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jeudi 2 août 2018

Ropero - Cathy Berna

Roman pour adolescent, recommandé à partir de quatorze ans, paru chez Hachette Romans en juin 2018, Ropero est le premier roman de Cathy Berna.

Couverture du livre Ropero de Cathy Berna

Cette histoire brasse de nombreux sujets, parfois lourds comme la maladie ou le deuil, l'abandon. Mais elle regorge aussi de tendresse, d'amour. Et elle inclut, bien évidemment, un personnage malvoyant, sujet de ce blog. Ici, il s'appelle Léonie. Et l'histoire débute la veille de ses seize ans. Et c'est sur elle que se concentrera ce billet.
Et, comme d'habitude, cela nous permettra de faire le lien avec des thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle.

Il y aura peut-être un peu de divulgâchage (spoiler!) mais nous essaierons de préserver l'essentiel...

Quatrième de couverture

Elle, c'est Léonie, seize ans.
La musique, c'est tout ce qu'elle a.
Ça et la maladie. Sa vue baisse inexorablement.
Bientôt, elle ne verra que du noir.

Lui, c'est Ezra.
Il trace la route dans son camion, accompagné de son chien et d'une tortue.
Solitaire et instable, il cherche à fuir sa propre histoire.

Eux, c'est une rencontre.
Une nuit d'été inédite lors d'un festival d'électro.
Un moment suspendu, avant qu'une tempête puis le chaos de leurs vies ne les rattrapent...

Contexte de l'histoire

Si le roman tourne autour de la rencontre de Léonie et d'Ezra dans un festival de musiques actuelles, nous apprendrons vite l'histoire des personnages principaux, Léonie et Ezra, ainsi que celle des personnages récurrents tels les parents de Léonie et son grand-père Henry, ou Célia, la meilleure amie de Léonie, étudiante infirmière. Nous ferons aussi connaissance avec la famille "adoptive" d'Ezra, Bernard, très malade, Mélanie, son épouse, Martin et Pierre, les fils de la famille.

L'histoire débute la veille du seizième anniversaire de Léonie, en juillet, et se termine en décembre de la même année, avec une petite incursion en janvier de l'année suivante.

Léonie

Léonie, née en Chine, a été adoptée par Guillaume et Blanche Marnier. Brillante élève, elle vient d'obtenir son bac avec mention et un an d'avance. C'est aussi une très bonne musicienne, guitariste classique qui rêve de devenir musicienne professionnelle et endosser ainsi la légende Ropero, luthier de son état. En attendant, elle joue sur une Esteve même si elle est un peu en froid avec son instrument en ce moment.

Détail d'une guitare Esteve avec étiquette prouvant son authenticité

Elle a une maladie de la rétine qui, sans jamais être citée, ressemble à la rétinite pigmentaire : rétrécissement du champ visuel, difficultés à voir la nuit...
Au fil du roman, sa volonté d'apprendre à faire les choses les yeux fermés "pour après" rappelle beaucoup le personnage d'Ava, adolescente du film éponyme de Léa Mysius qui apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu.

Affiche du film Ava de Lea Mysius

Comme beaucoup de personnages malvoyants, tel Elliott dans Fort comme Ulysse, Léonie est à ce moment de sa vie où sa vue se dégrade beaucoup, où elle sent qu'elle bascule vers l'inconnu, même si elle sait depuis longtemps que ce moment arrivera.

Tout au long de cette histoire, Léonie raconte ces moments :
p.13 "Cette année a été difficile. Ma vue a tellement baissé que je me suis enfermée dans la musique."
p.14 "Au lycée et dans la rue, je ne parle pas à grand monde, j'ai peur sans cesse de tomber, de me blesser. Alors je sors le moins possible, je reste assise des heures à jouer, cloîtrée dans la maison familiale."
p.149 "Est-ce que je vais oublier ma propre main? Oublier leurs visages à tous, leurs expressions, la couleur de leurs yeux? Est-ce que tout va disparaître dans le tunnel?
C'est déjà presque la fin.
J'ai seize ans, n'aurai vu de mes yeux jusque là. Mais pour quand le vide total?"
p.202 "J'ai peur d'être aveugle. Peur des chutes, de tomber, de dépendre toujours de quelqu'un, j'ai peur de la nuit permanente, peur du monde, du dehors, de jouer beaucoup moins bien qu'avant, j'ai peur de... tout."

Malvoyance et perceptions

Léonie
p.15 "Le billet, je le touche du bout des doigts. Il est très lisse, en format A4, un e-ticket. Collé dessus, jaune, carré, le Post-it avec inscrit en énormes caractères le numéro à joindre pour les personnes handicapées souhaitant accéder au site."

p.28 "Sa main est moite, elle colle à la mienne. Elle est large, je sens des callosités sur les contours de sa paume. C'est étrange. (...) Il parle dans une tonalité grave, très calmement."

p.31 "J'y vois comme dans un tunnel, c'est une maladie, elle évolue mal. Le tunnel se rétrécit, mais par exemple, j'ai des repères de formes, d'obstacles et, si j'approche mes yeux assez près, je peux voir les visages, les contours, déchiffrer, décoder... C'est triste mais tu vois, ce n'est pas un drame non plus. C'est ma vie, c'est comme ça."
"J'avais sept ans lorsqu'on a découvert ma maladie. En allant faire pipi la nuit, je tombais dans les escaliers, c'est comme ça qu'on a su que je n'y voyais pas assez..."

p.33 "Il faudrait... enfin si tu veux bien... me décrire les choses, les endroits, un peu précisément, pour que je me repère... parce que c'est flou pour moi, mais je pense que si tu m'expliques c'est possible que je me débrouille seule assez rapidement."

p.34 "Le site est bien agencé et, avec l'aide d'Ezra, je me repère assez facilement. Il y a deux scènes principales, un chapiteau, les espaces buvette et les sanitaires. Pour les invalides, quelques places en gradins à côté des régies, ça fait loin des scènes mais le son est correct et, pour un premier festival, je trouve ça plutôt rassurant de ne pas être au cœur de la foule. (...) J'écoute le bruit du public, le sol piétiné, les rives. L'ambiance est festive et je peux palper du bout de mes tympans le bonheur, la joie."

p.37 "Comme la nuit tombe, mon champ de vision a très fortement diminué, mais étrangement, l'angoisse et la peur m'ont quittée."

p.40 "Je ne vois plus rien de son visage, à peine si je réussis à distinguer le lac. La nuit a glissé sur nous, comme un voile opaque sur mes yeux."

p.204-205 "Léonie apprivoisé des gestes qui seraient simples si elle y voyait clair, mais elle garde les yeux fermés, ce qui complique. Mélanie la guide de ses mains. Léo mémorise les repères, la texture, le sens de sa lame, l'odeur. Pour après."

p.205-206 "Dès le réveil, chaque matin, elle écoute les bruits de la maison et tente de s'en faire une représentation mentale. Elle a réussi à développer son ouïe de manière inédite. Elle parvient presque à entendre au-delà des murs de pierre et des planchers de chêne. Écouter est devenu sa manière de respirer, de vivre. Le monde chante à ses tympans. Un frôlement d'ailes, le vent glacial sous les toits, le robinet qui goutte, la télévision en bas, le râlement calcaire de la vieille cafetière, les ronflements de Fakear, les branches d'arbre qui craquent sous l'effet du givre. La vie a sa propre musique, ici dans la ferme. Et si Léonie ne sait pas encore bien la jouer, elle a appris à l'écouter."

Ezra
p.32 "Elle n'y voit peut-être pas grand chose mais elle avance, ses pieds sont bien dans le sol, et je me demande finalement lequel va guider l'autre ce soir."

p.51 "Mais je n'ai pas perçu vraiment, ou pas voulu voir son handicap. Aveugle, c'est quoi ces conneries? Ça changeait quoi à part qu'elle sent les choses autrement, qu'elle pige tout qu'elle...
Handicapée de quoi, putain? J'ai pas pensé qu'elle était différente, enfin si tellement mais pas comme ça. Pas elle. Pas maintenant."

Festivals de musiques actuelles et accessibilité

La rencontre de Léonie et Ezra se passe lors d'un festival de musiques actuelles.
Ezra, bénévole, accompagne les festivaliers handicapés. Si, malheureusement, cette pratique est loin d'être généralisée, plusieurs festivals de musiques actuelles s'emploient à les accueillir en améliorant d'année en année leurs prestations. Nous citerons bien évidemment le festival des Eurockéennes en vous renvoyant sur le billet publié il y a deux ans, ou sur celui consacré plus particulièrement à l'accueil des festivaliers déficients visuels avec l'exemple du Festival de Glastonbury en Angleterre.

Affiche du Festival des Eurockéennes de Belfort 2018

Plus généralement, à propos de l'accessibilité des lieux de musique live (salles de spectacles, festivals...), nous vous recommandons d'aller voir le site (en anglais) de l'association anglaise Attitude is Everything qui fait un travail remarquable pour sensibiliser ces lieux et les convaincre de la nécessité de les rendre accessibles à tous. On pourra d'ailleurs regarder ce film (en anglais mais sous-titré) Access to live music for disabled audiences qui montre deux réalités : l'énorme festival de Glastonbury et une petite salle de concert, chacun ayant la volonté d'accueillir au mieux ces spectateurs handicapés. Il n'y est pas question précisément de déficience visuelle mais plutôt d'attitude.

Pour conclure

Nous l'avons dit en introduction, de nombreux thèmes sont brassés dans cette histoire. Peut-être un peu trop. Trop pour aller en profondeur, trop pour aborder sérieusement les choses.
Certains thèmes sont simplement évoqués au cours d'une phrase, comme s'ils devaient être évoqués dans un roman pour adolescent sorti en 2018.

Mais la génèse de la rencontre entre Léonie et Ezra permet de mettre en avant la volonté de certains festivals d'être accessibles à tous. Ça existe, c'est possible et il faut communiquer sur ce sujet. Merci donc à Cathy Berna.
Il est d'ailleurs beaucoup question de musique dans cette histoire. Celle que joue Léonie, celle que Léonie et Ezra écoutent. Et les différents chapitres du roman font référence à un concert, des chansons, la musique...

On pourra cependant regretter le côté caricatural des personnages principaux, Léonie et Ezra, qui ne pouvaient pas être plus antinomiques. Une jeune fille élevée dans une famille très à l'aise financièrement et qui l'aime. Jeune fille brillante à qui tout réussissait. Et il y a eu cet instant au festival, parenthèse dans sa vie ordonnée, organisée, millimétrée, qui a tout déréglé, comme un grain de sable dans un rouage ou la goutte d'eau qui fait déborder le vase...
Lui, Ezra, jeune pousse sauvage, qui a fini par trouver une famille aimante, quasi idéale malgré les épreuves. Il vit dans son fourgon, avec son chien Fakear et sa tortue Adna...
Léonie à la ville et Ezra à la campagne. Léonie l'intellectuelle et Ezra le manuel.
Et cette rencontre. Improbable. Et pourtant...

Les avis des (jeunes) lect.eur.rice.s semblent partagés. Nous l'avons précédemment dit, cette histoire brasse beaucoup de sujets, certains juste effleurés. Mais ceci dit, son intérêt réside peut-être dans son "non-formatage". On a envie d'être avec Mélanie, dans cette ferme, autour de la cheminée. On a surtout envie que l'histoire se termine bien tant les personnages sortent tout cabossés de ces 280 pages.

mardi 17 juillet 2018

Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien - Han Xu

Cet album illustré de Han Xu, paru aux éditions Rue du Monde en avril 2018, nous vient de Chine. Il est adapté du chinois par Laurana Serres-Giardi.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Le titre original, en anglais, est Little Red Riding Hood Can't See Her Way, soit Le Petit Chaperon rouge ne peut pas voir son chemin. Elle se servira de sa canne, "en tâtonnant de tous les côtés pour trouver un chemin sûr."

Le Petit Chaperon rouge est probablement le conte qui a eu le plus de variantes. On pourra trouver en annexe un article universitaire de 2013 parlant de l'évolution du conte du Petit Chaperon rouge entre le XVIIe et le XXIe siècle. Nous avions présenté ici une version tactile en braille et gros caractères éditée par Mes Mains en Or. La BNF a d'ailleurs organisé une exposition virtuelle autour des variantes du Petit Chaperon rouge.
Mais c'est la première fois que le Petit Chaperon rouge est aveugle et la variante présentée ici est un ravissement.

Quatrième de couverture

Quand on est le Petit Chaperon rouge, ce n'est déjà pas facile d'apporter un gâteau à sa grand-mère en traversant une inquiétante forêt.
Mais lorsqu'en plus, on n'y voit pas, qu'aucun des animaux rencontrés ne veut vous aider et que vous tombez nez à nez avec le Grand méchant loup... cela donne la plus fascinante des histoires.

Un conte que les enfants vont lire et relire pour apprendre à devenir aussi habile que cette intrépide fillette.

Le Petit Chaperon rouge

Pour l'anniversaire de sa grand-mère, le Petit Chaperon rouge veut lui apporter un gâteau. Et pour la première fois, elle va devoir traverser la grande forêt toute seule.
Cachée derrière ses grandes lunettes noires rondes, "craignant de trébucher sur une grosse pierre ou sur des branches", elle "tient fermement sa canne dans sa main." (p.8)

Au fil des pages, de ses rencontres et peut-être de sa prise d'assurance, le Petit Chaperon rouge prend des couleurs ainsi que ce(ux) qui l'entour(ent).

Le Petit Chaperon rouge en noir et blanc, dans la grande forêt

Le Petit Chaperon rouge sur le museau du hérisson

On peut voir, dans cette version du Petit Chaperon rouge, une parabole de notre société : toujours en train de courir, nous n'avons pas le temps d'aider les autres, ceux qui ne courent pas comme nous ou pas aussi vite que nous. On peut voir aussi une petite fille très futée qui tire partie de tout ce qui lui arrive et qui, de victime potentielle, devient celle qui mène. Sans violence, avec beaucoup de malice et d'intelligence, le Petit Chaperon rouge retourne tout à son avantage.

La grande forêt et l'éveil des sens

Dans la forêt, le Petit Chaperon rouge va croiser des animaux, le lapin, le hérisson et la mouffette, qui ne voudront pas l'aider mais lui donneront des conseils qu'elle mettra vite à profit.
Si ces yeux ne voient pas, elle pourra ainsi se servir de ses oreilles, de ses mains ou de son nez.
Pour le lecteur, la traversée de la forêt donnera l'occasion d'apprendre quels sont les animaux qui la peuplent et comment l'utilisation de nos sens permet de connaître notre environnement : savoir qu'il y a quelqu'un parce qu'on a entendu crisser l'herbe, sentir la chaleur du soleil sur sa peau, ou sentir le parfum des fleurs ou des pommes...

Pour conclure

Belle réécriture de ce conte. Un Petit Chaperon rouge minuscule et aveugle qui laisse présager du pire. Et pourtant!
De belles illustrations au crayon noir puis au crayon de couleur, qui donnent de la matière aux arbres, aux pelages des animaux. Il y a aussi de jolies silhouettes du Petit Chaperon rouge avec le loup qui ressemblent à du papier découpé qui reflètent la relation particulière qu'elle établit avec le loup. On trouvera en annexe la chronique de Denis Cheissoux, L'as - tu lu, mon p'tit loup, sur France Inter, qui présente cette version du Petit Chaperon rouge (jusqu'à la minute 2:25). Il a beaucoup aimé et trouve cette histoire d'une intelligence et d'une subtilité folles. Nous aussi...

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

samedi 7 juillet 2018

Jamais - Duhamel

Bande dessinée parue chez Bamboo Editions, collection Grand Angle en janvier 2018, Jamais nous emmène en Normandie, plus précisément à Troumesnil sur la Côte d'Albâtre.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

A travers cette histoire, nous faisons connaissance avec Madeleine, qui vit avec le souvenir de son mari disparu en mer dont le corps n'a jamais été retrouvé, et dont la maison menace de tomber dans la mer en même temps que la falaise.

Quatrième de couverture

"Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c'est les deux."

Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie.

Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison.

Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Madeleine

Aux yeux des autres, Madeleine est une vieille femme aveugle, vieille ET aveugle, donc doublement vulnérable. Le maire et le chef de la brigade des sapeurs pompiers se sentent responsables de la vie de Madeleine dont la maison risque de finir dans la mer à tout moment.
Prenons la peine de faire connaissance avec Madeleine en laissant de côté quelques clichés, non sans les avoir (partiellement) recensés.
Commençons par Jules, son époux disparu en mer, dont les piliers de bar indiquent qu'il fallait au moins une femme aveugle pour l'épouser parce que "visuellement parlant, c'était pas un cadeau..." (p.11)
Ou le maire qui a quelques difficultés à voir au-delà de la cécité de Madeleine :

p.5-6 Le maire : "Madeleine, soyez raisonnable! Vous devez impérativement quitter votre maison! Si vous ne le faites pas de votre plein gré, je serai obligé de vous y FORCER!!!"
Madeleine : "ET DE QUEL DROIT JE VOUS PRIE?!!"
Le maire : "MAIS ENFIN, VOUS ÊTES AVEUGLE!!!"
Madeleine : "Je suis au courant!!! Depuis quand est-ce un motif d'expulsion?"

Ce très court extrait donne le ton : la détermination de Madeleine, la maladresse du maire sous couvert de responsabilité pénale et la cécité qui revient au premier plan comme pour valider doublement cette nécessité de lui faire entendre raison. Comme si la cécité l'empêchait de comprendre la situation...

Pourtant, au fil des pages, on la voit circuler seule et dans la campagne et dans le village, être autonome pour faire ses courses et sa cuisine, tenir sa maison.

La cécité et ses attributs

La canne blanche
Dès l'illustration de la couverture, un élément intrigue. Nous y voyons un personnage de dos, cheveux blancs, manteau rose et bottines, qui contemple la mer que l'on aperçoit au second plan. Ce personnage féminin, accompagné d'un chat tout en rondeurs, tient une canne blanche à l'horizontale dans ses deux mains.
Et la première image sur la page portant le titre de cette bande dessinée, Jamais, montre une petite femme âgée, celle que l'on voyait de dos sur la couverture, qui marche sur un chemin de terre se guidant avec sa canne blanche. Au second plan, une maison et son jardin dont on devine qu'il a déjà été grignoté avec deux barrières restant suspendues dans le vide surplombant la mer.
Mais cette canne, balayant le sol, ne suffit pas pour détecter des obstacles en surplomb, elle n'est efficace que pour des objets situés jusqu'à une hauteur de 30 cm du sol. Attention aux bosses...

Madeleine sur un chemin en terre se guidant avec sa canne blanche

Les yeux de Madeleine
Comment représenter la cécité en image fixe? Certes, il y a la présence de la canne blanche mais, Madeleine ne portant pas de lunettes, comment illustrer sa cécité? En la représentant avec des yeux blancs, tels des yeux morts...

Magnétophone, bruits et autres sens
La bande dessinée transpose par écrit les bruits. En cela, Jamais ne révolutionne pas le genre mais, lorsque l'histoire se concentre sur Madeleine, il y a une présence permanente du bruit, des bruits de l'environnement : la canne blanche qui touche le sol, le chat Balthazar qui sautille sur le plancher, les mouettes qui crient, les abeilles qui volent. On voit aussi surgir les odeurs (cf. "Cécité et fantasmes" ci-dessous) ou la chaleur du soleil.
Quand on plonge dans l'intimité de Madeleine, dans son grenier où sont remisés ses souvenirs, apparaît alors un magnétophone (p.33), qui fut longtemps indispensable pour écouter des livres enregistrés.

Madeleine et la voix de Jules - Le magnétophone

Cécité et fantasmes
Tout au long de cette histoire illustrée, il est amusant de voir surgir des mythes autour de la cécité qui montrent aussi combien elle continue à alimenter fantasmes et autres préjugés. Ainsi, p.17, Madeleine sent l'odeur d'un "joint" ou "pétard" sur le chemin avant de croiser deux jeunes en train de fumer qui s'étaient précédemment rassurés en apercevant la canne blanche. Madeleine les surprend en identifiant l'odeur : et oui, pas besoin de l'image ou des sens hyper aiguisés de Daredevil pour les activités odoriférantes...

Madeleine, deux jeunes et un pétard

Les personnes aveugles regardent, écoutent la télé, Madeleine y compris (p.20-21). Et la cécité (et sa guérison miraculeuse) est/sont un sujet de choix pour nombre de téléfilms, films, séries télévisées dont les scénarios font parfois preuve d'une fantaisie ahurissante... Madeleine dit d'ailleurs : "C'est qui le scénariste?"

Souvenirs

Sans tout dévoiler de cette histoire, il y a des moments très intimes, très personnels entre Madeleine et son époux défunt, qui donnent une idée de la relation entre ces deux là.
Nous entrerons dans les souvenirs de Madeleine qui se confiera au lieutenant des sapeurs pompiers, dans son histoire avec Jules, son mari marin disparu en mer.
L'auteur a su endosser, ou restituer, les souvenirs de Madeleine, de son histoire d'amour avec Jules et de sa vie dans cette maison, celle qui, aujourd'hui, menace de tomber dans la mer.

Pour conclure

Graphiquement facile d'accès, cette bande dessinée fait un portrait d'une vieille dame, aveugle de naissance (précision donnée rapidement dans l'histoire), qui a perdu son mari en mer et qui s'accroche jusqu'au bout à leur maison, qui elle, peut basculer d'un instant à l'autre dans la mer.
Cet argument en poche, l'auteur souffle le chaud et le froid sur le personnage de Madeleine. Tantôt perçue comme une personne "qui ne voit pas le danger", tantôt montrée comme une personne qui sait très bien ce qu'elle fait, il est parfois difficile de connaître les intentions de Duhamel pour ce personnage.
Il semble en tout cas savoir comment s'utilise une canne blanche et qu'être aveugle ne signifie pas être impotent.
Au fil des pages, nous voyons ainsi Madeleine au marché, se déplacer de façon autonome dans son bout de campagne normande, cuisiner, regarder la télé ou entretenir son jardin (ou ce qu'il en reste). Ce qui pose problème, c'est le regard que les gens posent sur elle, sur la façon dont ils endossent la responsabilité de la vie de Madeleine. Agiraient - ils ainsi si Madeleine n'était pas aveugle? Certes, les lois sont les lois et nous comprenons que le maire et le responsable des sapeurs pompiers soient inquiets face à la situation géographique de la maison de Madeleine, néanmoins, il reste toujours cette interrogation face à la cécité de Madeleine.

Quelques personnages caricaturaux (le maire), quelques clins d'œil à des bandes dessinées cultes (les premières images sur le marché aux poissons font inévitablement penser à "Astérix") et Madeleine, qui reste maître(sse) de sa vie malgré les aléas donnent à cette bande dessinée plusieurs niveaux de lecture, où se mêlent humour, questions sociales et environnementales. Et même si l'on n'échappe pas à quelques clichés, Madeleine est un personnage fort, indépendant et autonome. C'est un joli portrait d'une nonagénaire aveugle (de naissance!) qui en a v(éc)u d'autres.
Au fil de cette bonne centaine de billets autour de la cécité, Madeleine est la plus âgée de tou.te.s. On pourra cependant regretter, encore une fois, qu'elle ne soit pas mère...

Pour finir, la bande dessinée a inspiré un musicien, Cédric Lawde, qui a composé un album disponible sur une plateforme de téléchargement : ''Jamais'', une BD qui se savoure avec les yeux et les oreilles.

Il serait vraiment dommage de ne pas faire connaissance avec Madeleine. Espérons qu'il y aura bientôt une version accessible, voire audiodécrite...

jeudi 21 juin 2018

Matthew Whitaker - musicien

Pour être dans le ton de la Fête de la Musique et célébrer nos retrouvailles, nous avons eu envie d'un petit billet tout en douceur en vous parlant d'un très jeune musicien.Si vous pensez à Joey Alexander, cela aurait pu être une bonne réponse mais c'est que vous ne connaissez pas (encore) ce blog. Il s'agit de Matthew Whitaker, né le 3 avril 2001 (!) dans le New Jersey à Hackensack, ville de la banlieue de New York.

Mathew Whitaker face au public

Malgré son jeune âge, il a déjà un palmarès impressionnant,ainsi que l'atteste la liste de ses apparitions et prestations musicales dont les premières remontent à 2011, il avait alors dix ans! Il a déjà joué dans des salles mythiques, au côté, notamment de Stevie Wonder. Certains se hasardent d'ailleurs à voir en Matthew Whitaker le "nouveau" Stevie Wonder. Matthew leur répond en disant qu'il n'y a qu'un "Stevie". Nous ne rentrerons pas dans ce jeu. Laissons aux années faire leurs preuves. Mais, quoiqu'il en soit, ce monsieur est un expert des claviers: piano, orgue Hammond, mais se défend aussi à la batterie.
Il est endorsé à la fois par Yamaha et par Hammond, preuve, s'il en faut, de son talent musical. On peut d'ailleurs noter que c'est la première fois, dans l'histoire de ces marques prestigieuses, qu'elles choisissent, l'une et l'autre, un si jeune musicien.

C'est son grand-père qui lui a offert, alors qu'il n'avait que trois ans, un petit clavier Yamaha. Quelques années plus tard, Matthew apprenait en autodidacte à jouer du piano, de l'orgue électrique. Si l'on en croit les différents articles et interviews avec ses parents, ce jeune homme étant encore mineur, il peut reproduire un morceau à l'identique après une seule écoute. Nous ne sommes donc pas tous logés à la même enseigne, hélas...
Ceci dit, son souhait étant de devenir musicien professionnel, il continue à étudier la musique à l'école.
Cette précocité dans l'apprentissage et ce côté autodidacte nous font inévitablement penser à Jeff Healey, guitariste virtuose canadien qui, n'ayant pas de modèle visuel, avait appris à jouer de la guitare à plat sur ses genoux. Ce qui lui avait d'ailleurs permis de développer un style unique et un son bien identifiable, mais revenons à Matthew Whitaker.

Ce qui est fascinant, c'est la facilité avec laquelle Matthew Whitaker change de style musical. A l'occasion de reportages ou passages dans des émissions de télévision, il se plie d'ailleurs volontiers aux demandes, parfois caricaturales, de ses hôtes. Il a étudié la musique classique, le jazz et il explique que la musique est son langage. Et en le regardant jouer, nous ne pouvons qu'en être convaincu.
Il a sorti un album en 2017, Outta the Box où il démontre sa capacité à interpréter différents styles de jazz. Composé de dix morceaux, originaux ou reprises avec ses propres arrangements, cet album sera peut-être le début d'une longue liste. Il y a déjà une sacrée liste de musiciens de renom qui se retrouvent à ses côtés.

"I listen to all styles of jazz, and my compositions all have a different flavor to them. My classical piano teacher likes to say that I hear "the whole picture," and I try to share that in my arrangements of these songs. My original composition "Matt's Blues" shows my love for the big band, while "Neighborhood Park" and "Song for Allie," which was written for my sister Allison, reflect the traditional trio influence. "Flow" and "Until Next Time" represent my desire to compose songs in the smooth jazz style. "Take a Break" is my journey into the funky side of jazz, while my arrangement of "Mas Que Nada" touches on my Latin roots. My arrangements of "Back Track" and "Pistachio," played on my favorite instrument, the Hammond B3 organ, honor two of my mentors, Dr. Lonnie Smith and Ms. Rhoda Scott. "I Thought About You" demonstrates my interest in the art of accompanying a vocalist. My hope is that anyone who listens to my music will hear a young artist who shows versatility in what he plays and creates." Matthew Whitaker

"J'écoute tous les styles de jazz, et mes compositions ont toutes une saveur différente.Mon professeur de piano classique aime à dire que j'entends "l'image dans sa globalité" et j'essaie de partager cela dans mes arrangements de ces chansons. Ma composition originale, "Matt's Blues" illustre mon amour pour les grands groupes (big band), tandis que "Neighborhood Park" et "Song for Allie", qui a été écrit pour ma soeur Allison, reflètent l'influence traditionnelle du trio. "Flow" et "Until Next Time" représentent mon désir de composer des chansons dans le style "smooth jazz". "Take a Break" est mon voyage du côté funky du jazz alors que mon arrangement pour "Nada" touche mes racines latines. Mes arrangements de "Back Track" et "Pistachio", joués sur mon instrument préféré, l'orgue B3 de Hammond, honorent deux de mes mentors, Dr Lonnie Smith et Ms. Rhoda Scott. "I thought about a guy" démontre mon intérêt pour accompagner un.e vocaliste. J'espère que tous ceux qui écoutent ma musique entendront un jeune artiste qui veut montrer sa versatilité dans ce qu'il joue et crée." Matthew Whitaker

Un documentaire de treize minutes, Thrive, réalisé par Paul Snyzol, lui a été consacré en 2015. On le voit aux côtés d'artistes comme Jonathan Batiste ou Lonnie Smith et Ms.Rhoda Scott.

Matthew Whitaker au piano dans une scène du documentaire Thrive

Il sera le 7 juillet prochain au Festival de Jazz de Montréal entouré d'une liste impressionnante d'artistes, dans de nombreux styles musicaux.
Dans les concerts gratuits (l'une des spécificités du Festival de Jazz de Montréal), pour les amateurs de blues, on pourra aller entendre Bryan Lee, surnommé "Braille Blues Daddy", et figure incontournable de la Bourbon Street à la Nouvelle Orléans. Si vous ne le connaissez pas, voici la prochaine "découverte" à faire. Il accumule une expérience de quarante années derrière lui.

Bryan Lee et sa guitare

Pour continuer dans les dates de festivals de cet été avec des musiciens que nous connaissons, Justin Kauflin, vu dans le documentaire Keep On Keepin'On, sera lui, au Festival de Jazz de Toronto le 25 juin prochain aux côtés de Katie Thiroux (en attendant la sortie de son prochain album le 14 septembre prochain).

Voilà donc quelques idées de festivals, un peu loin certes. Sinon, maintenant que vous avez quelques noms, à vous d'aller découvrir le travail, la musique de ces artistes.

Si le petit aperçu de ce jeune musicien vous a donné envie d'en savoir plus sur lui ou sa musique, il a un site internet à son nom : Matthew Whitaker, vous saurez ainsi tout de ses prochains concerts. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter, @_MattWhitaker .

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

lundi 5 mars 2018

Cecite et Publicite

C'est en découvrant la publicité 2018 pour le Subaru Outback qu'est née l'idée de ce billet : cécité et publicité. On aurait aussi pu l'intituler "usages de la cécité dans la publicité"...

Nous parlerons de cette publicité dans le détail en abordant la cécité dans la publicité sous plusieurs angles :

  • La présence d'une personne aveugle dans la publicité
  • Les messages publicitaires d'associations représentant les personnes aveugles

Nous verrons notamment comment la cécité est utilisée à travers les stéréotypes et les idées reçues, qu'elle les exploite ou les détourne.
L'idée n'est pas de recenser toutes les pubs mettant en scène une (ou plusieurs) personne(s) aveugle(s), mais, selon notre habitude, ou envie, nous parlerons de pubs à caractère commercial ou social donnant une autre image de la cécité. Ceci dit, nous serions ravis de découvrir une pub correspondant à ces critères et qui nous aurait échappé. Appel à contribution, donc...
La plupart des publicités citées dans ce billet sont visibles sur le site de Culture Pub, avec lien intégré au texte.

Voitures et cécité

Voyages et cécité

En découvrant cette publicité Subaru, "See the World", mettant en scène George Wurtzel, menuisier et créateur de mobilier, aveugle, plusieurs souvenirs ont surgi.

George se dirigeant vers la voiture, côté passager, avec sa canne blanche

Il est question dans cette publicité de découvertes. Quoi de mieux qu'une personne aveugle pour vous emmener vers des territoires et sensations inconnus? Qui, mieux qu'une personne aveugle, peut vous amener à découvrir un lieu avec vos autres sens : découvrir des saveurs, sentir des odeurs, entendre les bruits, identifier des animaux...
C'est exactement ce qui se passe dans cette pub. George fait découvrir aux propriétaires de la voiture des choses qu'ils auraient ratées sans sortir des sentiers battus...
George Wurtzel a d'ailleurs raconté très récemment pour Blind Abilities les circonstances de ce tournage publicitaire. Il insiste sur le fait qu'il n'aurait pas accepté de tourner dans cette pub si celle-ci n'avait pas donné une image intéressante de la personne aveugle. Dans cette interview, il explique aussi que, lorsqu'ils sont dans la forêt la nuit, la comédienne trébuche sur un tronc d'arbre couché au sol. Elle s'agrippe à l'épaule de George qui ouvrait le chemin, canne blanche en main. Ce qui semble très symbolique est en fait un "incident" de tournage. Cela n'était pas prévu dans le script. Pour information, lors de cet entretien, on entend la bande son de la publicité avec audiodescription.

Le propos est un peu différent, et puis l' "objet" à vendre n'est pas le même mais cela nous rappelle la très chouette campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 intitulée Un voyage jamais vu avec Danny Kean, touriste américain aveugle (et musicien) accompagné de Judith Baribeau, comédienne québécoise, qui font le tour du Québec. Outre cette longue pub, il y avait aussi un site qui proposait une visite interactive où chacun à leur tour, Danny et Judith parlent de leur ressenti, de leur expérience.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Passager aveugle

Pour en revenir à la pub Subaru, George guide les touristes dans une région qu'il connaît bien. Mais évidemment, il est passager.

Casey Harris, claviériste du groupe américain X Ambassadors, est également passager dans la publicité de 2015 pour la Jeep Renegade. Pourtant, lorsqu'il se déplace, c'est lui qui est en tête, canne blanche en avant, son frère Sam étant situé derrière lui, le guidant en mettant sa main sur l'épaule (méthode de guidage peu conventionnelle, mais ils se connaissent très bien et Casey a un reste visuel).

Pub Jeep Renegade - Casey, canne blanche en avant, son frère Sam le tenant par l'épaule gauche, se dirigent vers la voiture
Image extraite de la pub pour la Jeep Renegade avec les X Ambassadors

Voiture sublimée par Pete Eckert, photographe aveugle

Si la pub Subaru a engagé une personne aveugle pour y figurer, Volkswagen a fait appel aux talents de Pete Eckert, photographe aveugle, pour mettre en valeur son nouveau modèle.
Pete Eckert pratique le Light Painting. Il utilise la lumière pour "peindre". Il imagine précisément dans sa tête les photos qu'il souhaite prendre. C'était la première fois qu'il photographiait "artistiquement" une voiture. Sur cette page du site de Pete Eckert, on trouve plusieurs photos ainsi que deux publicités qui mettent en scène la façon dont il a travaillé pour cette marque de voiture. Il dit aussi : "we don't need eyes to see beauty" (nous n'avons pas besoin d'yeux pour voir la beauté).

Pete Eckert découvrant au toucher la voiture qu'il va photographier

Photo de Pete Eckert - la voiture zébrée par des rayons de lumière

Les campagnes publicitaires d'associations (ou écoles) de personnes aveugles

Nous commencerons ce petit tour par, évidemment, la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind. Cette campagne, avec ses deux spots publicitaires voulant démystifier certaines attitudes envers les personnes aveugles, souhaite faire changer le regard de la société sur la cécité.
Nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises de cette campagne et de ces spots publicitaires parce qu'y figurait, dans chacun d'eux, un acteur déficient visuel. David Rosar Stearns pour "the Drive", acteur à New York travaillant notamment avec le Theater Breaking Through Barriers et Jay Worthington dans "the Get Together", acteur officiant à Chicago, et membre de la troupe du Gift Theatre, dont nous parlons régulièrement ici...

Blind New World - the Get Together - Jay Worthington

Dans "the Drive", il était question d'un homme d'affaire aveugle, se rendant à l'aéroport en taxi, qui était vice président de son entreprise. Dans "the Get Together", il s'agissait lors d'une petite réunion d'amis où est invité James, séduisant professeur adjoint d'astrophysique aveugle, de sa rencontre avec une jeune femme.

Lors du lancement de cette campagne en mai 2016, Jay Worthington a été interrogé par la chaîne abc de Chicago et, lorsque le journaliste lui demande ce qu'il ne peut pas faire, la seule chose qu'il répond est que légalement, il ne peut pas conduire... Amusant lien avec la première partie de ce billet, non?

En cherchant un peu, on trouve le meilleur et le pire dans les messages véhiculés par les associations. Quand vous cherchez du financement, il faut parfois faire un peu pleurer dans les chaumières... Mais ce qui nous intéresse ici, c'est le détournement, c'est le contre-pied...

A ce jeu là, l'association norvégienne pour les aveugles et les malvoyants a fait une série de spots assez drôles (mais sans audiodescription) qui défendent cependant des sujets très sérieux : l'obligation d'accepter les chiens-guides ou l'emploi des personnes aveugles ou malvoyantes...
En 2013, un spot publicitaire intitulé Could have been worse visant à améliorer la perception des chiens-guides, en particulier dans les taxis...
En 2011, cette même association, militait pour l'emploi de personnes aveugles. Vous trouverez ci-dessous trois liens pour trois spots différents :

Audiodescription et publicité

Si certains messages ciblés, telle la campagne Blind New World, sont aussi disponibles avec audiodescription, l'essentiel des messages publicitaires ne sont pas accessibles aux personnes aveugles. Si la publicité se contente d'être une performance esthétique, sans paroles, elle reste invisible. Comme si les personnes aveugles et malvoyantes n'étaient pas des clients potentiels.

Pour conclure

Manifestement, comme au cinéma, la cécité inspire la publicité. Pas toujours pour de bonnes raisons. Cependant, elle peut aussi être utilisée d'une façon intelligente et respectueuse, comme l'a montré la remarquable campagne de Tourisme Québec ou comme cette publicité Subaru à l'origine de ce billet.
Dans ces deux annonces, les personnes aveugles sont des gens ordinaires, vraiment aveugles, et non professionnels.
Dans la campagne Blind New World, ce qui est intéressant est l'emploi de comédiens déficients visuels. Jay Worthington indiquait d'ailleurs que c'était la première fois de sa carrière qu'il voyait un casting cherchant spécifiquement des comédiens aveugles ou malvoyants.

Quoiqu'il en soit, la sincérité, l'authenticité du casting amène peut-être une autre dimension à la publicité mais si le discours est mauvais, celle-ci ne changera pas la donne.
Ceci dit, peut-être pouvons nous imaginer que la publicité, parce qu'il s'agit de très courts-métrages, se pique au jeu du "casting authentique" et donne une belle leçon à son grand frère le cinéma.

mercredi 21 février 2018

Peintres aveugles - de la fiction a la realite

L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires? On pourra en savoir plus en lisant cet article qui recense quelques peintres ou sur cette page, Oeil et Art du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) qui donne accès à une série d'articles très intéressants.
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. L'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John et on peut aussi regarder l'émission A vous de voir qui lui a été consacrée en mars 2018.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...

jeudi 1 février 2018

Vers la lumiere - Naomi Kawase

Film réalisé par Naomi Kawase, Vers la Lumière a été présenté en sélection officielle du Festival de Cannes en 2017. Le film est sorti sur les écrans français le 10 janvier 2018.

Affiche du film Vers la Lumière
Affiche japonaise du film Vers la Lumière

Précisons qu'il y a du divulgâchage (autrement dit, spoiler) dans la suite du texte. Ceci dit, l'affiche montrant deux personnes se tenant leur visage entre leurs mains, dans une proximité ne laissant pas d'ambiguïté sur leurs intentions, on devine aisément ce qu'il advient des deux personnages principaux. Que ceci, donc, ne nous empêche pas d'explorer le sujet du film...

Synopsis

Misako aime décrire les objets, les sentiments et le monde qui l'entoure. Son métier d'audio-descriptrice de films, c'est toute sa vie. Lors d'une projection, elle rencontre un célèbre photographe dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Quelques généralités

Avant d'approfondir quelques aspects du film et de son histoire qui nous intéressent plus spécifiquement, et qui se concentrent autour de la cécité ou malvoyance et l'audiodescription, quelques petites remarques générales.
La réception du film avait été très mitigée lors du festival de Cannes. Nous pouvons comprendre pourquoi. Si le film nous intéresse pour des aspects particuliers que nous développerons donc après, il faut reconnaître qu'il y a quelques moments où l'on se demande où veut nous emmener la réalisatrice, ce qu'elle veut nous raconter.

Pour se faire sa propre idée, on pourra aller voir, lire plusieurs critiques:
- Culture Box, qui qualifie le film d'humaniste et poétique (difficile effectivement de ne pas lui donner ces deux qualificatifs);
- Grand Ecart, blog qui a beaucoup aimé le film;
- Libération, qui, à son habitude, joue avec les mots, "Vers la lumière, vision étriquée", étrille le film...
Que chacun s'en fasse sa propre expérience....

Avant de continuer, juste une petite remarque : la musique est signée Ibrahim Maalouf...

Clichés et stéréotypes

Avant de plonger dans ce qui nous a vraiment et sincèrement plu dans cette histoire, nous ne pouvons pas passer sous silence quelques clichés, vus ici et ailleurs :
- pourquoi faut - il immanquablement que la personne aveugle touche le visage de la personne aimée, et en pleine rue?
- pourquoi le personnage principal déficient visuel en est-il toujours à un moment crucial quant à l'état de sa vision? Ici Nakamori est en train de perdre la petite fenêtre de vision qui lui reste.
- pourquoi la personne déficiente visuelle est-elle, à un moment ou un autre, une victime?

Nakamori touchant le visage de Misako

Nous ne détaillerons pas plus pour ne pas dérouler toute l'histoire mais ces quelques exemples nous ont vraiment déçus. Déçus parce qu'on a pas tant l'occasion que ça, au cinéma, de voir des personnages malvoyants, déçus parce que la partie décrivant le travail autour de l'audiodescription d'un film est vraiment intéressante et nouvelle.

L'audiodescription

Sujet qui nous intéresse tout particulièrement en ce moment, l'audiodescription est au cœur de ce film. C'est par son biais que se rencontrent les protagonistes, mais il y a aussi toute une réflexion autour de ce qu'est ou doit être une "bonne" audiodescription. C'est un sujet qui fait réellement débat parmi les personnes qui font de l'audiodescription, parmi les chercheurs qui travaillent sur ce sujet. On pourra trouver une définition proposée par l'association française d'audiodescription , on pourra aussi écouter cette entrevue (en anglais) de Louise Fryer, spécialiste anglaise d'audiodescription.

Nakamori au cinéma en train d'écouter un film en audiodescription

La première partie du film se passe pendant une séance de visionnage d'un film dont le texte de l'audiodescription est en rédaction. En fait, quelques consultants aveugles ou malvoyants, sont là pour donner leur avis sur l'audiodescription présentée en phase de travail : est-ce que le texte en clair, les descriptions suffisamment parlantes ou détaillées, ou, au contraire, trop détaillées, trop envahissantes, trop engagées émotionnellement?
Vers la lumière nous donne l'occasion de voir comment s'écrit, se construit une audiodescription, quel est le rôle des consultants. Cette partie est d'ailleurs très intéressante et, de plus, il semble, hormis le personnage de Nakamori interprété par un acteur voyant, que les trois personnages, deux femmes et un autre homme, soient joués par des personnes aveugles ou malvoyantes. Il y a de vifs échanges entre les consultants et Misako, qui écrit l'audiodescription du film et cela permet de comprendre les enjeux d'une audiodescription. Il ne s'agit pas simplement ni seulement de traduire des images en texte en se glissant dans les interstices des dialogues.

Nakamori

Interprété par Masatoshi Nagase, Nakamori est un photographe en train de perdre la vue qui ne sort jamais sans son Rolleiflex, appareil photo mythique.

Nakamori se déplaçant en ville, appareil photo autour du cou

Nakamori avec son appareil photo, entouré de jeunes enfants

Nakamori est consultant, parmi d'autres personnes déficientes visuelles, pour une société, White Light, qui fait de l'audiodescription pour les films.
Avant de perdre irrémédiablement la vue à cause d'une maladie évolutive (rétinite pigmentaire?), Nakamori était un photographe japonais de renom. Difficile pour lui de se faire à l'idée qu'un jour proche, la petite fenêtre de vision qui lui reste se refermera...

visage de Nakamori en gros plan, éclairé par le soleil

En attendant, pendant l'essentiel du film, il utilise ce petit reste visuel très utile pour se déplacer sans canne (trop fier?), continuer à prendre des photos, cuisiner...
Ce petit reste visuel nous permet de voir aussi des outils fort utiles pour les personnes malvoyantes :

  • un téléagrandisseur qui permet d'agrandir à sa convenance l'adresse écrite sur une enveloppe, un texte imprimé (article de journal, page de livre...)
  • un téléphone vocalisé (le lecteur d'écran intégré au smartphone décrit avec une voix de synthèse ce qu'il y a sous le doigt).
  • un logiciel d'agrandissement d'écran, permettant de grossir la police d'un texte à l'écran, d'agrandir des icônes, d'inverser les couleurs (pour de nombreuses personnes malvoyantes, la lecture d'un texte blanc ou jaune sur un fond noir est plus aisée qu'un texte noir sur un fond blanc)

Dans une scène, il explique également à Misako qu'en baissant la tête, il la voit mieux que s'il regardait en face. On peut se rappeler de la planche d'illustrations dans Florence et Léon, de Simon Boulerice, où Florence s'amuse à tester la fenêtre de vision de Léon.

Misako

Misako tente de capter des éclats de lumière sur sa main dans l'appartement de Nakamori

Jeune femme qui passe son temps à décrire ce qui se passe autour d'elle, y compris pour elle-même et dans sa tête, Misako vit pour l'audiodescription.
Sa mère, atteinte d'une maladie qui lui fait perdre la mémoire (Alzheimer?), vit à la campagne avec une voisine qui veille sur elle. Son père a disparu.
Ça fait beaucoup pour les épaules de Misako, fille unique...
Misako est jeune, jolie, porte de longs cheveux Bruns, avec une frange. Elle semble assez maladroite dans ses relations avec les autres, comme si elle ne trouvait pas sa place ou si elle la cherchait encore.
Nakamori lui dit à un moment qu'elle n'est pas faite pour ce travail. Rude façon de lui dire qu'elle est maladroite dans ses relations avec les personnes aveugles : elle veut tout le temps les aider, ce dont ils n'ont ni besoin en permanence ni envie.

Pour momentanément conclure

Vers la lumière est un film qui, hormis quelques clichés et la présence d'éléments dramatiques dont l'histoire aurait pu se passer, est un film à voir, et à écouter.
A voir notamment pour sa très belle lumière, ses détails intéressants sur la malvoyance (quand il reste une petite fenêtre de vision sur laquelle on compte pour toutes les activités quotidiennes) et ses outils (téléagrandisseur, téléphone vocalisé, logiciel d'agrandissement et de lecture d'écran...), le jeu de l'acteur incarnant Nakamori, Masatoshi Nagase, est plutôt subtil, montrant comment se manifeste, dans le port de tête, cette petite fenêtre de vision.
A écouter pour la musique d ' Ibrahim Maalouf, qui ne s'impose pas, laissant à la nature, au vent, la possibilité de se manifester, pour les avis des consultants aveugles sur l'audiodescription du film...

Lors de sa sortie en salle, Vers la lumière est diffusé en version originale. Pour ceux qui ont la possibilité de le voir avec audiodescription, celle-ci contient et la traduction des dialogues en japonais, et les indications visuelles. C'est déjà comme cela qu'avait été "livré" le film Imagine d'Andrzej Jakimowski où existaient plusieurs personnages aveugles, dont l'un joué par Melchior Derouet.
Espérons que le DVD contiendra cette piste audiodescriptive.

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.

samedi 11 novembre 2017

Le GEANT Malpartout - Mes Mains en Or

Cela faisait longtemps que nous n'avions pas présenté d'ouvrages de Mes Mains en Or. Depuis le printemps passé, pour être précis.
Cela faisait aussi un moment que nous n'avions rien présenté tout court.
Voici donc le GÉANT Malpartout, de Pauline Dufour, qui a d'ailleurs déjà collaboré plusieurs fois avec Mes Mains en Or.

Couverture du livre Le GEANT Malpartout

Quatrième de couverture

Ce n'est pas facile d'être un géant ! On est tellement grand qu'on se cogne tout le temps.
Bim ! Bam ! Boum ! Patatras ! Quels sont ces drôles de bruits que l'on entend là-bas ? Dans sa maison riquiqui, notre géant maladroit a bien des soucis ! N'y aurait-il pas une gentille fée pour venir l'aider ?

Livre tactile, braille, gros caractères

Si Milo le petit veau était destiné aux très jeunes lect.eur.rice.s, le GÉANT Malpartout est destiné à des enfants maîtrisant déjà bien la lecture. Épais de trente-cinq pages, ce livre comporte pas mal de parties écrites.
D'ailleurs, à cette occasion, la présentation change un peu. Habituellement, le texte est présenté en intercalant une ligne de braille et une ligne de gros caractères. Ici, il y a une page de braille en regard d'une page en gros caractères. La page accueillant les gros caractères pouvant également être illustrée.

Gros caractères d'un côté, braille de l'autre

Autre nouveauté aussi, un pop-up ! Il faut bien montrer, en volume, combien est riquiqui la maison de ce Géant Malpartout!

maison pop-up du Géant Malpartout

On retrouvera la signature habituelle de Mes Mains en Or en découvrant ces chouettes personnages et objets manipulables qui peuvent se déplacer de page en page.
Et, pour que l.e.a petit.e lect.eur.rice ne se perde pas dans l'histoire, on présente les deux personnages : le GÉANT Malpartout et la FÉE Sparadrap.

la Fée Sparadrap et sa baguette magique, en compagnie du Géant Malpartout
la Fée Sparadrap (et ses ailes en... sparadrap !)

Avec ces objets et personnages, il y a mille et une façons de se raconter cette histoire, mille et une façons de s'approprier cette histoire, et même, d'en inventer plein d'autres!

Textures, volumes...

Les lect.eur.rice.s de Vues Intérieures savent que nous aimons beaucoup le travail de Mes Mains en Or. Pour les novices, redonnons quelques raisons :

  • destinés aux enfants aveugles et malvoyants, ces ouvrages sont accessibles à tous. Ils sont agréables à l'œil, chaque page livre une surprise
  • en gros caractères et en braille, ces ouvrages permettent toutes les combinaisons de lecture : enfant aveugle, malvoyant ou voyant, parent aveugle ou voyant, et toutes les déclinaisons possibles
  • un travail sur les textures utilisées pour créer les personnages ou objets afin de se rapprocher du matériau d'origine (on pourra relire le billet consacré à Joyeux Noël)
  • une réflexion sur la représentation en deux dimensions d'objets en trois dimensions (et, éventuellement, un travail volumétrique, ici avec un pop-up, ailleurs avec une poupée à manipuler)
  • la possibilité, justement, de manipuler des objets, des personnages qui permettent de s'approprier l'histoire, de la modifier, d'en inventer une autre...

Voici quelques raisons qui nous font aimer le travail de Mes Mains en Or .
Pour illustrer ces propos, quelques personnages issus du catalogue : Le Petit Chaperon Rouge et Joyeux Noël...

La poupée représentant le Petit Chaperon Rouge Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau Les deux rennes du Père Noël

Plongez donc dans la maison riquiqui du Géant Malpartout, trop grand et maladroit. Cette petite histoire vous amènera sur des sentiers certes battus, mais d'une très jolie façon...
Histoire à lire seul.e ou à plusieurs...

dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

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♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

samedi 16 septembre 2017

Variations autour des Deux Orphelines d'Adolphe d'Ennery - Exposition

Avant d'être publié dans sa version romanesque en deux volumes en 1887-1889, Les Deux Orphelines est d'abord "un mélodrame en cinq actes et huit tableaux de deux auteurs dramatiques français, Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon, créé le 29 janvier 1874 au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris."
Voilà l'introduction de la présentation d'une exposition intitulée Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame qui débute à la BLSH (Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines) de l'Université de Montréal le 18 septembre et jusqu'au 20 octobre 2017. Car, plutôt que de parler de cette oeuvre, nous parlerons de cette exposition qui met en valeur son rayonnement phénoménal.

Affiche de l'exposition Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame

Si vous ne connaiss(i)ez pas la version théâtre ou roman, Les Deux Orphelines doit vous rappeler un film du temps où les images étaient en noir et blanc et où les acteurs ne parlaient pas, la version de D.W. Griffith sortie en 1921 avec Dorothy et Lilian Gish...

Affiche du film Les Deux Orphelines de D.W. Griffith avec Dorothy et Lilian Gish

Résumé du mélodrame

Nous reprenons ici le texte de Bérengère Levet, auteure de cette exposition. Pour ce.ux.lles qui ne connaissent pas l'histoire, divulgâchage (spoiler...) en perspective...

"La pièce met en scène Louise et Henriette, deux jeunes orphelines qui, à la veille de la Révolution Française, viennent à Paris pour soigner Louise qui est aveugle. Dès leur arrivée, elles sont enlevées : Henriette, pour satisfaire les plaisirs d'un marquis décadent, Louise pour mendier au profit d'une famille de criminels, les Frochard.

Après coups de théâtre et péripéties, qui préservent l'honneur des deux sœurs, Henriette et Louise se retrouvent. Henriette épouse son sauveur, le Chevalier Roger de Vaudrey. Quant à Louise, sauvée par Pierre Frochard, "l'avorton" honnête de la famille qui commet un fratricide par amour pour elle, elle retrouve sa vraie mère, une aristocrate qui l'avait abandonnée à sa naissance (et qui est la tante de Roger). Le rideau tombe sur l'espoir que Louise recouvre la vue."

L'exposition

Reprenons, là encore, les mots de Bérengère Levet.
"Outre la référence aux origines du genre, auxquelles renvoie le titre de l'exposition, la soixantaine d'objets exposés (éditions originales, gravures, cartes postales, documents, ..., tous émanant d'une collection privée), ainsi que la diffusion d'extraits de film en continu, illustrent, au-delà de son public et de extraordinaire succès, combien la littérature "populaire" doit s'envisager aussi (surtout?) dans ses dimensions générique et médiatique."

Ce qui est fascinant, dans cette exposition, et à propos de ce mélodrame, c'est de voir comment cette histoire a été déclinée au fil du temps, des supports et des langues. Mais il reste une constante, qui en dit long sur la perception de la cécité, au fil du temps, des continents et des traductions, qui "montre que les représentations iconographiques de la jeune fille aveugle (le personnage de Louise) restent prisonnières du passé."

Les variations autour du mélodrame sont déclinées en cinq tables :

  • Les deux orphelines, le mélodrame
  • Les deux orphelines, du mélodrame au roman : variation générique
  • Les deux orphelines : variations linguistiques, variations médiatiques
  • Les deux orphelines au Québec
  • Les deux orphelines et ses avatars : variations ou mutations ?

Ces tables sont complétées par deux panneaux :

  • Panneau 1 : Louise, figure(s) de la cécité
  • Panneau 2 : Projection de Orphans of the Storm de David W. Griffith (1921) et Two Orphans Vampires (titre original : Les deux orphelines vampires) de Jean Rollin (1997)

Affiche du film Les Deux Orphelines Vampires de Jean Rollin

Il y a également un coin lecture avec une sélection de livres de la BLSH pour prolonger l'exposition.
A noter aussi la présence de codes QR qui prolongent l'exposition sur le web.

Pour avoir vu quelques unes des pièces exposées, ces "variations" offrent un vrai voyage dans le temps et à travers différents continents, d'un mélodrame aux cartes postales...
Mais, pour en revenir au sujet central de ce blog, c'est aussi l'occasion de voir comment la cécité, en particulier celle d'une jeune fille, est traitée à travers le temps (il s'écoule un bon siècle entre la première du mélodrame et Les deux orphelines vampires) et dans divers contextes culturels.

Cécité, Infirmité, Féminité

Ce titre reprend une communication de Bérengère Levet, que l'on peut trouver en annexe ou sur Savoirs des Femmes, qui présente le roman d'Adolphe d'Ennery à la lumière des Disability Studies.
Cet article se penche sur "l'état des savoirs sur la cécité dans la période fin de siècle", sur "les préjugés traditionnels relatifs à la cécité, et comment ceux-ci s'articulent à la question de la féminité" pour "entériner l'incompatibilité que la société élève entre cécité et féminité."

On pourra aussi se (re)plonger dans la lecture du roman de Lucien Descaves initialement publié en 1894, ''les Emmurés'' pour avoir aussi un portrait peu réjouissant des femmes aveugles.

Si vous êtes à Montréal, n'hésitez pas à aller voir cette exposition. Il y a des visites guidées les jeudi 21 et 28 septembre 2017 à 11h45 (durée : 45 mn).
Pour les moins chanceux, (re)lire le roman, voir l'une des multiples versions cinématographiques des Deux Orphelines et rêver à un portrait de jeune fille (ou femme) aveugle plus contemporain.
On pourra vous souffler :

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

lundi 21 août 2017

Super - Endre Lund Eriksen

Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).

mardi 8 août 2017

A lire, à voir, à faire...

Il y a longtemps que je n'avais pas publié un billet vous incitant à aller voir ailleurs ce qui se passe et permettant au blog de se tenir à jour en revenant sur le présent d'artistes ou auteurs précédemment présentés dans ces pages...
Au fil des lignes suivantes, vous aurez donc de quoi lire, voyager, programmer votre prochaine saison théâtrale... et entretenir votre anglais...

Le 11 mai dernier, les Éditions du sous - sol ont publié une nouvelle traduction du livre de John Hull, intitulé en anglais Touching the Rock - An Experience of Blindness, Vers la Nuit.
Cette (ré)édition a été abondamment (et à juste titre) relayée dans la presse, voici quelques liens :

Cette nouvelle édition est également disponible à la BNFA, Vers la Nuit, en voix de synthèse, texte ou PDF.

Couverture du livre de John Hull, Vers la Nuit, Éditions du Sous-sol

L'été étant la saison par excellence des festivals, et notamment des festivals de musique, il est toujours intéressant de se pencher sur leur accessibilité autant physique (comment s'y rendre et comment circuler sur le site) que culturelle (accès au contenu). La presse anglaise, décidément très concernée par le sujet, vient de publier un article consacré à l'accessibilité des festivals pour les personnes aveugles ou malvoyantes : This Is What It’s Like To Go To A Festival If You’re Blind Or Partially Sighted .
Pour mémoire, Vues Intérieures avait publié également deux billets l'été dernier sur l'accessibilité des festivals. L'un sur le travail remarquable du Festival des Eurockéennes, l'autre, tiré d'une émission de la BBC, In Touch, qui s'était concentré sur l'accessibilité du Festival de Glastonbury pour les personnes aveugles et malvoyantes.

Pour ceux qui auraient la chance de partir en vacances au Canada, et de passer par Ottawa, vous aurez l'opportunité de voir de plus près le travail de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", originaire de Vancouver, jusqu'au 13 août 2017 à la Galerie d'Art d'Ottawa : Accès libre : Manifestations.

Le Gift Theatre de Chicago a eu les honneurs de la revue (indispensable) American Theatre juste avant de présenter, le 16 juillet dernier, sa saison 2018. Au programme, trois pièces dont un Shakespeare, Hamlet, et une pièce de David Rabe, Cosmologies, grand auteur de théâtre américain qui a intégré la troupe du Gift en février 2017. Voici un petit compte-rendu de Time Out de la présentation : The Gift Theatre to stage 'Hang Man', 'Hamlet' and 'Cosmologies' in 2018.
En 2015, le Gift avait créé Good for Otto de David Rabe. Ci-dessous, photo de Claire Demos avec Jay Worthington.

Jay Worthington - Good for Otto

Lors de la présentation de la saison, Michael Patrick Thornton, directeur artistique du théâtre, a également annoncé l'arrivée de cinq nouveaux membres, Evan Michael Lee, Chika Ike, Martel Manning, Gregory Fenner et Hannah Toriumi, mettant ainsi fin à ce qu'il disait lors de l'échange que nous avons eu à propos de la troupe du Gift en mars dernier : "le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs."
On trouvera ci-dessous une photo de Claire Demos tirée du Richard III monté et joué par le Gift en 2016, avec, de gauche à droite, Michael Patrick Thornton, Martel Manning (parmi les dernières recrues de la troupe du Gift) et Jay Worthington.

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos

Et pour rester dans le domaine des acteurs, qu'ils soient sur grand, petit écran, ou sur scène, on pourra aussi lire les nombreux articles parus dans la presse anglaise ou américaine ces dernières semaines plaidant pour la présence plus nombreuse d'acteurs handicapés.
Il y a ainsi eu plusieurs articles autour d'un film, Blind (!), où Alec Baldwin joue le rôle d'un écrivain devenu récemment aveugle à la suite d'un accident de voiture (notons, en passant, l'originalité de la cause de la cécité), qui disaient que, encore une fois, le handicap était porté comme un costume...
Voici quelques liens d'articles (en anglais) :

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

vendredi 30 juin 2017

Dorian Bour Wicart - violoneux

Prêt.e à danser? On vous emmène faire un petit tour dans le cercle des musiques traditionnelles pour faire la connaissance d'un violoneux, violoniste, joueur de violon, peu importe le terme que vous choisirez, dont le répertoire nous fait voyager du Québec en Bretagne, de l'Auvergne à la Suède, d'Allemagne au Limousin, sans oublier l'Irlande. Dorian Bour Wicart, c'est son nom, est "tombé" dans la musique tout jeune, et dans la musique traditionnelle, un peu par hasard.

Photo noir et blanc de Dorian Bour Wicart jouant du violon

Dorian fait aujourd'hui partie de plusieurs formations:

  • Lame Squid (le "calamar boîteux") et son répertoire irlandais
  • Ormuz et ses musiques du Québec et de Bretagne
  • Saiten Fell und Firlefanz et son répertoire d'Allemagne et de Suède où Dorian joue aussi du/de la Nyckelharpa
  • Duo par l'Heure

Lame Squid sur scène avec leur logo en fond de scène

On a eu envie de vous parler de Dorian parce qu'Ormuz a sorti l'été dernier un album intitulé "le Bois franc" dont TRAD'Mag n°172 dit beaucoup de bien, et aussi parce que nous avons eu l'occasion de discuter ensemble de son parcours, des groupes dans lesquels il joue et de son quotidien de musicien professionnel déficient visuel.

Couverture du CD le Bois franc d'Ormuz Couverture du n°172 de TRAD'Mag avec le Trio Chemirani










Son parcours

Nous sommes revenus sur son parcours de musicien qui a démarré très tôt et qui s'est professionnalisé petit à petit et presque naturellement.
Dorian a eu l'opportunité, alors qu'il était à l'école primaire, de découvrir différents styles de musique avec des musiciens qui faisaient également découvrir aux élèves les instruments.
C'est ainsi qu'il a fait trois ans de vielle à roue avant de reprendre l'apprentissage du violon qu'il avait débuté avant cela pour ne plus le quitter.
C'est avec son professeur de violon qu'il a découvert le répertoire irlandais et limousin. Et c'est pour approfondir sa connaissance du répertoire Limousin qu'il est venu suivre l'enseignement du DEM Musiques Traditionnelles du Conservatoire à Rayonnement Régional de Limoges. Ce Diplôme d'Etudes Musicales est un tremplin pour la professionnalisation.
Pour Dorian, qui a commencé à se produire sur scène dès la seconde (autour de seize ans), c'est ce qui s'est produit. Il multiplie depuis les formations musicales et les concerts/bals.
Aujourd'hui, il vit effectivement de sa musique. Et, pour le plaisir, s'encanaille dans le répertoire baroque où il tente d'apprivoiser le violon baroque.

Lors de notre rencontre, il a également parlé de son plaisir d'enseigner. Sous forme de cours ou sous forme de stages, il adore transmettre sa passion pour la musique et explique aussi que cela le fait réfléchir sur sa propre pratique.

C'est aussi un passionné d'enregistrement et de mixage. Capter un concert, en restituer l'atmosphère et l'acoustique, voilà qui l'intéresse beaucoup. Nous en reparlerons plus en détail dans la suite de ce billet.

Musique et déficience visuelle

Ayant une rétinite pigmentaire et un reste visuel limité (mais fort utile), Dorian se déplace avec une canne blanche.
Il y a quelques temps déjà, nous avions publié un billet intitulé Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène et cela avait suscité quelques réactions auprès de certains lecteurs. Notamment sur le côté "ostentatoire" de la canne blanche. Alors, lors de notre échange avec Dorian, nous lui avons franchement posé la question. Et sa réponse a été tout aussi directe : "je monte sur scène en me faisant guider et en utilisant ma canne blanche d'une part pour éviter les nombreux fils qui traînent sur scène et d'autre part, pour ne pas faire tomber les instruments parfois en équilibre précaire."
Après, la canne est rangée sous la chaise ou à proximité de sa place et on n'en parle plus. La musique prend alors toute sa place. A tel point d'ailleurs que, régulièrement, ses interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi Dorian ne répond pas à une sollicitation visuelle. Ce n'est que lorsqu'ils découvrent la canne blanche qu'ils réalisent...

Ormuz - Dorian Bour Wicart au violon - Balaviris mai 2017
Ormuz sur scène - Balaviris mai 2017
Timothée Le Net à l'accordéon diatonique, Laure Gagnon à la flûte traversière, Dorian Bour Wicart au violon, Martin Huygebaert au bouzouki, Florian Huygebaert aux guitare et podorythmie, Hubert Fardel à la contrebasse

Nous en avons également profité pour lui demander comment cela se passe pour apprendre un morceau, déchiffrer une partition...
En fait, il utilise plusieurs méthodes.
Dans les musiques traditionnelles, l'apprentissage d'un morceau se fait souvent à l'oreille. Et, à force de le jouer, on l'apprend par cœur, un peu comme ces comptines de l'enfance. Quand il s'agit de compositions, certains musiciens écrivent des partitions, d'autres, comme Dorian, les intègrent de la même façon qu'un morceau du répertoire : on le joue jusqu'à l'avoir dans le corps, dans les gestes...
Dorian connaît cependant le braille musical qu'il a appris seul mais avoue qu'il ne le maîtrise pas assez quand il s'agit de se lancer dans le répertoire baroque.
Là, il utilise encore une autre technique : quelqu'un lui déchiffre oralement la partition qu'il enregistre et qu'il apprend ainsi par cœur. Et il apprend non seulement les parties qu'il joue mais également les parties jouées par les autres musiciens, histoire de démarrer au bon moment.

Quand il a parlé de sa passion de transmettre la musique à travers l'enseignement, il a également insisté sur la nécessité de toucher l'élève pour pouvoir corriger une position, préciser une sensation, et que cela pouvait parfois être gênant. Ceci dit, difficile de transmettre une sensation sans utiliser le tact, le toucher. Comment expliquer autrement la position de l'archet, l'appui sur les cordes...

Passionné, Dorian l'est donc aussi pour les sons, les enregistrements. Il a commencé ses premiers enregistrements alors qu'il était au lycée, à peu près au même moment qu'il a débuté les concerts avec ses premières formations.
Il fait également du mixage. Cependant, il a besoin d'aide car le logiciel avec lequel il travaille, Cubase de Steinberg, n'est pas suffisamment accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, ne leur permettant pas de travailler en autonomie. C'est un vrai regret pour Dorian. Si cette passion pour les enregistrements et le mixage reste dans le cadre personnel, c'est en partie parce que l'inaccessibilité du logiciel l'empêche d'être autonome.
Son reste visuel lui permet, cependant, de pouvoir installer seul les micros ou autre matériel in situ. Il peut ainsi anticiper les sons voulus ou l'acoustique recherché en déterminant, seul, la position des micros dans l'espace où aura lieu l'enregistrement.
Il y a quelques années, il a ainsi enregistré la Messe Solennelle de Louis Vierne, composée pour un chœur et deux orgues dans la cathédrale de Limoges, plaçant huit micros dans l'espace dont un pour capter l'acoustique du bâtiment et donner ainsi de la profondeur à l'enregistrement.
"Capter l'acoustique du bâtiment", voilà effectivement ce qui peut singulariser une prise de son au-delà de l'interprétation de l'oeuvre.

Mais pour le moment, il le fait "seulement" pour un usage personnel. Existe-t'il du matériel de mixage (logiciel, table...) accessible à un utilisateur déficient visuel? Cela nous refait penser à Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors, qui utilise des claviers Nord car ils lui sont accessibles, ou au film Rouge comme le Ciel qui s'inspire de l'enfance de Mirco Mencacci, ingénieur du son aveugle, inventeur du "son sphérique".

Revenons à Dorian. Malgré ces déconvenues, il répète et rappelle qu'il a la chance de faire ce qu'il aime, de vivre de sa musique, et que, même si cela nécessite beaucoup de travail, c'est un vrai bonheur de tous les jours.
Et à ceux qui disent l'admirer de le voir autant se déplacer par monts et par vaux pour donner des concerts et/ou des bals, il indique que cela fait partie de sa routine. Et qu'il met à profit ses nombreuses heures passées dans le train pour écouter... de la musique.

Alors, n'hésitez pas à aller le voir en concert ou bal avec ses différentes formations musicales. C'est une musique énergisante, à partager et à danser...

lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

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