. Il y avait trop de meubles inconnus, et le sol ciré était glissant sous ses pieds mal assurés. Des petits tapis auxquels il ne s'attendait pas, des chaises abandonnées dans des couloirs où des chaises n'avaient rien à faire, tout cela le perturbait."
p 43 "C'était là une des difficultés d'être aveugle : ne pas pouvoir voir quand la conversation changeait de direction, quand on vous regardait en attendant une réponse."
pp 44-45 "Absolument ravie de faire votre connaissance, monsieur Holman! hurla-t-elle. (Pensait - elle qu'il était sourd aussi?)
Comment ALLEZ-vous aujourd'hui? (Et stupide également?)"
p 48 "Parlez - nous donc de vos voyages, monsieur Holman. C'est si courageux de votre part de circuler comme cela tout seul alors que vous ne voyez pas."
pp 48-49 "Tintement de cristal fin, petite cascade de rires soudaine, coupe de noisettes salées passée parmi les invités par quelqu'un aux pieds nus. (...) Une fenêtre fut ouverte et du jardin arrivèrent davantage de senteurs. Quelqu'un avait arrosé le parterre de fleurs tout près. Citrons et peut-être gardenias."
p 53 "Madame Hamersberg, auriez vous l'amabilité de veiller à ce que j'ai seulement de petites portions? Peut-être vos serviteurs pourront - ils couper ma viande. Et peut-être (...) mademoiselle Turner me dira-t-elle ce qu'il y a sur chaque plat quand il arrivera?"

Tout au long de l'histoire, l'auteure donne corps à James Holman et sa façon de construire son environnement, souvent juste, comme nous l'avons dit précédemment, parfois dans un élan enthousiaste, voire exagéré. Certains textes parlant d'Holman, le vrai et non le personnage romancé présenté ici, disent qu'il est le premier à avoir décrit l'écholocation humaine, dont nous avions déjà parlé ici notamment à propos du film Imagine.
Mais revenons au roman où d'autre passages nous apprennent comment il se fait une idée des gens qu'il rencontre.
pp 71-72 "Lorsque la douleur n'était pas excessive, dans ses bons jours comme aujourd'hui, être aveugle était presque une gageure. Comme un puzzle qu'il fallait constituer à partir de divers éléments pour en faire un tout. Tant de choses que les gens disaient sur eux-mêmes devaient être interprétées avec la vue : la façon dont ils s'habillaient, les couleurs qu'ils choisissaient de porter, leur taille, s'ils étaient gros ou minces, soignés ou négligés. Au début, il avait été insupportable à James Holman de ne pas savoir ces choses, mais maintenant il "voyait" d'une façon qu'il n'aurait peut-être jamais utilisée s'il avait vu. Maintenant, il établissait des images des gens qui n'avaient rien à voir avec la vue, et il avait l'impression que sa vue était plus exacte du fait de ses limitations."
pp 75-76 "(...) Holman s'étonna, et non pour la première fois, de la confiance accordée aux aveugles, comme si le fait qu'ils ne voient pas les rendait également parfaitement discrets par ailleurs."
p 117 "La montre à répétition qu ' Holman utilisait pour savoir l'heure à l'oreille sonnait les demi-heures avec une régularité monotone."

Lors du voyage à Simon's Town que James Holman fait en compagnie de Traff Hamersberg, il ne faut pas longtemps pour que James mette les points sur les "i". Et, finalement, à Traff pour comprendre comment James prend connaissance de son environnement.
p 118 "(...) Je ne suis pas idiot, et je ne suis pas incapable simplement parce que je ne vois pas. Je vous demande de me guider, de me dire tout ce qui présente de l'intérêt et plus tard d'écrire mes notes à ma place. Vous n'avez pas en plus à jouer le gardien d'enfant. Est-ce clair?"
"Dites-moi ce que vous voyez"
p 124 "Traff était presque capable de le faire voir. Il avait la capacité, la grande sensibilité, d'un véritable artiste et traduisait le paysage autour d'eux comme aucun guide ne l'avait fait avant pour James. (...) Maintenant, il avait trouvé quelqu'un qui regardait les choses qu'il aurait regardées lui-même et était capable de les décrire."
p 150 "Quand j'ai su que j'allais être aveugle, j'ai décidé de ne jamais laisser ma maladie être un obstacle à une vie pleine et entière."
p 167 "Mais il y a encore certaines communautés où on ne plaint pas l'aveugle, mais où on le craint. Il y a une aura de soufre et de sorcellerie autour de celui qui est différent."
pp 170-171 "Vous voyez, ce que vous touchez maintenant est d'un rose profond comme... comme des cerises presque mûres. Et cette partie (il bougea les doigts de James vers le bord de la fleur) est comme un bord rose pâle autour de la fleur. Un peu comme une robe de danse. Et la tige est vert foncé - un peu grise."
pp 172-173 "Mais Traff vit que les choses devenaient plus dures pour James. Là où les pierres étaient entassées les unes sur les autres, il était dangereux de marcher, même pour quelqu'un qui y voyait, et le visage de l'aveugle était blanc de tension. Par endroits, il devait presque ramper, utilisant ses mains tout autant que ses pieds pour sentir qu'elles étaient les pierres solides et quelles étaient celles qui le feraient dévisser sous son poids."
p 192 "Quand on a été aveugle pendant longtemps, il y a une sorte de sens - un sixième sens si tu veux - des objets des alentours. Par exemple, quand je vous ai persuadés de me laisser m'asseoir tout au bout du Point, tu te souviens que je vous ai demandé de m'indiquer précisément les dangers et les distances. (Oui, Traff pensa qu'il ne risquait pas d'oublier jamais.) Mais en même temps, j'avais une idée très précise qu'il n'y avait rien devant moi et de la grande distance qu'il y avait sous moi avant d'arriver à la terre ferme si je tombais. Ne pas voir peut presque être un avantage dans un cas comme celui-là."

Le roman se finit sur le (vrai) récit que James Holman fit de sa randonnée au Cap de Bonne Espérance : pp 262-263 "Nous avons gravi à nouveau la falaise et avons progressé jusqu'au sommet d'un rocher au-dessus d'une grotte, 276 pieds à l'aplomb au-dessus d'elle, et c'est là qu'à grand-peine je persuadai mes amis de me laisser m'asseoir à l'extrême pointe et fus obligé de les convaincre que ma confiance était fondée sur l'expérience avant d'obtenir leur consentement. Je dois admettre que le siège était très dangereux, en particulier parce que celui qui l'occupe doit laisser pendre ses jambes dans le vide, mais pour moi c'était moins dangereux que pour ceux qui ont la chance de voir. Car, pour étrange que cela puisse paraître, il est non moins vrai que singulier que depuis que j'ai perdu la vue je me suis toujours senti plus en sécurité au-dessus d'un précipice que quand je pouvais regarder en bas le paysage vertigineux. Cela n'est pas dû à de la bravade ou à une insensibilité au danger, car je souhaite qu'on m'explique clairement cet état. Et mieux je comprends les choses, plus j'ai confiance en ma capacité de sang-froid. Cela me permet de porter toute mon attention sur le sens du toucher qui, ayant cessé d'être affecté par la nervosité communiquée par l'organe de la vue, est solide et sûr."

James Holman (1786-1857) et Jacques Arago (1790-1854)

Si ce portrait romancé de James Holman vous donne envie de partir à la découverte de ses propres récits, il semble que ceux-ci ne soient pas traduits en français. Mais vous pourrez peut-être débuter avec les Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde écrit par Jacques Arago, grand voyageur qui passa les quatorze dernières années de sa vie aveugle.
Contemporains, James Holman et Jacques Arago ne se sont probablement jamais croisés.
Si le premier est parti comme lieutenant dans la Marine Royale anglaise, le deuxième embarque comme dessinateur dans l'expédition menée par Louis Claude de Freycinet, à bord de l'Uranie pour un voyage scientifique dans le Pacifique.
James Holman a perdu la vue à l'âge de vingt-cinq ans, pour une raison inconnue. Quant à Jacques Arago, il perdit la vue en 1837 à cause du diabète.
Cette cécité ne les empêcha pas de continuer à voyager et de raconter leurs souvenirs.

Portrait de James Holman peint par George Chinnery

James Holman a publié A Voyage Round the World en quatre tomes qui ont rencontré un beau succès lors de leur parution. Cependant, il finit sa vie seul et dans l'anonymat. Il mourut à Londres en 1857, une semaine après avoir terminé la rédaction de sa biographie qui n'a finalement jamais été publiée et qui a été perdu. Si l'on se fie à plusieurs articles le présentant, il écrivait seul à l'aide d'un noctographe (le braille n'est pas encore une écriture "officielle"), sorte de guide - lignes perfectionné dont on peut voir une publicité ci-dessous, issue du site Word Histories :

publicité du noctographe - version 1842

Il était tombé dans l'oubli depuis longtemps quand Jason Roberts a publié en 2006 une biographie contenant de nombreuses illustrations intitulée A Sense of the World : How a Blind Man Became History's Greatest Traveler. Lire une critique de l'ouvrage dont le portrait ci-dessus de James Holman est tiré.

Portrait de Jacques Arago - gravure

Jacques Arago, devenu aveugle plus tardivement, à quarante-sept ans, a refait des voyages après l'apparition de sa cécité.
Il a publié, notamment, Souvenirs d'un aveugle - Voyage autour du monde, disponible sur le site de la BNF.
On peut lire ici son portrait.

Quelques voyageurs d'aujourd'hui

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus que le fait d'être aveugle ou malvoyant n'empêche aucunement de vivre une vie pleine et entière, voici quelques liens vers des sites, des blogs, tenus par des voyageurs aveugles.

Jean-Pierre Brouillaud, dont Aller voir ailleurs - dans les pas d'un voyageur aveugle est paru le 4 février 2016, relate ses aventures sur son blog l'illusion du Handicap.
Au hasard de la toile, il y a aussi Tony Giles, qui fait le compte des pays visités... ou Blind as a Backpack, "Aveugle comme un sac à dos" (sûrement en clin d'oeil à Blind as a Bat, "aveugle comme une chauve-souris"), blog récent d'un australien légalement aveugle...

Pour finir (ou presque), et parce que l'on peut avoir envie de voyager sans avoir une âme aussi aventurière, voici un lien vers une agence de voyages qui crée des circuits, séjours, où tous les sens sont sollicités et où voyageurs aveugles et voyants composent les groupes, pour une expérience de partage : Travel Eyes.
Pensée inévitable à la campagne publicitaire du printemps dernier de l'office du tourisme québécois, déjà évoquée dans ce précédent billet qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle toujours souriant (et musicien), dans une découverte ébouriffante du Québec en compagnie de Judith Baribeau (comédienne), un voyage jamais vu.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Dernier mot pour en revenir à Voyageur : lecture recommandée parce que l'histoire nous emmène dans des contrées que nous avons assez peu l'occasion d'arpenter, parce qu'elle donne l'occasion de (re)découvrir James Holman, au destin assez incroyable et parce qu'elle donne envie d'être curieux. Et si l'on se tournait vers l'Autre au lieu de se renfermer sur soi comme nous le faisons si souvent en ce moment?

samedi 5 novembre 2016

Le Vainqueur de la Nuit ou la vie de Louis Braille - J. Christiaens

Cette biographie romancée de Louis Braille a été publiée en 1965 dans la collection Spirale, Société Nouvelle des Éditions G.P.
L'auteure de cet ouvrage, J. Christiaens, a écrit d'autres livres en littérature jeunesse dont le personnage principal était également aveugle : Tu seras heureuse, Rita et sa suite Le bonheur de Rita. Le livre est enrichi d'illustrations en couleur ou noir et blanc de Gilles Valdès.

Couverture du livre Le Vainqueur de la Nuit

Il existe de multiples biographies de Louis Braille, y compris en littérature jeunesse. Celle-ci est assez vintage dans l'écriture et le style mais pas larmoyante, au contraire. Bien sûr, on peut sourire du titre Le vainqueur de la nuit et s'agacer de cette comparaison systématique de la cécité avec la nuit, en pensant au travail de Bertrand Vérine présenté en novembre 2015 dans le cadre du colloque Représentations et Discours du Handicap et intitulé justement la nuit, cliché métaphorique de la cécité.
Mais sous ses airs simples, cette biographie peut nous amener loin et nous faire faire de grands détours. Prêts pour l'aventure?

Quatrième de couverture

Fils d'un bourrelier de Coupvray (près de Meaux), Louis Braille devint accidentellement aveugle à l'âge de trois ans. Son intelligence et sa gentillesse attirèrent sur lui l'attention, et il obtint une bourse pour l'Institut des Jeunes Aveugles, à Paris. Il inventa bientôt l'alphabet qui porte son nom, et qui devait permettre à tous les aveugles de sortir de "leur nuit" pour devenir semblables aux voyants.
Écrite dans un style simple et vivant, cette biographie exemplaire et attachante est enrichie d'une excellente documentation.

Avant-propos

Vous qui voyez clair, chers jeunes amis, vous qui connaissez les joies de la lecture, vous rendez-vous compte de ce qu'était autrefois la vie des aveugles?
Ils étaient condamnés à vivre toujours dans la nuit.
Nuit des sens, aucune description ne leur permettant de se représenter la lumière dont ils étaient privés.
Nuit de l'intelligence : aucun ne pouvait lire et se cultiver.
Nuit du coeur qui leur refusait le contact humain que donne le regard. Ils ne pouvaient pénétrer la pensée des autres ni se faire connaître d'eux; et la pitié qu'ils inspiraient leur était plus pénible que la cécité même.
Un homme de génie est parvenu à dissiper ces ténèbres qui les accablait : Louis BRAILLE, par son invention de l'écriture en points saillants, a transformé leur existence.

Témoignage d'un aveugle

Après l'avant-propos rapporté ci-dessus, l'auteure présente un texte, poème ou chanson, écrit par Charles Humel (ou Michel Hubert Melone), auteur-compositeur aveugle (1903-1971) dont le titre est Monsieur Braille, merci!.
Quelques rapides recherches sur Charles Humel ont permis de découvrir qu'il était l'auteur du premier succès de Yves Montand, et qu'il avait joué un rôle important pendant la seconde guerre mondiale, en transmettant, de ville en ville, le texte de chansons de la Résistance (voir extrait en anglais ci-dessous). Sur ce sujet, voir le blog Music in the Holocaust et sa page consacrée aux troubadours de la résistance française

"At the same time, some songs written in England were broadcast on Radio-Londres in order to transmit them to France, as happened with one of the most famous songs of the French Resistance: 'Le Chant des Partisans' (The song of the party member). This system of circulation became known as le principe de la chaine (the chain principle) and involved some notable people, such as the blind pianist Charles Humel, who took it upon himself to distribute Resistance songs to every town he visited. He also wrote a document called Chaine de la Libération which explained in detail how to have success in transmitting Resistance songs and expressed hope that the creation of an immense chain would ‘liberate the world from torment’."

On s'éloigne du sujet originel de notre billet mais on pense évidemment à Jacques Lusseyran, grand résistant aveugle, qui a (enfin!) fait l'objet d'un colloque international à Paris en juin dernier, Entre cécité et lumière - Regards croisés.
Revenons donc maintenant à cet hommage:

''Monsieur Braille, merci!
Pour toute la lumière
Qu'un jour vous avez mise
Dans le coeur de vos frères.
Par vous ils sont heureux,
Leur longue nuit s'éclaire
Et vos doigts de lumière
Leur ont donné des yeux.

Quel trésor magnifique
Vous leur avez laissé!
Grâce aux six points magiques
Que vous avez tracés.
Pour tant d'ardeur secrète,
De dévouement aussi,
Les non-voyants vous crient :
Monsieur Braille, merci!

Les grands espoirs et les joies promises
Sont désormais venus à leur secours;
Dans leur coeur s'inscrit une devise :
VAINCRE LA NUIT pour triompher des jours.

Monsieur Braille, merci!
Pour le bel héritage
Que vous avez transmis
Aux hommes de courage.
Grâce à vous, ils ont pu sortir du grand silence
Et leur reconnaissance
Pour toujours vous est acquise.

Des hommes par milliers, en découvrant les livres,
Retrouvent les raisons et les forces de vivre,
Pour tant d'amour sublime et de génie aussi,
L'univers crie unanimement : Monsieur Braille, merci!''

Charles HUMEL - 1972

Contexte

Il s'agit donc d'une biographie de Louis Braille où l'auteure met l'accent sur la famille qui l'a beaucoup entouré après son accident, qui a continué à le faire participer aux activités familiales, lui donnant des responsabilités et lui montrant comment faire.
Elle met également l'accent sur l'intelligence et la vivacité d'esprit du petit Louis et sur sa capacité d'adaptation. C'est aussi ce que dit Romain Villet, auteur de Look, à propos de ce qui lui est arrivé à quatre ans, dans une émission où était invité aussi Jacques Semelin, auteur de Je veux croire au soleil, que l'on peut écouter ici.

Ce qui est remarquable ici, le roman date de 1965, rappelons-le, c'est la description du contexte historique et la mise en valeur des possibilités. Oui, cet accident est terrible mais il y a toujours moyen de s'en sortir...
Dans un contexte de littérature destinée aux enfants, futur d'une société, ce discours est primordial. Nous sommes ici dans le cadre d'une biographie d'un être exceptionnel certes, mais, même avec des personnages de fiction, il est important d'ouvrir les esprits pour lutter contre les préjugés et autres idées reçues. Et si être aveugle signifie que les yeux ne fonctionnent pas ou mal, cela ne signifie aucunement que l'on ne peut rien faire ou que le reste est défaillant.

L'accès à la lecture

Le livre est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'enfance de Louis Braille jusqu'à ce qu'il parte à Paris, à l'Institution Royale des Jeunes Aveugles. La deuxième partie se concentre sur ses premières années à l'institution. Et la troisième partie fait la part belle à la mise au point de l'alphabet en points saillants qui porte aujourd'hui son nom et qui est utilisé à l'échelle de la planète.
Cette "promenade" à travers la vie de Louis Braille est aussi l'occasion de croiser d'autres personnes qui furent primordiales dans l'instruction des enfants aveugles, et concernant notamment l'accès à la lecture et à l'écriture, comme Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, comme on a l'habitude de l'appeler. Ou encore Charles Barbier de la Serre, officier militaire qui avait créé un système d'écriture en points saillants, la sonographie, capable d'être lu dans le noir, afin que les soldats sur la ligne de front ne soient pas repérés par l'ennemi.

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales

C'est en partant de l'idée de Barbier de la Serre que Louis Braille mit au point son alphabet, ainsi qu'une notation musicale. La troisième partie de l'ouvrage explique son travail acharné pour parfaire son système et le temps qu'il a fallu pour que cet alphabet soit adopté. Le livre se clôt d'ailleurs sur un chapitre intitulé Le rayonnement du Braille, une bibliographie ayant aidé l'auteure à écrire cette biographie et des illustrations montrant un alphabet braille en noir et une photo d'un texte en braille.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12 photo texte en braille











Sans les yeux

L'auteure a semé sa biographie d'indices permettant au jeune lecteur de comprendre comment une personne aveugle utilise son toucher, son ouie, se repère dans l'espace, comment elle prend connaissance de son environnement.

p25 "(...) il tâtait le mur et il trouvait facilement l'horloge, le bahut, (...). Ce n'était plus des obstacles pour lui, mais des points de repère qui lui permettaient de se diriger."

p32 "Elles ne sont pas pareilles, déclare Louis en les caressant; les noires sont lisses, les rouges ne le sont pas...
Le petit semble voir avec ses doigts."
"Comme il voit avec ses doigts, il semble aussi voir avec ses oreilles.
Il reconnaît le pas de chacun :
- Tiens! le boeuf à Paul, il a encore perdu un fer; voilà le père Leroy qui passe avec son âne. C'est la mère Seguin qui rentre ses chèvres!"

p67 "Il entend le martèlement des sabots des chevaux, le bruit régulier des roues, le grincement des essieux, les craquements du toit (très chargé de bagages, paraît-il).
Il est assis près de la portière, dans le sens de la marche; en face de lui, le père lui explique le paysage (...)."

p146 "En pénétrant dans ce salon élégant, Louis ne se sent pas à l'aise. Une bouffée d'air chaud lui souffle au visage des odeurs inconnues : tabac étranger, parfums de fleurs et de femmes, vapeurs d'alcool et de thé."

Conclusion

Certes un peu datée dans son style, cette biographie est à recommander. Elle permet de retracer la vie de Louis Braille mais aussi d'y croiser les personnes qui jouèrent un rôle important dans l'éducation des personnes aveugles. A l'époque de Louis Braille, être aveugle signifiait, dans la plupart des cas, mendier pour survivre. On pourra aussi se plonger dans la lecture de Les Emmurés de Lucien Descaves, écrit en 1885, qui décrit la suite de Braille et la destinée de plusieurs personnages aveugles.

Elle décrit bien aussi le contexte historique, les conditions de vie de l'époque. Pour s'en faire quelques images, même si l'invention de Braille sert d'alibi à un téléfilm jouant sur deux périodes, on pourra (re)voir Une lumière dans la nuitMelchior Derouet, comédien aveugle, incarnait Louis Braille.

Une Lumière dans la Nuit - Marius Colucci et Melchior Derouet

lundi 31 octobre 2016

Escapade londonienne - To touch or not to touch

Vues Intérieures n'est pas parti à Londres dans l'idée d'écrire ce billet. Néanmoins, nous avons croisé et "testé" plusieurs choses qui nous paraissaient intéressantes à partager.

Un guide touristique indiquait à la rubrique "Handicapés" (le titre laisse dubitatif mais passons...) :
Les voyageurs handicapés trouveront en Londres une ville qui peut se montrer extrêmement prévenante à leur égard ou bien les ignorer complètement.
La suite de l'article montrait que sous le titre "Handicapés", on faisait référence aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant et qu'il s'agissait d'accessibilité physique... Preuve qu'il reste encore du travail d'information, de sensibilisation pour :

  • rappeler que le handicap n'est pas que physique
  • indiquer que l'accessibilité au contenu est aussi importante que l'accessibilité au contenant (sans minimiser l'importance de celle-ci bien entendu)

Mais revenons à nos moutons. Cette phrase tirée d'un guide de voyage se révèle juste, y compris pour un voyageur déficient visuel. Ici, nous parlerons essentiellement d'accessibilité culturelle mais nous pourrons aussi évoquer l'accessibilité physique à l'occasion...
A défaut d'être de qualité, nous espérons que les photos seront parlantes.

Le Cutty Sark

Vrai coup de coeur pour la visite de ce bateau, installé à Greenwich, qui fut construit pour ramener du thé de Chine le plus rapidement possible.
Maquettes, plan en relief, espace à explorer et à toucher, les cales, le pont, la coque du Cutty Sark sont à visiter.
Outre cela, le visiteur aveugle ou malvoyant a à sa disposition un livret en braille ou gros caractères contenant également des plans, des élévations, des coupes en relief.

Cutty Sark - maquette de la structure métallique du bateau

Cutty Sark - coupe de la coque et des cales remplies de boîtes de thé Cutty Sark - plan en relief d'un niveau

Cutty Sark - élévation en relief et braille

Audioguides et visites guidées

Parmi les lieux (très) touristiques, nombreux sont ceux à proposer des audioguides. Il y a des modèles plus accessibles que d'autres. Ceux possédant des touches (avec un point sur le 5) sont ainsi plus simples d'usage que les écrans tactiles même s'il faut l'aide d'un tiers pour savoir où et quel numéro composer. Il faut cependant indiquer que plusieurs lieux, comme la Cathédrale Saint Paul, ont proposé des audioguides avec une option pour visiteurs déficients visuels (en anglais uniquement et donc pas évident pour un touriste ne comprenant pas couramment la langue).

La visite guidée est une belle occasion de s'imprégner d'un lieu et de le rendre plus vivant. Quand la seule possibilité de visite est dans la langue de Shakespeare, comme au Globe, le théâtre reconstruit tel qu'à l'époque élisabéthaine, et que l'on ne maîtrise pas la langue, une maquette pourrait permettre cette appropriation que l'oeil du visiteur aveugle ou malvoyant ne peut embrasser. Au Globe, la visite guidée est à compléter de la visite du musée, avec un audioguide, qui permet d'en savoir plus sur le Londres du temps de Shakespeare, sur le théâtre élisabéthain, et sur Shakespeare lui-même. Au fil de l'exposition, et en particulier quand on aborde les costumes, le visiteur peut voir et toucher de nombreux objets, tissus... et un panneau en braille, toujours en braille abrégé anglais.
Aparté : en juin 2016 a été inauguré le premier et seul théâtre élisabéthain sur le sol français. Vous trouverez en annexe le dossier de presse où l'on parle relations franco - britanniques, Shakespeare, théâtre et architecture.

Extérieur du Shakespeare's Globe

Shakespeare's Globe - vue intérieure

Les audioguides sont un bel outil pour appréhender un lieu, son contexte, son histoire. Reste à penser, dès leur conception, à en faire un outil accessible à tous.

Maquettes et dessins tactiles

Outre les maquettes tactiles découvertes, par exemple, lors de la visite du Cutty Sark, les promenades aux abords de l'abbaye de Westminster ou le long de la Tamise offrent également des éléments intéressants à se mettre sous les doigts.
Pour le grand panneau installé au pied de Westminster, beaucoup de dessins de façades d'immeubles très détaillés, difficiles à lire aux doigts, un plan du quartier, sa position par rapport à la Tamise, ainsi que des textes en braille (anglais abrégé).

Abords de Westminster - panneau en relief, braille et dessins tactiles

Abords de Westminster - plan du quartier en relief

A proximité de l'hôtel de ville, sur les bords de la Tamise aménagés en promenade piétonne, on découvre une maquette volumétrique réalisée en métal selon le principe d'une table d'orientation qui permet de se faire une idée du quartier et de situer la Tour de Londres, le Tower Bridge et le bâtiment emblématique de l'hôtel de ville.

Maquette tactile volumétrique des abords de l'hôtel de ville

Artefacts, braille, écriture en relief

La Tour de Londres propose aussi des audioguides mais on trouve de nombreux artefacts qui permettent de savoir comment était composé le lit d'un roi, ou encore la structure d'une côte de maille ou un casque d'armure.
Ce qui est intéressant dans ces artefacts, c'est qu'ils sont accessibles à tous, manipulables par tous, et dont les enfants sont très friands.
Ils sont parfois accompagnés de textes explicatifs en braille, toujours en braille abrégé. Il y a parfois de l'écriture en relief.

Tour de Londres - côte de maille, silhouette

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille

Bilan

Ville étendue, offrant des visages différents selon les quartiers, riche en histoire et en culture, Londres est fort bien pourvue en transports en commun. Les plus récents, tel le DLR qui dessert le quartier des Docklands dans l'est, sont accessibles physiquement. Il faut valider sa carte de transport en entrant et en sortant et, pour cela, localiser les bornes. Les transports que nous avons utilisés, soit le DLR, le métro et le bus, sont vocalisés, indiquant le nom ou numéro de la ligne, son terminus ainsi que le prochain arrêt. Et précisant également certains lieux à proximité de l'arrêt (Buckingham Palace ou le RNIB, l'Institut National Royal pour les personnes Aveugles).
A noter que dans certaines stations du métro, l'espace entre le train et le quai peut être très important, nécessitant une grande enjambée pour sortir. Mais cela est toujours indiqué vocalement. Et, la plupart du temps, les gens se lèvent pour laisser leur place à un passager aveugle, âgé...
Certains trottoirs sont très fréquentés, rendant la déambulation piétonne difficile. Mais il y a aussi des passages piétons sonores qui se déclenchent automatiquement (et non au moyen d'une télécommande comme dans certaines villes françaises) et sont une réelle aide quand on connaît mal les habitudes locales.

Dans la plupart des lieux touristiques ou culturels visités payants (de nombreux musées sont gratuits), la personne handicapée bénéficie d'un tarif réduit et son accompagnateur d'une entrée gratuite. Lors de notre billet consacré au Festival de Glastonbury, nous avons vu que de nombreux lieux de musique "live" offraient également cette possibilité sur justificatif.

La langue a pu être une barrière ou un frein à la compréhension. Les textes en braille abrégé anglais (différent du braille abrégé français) ou les visites guidées proposées seulement en anglais comme au Shakespeare's Globe Theatre ne facilitent certes pas cela. Mais lorsque des dispositifs accessibles existent, ils sont vraiment utiles et aident vraiment la personne aveugle à se faire sa propre idée. La maquette de la structure métallique du Cutty Sark, ainsi que la coupe du bateau chargé de caisses de thé permettent une vraie compréhension du volume global et de l'usage du navire.
La maquette volumétrique d'un quartier, tel l'ensemble d'immeubles autour de l'hôtel de ville, ainsi que, schématisés, la Tour de Londres et le Tower Bridge, est un précieux outil pour avoir des informations sur la forme des bâtiments, leur situation par rapport à la Tamise ou la relation des uns aux autres.

Rien de mieux qu'un voyage en compagnie pour partager ses impressions, c'est aussi pour cela que l'accessibilité culturelle est importante : pouvoir se faire une idée par soi-même et pas simplement par le regard ou la bouche des autres...

dimanche 16 octobre 2016

Robert - Niklas Radstrom

Roman jeunesse, accessible dès huit ans, publié chez Casterman Poche en 2010, avec une édition originale datant de 1994.
Ce roman a été écrit par Niklas Rådström, auteur suédois, touchant à de nombreux domaines (voir notamment la courte biographie le présentant sur le site de la Maison Antoine Vitez).
La version sur laquelle nous avons travaillé est traduite du suédois par Cecilia Monteux et Danielle Suffet. Les illustrations, en noir et blanc sauf celle de la couverture, en couleur, sont de Bruno Heitz.
L'histoire est divisée en quinze chapitres.

Couverture de Robert

Plus qu'un roman, je préférerais parler de fable.
Fable parce le début et la fin de l'histoire sont improbables et semblent très éloignés de mes critères habituels de sélection qui s'attachent à présenter, notamment, des personnages aveugles crédibles.
Robert, hormis ce début et cette fin "incroyables", raconte l'histoire d'un petit garçon prénommé... Robert, subitement privé de la vue. Et dès cet instant, le contenu de cette histoire est fascinant.
Fascinant, quasi sociologique même sur la perception de la personne handicapée, en particulier de la personne aveugle, dans nos sociétés occidentales. Celle de Robert est suédoise, du milieu des années 1990, mais même en 2016, tout habitant de n'importe quelle société occidentale peut s'y reconnaître.
Mais, que nous raconte donc Robert?

Quatrième de couverture

''Robert se leva et s'arrêta un moment au milieu de la pièce.
Il regarda autour de lui. Il ne comprenait pas pourquoi il faisait si noir.
Il s'est passé quelque chose, pensa-t-il.''

Inexpliquablement privé de la vue, Robert, un jeune garçon de sept ans, découvre une autre vision du monde. Et, surtout, il rencontre l'homme invisible...

Un roman intense et lumineux comme la vie

Robert

Robert vit à Stockholm, ou dans sa proche banlieue, avec son père, Harry qui veut tout le temps faire des blagues, sa mère, Karine, et sa grande soeur, Mikaela, qui l'appelle souvent "Robban" (mes notions de suédois sont beaucoup trop floues pour savoir si cela a une signification particulière ou s'il s'agit juste d'un surnom). Ils habitent tous les quatre une maison aménagée sur deux niveaux.
Robert a sept ans, est à l'école en CP, mange des corn-flakes au petit-déjeuner et aime les hamburgers.

Il fait complètement noir dans le monde entier

Rien de très original, sauf qu'en se réveillant en pleine nuit, il constate qu'il règne une obscurité totale, dans la chambre comme à l'extérieur (en Scandinavie, les maisons n'ont pas de contrevents). Et que cela continue le lendemain matin.
Ses parents, et sa soeur, mettront très longtemps à comprendre ce qu'il arrive vraiment à Robert. Et là, c'est la panique...

p20 "Mais les corn-flakes sont invisibles, répéta Robert. Si vous allumez la lumière, peut-être qu'on pourra les voir."
A ce moment-là, il sentit maman se pencher vers lui et bouger sa main devant ses yeux.
Enfin, il y a quelqu'un qui comprend qu'il fait complètement noir dans le monde entier, pensa-t-il.
Mais à peine eut-il le temps d'y penser que maman poussa un hurlement.

Cécité et idées reçues

En arrivant à l'hôpital, le papa sortit de la voiture en réclamant un fauteuil roulant. Ce à quoi Robert répondit :
p27 "Papa, dit Robert. Ce n'est parce qu'on va me mettre dans une chaise roulante que quelqu'un va allumer la lumière."

Aparté : une personne aveugle peut marcher et elle est également capable d'utiliser les escaliers. Ne pas lui proposer systématiquement l'ascenseur, pas toujours accessible d'ailleurs...

p77 "Des lunettes de soleil! dit soudain l'homme invisible. Les aveugles portent toujours des lunettes de soleil quand ils se promènent."

Aparté : les personnes aveugles peuvent effectivement porter des lunettes de soleil pour se protéger (hypersensibilité à la lumière ou tout simplement "armure" contre branches, feuilles ou tout autre obstacle pouvant venir frôler ou frapper à hauteur des yeux, quelquefois aussi pour cacher leurs yeux au regard d'autrui parfois inquisiteur), mais ce n'est ni une obligation, ni systématique.

p134 "Mais mon petit, dit-il, tu t'es perdu et puis tu n'y vois rien. Pauvre petit."

Aparté : pourquoi faut - il toujours que les autres s'imaginent que la situation d'une personne, parce qu'elle est aveugle, est pire que la sienne? Il y a quelques années, un ami aveugle attendait son épouse à un coin de rue, lieu du rendez-vous. Le temps que celle-ci arrive, l'histoire de quelques minutes, une personne lui avait glissé une pièce dans la main. Situation fort embarrassante et renvoyant à la triste (et surtout fausse) idée qu'une personne aveugle ne peut vivre que de mendicité...

Infantilisation de la personne aveugle

p35 "Maman essayait de faire manger Robert comme un bébé. Mais Robert trouvait ça nul. On peut quand même manger des hamburgers tout seul, même s'il fait complètement noir dans le monde entier."

p42 "Tout le monde croyait que Robert ne pouvait plus se débrouiller seul pour quoi que ce soit."

p80 "Ils (ses parents) lui firent promettre de ne plus jamais sortir de la maison. (...) Oui, jamais tout seul, dit papa."

Super (?) pouvoirs ou, plus simplement, utiliser ses autres sens

p43 "Robert avait remarqué quelque chose cependant. Quand il faisait complètement noir dans le monde entier, on entendait bien mieux. Parfois Robert avait l'impression de n'être plus qu'une grande oreille."
"Parfois, même, ses oreilles pouvaient voir une pièce, ou la personne qui traversait la pièce."

p75 "Les couleurs ont des odeurs différentes."
p76 "Ça sent la peinture bleue. Comme un ciel artificiel ou comme une piscine sur la lune."

p83 "Robert la (sa canne) prit et tapota le sol en ciment avec la pointe. En attendant l'écho, il avait l'impression de voir tout le garage devant lui."

p98 "Il faisait beau, et le soleil brillait. Robert sentait à la fois sur son visage la chaleur du printemps et la fraîcheur du vent."

La canne blanche

Alors que la journée internationale de la canne blanche est le 15 octobre, voyons comment celle-ci est entrée dans l'imaginaire de tout un chacun...
p71 "- (...) D'habitude, comment font ceux qui ne peuvent pas voir quand ils sortent?
- Les aveugles ont bien une canne, dit Robert. Une canne blanche."

Nous passerons sur les détails cocasses de la "fabrication" de cette canne blanche mais regardons comment Robert l'utilise :
p83 "Il fallait marcher à tâtons avant de trouver la barrière pour sortir sur la route. Mais ensuite c'était plus facile. Robert pouvait sentir avec sa canne là où finissait le bitume et là où commençait le fossé avec des touffes d'herbe et du gravier."
p100 "Il marcha jusqu'à ce que sa canne rencontre un obstacle. Il le toucha pour comprendre ce que cela pouvait être. C'était un tas de gros bâtons assemblés, comme des échelles. Une cage à écureuils, reconnut Robert. Il posa sa canne et se mit à grimper.

L'école

En 1994, même en Suède, l'inclusion scolaire ne semble pas être une règle générale.
p69 "On va trouver une école pour les enfants qui ne peuvent pas voir, dit papa."

S'ennuyant à la maison, Robert décide de retourner dans sa classe.
p87 "- (...)Mais mon petit Robert, tu ne peux quand même pas venir ici... Comment tu vas arriver à...
- "L'école ce n'est pas pour tout le monde? s'étonna Robert."

Rassurons-nous, la maîtresse finira par trouver une activité accessible à tous...

L'homme invisible

Alors que Robert est dans un grand désarroi, les adultes autour de lui lui ayant fait comprendre que ne pas voir est une catastrophe, l'homme invisible vient lui rendre visite.
C'est avec cet homme invisible qu'il retrouvera l'envie de faire des choses car "on ne peut pas rester comme ça, à ne rien faire" (chapitre 7).
L'homme invisible lui rappelle d'ailleurs que voir ou ne pas voir ne change rien pour certaines choses:
p55 "- Tu ne vois pas le temps qui passe?
- Mais je ne vois plus rien, dit Robert, furieux.
- Qu'est-ce que ça peut faire? dit l'homme invisible. Avant, tu pouvais peut-être voir le temps passer? Tu pouvais?"

p92 "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas voir qu'on est invisible", phrase laissée par l'homme invisible sur le tableau de la classe de Robert et qui fait particulièrement écho à un article paru sur le site de la Perkins School for the Blind au sujet de la campagne Blind New World que nous avons déjà évoquée dans ce billet et qui nous a permis de découvrir le comédien Jay Worthington. Cet article, en anglais, s'intitule We're blind, not invisible (nous sommes aveugles, pas invisibles) et fait directement référence au regard que porte la société sur les personnes aveugles par le biais de plusieurs témoignages (dont celui de Jay Worthington).

p145 "Tu peux tout faire tout seul. Tout ce que tu veux." (dit l'homme invisible à Robert)

p154 "Personne ne voit un homme invisible. Personne, sauf quelques enfants qui ne peuvent pas voir."

Lovisa

Robert fait la connaissance de Lovisa, petite fille de son âge, née aveugle, qui n'a pas la langue dans sa poche.

p103 "- Tu n'as jamais rien vu de tes yeux? demanda Robert.
- J'ai vu plein de choses, dit Lovisa. Mais pas avec mes yeux."

p107 "Robert et Lovisa parlèrent un long moment là - haut dans la cage à écureuils. Lovisa racontait un tas d'histoires sur 《comment c'est quand on ne peut pas voir》.

En discutant tous les deux, Robert découvre qu'il est possible de faire du vélo, grâce au tandem.
Mais nous n'évitons cependant pas quelques clichés ou situations maintes fois lues :
p113, ils se touchent le visage pour savoir à quoi ils ressemblent.
p115, la question des couleurs est abordée. Vert comme l'herbe, rouge comme des pétales de fleur...

Conclusion

Robert est un roman décalé, plein de fantaisie, et qui pourtant en dit tant!
Niklas Rådström nous (lecteurs) met en face de nos responsabilités en tant que citoyens, en tant que membres d'une société qui ne sait pas comment traiter la différence, l'altérité. Pourtant, ce petit garçon, à part ne plus voir, reste Robert, qui aime toujours les hamburgers. Alors, pourquoi, tout d'un coup, sa mère le considère à nouveau comme un bébé, pourquoi elle ne veut plus que ses copains viennent le chercher pour jouer, pourquoi son père ne veut plus qu'il sorte seul, pourquoi sa soeur est soudain très gentille avec lui?

Cet homme invisible, que Lovisa, la petite fille aveugle que rencontre Robert, a également rencontré, permet à Robert de continuer, contre tous, à être ce petit garçon de sept ans qui explore le monde.

Robert, c'est une illustration de ce que peut être la littérature jeunesse : faire découvrir d'autres univers aux enfants, et donner aux adultes l'occasion de regarder autrement des choses qui leur semblent pourtant établies.
Lecture chaudement recommandée en ne perdant pas de vue le côté fable de ce roman...

Pour les enseignants que ça intéresse, Casterman propose des fiches pédagogiques pour travailler sur ''Robert''.

jeudi 6 octobre 2016

Mimi et Lisa - courts métrages d'animation

Quarante-cinq minutes de bonheur, d'intelligence et de fantaisie. Par les temps qui courent, c'est une proposition à ne pas refuser!
Quarante-cinq minutes, c'est la durée du film d'animation Mimi et Lisa réalisé par Katarina Kerekesova, venant de Slovaquie, accessible dès quatre ans (mais vrai moment de plaisir pour les adultes aussi), et sorti sur les écrans français le 6 avril 2016. Plutôt qu'un film d'animation, il s'agit en fait de six petites histoires regroupées mais qui forment un tout cohérent. Voici les titres des aventures du tandem Mimi/Lisa :

N'aie pas peur du noir
Mimi a construit un superbe château de cubes dans sa chambre. En découvrant sa création, Lisa l'entraîne à l'intérieur. Mais les lieux sont hantés par la poupée de Lisa, un malicieux fou du roi.
Le jeu de cartes
Alors qu'elles jouent aux cartes en cherchant des paires d'animaux, Mimi et Lisa sont interrompues par deux voisines couturières. Il n'en fallait pas plus pour qu'elles se retrouvent dans un monde de tissus dans lequel tous les animaux sont en double, à l'exception d'un crocodile esseulé.
Adieu, grisaille!
Aspirée dans un monde coloré, la gardienne de l'immeuble se retrouve piégée par le gris qu'elle aime tant. Mimi et Lisa partent la sauver en lui montrant la beauté des autres couleurs.
Où est passée l'ombre?
Mimi et Lisa ont besoin de l'ombre d'un arbre pour jouer tranquillement dans la cour de l'immeuble. En cherchant des graines sur le balcon du voisin, elles tombent dans un pot de fleurs et atterrissent au sein d'une jungle sauvage.
Monsieur Vitamine
Une artiste lyrique vient de perdre sa voix à cause d'un virus amoureux de rock and roll. Avec l'aide de Monsieur Vitamine, Mimi et Lisa partent déloger le microbe qui tambourine dans la gorge de la chanteuse.
Le poisson invisible
Dans un grand aquarium, un poisson magique doit se rendre invisible pour échapper aux moqueries des autres espèces aquatiques. Mimi et Lisa décident de le retrouver pour l'aider à assumer sa différence.

Affiche du film d'animation Mimi et Lisa

Résumé du film

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine de palier délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Ensemble, elles découvrent les univers de leurs voisins dans lesquels le moindre objet peut devenir le théâtre d’une aventure fantastique, avec l’imagination pour seule frontière.

Tout peut arriver les yeux fermés!

Plus qu'une promesse, avec Mimi et Lisa, c'est une certitude!

Lorsque Lisa et sa maman emménagent dans l'immeuble où vivent Mimi et son papa, les deux fillettes ne tardent pas à faire connaissance.
Et si Lisa est triste pour Mimi qui ne peut pas voir les couleurs, celle-ci la rassure vite en lui disant qu'elle découvre le monde avec ses mains et ses oreilles.
L'affiche du film nous la montre d'ailleurs avec une oreille grande ouverte sur le monde, pour identifier le bruit d'un oiseau, d'un tramway ou d'un camion.

Au fil de leurs aventures, elles visiteront leurs voisins et partiront dans des contrées extraordinaires.
Le dessin est très coloré, très gai, les dialogues sont vivants, intelligents et l'imagination débordante. Partir en Afrique grâce à une machine à coudre, dans une forêt remplie de plantes carnivores pour trouver un arbre, voilà quelques péripéties qui attendent Mimi et Lisa.

Mimi et Lisa avec les éléphants Mimi et Lisa dans la forêt






A tour de rôle, elles trouvent des solutions pour avancer, résoudre les problèmes.
Mimi ne peut pas jouer aux cartes avec Lisa. Celle-ci trouve un moyen pour qu'elles puissent y jouer ensemble!
Se déplacer dans le noir? Pas de problème pour Mimi! C'est elle qui guidera Lisa!

Mimi, cheveux noirs et yeux clos, robe grise et haut noir, Lisa, cheveux blonds et grands yeux bleus, robe blanche à pois multicolores, sont devenues inséparables et apprennent l'une de l'autre.
A la fin de chaque histoire, on les voit raconter leur point de vue personnel à leur parent. Intéressante façon d'aborder la différence et de montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon d'aborder les choses ou de les ressentir.

Quand la différence est richesse, quand l'expérience se partage, tout le monde y gagne!

Dans l'épisode Adieu, grisaille!, il est question de couleurs. On retrouve, là encore, les interrogations sur la perception des couleurs par les personnes aveugles, sujet qui avait été abordé ici à travers le billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité ou celui sur le livre De quelle couleur est le vent?. Mais il est aussi question du toucher, notamment en explorant les différentes sortes de tissus, dans le jeu de cartes. Mais il est aussi question du noir et de la peur du noir, de différence et d'acceptation de la différence...

Sur le site Cinéma public Films, il est possible de se procurer affiche, images ou encore dossier pédagogique.
Le film est a priori disponible en DVD, en audiodescription (version chaudement recommandée) et sous-titrage. Toutes les bonnes raisons pour en faire un moment inclusif, en famille ou à l'école...
Et passer simplement quarante-cinq minutes de bonheur devant un enchantement cinématographique!

samedi 17 septembre 2016

Le Braille Art

Par le biais de l'APH, American Printing House for the Blind, organisme américain basé à Louisville dans le Kentucky et existant depuis 1858, Twitter m'a amené un long et fort intéressant article sur le braille (en anglais).
Cet article parle du braille en tant qu ' écriture permettant aux personnes aveugles de lire et d'écrire, mais aussi, et c'est ce qui concernera ce billet, en tant qu'art ou objet d'art.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Cependant, il pose aussi la question de l'avenir de cet alphabet. A l'heure des révolutions digitales, du tout ou presque vocalisé, où en est l'apprentissage du braille pour les enfants déficients visuels d'aujourd'hui? A plusieurs reprises, nous avons dit ici combien l'enseignement du braille demeurait essentiel pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants aveugles des illettrés. Certes, la synthèse vocale rend bien des services et permet souvent de gagner du temps mais écouter un texte ne donne ni l'orthographe ni sa ponctuation.
Pour information, vous pouvez écouter (en anglais américain) ce podcast de dix-neuf minutes intitulé Blind Kids, Touchscreen Phones, and the End of Braille?, "Enfants aveugles, téléphones à écran tactile et la fin du braille?" ou voir l'émission A vous de voir sur France 5 le braille, avenir ou souvenir?.

Après cette parenthèse nécessaire, recentrons-nous sur le sujet qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui : le Braille en tant qu'Art...
Le titre de l'article, signé Nadja Sayej et originellement publié dans le magazine Print est Building Braille: The History & Future of Designing Text for the Blind ou, littéralement, "construire le braille : histoire et futur du texte conçu pour les aveugles". A cela, s'ajoute un sous-titre: Explore the fascinating history of braille, as well as a new future for the design of this vital tool, soit "explorez l'histoire fascinante du braille ainsi que le futur pour la conception de cet outil vital".

Pour que le braille reste lisible, la taille de la cellule, composée de six points, ne doit pas varier de sa taille originelle. Louis Braille, aveugle lui-même, a conçue cette cellule pour qu'elle tombe juste sous la pulpe du doigt, partie la plus sensible et la plus discriminante. Cependant, aux États-Unis, seuls dix pour cent des personnes aveugles connaissent et pratiquent le braille. Quatre-vingts deux pour cent des personnes déficientes visuelles auraient, selon l'OMS, cinquante ans et plus. L'apprentissage du braille à l'âge adulte est long et difficile et beaucoup y renonce.
Dans cet article, l'auteure présente le travail de Simone Fahrenhorst, designer allemande, qui a travaillé sur une nouvelle typographie liant braille et "noir" qui pourrait aider des personnes âgées en train de perdre la vue à apprendre le braille, Learning Braille Type (photo ci-dessous).

Typologie pour apprendre de braille (Learning Braille Type) de Simone Fahrenhorst

L'auteure parle aussi du travail du designer anglais Greg Bland qui lui, a créé le ''Kobigraph'' un pont typographique entre le braille et l'alphabet inspiré d'une calligraphie s'inspirant, elle, de symboles coréens. Selon lui, cette typographie utilise la même structure qu'une cellule braille mais les points sont reliés entre eux par un scénario calligraphique afin que les gens comprennent le braille (photo ci-dessous).

Kobigraph, cellule braille avec points reliés, inventé par Greg Bland

Il est aussi question du colloque Blind Creations qui s'est tenu fin juin 2015 à Londres et auquel j'ai eu la chance d'assister (voir mon compte-rendu) qui célébrait la créativité autour de la cécité.

Voici une traduction partielle concernant le colloque :

Les travaux de sept artistes aveugles étaient exposés, dans le but de casser le stéréotype de l' "aveugle sans défense" (helpless blind). Hannah Thompson, qui a co-organisé le colloque avec Vanessa Warne, dit qu'il ne s'agissait pas simplement de montrer du braille aux gens mais de jouer avec les possibilités célébrant la cécité comme une force créative.
En réunissant des universitaires, des designers et des artistes, Thompson et Warne ont réuni l'art tactile, des photographies prises par des aveugles, du théâtre audiodécrit, des sculptures d'art public et de la poésie en relief. "C'est une façon différente d'expérimenter l'art et le design" dit Thompson.
Et il ne s'agit pas seulement de cela mais de casser les règles du monde de l'art aussi. "Ne pas toucher l'art" a un nouveau sens. "Chacun était autorisé à tout toucher" rit Thompson, qui se spécialise en Littérature française au Royal Holloway.
L'un des points marquants de ce colloque était la sculpture publique créée en béton par l'artiste anglais aveugle David Johnson intitulée Too Big to Feel. Johnson a créé dix-huit grands dômes pesant chacun soixante-six livres (environ trente kilos). Ils ont été installés sur une pente herbeuse en face du lieu de la conférence, et écrivent " Seeing Red" ("voir rouge") en braille abrégé. L'artiste, qui est devenu aveugle au cours de sa trentaine, a réalisé les pièces en coulant du béton dans des sacs plastiques placés dans une cavité creusée sur une table. "Il voulait montrer à quel point les métaphores visuelles ont envahi notre langage", dit Thompson. ""Seeing Red" ne parle pas de voir mais de comprendre ou de croire, les artistes aveugles se connectant au monde par le toucher."

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

La pièce pose un paradoxe : si vous êtes aveugle, vous ne pouvez pas lire le travail comme du braille à moins de découvrir les dômes en rampant sur la pelouse - et même comme cela, c'est simplement trop grand, dit Thompson. Si vous voyez, vous ne pouvez pas le lire non plus parce que vous ne connaissez pas le braille. Ce point central est cependant essentiel. "Le braille est créatif - c'est une façon inventive d'exprimer des choses", dit-elle. "Une forme d'expression artistique".

Cette utilisation du braille, hors normes et hors cadre, mais en tant qu'alphabet transcrit dans telle ou telle langue, permet des clins d'oeil et des pieds de nez. C'est aussi là-dessus que joue The Blind, artiste nantais qui oeuvre au sein du Collectif 100 Pression, qui a décidé, un jour, de rendre les graffs accessibles aux personnes aveugles.
On peut l'entendre expliquer sa démarche, son travail...

The Blind, graffeur en Braille

A travers cet article vraiment riche et foisonnant sur le braille, il est fascinant de voir comment une invention de presque deux siècles a finalement su s'adapter à la technologie, su évoluer aussi (le signe "@", arobase, existe aussi en braille!), comment elle a aussi dépassé son cadre originel pour inspirer artistes et designers.
Il serait terrible pour les futures générations d'oublier cette formidable invention qui a permis aux personnes aveugles du monde entier l'accès à l'instruction leur donnant la possibilité de lire et d'écrire.

jeudi 15 septembre 2016

Talenteo Blog Awards - premier concours rassemblant des blogs dédiés au handicap

Vues Intérieures, qui vient de fêter ses deux ans, s'est inscrit au premier concours rassemblant des blogs dédiés au handicap. Ce concours est basé sur les votes du public.

Talenteo Awards

Du 17 au 30 septembre 2016, vous avez donc la possibilité de voter pour le blog Vues Intérieures qui s'est lancé dans l'aventure de ces premiers Talenteo Awards.
N'hésitez donc pas à y faire un saut et découvrir les autres blogs...
Merci de votre soutien...

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

mardi 30 août 2016

Festival et Accessibilite - public aveugle et malvoyant

Après avoir exploré la démarche accessibilité du Festival des Eurockéennes, profitons des derniers jours de l'été pour revenir sur l'émission In Touch de la BBC Radio 4 du 28 juin 2016 (disponible en audio en annexe) pour voir de plus près comment cela se passe à Glastonbury, l'un des plus grands festivals anglais, en particulier pour les festivaliers aveugles et malvoyants.
Lors de cette balade boueuse (l'accessoire indispensable étant les bottes en caoutchouc), nous croiserons Paul Hawkins de Attitude is Everything , association anglaise évoquée dans le précédent billet qui oeuvre pour l'accessibilité pour tous des lieux de musique live (salles et festivals), et... Casey Harris, claviériste légalement aveugle du groupe américain X Ambassadors.

Affiche du Festival de Glastonbury 2016

Mais avant de partir sur les terres boueuses du Somerset, revenons un peu sur la situation en France.
Quand on pense accessibilité, on imagine souvent l'accessibilité physique et la personne en fauteuil roulant. Pour une personne aveugle ou malvoyante, se déplacer dans un lieu inconnu, souvent vaste, sans repères, est l'une des difficultés principales. Si certains festivals proposent des éléments spécifiques pour le public déficient visuel, comme des programmes en braille ou en gros caractères, disposent d'un site internet accessible aux lecteurs d'écran, l'offre s'arrête souvent là. Difficile de mobiliser du personnel pour accompagner la personne aveugle ou malvoyante pendant la durée du festival.
En Angleterre, et notamment grâce au travail de l'association Attitude is Everything, 85% des festivals proposent des tickets gratuits pour la personne accompagnant (PA, Personal Assistant) la personne handicapée. Voir ici les modalités pour Glastonbury, par exemple.
Un article paru dans ''The Independent'' raconte la première expérience de festival par une personne ayant une rétinite pigmentaire.

Revenons maintenant à l'émission In Touch et au témoignage de deux personnes déficientes visuelles, l'une aveugle, Dave Kent, et l'autre malvoyante, Hazel Dudley.
Cette émission, d'une vingtaine de minutes, est très intéressante parce qu'elle fait vivre "de l'intérieur" ce que ressentent ces festivaliers et nous les suivons depuis la recherche d'informations jusqu'à leur départ du festival.
Dave Kent n'a trouvé aucune information concernant les festivaliers déficients visuels sur le site internet du festival. Pourtant Glastonbury se veut un festival accueillant pour tous et accessible à tous. Selon Paul Hawkins, de l'association Attitude is Everything, seuls 50% des sites internet communiquent sur leurs dispositifs d'accessibilité.
Tous deux se déplacent habituellement avec des chiens-guide. Au festival, ils sont venus seuls : le sol, boueux, peut cacher des morceaux de verre et blesser les pattes du chien, et, comment donner des ordres au chien si on ne sait pas où l'on est et où l'on va.
S'orienter est effectivement la principale difficulté rencontrée par les personnes déficientes visuelles. Hazel Dudley, malvoyante, dit que la lecture du plan est difficile. Il est trop petit, contient trop d'informations. Un plan lisible par une personne malvoyante devrait être plus simple et ne contenir que les informations essentielles. De même, pour elle, la signalétique mise en place était inutilisable.
L'un des dispositifs que l'on retrouve maintenant assez fréquemment sur les festivals, c'est une plateforme surélevée pour que les personnes en fauteuil roulant, mais aussi les autres personnes handicapées, puissent avoir une vue directe sur la scène, sans être bousculées. En général, ces plateformes sont réservées aux festivaliers handicapés et leurs accompagnants. Les personnes déficientes visuelles ont donc accès à cet aménagement.
A Glastonbury, il y a plusieurs scènes et plusieurs plateformes surélevées et Hazel Dudley explique qu'elle a eu peur en voulant accéder à ces plateformes parce que les gens, présents sur le cheminement ne bougeaient pas, voire la bousculaient. Elle explique cependant que cette crainte était plus liée à la foule qu'à sa déficience visuelle.

L'hébergement sur site se fait sous tente. Impossible pour une personne déficience visuelle de se débrouiller seule pour repérer son emplacement, monter sa tente, se déplacer...

Par ailleurs, Dave Kent souligne le fait qu'il a eu à faire à des gens plutôt volontaires et agréables, sauf à la toute fin de son séjour, au moment de prendre la navette pour quitter le festival, et que ce seul événement gâche l'ensemble.

Mais évidemment, la raison principale de venir au festival de Glastonbury est quand même pour assister à des concerts et écouter de la musique. Et d'y croiser Casey Harris et lui demander comment cela se passe de l'autre côté de la scène lorsque l'on est déficient visuel...
Légalement aveugle, ayant une vision centrale (donc un champ visuel réduit), le claviériste des X Ambassadors, se déplace avec une canne blanche. Interviewé par Dave Kent (9:43 min à 12:45 min), celui-ci lui demande ce qu'il ressent en jouant devant des foules immenses.
Casey Harris répond qu'il aime jouer devant des foules immenses mais qu'il ne perçoit quasiment pas le public, contrairement à une petite salle où il ressent comme une vague qui vient le frapper à la fin de chaque morceau, et qu'il peut presque sentir la sueur du public proche.
A Glastonbury, en tant qu'artiste, il explique qu'il a eu des personnes patientes qui lui ont montré les lieux, l'ont aidé à se repérer.
Pour monter sur scène, c'est son frère (Sam Harris, chanteur et leader du groupe) qui le guide par l'épaule et dès qu'il sent les claviers, il plie sa canne et se dépêche d'être opérationnel. Ils font cela depuis longtemps et ça marche très bien. (Photo Billboard ci-dessous).

Sam Harris guidant Casey Harris par l'épaule sur scène

Le groupe a d'ailleurs profité de son passage à Glastonbury pour adhérer à #MusicWithoutBarriers d'Attitude is Everything. (Casey Harris posant avec le panneau #MusicWithoutBarriers ci-dessous)

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016

Quand Dave Kent lui demande comment il est perçu en tant qu'artiste aveugle, Casey Harris explique que, même s'il n'aime pas dire ça, la société a peu d'attentes de la part des personnes déficientes visuelles et du coup, quand celles-ci font des choses aussi bien que les voyants, ça devient extraordinaire!
Il dit que, dans son cas, quand il trouve quelque chose qu'il peut faire aussi bien, voire même mieux que les autres, il se donne à fond.
Et quand Dave Kent lui demande si le terrain boueux typique de Glastonbury n'est pas trop gênant pour déambuler sur le site, il répond qu'à partir du moment où les gens font un minimum attention à ce qui se passe autour d'eux, la boue n'est pas un problème.

Néanmoins, Dave Kent recommande vivement de venir avec un accompagnant, cela simplifiant bien les choses, et étant possible grâce à cette tarification permettant à la personne handicapée d'avoir un billet gratuit pour son Personal Assistant (PA).
Cela montre aussi qu'il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour faciliter la venue du public déficient visuel sur de tels événements. La première étant de communiquer et de faire connaître les dispositifs existants. Et ce discours rejoint les remarques faites par Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz rapportées dans le billet sur les Eurockéennes.

On pourrait imaginer un plan simplifié du site, en relief, en gros caractères avec contraste marqué des couleurs, un système de chuchoteurs ou souffleurs d'images , des cheminements contrastés, qui pourraient être ceux conçus pour faciliter les déplacements en fauteuil roulant, avec une couleur et un revêtement adaptés...
Et l'argument consistant à dire que cela ne sert à rien puisque, de toute façon, il n'y a pas de festivaliers déficients visuels, n'est pas valable. Il faut certes un peu de temps pour faire connaître les dispositifs mis en place mais les festivaliers viendront si ceux-ci correspondent à leurs besoins.

vendredi 5 août 2016

Les Eurockeennes de Belfort ou un festival accessible à tous

Qui n'a pas entendu parler du Festival des Eurockéennes, implanté sur la presqu'île du Malsaucy, et de sa programmation fantastique?

Affiche 2016 des Eurockéennes - programmation musicale

Mais si la musique est au coeur du festival, le sujet qui nous intéresse particulièrement ici est l'accessibilité à la culture pour tous. Et le Festival des Eurockéennes est un pionnier en la matière.
Penchons - nous donc sur l'édition 2016 des Eurockéennes qui a eu lieu du 1er au 3 juillet dernier.

Depuis l'origine du festival dont la première édition a eu lieu en 1989, créé à l'initiative du département du Territoire de Belfort, il y a eu cette volonté de s'ouvrir à tous.
En 2013, le festival des Eurockéennes a signé la Charte d'Accessibilité, comme l'ont fait aussi les festivals Rock en Seine et les Vieilles Charrues.
Il met aussi à disposition des autres festivals aux alentours un "container accessibilité" qui contient tout ce qu'il faut pour rendre un tel événement accessible (rampe d'accès, signalétique...).
Et pour cette édition 2016, le festival a créé l'espace ALL ACCESS. Il a donc franchi une nouvelle étape pour permettre le rapprochement des expériences festivalières. Au coeur du festival, cet espace ALL ACCESS, lieu d'informations et de repos, est devenu un espace d'animations, d'expérimentations et de sensibilisation destiné à tous, voir ainsi le programme 2016.

Photo du site des Eurockéennes vu du ciel avec logos de différents handicaps

Le festival des Eurockéennes est un modèle à suivre, un graal à atteindre pour d'autres festivals impliqués également dans cette démarche qualitative d'accessibilité pour tous. Bien souvent, ces festivals s'appuient sur des associations locales. Aux Eurockéennes, il y a notamment l'AAAL (Association des Aveugles et Amblyopes d'Alsace et de Lorraine) et la société Argos-Services dirigées par Denis Leroy, enthousiaste et passionné, plein de belles idées régulièrement concrétisées, qui apporte son soutien et son expertise depuis de nombreuses années.

L'accessibilité aux Eurockéennes, c'est un vrai engagement, qui s'adresse à tous les publics. Ce sont des plateformes surélevées, dispositifs que l'on commence à voir régulièrement sur d'autres sites festivaliers, mais ce sont aussi des lieux de repos, des lieux pour les soins ou des réfrigérateurs pour conserver les médicaments au frais, c'est aussi une signalétique adaptée, des programmes en braille ou en gros caractères, des boucles magnétiques, des possibilités de recharger les batteries des fauteuils électriques, des cheminements adaptés aux fauteuils roulants et, bien évidemment, du personnel formé à l'accueil des personnes en situation de handicap, tels des chuchoteurs décrivant au festivalier déficient visuel ce qui se passe sur scène. Cette année, dans l'espace ALL ACCESS, vous pouviez ainsi commander à boire en LSF (Langue des Signes Française) ou voir une exposition photos sur le quotidien des personnes aveugles.

Thierry Jammes, festivalier à plusieurs reprises aux Eurockéennes, aveugle et vice président de la Fédération des Aveugles de France, en charge aussi de la Commission Accessibilité, à qui j'ai demandé son avis à la fois personnel et professionnel, a ainsi pu circuler sur le site guidé par du personnel disponible et formé, avoir accès au programme en braille ou encore se reposer entre deux concerts, et il constate une évolution de l'offre au fil des années, montrant ainsi l'écoute des personnes en charge de l'accessibilité.
A ce sujet, le nombre de personnes en situation de handicap avec besoin d'accompagnement s'élevait entre 500 et 600 pour l'édition 2015 sur un nombre de festivaliers estimés autour de 100 000 visiteurs sur la durée totale de l'événement. A ces chiffres, on peut ajouter d'autres personnes en situation de handicap qui n'ont pas forcément eu besoin d'accompagnement mais qui ont pu utiliser les facilités existantes.

J'ai également eu l'occasion de discuter de l'accessibilité du festival et de l'espace ALL ACCESS avec Mickaël Jeremiasz, joueur de tennis professionnel depuis 2004, détenteur de 4 médailles aux jeux paralympiques, des titres du grand chelem en simple et en double et numéro 1 mondial en simple et double en 2005, qui sera le porte - drapeau de l'équipe de France aux jeux paralympiques de Rio en septembre prochain.
C'était sa première expérience de festival et il est enchanté. Ferveur défenseur de l'accessibilité et du bon sens, il a aimé ce lieu situé au coeur du festival, convivial, ouvert à tous, dans une démarche réellement inclusive.
Il a aimé pouvoir profiter des plateformes surélevées permettant une belle vue sur les scènes mais aussi avoir l'opportunité de se mêler à la foule grâce à des cheminements permettant des déplacements faciles en fauteuil roulant. La présence de joëlettes (acquises grâce au crowdfunding, financement participatif), fauteuil habituellement mono-roue avec des brancards avant et arrière permettant de passer partout (y compris en montagne) avec l'aide de deux personnes, l'a également agréablement surpris, facilitant ainsi les déplacements pour les personnes à mobilité réduite.
En fauteuil depuis ses dix-huit ans, Michaël Jeremiasz n'avait jamais osé venir à un festival, se disant que rien n'était prévu et que ce serait une galère. L'expérience des Eurockéennes lui a donné envie de recommencer et de communiquer sur ces aménagements pour qu'enfin, la culture soit vraiment accessible à tous.

joëlette des Eurockéennes

Par ailleurs, n'oublions pas de mentionner que les festivaliers handicapés sont avant tout des festivaliers qui achètent leur ticket d'entrée, qui consomment et, éventuellement, qui reviennent parce qu'ils savent qu'ils y ont leur place à part entière.
En Angleterre, l'association Attitude is Everything qui oeuvre pour que les lieux diffusant de la musique live, salles de concert ou festivals, soient accessibles à tous, a récemment publier des chiffres éloquents : augmentation de 26% du public handicapé entre 2014 et 2015 pour un poids économique de £7,5m.

Thierry Jammes et Mickaël Jeremiasz ont tous les deux insisté sur le rôle crucial de la communication : l'information doit être claire et précise, accessible à tous. Cela commence aussi par un site internet accessible à tous et notamment aux utilisateurs de lecteur d'écran. Rassurons - nous sur ce fait, le site internet des Eurockéennes est certifié par Opquast.
Rendre accessible un festival coûte en moyens financiers (l'espace ALL ACCESS a ainsi pu voir le jour grâce au soutien de Malakoff Mederic) et humains. Alors autant que cela se sache et que les personnes concernées par ces aménagements soient présentes... pour partager le même plaisir que les autres festivaliers.

samedi 30 juillet 2016

Un jeu vers le soleil - Pascale Gingras

Premier roman jeunesse de Pascale Gingras publié en 2006 aux éditions Québec Amérique dans la collection Titan (à partir de 12 ans), Un jeu vers le soleil est une histoire qui me tient à coeur à bien des égards.
Pour ceux, celles que ça intéresse, il y a une fiche pédagogique en annexe...

Couverture du livre Un jeu vers le soleil de Pascale Gingras

Comme Du Bout des Doigts le Bout du Monde, Un jeu vers le soleil est un roman québécois.
Pour les lecteurs hors Québec ou hors Canada francophone, il y a des expressions et des tournures de phrases qui feront regretter de ne pas écouter le livre en format audio avec une voix de synthèse "Français Canada". Mais que l'on se rassure, pas de difficulté de compréhension, pas besoin de sous-titrage comme l'on voit souvent en France pour les films québécois à mon plus grand étonnement voire mon incompréhension...

Quatrième de couverture

Véronique a besoin d'air! Cet été, c'est décidé, elle ira travailler en Ontario, question de se dépayser un peu. Garder un enfant de 4 ans, pour elle, ce n'est pas un boulot très exigeant, mais à son arrivée dans la famille de Max, elle aura la surprise de constater que son petit protégé a un grand frère... de 19 ans!

Secret et distant, Thierry a tôt fait d'intriguer Véronique, qui décide de se mettre sur son cas. Pourquoi refuse - t - il de sortir de la maison? Et, surtout, pourquoi évite - t - il son regard? Gagnant peu à peu sa confiance, Véronique découvrira le drame qu'il vit, ses craintes, ses douleurs profondes et essayera de l'aider. Même si c'est malgré lui.

Pour son premier roman, Pascale Gingras nous offre une histoire remplie d'humour et de bonne humeur, mais surtout délicieusement romantique. Un récit intense qui se déploie tout doucement, comme les nuages s'écartent devant le soleil.

Contexte

Véronique Saint - Louis a dix-sept ans, habite Québec, capitale du Québec, province canadienne francophone.
Afin d'améliorer son anglais (le Canada a deux langues officielles, le français et l'anglais), elle part passer l'été en Ontario. Elle va passer deux mois près de Toronto, plus grande ville canadienne située en Ontario, province anglophone, dans la famille Currie, composée de Vanessa, francophone, la mère, Keith, anglophone mais qui veut maîtriser le français, le père, Max, garçon de quatre ans qui pratique les deux langues mais est plus à l'aise en anglais, et Thierry, grand frère de dix - neuf ans, né au Québec et qui y a passé ses douze premières années, et qui parle très bien français. Vous me suivez?
Pour vous aider, voici une carte du Canada avec les principales villes indiquées. Ottawa, capitale fédérale est située à la frontière entre l'Ontario et le Québec.

Carte géographique du Canada avec villes principales et provinces

Le fait que l'histoire se déroule en Ontario dans une famille où l'on parle majoritairement français à la maison alors que la langue du voisinage est l'anglais amène une dimension intéressante. La langue française est un sujet important au Québec.

D'ailleurs, il est fort probable que l'on divulgâche ("spoile", comme on dit en France) un peu l'histoire en présentant ce roman.
Alors, justement, regardons de plus près les personnages.

Thierry

Ce n'est pas le personnage principal de l'histoire, pourtant il en est l'élément central. La construction de l'histoire tourne autour de lui, et elle va explorer ce que ressentent les autres personnages du roman, faisant une grande place à ce que pensent les personnages, et aux sentiments des parents de Thierry.
Ce n'est que lorsqu'elle arrivera dans la famille que Véronique apprendra que Max a un grand frère avec cette phrase :
p18 "Thierry a eu un accident l'an dernier et il ne sort plus beaucoup..."

Il faudra attendre le chapitre 2 pour que Véronique rencontre enfin Thierry...
p27 "Assis au creux d'un divan de velours beige, les yeux fermés, il écoute vraisemblablement de la musique avec un lecteur de disques compacts portatif. Comme il a des écouteurs, il n'entend pas la jeune fille s'approcher."
p28 "Elle ramasse promptement le livre, le regard toujours posé sur Thierry dont les paupières s'ouvrent sur des yeux bleu-gris qui surprennent Véronique par leur froideur."
p29 "Salut, répond le garçon sans même lui jeter un coup d'oeil."

La suite explique comment Véronique découvre les séquelles de l'accident de Thierry. Réaction violente de celui-ci mais réaction à la fois prévisible et si commune de Véronique:
p31 "Une vague de tristesse submerge alors la jeune fille. Elle s'en veut horriblement d'avoir crié après Thierry. D'un élan spontané, elle prend entre les siennes les mains du garçon qui, surpris par son geste, se raidit."

Heureusement, le ton va vite changer entre Véronique et Thierry. Peut-être un peu trop vite pour être réaliste, même s'il existe parfois, dans la vie réelle aussi, des déclics qui permettent de passer à l'étape suivante.

La présentation du roman parle d'une histoire délicieusement romantique. Certes.
Mais il y a d'autres enjeux. Et Véronique s'est donné comme "mission" de sortir Thierry de son enfermement volontaire, de sa peur...
Le courant passe bien entre les deux jeunes gens et Thierry va peu à peu reprendre confiance en lui, en commençant par lui raconter les circonstances de son accident, ce qu'il n'avait encore jamais fait.
Il expliquera également à Véronique que tout le monde sait (ses parents et lui-même) que sa perte de vue est définitive (merci aux auteurs d'éviter le miracle de dernière minute : non, toutes les cécités ne sont pas curables, et oui, il est possible de vivre une vie pleine et entière en étant aveugle, et j'espère que les portraits publiés sur ce blog vous en persuadent):
p41 "Ils attendent tous que je devienne un parfait petit aveugle, que j'apprenne le braille et que je me déplace avec une canne blanche ou un chien-guide. Mais je ne veux pas."

Mais à quoi ressemble Thierry?
p90 "ses yeux gris-bleu, ses cheveux blonds indisciplinés, son sourire dévastateur, son pâle visage qui s'accommoderait aisément de quelques rayons du soleil..."
Ajoutons à cela qu'il est pianiste... Ça ne vous rappelle rien?
C'est aussi l'avantage des personnages de roman... On les imagine comme l'on veut...

visage de Casey Harris - yeux gris-bleu et cheveux blonds

Thierry souhaite avant tout être comme tout le monde et, p56, sa mère pense que c'est ce qui l'a motivé pour obtenir son diplôme. Véronique n'a pas non plus eu besoin de longtemps pour intégrer certaines choses :
p58 "j'ai déjà compris que tu ne désirais aucun traitement de faveur et j'ai la ferme intention de respecter ce désir."

Véronique

Comme beaucoup de gens, il est probable que Véronique n'avait jamais eu l'occasion de faire connaissance avec une personne aveugle. Il est donc intéressant de voir comment elle se "débrouille" avec cette situation.
pp41-42 "Au souper, Véronique passe son temps à regarder agir Thierry. (...) Mais le plus impressionnant, c'est le moyen qu'il emploie pour se servir du lait. Il attend d'abord de repérer le pichet, puis se verse à boire en s'arrangeant pour que son index soit replié à l'intérieur du verre. Quand son doigt entre en contact avec le liquide, il arrête son mouvement, s'essuie discrètement sur une serviette de table et se remet à manger comme si de rien n'était."
p53 "Véronique réalise (...) (qu') elle n'a aucune idée de la façon dont on peut adapter les situations de la vie courante pour les rendre accessibles aux handicapés visuels."
p160 "(...)Je suis seulement étonnée de voir tout ce que tu as dû apprendre à faire sans voir. Je n'avais jamais pensé au rasage."

Les parents, Vanessa et Keith

Difficile situation dans laquelle se trouvent Vanessa et Keith. Inciter leur enfant à sortir de sa sidération tout en le (sur)protégeant...
S'inquiéter de le voir replié sur lui, craindre qu'il ne fasse une bêtise, mais en même temps, chercher des solutions pour le futur... Marcher sur des oeufs, souffrir de voir la chair de sa chair en souffrance et de ne pas savoir quoi faire pour l'en soulager...

Circonstances

On verra évoluer Thierry, reprendre goût à la vie, mais aussi raconter ses angoisses, dire ses colères ou ses envies...
Il y aura aussi les sentiments qui s'en mêlent, et les peurs qui vont avec...

p68 "... j'ai peur. Juste à m'imaginer au milieu des bruits de voitures, des inconnus qui me frôleraient... (...)
"Je viens juste de m'habituer à bouger dans la maison. Depuis peu seulement, j'arrive à penser en même temps que je compte mes pas. Mon corps a appris la disposition des lieux et ça va bien. J'ai besoin de cette sécurité. J'ai peur de paniquer en me retrouvant en terrain inconnu."
p119 "J'aimais aussi beaucoup aller au cinéma..."
p120 "J'aime l'atmosphère des salles de cinéma, être enfoncé dans un siège, manger du pop-corn... Ça peut paraître insensé, mais j'ai vraiment le goût d'y aller... (...)"

p173 "Il y a trop d'obstacles... la distance, mon handicap..."
p178 "le but qu'elle s'était fixé de me remettre sur pied étant réalisé, la poussière va retomber. Et elle va rapidement se rendre compte qu'elle peut trouver beaucoup mieux que moi."

Sensations

p93 "Thierry hésite sur le pas de la porte. Tel un ours qui sort de sa tanière après de longs mois d'hibernation, il réapprend la sensation du vent sur sa peau, du soleil sur son visage, de l'odeur caractéristique de l'été à ses narines. (...) Il prend son temps, apprivoisant l'environnement."
p151 "le feu... Je l'entends crépiter, je sens sa chaleur, mais je ne le vois pas... J'ai peur d'oublier à quoi ressemblent les choses... Je me rappelle encore de quoi ont l'air les flammes qui dansent, mais qui sait si dans cinq ou dix ans je m'en souviendrai toujours? C'est la même chose pour tout le reste..."

Conclusion

On pourrait reprocher à ce roman pour adolescent le côté "film hollywoodien" où l'on devine dès le début que tout ira pour le mieux à la fin...
Mais que de richesse dans ces 225 pages! On prend le temps d'écouter les points de vue de tous les protagonistes. On entend leurs peurs, leurs craintes, leurs espérances...

Et côté cécité, on parle de l'apprentissage du braille, oh combien indispensable, du matériel informatique adapté, de la canne blanche qui sert à se déplacer de façon autonome (même si les circonstances racontées dans le roman nous semblent improbables), de la façon de se remplir un verre de boisson, de percevoir son environnement, de communiquer avec les autres...

Montrer aussi qu'une telle relation est possible. Et cela me fait penser à un autre roman québécois, pour adultes celui-ci, Annabelle de Marie Laberge où, du moins dans mon souvenir, elle faisait la rencontre d'Etienne, élève aveugle, ou encore au très court "The get together" réalisé dans le cadre de la campagne Blind New World où joue Jay Worthington, comédien de Chicago et légalement aveugle.

C'est vrai, c'est une histoire "délicieusement romantique" mais aussi intelligente, alors plongeons-y franchement et laissons de côté son aspect un peu trop "Hollywood"...

jeudi 28 juillet 2016

De quelle couleur est le vent ? - Anne Herbauts

Livre Jeunesse publié chez Casterman en 2011, écrit et illustré par Anne Herbauts.

De quelle couleur est le vent ? m'a été suggéré dans un commentaire écrit à la suite du billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité. Et lorsque j'ai poussé un peu l'investigation, j'ai vu cette jolie couverture dans les tons bleus et verts et je me suis demandé comment j'avais pu passer à côté de cet ouvrage. Je remercie donc chaleureusement l'auteur de ce commentaire.

Couverture du livre De quelle couleur est le vent?

Quatrième de couverture

De quelle couleur est le vent ?
est la question qu'a un jour posée
un enfant aveugle à un grand...
Mais,
de quelle couleur est le vent ?

Contexte

Voilà, c'est effectivement à la suite de cette question rapportée un jour à Anne Herbauts, auteure et illustratrice belge, qu'elle s'est dit : "cette question, c'est un livre"...
Le livre a mis quelques années à prendre forme et il nous est donc arrivé sous forme d'un livre à regarder mais aussi à toucher. Celui qui se contente de le lire perd la moitié des informations, celui qui le touche n'accède pas non plus à la totalité de l'histoire... Anne Herbauts dit que tout n'est pas dit dans l'image et dans le texte et que cela est pertinent : il n'y a pas de réponse fermée et définitive.

Histoire

C'est l'histoire d'un petit géant aux yeux clos et aux pommettes rouges chaussé de bottes noires qui part de bonne heure chercher le vent et sa couleur et qui emmène le lecteur avec lui rencontrer, entre autres, chien, éléphant, montagne, ruisseau ou pomme...

Techniques

Au fil des pages, Anne Herbauts nous entraîne dans des explorations visuelles et tactiles, dans une poésie qui plaira sûrement aux petits mais aussi aux grands.
Pour nous inciter à découvrir tactilement cet ouvrage, l'auteure a plus d'un tour dans son sac : découpe (comme le surprenant Braille en creux sur la couverture), embossage avec un côté en relief et l'autre en creux (dont elle tire habilement partie), dépôt d'un vernis qui donne du relief sous les doigts mais dont on regardera tous les détails à la lumière rasante (les poissons dans l'eau sont d'une délicatesse absolue)...

vernis et braille en creux sur la couverture embossage




Anne Herbauts a beaucoup échangé avec Les Doigts qui Rêvent, association créée en 1994, autour du livre tactile, dont c'est d'ailleurs la "spécialité historique".
Il est difficile de dire que de quelle couleur est le vent ? est un livre accessible mais l'auteure l'a pensé comme un livre lisible et partageable. Et c'est effectivement le cas. C'est un livre subtil, comme son texte et ses illustrations.
Pour réaliser ce livre, elle s'est donné des contraintes, comme celle de peindre aux doigts qui donne un côté très sensuel au dessin pour "provoquer" cette envie de toucher.
Mais allez donc voir et écouter ce qu'elle dit de ce livre et du processus de création. C'est fort intéressant...

Conclusion

Dans cet ouvrage aussi, il est question d'imaginaire. Mais ce que je retiens, c'est avant tout ce travail vraiment intéressant sur le tactile, les textures, la multiplicité des techniques utilisées pour inciter le lecteur à découvrir par le toucher cette histoire. Cette découverte tactile est vraiment complémentaire au texte et, compte tenu de la génèse de ce livre, c'est vraiment malin.
Et multiplier les points de vue nourrit et enrichit le débat.
C'est un bel ouvrage à parcourir à deux et à quatre mains, à lire et manipuler... C'est un livre qui provoque des sensations, qui nous oblige, pour l'explorer au mieux, à utiliser des sens que nous avons tendance parfois à négliger ou à ne pas exploiter, et pourtant, ils donnent tout un tas d'informations précieuses. Alors, touchons la pluie, goûtons la pomme, sentons le vent...

samedi 23 juillet 2016

Les yeux d'Alix - Gwenola Morizur et Fanny Brulon

Quatre jolies raisons de parler de ce livre paru en novembre 2015.

Couverture du livre Les Yeux d'Alix

La première, c'est parce que ce livre a été publié par les Éditions d'un Monde à l'Autre qui font partie de l'association Grandir d'un Monde à l'Autre qui développe des projets sur le thème des différences et en particulier celui du handicap.
La deuxième, c'est parce que ce livre parle d'Alix, petite fille malvoyante.
La troisième, c'est parce que ce livre est magnifiquement illustré.
La quatrième, c'est parce que ce livre a été présélectionné pour le Prix Handi Livres 2016 dans la catégorie "Jeunesse Enfant"

L'histoire a été écrite par Gwénola Morizur et les illustrations ont été réalisées par Fanny Brulon qui nous parlent de la génèse de ce projet.
Sur cette page,on trouvera une vidéo où Gwénola Morizur explique la naissance de cette histoire où il est avant tout question d'une petite fille... Une petite fille qui va nous emmener dans ses rêves, son imaginaire... Une petite fille avec d'immenses lunettes...

Quatrième de couverture

Alix est née avec des yeux qui ne voient pas vraiment clair.
Pas facile pour apprendre les leçons, faire de la broderie ou jouer à chat perché.
Ni quand elle se cogne et que le voisin se moque.
Mais ça lui est bien égal à Alix, parce que, remplie des bruits du monde,
elle ne pense qu'à s'envoler.
Un jour, elle fait un voeu.
Un voeu qui, l'espère-t-elle, lui permettra de décoller...

Histoire

Le livre est conseillé à partir de six ans.
Le texte est poétique et il est possible que les plus petits soient un peu désorientés par ce ton. Que les parents n'hésitent pas à se l'approprier, ne serait-ce que pour les illustrations de Fanny Brulon, vraiment magnifiques, et qui s'accordent parfaitement à la poésie de ce texte.

Alix et ses immenses lunettes Illustration - végétaux légers et colorés










La malvoyance, si jamais elle peut être résumée à un singulier, est peu représentée dans la littérature, et dans la littérature jeunesse. Comment est - elle définie? Comment voit une personne malvoyante? Que signifie - t - elle au quotidien?
Evidemment, l'histoire présentée ici ne peut répondre à ces interrogations. Mais Les yeux d'Alix nous donnent des indices.

"Dans notre monde aux codes d'alphabet, où tout est compliqué quand on n'y voit pas vraiment clair."
"(...) on ne sait pas bien ce qu'elle voit."
"Elle se cogne trop souvent Alix, et le voisin se moque."

Ce qui n'empêche pas Alix de savoir exactement ce qu'il se passe autour d'elle :
"Elle devine les larmes quand on pleure."
"(...) on a beau voir, on ne sait même pas contempler."

Ni d'être consciente de ses limites (Aparte : mais qui lui a mis cela dans la tête? Futée comme elle est, elle trouvera sa façon à elle de faire les choses qu'elle aura envie de faire!) :
"Elle sait bien qu'elle ne verra pas les coutures des broderies blanches, leur tracé minutieux (...)."
"Elle trébuche, tombe, ne dit pas un mot, se relève."

Mais elle connaît aussi ses atouts :
"Elle dit qu'elle voit la nuit (...). Qu'elle observe dans l'obscurité, les bruits du monde, ses murmures invisibles, ceux que l'on se sait plus entendre."

Imaginaire

Dans un récent billet, Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, la question de l'imaginaire avait été abordée en parlant de ce que pouvaient représenter les couleurs pour une personne qui n'a jamais vu. Ici, on aborde l'imaginaire un peu différemment.
Différemment, parce qu'Alix voit. On ne sait pas ce qu'elle voit ni comment elle voit (je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase de Jay Worthington : "C'est difficile de décrire comment je vois, simplement parce que j'ai toujours vu de cette façon."), mais elle bâtit son monde imaginaire avec ses repères visuels, mais aussi ses repères culturels, et ses connaissances.
Anecdote : il y a peu, en discutant avec une personne malvoyante, nous avons abordé un sujet similaire. Elle a une vision tachetée, avec des points noirs qui morcellement son champ visuel. Lors d'un voyage en Chine, alors qu'elle contemplait un lac, elle dit à la personne voyageant avec elle que les nénuphars étaient magnifiques. Ce à quoi l'autre personne a répondu : quels nénuphars? Son cerveau avait simplement reconstitué une image partielle avec des indices pris dans ses connaissances, son imaginaire et qui semblaient plausibles dans ce contexte.

Alix est une petite fille futée, débrouillarde, sûrement curieuse, et elle doit adorer se raconter, s'inventer des histoires. Peut-être que sa malvoyance exacerbe cette tendance, mais Les yeux d'Alix, c'est avant tout la très jolie histoire d'une petite fille rêveuse... et on a vraiment envie de partir avec elle même si on la trouve un peu solitaire.

Conclusion

C'est dans un bel univers poétique et graphique que nous emmènent Gwénola Morizur et Fanny Brulon et le voyage vaut vraiment le détour.
Un petit regret, c'est qu'on la sent seule, cette petite Alix. Le voisin se moque d'elle parce qu'elle tombe souvent, elle préfère s'évader en pensée parce que lire est difficile... On a l'impression qu'elle ne trouve pas sa place dans cette société visuelle. Dommage parce qu'elle a tous les atouts pour se tailler une place sur mesure...

samedi 16 juillet 2016

Dis-moi si tu souris - Eric Lindstrom


Livre publié dans sa traduction française (réalisée par Anne Delcourt) en juin 2016, paru aux éditions Nathan, et qui se classe dans la catégorie de littérature pour adolescent.

Mais laissons de côté cette étiquette qui, il est vrai, lui va bien, pour entrer dans le vif du sujet.
Vous l'avez deviné, si Dis-moi si tu souris se retrouve ici, c'est parce qu'il y a un personnage aveugle. Et quel personnage!

Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

Quatrième de couverture

"JE SUIS PARKER, J'AI SEIZE ANS ET JE SUIS AVEUGLE.

Bon, j'y vois rien, mais remettez-vous: je suis pareille que vous, juste plus intelligente. D'ailleurs, j'ai établi les Règles de Parker :

- Ne me touchez pas sans me prévenir;
- Ne me traitez pas comme si j'étais idiote;
- Ne me parlez pas super fort (je ne suis pas sourde);
- Et ne cherchez JAMAIS à me duper.

Depuis la trahison de Scott, mon meilleur pote et petit ami, j'en ai même rajouté une dernière. Alors, quand il débarque à nouveau dans ma vie, tout est chamboulé. Parce que la dernière règle est claire:

- Il n'y a AUCUNE seconde chance. La trahison est impardonnable."

Contexte

Nous sommes bien dans un roman pour adolescent(e?). Il est question d'amitié, d'amour, de trahison... Mais, là dessus, laissons faire ceux (celles?) pour qui le roman est écrit.
Nous nous recentrerons, pour notre part, sur le personnage de Parker, sa cécité et sa passion pour la course.

Parker Grant a seize ans et est aveugle depuis l'âge de sept ans des suites d'un accident de voiture qui a également tué sa mère. Elle se retrouve orpheline à la suite du décès brutal de son père, probablement d'une overdose médicamenteuse, un trois juin, dans la première semaine de ses vacances et quinze jours avant son seizième anniversaire. Pour qu'elle ne soit pas totalement désorientée, sa tante et sa famille, déménagent d'Angleterre pour s'installer dans sa maison, quelque part sur la côte Est américaine.

Cela fait une accumulation d'événements dramatiques mais, rassurons - nous tout de suite, ce n'est pas le mélo auquel on pourrait s'attendre. Parker ne se laisse pas marcher sur les pieds, a du caractère, elle est excellente élève et très bonne à la course. Et elle est bourrée de défauts... Bref, une jeune fille ordinaire, ou presque...

Couverture et Braille

La couverture du livre traduit en français est sur fond vert avec, sur la droite, la tête et le buste de Parker vus aux trois-quarts, avec une longue chevelure blonde, revêtue d'un pull noir et qui porte un bandeau noir sur les yeux recouverts par des smileys.
Le titre Dis-moi si tu souris est écrit en majuscules et en blanc, à l'exception des "O" qui sont en jaune. Il est également repris plus haut en braille, ou plutôt dans une police braille assez fantaisiste. La cellule braille, constituée de six points, et faite à l'origine pour être lue par la pulpe des doigts, zone la plus sensible et la plus discriminante du doigt, est ici au moins agrandie deux fois. De fait, elle est quasiment illisible pour ceux qui lisent le braille avec les doigts (concept originel de ce système d'écriture), mais peut s'avérer une invitation à la découverte et à l'apprentissage de cette merveilleuse invention de Louis Braille qui a permis, et permet encore aujourd'hui, aux aveugles du monde entier, de pouvoir lire, écrire, bref, de pouvoir accéder à la connaissance et à l'éducation.

La version américaine de la couverture est totalement différente. Pas de portrait mais des jeux d'écriture et deux couleurs différentes pour le fond : une version en bleu, une version en jaune.

Couverture américaine de Not if I see you First - Fond bleu Couverture américaine de Not if I see you First - Fond jaune

Sur ces versions portant le titre original, Not if I see you First, il y a aussi du braille mais il vient se poser sur le texte écrit en "noir" (celui qu'on lit avec les yeux) et dit autre chose que le texte en noir...
Je vous aide : "seeing is not believing", soit "voir n'est pas croire"...

Même si ce "détournement" du braille originel reste anecdotique, bien que manifestement très "tendance" chez les éditeurs publiant des livres parlant de cécité, voir ainsi le billet sur Je veux croire au soleil de Jacques Semelin, cela rappelle à quel point l'enseignement et la pratique du braille restent cruciaux pour les enfants aveugles. La maîtrise d'une langue et de son orthographe passe OBLIGATOIREMENT par cet apprentissage du Braille. Si les nouvelles technologies, telles la synthèse vocale ou les livres audio, sont facilitantes, elles doivent rester complémentaires à l'apprentissage du braille et non le suppléer.

Chaque chapitre est d'abord écrit en police braille avant d'être écrit en noir. Il n'est d'ailleurs pas écrit tout à fait la même chose : le braille annonce des caractères en minuscules alors que le noir est écrit en majuscules.

A la toute fin du livre, il y a une page imprimée en police braille (en noir). Qui donnera la signification dans les commentaires?

Mais revenons maintenant à l'histoire et au personnage de Parker sous les angles que nous avons choisis d'explorer : sa cécité et sa passion et pratique de la course...

Parker Grant

Parker a seize ans et est donc aveugle depuis l'âge de sept ans. Elle a donc déjà acquis toutes les techniques permettant à une personne aveugle d'être la plus autonome possible : braille, locomotion (ou comment utiliser et se déplacer avec une canne blanche), et, grâce à son père, est devenue une passionnée de course. Elle court donc tous les matins, seule, en partant de chez elle pour rejoindre le stade sur lequel elle s'entraîne, loin des regards.
Eric Lindstrom aborde de nombreux sujets impliquant la cécité et son rapport singulier au monde. On trouvera ainsi un passage intéressant sur la couleur des gens, la mémoire des visages ou encore les sensations de vitesse lors d'un parcours en tandem, ou une journée entre amis à écouter la trilogie du Seigneur des Anneaux en audiodescription.
Regardons aussi, comment l'auteur, définit son personnage au fil du texte.

Détails vestimentaires
Parker porte une veste militaire usée et couverte de badges porteurs de slogans tels "Oui, je suis aveugle! Vous vous en remettrez!", "Aveugle, mais ni sourde ni demeurée" ou encore "Parker Grant n'a pas besoin d'yeux pour lire en vous!".
Elle porte aussi sur les yeux un bandeau, appelé Hachimaki, que portaient notamment les kamikazes japonais pour se donner du courage.
Très étrange, ce bandeau sur les yeux, non? Quelle a été l'inspiration de l'auteur? Peut-être cette athlète brésilienne, Terezinha Guilhermina, portrait en anglais, qui sera d'ailleurs présente aux Jeux Paralympiques de Rio en septembre 2016. Au fait, c'est l'athlète aveugle la plus rapide du monde... Photo de gauche issue de Libération, photo de droite issue de Brasilpost.

Photo issue de Libération de Terezinha Guilhermina bandeau noir et rouge sur les yeux photo issue du Brasilpost de Terezinha Guilhermina bandeau sur les yeux

Cécité et rapport aux autres
p.20 "le silence qui suit est le parfait exemple de ce que j'aime le plus dans le fait d'être aveugle : ne pas voir la manière dont les gens réagissent à ce que je dis."
p.22 "Les voyants sont terrifiés par l'association aveugle-escalier-voitures, alors qu'en réalité, ça ne craint pas grand chose. Les voitures ne représentent un danger que quand elles roulent, ne le font que dans des lieux prévus pour ça et sont repérables au bruit, même les hybrides. Quant aux escaliers, ce ne sont que des petits bouts de chemin qui s'additionnent et dont le pied peut sentir en permanence la taille et la forme."
p.30 "Pas de problème, P'tit P."Voir quelqu'un" peut signifier beaucoup de choses, comme le croiser, ou sortir avec, ou même le comprendre. Et non, je n'ai pas vu Sheila. Mais peut-être qu'elle, elle m'a vue, si tu vois ce que je veux dire."
p.66 "Je passe les doigts sur l'interrupteur pour m'assurer que la lumière est éteinte - les gens laissent parfois allumé en sortant parce que ça leur ferait trop bizarre d'éteindre alors qu'il y a quelqu'un dans la pièce."
p.223 "C'est juste que quand personne ne parle, je ne peux pas savoir qui est là."
p.232 "Je sais bien pourquoi je suis toujours si sûre de tout: parce que je ne peux pas affronter l'autre solution, qui est que je ne peux jamais être vraiment sûre de rien."
p.344 "Je trouve un arbre contre lequel je m'appuie et je replie ma canne, que je range dans mon sac. Sinon je sais par expérience qu'elle aura l'effet d'un signal radio, attirant toutes les bonnes âmes qui ne peuvent pas voir un aveugle immobile sans en conclure qu'il a besoin d'aide."

Cécité, matériel spécialisé et méthodes de travail
p.7 "Mon réveil sonne. J'éteins et j'appuie sur le bouton Audio (...)."Cinq heures cinquante-cinq" m'annonce la voix de Stephen Hawkins."
p.7 "(...) Je choisis mon foulard. Je les inspecte tous du bout des doigts en touchant les étiquettes en plastique."
p.33 "Je suis sur mon lit avec mon ordinateur, en train de lire par le biais de la voix de Stephen Hawkins. Je ne lis pas souvent de livres en braille et n'utilise un terminal braille que de temps en temps. En général, j'écoute des livres audio ou je surfe sur Internet avec un logiciel de synthèse vocale. Et quel meilleur moyen d'apprendre des trucs qu'avec la voix du plus grand génie sur terre?"
p.99 "Pour moi, lire, c'est écouter. Je ne peux pas écouter de la musique en même temps qu'un livre audio. Et c'est deux fois plus long pour moi d'écouter un truc que pour toi de le lire. C'est vrai, quoi, en une seconde, tu sais si tu es sur la page Web que tu cherchais. Moi, il me faut cinq minutes pour m'apercevoir que non, et pour trouver le lien vers la bonne page. Donc, je peux, au choix, passer quatre-vingts pour cent de mon temps à lire et à travailler pour m'en sortir au lycée, ou parfaire ma culture musicale au détriment de tout le reste. Auquel cas je peux t'assurer que quand j'aurai mon diplôme - si j'ai mon diplôme -, je serai archi nulle, et ensuite je fais quoi?"

Déplacements à la canne
p.16 "Les couloirs sont tellement bondés de gens qui ne connaissent pas les Règles de Parker (...) que j'ai dû me tenir au bras de Sarah pour atteindre mon casier à travers la cohue. Ça va être galère d'éduquer toute cette bleusaille, mais au moins je ne suis pas obligée d'apprendre le plan d'un nouveau lycée."
p.234 "Je mets une heure pour aller chez Sarah en me guidant avec ma canne (...) mais j'avais besoin de temps pour réfléchir, pour méditer même, et marcher avec une canne peut s'y apparenter."

Perception et reconnaissance de l'environnement
pp.307-308 "J'entreprends de dresser une carte des gradins. (...) Au bout de quelques minutes, j'ai construit une image de la façon dont tout s'assemble."
p.341 "Je réalise que je viens de faire un truc que je n'avais jamais fait auparavant : parcourir plusieurs rues mécaniquement, sans dessiner la carte des lieux dans ma tête. Je ne sais pas du tout où je suis.
Il suffisait de suivre dix-sept pâtés de maisons, de tourner à gauche et de longer encore neuf pâtés de maisons jusqu'au stade Gunther."

Techniques de course
p.136 "Apparemment, les aveugles ne courent plus en se tenant à une corde parce que ça ralentit trop (...). En compétition, seule est autorisée la course en binôme avec un guide voyant, et on se tient soit par la main, soit par une cordelette."
p.139 "J'ignore où je vais, et ça devrait me stresser de courir à l'aveuglette dans un endroit inconnu. Mais après des années d'entraînement, mon corps sait quoi faire et je n'ai pas peur."
pp.362-363 "Il est évident que je ne pourrai jamais le suivre seule - compter les pas ne me permettra jamais de négocier les courbes -, mais mon corps assimile la configuration, et le jogging avec Trish est chaque jour plus facile."

On a beaucoup critiqué La ligne droite de Régis Wargnier, avec Cyril Descours et Rachida Brakni, à sa sortie en 2011. Pourtant, il y a des scènes de courses magnifiques, et vous aurez l'occasion de voir, certes en version romancée, l'entraînement en binôme, aveugle/voyant, et lorsque vous verrez cette belle course libre sur l'une des plages de la Presqu'île de Crozon, vous comprendrez les phrases de Parker:

Photo de Rachida Brakni et Cyrille Descours - La ligne droite Photo de Cyrille Descours et Rachida Brakni - course sur la plage - La ligne droite

p.366 "Comment lui expliquer combien c'est génial? De pouvoir courir aussi longtemps sans devoir m'arrêter tous les cent mètres pour me réorienter avant de repartir!"
p.369 "La vache, quelle éclate! Pouvoir courir sans devoir m'arrêter toutes les dix secondes! Est-ce que les gens cent pour cent opérationnels connaissent cette sensation? Est-ce que j'aurais pu un jour éprouver ça si je n'étais pas aveugle? Le sentiment d'avoir perdu quelque chose, d'en avoir fait le deuil, et, tout à coup, de le retrouver?"

Pour finir, un conseil, regardez cette bande-annonce pour les Jeux Paralympiques de Rio réalisée avec l'équipe anglaise, mais aussi des musiciens, des personnes handicapées de la "vie ordinaire"... En ces temps de folie, cela redonne espoir en l'espèce humaine ou "superhumaine"...
L'article du Telegraph ou celui de Creative Review vous raconte aussi les dessous de l'histoire...
Il existe aussi une version audiodécrite (en anglais) que vous trouverez en annexe ou que vous pourrez facilement trouver sur YouTube ou un moteur de recherche avec "we are superhumans audio described".

Conclusion

D'accord, la pratique sportive de Parker m'a fait digresser vers les sports paralympiques, le film de Régis Wargnier et ce petit film de la délégation britannique. Mais le personnage de Parker est bien construit. L'auteur, Eric Lindstrom, dont c'est a priori le premier roman, s'est manifestement renseigné pour rendre son personnage aveugle crédible. Et il glisse tout au long de ce roman, qui pèse quand même trois cent quatre-vingt-dix pages, des petits bouts de "psychologie de la cécité" ou de ce que cela peut signifier au quotidien d'être une adolescente aveugle...
Passé l'âge de seize ans, il semble difficile de s'identifier au personnage, mais les jeunes filles adolescentes aveugles, non victimes mais meneuses, ne sont pas si nombreuses en littérature, toutes catégories confondues!

mercredi 6 juillet 2016

Blake Stadnik - comedien chanteur et danseur de claquettes

Vous aimez les comédies musicales? Non? Vous aimez les films de Fred Astaire? Non?
Dommage, parce que j'ai envie de vous parler de Blake Stadnik qui joue actuellement le rôle de Billy Lawlor dans "Quarante-deuxième rue" ou "42nd Street", comédie musicale qui sera d'ailleurs présentée au Théâtre du Châtelet en fin d'année 2016 dans une autre distribution...

Mais revenons à Blake Stadnik, américain, originaire de Pittsburg en Pennsylvanie. Oui, encore un portrait venu d'Outre Atlantique. Blake Stadnik, donc, a vingt - quatre ans, et est légalement aveugle depuis l'âge de sept ans, après lui avoir diagnostiqué, alors qu'il avait six ans, la maladie de Stargardt dont on trouvera également un document explicatif en annexe. Concrètement, cela se traduit par une perte de la vision centrale, une altération de la perception des couleurs, un accommodement difficile de la vision dans les endroits peu éclairés, avec conservation de la vision périphérique permettant des déplacements autonomes, et une vision estimée entre 1/10ème et 1/20ème.

Portrait de Blake Stadnik

Lorsque le diagnostic est tombé, sa mère l'a inscrit à un cours de danse pour qu'il puisse continuer à faire de l'exercice alors que la pratique de sports se révélait plus délicate. C'est ainsi qu'il s'est découvert une passion pour les claquettes, mais aussi le chant et le théâtre. A dix ans, après avoir vu une représentation du "Fantôme de l'Opéra", autre grand classique de la comédie musicale, il s'est dit que c'est ce qu'il voudrait faire plus tard. Il a donc suivi une formation en arts de la scène au lycée et en théâtre musical à l'Université de Pennsylvanie. Et il enchaîne les rôles dans les comédies musicales depuis.
Si sa participation dans la distribution de "42nd Street" lui permet actuellement de faire une tournée aux États-Unis (New-York, Chicago ou encore Los Angeles), il a déjà joué dans "Les Misérables" ou "Mary Poppins".

Quand on lui demande comment il travaille ses rôles, il explique qu'il peut lire les textes en gros caractères mais qu'il essaie de connaître son texte avant d'arriver aux répétitions car il ne lui est pas possible de "jeter un oeil" sur le texte simultanément aux déplacements. Il explique aussi que sa vision floue ne lui permet d'identifier ses partenaires que par la couleur des costumes, et quand ils sont nombreux à porter les mêmes costumes, c'est un travail d'équipe : tous se placent conformément à la chorégraphie afin qu'il réceptionne la bonne partenaire...
A en juger cette vidéo, cela fonctionne bien.

Dans cet article datant de 2014, Blake Stadnik explique qu'il s'est longtemps posé la question de savoir s'il devait ou non dire qu'il avait un problème de vue lors des auditions. Comme il ne peut pas regarder les gens droit dans les yeux, mais plutôt au-dessus de leurs épaules, il se demande s'ils pensent qu'il est timide ou quelque chose comme ça. Cependant, depuis quelques auditions, il a décidé de parler de sa situation. "Et, depuis, je sens un poids beaucoup moins lourd sur mes épaules" dit-il. (“I felt like a huge weight was lifted off my shoulders,” he says).
De même, il explique que, finalement, c'est grâce à cette déficience visuelle qu'il a découvert sa passion pour les claquettes et pour le théâtre, passion devenue profession aujourd'hui. Cela me fait beaucoup penser à ce texte écrit par Jay Worthington où il explique que sa singularité lui permet aujourd'hui de mener la vie dont il a rêvé. On peut ne pas être d'accord avec les termes qu'il a choisis, néanmoins, l'acceptation de soi facilite l'acceptation des autres, et tant pis si ceux qui font passer les auditions restent bloqués sur leurs préjugés sans voir le talent derrière. Pourtant, même aux États-Unis, la situation est loin d'être idéale pour les comédiens, metteurs en scène ou autres artistes handicapés, mais cela est en train de bouger, comme le montre cette réunion qui a eu lieu en octobre 2015 pour fêter les vingt-cinq ans de l'ADA (Americans with Disabilities Act, disponible en annexe en anglais) qui regroupait des directeurs de théâtre, de casting pour montrer que les artistes de théâtre handicapés sont prêts, partants et capables.

42nd Street - Blake Stadnik dans le rôle de Billy Lawlor

Blake Stadnik parle facilement de sa situation visuelle pour montrer aux enfants, notamment handicapés, qu'il est possible de faire ce qu'ils ont envie de faire et qu'il existe plein de programmes et d'activités qui peuvent les aider.
Très récemment, j'ai entendu dire quelqu'un qu'il ne fallait pas hésiter à pousser des portes entrouvertes. Souhaitons donc voir arriver la nouvelle génération qui sera jugée sur son talent et non ses étiquettes...

dimanche 3 juillet 2016

Colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) - Entre cecite et lumiere - Regards croises

Ce colloque, entièrement consacré à Jacques Lusseyran, s'est déroulé à la Fondation Singer - Polignac le 28 juin 2016, soit un an après, jour pour jour, le colloque Blind Creations.

Affiche du colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) entre cecite et lumiere

Zina Weygand est l'instigatrice de cette journée, elle qui, lors du colloque Blind Creations avait déjà consacré son exposé à "Jacques Lusseyran : le héros aveugle de la résistance française" (son intervention filmée est disponible sur vimeo.com/132518569, disponible aussi la traduction écrite en anglais).
Ce sujet lui était venu à la suite de la parution du livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, paru au tout début de l'année 2015 et qui permit à de nombreuses personnes, le livre ayant été un réel succès commercial aussi, de faire connaissance avec Jacques Lusseyran, injustement oublié, il est vrai, des mémoires françaises. Gallimard a profité de la sortie en format poche du livre de Jérôme Garcin (Folio n°6115) ainsi qu'en format livre audio paru dans la collection Écoutez lire lu par Laurent Poitrenaux, pour publier Et la lumière fut (Folio n°6119) et Le monde commence aujourd'hui (Folio n°6120). Trois oeuvres à lire de toute urgence.

Le Voyant - couverture du livre audio Et la lumière fut - couverture Folio Gallimard Le monde commence aujourd'hui - édition Folio Gallimard











Voici comment était présentée cette journée :
Ce colloque pluridisciplinaire proposera une vaste exploration de la vision intérieure paradoxale de cet auteur aveugle qui, ayant perdu la vue lors d’une bousculade à l’école à l’âge de huit ans, construit sa vie et son œuvre autour de la lumière et des couleurs dont il affirme garder la perception et qu’il magnifie par l’écriture. Les différentes approches historique, littéraire, philosophique (avec entre autres la question de l’anthroposophie), mais également scientifique (neuro-ophtalmologie), permettront de rappeler la place que Jacques Lusseyran occupa au sein de la Résistance intérieure française et l’attitude qu’il adopta face à la réalité tragique des camps de concentration, avant d’interroger les catégories essentielles de son écriture, telles que la synesthésie, qui concourt de manière exemplaire à l’élaboration d’un monde intérieur poétique et empreint d’une richesse contrastant avec les représentations classiques de l’absence de vue comme privation et déficience. Afin de mieux en saisir l’essence et la portée, ce colloque s’attachera à situer le discours et l’écriture de la cécité de Jacques Lusseyran parmi d’autres discours d’auteurs aveugles, parmi lesquels des écrivains contemporains, qui apporteront leur point de vue critique.

Le programme, détaillé sur cette page du site de la Fondation où l'on trouvera également les liens vers les vidéos réalisées ce jour, a réellement permis de faire un panorama à 360 degrés de cet homme complexe qu'était Jacques Lusseyran. Résistant, déporté, aveugle depuis l'âge de huit ans, brillant élève, il ne put passer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure à cause d'un arrêté du gouvernement de Vichy, et ne put ainsi atteindre son rêve d'enseigner et de transmettre son savoir en France. C'est aux États-Unis que lui sera offerte cette opportunité, dans ce pays qu'il fera sa carrière avant de mourir en France dans un accident de voiture en juillet 1971.

Pour celles et ceux qui connaissaient déjà Jacques Lusseyran, cette journée fut l'occasion de compléter notre portrait, forcément incomplet, de cet homme hors du commun. Pour les autres, j'espère que cela leur a donné envie de lire ses quelques ouvrages disponibles.
Découpée en trois sessions, cette journée a commencé, après une introduction de Zina Weygand (mais qui d'autre qu'elle pouvait mieux présenter Jacques Lusseyran, elle qui a tant fait pour qu'il soit sorti de l'oubli) par l'homme libre, avec la dimension historique.

Session 1 : Jacques Lusseyran, un homme libre
Avant la première présentation faite par Jacques Semelin, Bruno Leroux, président de séance, a défini Jacques Lusseyran comme appartenant à cette collectivité des résistants et des déportés, et qui a choisi de ne pas parler des horreurs des camps comme l'ont choisi d'autres résistants déportés. Il a d'abord été un déporté avec une philosophie de déporté avant d'être un écrivain de la déportation.
Jacques Semelin a ensuite présenté Les volontaires de la liberté : un exemple de résistance civile
Il est intervenu ici avec sa casquette d'historien, spécialiste de la résistance civile. Nous le retrouverons plus tard dans la journée avec une casquette (ou plutôt un chapeau) plus personnelle, au titre d'écrivain aveugle.

Cette première session a été, pour moi, vraiment l'occasion de revenir sur des événements que Lusseyran aborde dans ses livres mais avec l'éclairage des historiens spécialistes de cette période trouble et folle. Notamment lors de la présentation d'Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Jacques Lusseyran en déportation : entre histoire et mémoire, où il dit que Lusseyran a créé une alchimie unique entre résistance, littérature et cécité.
Il y avait Jacques Bloch, résistant en Creuse, dans la salle en cette matinée. Il fut l'un des compagnons de Jacques Lusseyran à Buchenwald. Il nous a raconté combien, au milieu de cette horreur, Jacques Lusseyran était un "magicien" qui "vous faisait voir les couleurs, un château, un paysage".
Puis cette session a été conclue avec Rebecca Scales, professeure américaine, qui nous a parlé de Jacques Lusseyran entre la France et l'Amérique. Il donna des cours de civilisation française à la Sorbonne entre 1952 et 1958 et fut repéré par des étudiantes américaines qui furent subjuguées par ses connaissances, sa façon de transmettre son savoir. Elles sont à l'origine de son départ aux États-Unis en 1958 où il fut professeur de littérature française dans différentes universités de l' "Amérique moyenne", dans des environnements plus ruraux qu'urbains.
Cela a permis de montrer comment un pays, par ses décisions politiques, a totalement exclu un homme, non "en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine" (cité par Jérôme Garcin dans Le Voyant p73), qui avait pourtant tant donné pour lui rendre sa liberté.
Lui, brillant élève dont le rêve était d'enseigner, de transmettre sa passion pour la littérature française, n'a pu passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, étant exclu de la salle d'examen à cause d'une "lettre, signée d'Abel Bonnard soi-même, le ministre de l'Instruction publique du gouvernement de Vichy" suite au "décret, rédigé par l'historien de la Rome antique Jérôme Carcopino (directeur de l'Ecole Normale Supérieure, il est aussi secrétaire d'Etat à l'Education), et promulgué le 1er juillet 1942, (qui) ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" ou n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière." (Le Voyant , Jérôme Garcin, p73).
Cet arrêté, qui fermait donc l'accès aux concours de l'enseignement public, ne sera abrogé qu'en 1959...

La deuxième session, Cécité et Ecritures de soi, a été l'occasion de se pencher sur l'écrivain aveugle qu'était aussi Jacques Lusseyran.

Session 2 - de gauche à droite Céline Roussel Romain Villet et Jacques Semelin

Tandis que Céline Roussel nous parlait d' Écriture et réécritures de soi : de l'aveugle voyant à la voix poétique où comment Jacques Lusseyran y glorifie la cécité, richesse et potentialité d'enrichissement, Romain Villet, écrivain aveugle, notamment auteur de Look (à l'origine de la création de ce blog), posait la question Jacques Lusseyran à travers son oeuvre : écriture de la cécité ou icône d'aveugle?, se demandant ce qu'il nous permettait de comprendre de la cécité. Romain Villet termine en disant que Jacques Lusseyran a entretenu plus que combattu les préjugés sur la cécité. Jacques Semelin, qui concluait cette deuxième session en revenant, cette fois - ci avec sa casquette plus personnelle d'écrivain aveugle, lui qui vient de publier Je veux croire au soleil, pour parler de A chacun sa cécité, à chacun sa vérité, nous a dit "je ne sais pas si je vais y arriver mais je vais vous aider à y voir plus clair". Évidemment, rires et sourires ont fusé dans la salle mais cela en dit long sur justement cette "écriture de la cécité ". Pour Jacques Semelin, comme d'ailleurs pour Romain Villet, ce qui pose problème c'est, non pas lorsque Lusseyran parle de son expérience d'aveugle, mais plutôt quand il parle de l'aveugle en général. Jacques Semelin a trouvé sept sens au mot "vision" chez Lusseyran qui parle aussi de sa lumière intérieure et dit que "la liberté est la lumière de l'âme". Pour Jacques Semelin, Lusseyran se sent libre dans sa cécité. Il y a aussi dans son écriture un rapport entre réel et imaginaire qui nous aide à comparer les regards.

La troisième et dernière session intitulée La "vision intérieure" de Jacques Lusseyran, entre philosophie, mystique et neurosciences a permis d'y voir un peu plus clair dans la compréhension de cette "lumière intérieure".
Ainsi, Marion Chottin a parlé de La vision intérieure de Lusseyran : concept inouï ou illusion des sens? en présentant cette "vision intérieure" comme philosophie, qui peut être, certes, une expérience déroutante mais qui permet une requalification décisive de la figure de l'aveugle voyant, qui est une critique radicale de l'oculocentrisme, et qui montre que la vision est subversive. Elle montre que Lusseyran n'est ni un devin, ni un miraculé, ni un poète visionnaire, ni un affabulateur.
Piet Devos, avec Le toucher de la lumière. La vue intérieure de Jacques Lusseyran entre phénoménologie et mystique, nous explique que pour Lusseyran, la lumière, c'est l'énergie vitale, elle enveloppe tout. Et la dernière présentation d'Avinoam B. Safran, Lumières de Lusseyran. La perception visuelle du monde et ses mécanismes cérébraux a permis de faire la lumière, justement, sur cette vision intérieure en parlant de synesthésie, décrite comme un phénomène perceptif inhabituel caractérisé par une sensation dans une modalité induite par l'activation d'une autre modalité sensorielle (j'écoute de la musique et les notes se déclinent en tâches colorées). Ce phénomène est involontaire, automatique et il s'impose. Il existe des synesthésies acquises et des synesthésies constitutionnelles. Avinoam B. Safran indiqué qu'il est probable que Jacques Lusseyran était prédisposé à ces synesthésies et que l'arrivée de la cécité les a révélées. Piet Devos, aveugle depuis l'âge de cinq ans, indique qu'il est lui-même synesthète et que la lecture des ouvrages de Jacques Lusseyran a été une véritable révélation. Quelqu'un d'autre lui décrivait ce qu'il vivait!

Avant la synthèse et la conclusion de ce colloque, Pascal Lusseyran, frère de Jacques, son cadet de huit ans, a tenu à parler de ce qui avait été dit sur son frère, et à livrer quelques anecdotes. Il nous a ainsi raconté un voyage de quinze jours en tandem dans le Sud-Ouest, au début des années 1950, alors que Jacques Lusseyran était très déprimé. Pascal tentait de décrire du mieux qu'il pouvait les paysages qu'ils traversaient et, quand de retour à la maison, il fut alors temps de raconter ce voyage, c'est Jacques qui le fit en apportant des précisions qui avaient échappé à Pascal. Celui-ci nous parla aussi de la relation particulière entre Jacques et sa mère en terminant sur une magnifique anecdote. Lors des obsèques de Jacques Lusseyran dans le village natal de sa mère, Juvardeil, quelqu'un tira si fort sur la corde d'une des quatre cloches que celle-ci se coinça. Celle-ci ne sonna plus jusqu'à la veille des obsèques de sa mère, quatre ans plus tard, quand la famille décida qu'il serait plus convenable que les quatre cloches sonnent de nouveau à cette occasion. Lorsqu'ils montèrent décoincer cette cloche, ils s ' aperçurent qu'il s'agissait de la petite cloche sur laquelle étaient gravés le nom et la date de naissance de leur mère. Il se trouve que cette cloche a été sonnée pour la dernière fois à la main le jour de ses obsèques.

Pour conclure, Henri-Jacques Stiker a dit que Jacques Lusseyran était un être lumineux. Et il est vrai que les différents témoignages de gens qui l'ont connu, disent tous cela.
Quant à Hannah Thompson, elle s'est présentée en tant que britannique, malvoyante militante et universitaire spécialiste de littérature française pour indiquer que la place des femmes dans la vie de Jacques Lusseyran avait été occultée, que nombre de présentations avaient des visuels non accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes, et qu'il était effectivement important de se pencher sur l'écriture des auteurs aveugles.

Cette journée s'est ensuite poursuivie, pour une petite vingtaine d'entre nous, par une escapade au 27 rue Jacob pour assister à une rencontre Jérôme Garcin / Jacques Semelin où il fut, là aussi, question de Jacques Lusseyran.

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