Vues intérieures

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samedi 17 septembre 2016

Le Braille Art

Par le biais de l'APH, American Printing House for the Blind, organisme américain basé à Louisville dans le Kentucky et existant depuis 1858, Twitter m'a amené un long et fort intéressant article sur le braille (en anglais).
Cet article parle du braille en tant qu ' écriture permettant aux personnes aveugles de lire et d'écrire, mais aussi, et c'est ce qui concernera ce billet, en tant qu'art ou objet d'art.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Cependant, il pose aussi la question de l'avenir de cet alphabet. A l'heure des révolutions digitales, du tout ou presque vocalisé, où en est l'apprentissage du braille pour les enfants déficients visuels d'aujourd'hui? A plusieurs reprises, nous avons dit ici combien l'enseignement du braille demeurait essentiel pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants aveugles des illettrés. Certes, la synthèse vocale rend bien des services et permet souvent de gagner du temps mais écouter un texte ne donne ni l'orthographe ni sa ponctuation.
Pour information, vous pouvez écouter (en anglais américain) ce podcast de dix-neuf minutes intitulé Blind Kids, Touchscreen Phones, and the End of Braille?, "Enfants aveugles, téléphones à écran tactile et la fin du braille?"

Après cette parenthèse nécessaire, recentrons-nous sur le sujet qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui : le Braille en tant qu'Art...
Le titre de l'article, signé Nadja Sayej et originellement publié dans le magazine Print est Building Braille: The History & Future of Designing Text for the Blind ou, littéralement, "construire le braille : histoire et futur du texte conçu pour les aveugles". A cela, s'ajoute un sous-titre: Explore the fascinating history of braille, as well as a new future for the design of this vital tool, soit "explorez l'histoire fascinante du braille ainsi que le futur pour la conception de cet outil vital".

Pour que le braille reste lisible, la taille de la cellule, composée de six points, ne doit pas varier de sa taille originelle. Louis Braille, aveugle lui-même, a conçue cette cellule pour qu'elle tombe juste sous la pulpe du doigt, partie la plus sensible et la plus discriminante. Cependant, aux États-Unis, seuls dix pour cent des personnes aveugles connaissent et pratiquent le braille. Quatre-vingts deux pour cent des personnes déficientes visuelles auraient, selon l'OMS, cinquante ans et plus. L'apprentissage du braille à l'âge adulte est long et difficile et beaucoup y renonce.
Dans cet article, l'auteure présente le travail de Simone Fahrenhorst, designer allemande, qui a travaillé sur une nouvelle typographie liant braille et "noir" qui pourrait aider des personnes âgées en train de perdre la vue à apprendre le braille, Learning Braille Type (photo ci-dessous).

Typologie pour apprendre de braille (Learning Braille Type) de Simone Fahrenhorst

L'auteure parle aussi du travail du designer anglais Greg Bland qui lui, a créé le ''Kobigraph'' un pont typographique entre le braille et l'alphabet inspiré d'une calligraphie s'inspirant, elle, de symboles coréens. Selon lui, cette typographie utilise la même structure qu'une cellule braille mais les points sont reliés entre eux par un scénario calligraphique afin que les gens comprennent le braille (photo ci-dessous).

Kobigraph, cellule braille avec points reliés, inventé par Greg Bland

Il est aussi question du colloque Blind Creations qui s'est tenu fin juin 2015 à Londres et auquel j'ai eu la chance d'assister (voir mon compte-rendu) qui célébrait la créativité autour de la cécité.

Voici une traduction partielle concernant le colloque :

Les travaux de sept artistes aveugles étaient exposés, dans le but de casser le stéréotype de l' "aveugle sans défense" (helpless blind). Hannah Thompson, qui a co-organisé le colloque avec Vanessa Warne, dit qu'il ne s'agissait pas simplement de montrer du braille aux gens mais de jouer avec les possibilités célébrant la cécité comme une force créative.
En réunissant des universitaires, des designers et des artistes, Thompson et Warne ont réuni l'art tactile, des photographies prises par des aveugles, du théâtre audiodécrit, des sculptures d'art public et de la poésie en relief. "C'est une façon différente d'expérimenter l'art et le design" dit Thompson.
Et il ne s'agit pas seulement de cela mais de casser les règles du monde de l'art aussi. "Ne pas toucher l'art" a un nouveau sens. "Chacun était autorisé à tout toucher" rit Thompson, qui se spécialise en Littérature française au Royal Holloway.
L'un des points marquants de ce colloque était la sculpture publique créée en béton par l'artiste anglais aveugle David Johnson intitulée Too Big to Feel. Johnson a créé dix-huit grands dômes pesant chacun soixante-six livres (environ trente kilos). Ils ont été installés sur une pente herbeuse en face du lieu de la conférence, et écrivent " Seeing Red" ("voir rouge") en braille abrégé. L'artiste, qui est devenu aveugle au cours de sa trentaine, a réalisé les pièces en coulant du béton dans des sacs plastiques placés dans une cavité creusée sur une table. "Il voulait montrer à quel point les métaphores visuelles ont envahi notre langage", dit Thompson. ""Seeing Red" ne parle pas de voir mais de comprendre ou de croire, les artistes aveugles se connectant au monde par le toucher."

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

La pièce pose un paradoxe : si vous êtes aveugle, vous ne pouvez pas lire le travail comme du braille à moins de découvrir les dômes en rampant sur la pelouse - et même comme cela, c'est simplement trop grand, dit Thompson. Si vous voyez, vous ne pouvez pas le lire non plus parce que vous ne connaissez pas le braille. Ce point central est cependant essentiel. "Le braille est créatif - c'est une façon inventive d'exprimer des choses", dit-elle. "Une forme d'expression artistique".

Cette utilisation du braille, hors normes et hors cadre, mais en tant qu'alphabet transcrit dans telle ou telle langue, permet des clins d'oeil et des pieds de nez. C'est aussi là-dessus que joue The Blind, artiste nantais qui oeuvre au sein du Collectif 100 Pression, qui a décidé, un jour, de rendre les graffs accessibles aux personnes aveugles.
On peut l'entendre expliquer sa démarche, son travail...

The Blind, graffeur en Braille

A travers cet article vraiment riche et foisonnant sur le braille, il est fascinant de voir comment une invention de presque deux siècles a finalement su s'adapter à la technologie, su évoluer aussi (le signe "@", arobase, existe aussi en braille!), comment elle a aussi dépassé son cadre originel pour inspirer artistes et designers.
Il serait terrible pour les futures générations d'oublier cette formidable invention qui a permis aux personnes aveugles du monde entier l'accès à l'instruction leur donnant la possibilité de lire et d'écrire.

jeudi 15 septembre 2016

Talenteo Blog Awards - premier concours rassemblant des blogs dédiés au handicap

Vues Intérieures, qui vient de fêter ses deux ans, s'est inscrit au premier concours rassemblant des blogs dédiés au handicap. Ce concours est basé sur les votes du public.

Talenteo Awards

Du 17 au 30 septembre 2016, vous avez donc la possibilité de voter pour le blog Vues Intérieures qui s'est lancé dans l'aventure de ces premiers Talenteo Awards.
N'hésitez donc pas à y faire un saut et découvrir les autres blogs...
Merci de votre soutien...

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

mardi 30 août 2016

Festival et Accessibilite - public aveugle et malvoyant

Après avoir exploré la démarche accessibilité du Festival des Eurockéennes, profitons des derniers jours de l'été pour revenir sur l'émission In Touch de la BBC Radio 4 du 28 juin 2016 (disponible en audio en annexe) pour voir de plus près comment cela se passe à Glastonbury, l'un des plus grands festivals anglais, en particulier pour les festivaliers aveugles et malvoyants.
Lors de cette balade boueuse (l'accessoire indispensable étant les bottes en caoutchouc), nous croiserons Paul Hawkins de Attitude is Everything , association anglaise évoquée dans le précédent billet qui oeuvre pour l'accessibilité pour tous des lieux de musique live (salles et festivals), et... Casey Harris, claviériste légalement aveugle du groupe américain X Ambassadors.

Affiche du Festival de Glastonbury 2016

Mais avant de partir sur les terres boueuses du Somerset, revenons un peu sur la situation en France.
Quand on pense accessibilité, on imagine souvent l'accessibilité physique et la personne en fauteuil roulant. Pour une personne aveugle ou malvoyante, se déplacer dans un lieu inconnu, souvent vaste, sans repères, est l'une des difficultés principales. Si certains festivals proposent des éléments spécifiques pour le public déficient visuel, comme des programmes en braille ou en gros caractères, disposent d'un site internet accessible aux lecteurs d'écran, l'offre s'arrête souvent là. Difficile de mobiliser du personnel pour accompagner la personne aveugle ou malvoyante pendant la durée du festival.
En Angleterre, et notamment grâce au travail de l'association Attitude is Everything, 85% des festivals proposent des tickets gratuits pour la personne accompagnant (PA, Personal Assistant) la personne handicapée. Voir ici les modalités pour Glastonbury, par exemple.
Un article paru dans ''The Independent'' raconte la première expérience de festival par une personne ayant une rétinite pigmentaire.

Revenons maintenant à l'émission In Touch et au témoignage de deux personnes déficientes visuelles, l'une aveugle, Dave Kent, et l'autre malvoyante, Hazel Dudley.
Cette émission, d'une vingtaine de minutes, est très intéressante parce qu'elle fait vivre "de l'intérieur" ce que ressentent ces festivaliers et nous les suivons depuis la recherche d'informations jusqu'à leur départ du festival.
Dave Kent n'a trouvé aucune information concernant les festivaliers déficients visuels sur le site internet du festival. Pourtant Glastonbury se veut un festival accueillant pour tous et accessible à tous. Selon Paul Hawkins, de l'association Attitude is Everything, seuls 50% des sites internet communiquent sur leurs dispositifs d'accessibilité.
Tous deux se déplacent habituellement avec des chiens-guide. Au festival, ils sont venus seuls : le sol, boueux, peut cacher des morceaux de verre et blesser les pattes du chien, et, comment donner des ordres au chien si on ne sait pas où l'on est et où l'on va.
S'orienter est effectivement la principale difficulté rencontrée par les personnes déficientes visuelles. Hazel Dudley, malvoyante, dit que la lecture du plan est difficile. Il est trop petit, contient trop d'informations. Un plan lisible par une personne malvoyante devrait être plus simple et ne contenir que les informations essentielles. De même, pour elle, la signalétique mise en place était inutilisable.
L'un des dispositifs que l'on retrouve maintenant assez fréquemment sur les festivals, c'est une plateforme surélevée pour que les personnes en fauteuil roulant, mais aussi les autres personnes handicapées, puissent avoir une vue directe sur la scène, sans être bousculées. En général, ces plateformes sont réservées aux festivaliers handicapés et leurs accompagnants. Les personnes déficientes visuelles ont donc accès à cet aménagement.
A Glastonbury, il y a plusieurs scènes et plusieurs plateformes surélevées et Hazel Dudley explique qu'elle a eu peur en voulant accéder à ces plateformes parce que les gens, présents sur le cheminement ne bougeaient pas, voire la bousculaient. Elle explique cependant que cette crainte était plus liée à la foule qu'à sa déficience visuelle.

L'hébergement sur site se fait sous tente. Impossible pour une personne déficience visuelle de se débrouiller seule pour repérer son emplacement, monter sa tente, se déplacer...

Par ailleurs, Dave Kent souligne le fait qu'il a eu à faire à des gens plutôt volontaires et agréables, sauf à la toute fin de son séjour, au moment de prendre la navette pour quitter le festival, et que ce seul événement gâche l'ensemble.

Mais évidemment, la raison principale de venir au festival de Glastonbury est quand même pour assister à des concerts et écouter de la musique. Et d'y croiser Casey Harris et lui demander comment cela se passe de l'autre côté de la scène lorsque l'on est déficient visuel...
Légalement aveugle, ayant une vision centrale (donc un champ visuel réduit), le claviériste des X Ambassadors, se déplace avec une canne blanche. Interviewé par Dave Kent (9:43 min à 12:45 min), celui-ci lui demande ce qu'il ressent en jouant devant des foules immenses.
Casey Harris répond qu'il aime jouer devant des foules immenses mais qu'il ne perçoit quasiment pas le public, contrairement à une petite salle où il ressent comme une vague qui vient le frapper à la fin de chaque morceau, et qu'il peut presque sentir la sueur du public proche.
A Glastonbury, en tant qu'artiste, il explique qu'il a eu des personnes patientes qui lui ont montré les lieux, l'ont aidé à se repérer.
Pour monter sur scène, c'est son frère (Sam Harris, chanteur et leader du groupe) qui le guide par l'épaule et dès qu'il sent les claviers, il plie sa canne et se dépêche d'être opérationnel. Ils font cela depuis longtemps et ça marche très bien. (Photo Billboard ci-dessous).

Sam Harris guidant Casey Harris par l'épaule sur scène

Le groupe a d'ailleurs profité de son passage à Glastonbury pour adhérer à #MusicWithoutBarriers d'Attitude is Everything. (Casey Harris posant avec le panneau #MusicWithoutBarriers ci-dessous)

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016

Quand Dave Kent lui demande comment il est perçu en tant qu'artiste aveugle, Casey Harris explique que, même s'il n'aime pas dire ça, la société a peu d'attentes de la part des personnes déficientes visuelles et du coup, quand celles-ci font des choses aussi bien que les voyants, ça devient extraordinaire!
Il dit que, dans son cas, quand il trouve quelque chose qu'il peut faire aussi bien, voire même mieux que les autres, il se donne à fond.
Et quand Dave Kent lui demande si le terrain boueux typique de Glastonbury n'est pas trop gênant pour déambuler sur le site, il répond qu'à partir du moment où les gens font un minimum attention à ce qui se passe autour d'eux, la boue n'est pas un problème.

Néanmoins, Dave Kent recommande vivement de venir avec un accompagnant, cela simplifiant bien les choses, et étant possible grâce à cette tarification permettant à la personne handicapée d'avoir un billet gratuit pour son Personal Assistant (PA).
Cela montre aussi qu'il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour faciliter la venue du public déficient visuel sur de tels événements. La première étant de communiquer et de faire connaître les dispositifs existants. Et ce discours rejoint les remarques faites par Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz rapportées dans le billet sur les Eurockéennes.

On pourrait imaginer un plan simplifié du site, en relief, en gros caractères avec contraste marqué des couleurs, un système de chuchoteurs ou souffleurs d'images , des cheminements contrastés, qui pourraient être ceux conçus pour faciliter les déplacements en fauteuil roulant, avec une couleur et un revêtement adaptés...
Et l'argument consistant à dire que cela ne sert à rien puisque, de toute façon, il n'y a pas de festivaliers déficients visuels, n'est pas valable. Il faut certes un peu de temps pour faire connaître les dispositifs mis en place mais les festivaliers viendront si ceux-ci correspondent à leurs besoins.

vendredi 5 août 2016

Les Eurockeennes de Belfort ou un festival accessible à tous

Qui n'a pas entendu parler du Festival des Eurockéennes, implanté sur la presqu'île du Malsaucy, et de sa programmation fantastique?

Affiche 2016 des Eurockéennes - programmation musicale

Mais si la musique est au coeur du festival, le sujet qui nous intéresse particulièrement ici est l'accessibilité à la culture pour tous. Et le Festival des Eurockéennes est un pionnier en la matière.
Penchons - nous donc sur l'édition 2016 des Eurockéennes qui a eu lieu du 1er au 3 juillet dernier.

Depuis l'origine du festival dont la première édition a eu lieu en 1989, créé à l'initiative du département du Territoire de Belfort, il y a eu cette volonté de s'ouvrir à tous.
En 2013, le festival des Eurockéennes a signé la Charte d'Accessibilité, comme l'ont fait aussi les festivals Rock en Seine et les Vieilles Charrues.
Il met aussi à disposition des autres festivals aux alentours un "container accessibilité" qui contient tout ce qu'il faut pour rendre un tel événement accessible (rampe d'accès, signalétique...).
Et pour cette édition 2016, le festival a créé l'espace ALL ACCESS. Il a donc franchi une nouvelle étape pour permettre le rapprochement des expériences festivalières. Au coeur du festival, cet espace ALL ACCESS, lieu d'informations et de repos, est devenu un espace d'animations, d'expérimentations et de sensibilisation destiné à tous, voir ainsi le programme 2016.

Photo du site des Eurockéennes vu du ciel avec logos de différents handicaps

Le festival des Eurockéennes est un modèle à suivre, un graal à atteindre pour d'autres festivals impliqués également dans cette démarche qualitative d'accessibilité pour tous. Bien souvent, ces festivals s'appuient sur des associations locales. Aux Eurockéennes, il y a notamment l'AAAL (Association des Aveugles et Amblyopes d'Alsace et de Lorraine) et la société Argos-Services dirigées par Denis Leroy, enthousiaste et passionné, plein de belles idées régulièrement concrétisées, qui apporte son soutien et son expertise depuis de nombreuses années.

L'accessibilité aux Eurockéennes, c'est un vrai engagement, qui s'adresse à tous les publics. Ce sont des plateformes surélevées, dispositifs que l'on commence à voir régulièrement sur d'autres sites festivaliers, mais ce sont aussi des lieux de repos, des lieux pour les soins ou des réfrigérateurs pour conserver les médicaments au frais, c'est aussi une signalétique adaptée, des programmes en braille ou en gros caractères, des boucles magnétiques, des possibilités de recharger les batteries des fauteuils électriques, des cheminements adaptés aux fauteuils roulants et, bien évidemment, du personnel formé à l'accueil des personnes en situation de handicap, tels des chuchoteurs décrivant au festivalier déficient visuel ce qui se passe sur scène. Cette année, dans l'espace ALL ACCESS, vous pouviez ainsi commander à boire en LSF (Langue des Signes Française) ou voir une exposition photos sur le quotidien des personnes aveugles.

Thierry Jammes, festivalier à plusieurs reprises aux Eurockéennes, aveugle et vice président de la Fédération des Aveugles de France, en charge aussi de la Commission Accessibilité, à qui j'ai demandé son avis à la fois personnel et professionnel, a ainsi pu circuler sur le site guidé par du personnel disponible et formé, avoir accès au programme en braille ou encore se reposer entre deux concerts, et il constate une évolution de l'offre au fil des années, montrant ainsi l'écoute des personnes en charge de l'accessibilité.
A ce sujet, le nombre de personnes en situation de handicap avec besoin d'accompagnement s'élevait entre 500 et 600 pour l'édition 2015 sur un nombre de festivaliers estimés autour de 100 000 visiteurs sur la durée totale de l'événement. A ces chiffres, on peut ajouter d'autres personnes en situation de handicap qui n'ont pas forcément eu besoin d'accompagnement mais qui ont pu utiliser les facilités existantes.

J'ai également eu l'occasion de discuter de l'accessibilité du festival et de l'espace ALL ACCESS avec Mickaël Jeremiasz, joueur de tennis professionnel depuis 2004, détenteur de 4 médailles aux jeux paralympiques, des titres du grand chelem en simple et en double et numéro 1 mondial en simple et double en 2005, qui sera le porte - drapeau de l'équipe de France aux jeux paralympiques de Rio en septembre prochain.
C'était sa première expérience de festival et il est enchanté. Ferveur défenseur de l'accessibilité et du bon sens, il a aimé ce lieu situé au coeur du festival, convivial, ouvert à tous, dans une démarche réellement inclusive.
Il a aimé pouvoir profiter des plateformes surélevées permettant une belle vue sur les scènes mais aussi avoir l'opportunité de se mêler à la foule grâce à des cheminements permettant des déplacements faciles en fauteuil roulant. La présence de joëlettes (acquises grâce au crowdfunding, financement participatif), fauteuil habituellement mono-roue avec des brancards avant et arrière permettant de passer partout (y compris en montagne) avec l'aide de deux personnes, l'a également agréablement surpris, facilitant ainsi les déplacements pour les personnes à mobilité réduite.
En fauteuil depuis ses dix-huit ans, Michaël Jeremiasz n'avait jamais osé venir à un festival, se disant que rien n'était prévu et que ce serait une galère. L'expérience des Eurockéennes lui a donné envie de recommencer et de communiquer sur ces aménagements pour qu'enfin, la culture soit vraiment accessible à tous.

joëlette des Eurockéennes

Par ailleurs, n'oublions pas de mentionner que les festivaliers handicapés sont avant tout des festivaliers qui achètent leur ticket d'entrée, qui consomment et, éventuellement, qui reviennent parce qu'ils savent qu'ils y ont leur place à part entière.
En Angleterre, l'association Attitude is Everything qui oeuvre pour que les lieux diffusant de la musique live, salles de concert ou festivals, soient accessibles à tous, a récemment publier des chiffres éloquents : augmentation de 26% du public handicapé entre 2014 et 2015 pour un poids économique de £7,5m.

Thierry Jammes et Mickaël Jeremiasz ont tous les deux insisté sur le rôle crucial de la communication : l'information doit être claire et précise, accessible à tous. Cela commence aussi par un site internet accessible à tous et notamment aux utilisateurs de lecteur d'écran. Rassurons - nous sur ce fait, le site internet des Eurockéennes est certifié par Opquast.
Rendre accessible un festival coûte en moyens financiers (l'espace ALL ACCESS a ainsi pu voir le jour grâce au soutien de Malakoff Mederic) et humains. Alors autant que cela se sache et que les personnes concernées par ces aménagements soient présentes... pour partager le même plaisir que les autres festivaliers.

samedi 30 juillet 2016

Un jeu vers le soleil - Pascale Gingras

Premier roman jeunesse de Pascale Gingras publié en 2006 aux éditions Québec Amérique dans la collection Titan (à partir de 12 ans), Un jeu vers le soleil est une histoire qui me tient à coeur à bien des égards.
Pour ceux, celles que ça intéresse, il y a une fiche pédagogique en annexe...

Couverture du livre Un jeu vers le soleil de Pascale Gingras

Comme Du Bout des Doigts le Bout du Monde, Un jeu vers le soleil est un roman québécois.
Pour les lecteurs hors Québec ou hors Canada francophone, il y a des expressions et des tournures de phrases qui feront regretter de ne pas écouter le livre en format audio avec une voix de synthèse "Français Canada". Mais que l'on se rassure, pas de difficulté de compréhension, pas besoin de sous-titrage comme l'on voit souvent en France pour les films québécois à mon plus grand étonnement voire mon incompréhension...

Quatrième de couverture

Véronique a besoin d'air! Cet été, c'est décidé, elle ira travailler en Ontario, question de se dépayser un peu. Garder un enfant de 4 ans, pour elle, ce n'est pas un boulot très exigeant, mais à son arrivée dans la famille de Max, elle aura la surprise de constater que son petit protégé a un grand frère... de 19 ans!

Secret et distant, Thierry a tôt fait d'intriguer Véronique, qui décide de se mettre sur son cas. Pourquoi refuse - t - il de sortir de la maison? Et, surtout, pourquoi évite - t - il son regard? Gagnant peu à peu sa confiance, Véronique découvrira le drame qu'il vit, ses craintes, ses douleurs profondes et essayera de l'aider. Même si c'est malgré lui.

Pour son premier roman, Pascale Gingras nous offre une histoire remplie d'humour et de bonne humeur, mais surtout délicieusement romantique. Un récit intense qui se déploie tout doucement, comme les nuages s'écartent devant le soleil.

Contexte

Véronique Saint - Louis a dix-sept ans, habite Québec, capitale du Québec, province canadienne francophone.
Afin d'améliorer son anglais (le Canada a deux langues officielles, le français et l'anglais), elle part passer l'été en Ontario. Elle va passer deux mois près de Toronto, plus grande ville canadienne située en Ontario, province anglophone, dans la famille Currie, composée de Vanessa, francophone, la mère, Keith, anglophone mais qui veut maîtriser le français, le père, Max, garçon de quatre ans qui pratique les deux langues mais est plus à l'aise en anglais, et Thierry, grand frère de dix - neuf ans, né au Québec et qui y a passé ses douze premières années, et qui parle très bien français. Vous me suivez?
Pour vous aider, voici une carte du Canada avec les principales villes indiquées. Ottawa, capitale fédérale est située à la frontière entre l'Ontario et le Québec.

Carte géographique du Canada avec villes principales et provinces

Le fait que l'histoire se déroule en Ontario dans une famille où l'on parle majoritairement français à la maison alors que la langue du voisinage est l'anglais amène une dimension intéressante. La langue française est un sujet important au Québec.

D'ailleurs, il est fort probable que l'on divulgâche ("spoile", comme on dit en France) un peu l'histoire en présentant ce roman.
Alors, justement, regardons de plus près les personnages.

Thierry

Ce n'est pas le personnage principal de l'histoire, pourtant il en est l'élément central. La construction de l'histoire tourne autour de lui, et elle va explorer ce que ressentent les autres personnages du roman, faisant une grande place à ce que pensent les personnages, et aux sentiments des parents de Thierry.
Ce n'est que lorsqu'elle arrivera dans la famille que Véronique apprendra que Max a un grand frère avec cette phrase :
p18 "Thierry a eu un accident l'an dernier et il ne sort plus beaucoup..."

Il faudra attendre le chapitre 2 pour que Véronique rencontre enfin Thierry...
p27 "Assis au creux d'un divan de velours beige, les yeux fermés, il écoute vraisemblablement de la musique avec un lecteur de disques compacts portatif. Comme il a des écouteurs, il n'entend pas la jeune fille s'approcher."
p28 "Elle ramasse promptement le livre, le regard toujours posé sur Thierry dont les paupières s'ouvrent sur des yeux bleu-gris qui surprennent Véronique par leur froideur."
p29 "Salut, répond le garçon sans même lui jeter un coup d'oeil."

La suite explique comment Véronique découvre les séquelles de l'accident de Thierry. Réaction violente de celui-ci mais réaction à la fois prévisible et si commune de Véronique:
p31 "Une vague de tristesse submerge alors la jeune fille. Elle s'en veut horriblement d'avoir crié après Thierry. D'un élan spontané, elle prend entre les siennes les mains du garçon qui, surpris par son geste, se raidit."

Heureusement, le ton va vite changer entre Véronique et Thierry. Peut-être un peu trop vite pour être réaliste, même s'il existe parfois, dans la vie réelle aussi, des déclics qui permettent de passer à l'étape suivante.

La présentation du roman parle d'une histoire délicieusement romantique. Certes.
Mais il y a d'autres enjeux. Et Véronique s'est donné comme "mission" de sortir Thierry de son enfermement volontaire, de sa peur...
Le courant passe bien entre les deux jeunes gens et Thierry va peu à peu reprendre confiance en lui, en commençant par lui raconter les circonstances de son accident, ce qu'il n'avait encore jamais fait.
Il expliquera également à Véronique que tout le monde sait (ses parents et lui-même) que sa perte de vue est définitive (merci aux auteurs d'éviter le miracle de dernière minute : non, toutes les cécités ne sont pas curables, et oui, il est possible de vivre une vie pleine et entière en étant aveugle, et j'espère que les portraits publiés sur ce blog vous en persuadent):
p41 "Ils attendent tous que je devienne un parfait petit aveugle, que j'apprenne le braille et que je me déplace avec une canne blanche ou un chien-guide. Mais je ne veux pas."

Mais à quoi ressemble Thierry?
p90 "ses yeux gris-bleu, ses cheveux blonds indisciplinés, son sourire dévastateur, son pâle visage qui s'accommoderait aisément de quelques rayons du soleil..."
Ajoutons à cela qu'il est pianiste... Ça ne vous rappelle rien?
C'est aussi l'avantage des personnages de roman... On les imagine comme l'on veut...

visage de Casey Harris - yeux gris-bleu et cheveux blonds

Thierry souhaite avant tout être comme tout le monde et, p56, sa mère pense que c'est ce qui l'a motivé pour obtenir son diplôme. Véronique n'a pas non plus eu besoin de longtemps pour intégrer certaines choses :
p58 "j'ai déjà compris que tu ne désirais aucun traitement de faveur et j'ai la ferme intention de respecter ce désir."

Véronique

Comme beaucoup de gens, il est probable que Véronique n'avait jamais eu l'occasion de faire connaissance avec une personne aveugle. Il est donc intéressant de voir comment elle se "débrouille" avec cette situation.
pp41-42 "Au souper, Véronique passe son temps à regarder agir Thierry. (...) Mais le plus impressionnant, c'est le moyen qu'il emploie pour se servir du lait. Il attend d'abord de repérer le pichet, puis se verse à boire en s'arrangeant pour que son index soit replié à l'intérieur du verre. Quand son doigt entre en contact avec le liquide, il arrête son mouvement, s'essuie discrètement sur une serviette de table et se remet à manger comme si de rien n'était."
p53 "Véronique réalise (...) (qu') elle n'a aucune idée de la façon dont on peut adapter les situations de la vie courante pour les rendre accessibles aux handicapés visuels."
p160 "(...)Je suis seulement étonnée de voir tout ce que tu as dû apprendre à faire sans voir. Je n'avais jamais pensé au rasage."

Les parents, Vanessa et Keith

Difficile situation dans laquelle se trouvent Vanessa et Keith. Inciter leur enfant à sortir de sa sidération tout en le (sur)protégeant...
S'inquiéter de le voir replié sur lui, craindre qu'il ne fasse une bêtise, mais en même temps, chercher des solutions pour le futur... Marcher sur des oeufs, souffrir de voir la chair de sa chair en souffrance et de ne pas savoir quoi faire pour l'en soulager...

Circonstances

On verra évoluer Thierry, reprendre goût à la vie, mais aussi raconter ses angoisses, dire ses colères ou ses envies...
Il y aura aussi les sentiments qui s'en mêlent, et les peurs qui vont avec...

p68 "... j'ai peur. Juste à m'imaginer au milieu des bruits de voitures, des inconnus qui me frôleraient... (...)
"Je viens juste de m'habituer à bouger dans la maison. Depuis peu seulement, j'arrive à penser en même temps que je compte mes pas. Mon corps a appris la disposition des lieux et ça va bien. J'ai besoin de cette sécurité. J'ai peur de paniquer en me retrouvant en terrain inconnu."
p119 "J'aimais aussi beaucoup aller au cinéma..."
p120 "J'aime l'atmosphère des salles de cinéma, être enfoncé dans un siège, manger du pop-corn... Ça peut paraître insensé, mais j'ai vraiment le goût d'y aller... (...)"

p173 "Il y a trop d'obstacles... la distance, mon handicap..."
p178 "le but qu'elle s'était fixé de me remettre sur pied étant réalisé, la poussière va retomber. Et elle va rapidement se rendre compte qu'elle peut trouver beaucoup mieux que moi."

Sensations

p93 "Thierry hésite sur le pas de la porte. Tel un ours qui sort de sa tanière après de longs mois d'hibernation, il réapprend la sensation du vent sur sa peau, du soleil sur son visage, de l'odeur caractéristique de l'été à ses narines. (...) Il prend son temps, apprivoisant l'environnement."
p151 "le feu... Je l'entends crépiter, je sens sa chaleur, mais je ne le vois pas... J'ai peur d'oublier à quoi ressemblent les choses... Je me rappelle encore de quoi ont l'air les flammes qui dansent, mais qui sait si dans cinq ou dix ans je m'en souviendrai toujours? C'est la même chose pour tout le reste..."

Conclusion

On pourrait reprocher à ce roman pour adolescent le côté "film hollywoodien" où l'on devine dès le début que tout ira pour le mieux à la fin...
Mais que de richesse dans ces 225 pages! On prend le temps d'écouter les points de vue de tous les protagonistes. On entend leurs peurs, leurs craintes, leurs espérances...

Et côté cécité, on parle de l'apprentissage du braille, oh combien indispensable, du matériel informatique adapté, de la canne blanche qui sert à se déplacer de façon autonome (même si les circonstances racontées dans le roman nous semblent improbables), de la façon de se remplir un verre de boisson, de percevoir son environnement, de communiquer avec les autres...

Montrer aussi qu'une telle relation est possible. Et cela me fait penser à un autre roman québécois, pour adultes celui-ci, Annabelle de Marie Laberge où, du moins dans mon souvenir, elle faisait la rencontre d'Etienne, élève aveugle, ou encore au très court "The get together" réalisé dans le cadre de la campagne Blind New World où joue Jay Worthington, comédien de Chicago et légalement aveugle.

C'est vrai, c'est une histoire "délicieusement romantique" mais aussi intelligente, alors plongeons-y franchement et laissons de côté son aspect un peu trop "Hollywood"...

jeudi 28 juillet 2016

De quelle couleur est le vent ? - Anne Herbauts

Livre Jeunesse publié chez Casterman en 2011, écrit et illustré par Anne Herbauts.

De quelle couleur est le vent ? m'a été suggéré dans un commentaire écrit à la suite du billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité. Et lorsque j'ai poussé un peu l'investigation, j'ai vu cette jolie couverture dans les tons bleus et verts et je me suis demandé comment j'avais pu passer à côté de cet ouvrage. Je remercie donc chaleureusement l'auteur de ce commentaire.

Couverture du livre De quelle couleur est le vent?

Quatrième de couverture

De quelle couleur est le vent ?
est la question qu'a un jour posée
un enfant aveugle à un grand...
Mais,
de quelle couleur est le vent ?

Contexte

Voilà, c'est effectivement à la suite de cette question rapportée un jour à Anne Herbauts, auteure et illustratrice belge, qu'elle s'est dit : "cette question, c'est un livre"...
Le livre a mis quelques années à prendre forme et il nous est donc arrivé sous forme d'un livre à regarder mais aussi à toucher. Celui qui se contente de le lire perd la moitié des informations, celui qui le touche n'accède pas non plus à la totalité de l'histoire... Anne Herbauts dit que tout n'est pas dit dans l'image et dans le texte et que cela est pertinent : il n'y a pas de réponse fermée et définitive.

Histoire

C'est l'histoire d'un petit géant aux yeux clos et aux pommettes rouges chaussé de bottes noires qui part de bonne heure chercher le vent et sa couleur et qui emmène le lecteur avec lui rencontrer, entre autres, chien, éléphant, montagne, ruisseau ou pomme...

Techniques

Au fil des pages, Anne Herbauts nous entraîne dans des explorations visuelles et tactiles, dans une poésie qui plaira sûrement aux petits mais aussi aux grands.
Pour nous inciter à découvrir tactilement cet ouvrage, l'auteure a plus d'un tour dans son sac : découpe (comme le surprenant Braille en creux sur la couverture), embossage avec un côté en relief et l'autre en creux (dont elle tire habilement partie), dépôt d'un vernis qui donne du relief sous les doigts mais dont on regardera tous les détails à la lumière rasante (les poissons dans l'eau sont d'une délicatesse absolue)...

vernis et braille en creux sur la couverture embossage




Anne Herbauts a beaucoup échangé avec Les Doigts qui Rêvent, association créée en 1994, autour du livre tactile, dont c'est d'ailleurs la "spécialité historique".
Il est difficile de dire que de quelle couleur est le vent ? est un livre accessible mais l'auteure l'a pensé comme un livre lisible et partageable. Et c'est effectivement le cas. C'est un livre subtile, comme son texte et ses illustrations.
Pour réaliser ce livre, elle s'est donné des contraintes, comme celle de peindre aux doigts qui donne un côté très sensuel au dessin pour "provoquer" cette envie de toucher.
Mais allez donc voir et écouter ce qu'elle dit de ce livre et du processus de création. C'est fort intéressant...

Conclusion

Dans cet ouvrage aussi, il est question d'imaginaire. Mais ce que je retiens, c'est avant tout ce travail vraiment intéressant sur le tactile, les textures, la multiplicité des techniques utilisées pour inciter le lecteur à découvrir par le toucher cette histoire. Cette découverte tactile est vraiment complémentaire au texte et, compte tenu de la génèse de ce livre, c'est vraiment malin.
Et multiplier les points de vue nourrit et enrichit le débat.
C'est un bel ouvrage à parcourir à deux et à quatre mains, à lire et manipuler... C'est un livre qui provoque des sensations, qui nous oblige, pour l'explorer au mieux, à utiliser des sens que nous avons tendance parfois à négliger ou à ne pas exploiter, et pourtant, ils donnent tout un tas d'informations précieuses. Alors, touchons la pluie, goûtons la pomme, sentons le vent...

samedi 23 juillet 2016

Les yeux d'Alix - Gwenola Morizur et Fanny Brulon

Quatre jolies raisons de parler de ce livre paru en novembre 2015.

Couverture du livre Les Yeux d'Alix

La première, c'est parce que ce livre a été publié par les Éditions d'un Monde à l'Autre qui font partie de l'association Grandir d'un Monde à l'Autre qui développe des projets sur le thème des différences et en particulier celui du handicap.
La deuxième, c'est parce que ce livre parle d'Alix, petite fille malvoyante.
La troisième, c'est parce que ce livre est magnifiquement illustré.
La quatrième, c'est parce que ce livre a été présélectionné pour le Prix Handi Livres 2016 dans la catégorie "Jeunesse Enfant"

L'histoire a été écrite par Gwénola Morizur et les illustrations ont été réalisées par Fanny Brulon qui nous parlent de la génèse de ce projet.
Sur cette page,on trouvera une vidéo où Gwénola Morizur explique la naissance de cette histoire où il est avant tout question d'une petite fille... Une petite fille qui va nous emmener dans ses rêves, son imaginaire... Une petite fille avec d'immenses lunettes...

Quatrième de couverture

Alix est née avec des yeux qui ne voient pas vraiment clair.
Pas facile pour apprendre les leçons, faire de la broderie ou jouer à chat perché.
Ni quand elle se cogne et que le voisin se moque.
Mais ça lui est bien égal à Alix, parce que, remplie des bruits du monde,
elle ne pense qu'à s'envoler.
Un jour, elle fait un voeu.
Un voeu qui, l'espère-t-elle, lui permettra de décoller...

Histoire

Le livre est conseillé à partir de six ans.
Le texte est poétique et il est possible que les plus petits soient un peu désorientés par ce ton. Que les parents n'hésitent pas à se l'approprier, ne serait-ce que pour les illustrations de Fanny Brulon, vraiment magnifiques, et qui s'accordent parfaitement à la poésie de ce texte.

Alix et ses immenses lunettes Illustration - végétaux légers et colorés










La malvoyance, si jamais elle peut être résumée à un singulier, est peu représentée dans la littérature, et dans la littérature jeunesse. Comment est - elle définie? Comment voit une personne malvoyante? Que signifie - t - elle au quotidien?
Evidemment, l'histoire présentée ici ne peut répondre à ces interrogations. Mais Les yeux d'Alix nous donnent des indices.

"Dans notre monde aux codes d'alphabet, où tout est compliqué quand on n'y voit pas vraiment clair."
"(...) on ne sait pas bien ce qu'elle voit."
"Elle se cogne trop souvent Alix, et le voisin se moque."

Ce qui n'empêche pas Alix de savoir exactement ce qu'il se passe autour d'elle :
"Elle devine les larmes quand on pleure."
"(...) on a beau voir, on ne sait même pas contempler."

Ni d'être consciente de ses limites (Aparte : mais qui lui a mis cela dans la tête? Futée comme elle est, elle trouvera sa façon à elle de faire les choses qu'elle aura envie de faire!) :
"Elle sait bien qu'elle ne verra pas les coutures des broderies blanches, leur tracé minutieux (...)."
"Elle trébuche, tombe, ne dit pas un mot, se relève."

Mais elle connaît aussi ses atouts :
"Elle dit qu'elle voit la nuit (...). Qu'elle observe dans l'obscurité, les bruits du monde, ses murmures invisibles, ceux que l'on se sait plus entendre."

Imaginaire

Dans un récent billet, Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, la question de l'imaginaire avait été abordée en parlant de ce que pouvaient représenter les couleurs pour une personne qui n'a jamais vu. Ici, on aborde l'imaginaire un peu différemment.
Différemment, parce qu'Alix voit. On ne sait pas ce qu'elle voit ni comment elle voit (je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase de Jay Worthington : "C'est difficile de décrire comment je vois, simplement parce que j'ai toujours vu de cette façon."), mais elle bâtit son monde imaginaire avec ses repères visuels, mais aussi ses repères culturels, et ses connaissances.
Anecdote : il y a peu, en discutant avec une personne malvoyante, nous avons abordé un sujet similaire. Elle a une vision tachetée, avec des points noirs qui morcellement son champ visuel. Lors d'un voyage en Chine, alors qu'elle contemplait un lac, elle dit à la personne voyageant avec elle que les nénuphars étaient magnifiques. Ce à quoi l'autre personne a répondu : quels nénuphars? Son cerveau avait simplement reconstitué une image partielle avec des indices pris dans ses connaissances, son imaginaire et qui semblaient plausibles dans ce contexte.

Alix est une petite fille futée, débrouillarde, sûrement curieuse, et elle doit adorer se raconter, s'inventer des histoires. Peut-être que sa malvoyance exacerbe cette tendance, mais Les yeux d'Alix, c'est avant tout la très jolie histoire d'une petite fille rêveuse... et on a vraiment envie de partir avec elle même si on la trouve un peu solitaire.

Conclusion

C'est dans un bel univers poétique et graphique que nous emmènent Gwénola Morizur et Fanny Brulon et le voyage vaut vraiment le détour.
Un petit regret, c'est qu'on la sent seule, cette petite Alix. Le voisin se moque d'elle parce qu'elle tombe souvent, elle préfère s'évader en pensée parce que lire est difficile... On a l'impression qu'elle ne trouve pas sa place dans cette société visuelle. Dommage parce qu'elle a tous les atouts pour se tailler une place sur mesure...

samedi 16 juillet 2016

Dis-moi si tu souris - Eric Lindstrom


Livre publié dans sa traduction française (réalisée par Anne Delcourt) en juin 2016, paru aux éditions Nathan, et qui se classe dans la catégorie de littérature pour adolescent.

Mais laissons de côté cette étiquette qui, il est vrai, lui va bien, pour entrer dans le vif du sujet.
Vous l'avez deviné, si Dis-moi si tu souris se retrouve ici, c'est parce qu'il y a un personnage aveugle. Et quel personnage!

Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

Quatrième de couverture

"JE SUIS PARKER, J'AI SEIZE ANS ET JE SUIS AVEUGLE.

Bon, j'y vois rien, mais remettez-vous: je suis pareille que vous, juste plus intelligente. D'ailleurs, j'ai établi les Règles de Parker :

- Ne me touchez pas sans me prévenir;
- Ne me traitez pas comme si j'étais idiote;
- Ne me parlez pas super fort (je ne suis pas sourde);
- Et ne cherchez JAMAIS à me duper.

Depuis la trahison de Scott, mon meilleur pote et petit ami, j'en ai même rajouté une dernière. Alors, quand il débarque à nouveau dans ma vie, tout est chamboulé. Parce que la dernière règle est claire:

- Il n'y a AUCUNE seconde chance. La trahison est impardonnable."

Contexte

Nous sommes bien dans un roman pour adolescent(e?). Il est question d'amitié, d'amour, de trahison... Mais, là dessus, laissons faire ceux (celles?) pour qui le roman est écrit.
Nous nous recentrerons, pour notre part, sur le personnage de Parker, sa cécité et sa passion pour la course.

Parker Grant a seize ans et est aveugle depuis l'âge de sept ans des suites d'un accident de voiture qui a également tué sa mère. Elle se retrouve orpheline à la suite du décès brutal de son père, probablement d'une overdose médicamenteuse, un trois juin, dans la première semaine de ses vacances et quinze jours avant son seizième anniversaire. Pour qu'elle ne soit pas totalement désorientée, sa tante et sa famille, déménagent d'Angleterre pour s'installer dans sa maison, quelque part sur la côte Est américaine.

Cela fait une accumulation d'événements dramatiques mais, rassurons - nous tout de suite, ce n'est pas le mélo auquel on pourrait s'attendre. Parker ne se laisse pas marcher sur les pieds, a du caractère, elle est excellente élève et très bonne à la course. Et elle est bourrée de défauts... Bref, une jeune fille ordinaire, ou presque...

Couverture et Braille

La couverture du livre traduit en français est sur fond vert avec, sur la droite, la tête et le buste de Parker vus aux trois-quarts, avec une longue chevelure blonde, revêtue d'un pull noir et qui porte un bandeau noir sur les yeux recouverts par des smileys.
Le titre Dis-moi si tu souris est écrit en majuscules et en blanc, à l'exception des "O" qui sont en jaune. Il est également repris plus haut en braille, ou plutôt dans une police braille assez fantaisiste. La cellule braille, constituée de six points, et faite à l'origine pour être lue par la pulpe des doigts, zone la plus sensible et la plus discriminante du doigt, est ici au moins agrandie deux fois. De fait, elle est quasiment illisible pour ceux qui lisent le braille avec les doigts (concept originel de ce système d'écriture), mais peut s'avérer une invitation à la découverte et à l'apprentissage de cette merveilleuse invention de Louis Braille qui a permis, et permet encore aujourd'hui, aux aveugles du monde entier, de pouvoir lire, écrire, bref, de pouvoir accéder à la connaissance et à l'éducation.

La version américaine de la couverture est totalement différente. Pas de portrait mais des jeux d'écriture et deux couleurs différentes pour le fond : une version en bleu, une version en jaune.

Couverture américaine de Not if I see you First - Fond bleu Couverture américaine de Not if I see you First - Fond jaune

Sur ces versions portant le titre original, Not if I see you First, il y a aussi du braille mais il vient se poser sur le texte écrit en "noir" (celui qu'on lit avec les yeux) et dit autre chose que le texte en noir...
Je vous aide : "seeing is not believing", soit "voir n'est pas croire"...

Même si ce "détournement" du braille originel reste anecdotique, bien que manifestement très "tendance" chez les éditeurs publiant des livres parlant de cécité, voir ainsi le billet sur Je veux croire au soleil de Jacques Semelin, cela rappelle à quel point l'enseignement et la pratique du braille restent cruciaux pour les enfants aveugles. La maîtrise d'une langue et de son orthographe passe OBLIGATOIREMENT par cet apprentissage du Braille. Si les nouvelles technologies, telles la synthèse vocale ou les livres audio, sont facilitantes, elles doivent rester complémentaires à l'apprentissage du braille et non le suppléer.

Chaque chapitre est d'abord écrit en police braille avant d'être écrit en noir. Il n'est d'ailleurs pas écrit tout à fait la même chose : le braille annonce des caractères en minuscules alors que le noir est écrit en majuscules.

A la toute fin du livre, il y a une page imprimée en police braille (en noir). Qui donnera la signification dans les commentaires?

Mais revenons maintenant à l'histoire et au personnage de Parker sous les angles que nous avons choisis d'explorer : sa cécité et sa passion et pratique de la course...

Parker Grant

Parker a seize ans et est donc aveugle depuis l'âge de sept ans. Elle a donc déjà acquis toutes les techniques permettant à une personne aveugle d'être la plus autonome possible : braille, locomotion (ou comment utiliser et se déplacer avec une canne blanche), et, grâce à son père, est devenue une passionnée de course. Elle court donc tous les matins, seule, en partant de chez elle pour rejoindre le stade sur lequel elle s'entraîne, loin des regards.
Eric Lindstrom aborde de nombreux sujets impliquant la cécité et son rapport singulier au monde. On trouvera ainsi un passage intéressant sur la couleur des gens, la mémoire des visages ou encore les sensations de vitesse lors d'un parcours en tandem, ou une journée entre amis à écouter la trilogie du Seigneur des Anneaux en audiodescription.
Regardons aussi, comment l'auteur, définit son personnage au fil du texte.

Détails vestimentaires
Parker porte une veste militaire usée et couverte de badges porteurs de slogans tels "Oui, je suis aveugle! Vous vous en remettrez!", "Aveugle, mais ni sourde ni demeurée" ou encore "Parker Grant n'a pas besoin d'yeux pour lire en vous!".
Elle porte aussi sur les yeux un bandeau, appelé Hachimaki, que portaient notamment les kamikazes japonais pour se donner du courage.
Très étrange, ce bandeau sur les yeux, non? Quelle a été l'inspiration de l'auteur? Peut-être cette athlète brésilienne, Terezinha Guilhermina, portrait en anglais, qui sera d'ailleurs présente aux Jeux Paralympiques de Rio en septembre 2016. Au fait, c'est l'athlète aveugle la plus rapide du monde... Photo de gauche issue de Libération, photo de droite issue de Brasilpost.

Photo issue de Libération de Terezinha Guilhermina bandeau noir et rouge sur les yeux photo issue du Brasilpost de Terezinha Guilhermina bandeau sur les yeux

Cécité et rapport aux autres
p.20 "le silence qui suit est le parfait exemple de ce que j'aime le plus dans le fait d'être aveugle : ne pas voir la manière dont les gens réagissent à ce que je dis."
p.22 "Les voyants sont terrifiés par l'association aveugle-escalier-voitures, alors qu'en réalité, ça ne craint pas grand chose. Les voitures ne représentent un danger que quand elles roulent, ne le font que dans des lieux prévus pour ça et sont repérables au bruit, même les hybrides. Quant aux escaliers, ce ne sont que des petits bouts de chemin qui s'additionnent et dont le pied peut sentir en permanence la taille et la forme."
p.30 "Pas de problème, P'tit P."Voir quelqu'un" peut signifier beaucoup de choses, comme le croiser, ou sortir avec, ou même le comprendre. Et non, je n'ai pas vu Sheila. Mais peut-être qu'elle, elle m'a vue, si tu vois ce que je veux dire."
p.66 "Je passe les doigts sur l'interrupteur pour m'assurer que la lumière est éteinte - les gens laissent parfois allumé en sortant parce que ça leur ferait trop bizarre d'éteindre alors qu'il y a quelqu'un dans la pièce."
p.223 "C'est juste que quand personne ne parle, je ne peux pas savoir qui est là."
p.232 "Je sais bien pourquoi je suis toujours si sûre de tout: parce que je ne peux pas affronter l'autre solution, qui est que je ne peux jamais être vraiment sûre de rien."
p.344 "Je trouve un arbre contre lequel je m'appuie et je replie ma canne, que je range dans mon sac. Sinon je sais par expérience qu'elle aura l'effet d'un signal radio, attirant toutes les bonnes âmes qui ne peuvent pas voir un aveugle immobile sans en conclure qu'il a besoin d'aide."

Cécité, matériel spécialisé et méthodes de travail
p.7 "Mon réveil sonne. J'éteins et j'appuie sur le bouton Audio (...)."Cinq heures cinquante-cinq" m'annonce la voix de Stephen Hawkins."
p.7 "(...) Je choisis mon foulard. Je les inspecte tous du bout des doigts en touchant les étiquettes en plastique."
p.33 "Je suis sur mon lit avec mon ordinateur, en train de lire par le biais de la voix de Stephen Hawkins. Je ne lis pas souvent de livres en braille et n'utilise un terminal braille que de temps en temps. En général, j'écoute des livres audio ou je surfe sur Internet avec un logiciel de synthèse vocale. Et quel meilleur moyen d'apprendre des trucs qu'avec la voix du plus grand génie sur terre?"
p.99 "Pour moi, lire, c'est écouter. Je ne peux pas écouter de la musique en même temps qu'un livre audio. Et c'est deux fois plus long pour moi d'écouter un truc que pour toi de le lire. C'est vrai, quoi, en une seconde, tu sais si tu es sur la page Web que tu cherchais. Moi, il me faut cinq minutes pour m'apercevoir que non, et pour trouver le lien vers la bonne page. Donc, je peux, au choix, passer quatre-vingts pour cent de mon temps à lire et à travailler pour m'en sortir au lycée, ou parfaire ma culture musicale au détriment de tout le reste. Auquel cas je peux t'assurer que quand j'aurai mon diplôme - si j'ai mon diplôme -, je serai archi nulle, et ensuite je fais quoi?"

Déplacements à la canne
p.16 "Les couloirs sont tellement bondés de gens qui ne connaissent pas les Règles de Parker (...) que j'ai dû me tenir au bras de Sarah pour atteindre mon casier à travers la cohue. Ça va être galère d'éduquer toute cette bleusaille, mais au moins je ne suis pas obligée d'apprendre le plan d'un nouveau lycée."
p.234 "Je mets une heure pour aller chez Sarah en me guidant avec ma canne (...) mais j'avais besoin de temps pour réfléchir, pour méditer même, et marcher avec une canne peut s'y apparenter."

Perception et reconnaissance de l'environnement
pp.307-308 "J'entreprends de dresser une carte des gradins. (...) Au bout de quelques minutes, j'ai construit une image de la façon dont tout s'assemble."
p.341 "Je réalise que je viens de faire un truc que je n'avais jamais fait auparavant : parcourir plusieurs rues mécaniquement, sans dessiner la carte des lieux dans ma tête. Je ne sais pas du tout où je suis.
Il suffisait de suivre dix-sept pâtés de maisons, de tourner à gauche et de longer encore neuf pâtés de maisons jusqu'au stade Gunther."

Techniques de course
p.136 "Apparemment, les aveugles ne courent plus en se tenant à une corde parce que ça ralentit trop (...). En compétition, seule est autorisée la course en binôme avec un guide voyant, et on se tient soit par la main, soit par une cordelette."
p.139 "J'ignore où je vais, et ça devrait me stresser de courir à l'aveuglette dans un endroit inconnu. Mais après des années d'entraînement, mon corps sait quoi faire et je n'ai pas peur."
pp.362-363 "Il est évident que je ne pourrai jamais le suivre seule - compter les pas ne me permettra jamais de négocier les courbes -, mais mon corps assimile la configuration, et le jogging avec Trish est chaque jour plus facile."

On a beaucoup critiqué La ligne droite de Régis Wargnier, avec Cyril Descours et Rachida Brakni, à sa sortie en 2011. Pourtant, il y a des scènes de courses magnifiques, et vous aurez l'occasion de voir, certes en version romancée, l'entraînement en binôme, aveugle/voyant, et lorsque vous verrez cette belle course libre sur l'une des plages de la Presqu'île de Crozon, vous comprendrez les phrases de Parker:

Photo de Rachida Brakni et Cyrille Descours - La ligne droite Photo de Cyrille Descours et Rachida Brakni - course sur la plage - La ligne droite

p.366 "Comment lui expliquer combien c'est génial? De pouvoir courir aussi longtemps sans devoir m'arrêter tous les cent mètres pour me réorienter avant de repartir!"
p.369 "La vache, quelle éclate! Pouvoir courir sans devoir m'arrêter toutes les dix secondes! Est-ce que les gens cent pour cent opérationnels connaissent cette sensation? Est-ce que j'aurais pu un jour éprouver ça si je n'étais pas aveugle? Le sentiment d'avoir perdu quelque chose, d'en avoir fait le deuil, et, tout à coup, de le retrouver?"

Pour finir, un conseil, regardez cette bande-annonce pour les Jeux Paralympiques de Rio réalisée avec l'équipe anglaise, mais aussi des musiciens, des personnes handicapées de la "vie ordinaire"... En ces temps de folie, cela redonne espoir en l'espèce humaine ou "superhumaine"...
L'article du Telegraph ou celui de Creative Review vous raconte aussi les dessous de l'histoire...
Il existe aussi une version audiodécrite (en anglais) que vous trouverez en annexe ou que vous pourrez facilement trouver sur YouTube ou un moteur de recherche avec "we are superhumans audio described".

Conclusion

D'accord, la pratique sportive de Parker m'a fait digresser vers les sports paralympiques, le film de Régis Wargnier et ce petit film de la délégation britannique. Mais le personnage de Parker est bien construit. L'auteur, Eric Lindstrom, dont c'est a priori le premier roman, s'est manifestement renseigné pour rendre son personnage aveugle crédible. Et il glisse tout au long de ce roman, qui pèse quand même trois cent quatre-vingt-dix pages, des petits bouts de "psychologie de la cécité" ou de ce que cela peut signifier au quotidien d'être une adolescente aveugle...
Passé l'âge de seize ans, il semble difficile de s'identifier au personnage, mais les jeunes filles adolescentes aveugles, non victimes mais meneuses, ne sont pas si nombreuses en littérature, toutes catégories confondues!

mercredi 6 juillet 2016

Blake Stadnik - comedien chanteur et danseur de claquettes

Vous aimez les comédies musicales? Non? Vous aimez les films de Fred Astaire? Non?
Dommage, parce que j'ai envie de vous parler de Blake Stadnik qui joue actuellement le rôle de Billy Lawlor dans "Quarante-deuxième rue" ou "42nd Street", comédie musicale qui sera d'ailleurs présentée au Théâtre du Châtelet en fin d'année 2016 dans une autre distribution...

Mais revenons à Blake Stadnik, américain, originaire de Pittsburg en Pennsylvanie. Oui, encore un portrait venu d'Outre Atlantique. Blake Stadnik, donc, a vingt - quatre ans, et est légalement aveugle depuis l'âge de sept ans, après lui avoir diagnostiqué, alors qu'il avait six ans, la maladie de Stargardt dont on trouvera également un document explicatif en annexe. Concrètement, cela se traduit par une perte de la vision centrale, une altération de la perception des couleurs, un accommodement difficile de la vision dans les endroits peu éclairés, avec conservation de la vision périphérique permettant des déplacements autonomes, et une vision estimée entre 1/10ème et 1/20ème.

Portrait de Blake Stadnik

Lorsque le diagnostic est tombé, sa mère l'a inscrit à un cours de danse pour qu'il puisse continuer à faire de l'exercice alors que la pratique de sports se révélait plus délicate. C'est ainsi qu'il s'est découvert une passion pour les claquettes, mais aussi le chant et le théâtre. A dix ans, après avoir vu une représentation du "Fantôme de l'Opéra", autre grand classique de la comédie musicale, il s'est dit que c'est ce qu'il voudrait faire plus tard. Il a donc suivi une formation en arts de la scène au lycée et en théâtre musical à l'Université de Pennsylvanie. Et il enchaîne les rôles dans les comédies musicales depuis.
Si sa participation dans la distribution de "42nd Street" lui permet actuellement de faire une tournée aux États-Unis (New-York, Chicago ou encore Los Angeles), il a déjà joué dans "Les Misérables" ou "Mary Poppins".

Quand on lui demande comment il travaille ses rôles, il explique qu'il peut lire les textes en gros caractères mais qu'il essaie de connaître son texte avant d'arriver aux répétitions car il ne lui est pas possible de "jeter un oeil" sur le texte simultanément aux déplacements. Il explique aussi que sa vision floue ne lui permet d'identifier ses partenaires que par la couleur des costumes, et quand ils sont nombreux à porter les mêmes costumes, c'est un travail d'équipe : tous se placent conformément à la chorégraphie afin qu'il réceptionne la bonne partenaire...
A en juger cette vidéo, cela fonctionne bien.

Dans cet article datant de 2014, Blake Stadnik explique qu'il s'est longtemps posé la question de savoir s'il devait ou non dire qu'il avait un problème de vue lors des auditions. Comme il ne peut pas regarder les gens droit dans les yeux, mais plutôt au-dessus de leurs épaules, il se demande s'ils pensent qu'il est timide ou quelque chose comme ça. Cependant, depuis quelques auditions, il a décidé de parler de sa situation. "Et, depuis, je sens un poids beaucoup moins lourd sur mes épaules" dit-il. (“I felt like a huge weight was lifted off my shoulders,” he says).
De même, il explique que, finalement, c'est grâce à cette déficience visuelle qu'il a découvert sa passion pour les claquettes et pour le théâtre, passion devenue profession aujourd'hui. Cela me fait beaucoup penser à ce texte écrit par Jay Worthington où il explique que sa singularité lui permet aujourd'hui de mener la vie dont il a rêvé. On peut ne pas être d'accord avec les termes qu'il a choisis, néanmoins, l'acceptation de soi facilite l'acceptation des autres, et tant pis si ceux qui font passer les auditions restent bloqués sur leurs préjugés sans voir le talent derrière. Pourtant, même aux États-Unis, la situation est loin d'être idéale pour les comédiens, metteurs en scène ou autres artistes handicapés, mais cela est en train de bouger, comme le montre cette réunion qui a eu lieu en octobre 2015 pour fêter les vingt-cinq ans de l'ADA (Americans with Disabilities Act, disponible en annexe en anglais) qui regroupait des directeurs de théâtre, de casting pour montrer que les artistes de théâtre handicapés sont prêts, partants et capables.

42nd Street - Blake Stadnik dans le rôle de Billy Lawlor

Blake Stadnik parle facilement de sa situation visuelle pour montrer aux enfants, notamment handicapés, qu'il est possible de faire ce qu'ils ont envie de faire et qu'il existe plein de programmes et d'activités qui peuvent les aider.
Très récemment, j'ai entendu dire quelqu'un qu'il ne fallait pas hésiter à pousser des portes entrouvertes. Souhaitons donc voir arriver la nouvelle génération qui sera jugée sur son talent et non ses étiquettes...

dimanche 3 juillet 2016

Colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) - Entre cecite et lumiere - Regards croises

Ce colloque, entièrement consacré à Jacques Lusseyran, s'est déroulé à la Fondation Singer - Polignac le 28 juin 2016, soit un an après, jour pour jour, le colloque Blind Creations.

Affiche du colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) entre cecite et lumiere

Zina Weygand est l'instigatrice de cette journée, elle qui, lors du colloque Blind Creations avait déjà consacré son exposé à "Jacques Lusseyran : le héros aveugle de la résistance française" (son intervention filmée est disponible sur vimeo.com/132518569, disponible aussi la traduction écrite en anglais).
Ce sujet lui était venu à la suite de la parution du livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, paru au tout début de l'année 2015 et qui permit à de nombreuses personnes, le livre ayant été un réel succès commercial aussi, de faire connaissance avec Jacques Lusseyran, injustement oublié, il est vrai, des mémoires françaises. Gallimard a profité de la sortie en format poche du livre de Jérôme Garcin (Folio n°6115) ainsi qu'en format livre audio paru dans la collection Écoutez lire lu par Laurent Poitrenaux, pour publier Et la lumière fut (Folio n°6119) et Le monde commence aujourd'hui (Folio n°6120). Trois oeuvres à lire de toute urgence.

Le Voyant - couverture du livre audio Et la lumière fut - couverture Folio Gallimard Le monde commence aujourd'hui - édition Folio Gallimard











Voici comment était présentée cette journée :
Ce colloque pluridisciplinaire proposera une vaste exploration de la vision intérieure paradoxale de cet auteur aveugle qui, ayant perdu la vue lors d’une bousculade à l’école à l’âge de huit ans, construit sa vie et son œuvre autour de la lumière et des couleurs dont il affirme garder la perception et qu’il magnifie par l’écriture. Les différentes approches historique, littéraire, philosophique (avec entre autres la question de l’anthroposophie), mais également scientifique (neuro-ophtalmologie), permettront de rappeler la place que Jacques Lusseyran occupa au sein de la Résistance intérieure française et l’attitude qu’il adopta face à la réalité tragique des camps de concentration, avant d’interroger les catégories essentielles de son écriture, telles que la synesthésie, qui concourt de manière exemplaire à l’élaboration d’un monde intérieur poétique et empreint d’une richesse contrastant avec les représentations classiques de l’absence de vue comme privation et déficience. Afin de mieux en saisir l’essence et la portée, ce colloque s’attachera à situer le discours et l’écriture de la cécité de Jacques Lusseyran parmi d’autres discours d’auteurs aveugles, parmi lesquels des écrivains contemporains, qui apporteront leur point de vue critique.

Le programme, détaillé sur cette page du site de la Fondation où l'on trouvera également les liens vers les vidéos réalisées ce jour, a réellement permis de faire un panorama à 360 degrés de cet homme complexe qu'était Jacques Lusseyran. Résistant, déporté, aveugle depuis l'âge de huit ans, brillant élève, il ne put passer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure à cause d'un arrêté du gouvernement de Vichy, et ne put ainsi atteindre son rêve d'enseigner et de transmettre son savoir en France. C'est aux États-Unis que lui sera offerte cette opportunité, dans ce pays qu'il fera sa carrière avant de mourir en France dans un accident de voiture en juillet 1971.

Pour celles et ceux qui connaissaient déjà Jacques Lusseyran, cette journée fut l'occasion de compléter notre portrait, forcément incomplet, de cet homme hors du commun. Pour les autres, j'espère que cela leur a donné envie de lire ses quelques ouvrages disponibles.
Découpée en trois sessions, cette journée a commencé, après une introduction de Zina Weygand (mais qui d'autre qu'elle pouvait mieux présenter Jacques Lusseyran, elle qui a tant fait pour qu'il soit sorti de l'oubli) par l'homme libre, avec la dimension historique.

Session 1 : Jacques Lusseyran, un homme libre
Avant la première présentation faite par Jacques Semelin, Bruno Leroux, président de séance, a défini Jacques Lusseyran comme appartenant à cette collectivité des résistants et des déportés, et qui a choisi de ne pas parler des horreurs des camps comme l'ont choisi d'autres résistants déportés. Il a d'abord été un déporté avec une philosophie de déporté avant d'être un écrivain de la déportation.
Jacques Semelin a ensuite présenté Les volontaires de la liberté : un exemple de résistance civile
Il est intervenu ici avec sa casquette d'historien, spécialiste de la résistance civile. Nous le retrouverons plus tard dans la journée avec une casquette (ou plutôt un chapeau) plus personnelle, au titre d'écrivain aveugle.

Cette première session a été, pour moi, vraiment l'occasion de revenir sur des événements que Lusseyran aborde dans ses livres mais avec l'éclairage des historiens spécialistes de cette période trouble et folle. Notamment lors de la présentation d'Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Jacques Lusseyran en déportation : entre histoire et mémoire, où il dit que Lusseyran a créé une alchimie unique entre résistance, littérature et cécité.
Il y avait Jacques Bloch, résistant en Creuse, dans la salle en cette matinée. Il fut l'un des compagnons de Jacques Lusseyran à Buchenwald. Il nous a raconté combien, au milieu de cette horreur, Jacques Lusseyran était un "magicien" qui "vous faisait voir les couleurs, un château, un paysage".
Puis cette session a été conclue avec Rebecca Scales, professeure américaine, qui nous a parlé de Jacques Lusseyran entre la France et l'Amérique. Il donna des cours de civilisation française à la Sorbonne entre 1952 et 1958 et fut repéré par des étudiantes américaines qui furent subjuguées par ses connaissances, sa façon de transmettre son savoir. Elles sont à l'origine de son départ aux États-Unis en 1958 où il fut professeur de littérature française dans différentes universités de l' "Amérique moyenne", dans des environnements plus ruraux qu'urbains.
Cela a permis de montrer comment un pays, par ses décisions politiques, a totalement exclu un homme, non "en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine" (cité par Jérôme Garcin dans Le Voyant p73), qui avait pourtant tant donné pour lui rendre sa liberté.
Lui, brillant élève dont le rêve était d'enseigner, de transmettre sa passion pour la littérature française, n'a pu passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, étant exclu de la salle d'examen à cause d'une "lettre, signée d'Abel Bonnard soi-même, le ministre de l'Instruction publique du gouvernement de Vichy" suite au "décret, rédigé par l'historien de la Rome antique Jérôme Carcopino (directeur de l'Ecole Normale Supérieure, il est aussi secrétaire d'Etat à l'Education), et promulgué le 1er juillet 1942, (qui) ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" ou n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière." (Le Voyant , Jérôme Garcin, p73).
Cet arrêté, qui fermait donc l'accès aux concours de l'enseignement public, ne sera abrogé qu'en 1959...

La deuxième session, Cécité et Ecritures de soi, a été l'occasion de se pencher sur l'écrivain aveugle qu'était aussi Jacques Lusseyran.

Session 2 - de gauche à droite Céline Roussel Romain Villet et Jacques Semelin

Tandis que Céline Roussel nous parlait d' Écriture et réécritures de soi : de l'aveugle voyant à la voix poétique où comment Jacques Lusseyran y glorifie la cécité, richesse et potentialité d'enrichissement, Romain Villet, écrivain aveugle, notamment auteur de Look (à l'origine de la création de ce blog), posait la question Jacques Lusseyran à travers son oeuvre : écriture de la cécité ou icône d'aveugle?, se demandant ce qu'il nous permettait de comprendre de la cécité. Romain Villet termine en disant que Jacques Lusseyran a entretenu plus que combattu les préjugés sur la cécité. Jacques Semelin, qui concluait cette deuxième session en revenant, cette fois - ci avec sa casquette plus personnelle d'écrivain aveugle, lui qui vient de publier Je veux croire au soleil, pour parler de A chacun sa cécité, à chacun sa vérité, nous a dit "je ne sais pas si je vais y arriver mais je vais vous aider à y voir plus clair". Évidemment, rires et sourires ont fusé dans la salle mais cela en dit long sur justement cette "écriture de la cécité ". Pour Jacques Semelin, comme d'ailleurs pour Romain Villet, ce qui pose problème c'est, non pas lorsque Lusseyran parle de son expérience d'aveugle, mais plutôt quand il parle de l'aveugle en général. Jacques Semelin a trouvé sept sens au mot "vision" chez Lusseyran qui parle aussi de sa lumière intérieure et dit que "la liberté est la lumière de l'âme". Pour Jacques Semelin, Lusseyran se sent libre dans sa cécité. Il y a aussi dans son écriture un rapport entre réel et imaginaire qui nous aide à comparer les regards.

La troisième et dernière session intitulée La "vision intérieure" de Jacques Lusseyran, entre philosophie, mystique et neurosciences a permis d'y voir un peu plus clair dans la compréhension de cette "lumière intérieure".
Ainsi, Marion Chottin a parlé de La vision intérieure de Lusseyran : concept inouï ou illusion des sens? en présentant cette "vision intérieure" comme philosophie, qui peut être, certes, une expérience déroutante mais qui permet une requalification décisive de la figure de l'aveugle voyant, qui est une critique radicale de l'oculocentrisme, et qui montre que la vision est subversive. Elle montre que Lusseyran n'est ni un devin, ni un miraculé, ni un poète visionnaire, ni un affabulateur.
Piet Devos, avec Le toucher de la lumière. La vue intérieure de Jacques Lusseyran entre phénoménologie et mystique, nous explique que pour Lusseyran, la lumière, c'est l'énergie vitale, elle enveloppe tout. Et la dernière présentation d'Avinoam B. Safran, Lumières de Lusseyran. La perception visuelle du monde et ses mécanismes cérébraux a permis de faire la lumière, justement, sur cette vision intérieure en parlant de synesthésie, décrite comme un phénomène perceptif inhabituel caractérisé par une sensation dans une modalité induite par l'activation d'une autre modalité sensorielle (j'écoute de la musique et les notes se déclinent en tâches colorées). Ce phénomène est involontaire, automatique et il s'impose. Il existe des synesthésies acquises et des synesthésies constitutionnelles. Avinoam B. Safran indiqué qu'il est probable que Jacques Lusseyran était prédisposé à ces synesthésies et que l'arrivée de la cécité les a révélées. Piet Devos, aveugle depuis l'âge de cinq ans, indique qu'il est lui-même synesthète et que la lecture des ouvrages de Jacques Lusseyran a été une véritable révélation. Quelqu'un d'autre lui décrivait ce qu'il vivait!

Avant la synthèse et la conclusion de ce colloque, Pascal Lusseyran, frère de Jacques, son cadet de huit ans, a tenu à parler de ce qui avait été dit sur son frère, et à livrer quelques anecdotes. Il nous a ainsi raconté un voyage de quinze jours en tandem dans le Sud-Ouest, au début des années 1950, alors que Jacques Lusseyran était très déprimé. Pascal tentait de décrire du mieux qu'il pouvait les paysages qu'ils traversaient et, quand de retour à la maison, il fut alors temps de raconter ce voyage, c'est Jacques qui le fit en apportant des précisions qui avaient échappé à Pascal. Celui-ci nous parla aussi de la relation particulière entre Jacques et sa mère en terminant sur une magnifique anecdote. Lors des obsèques de Jacques Lusseyran dans le village natal de sa mère, Juvardeil, quelqu'un tira si fort sur la corde d'une des quatre cloches que celle-ci se coinça. Celle-ci ne sonna plus jusqu'à la veille des obsèques de sa mère, quatre ans plus tard, quand la famille décida qu'il serait plus convenable que les quatre cloches sonnent de nouveau à cette occasion. Lorsqu'ils montèrent décoincer cette cloche, ils s ' aperçurent qu'il s'agissait de la petite cloche sur laquelle étaient gravés le nom et la date de naissance de leur mère. Il se trouve que cette cloche a été sonnée pour la dernière fois à la main le jour de ses obsèques.

Pour conclure, Henri-Jacques Stiker a dit que Jacques Lusseyran était un être lumineux. Et il est vrai que les différents témoignages de gens qui l'ont connu, disent tous cela.
Quant à Hannah Thompson, elle s'est présentée en tant que britannique, malvoyante militante et universitaire spécialiste de littérature française pour indiquer que la place des femmes dans la vie de Jacques Lusseyran avait été occultée, que nombre de présentations avaient des visuels non accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes, et qu'il était effectivement important de se pencher sur l'écriture des auteurs aveugles.

Cette journée s'est ensuite poursuivie, pour une petite vingtaine d'entre nous, par une escapade au 27 rue Jacob pour assister à une rencontre Jérôme Garcin / Jacques Semelin où il fut, là aussi, question de Jacques Lusseyran.

lundi 20 juin 2016

Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité

Vaste sujet que nous effleurerons ici en explorant trois ouvrages, plus ou moins récents, deux classés en littérature jeunesse et un autre à mettre dans les livres illustrés. Chacun d'entre eux illustre toute ou partie du titre. Laissons tomber nos repères visuels et laissons - nous porter par les textes et les illustrations que nous proposent ces trois ouvrages.

Le livre noir des couleurs - couverture

  • Le livre noir des couleurs de Menena Cottin et Rosana Faria, paru en 2007 aux éditions Rue du Monde

Ce que Thomas voit - Couverture du livre

  • Ce que Thomas voit de Christian Merveille et Marion Servais, paru en 1997 chez Magnard Jeunesse

Le son des couleurs - couverture du livre

  • Le son des couleurs de Jimmy Liao, paru en 2009 chez Bayard Editions

A travers ces ouvrages, une récurrence : les deux albums jeunesse mettent en scène un garçon aveugle du nom de Thomas. Pied de nez ou manque d'imagination? Nous ne trancherons pas...
Le livre noir des couleurs aborde, d'une façon assez originale mais assez peu lisible en ce qui concerne le braille et les dessins en relief, ce que peut signifier une couleur pour une personne aveugle de naissance. Nous repenserons ici au court livre de Thierry Lenain, Loin des yeux, près du coeur, où Aïssata tenait absolument à ce que Hugo se représente les couleurs :
p40 " (...) ça c'est jaune comme le soleil qui chauffe la peau, ça vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, et ça bleu comme l'océan quand tu es devant."
Écriture blanche sur fond noir et braille Dessin en relief - la pluie qui tombe

Dans Le livre noir des couleurs, il y a aussi une liste de couleurs, jaune, rouge, marron, bleu, blanc, arc-en-ciel, vert ou encore noir, qui sont passées au spectre des sens à la disposition de Thomas : le toucher, le goût, l'odorat, l'ouie.
Sur la quatrième de couverture, on peut ainsi lire : "Thomas ne voit pas les couleurs mais elles sont pour lui mille odeurs, bruits, émotions et saveurs. Dans l'obscurité de ses yeux, il nous invite à regarder autrement."

Cela donne des petits textes pour chacune des couleurs et donne envie de se dire, poétiquement, que la couleur ne se perçoit pas qu'avec la vue.

Ce que Thomas voit est un livre aussi très poétique où l'imagination de Thomas est magnifiquement illustrée par des dessins pleine page. Un objet familier dans l'environnement de Thomas, tel un coussin, se transforme pour devenir un nuage.
Pour Thomas, une maison aboie ou une statue roucoule car, "ce que Thomas voit, personne ne le voit".

Ce que Thomas voit - la statue du parc qui roucoule

Ici, Thomas nous emmène en promenade dans son imaginaire. Aucun obstacle à croire que les coussins traversent le ciel ou que le chat est rose. D'ailleurs, les illustrations le montrent! Un petit bruit entendu, et hop, l'imagination de Thomas se remet en route, cherchant à identifier ce bruit dans son répertoire, son catalogue. Car il est aussi question de cela : l'imagination d'un petit garçon aveugle se nourrit de ce qu'il connaît.

Le son des couleurs de Jimmy Liao, s'adresse à un lectorat un peu plus âgé, avec des textes plus longs et, pour conclure l'histoire, le poème de Rainer Maria Rilke, L'aveugle

Je ne manque plus de rien maintenant,
toutes les couleurs se traduisent
en bruits et en senteurs.
Et de quelle infinie beauté est leur musique
Quand elles se font notes!
A quoi me servirait un livre?

Dans les arbres le vent feuillette :
je connais les paroles que l'on y entend
et les répète parfois doucement.
Et la mort qui brise les yeux comme les fleurs,
la mort ne trouvera pas mes yeux...

La jeune fille et sa canne blanche - Le son des couleurs

Au fil des pages, nous suivons une jeune fille de quinze ans qui descend dans le métro pour un voyage inattendu. La jeune fille, habillée de blanc de la tête aux pieds, porte des lunettes fumées, une canne blanche, ainsi qu'un chapeau, un parapluie jaune et un sac à dos rouge.

La jeune fille dans un décor de vitraux

Voyons maintenant ce que dit des couleurs Tommy Edison, YouTubeur américain, aveugle de naissance, qui s'est fait connaître en faisant des critiques de films, à travers un article de Mathieu Dejean, publié en 2014 sur Slate.fr : Comment décrire une couleur à un aveugle?.
Moins poétique, peut-être, plus pragmatique, sûrement.

Pour en revenir à l'imaginaire, ou l'imagination, au-delà des couleurs, replongeons - nous dans le joli film Imagine où Ian dit : "Imagine it and you'll hear it" (Imagine-le et tu l'entendras)...

dimanche 5 juin 2016

Premier Regard - Irwin Winkler

Film américain dont le titre original est At First Sight, réalisé par Irwin Winkler, sorti en France le 2 juin 1999. A ne pas confondre avec Au Premier Regard, film brésilien de Daniel Ribeiro sorti en France en juillet 2014.

Histoire inspirée d'un récit d'Oliver Sacks, To See and Not See, initialement publié dans le New Yorker puis dans un recueil de sept histoires intitulé Un Anthropologue sur Mars.

Affiche du film Premier Regard

Synopsis

Quand Amy (Mira Sorvino), en cure de repos dans une station thermale tombe littéralement entre les mains de Virgil (Val Kilmer), son masseur, c'est le début d'une relation extrêmement complexe. Car, aveugle, Virgil voit les choses autrement.
Sur l'insistance d'Amy, il subit une opération expérimentale qui lui permet de retrouver la vue. Mais très rapidement, il semble que le prix à payer soit plus important que prévu et, c'est avec un autre regard, qu'ils devront envisager leur relation et observer le monde qui les entoure. Inspiré d'une histoire authentique, par l'auteur de "Awakenings".

Contexte

Le synopsis dit tout et rien de cette histoire mettant en scène un masseur-thérapeute aveugle, Virgil Adamson, et une architecte new-yorkaise, Amy Benic. Le couple aveugle/architecte vous rappelle quelque chose? Courrez (re)lire Look de Romain Villet, vous éviterez une dose massive de sucre et de bons sentiments, voire de mièvrerie. Vous voilà prévenus. Ceci dit, essayons d'explorer les éléments intéressants de ce film.

D'abord, l'interprétation de Val Kilmer est assez crédible en aveugle. On pourrait lui reprocher quelques blindismes un peu appuyés mais ses mouvements et déplacements sont juste hésitants ce qu'il faut. J'aime aussi beaucoup l'utilisation de la crosse de hockey en guise de canne blanche, l'hiver dans l'Etat de New York s'y prête assez...
Les rapports entre la grande soeur (Kelly McGillis) et son frère aveugle y sont assez bien dépeints. Passons sur le fait qu'elle s'est sacrifiée pour s'occuper de son frère à la mort de leur mère quand leur père les a abandonnés, ne supportant pas l'idée d'avoir un fils aveugle. Alors, naturellement, quand une femme se met entre elle et son frère, elle est jalouse, ne manquant aucune occasion de faire comprendre à Amy qu'elle ne sait pas s'y prendre avec un aveugle. Première leçon, ne pas déplacer les meubles pour éviter bobos et autres bosses.
Les préjugés sur les personnes aveugles y sont clairement énoncés comme lorsqu'Amy annonce à ses collègues, dont son ex-mari, qu'elle a rencontré quelqu'un en disant de lui: "He's a great guy. Smart, funny. Blind" (C'est un mec bien. Sympa, drôle. Aveugle). L'ex lui dit: "I thought you've said blind. You mean blond." (J'ai cru que tu avais dit "aveugle" mais c'est "blond")(Forcément, ça marche moins bien en français). Comme si elle, architecte, ne pouvait s'abaisser à cela. Sortir avec un aveugle? Tu rigoles?
Virgil explique aussi à Amy qu'il est "blind as a bat", aussi aveugle qu'une chauve-souris, et même plus aveugle car il n'a pas de sonar. Il n'a pas non plus écrit de livre comme Helen Keller, qu'il ne sait pas jouer du piano comme Ray Charles ni chanter comme Stevie Wonder. Qu'il n'a pas de sixième sens, qu'il n'en a même pas cinq. Bref, qu'il est un aveugle ordinaire. Certes, on sort la grosse artillerie en nommant les trois personnes aveugles les plus connues aux États Unis mais cela permet de démystifier le superhéros.
Au quotidien, Virgil travaille, est bien intégré dans la communauté, il patine et se rêve hockeyeur chez les New York Rangers. Il est autonome, sait manifestement cuisiner même si sa soeur lui prépare tous ses repas et continue à agir avec lui comme s'il était un petit garçon.
Par contre, nous avons droit à la panoplie parfaite de l'aveugle: lunettes noires, canne blanche (que l'on verra peu d'ailleurs dans le film), chien-guide (qui reste dans la maison à passer ses journées couché) et qui aurait pu se contenter d'être un chien ordinaire. Nous avons aussi le programme du championnat de hockey en braille. Le film a été tourné en 1998. Aujourd'hui, nous aurions probablement droit au smartphone vocalisé équipé d'applications facilitant la navigation ou identifiant des objets, des couleurs ou des billets de banque, à l'ordinateur équipé d'un afficheur braille ou à un lecteur de livres DAISY.
De même, dans les scènes de découverte mutuelle d'Amy et Virgil, qui peuvent être maladroites comme toute relation amoureuse naissante, le toucher est évidemment mis en avant. Au fait, (futurs) scénaristes, la découverte du visage par le toucher se fait rarement tout de suite. Cela ne fait pas partie des conventions sociales, en tout cas dans nos sociétés occidentales, même pour les personnes aveugles qui, rappelons le, grandissent dans ces sociétés et intègrent ces conventions.

Lors de la promenade dans la rue principale du village, c'est Virgil qui mène la visite, qui fait découvrir son environnement à Amy, pourtant, c'est elle qui lui dira qu'il existe, un peu plus loin, un bâtiment abandonné, inconnu de lui, car non lié à son circuit, à sa carte mentale.
La scène dans ce bâtiment abandonné où Amy et Virgil se réfugient pour s'abriter d'une violente et soudaine averse, et où Virgil lui explique que la pluie lui permet de comprendre les dimensions d'une pièce, de prendre connaissance de son environnement, fait penser à ce que raconte John Hull dans Touching the Rock à propos de la pluie qui donne des contours au paysage.

Virgil et Amy dans le bâtiment abandonné - photo noir et blanc

(Ré)adaptation

L'idée que l'opération pour éventuellement recouvrer une vue perdue depuis la prime enfance (dans le film, Virgil, qui a une cataracte congénitale et une rétinite pigmentaire, perd la vue à trois ans) vienne d'une personne autre que Virgil m'est insupportable. On comprend qu'il le fasse par amour pour Amy, quoique, mais le temps passé à détailler les souffrances physiques et psychologiques de Virgil, atteint d'agnosie visuelle, est assimilable à de la torture.
Certes, d'un point de vue psychologique, nous avons les détails de sa progression et de son adaptation après des efforts colossaux quand il finit par associer image et objet, après une transition douloureuse où le toucher palliait une vue dont le cerveau n'arrivait pas à traiter l'information transmise.
Virgil sera aidé par un thérapeute de la vision qui commencera par lui dire qu'il n'y aura pas de miracle et qu' "il ne suffit pas de voir. Il faut apprendre à regarder."
Difficile de supporter l'idée que c'est à Virgil de s'adapter sans cesse. Si Amy, alors qu'elle vient de découvrir que Virgil est aveugle, se met un bandeau sur les yeux pour voir ce que ça fait d'être aveugle (vain, mais c'est ce qui se fait encore régulièrement dans des formations de "sensibilisation") et intègre rapidement qu'il est nécessaire de décrire les lieux pour que Virgil puisse se repérer plus facilement, on ne la voit aucunement se questionner sur le besoin ou l'envie, pour Virgil, de recouvrer la vue. C'est elle qui prend l'initiative de contacter le chirurgien, dont elle découvre la technique révolutionnaire dans un article présent dans un album photos qui traînait chez Virgil (!).

Anecdotique mais amusant : lorsque Virgil rend visite à Phil Webster (Nathan Lane), le thérapeute de la vision qui travaille dans une école accueillant des enfants déficients visuels, on peut apercevoir, dans trois courtes scènes, un jeune garçon du nom de Casey. Il s'agit de Casey Harris, le claviériste du groupe X Ambassadors. Drôle de coïncidence... Au moins, à défaut d'avoir donné le rôle de Virgil à un comédien déficient visuel, le casting a choisi des enfants vraiment aveugles ou malvoyants. Cela avait également été le cas dans Imagine d'Andrzej Jakimowski qui avait aussi choisi de travailler avec Melchior Derouet.
On peut aussi apercevoir et entendre Diana Krall chanter et jouer du piano.

Pour conclure

Laissons de côté l'aspect sirupeux de cette histoire d'amour.
Voyons plutôt comment la société a tendance à regarder les personnes aveugles en voulant, "pour leur bien", leur redonner à tout prix la vue qui semble le graal à atteindre. Sans elle, point de salut.
Dans le film, après maintes souffrances physiques et psychologiques, Virgil réussit à retrouver un équilibre et une place dans la société. Dans le cas qui a inspiré cette histoire, la personne a perdu son travail et sa maison.
Pourquoi, alors qu'elle est tombée sous le charme de Virgil, aveugle, Amy souhaite tant qu'il puisse (re)voir pour avoir une meilleure vie, plus excitante, plus complète (selon son point de vue à elle)?
Au fil de ce blog, nous avons tenté de parler de films qui donnaient une vision plus positive sur la cécité, qui définissaient des personnages qui étaient parfois devenus aveugles par accident tel la Nuit est mon Royaume mais qui menaient une vie pleine et entière. Cependant, quand verrons - nous, par exemple, un personnage aveugle parent? Nous avons laissé Ingrid (Blind) enceinte. Il est temps de passer à l'étape suivante.
Il est temps de montrer que tout le monde a un rôle à jouer dans la société et que personne n'a à juger la qualité de vie de l'autre. Attention, spoiler! Je pense notamment aux activistes handicapés américains qui, sur Twitter, font massivement campagne contre le film "Me before You", sorti le 3 juin 2016 aux États Unis et qui va débarquer sur les écrans français le 22 juin prochain sous le titre "Avant toi" parce que le héros, devenu tétraplégique à la suite d'un accident, n'a qu'une idée en tête : mourir.

Nous sommes au XXIème siècle. Le temps des pionniers devrait être fini aujourd'hui. On devrait pouvoir voir, dans tous les secteurs de la société, et de la culture en particulier, thème de ce blog, des personnes de tous horizons, issues de la "diversité", et j'inclus dans le mot "diversité" ce que l'on qualifie de handicaps.
Ryan Knighton, auteur et scénariste canadien, travaille aussi pour Hollywood. A quand l'une de ses histoires sur grand écran interprétée par un Melchior Derouet ou un Jay Worthington?

mercredi 1 juin 2016

Jay Worthington - comédien

Acteur américain basé à Chicago, Jay Worthington interprète l'un des personnages aveugles dans l'un des deux spots que l'on peut voir dans la campagne Blind New World dont nous avons déjà parlé ici intitulé The get together (la rencontre) où il interprète James, professeur assistant en Astrophysique (à voir, notamment en version audiodécrite, en anglais, sur la page d'accueil de Blind New World).

Portrait de Jay Worthington

S'il s'agit bien d'une fiction, Jay Worthington est, dans la vie, légalement aveugle, étant né avec un albinisme oculaire. Au quotidien, il dit qu'il peut lire les gros caractères, qu'il voit les couleurs et les formes mais que sa perception des détails et de la profondeur est très limitée, qu'il porte des lunettes, que ses yeux sont très sensibles à la lumière et qu'il a un nystagmus (mouvements erratiques, incontrôlés et incontrôlables des yeux). Et, concrètement qu'il ne peut pas conduire. "Enfin, je suppose que je pourrais conduire mais cela serait horriblement dangereux. Alors, je ne dois pas conduire. Au regard de la loi, je ne peux pas conduire" ("In terms of things I concretely can't do? I mean I can't drive a car. Well, I suppose I could drive a car but it would be horribly dangerous. So, I shouldn't drive. Legally I can't drive" dit Jay Worthington dans un article parlant justement de cette campagne d'un genre nouveau, Blind New World, dont le but est de faire tomber les barrières et les préjugés que les voyants peuvent avoir au sujet des personnes aveugles et de montrer aussi que celles-ci peuvent faire beaucoup de choses.

Jay Worthington dit que pour la première fois de sa vie, il participait, presque par curiosité, à une audition qui cherchait spécifiquement des comédiens déficients visuels et que cela était très étonnant ("And I was shocked because in my entire life, I've never seen an audition that was specifically looking for visually disabled actors. So almost out of morbid curiosity I was like I've got to check this out").

Il faut dire que, depuis 2011, Jay Worthington, à la fois acteur et enseignant, fait partie de la troupe du Gift Theatre (qui vient d'ailleurs de présenter une version inédite de Richard III, lire cette critique en anglais), théâtre co-fondé en 1997 par Michael Patrick Thornton et William Nedved dans un quartier de Chicago peu desservi en structures culturelles. Jay Worthington s'apprête à jouer dans une adaptation des Raisins de la Colère (The Grapes of Wrath).

Jay Worthington - Les Raisins de la Colère

En fait, c'est un petit film de quatre minutes qui m'a donné envie de faire ce portrait de Jay Worthington parce qu'il parle à la fois de son enfance, de sa malvoyance qui l'a construit, mais aussi de la façon dont il travaille. On le voit d'abord dans ce qui semble être son logement, lire et apprendre un texte, puis à l'extérieur se déplaçant avec des lunettes de soleil (sans autre aide à la navigation) pour se rendre au Gift Theatre où il explique ensuite la façon dont il travaille, comment il se repère.
La version actuelle de ce blog ne permet pas de faire des liens directs vers des vidéos. "Beyond Sight : What You See is not the Truth" est le titre de ce reportage réalisé par Matthew Kirk et disponible sur Vimeo (https://vimeo.com/152323284).
Vous trouverez donc ci-dessous une transcription (traduite en français), que j'espère la plus fidèle et complète possible.

"On m'a souvent dit "tu ne pourras pas être acteur, jamais, à cause de ta vue. Personne ne t'engagera sur un téléfilm ou un film. Ça serait trop distrayant." A cause de cette condition avec laquelle tu es né, contre laquelle tu ne peux rien, tu ne pourras pas atteindre tes rêves. Quand les gens te répètent ce genre de chose, "tu ne peux pas faire ceci, tu ne peux pas faire cela, je crois qu'il faut les ignorer et mettre les bouchées doubles, travailler encore plus dur. Mais, handicapé ou non, si vous écoutez les gens qui disent ce qu'on peut faire ou pas, peu d'entre nous auraient une raison de se lever chaque matin.
Je suis né prématuré, aveugle, ou quasiment aveugle. (...) Mes yeux ont quelquefois tendance à bouger de façon erratique. C'est très étrange parce que je ne le sens pas. Je ne sais pas quand ça arrive ou pas.
Quand j'allais au collège et au lycée, on m'avait surnommé "Squiggs" parce que mes yeux bougeaient. Quand on vous appelle par ce surnom pendant cinq ou six ans, vous commencez à développer des mécanismes radicaux de défense, et probablement des mécanismes violents de défense. Et c'est ce que j'ai fait. Je me suis beaucoup battu, à coups de poing, de bagarres de ma plus tendre enfance jusqu'au lycée. La défense physique a sûrement été ma première façon de gérer cette malvoyance.
Ce n'est ni être complètement aveugle, ni avoir une vision parfaite. C'est quelque chose entre les deux. Et cela amène beaucoup de gens à cette méprise qui peut se manifester en frustration "comment vois-tu?", "je ne sais pas comment tu interagis avec le monde", mais je ne le sais pas non plus.
Voici la compagnie du Gift Theatre. C'est le plus petit "equity theatre" de Chicago, c'est le meilleur "equity theatre" de Chicago.
C'est difficile de décrire comment je vois, simplement parce que j'ai toujours vu de cette façon.
En fait, je mémorise tout. Ce n'est pas quelque chose que je fais consciemment, mais j'ai l'impression que mon cerveau catalogue et mémorise les lieux et la géographie.
(Sur la scène du Gift Theatre), je sais que lorsque je suis au beau milieu de la scène, il y a trois pas de chaque côté dans ce sens, douze pas jusqu'à la porte et à peu près dix pas jusqu'au piano.
En vieillissant, j'ai beaucoup de difficulté à parler de "handicap" parce que ce soit-disant handicap m'a donné la plus belle des vies dont j'aurais pu rêver. Comment puis je me plaindre? Comment me nommer moi même "handicapé" quand ma vie ressemble à ce qu'elle est. Je ne changerais ma vision pour rien au monde. Vraiment.
Être né comme ça n'est pas une erreur, c'est une bénédiction. Cela m'a peut-être pris vingt - neuf ans pour m'en rendre compte, mais c'est une bénédiction."

Jay Worthington n'est ni le premier ni le seul comédien (légalement) aveugle. Nous avons déjà parlé ici de Bruno Netter et de Melchior Derouet. Il fait cependant partie de la même génération (autour de la trentaine) que Casey Harris et c'est intéressant de voir que s'ils revendiquent d'abord d'être acteur pour le premier, ou musicien pour le second, ils n'hésitent pas à parler de leur condition visuelle. Instiller une fierté à dire "je suis aveugle", c'est aussi ce que souhaite la campagne Blind New World. Voici deux beaux ambassadeurs potentiels, non?

Jay Worthington - Good for Otto

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016

vendredi 27 mai 2016

Loin des yeux, près du coeur - Thierry Lenain

Livre publié aux Éditions Nathan en 2005 composé de Loin des yeux, près du coeur et de La fille venue de nulle part de Thierry Lenain avec illustrations d'Elène Usdin.
Lecture conseillée pour les 8-10 ans, chaudement recommandée aux adultes et à tous les parents qui ont envie de partager de belles et nécessaires valeurs avec leurs enfants, neveux, nièces, élèves... On trouvera à ce propos un document pédagogique réalisé par les éditions Nathan en annexe.

Couverture de Loin des yeux, près du coeur

Composée de treize courts chapitres, cette histoire, écrite initialement en 1991 sous le titre Aïssata, a été réécrite de façon décidée par l'auteur et publiée sous le titre Loin des yeux, près du coeur en 1997.

Couverture du livre Aïssata -Thierry Lenain

Antérieure à Fort comme Ulysse, elle développe des thèmes similaires mais, en cinquante pages dont treize pages de jolies illustrations (en noir et blanc) d'Elène Usdin et au moins autant de pages blanches, l'écriture va à l'essentiel.

Quatrième de couverture

Aïssata et moi, nous nous donnions la main. Moi qui étais aveugle, je lui apprenais à écouter le pas des gens, le chant des oiseaux. Elle qui était noire m'enseignait les couleurs : le bleu, c'est comme l'océan quand tu es devant...

Contexte

Hugo est un orphelin aveugle vivant dans un foyer et s'apprêtant à quitter l'école de ce foyer pour entrer en CM2 dans une école ordinaire. Le chapitre 2, intitulé "le foyer" pourrait faire penser à un mélodrame dégoulinant de bons (?) sentiments. Rassurons - nous tout de suite, Hugo n'est pas du genre à se faire marcher sur les pieds et l'écriture de l'auteur ne laisse pas de place au "dégoulinant".
L'histoire a été écrite et réécrite avant la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation de la citoyenneté des personnes handicapées , ce qui explique pourquoi Hugo a dû batailler pour être scolarisé dans une école "ordinaire". Depuis cette loi, le nombre d'enfants handicapés en inclusion scolaire a plus que doublé entre 2006 et 2015 (informations prises sur le site du Ministère de l'Education Nationale; voir la page consacrée à la scolarisation des enfants handicapés) mais nous savons que ce n'est pas la panacée et qu'il reste encore beaucoup d'efforts à faire pour améliorer la situation.

C'est Hugo qui raconte cette histoire, Hugo qui se souvient de sa rencontre avec Aïssata, petite fille singulière comme lui aux yeux des autres.
Outre les ressemblances avec Fort comme Ulysse sur lesquelles nous ne nous étendrons pas (mais dont la lecture est très vivement recommandée), ce qui est intéressant ici c'est la complémentarité des deux protagonistes, bien résumée sur la quatrième de couverture. Ce sont aussi leurs différences qui les rapprochent, elle est noire, il est aveugle, elle ne se moque pas de lui, il ne connaît pas les couleurs (rappelons, il s'agit ici de littérature jeunesse, mais, même si une personne aveugle de naissance ne se fait peut-être pas la même représentation des couleurs qu'une personne voyante, elle vit au sein d'une société, connaît ses fondements culturels et les préjugés qui vont souvent avec).
Ce qui est notable ici, c'est l'empressement et l'envie d'Aïssata de décrire les couleurs à Hugo.

La complémentarité
p27 "Elle me lisait les textes que l'instituteur n'avait pas le temps d'entrer dans l'ordinateur et me décrivait les images. En échange, je l'aidais en mathématiques." p39 "Elle me racontait (...) la cime des arbres dont je touchais les troncs, le dessin des nuages dont je ne connaissais que l'ombre ou la pluie."
p39 "Je lui apprenais à écouter le pas des gens qui flânaient ou se pressaient autour de nous, les oiseaux qui chantaient cachés dans les feuillages, les péniches qui se croisaient sur l'eau."

Démonter les préjugés
En une trentaine de pages, dans une écriture efficace et sans fioriture, Thierry Lenain fait passer un certain nombre de messages. Et démonter les préjugés est un sport de combat comme les autres.
p7-8 "Aveugle, ce n'est pas comme lorsque vous fermez les yeux.
Quand vous fermez les yeux et qu'on vous dit "bleu", vous voyez du bleu dans votre tête. Quand on vous dit "jaune", vous voyez du jaune.
Les gens qui sont nés aveugles n'ont jamais vu les couleurs. Ils ne peuvent donc pas s'en souvenir. (...) Aussi, pendant que vous êtes occupés à regarder les couleurs, les gens aveugles regardent autre chose."
p19 "L'instituteur a invité chaque élève à se présenter. Quand mon tour est venu, j'ai parlé clairement. Ce n'est pas parce qu'on est aveugle qu'on est timide." p31 "Avec les garçons, on discutait parfois des filles. Tu en aimes une m'ont - ils demandé un jour. Oui. Une aveugle? Ils devaient croire que l'amour, c'était comme l'école : les voyants avec les voyants, les aveugles avec les aveugles."

L'autonomie d'Hugo
p16 "Je me l'étais promis : dans cette école de voyants, personne n'aurait pitié ou ne se moquerait de moi. (...) Alors que l'école était encore vide, j'ai installé mon ordinateur dans la classe. J'ai appris à repérer l'emplacement des tables, à me déplacer dans les couloirs, à me rendre aux toilettes sans problème."

Les couleurs
pp40-41 "(...) il y eut le jaune comme le soleil qui chauffe sur la peau, le vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, le bleu comme l'océan quand tu es devant."

Dans un prochain billet, nous reviendrons sur cette notion de couleurs appliquée aux personnes aveugles, sujet abondant dans la littérature jeunesse et dans l'illustration. Fantasme de voyants?
En attendant, prenez le petit quart d'heure suffisant pour lire Loin des yeux, près du coeur. C'est vif, frais, émouvant, intelligent et nécessaire!
Et c'est aussi disponible à la BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible!

dimanche 22 mai 2016

Sight Unseen - Georgina Kleege

Le livre "Sight Unseen", écrit par Georgina Kleege, a été publié par Yale University Press, New Haven en 1999, et non traduit en français.

Couverture du livre Sight Unseen de Georgina Kleege

Georgina Kleege, aujourd'hui professeure à l'Université de Californie à Berkeley, enseigne le "creative writing" (écriture créative?, je ne sais pas comment cela serait traduit dans le système universitaire français). Elle s'intéresse également à la cécité et l'art visuel : Comment la cécité est représentée dans l'art, comment la cécité agit sur la vie des artistes visuels, comment les musées peuvent rendre l'art visuel accessible aux personnes aveugles et malvoyantes. Elle est également consultante pour des institutions d'art autour du monde, tels le Metropolitan Museum of Art à New York où la Tate Modern à Londres.
Autant dire que c'est une personne de choix pour un blog comme celui-ci! D'ailleurs, fidèles lecteurs, ce nom ne vous est pas inconnu. Georgina Kleege était présente au Colloque Blind Creations qui a eu lieu au Royal Holloway du 28 au 30 juin 2015. Elle y avait présenté "Blind Self Portraits" où la cécité était source de créativité et où il était question d'Art parlant des aveugles, d'Art fait par des aveugles, d'Art pour les aveugles. A elle seule, cette présentation justifierait ce blog.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference

Sight Unseen est écrit sur un ton plus personnel, Georgina Kleege racontant son histoire, élevée par des parents artistes visuels (mère peintre et père sculpteur) et déclarée légalement aveugle à l'âge de onze ans.
Divisé en trois parties, Blindness and Culture (cécité et culture), Blind Phenomenology (phénoménologie aveugle), Blind Reading: Voice, Texture, Identity (lecture à l'aveugle: voix, texture, identité), l'écriture de ce livre l'a rendue aveugle. Voici ce qu'elle dit en introduction:
"Writing this book made me blind. (...) Today, I am likely to identify myself as blind ; five or six years ago I would have been more likely to use less precise phrases, such as "visually impaired" or "partially sighted". Since I began this book, I have learned to use braille and started to use a white cane." (Écrire ce livre m'a rendue aveugle. (...) Aujourd'hui, je m'identifie plutôt comme une personne aveugle ; il y a cinq ou six ans, j'aurais utilisé des expressions moins précises telles que "déficiente visuelle" ou "malvoyante". Depuis que j'ai débuté ce livre, j'ai appris à utiliser le braille et commencé à me servir d'une canne blanche.)

pp4-5 "I begin with three chapters about cultural aspects - blindness in language, film, and literature. I follow this with three chapters of phenomenology, attempts to capture in words the visual experience of someone with severely impaired sight. I conclude with two chapters about reading, an activity essential to my life as a writer and central to my identity as a blind person." (Je débute avec trois chapitres sur des aspects culturels - la cécité dans le langage, les films et la littérature. Je continue ensuite avec trois chapitres de phénoménologie - essais pour décrire par des mots l'expérience visuelle de quelqu'un ayant une vue très défaillante. Je termine avec deux chapitres sur la lecture, activité essentielle dans ma vie d'écrivain(e) et centrale dans mon identité de personne aveugle).

Voilà donc le menu auquel nous convie Georgina Kleege.
Elle commence aussi par définir ce que peut signifier la cécité car "pour la plupart des gens, elle signifie une obscurité totale et absolue, une complète absence d'expérience visuelle. Alors que seulement environ dix pour cent des personnes légalement aveugles ont ce degré de déficience, les gens pensent que le mot (cécité) devrait être réservé à cette minorité. Pour le reste d'entre nous, avec nos différents degrés de vision, un modificateur devient nécessaire". (To most people, blindness means total, absolue darkness, a complete absence of visual experience. Though only about 10 percent of the legally blind have this degree of impairment, people think the word should be reserved to designate this minority. For the rest of us, with our varying degrees of sight, a modifier becomes necessary)

Sight Unseen fait partie d'une série d'ouvrages pionniers (il nous faudra aussi présenter Planet of the Blind de Stephen Kuusisto), souvent écrits par des universitaires aveugles ou malvoyants, qui, en partant d'une expérience personnelle, tendent vers une nouvelle représentation de la déficience visuelle. A cette série d'ouvrages, nous pouvons aussi ajouter d'autres récits, avec le même profil d'auteurs, tels Cockeyed et C'mon Papa de Ryan Knighton ou encore J'arrive où je suis étranger et ''Je veux croire au soleil'' de Jacques Semelin. Nous avons évoqué dans un précédent billet la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, qui milite pour une inclusion des personnes aveugles dans la société. Prenons toutes ces opportunités, regardons, écoutons et/ou lisons ces témoignages, pour, justement, porter un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle et pour que le mot "aveugle" ne signifie plus obscurité, dépendance, pauvreté, désespoir ("Blind" (doesn't) mean(s) darkness, dependence, destitution, despair (anymore)).

L'écriture et les propos de Georgina Kleege sont remplis d'humour et féroces pour les "bien" voyants :
p19 "And looking sighted is so easy. For one thing, the sighted are not all that observant. And most blind people are better at appearing sighted than the sighted are at appearing blind. Compare the bug-eyed zombie stares that most actors use to represent blindness with the facial expressions of real blind people, and you'll see what I mean." (Faire semblant de voir est si facile. D'abord, les voyants ne sont pas si observateurs que cela. Et la plupart des personnes aveugles sont meilleures à se faire passer pour voyantes que les voyants à jouer à être aveugles. Comparez ainsi les yeux exorbités au regard fixe qu'adopte la plupart des acteurs pour illustrer la cécité aux expressions faciales de vraies personnes aveugles et vous comprendrez ce que je veux dire).
Elle dit aussi qu'il lui est facile de "tricher", de donner l'illusion de voir, de regarder parce qu'elle "n'a pas l'air aveugle" (p126 "Because I can perform tricks with my eyes people tell me that I don't "look blind")

Georgina Kleege explique comment elle voit, comment elle interprète le monde à travers un minimum d'informations visuelles, apprenant à combiner ces images imparfaites et incomplètes avec ses autres perceptions sensorielles, sa connaissance des lois de la nature.
Elle explique aussi que le toucher lui permet de rendre les choses plus réelles, son cerveau coordonnant ce que ses yeux voient avec ce que ses mains sentent (p141 Even though I can see something, touching always makes things more real to me. When I lay hands on something it looks more solid, its outlines appear more distinct. My brain coordinates what my eyes see with what my hands feel).
C'est de cette façon qu'elle explore les sculptures de son père (p146) et qu'elle a appris qu'il n'y a pas qu'une façon de regarder une sculpture.

Elle termine son livre sur la lecture, expliquant que pour elle, c'est une activité centrale et essentielle, en tant qu'écrivain(e) mais aussi en tant que personne aveugle.
Elle raconte aussi comment (et pourquoi) elle a appris le braille de façon si tardive, pourquoi, alors qu'elle étudiait l'Anglais, elle a choisi la poésie plutôt que la prose - moins de mots, plus d'espaces blancs (p212), même argument et même raison développés d'ailleurs chez Ryan Knighton.
Le livre est écrit en 1998 et Georgina Kleege explique déjà qu'il est impératif, notamment pour les enfants aveugles, de maîtriser le braille, en plus des nouvelles technologies qui développent notamment les livres audio ou les synthèses vocales, parce qu'ils ne donnent ni l'orthographe, ni la ponctuation. La maîtrise d'une langue passe obligatoirement par cela.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Elle explique aussi que le braille lui a redonné une liberté qu'elle n'avait pas connue depuis son enfance. Elle peut ainsi prendre un livre sous son bras et aller le lire n'importe où, sans électricité, sans voix dans ses oreilles, sans douleur (p227).
A l'époque où elle apprenait le braille, elle est allée à Coupvray, en Seine-et-Marne, visiter la maison natale de Louis Braille qui abrite un musée.

Maison natale de Louis Braille - Coupvray - Seine-et-Marne

C'est aussi l'occasion de lui rendre hommage, son système d'écriture ayant permis aux aveugles du monde entier de pouvoir accéder à la lecture, l'écriture, au savoir et à l'autonomie.
Et qui lui permet aujourd'hui de dire:

"When I read braille in public then comment on the color of the carpet, or when I carry a white cane into an art gallery, some may denounce me as a fraud or a traitor. Others, I hope, will revise their image of blindness. And it's about time. (...) This new image of blindness is blander and more mundane, a mere matter of seeking practical solutions to everyday inconveniences."
(Quand je lis en braille en public puis fais un commentaire sur la couleur de la moquette, ou quand je rentre dans une Galerie d'art une canne blanche à la main, certains pourront me considérer comme une fraudeuse ou une traître. D'autres, j'espère, changeront leur image de la cécité. Et il est temps. (...) Cette nouvelle image de la cécité est plus neutre et plus banale, une simple question de recherche de solutions pratiques à des désagréments quotidiens).

Dix-huit ans après la parution de ce livre, ce n'est pas encore le cas. Pourtant, l'existence de colloques comme Blind Creations ou d'actions telles que "nothing about us without us " (rien sur nous sans nous), l'arrivée de nouvelles générations d'auteurs, d'artistes déficients visuels et se définissant comme tels (contrairement aux générations précédentes qui minimisaient, voire le taisaient), tout en expliquant que la cécité n'est qu'une partie de leur identité (relire à ce sujet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène) permettront cette banalisation, non pour supprimer les différences mais pour montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon de voir.

A tous ceux qui lisent l'anglais, Sight Unseen est incontournable.
Aux autres, j'espère que ce billet vous aura donné une bonne idée de l'ouvrage de Georgina Kleege.
A ceux qui auront envie de découvrir son travail, elle publie régulièrement des articles dans le Disability Studies Quaterly:
- Audio Description as a Pedagogical Tool
- Some Touching Thoughts and wishful Thinking

samedi 7 mai 2016

A écouter, voir et lire - liens et suggestions

Beaucoup d'éléments autour de la déficience visuelle en ce moment, avec des envies de voyage et un "twist" qui plaît bien au blog Vues Intérieures et que nous avons envie de partager...

Comme d'habitude, pour ceux qui connaissent le blog, un coup d'oeil appuyé vers l'Amérique du Nord avec un arrêt au Québec.

Nous commencerons au Québec avec une jolie et sympathique campagne de l'office du tourisme où nous partons à la découverte de la "Belle Province" avec Danny Kean, "véritable" touriste de New York, aveugle "de naissance" et musicien (!). Il y a la vidéo publicitaire mais également un site interactif Québec Original - un voyage jamais vu qui nous permet de suivre les aventures de Danny et Judith, sa guide québécoise pendant le séjour. A chaque étape, il y a le point de vue de Danny et celui de Judith. C'est intéressant et enrichissant, chacun, finalement, se complétant avec ses émotions, ses ressentis.
Séjour rempli de soleil, de rires et de sourires, avec, évidemment, un Québec sous son meilleur jour, mais une campagne de communication intelligente, sensuelle et sensorielle qui donne une autre image de la cécité.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

C'est de cette volonté qu'est née une autre campagne de communication, Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, fondée en 1829. Sur le site, on peut notamment visionner deux courtes vidéos (en anglais) avec une version audiodécrite, l'une se passant dans un taxi, l'autre lors d'une soirée entre amis mettant chacune en scène une personne aveugle. On pourra regretter qu'il s'agisse dans les deux cas d'un homme blanc, néanmoins, elles sont à voir.

Pour finir ce court billet, un pont entre la France et le Québec, entre Paris et Montréal plus particulièrement, en partant en voyage avec Jacques Semelin qui vient de publier aux Éditions les Arènes, Je veux croire au soleil, "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant". "Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique." (Extrait de quatrième de couverture)

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Dans le même registre, il avait également publié "J'arrive où je suis étranger", publié en 2007 au Seuil, et disponible en livre audio chez Lire dans le Noir.
Pour découvrir la voix de Jacques Semelin et ses propos, voici quelques liens:
- Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
- Sur Europe 1, dans le Club de la Presse
- Au Collège de France, dans le cadre du séminaire du professeur José Alain Sahel, le point de vue de la non-vue

Que cela vous incite à butiner, aller écouter la musique de Danny Kean, partir visiter le Québec, ou, plus simplement, lire "Je veux croire au soleil" ou écouter ce que dit Jacques Semelin, en ayant à l'esprit que la cécité, si elle modèle la façon d'être, n'est qu'une partie de la personne. Et que nous avons plusieurs sens à notre disposition pour prendre connaissance de notre environnement. Et ça, c'est aussi le message de Chris Downey, architecte devenu aveugle qui continue son métier, et qui vient de travailler sur l'aménagement des nouveaux locaux du San Francisco Lighthouse for the Blind and the Visually Impaired. A lire (en anglais), cet article intitulé Blind people don't need your help, they need better design, soit "les personnes aveugles n'ont pas besoin de votre aide, elles ont besoin d'un meilleur design".

dimanche 1 mai 2016

Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Livre paru le 13 avril 2016 aux Éditions les Arènes, Paris.

Son auteur, Jacques Semelin, est français, professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, directeur de recherche au CNRS, au CERI (Centre d'Etudes et de Recherches Internationales) précisément. Depuis 1999, il enseigne également à Sciences Po où il a créé un cours pionnier sur les génocides et violences de masse, ses recherches portant sur l'analyse des massacres et génocides ainsi que sur les processus de résistance civile dans les dictatures. Ses travaux se fondent sur une approche pluridisciplinaire en histoire, science politique et psychologie sociale. Il a également fondé en 2008 avec une équipe de chercheurs, l'encyclopédie en ligne des violences de masse (Mass Violence ).

"Je veux croire au soleil" est un livre qui parle d'autre chose, un livre plus personnel, qui fait suite à "J'arrive où je suis étranger" publié aux éditions du Seuil en 2007 où Jacques Semelin raconte comment il apprend brutalement à seize ans qu'il deviendra aveugle. Pendant des années, il garde ce secret pour lui en affrontant seul l'angoisse et la progression de la cécité. Il se bat alors pour devenir chercheur, se passionne pour le thème de la résistance. Il voyage, enquête, enseigne... et, ayant apprivoisé le brouillard, se sent prêt à témoigner.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Quatrième de couverture

La réalité quotidienne d'un non-voyant est un pays étranger. Quel est son rapport au monde? À la ville et à la nature, à la nécessité de se déplacer, d'utiliser des écrans tactiles, de traverser les rues, de reconnaître les gens?
Invité à donner des cours au Québec, l'historien Jacques Semelin nous propose un récit de voyage d'un genre nouveau. À la fois le sien, dans une ville dont il découvre tout, et le nôtre, dans la tête et le corps d'un non-voyant.
Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique.
Chaque sens (ouïe, odorat, toucher) est sollicité, de même que l'imaginaire pour inventer le réel. Quand on ne voit plus le soleil, il s'agit de croire qu'il existe, et de s'en remettre à la confiance vitale.
Un récit unique et universel.

Contexte

J'avais lu "J'arrive où je suis étranger" au moment de sa parution, ou plutôt écouté dans la version enregistrée par Lire dans le Noir et lue par Pascal Parsat.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Jacques Semelin y racontait son parcours qui le mena d'un enfant du Plessis-Robinson, qui grandit dans la première cité-jardin, au chercheur qu'il est aujourd'hui, avec, en toile de fond, la progression de la cécité.
Dans "Je veux croire au soleil", il fait un autre pas, en s'auto-observant en terre inconnue.

Aparté : il se trouve que Montréal, lieu de destination de Jacques Semelin, est loin d'être une terre inconnue pour moi, ni la géographie globale de la ville, ni l'Université de Montréal, ni le quartier dans lequel il a loué un studio (on appelle d'ailleurs plutôt cela un "un et demi"). Difficile pour moi, donc, de jouer les touristes, et de faire abstraction des images qui me viennent instantanément en tête. Je fais partie de ce que Georgina Kleege (dont nous avions parlé lors du Colloque Blind Creations) appelle la communauté des "Severely Visually Dependant People", personnes gravement dépendantes visuellement. Par ailleurs, j'ai un rapport très singulier avec le Québec, Montréal particulièrement, les Québécois et la "parlure" québécoise. Autant dire que certains propos de Jacques Semelin m'ont un peu semblés "clichés", voire "stéréotypés".
Mais, soyez rassurés, laissons de côté cet aparté et partons à la découverte de "Je veux croire au soleil" . Nous pouvons maintenant nous laisser guider par Jacques Semelin dans "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant" comme l'indique le bandeau apposé sur la couverture.

Exploration du livre

Notons l'effort (ou l'idée), symbolique certes, de l'imprimeur qui a choisi d'illustrer, sur la couverture, le titre en noir et en braille. Souhaitons cependant qu'une version accessible du livre soit d'ores et déjà disponible, problématique beaucoup moins anecdotique que le braille (lisible mais un peu "plat") de la couverture.
A noter : le livre est désormais disponible à la BNFA, sur ce lien.

Titre Je veux croire au soleil en braille

pp16-17 "Voici des années que j'ai perdu la vue et que, en réaction à ce séisme, j'ai progressivement modifié ma façon d'être au monde. (...) Aujourd'hui, à Paris, j'ai redessiné le monde autour de moi, j'ai mes petites habitudes.
Mais que va-t-il se passer (...) dans un univers que je connais peu? Comment vais - je l'appréhender? Comment, dans cet environnement peu familier, mes sens vont - ils se mettre en éveil? Quels sons, quelles matières, quelles odeurs me permettront de le décrypter? (...) Je vais en quelque sorte me retrouver plongé dans une expérience sensorielle et esthétique, pour reprendre les mots avec lesquels l'écrivain argentin Jorge Luis Borges évoquait sa propre cécité. S'il est vrai que la privation de la vue oblige à développer une autre sensibilité au monde, pourquoi ne pas tenter de la décrire, de la cerner au plus juste pour en garder la trace? Raconter mon séjour canadien du point de vue de la "non-vue" serait ainsi l'occasion de répondre à la curiosité du voyant qui s'interroge (...) sur la façon dont l'aveugle "voit" le monde."

Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à Look, premier roman de Romain Villet. Rien à voir dans l'écriture, le style ou l'histoire, mais cette même envie de montrer "la façon dont l'aveugle voit le monde".

Tôt dans le livre, Jacques Semelin revient sur "sa vie d'avant", en particulier quand un aménagement mal pensé, inaccessible pour lui, vient lui rappeler sa "condition" actuelle :
pp14-15 "Cela m'aide à oublier ces petites vexations du quotidien dues à ma dépendance. Se recentrer sur l'essentiel, sur ce que vous croyez important dans votre vie, procure du bien, du bon. Dans mon cas, cela me permet de passer outre ces moments de profonde mélancolie où vous regrettez le monde d'hier, ou vous désirez revenir dans ce monde d'avant qui s'est peu à peu effondré, englouti sous vos yeux, à cause de vos yeux, et dans lequel vous voudriez revenir alors que vous en avez été expulsé. Oublions tout cela, ou faisons comme si on pouvait l'oublier."
Ce thème de la dépendance reviendra tout au long du livre, ce qui sera aussi l'occasion, alors que son épouse vient lui rendre visite à Montréal, d'écrire tout son amour ainsi que ce que cela signifie, et pour lui, et pour elle, de vivre avec une personne aveugle (chapitre 14), mais surtout, ce qui les unit et les nourrit "par - delà ce fichu handicap" (p.181). Il me semble, effectivement, que le ciment d'un couple se trouve ailleurs que dans le "handicap". Doit-on d'ailleurs parler de "handicap"? Si certaines dépendances sont plus subies que d'autres, ne sommes - nous pas tous dépendants les uns des autres, et particulièrement dans un couple?

Au fil de ce livre, Jacques Semelin explique au lecteur sa vie quotidienne, ce qu'il utilise comme "outils" pour se déplacer ou pour communiquer. Évidemment, la canne blanche, appelée ici " arme blanche", y tient une place d'honneur :
pp8-9 "Alors, schlack : je dégaine mon arme blanche, le bâton qu'il me faut agiter devant moi, à gauche, à droite, pour me frayer un chemin. Il mesure 1,30 mètre et en intimide généralement plus d'un. Tac tac tac tac : je commence à frapper le sol de ma canne."
Jacques Semelin utilise beaucoup de ces petits mots qui illustrent un bruit, façon bande dessinée.
Il expliquera également qu'il est difficile d'accepter d'être aidé (même si, cette étape franchie, les choses deviennent beaucoup plus simples) ou encore, selon les circonstances, "savoir être" dépendant :
p.10 "De toute façon, mon degré d'autonomie est, en ce lieu (l'aéroport), quasi nul. Je sais que je dois être conduit, dirigé, étiqueté, contrôlé, déposé comme un paquet ici, puis là."
Il nous décrira aussi son "armure", équipement et technique lui permettant de limiter, sans pour autant supprimer totalement, les risques de rencontres inopinées avec poteaux, branches d'arbre ou autres trous non décelés.
Fascinante aussi cette exploration de son appartement (chapitre quatre), et la remarque de la propriétaire (p43) : "Faites très attention à l'escalier ; mon appartement n'est pas adapté pour vous." Manifestement, c'est une crainte récurrente des propriétaires montréalais face à des locataires aveugles (l'un de mes amis s'est clairement vu refuser un appartement pour cette raison). Mais il est vrai que l'architecture d'habitation typiquement montréalaise est riche en escaliers extérieurs et intérieurs, les extérieurs étant plus tourmentés les uns que les autres (un vrai bonheur en hiver!).
Comment reconnaître un billet de banque?
p8 "En Europe - heureux choix pour la monnaie unique -, les billets de valeur différente ont des formats différents. (...) Aux États-Unis, les dollars sont tous de même taille et ne se différencient que par leur couleur (...)."
p47 "Diane m'en glisse un (billet de banque) dans la main, m'invitant à poser l'index sur trois petites protubérances, alignées dans un coin du billet. (...) Ceci permet d'identifier au toucher un billet de vingt dollars, me précise-t-elle. Elle me passe ensuite deux autres billets, de cinq et dix dollars (...). Le premier possède seulement un de ces carrés tandis que celui de dix en a deux."
Comment choisir ses vêtements en s'assurant d'assortir les couleurs, utiliser un micro-onde sans aucun repère tactile? Une laveuse (machine à laver) ou une sécheuse (sèche-linge)? Comment savoir où poser son sac de vidanges (poubelle) quand il n'y a pas de repère sur le trottoir? Jacques Semelin vous détaille tout cela et, je vous l'assure, l'aventure est au coin de la rue!

Cécité et technologie

Lecture
pp 19-20 "Je place sur mes oreilles les écouteurs dont je ne me sépare jamais ; je les branche à un petit appareil formidable pour la lecture audio. Chaque fois que je m'en sers, je me dis qu'il vaut mieux être aveugle en ce début de XXIe siècle que trente ans plus tôt, pour ne rien dire des siècles passés. Les nouvelles technologies profitent aussi aux non-voyants ; pas aussi vite, pas aussi bien qu'aux autres, mais quand même."

Téléphone intelligent
pp 32-33 "Je sors de mon sac le Samsung Android dont j'ai fait récemment l'acquisition. J'ai longtemps hésité avec le iPhone d'Apple. Ces appareils sont d'un usage compliqué pour les non-voyants en raison d'un simple détail : ils sont lisses. (...) Une jeune entreprise française, Telorion, a eu la bonne idée de créer une coque très légère qui s'adapte sur un Samsung. L'usager retrouve le cadran rectangulaire d'un téléphone, sauf que ses touches sont en creux. Les doigts viennent donc se loger dans de petits trous créés par la grille de la coque : ils peuvent dès lors actionner aisément les options des menus, sonorisés par une synthèse vocale."
Ce téléphone est aussi équipé d'un GPS qui lui permettra de "gagner en autonomie et naviguer dans les rues de Montréal" (p127). Utile, ce GPS, mais rien ne remplace l'humain... Voici l'occasion de lire un article de Georgina Kleege, paru dans The Atlantic, The white cane as technology où elle explique (en anglais) que la technologie ne résout pas tous les problèmes.

Ordinateur
p78 "Je sors donc l'ordinateur du sac à dos et l'installe sur le bureau. Peu de temps après sa mise en route, on entend : "Jaws". C'est le nom du système de synthèse vocale qui permet de naviguer dans les menus, mais aussi d'écrire et de lire. Inventé dans les années 1990, il permet aux déficients visuels de travailler avec Windows. L'usager ne parle pas à l'ordinateur, comme on le croit trop souvent ; il utilise un clavier normal pour taper des commandes, qui déclenchent un écho vocal. Ce retour sonore lui permet un contrôle immédiat des commandes et donc la navigation dans les menus et la réalisation de toutes sortes de tâches. Bien formés à cet outil, les non-voyants et déficients visuels ont plus de chance de s'insérer dans divers milieux professionnels. J'en suis d'ailleurs un exemple. Mais encore faut il qu'un employeur leur fasse confiance..."

Impressions

Jacques Semelin a donc emmené son lecteur dans son sac à dos, à la découverte de son Montréal, en lui faisant vivre son expérience montréalaise singulière. Il se demandait s'il arriverait à trouver les mots. Nous pouvons le rassurer sur ce point.
Nous avons découvert ses collègues, ses étudiant(e)s, bâti nos cartes mentales, nos cheminements en se glissant dans ses mots, en endossant son ressenti. Nous avons parcouru les couloirs interminables des bâtiments universitaires (mais oh combien confortables lorsque, dehors, il y a vingt centimètres de neige et que le thermomètre affiche moins vingt - cinq degrés Celcius, croyez-moi!) ou ceux du métro.
Il nous a aussi ouvert son cours, son enseignement un peu bousculé par les méthodes québécoises, et son quotidien de chercheur. Et ça, c'est aussi une grande chance pour le lecteur. Jacques Semelin nous a parlé de son travail, de ses recherches, de ses échanges entre professeurs, entre spécialistes. Car, si Jacques Semelin est aujourd'hui aveugle, n'oublions pas qu'il est d'abord un chercheur internationalement reconnu, éminent spécialiste des génocides et violences de masse, qui travaille également sur les processus de résistance civile au sein des dictatures.
En deux-cent-soixante-et-onze pages, Jacques Semelin nous a embarqués dans un voyage épatant, mêlant le quotidien, souvent dépaysant vu par le prisme de la cécité, ou non-vue, à l'extraordinaire quand il nous convie à la remise de son prix.

En amoureuse de Montréal et avide d'accessibilité culturelle, je remercie Jacques Semelin de son beau compte - rendu de visite de la Cour des Sens au Jardin Botanique de Montréal. C'est effectivement une belle expérience sensorielle, sensuelle, ouverte à tous.

Pour finir, et entendre la voix de Jacques Semelin, voici des liens vers des émissions de radio où il a parlé de son livre :
Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
Toujours sur France Inter avec Jean Lebrun dans la Marche de l'Histoire où sont aussi évoqués Romain Villet, Jacques Lusseyran et Zina Weygand, historienne de la cécité.

mercredi 20 avril 2016

Du bout des doigts le bout du monde - Nathalie Loignon

Paru en 2001 aux Éditions Héritage inc. dans la collection Dominique et Compagnie, Du bout des doigts le bout du monde est un roman accessible aux enfants à partir de huit ans et nous vient du Québec.
L'auteure est Nathalie Loignon et l'illustratrice est Sophie Casson.

Couverture du livre Du bout des doigts le bout du mondd

Quatrième de couverture

Pendant que le père de Maïa fait le tour du monde pour prendre des photos, sa mère choisit des destinations sur le globe du doigt et lit les descriptions des photographies. Parce que Maïa ne peut regarder les images. Maïa ne voit pas. Elle voit avec le coeur, les mains, le nez, mais pas avec les yeux. Pourtant, malgré les grands yeux ouverts sur rien, malgré les photos qu'elle ne peut pas voir et les lettres qu'elle ne peut pas lire, Maïa est heureuse.

Le livre

Aux voyageurs.
A leur famille.
Aux amis. Aux amours.
Aux belles rencontres.
A ceux qui sont là peu importe où l'on va.

Ce sont les premiers mots du livre, en dédicace.

Nous allons donc faire connaissance avec Maïa, sa maman et son papa, en dix chapitres où les cinq sens sont à l'honneur. Ces chapitres sont agrémentés de jolies illustrations qui nous montrent Maïa avec deux nattes, sa maman, Géant-Papa, son grand-père, et Léo, son papa.
Fille unique, Maïa n'est pas seule. Il y a son cousin Bernard et les jumeaux Paul et Chloé, ses voisins et meilleurs amis.

Contexte

Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture. Ce roman, certes assez didactique, est surtout l'occasion pour le/la jeune lecteur/lectrice de découvrir que Maïa est une petite fille qui s'apprête à fêter ses dix ans. Au fil de ces soixante-dix-sept pages, nous allons aussi découvrir que si Maïa appréhende son environnement différemment de ses amis, celui-ci est riche et, au contact de Maïa, les autres enfants apprennent que le monde ne se découvre pas seulement par la vue.
Ainsi, au fil des pages, nous apprendrons que Maïa a une montre électronique (et parlante, p39), que le braille est l'écriture qu'elle utilise (p41), qu'elle se déplace à l'extérieur de son appartement avec une canne qu'elle a surnommée "l'Amie" (p42), qu'elle mange seule (elle a dix ans!), sa maman préparant son assiette comme si c'était une horloge, en répartissant les aliments toujours de la même façon (p57).

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet braille, en noir, issu du site Enfant aveugle

Ce joli roman permet aux jeunes lecteurs de se faire une idée de la façon dont Maïa, aveugle de naissance, s'approprie son environnement, comment elle lit, écrit, se déplace, se repère, mais aussi qu'elle a des joies et des peines, comme tout un chacun.
C'est aussi une histoire qui parle d'amitié ainsi que de la perception que les autres, y compris les proches, peuvent avoir de la cécité et des personnes aveugles ("Beaucoup de gens ont du chagrin pour Maïa quand ils pensent à ce qu'elle ne voit pas." p21)

Et, Léo, le papa de Maïa est photographe. Quand il envoie une lettre à Maïa et sa maman, il y a toujours une photo que son père accompagne d'une description :
p.27 "Pour l'Aveuglette. Il y a du silence sur ma photo. Rien qu'un mur avec tout plein de petites fissures dedans. Dans le coin gauche, on ne voit presque pas l'enfant... Il se cache. Ce petit avec le gilet tout tâché, il a peur. Trop fatigué, il n'a pas dormi hier soir. Les cauchemars l'empêche de rêver."

Illustration - Maïa et sa maman en train de lui décrire des photos

Maïa

p.13 "Maïa est une non-voyante, une "aveugle" comme on dit souvent.
C'est de naissance, lui ont expliqué ses parents. On naît tous avec un petit quelque chose : certains ont des tâches de naissance, d'autres vivent avec des voix qu'eux seuls entendent, d'autres encore ont des jambes qu'ils ne sentent pas. Maïa est née avec ce qu'elle ne peut pas voir. Avec de grands yeux qui s'ouvrent sur rien."
p.15 "Ce qui (...) gonflait les joues (de Maïa) était spécial. Ces choses devaient faire du bruit. (...). Ou bien, elles devaient être moelleuses et chaudes. (...). Ou encore sentir bon."
p.20 "Paul et Chloé ont appris plein de choses avec Maïa : on goûte mieux les aliments si on ferme les yeux. On peut deviner quel fruit on touche juste par la forme ou par le parfum. Il est bien plus amusant de jouer à cache-cache dans une pièce où il fait noir, (...)."
p.42 "Maïa a baptisé sa canne "l'Amie", parce qu'elle lui évite de se cogner sur une borne-fontaine ou un passant, de tomber d'un trottoir ou dans une flaque d'eau..."
p.48-49 "Maïa sait écrire : elle tape à la machine, une machine à écrire spéciale. Sur le clavier, les lettres sont en braille. Maïa peut donc taper sur la machine, qui traduit les mots en "alphabet pour les voyants" sur la feuille."
p.69 "Les gens qui me rencontrent n'arrêtent pas de dire que je dois être triste de ne rien voir... Et le jour de mon anniversaire, tout le monde oublie que je suis aveugle."

Commentaires

On pourrait regretter qu'une fois encore le personnage soit aveugle de naissance, sans aucun reste visuel (même pas pour faire la différence entre le jour et la nuit), son côté didactique, mais c'est un "roman écrit très simplement, duquel se dégage une belle sincérité; le thème du handicap visuel est traité avec sensibilité et justesse, sans pathétisme, et éveille à la réalité quotidienne que peuvent connaître les enfants aveugles." (Direction des Ressources Éducatives Françaises, Manitoba)
Voilà donc une raison suffisante pour le faire découvrir aux enfants.
En fait, l'histoire aborde beaucoup de thèmes qui passent par le prisme de Maïa et c'est aussi l'occasion de reconsidérer notre perception du monde, de découvrir qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'appréhender les choses.

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