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Accessibilité culturelle

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mercredi 15 janvier 2020

Nicolas Caraty - Mediateur culturel

Il y a longtemps que nous voulions parler du travail de Nicolas, à la suite d'une visite enchantée faite au Musée d'Aquitaine en sa compagnie. Un an et demi après cette première visite (complétée par une autre depuis), voici enfin, au-delà du portrait de Nicolas Caraty, un passionnant échange autour des questions d'accessibilité culturelle, de partage et de transmission de la culture, avec la déficience visuelle en point de départ...

Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, Nicolas Caraty est, à ce jour, l'un des rares médiateurs culturels aveugles à travailler dans un musée en France.
Il a déjà eu plusieurs fois l'occasion de retracer son parcours, comme dans ce reportage de France 3 Aquitaine datant (déjà!) de 2014.
Nous avons eu l'occasion de discuter longuement de sa façon de travailler, de sa manière de concevoir la médiation culturelle, de son regard sur les publics et d'accessibilité culturelle.

La médiation culturelle au cœur du projet

"Quiconque – qu'il soit voyant ou non voyant – ne possède pas le remarquable talent de médiateur de Nicolas Caraty". Manifestement, nous ne sommes pas les seuls à apprécier les compétences de Nicolas, cette citation étant issue d'un article de Caroline Buffet, intitulé Vers la construction d'une société plus inclusive et publié en 2018 dans La lettre de l'OCIM. À cet indéniable talent, il faut ajouter la longue expérience de Nicolas dans la médiation.

Nicolas Caraty - Musée d'Aquitaine
Nicolas Caraty vu de dos en train d...

Juste après sa formation d'accordeur de piano, Nicolas a intégré une association culturelle bordelaise qui s'appelait Toucher pour connaître. Cette association a existé de 1974 à 1996 ou 1997, selon la mémoire de Nicolas. Puis, pendant huit ans, il a jonglé avec un travail de vente, de militant associatif et de sportif de haut niveau (membre de l'équipe de France de Cécifoot, vice-championne d'Europe en 2005). Avant d'intégrer le Musée d'Aquitaine, il a aussi travaillé au Futuroscope pour l'attraction Les yeux grands fermés. Au jour de notre entretien, au cœur de l'été, il "avouait" une expérience de 25 ans dans la culture et les thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle. Quant à son arrivée au Musée d'Aquitaine, il a fallu trois ans pour officialiser son recrutement. Il a commencé par plusieurs stages courts où il avait pour mission de travailler sur l'accessibilité des lieux et des collections pour les visiteurs déficients visuels. Puis, de fil en aiguille, on lui a proposé de faire de la médiation, ce qui ressemblait finalement à ce qu'il avait fait au sein de l'association Toucher pour connaître. Pour Nicolas, ce laps de temps a permis d'évaluer "toutes les difficultés rencontrées par les différents interlocuteurs, que ce soit le musée, que ce soit mes collègues, que ce soit moi également, et le public, voir comment il réagissait, et en fonction de tout ça, on a pu faire un bilan, je maîtrisais la moitié du musée à peu près, en connaissance et en capacité de visite". C'est ainsi qu'il a été recruté. Il indique aussi que c'est sous l'impulsion de Christian Block, qui dirigeait le service médiation au musée à ce moment là, et son directeur, François Hubert, que l'aventure a pu démarrer.
Aujourd'hui, Nicolas a plusieurs casquettes : il est donc médiateur culturel, "qui consiste à mettre en relation un ou des visiteurs avec une ou des œuvres du musée", ce qui constitue le principal de son métier, avec du public de tous âges. "J'ai des parcours qui sont prévus pour des enfants de grande section de maternelle, puis après, il n'y a pas d'âge pour aller au musée, et puis une fonction de chargé d'accessibilité ou "référent accessibilité" au musée qui, elle, consiste à essayer de produire et avoir des contenus adaptés aux publics spécifiques, quelqu'ils soient, et aux différents handicaps au sein du musée".
En théorie, chaque projet devrait, dès sa conception, passer par la case accessibilité afin de s'assurer que, dès le départ, il sera accessible à tous. Cela éviterait des coûts supplémentaires engagés lorsqu'il faut corriger, ajouter, rectifier afin de bâtir un projet adapté à tous. En tant que visiteurs, nous pouvons espérer que ces pratiques tendront à se généraliser et se banaliser afin d'avoir accès à des expositions accessibles à tous dans les meilleures conditions possibles.

Partage

Visites et parcours
Au Musée d'Aquitaine, les médiateurs culturels ont la possibilité de bâtir leurs propres parcours. Au fil de ses quinze années de présence au musée, Nicolas Caraty en a créé quelques uns.
"J'ai ce parcours qui s'appelle "chut" et qui est un parcours où l'on découvre une œuvre d'après un son, et qui consiste à faire, en regard des œuvres, une visite chronologique historique et sonore qui s'adresse au très jeune public et qui commence à la préhistoire avec les premiers objets sonores et on finit avec les premiers sons venus de l'espace qui proviennent de Spoutnik."
"Il y en a un qui s'appelle "objets d'hier et d'aujourd'hui". C'est un parcours où l'on regarde un objet dans les collections et on voit comment il a évolué au fil du temps. On commence avec la préhistoire, ce sont des visites transversales, et on va aborder l'aiguille à chas en os, on voit ce que c'est devenu aujourd'hui, on arrive à la machine à coudre. On voit la lampe à graisse et on arrive jusqu'au téléphone portable qui peut faire de la lumière. (...) Et puis j'ai des parcours plus classiques, sur la céramique par exemple où l'on termine avec un atelier poterie."
Quand on lui demande si ses parcours sont accessibles, Nicolas répond que rien n'est figé dans la médiation et qu'ils sont adaptables parce que le musée possède des fac-similés, des objets à manipuler, il ajoute : "C'est vrai que tous les contenus peuvent être adaptables, transposables, moi, je n'ai aucun doute là-dessus." Et il enchaîne avec une anecdote qui en dit long aussi sur la volonté de l'équipe, et de Nicolas en particulier, de ne léser personne, où, lors d'une visite scolaire, pour une classe dont l'un des élèves était aveugle, il a fallu adapter l'atelier mosaïque. Il indique que ça les a fait réfléchir et que "ça monte aussi que ces questions d'accessibilité ne sont que des solutions à trouver et que si on veut, on les trouve."

"Le musée au bout des doigts"
Ce rendez-vous bimensuel a été remis en place en septembre 2018 après avoir été abandonné, faute de public, et programmé sur un autre créneau horaire. Il s'agit désormais d'une visite programmée le samedi à 15h. Ce créneau horaire est identifié "culture accessible compatible" à Bordeaux, d'autres structures l'ayant testé avec bonheur. Ces visites, initialement conçues pour les visiteurs déficients visuels individuels, sont ouvertes aux accompagnateurs (en nombre raisonnable). Idéalement, la jauge est de quinze personnes, parfois réduite à douze quand il y a beaucoup de manipulation d'objets. Elle dure entre une heure vingt et une heure trente, et, avec une année de recul, son thème varie d'une fois à l'autre.
"On considère qu'en préambule de la visite, il y a un petit point d'information sur où en est le musée dans ses démarches accessibles, et puis à la fin de la visite, il y a un petit debrief aussi pour savoir et prendre en compte le ressenti, leur ressenti sur cette visite là, sur l'activité qu'on a menée."
"Là, je propose une visite thématique, une période historique ou une thématique dans une période historique, et je leur propose un contenu adapté avec possibilité de manipuler des fac-similés, parfois des vraies œuvres, on y ajoute du son, des odeurs parfois. On a des dessins thermogonflés qu'un de mes collègues réalise. On va voir apparaître bientôt des maquettes en résine 3D quand on évoquera l'architecture de certaines périodes historiques aussi." Au cœur de l'été dernier, alors que le dispositif revu n'avait pas tout à fait un an d'existence, le bilan était très positif malgré des périodes un peu compliquées, le musée ayant dû fermer plusieurs samedis lors de manifestations.
Ces visites sont largement annoncées dans les réseaux culturels, associatifs, au niveau local ou national, et il est arrivé que des visiteurs hors département y assistent. Il indique d'ailleurs que ces personnes sont venues à plusieurs de ces visites, preuve aussi qu'il y a une attente dans un contexte de culture accessible plutôt maigre.
Aujourd'hui, ces visiteurs individuels constituent 25 à 30% des visiteurs déficients visuels accueillis par le musée. A terme, Nicolas pense que cela pourra atteindre les 50%. Et pour continuer avec les chiffres, le public spécifique, tout handicap confondu, représente 2% des visiteurs annuels du musée.

Se nourrir, s'enrichir les uns des autres
Lorsqu'il parle des parcours qu'il a créés, Nicolas n'hésite pas à dire que certains ne seraient jamais sortis de sa tête s'il n'était pas aveugle ou s'il n'avait pas échangé avec le public qu'il reçoit au musée.
"Le parcours "chut", je ne le crée jamais si je ne suis pas non-voyant et si je n'ai pas travaillé au préalable sur une histoire sonore avec du public spécifique à l'hôpital. Le parcours sur les odeurs que je peux faire à la demande, c'est pareil. Il est issu de ces rencontres là, de ces transferts et de ces apports là."

Derrière la notion d'accessibilité culturelle, l'autonomie

Si vous circulez de temps en temps sur ce blog, vous savez que l'accessibilité culturelle est un thème omniprésent dans les billets. Nous avions donc envie d'entendre Nicolas nous définir ce qu'était pour lui "l'accessibilité culturelle":
"Comment je définirais? Je définirais par l'idée de trouver un contenu qui est de préférence exploitable en autonomie. ce qui veut dire qu'il faut, alors en autonomie, ce n'est pas forcément être seul au musée, "le musée au bout des doigts", c'est de l'accessibilité culturelle et on n'est pas seul et on ne découvre pas tout seul, mais ce qu'il faudrait, c'est que l'établissement culturel ait un contenu qui puisse aller à la rencontre de ses publics, ou de son public, quelques soient les spécificités ou la particularité de ce public."
L'idée qui pointe derrière "exploitable en autonomie" est que la personne peut aller toucher directement l'objet, peut se faire une idée directement sans intermédiaire, sans interprétation?
"ça serait idéal. C'est vers ça qu'il faut tendre et c'est ce que tentent de faire certaines structures qui ont mis en place des parcours spécifiques. C'est effectivement permettre à tout un chacun de s'en emparer et de venir au musée comme tout le monde et d'y découvrir son contenu comme tout le monde. Je lis mon cartel, j'écoute mon audioguide, je peux apprécier et appréhender une œuvre par mes propres moyens, avec mon propre niveau de connaissances (...). C'est bien que les gens puissent se faire leur propre idée de par leur vécu, de par leurs connaissances. Être choqué comme tout le monde parce qu'une oeuvre est peut-être dérangeante, ou c'est le coup de foudre parce que ça correspond tellement à ce que je crois, à ce que je pense, à ce que j'ai envie de rencontrer, que j'ai super envie de le vivre seul aussi. Et puis, pour d'autres, ce n'est pas le cas. il y en a qui veulent vivre la culture en groupe, qui veulent être aidés à la découverte parce que, peut-être, on a peur de ne pas connaître, de ne pas comprendre, de ne pas maîtriser aussi parce que ce sont des questions récentes, ces questions d'accès à la culture, malheureusement."
Derrière cette accessibilité culturelle définie par Nicolas, il y a une histoire d'autonomie. ça ne signifie pas forcément le faire seul, mais c'est pouvoir se faire son idée tout seul.
"ça me paraît essentiel, comme chaque visiteur, en fait. Le visiteur, quand il vient, si on reste dans le cadre du musée, a la liberté de ne pas lire les cartels, il peut aussi juste regarder une œuvre et se faire son idée, même, à la limite, ne pas connaître l'artiste qui a réalisé la peinture, la sculpture ou l'œuvre musicale s'il veut. (...) Ce qui me paraît essentiel, c'est que cette possibilité soit offerte à tout le monde. Quand on aura réussi à faire ça, on aura bien, bien, bien progressé en accessibilité."
La possibilité d'être touché par une œuvre.
"Aujourd'hui, on oublie souvent l'émotion de l'œuvre, le ressenti, la larme qui peut couler, ou le sourire (...).Allons-y à tâtons, ne heurtons pas, et parfois, c'est un peu trop la préoccupation qui ressort et c'est dommage parce que l'art et la culture, ce n'est pas ça. L'art, c'est parfois se prendre une bonne baffe, ou être totalement envoûté parce que, ça y est, cet artiste-là vous parle. Je sais que quand je touche une sculpture du Bernin, Bernini, je suis toujours sous le charme et en général, je les reconnais parce qu'il y a vraiment quelque chose de très spécifique, et c'est ça, l'art en fait. (...) Ce qu'il faudrait, c'est ne pas envisager une culture accessible et une culture pour tout le monde, c'est juste une culture en fait. Et si on arrêtait de segmenter les publics en niches, si on considérait qu'on avait un grand public avec toutes ces spécificités, là, je pense que tout le monde y gagnerait, très clairement."

Une autre façon de découvrir les collections

Ce qui m'avait frappée lors de ma première visite avec Nicolas, c'était la sensation d'avoir vu les collections du musée différemment, peut-être aussi parce que nous avions eu la chance d'avoir une longue visite, Nicolas étant généreux de son temps, mais aussi parce que nous avions pu découvrir autrement les œuvres. Par exemple, nous avions pu toucher des stèles gallo-romaines, sentir les boucles de cheveux sculptés dans la pierre, découvrir des traces laissées par les outils des sculpteurs... des détails que les yeux ne décèlent pas toujours, et puis ce contact avec la matière...
Si vous avez envie d'entendre ce que cela peut donner, nous vous invitons à écouter l'émission de Frederic Grellier, traducteur aveugle que nous avions rencontré lors du Colloque Blind Creations, Un aveugle en vadrouille. En février 2019, sous un soleil magnifique et des températures quasi estivales, il a rencontré Nicolas et a, lui aussi, eu l'opportunité de visiter le musée en sa compagnie.

Les mains de Nicolas Caraty sur une sculpture

L'importance du toucher
Aujourd'hui, dans un musée, l'injonction de "ne pas toucher" est tenace. Nicolas rappelle ainsi que Frédéric dit lui-même qu'il en avait oublié qu'il pouvait toucher.
Pourtant, Nicolas rappelle que le toucher est primordial quand on ne voit pas. "C'est un des moyens les plus pratiques à mettre en œuvre pour faire se rencontrer un objet et un non-voyant. Ce sont des choses qu'on pratique au musée mais pas de manière systématique parce que (...) la mission première des musées, c'est conserver ce patrimoine, le préserver et le transmettre aux générations futures, donc de ne pas le détériorer aujourd'hui, mais malgré tout, il y a toujours moyen de déroger un peu à la règle et se dire que si vingt mains par an viennent toucher un marbre, il ne va pas subir une dégradation considérable. Et que, même si je mets un objet métallique dans vingt ou trente mains sur une visite, il y a moyen, en préservation, de le retraiter, ce qu'on fait nous, parfois, pour qu'il puisse à nouveau être préservé dans les meilleures conditions et d'écarter tout risque de dégradation de l'objet qui sera peut-être réutilisé sur une autre visite. Combien de fois j'ai entendu "faut pas toucher" (...) et c'est, pour les déficients visuels, mais aussi les voyants, une grosse frustration parce que ce rapport au tactile, on en a besoin. (...) On a mis de côté ce sens là et on a créé des lieux où, en plus, on a défini que ce sens n'était pas très désirable. Aujourd'hui, il faut changer tout ça. (...) Quand je suis arrivé au musée, la première idée que j'ai eu c'est "désormais, je vais faire toucher". L'idée, c'était "je suis non-voyant, je vous fais visiter un espace". (...) Il faut peut-être informer et former. Les visites de la préhistoire, on les commençait avec un atelier tactile sur qu'est-ce que le toucher, comment ça fonctionne et pourquoi je n'ai pas le droit de toucher au musée aussi. Souvent, on ne sait pas toucher, on n'a pas la technique, on n'a pas appris à toucher. (...) Il y a un gros travail à faire sur l'usage de ce sens aujourd'hui et il peut aussi se faire au musée."
Il est vrai que le toucher donne des informations qui vont bien au-delà de celles données par la vue. "Le toucher, c'est l'avers et le revers, le recto et le verso, le dessus et le dessous, c'est l'intérieur des choses, c'est l'épaisseur, c'est le poids, c'est la chaleur sur une matière, c'est le lisse, le rugueux... Tout ça, c'est le toucher et que d'informations loupées parce qu'on ne touche pas, en fait! Et c'est là que c'est dommageable pour tout le monde. Pour moi, c'est dommageable au travail de l'artiste parce que son œuvre n'est pas utilisée, exploitée ou vécue dans sa globalité, et le toucher, c'est aussi ressentir avec son corps. Quand tu essaies de prendre le volume d'une oeuvre, c'est ton corps qui te le transmet donc tu intériorises plus les choses, ça vient du fond de toi, alors que la vision, c'est toujours très distant, finalement."
"Quand on travaille sur "l'aventure d'une œuvre dans le noir" au Musée du Quai Branly (atelier organisé par l'association Percevoir), ce qu'on explique, c'est que la vision, c'est global et que tu affines après alors que le tactile, c'est le détail et après, tu globalises. Et donc l'approche fait que les choses se font totalement différemment et le ressenti est probablement différent aussi. Mais les deux méthodes sont très bonnes (...) et peuvent être très complémentaires l'une de l'autre. C'est ça aussi l'accessibilité. C'est donner la possibilité d'exploiter plusieurs techniques, plusieurs moyens de découverte."

Le projet du parcours sensoriel

Quand on parle accessibilité, Nicolas dit que c'est au public de s'emparer de ce que tu as conçu, imaginé, et c'est à toi de lui demander ce qu'il en a pensé parce que tu pourras réadapter des choses si elles n'ont pas été parfaites. "L'accessibilité fonctionne aussi parce qu'il y a cet enrichissement mutuel qui se crée". Et c'est en travaillant sur l'accessibilité d'expositions temporaires, avec des adaptations à demeure et disponibles pour tout visiteur que le musée a commencé à réfléchir à un parcours accessible dans ses collections permanentes.
Si tout se passe comme prévu, le Musée d'Aquitaine dévoilera son parcours sensoriel d'ici la fin 2020. Composé de vingt-neuf stations, ce parcours couvrira une période allant de - 200 000 avant JC à la période des Arts Déco, soit autour des années 1925. Chaque salle du musée, abritant chacune une période historique, sera équipée de deux ou trois tables multisensorielles. Parmi les différentes propositions, on trouvera ainsi des objets à toucher, des vidéos audiodécrites et en LSF (Langue des Signes Française)...
Conçu pour être suffisamment riche pour permettre une découverte transversale/thématique ou historique, le parcours devrait donner l'opportunité aux visiteurs de revenir plusieurs fois au musée pour faire le tour des collections.
Ce qui est intéressant aussi, c'est que ces tables, installées à demeure parmi les collections permanentes, seront accessibles à tous, à toute heure d'ouverture du musée.

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille
Exemple d'une table mutisensorielle à la Tour de Londres : fac-similé d'un casque, silhouette et texte en braille.

Une équipe s'est donc réunie et au fil des réunions, a émergé un certain nombre d'objets qui paraissaient indispensables à faire figurer sur le parcours; soit parce que ce sont des œuvres incontournables du musée, soit parce que ce sont des objets essentiels de l'histoire de l'humanité. Ensuite, ils sont regroupés par thématiques. Il y aura ainsi une thématique sur la sépulture, l'habitat, l'outil, le guerrier. Sur chacune de ces tables sensorielles, il y aura des outils, des œuvres d'art, une maquette d'habitat. "L'idée, bien évidemment, c'est que tout un chacun puisse aussi utiliser ces tables. C'est extrêmement sensuel de toucher la Vénus à la corne qui est l'une de nos premières sculptures présentées sur le parcours, et de découvrir une tête sculptée d'un guerrier gaulois un peu plus loin ou le gisant d'Aliénor d'Aquitaine. Je pense que c'est un réel plus pour tout visiteur en réalité, c'est comme ça qu'il faut l'envisager. Pourquoi parler d'un parcours destiné au public spécifique alors qu'il est destiné au public, point."

Parce qu'il faut, parfois, mettre un point final

Nous aurions pu, encore et encore, vous délivrer les paroles de Nicolas, tenter de vous transmettre, à travers les mots, son amour pour la médiation, celle qui permet de partager, celle qui fonctionne dans les deux sens : je me nourris de ce que tu me racontes, tu te nourris de mon expérience...
Au-delà de son rôle de médiateur au sein du musée, Nicolas a un vrai regard sur l'accessibilité culturelle, celle que l'on devrait partager, et qui ressemble aussi beaucoup à celle que Vues Intérieures prône depuis sa création : au lieu de la concevoir comme un palliatif réservé à quelques uns, la penser universelle pour un enrichissement mutuel et une découverte décuplée.
Nicolas est un grand amateur de musique. Peut-être aurons-nous l'occasion de le recroiser sur ce blog dans d'autres billets, sur d'autres sujets...
Peut-être, par exemple, après avoir testé le parcours sensoriel au Musée d'Aquitaine. Quoiqu'il en soit, si vous en avez l'occasion, passez au Musée d'Aquitaine, et si vous avez de la chance, Nicolas sera votre guide...

dimanche 1 septembre 2019

Vues Interieures, cinq ans d'existence

Chaque année, à la date anniversaire, nous revenons sur les douze mois écoulés avec un petit récapitulatif des billets rédigés et des belles découvertes que nous avons pu faire. Cette année, pour souligner nos cinq ans d'existence, nous reviendrons sur les moments marquants à travers nos coups de cœur ou nos rencontres depuis la création du blog. Rassurez-vous, ce n'est pas par nostalgie parce que nous n'avons pas envie de larguer les amarres, mais pour voir le chemin parcouru, se rappeler de certaines œuvres marquantes, ou rejoindre l'actualité de quelques artistes.

Retour sur la genèse

Ainsi, il y a cinq ans, deux films et un roman ont été à l'origine de la naissance de ce blog.
Les films lumineux d'Andrzej Jakimowski avec Imagine et de Daniel Ribeiro avec Au premier regard ainsi que le premier roman frôlant l'autofiction de Romain Villet, Look, peignaient ainsi des personnages aveugles qui n'étaient ni victimes ni héros, mais qui vivaient leur vie, et notamment leur vie amoureuse. C'était suffisamment rare pour avoir envie d'en parler.

Des portraits et des rencontres

Depuis, l'idée initiale de parler d'œuvres comportant des personnages aveugles et d'artistes déficients visuels s'est étoffée au fil des billets avec la question lancinante de l'accessibilité culturelle dont nous reparlerons plus loin dans ce billet. Mais profitons de ce petit bilan pour voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'actualité culturelle...
Nous revenons ici sur trois artistes canadiens :

  • Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", dont le travail fait en collaboration avec l'artiste Heather Kai Smith, a fait l'objet de l'exposition Guidelines au mois d'août à Banff. Le reportage de Radio Canada est particulièrement intéressant, remettant en contexte le travail des artistes et la situation particulière de Carmen Papalia en tant qu ' artiste déficient visuel.
  • Ryan Knighton , auteur et aujourd'hui scénariste, qui est d'ailleurs actuellement à l'affiche d'un documentaire réalisé par Rodney Evans, Vision Portraits dont on peut lire la critique de Variety en anglais. Ce documentaire, que nous espérons voir un jour de ce côté-ci de l'Atlantique, va à la rencontre de quatre artistes déficients visuels dont le réalisateur lui-même, qui racontent leur cheminement créatif.

Affiche du documentaire Vision Portraits de Rodney Evans

  • Et d'une façon un peu détournée, Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire, comédien et peintre, qui a créé il y a quelques années maintenant un spectacle qui tourne encore intitulé "Assassinating Thomson" où, tout en peignant chaque soir le public dans la salle, il parle de Tom Thomson, peintre canadien mort trop tôt pour avoir fait partie du Groupe des Sept, dont la mort est restée mystérieuse. Tom Thomson et le groupe des Sept ont, dans leurs peintures, magnifié les paysages canadiens. Pourquoi vous parler de cela? Parce qu'une très belle bande dessinée de Sandrine Revel vient de paraître chez Dargaud, et dont le titre est "Tom Thomson - Esquisses d'un printemps". Rien à voir avec la cécité mais, comme nous aimons le faire, des liens à tisser avec les artistes, les œuvres présentées et donner l'envie de découvrir... Vous trouverez ci-dessous la couverture de la bande dessinée de Sandrine Revel.

Couverture de la BD Tom Thomson - Esquisses d'un printemps
Description de la couverture : sous...

Au fil de ces cinq années, le hasard, parfois heureux, nous a donné l'occasion de rencontrer des artistes dont nous avions, auparavant, fait le portrait. Pensons ainsi à la merveilleuse rencontre avec Jay Worthington, dans les locaux du Gift Theatre lors de notre voyage à Chicago, très orienté théâtre et qui nous avait donné l'occasion de parler aussi d'accessibilité dans les lieux culturels avec Chicago, théâtres et accessibilité.
Ces rencontres sont parfois juste l'occasion de "voir en vrai" ces artistes su scène : Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors en concert, Saïd Gharbi, danseur belge dans un spectacle de Wim Vandekeybus, ou Melchior Derouet, comédien, dans une pièce de Rodrigo Garcia.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016
Casey Harris, en concert au Yoyo à Paris en février 2016.

Il y a eu aussi d'autres occasions tel le colloque Blind Creations et la rencontre rapide avec Ryan Knighton. Ou l'occasion de "vivre" une exposition de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel". Parfois aussi, des circonstances étranges autant que réjouissantes : la "découverte" de Jacques Lusseyran grâce à Jérôme Garcin et son hommage à ce grand résistant aveugle dans Le Voyant qui a permis ensuite d'organiser un colloque autour de Jacques Lusseyran, Entre cécité et lumière - Regards croisés.

La littérature jeunesse

Domaine exploré au fil des ans, la littérature jeunesse est assez riche en personnages aveugles ou malvoyants. Elle nous a permis de (re)découvrir des personnages historiques. Pensons ainsi aux deux (parmi tant d'autres) ouvrages sur Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille ou Louis Braille, l'enfant de la nuit, à celui (parmi tant d'autres aussi) sur l'histoire d'Helen Keller ou encore le roman sud africain Voyageur qui nous a fait suivre James Holman, grand voyageur aveugle, au Cap de Bonne-Espérance.
En abordant la thématique de la littérature jeunesse, nous avons aussi évoqué l'accessibilité aux livres pour les très jeunes aveugles et malvoyants. L'offre y est anecdotique alors quel bonheur de tomber sur les ouvrages de Mes Mains en Or!

Mes Mains en Or
Depuis longtemps, nous suivons cette maison d'édition associative née de la volonté d'une maman qui souhaitait que sa petite fille puisse, à l'instar des autres enfants, avoir de jolis livres à se mettre sous les doigts. Nous avons donc passé en revue un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or, qu'il s'agisse de livres pour les tout petits ou pour de jeunes lecteurs, qu'il s'agisse d'adaptation telles ces magnifiques versions du Petit Chaperon Rouge, de la Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide ou des créations comme le GÉANT Malpartout ou le superbe coffret sur l'Histoire de France qui offre aux mains curieuses des lecteurs de splendides pop-up.

pop-up amphithéâtre
Pop-up d'un amphithéâtre tiré du coffret sur l'Histoire de France de Mes Mains en Or.

En juin dernier, l'association a lancé une application, la première 100% accessible aux enfants aveugles.

La cécité au cinéma

Le cinéma produit encore aujourd'hui des films où la représentation de la personne aveugle n'a pas évolué depuis un siècle. On voit encore des accordeurs de piano (alors qu'il existe dans la "vraie vie" des ingénieurs informatique) ou de "pauvres aveugles" incapables de faire un pas tout seuls (alors que nous connaissons de nombreux parents aveugles). Autant dire que notre regard n'est pas tourné vers cela. Ce blog nous a donné l'occasion de découvrir des films appartenant à l'histoire du cinéma mais aussi des films contemporains. Leur nombre nous a donné l'envie d'écrire un billet sur la cécité sur grand écran, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires.
Personnage inventé ou historique, telle Mademoiselle Paradis, souvent jeune homme mais parfois femme comme Ingrid dans Blind d'Eskil Vogt, la personne aveugle a du mal à exister en tant que telle et le scénario la cueille souvent à un moment délicat de son existence (accident la privant soudainement de la vue, dernière étape de la perte progressive de la vue, possibilité d'une relation amoureuse...). Nous attendons avec impatience l'histoire qui nous montrera un personnage aveugle "banalisé" qui existera pour une autre raison que sa cécité. Et, cerise sur le gâteau, ce personnage sera interprété par un.e comédien.ne déficient.e visuel.le!

L'accessibilité culturelle

Le premier portrait était celui de Pascal Parsat, alors directeur du CRTH et créateur du concept des Souffleurs d'images qui permet à des personnes déficientes visuelles d'assister à un spectacle où de visiter une exposition en compagnie d'un.e souffleu.r.se souvent étudiant.e issu.e d'une école d'art.
Si le soufflage ne se substitue en aucun cas à l'audiodescription, il permet d'élargir les possibilités de spectacles accessibles aux personnes déficientes visuelles. En matière d'accessibilité culturelle, il suffit parfois de peu de choses pour passer d'un état de frustration totale à celui d'une reconnaissance éternelle. Bon, nous exagérons un peu mais il suffit parfois d'une belle rencontre pour transformer une expérience. Par exemple, dans le cadre d'une visite, le guide qui prend la peine de vous apporter dans la main des échantillons de pierres avec lesquelles a été construit le château ou vous met sous les doigts du kaolin, cette argile particulière nécessaire à la fabrication de la porcelaine, ou encore, prendra soin de décrire une façade avec précision pour que vous puissiez vous en faire une représentation.
Bien sûr, c'est encore mieux quand c'est "officiel" avec un parcours accessible au sein d'un musée, avec des éléments à toucher, à entendre. L'existence d'une maquette volumétrique du bâtiment permet aussi de s'en faire une représentation globale. Nous avions parlé de cela dans le billet intitulé justement Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme ou lors de notre Escapade londonienne et l'incertitude de savoir s'il y aura ou non des choses à toucher.
S'il y a quelques bas, il y a aussi souvent des hauts... Finissons donc cette compilation avec nos coups de cœur.

Cinq années de coups de coeur

Outre les trois œuvres à l'origine de l'existence de ce blog dont nous avons parlé en introduction, il y a eu de très belles découvertes au fil de ces cinq ans.
En littérature jeunesse, il y a eu l'émouvant Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui, ou l'original Petit Chaperon Rouge qui n'y voit rien.
A la charnière jeunesse/adulte, il y a eu les délicats Nos Yeux Fermés, manga d'Akira Saso, et Florence et Léon, histoire illustrée de Simon Boulerice.
Ces cinq années nous ont permis aussi de plonger dans de "vieux" romans dont l'un, recommandé par Pierre Villey dans son ouvrage "l'aveugle dans le roman contemporain" publié en 1925 et consultable sur ce site, les Emmurés de Lucien Descaves.
Dans le domaine liant accessibilité culturelle et architecture, impossible de faire l'impasse sur la belle et précieuse collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux permettant de découvrir la Sainte Chapelle ou la Cité de Carcassonne, ou encore la Villa Cavrois, merveille art déco de l'architecte Robert Mallet-Stevens.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Pour faire le lien avec l'architecture en quittant le format imprimé, thermoformé ou embossé, n'oublions pas le travail d'Archi tact qui crée de magnifiques maquettes tactiles.

Le cinéma nous a parfois réservé de belles surprises, tel ce road-movie allemand improbable, Erbsen auf halb 6 ou le documentaire d'Alan Hicks qui raconte la rencontre de deux musiciens, l'un au crépuscule de sa vie, Clark Terry, l'autre à l'aube de sa carrière, Justin Kauflin, réunis par l'amour du jazz et la cécité, Keep On Keepin'On.

Et nous avons aussi profité de cette fenêtre pour rendre hommage à deux personnes qui, à un moment de notre vie, ont compté (et comptent encore) : le journaliste Julien Prunet avec le très beau texte écrit par son amie Aurélie Kieffer, fondatrice de l'association Lire dans le Noir, et le guitariste canadien Jeff Healey. Sans trop nous avancer sur les prochains billets, dans la lignée de My Heart Belongs to Oscar, il est fort possible que la musique soit un peu plus présente.

Perspectives

Les billets de ces deux dernières années ont été peu nombreux. Nous n'avons aucune certitude à l'heure actuelle quant à savoir si le rythme pourra un peu s'accélérer mais ce que nous savons, c'est que l'envie de continuer est là. Nous continuons à regarder Outre-Atlantique, au Canada notamment, mais nous restons à l'affût de ce qui se passe en France, en Europe, et dans le reste du monde.
Représentation de la cécité sur nos écrans petits et grands, sur les scènes, personnages de romans, mais aussi artistes, restent nos centres d'intérêt. L'accessibilité culturelle, que nous n'avons guère rencontrée de façon "officielle" lors de nos dernières vacances d'ailleurs, reste aussi une préoccupation majeure de ce blog. Permettre à une personne aveugle de se faire une représentation du château qu'elle visite par le biais d'une maquette sera aussi intéressant pour les autres visiteurs qui auront ainsi une vue synthétique du lieu. Fournir un audioguide qui intègre, outre la contextualisation et la description de l'œuvre, des indications de déplacement pour trouver la prochaine œuvre facilitera la déambulation de tous les visiteurs...
Si nous avons trouvé de bons exemples en matière de représentation de la cécité ou de la malvoyance dans des romans, des films ou des bandes dessinées au cours de ces cinq premières années, si nous avons pu nous réjouir parfois au sujet de l'accessibilité culturelle, il n'y a pas de raison que cela ne se poursuive pas dans les années à venir!

mercredi 12 septembre 2018

William Chevillon - pour l'amour du patrimoine

Il y a un moment que nous n'avons pas parlé d'accessibilité culturelle ici. Pour remédier à cela et à l'approche des Journées du Patrimoine dont le thème cette année est "l'art du partage", nous avions envie de vous parler d'un jeune passionné de patrimoine, d'art contemporain, qui, depuis son adolescence, aime partager ses connaissances avec les autres, notamment sous forme de visites guidées. Il s'agit de William Chevillon.
Il a même édité, grâce au crowdfunding, une brochure recensant l'art dans l'espace public de La Roche-sur-Yon.

William Chevillon sur une passerelle métallique rouge enjambant des voies de chemin de fer.

Pour un rapide portrait, vous pourrez lire cet article paru dans ''Ouest France'' en 2017, photo ci-dessus de Thierry Dubillot. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter (@ChevillonW).
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les visites "tactiles et décrites" qu'organise William pour rendre l'art accessible aux personnes déficientes visuelles. Alors nous avons questionné ce "médiateur culturel autodidacte" comme il aime se définir pour savoir comment il a eu l'envie d'organiser ces visites et comment il s'y était pris..

Accessibilité culturelle

"Auparavant, j'avais évidemment connaissance de galeries tactiles, encore rares, dont celle du musée du Louvre. Les œuvres thermoformées et plans-relief également, ou encore certaines propositions tactiles et audio-décrites dans les salles de spectacles. Pour ma première visite tactile, j'ai privilégié mon ressenti et le travail privilégié avec les déficients visuels. Depuis, j'ai regardé d'autres exemples comme à Angers où les questions liées aux handicaps sont bien intégrées par les structures culturelles."

"Membre de l'antenne vendéenne de l'association des Chiens-guides de l'Ouest depuis plus de dix ans, j'ai pris l'habitude de côtoyer des personnes déficientes visuelles, notamment dans l'encadrement de randonnées ou lors de collectes de livres. Lorsque j'ai fait financer participativement l'impression de mon inventaire de l'art public à La Roche-sur-Yon, le fondateur de l'association m'a apporté son soutien. Pour qu'il puisse profiter de ce travail, je lui en ai fait parvenir une version numérique. Néanmoins, ça ne suffisait pas à mes yeux puisque lors d'un passage avec le chien-guide ou la canne, l'œuvre d'art est un élément de mobilier urbain comme un autre. J'ai donc proposé l'idée d'une visite tactile et le projet s'est très vite mis en place fin 2016 puis début 2017 avec différents acteurs associatifs.
Le choix des œuvres n'a pas été compliqué dans la mesure où mon travail d'inventaire m'a permis de connaître le sens de chacune d'entre elles, l'accessibilité au sol, la solidité des matériaux..."

Une personne aveugle découvrant une sculpture située dans l'espace public
Cette photo de Roger Joly, prise au cours d'une de ces visites et transmise par William Chevillon, montre une personne en train de découvrir tactilement une œuvre.

Toucher n'est pas casser

Très récemment, William a organisé une visite descriptive et tactile qui permettait à la fois de faire connaissance avec les lieux (le château) et l'esprit des lieux (le propriétaire collectionneur du XIXe). Voici comment il décrit la mise en place et le but de cette visite:

"Dans le cadre d’une mission professionnelle au château de Terre-Neuve (Fontenay-le-Comte), j’ai proposé l’idée d’une offre tactile à partir d’objets rapportés et d’éléments mobiliers non fragiles. Cela s’est concrétisé dans l’été avec un temps d’une heure de visite descriptive de la façade du château et de deux pièces emblématiques. L’idée est de systématiquement donner les dimensions des lieux, pour faciliter la compréhension des volumes par exemple, et d’avancer petit à petit dans la description en situant les objets géographiquement dans la pièce. C’est là que l’on se rend compte que l’aspect visuel est parfois secondaire, la vue n’étant qu’un sens parmi cinq. Au cours de cette première heure, les visiteurs ont pu toucher quelques détails d’architecture, tissus etc. Ensuite, j’avais préparé une table avec une dizaine d’objets (trois mortiers de matériaux différents, une statuette en laiton, une matrice en bois servant à repousser du cuir, une arme à feu, quelques moulages de décors architecturaux inaccessibles…). L’objectif était de donner une compréhension des ornements du château mais également de l’esprit de collectionneur du propriétaire au XIXe siècle."

Une main découvrant les ornements sculptés d'une pièce de mobilier

Dans notre échange à propos de cette visite, William Chevillon a ajouté des précisions qui nous semblent indispensables tant, parfois, l'injonction "ne pas toucher" vue quasi systématiquement dans les musées ou lieux historiques nous conditionne et nous empêche de penser de façon rationnelle :

"Si les pièces choisies ne présentaient pas de risques particuliers, il est important de préciser que proposer la manipulation d’un objet ne doit pas faire peur. Comme quiconque, le public déficient visuel a un rapport quotidien à la fragilité. Cet aspect est parfois oublié."

Envie et relais associatifs

Quand on s'intéresse au parcours de William, notamment son engagement associatif, on se rend compte que la question d'accessibilité culturelle ne repose pas nécessairement sur des moyens financiers. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de dire que tout ce qui concerne l'accessibilité culturelle doit reposer sur le bénévolat et l'esprit d'initiative, mais plutôt de montrer aux frileux, et ils sont encore nombreux, que penser en terme d'accessibilité pour tous ne doit pas être occulté pour des raisons financières.
Pour en revenir à notre préoccupation actuelle, William a donc pu organiser ces visites décrites et tactiles avec l'appui des propriétaires ou gestionnaires des lieux mais aussi grâce au relais associatif qui permet de mobiliser les personnes pour lesquelles a été originellement pensée la visite. Ce qui n'exclut évidemment pas les autres (et dont la participation est même à préconiser)... Nous reparlerons probablement prochainement de ce sujet qui nous tient particulièrement à cœur.

Partage

Ce qui ressort d'abord de ce portrait, c'est cette envie de partager, de faire découvrir aux autres les richesses du patrimoine. Petits objets ou sculptures monumentales dans l'espace public, détail d'une porte d'armoire sculptée ou façade de château, William Chevillon présente avec passion ce qui constitue notre patrimoine. Très ancré sur son territoire vendéen, passionné d'histoire, son parcours montre aussi comment les rencontres peuvent provoquer des initiatives qui, aujourd'hui encore, sont loin d'être généralisées même si l'on perçoit souvent, dans le discours d'un guide, l'effort manifeste pour rendre la description plus explicite, plus détaillée qu'un simple "on peut voir sur cette façade...".
Ce que souligne aussi William Chevillon, c'est le rôle du travail de préparation avec les personnes déficientes visuelles qui permet ensuite à la visite décrite et tactile d'être "optimisée". Si ce travail préparatoire n'est pas toujours possible, il facilite grandement la compréhension d'une œuvre. On pourra relire notre compte-rendu du colloque "Art contemporain et Déficience visuelle" qui donne plusieurs pistes de réflexion sur la façon d'appréhender, notamment, une œuvre monumentale.
Il part aussi sur l'idée de multiplier l'usage des différents sens : toucher, écouter, manipuler, se faire raconter... Ainsi, toucher rend plus concrets les matériaux. Quelle différence faire entre une pierre de granite et une pierre calcaire sans les avoir touchées?
Cette expérience serait d'ailleurs bénéfique à tous. C'est aussi cela le sens du partage, non?

samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

dimanche 28 mai 2017

Julien Prunet et Lire dans le Noir

Comment débuter ce billet qui nous tient tant à coeur et qui est pourtant si difficile à présenter...

Il y a quinze ans, de nombreux auditeurs de France Info ont découvert par une tragique nouvelle que l'un des journalistes qui les accompagnaient le matin était aveugle. Mais Julien Prunet, qui présentait France Info Plus était non seulement ce brillant journaliste mais également un infatigable curieux, un voyageur aguerri et un engagé associatif. Pour se souvenir de lui, nous avons demandé à Aurélie Kieffer, journaliste Santé - Famille à France Culture et France Musique, qui a travaillé avec Julien Prunet et qui était une amie proche de nous raconter qui était Julien et comment, pour lui rendre hommage, elle a fondé l'association Lire dans le Noir.

Le texte qui suit est celui d'Aurélie Kieffer. Et nous l'en remercions chaleureusement.

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Ce matin là, la radio me réveille avec Alain Souchon, et je souris. Je revois Julien, dansant et chantant devant la machine à café  : « La vie ne vaut rien, la vie ne vaut rien  Mais moi quand je tiens, mais moi quand je tiens  Là dans mes deux mains éblouies,  Les deux jolis petits seins de mon amie,  Là je dis : rien, rien, rien,... rien ne vaut la vie. » 

Il faut que je l'appelle, il n'avait vraiment pas l'air en forme vendredi. Lui toujours si plein d'énergie, si enthousiaste, m'a dit au téléphone : « J'ai peur d'être dépressif ». Tout ça parce qu'il est coincé chez lui, malade, et obligé de se reposer loin de France Info. D'habitude il se lève aux aurores, se couche tard et ne s'arrête jamais... En témoignent les bosses sur son front, quand sa canne n'a pas su lui signaler un obstacle à temps. Cela nous a d'ailleurs valu une escapade aux urgences pour des points de suture. Il était tout démoralisé le pauvre : « je ne peux quand même pas marcher à 2 à l'heure... » Rien ne le contrarie plus que d'être ramené à ce handicap qu'il s'attache tant à faire oublier. Aveugle, et alors ? Il pense devoir être le meilleur pour compenser. Il ne le dirait sûrement pas comme ça, mais c'est ce que je ressens. Et si nous sommes amis c'est – je crois – parce qu'avec moi il n'a pas besoin de garder tout le temps son supercostume de superjournaliste, parce que je lui dis discrètement quand il a – encore ! – fait une tache sur sa chemise, parce que je le taquine beaucoup mais ne le juge jamais.

Quand ma collègue Barbara vient me voir à mon bureau, visage décomposé, voix blanche : « Tu es au courant ? Julien est mort », je veux d'abord croire qu'elle me parle d'un autre. Il y a erreur, forcément. Julien, c'est la vitalité incarnée. Et le mot « suicide » ne peut pas être associé au nom de Julien Prunet, c'est juste... inconcevable.

Il y a donc le temps de la sidération, puis la plongée dans un gouffre de tristesse, avec cette pensée qui tourne en boucle : la vie de Julien ne peut pas s'arrêter comme ça, la fin de l'histoire ne peut pas être celle-là.

Un livre d'Or est mis en ligne sur le site Internet de France Info, et je valide chaque message qui nous parvient. C'est peut-être à ce moment-là que renaît la première lueur d'espoir : quand les messages affluent, quand je lis tous ces mots d'auditeurs tristes de perdre un compagnon du matin, surpris et admiratifs aussi en découvrant le parcours de Julien.

Dans les jours qui suivent je réfléchis à la meilleure façon de lui rendre hommage. Je repense aux incroyables dîners dans le noir auxquels Julien m'a initiée, ces repas déroutants où l'on perd tous ses repères, et où l'on s'en sort grâce aux précieux conseils d'un guide non-voyant. Je repense à l'envie qu'avait Julien de monter une émission de radio consacrée à la lecture de romans contemporains. Je repense au livre que je lui ai enregistré : Isabelle Bruges, de Christian Bobin. Un cadeau modeste à mes yeux, mais que Julien a particulièrement apprécié. C'est là que j'ai pris conscience de sa frustration : lui, curieux de tout, ne peut pas lire ce qu'il veut. Non seulement il faut attendre longtemps avant qu'un livre ne soit transcrit en Braille ou enregistré par des bénévoles, mais en plus, la qualité de la version audio laisse parfois à désirer.

De belles voix, des techniciens, des studios, on a tout ça à la radio... Et si nous réalisions le rêve de Julien ? Mon idée se précise, fait son chemin, j'en parle à quelques proches qui m'encouragent, et je vais voir le PDG de Radio France, Jean-Marie Cavada. Il connaît mon amitié pour Julien, et mon projet lui parle. A tel point qu'il propose de nous prêter sa voix.

« Lire dans le noir » voit le jour à la rentrée. Avec des amis, mais également avec les parents de Julien, nous créons une petite association qui se donne pour mission de rendre la lecture accessible à tous. Et nous nous lançons – sans avoir la moindre expérience en la matière !- dans l'édition de livres audio. L'idée : enregistrer des livres dans des conditions professionnelles, au plus près de leur date de parution, si possible avec la participation de l'auteur lui-même. Et ça marche ! Les portes s'ouvrent quand nous demandons de l'aide, des conseils, de l'argent. Les écrivains s'engagent à nos côtés. La FNAC accepte de présenter nos CD (surmontés d'une étiquette braille) à côté du livre papier, car il est essentiel pour nous que les personnes handicapées visuelles puissent acheter leurs livres comme tout le monde, en librairie. Reste à faire connaître nos enregistrements : nous nous initions aux relations presse, nous allons de salon du livre en festival, nous organisons des tables rondes et des lectures à voix haute, nous inventons un parasol à histoires, et nous faisons des lectures dans l'obscurité complète, à la façon des dîners dans le noir. La magie opère, ce sont des moments d'une grande émotion, dont ni le public ni les auteurs ne ressortent indemnes.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Et voilà que les éditeurs s'emparent du livre audio : Gallimard développe sa collection Ecoutez Lire, Audiolib se lance à son tour, tandis que des éditeurs plus modestes proposent des collections originales et de qualité. Alors, nous faisons évoluer l'association : nous laissons le travail d'édition aux professionnels, et nous les encourageons en créant le premier prix littéraire dédié aux livres audio.

En 2012, je deviens maman, et je laisse à d'autres le soin d'inventer de nouveaux projets pour Lire dans le noir. Je donne toujours des coups de main bien sûr, mais d'autres sont beaucoup plus actifs que moi, et je suis heureuse de voir des personnes qui ne connaissaient pas Julien s'impliquer avec tant d'enthousiasme. Lire dans le noir est née dans le deuil, mais ce n'était pas qu'une action commémorative. En témoigne cette confidence d'un ami dont la vue s'est dégradée brutalement et qui ne se sentait plus bon à rien quand il a découvert l'association : « Lire dans le noir m'a sauvé la vie. »

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Pour en savoir plus sur Julien Prunet, aller sur la page Wikipedia qui contient de nombreux liens.

Julien Prunet avait également effectué des stages de pilotage avec les Mirauds Volants, association qui permet à des personnes aveugles ou malvoyants de piloter des avions.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

En 2002, lorsque l'association Lire dans le Noir a été créée, il existait très peu de livres audio et encore moins pour les romans contemporains. Heureusement, les temps ont bien changé et, même s'ils ne sont pas aussi développés ou fournis que dans d'autres pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis (lire cet article paru dans Slate en juillet 2016), ils sont présents, certes discrètement, dans nos librairies.
Malgré tous les progrès techniques, rappelons que tous les livres ne sont pas encore accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes et autres "empêchés de lire", et qu'il reste encore du travail dans ce domaine.
Notons toutefois cet accord, très récent, au niveau européen qui devrait rendre plus de livres accessibles pour les personnes aveugles.

Outre d'autres diplômes, Julien Prunet était passé par Centre de Formation des Journalistes, (CFJ).
"Créée en 2003 par la direction du CFJ et l'Association des anciens élèves, la Bourse Julien-Prunet rend hommage au jeune journaliste Julien Prunet, diplômé du CFJ, disparu en 2002. Julien était non-voyant.
Le but de la bourse qui porte son nom est de permettre chaque année, à une personne ayant un profil "atypique", de suivre la formation du CFJ sans passer le concours d'entrée traditionnel. C'est une porte ouverte pour un(e) candidat(e) motivé, mais qui ne correspond pas, ou plus, aux critères d'entrée actuels (âge, diplômes, handicap physique)."

Aujourd'hui, cette Bourse n'existe plus mais parmi les récipiendaires, on notera Laetitia Bernard (2005) ou... Romain Villet (2008), l'auteur de Look.

dimanche 12 mars 2017

Chicago - Theatres et Accessibilite

Nos pas nous ont récemment emmenés à Chicago, surnommée aussi "Windy City" (cité venteuse), située sur les bords du lac Michigan, dans l'état d'Illinois aux États-Unis.

Enseigne illuminée du Chicago Theatre - Chicago

Si Chicago est connue pour ses gratte-ciel, Al Capone, ou son blues, elle est aussi très réputée pour sa scène théâtrale, également capitale de l'improvisation, avec, par exemple, le théâtre Second City qui a vu débuter Dan Akroyd, Bill Murray ou Alan Arkin, pour n'en citer que quelques uns. En théâtre contemporain, elle fait jeu égal avec New York. Et c'est sur cette spécialité là que nous allons nous concentrer.
Non pour nous improviser critiques de théâtre (c'est vrai, nous l'avons déjà fait une fois pour l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de Libres sont les papillons), mais pour regarder de plus près ce que proposent les théâtres en matière d'accessibilité physique et culturelle.

Chicago compte autour de deux-cent troupes de théâtre. Et l'autre spécificité de Chicago, en matière théâtrale, c'est ce qu'on appelle les Storefront Theatres. Il s'agit de petits théâtres qui s'installent dans des espaces situés en rez-de-chaussée d'immeubles, qui auraient pu être des commerces ou des bureaux. Selon Jay Worthington, membre de la troupe du magnifique Gift Theatre, l'un de ces Storefront Theatres, avec qui nous avons eu le grand bonheur de discuter, ils seraient une cinquantaine.

Devanture du Gift Theatre - Chicago
Ci-dessus, devanture du Gift Theatre avec sa vitrine aux couleurs de la quinzième saison

Accessibilité culturelle

Notre séjour chicagoan nous a permis de "tester" plusieurs théâtres, de tailles différentes, et d'être étonnés de voir tout ce qui existait, était proposé, pour rendre le théâtre accessible à tous, accessibilité des lieux mais aussi des contenus.

Capture d'écran du Goodman Theatre pour la page accessibilité
Exemple ci-dessus : page consacrée à l'accessibilité sur le site du Goodman Theatre qui nous renvoie ensuite sur différents dispositifs adaptés aux spectateurs malvoyants ou aveugles, aux représentations en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine) ou avec du sous-titrage, ou encore à l'accessibilité physique des lieux

Nous avons déjà évoqué ici l'existence de l'ADA (Americans with Disabilities Act) qui date de 1990 qui interdit les discriminations liées au handicap. Les théâtres que nous avons visités sont des constructions récentes, et donc physiquement accessibles (entrées de plain-pied et présence d'ascenseurs). Quant au Gift Theatre, installé dans un bâtiment plus ancien, il est de plain-pied avec le trottoir, et malgré sa superficie restreinte, est équipé de toilettes accessibles. A propos de toilettes, présence remarquée et saluée de toilettes non genrées. Rassurez-vous, pour ceux, celles, que ça mettrait mal à l'aise, les théâtres qui pratiquent cela (nous l'avons vu au Goodman Theatre et au Steppenwolf) ont gardé aussi des toilettes pour les hommes et des toilettes pour les femmes. Lors de notre séjour chicagoan, nous avons aussi rencontré plusieurs "family rooms" à disposition dans les sanitaires.

Ceci étant dit, revenons à la partie "accès au contenu". Aller au théâtre pour se faire raconter une histoire, apprécier la performance des acteurs, apprécier une mise en scène nécessite parfois des "petits" arrangements qui facilitent grandement la "dégustation" de ce moment unique.
Et cela commence avec l'achat du billet.
Ayant réservé nos places avant de partir, nous l'avons fait en ligne et avons été surpris (et ravis!) de constater qu'il était souvent possible de choisir sa place en fonction de ses besoins particuliers (évidemment, dans la limite des places disponibles).

Site du [Steppenwolf
Exemple ci-dessus du site du Steppenwolf : Infos pratiques et multiples façons de réserver ses places pour assister à une séance offrant des dispositifs accessibles, telle une séance en audiodescription ou avec interprète en ASL.

Au Chicago Shakespeare Theatre, il y a aussi la possibilité de payer un billet pour deux pour les gens qui souhaitent être accompagnés (sur justificatif), pratique que nous avions déjà évoquée dans le billet consacré à l'accessibilité du Festival de Glastonbury.
Concernant les dispositifs facilitant l'accessibilité des spectateurs aveugles ou malvoyants, on trouve aussi des informations sur les endroits où les chiens-guides pourront se dégourdir les pattes avant ou après la représentation. C'est un détail mais en accessibilité, c'est le détail qui compte.

Le jour J, il y a des programmes en gros caractères et en braille disponibles à l'accueil, comme, ci-dessous, au Goodman Theatre, avec cette version en braille abrégé pour Oncle Vanya, adapté par Annie Baker. Certes, pas question de le ramener chez soi, mais cela permet de connaître la distribution, l'équipe technique, bref, tout ce que l'on trouve habituellement dans un programme.

Détail de la couverture du programme d'Uncle Vanya en braille

Au Gift Theatre, plus modeste en taille et en moyens, rien d'écrit sur le site mais une équipe à l'écoute qui se met à votre portée pour vous permettre là aussi de profiter au mieux de votre expérience théâtrale. Et dans un théâtre de quarante places, dont la largeur de la pièce doit frôler les six mètres, c'est une expérience unique et fantastique. Avant le début de la représentation, nous avons pu discuter avec les actrices : contexte, histoire, décors, personnages, costumes, accents, voix... Autant de précieuses informations permettant de suivre le déroulé de l'histoire, surtout quand chaque actrice interprète plusieurs personnages et que le décor nous transporte de l'intérieur d'un appartement à plusieurs lieux extérieurs, en temps présent et en flashbacks.

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017
Ci-dessus, salle du Gift Theatre avec les décors d'"Unseen", février 2017

Un mot sur les pièces et la distribution

Allez, avouez, nous vous avons mis l'eau à la bouche. Alors en voici un peu plus sur les pièces (re)découvertes à Chicago.
Nos expériences théâtrales à Chicago ont été vraiment intéressantes. Elles nous ont permis de rentrer dans des théâtres nationalement très réputés, tels le Goodman Theatre et le Steppenwolf. Nous aurions bien ajouté le Lookingglass Theatre à la liste mais il n'y avait pas de pièces en cours lors de notre séjour.

Programmes des pièces de théâtre vues à Chicago

Nous avons eu l'occasion de visiter le Chicago Shakespeare Theatre pour voir une version, certes abrégée, mais pétillante et dynamique de Romeo & Juliet, où Marti Lyons, par ailleurs membre de la troupe du Gift Theatre, a décidé d'avoir une distribution où deux rôles habituellement masculins sont tenus par des jeunes femmes, où Juliet et sa mère sont jouées par des actrices noires. Voici le visage de la diversité... devant un public de jeunes collégiens. Et cela fait sacrément du bien de voir les choses bouger!
Distribution : Tim Decker, Brian Grey, Emma Ladji, Elizabeth Laidlaw, Andrea San Miguel, Lily Mojekwu, Sam Pearson, Cage Sebastian, Andrew L. Saenz, Nate Santana, Peter Sipla, Demetrios Troy, Karen Janes Woditsch
Résumé : À Vérone, en Italie, les familles Montaigu et Capulet sont depuis toujours divisées par la haine. Leurs enfants, Roméo et Juliette, tombent amoureux, mais les deux familles se portent une haine sans égale l'une envers l'autre, ce qui rendra l'amour de nos deux héros impossible et qui leur vaudra la vie.

Roméo discute avec Juliette, sur son balcon - Chicago Shakespeare Theatre
Romeo (Nate Santana) et Juliette (Emma Ladji), photo Liz Lauren

Au Steppenwolf, c'est une pièce de Young Jean Lee, qui signe aussi la mise en scène, Straight White Men, soit "Hommes blancs hétéro(sexuel)s, que nous avons vue.
Distribution : Alan Wilder, membre de la troupe du Steppenwolf, Madison Dirks, Ryan Hallahan, Elliott Jenetopulos, Syd Germaine, Brian Slaten.
Résumé : " A l'approche des fêtes de Noël, Ed, veuf, rassemble ses trois grands fils dans la maison familiale. On fait des jeux. On commande de la nourriture chinoise, et les farces entre frères et les échanges verbaux les distraient d'une issue qui menace de gâcher les festivités : quand l'identité personnelle est essentielle et que le privilège est un problème, que font alors les hommes blancs hétérosexuels?"

Straight White Men, production du Steppenwolf
Ed (Alan Wilder), à gauche, avec ses fils, Jake (Madison Dirks), Drew (Ryan Hallahan) et Matt (Brian Slaten)

Au Goodman Theatre, c'est une version adaptée par Annie Baker de Oncle Vanya que nous avons pu voir. Elle souhaitait "créer une version qui sonne à nos oreilles contemporaines américaines de la même façon qu'elle sonnait aux oreilles russes durant les premières productions de la pièce". Mise en scène de Robert Falls.
Distribution : David Darlow, Kristen Bush, Caroline Neff, Marylin Dodds Frank, Tim Hopper, Marton Csokas, Larry Neumann Jr., Mary Ann Thebus, membre de la troupe du Gift, Alžan Pelesić, Olexiy Kryvych.
Résumé : Sonia et son oncle Vanya s’occupent depuis des années du domaine familial. Quand le père annonce sa décision de le vendre, les nœuds des relations humaines se dénouent au sein de la petite communauté qui y est réunie. 

Uncle Vanya, adapté par Annie Baker, mise en scène par Robert Falls
Photo de la production Uncle Vanya
David Darlow (Serbryakov), Kristen Bush (Yelena), Tim Hopper (Vanya), Marilyn Dodds Frank (Maria), Larry Neumann Jr. (Telegin), Caroline Neff (Sonya) and Mary Ann Thebus (Marina)

Au Gift, c'est la première mondiale d' Unseen de la dramaturge Mona Mansour que nous avons vue.
Distribution : Brittany Burch, Alexandra Main, toutes deux membres de la troupe, Ashley Agbay, artiste invitée, interprétant sept personnages féminins dans une mise en scène de Maureen Payne-Hahner, également membre de la troupe du Gift...
Résumé : "Mia, photographe de guerre, se réveille dans l'appartement stambouliote de son actuelle, ex, petite - amie après avoir été trouvée inconsciente sur le lieu d'un massacre qu'elle était en train de photographier. Mia ne se rappelle même pas avoir été là-bas, mais elle a envoyé des photos de l'endroit plusieurs heures avant d'avoir été trouvée. Les deux femmes font le point sur leur situation quand débarque de Californie la mère bien pensante de Mia, essayant d'aider à découvrir ce qui est arrivé à sa fille."

Unseen - Mia en train de photographier, portrait de face
Brittany Burch dans le rôle de Mia, appareil photo en main, prête à prendre une photo

Pour momentanément conclure

Revoir des classiques (Romeo & Juliet, Oncle Vanya) dépoussiérés mais respectés, découvrir de nouvelles pièces (Straight White Men, Unseen), regarder les Américains s'auto-observer ou les voir agir à l'étranger dans d'autres contextes culturels, a été une fantastique expérience.
Voir le bouillonnement de la scène théâtrale chicagoane a été une vraie révélation.
La rencontre avec l'équipe du Gift Theatre, possible grâce à John Gawlik, l'administrateur du théâtre, a été un moment formidable. Nous reparlerons de ce théâtre qui a fêté sa quinzième saison l'an dernier et dont la saison actuelle présente trois pièces écrites par des femmes.

Que cela ne nous empêche pas de penser au contexte actuel du pays. Et comptons sur ces artistes pour nous ouvrir les yeux et l'esprit...
Que ceux qui s'intéressent au théâtre (américain) aillent faire un tour sur le site de la revue American Theatre.

Et cela nous donne aussi forcément des envies de voir ces propositions accessibles se généraliser sur nos scènes, dans nos théâtres. Bien sûr, il existe aussi des choses chez nous. L'audiodescription s'est, sinon généralisée, développée dans nombre de théâtres. Nous avons aussi parlé ici des Souffleurs d'images qui offrent une alternative intéressante à l'audiodescription. Mais il faudrait peut-être faire des efforts sur la communication, en particulier quand cela concerne l'accessibilité. Nous l'avions déjà souligné dans notre billet consacré aux Eurockéennes.
Dans tous les cas, il s'agit de spectacles vivants qui offrent des moments inoubliables, intenses, porteurs de réflexion. Faisons en sorte qu'ils soient accessibles au plus grand nombre.

dimanche 5 février 2017

Voyages, cecite, partage et audiodescription en filigrane

Ce billet fait suite à celui consacré au roman jeunesse Voyageur de Lesley Beake où nous avions parlé d'autres voyageurs aveugles, du passé et du présent. Nous avions également abordé la question du voyage lors de notre escapade londonienne ou dans Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme.

Le Telegraph a publié le 3 février 2017 un article disponible en VO sur ce lien intitulé "What it's really like to travel as a blind person", que l'on peut traduire par "Ce que signifie réellement voyager quand on est aveugle". Il s'agit en fait du témoignage de Liam Mackin, étudiant anglais aveugle de vingt-deux ans, recueilli par Hazel Plush.
Il explique qu'il est allé dans une vingtaine de pays différents, soit seul soit avec Traveleyes, agence de voyage dont nous avions également parlé dans le billet consacré à Voyageur, qui organise des voyages dans le monde entier en "mélangeant" des voyageurs aveugles ou malvoyants et des voyageurs voyants, ces derniers décrivant les paysages ou les événements aux premiers, tout en s'enrichissant mutuellement des expériences de chacun. Voyons ce que dit Liam de cette expérience.
Logo Traveleyes (eyes avec une police en pointillés)
Son premier voyage hors Europe et sans sa famille a été l'Inde. Et ça a été un voyage éprouvant avec toutes ces odeurs, ces bruits et ces gens.
Il y est allé avec Traveleyes et cela l'a ouvert au monde.

"Comment "voit"- t - on un lieu quand on est aveugle? Nous avons visité le Taj Mahal mais, évidemment, c'est assez difficile de se faire une représentation du lieu quand on est déficient visuel, alors il faut avoir des idées. Nous sommes allés dans une boutique d'artisanat où ils fabriquaient des miniatures du Taj Mahal en marbre, cela nous a permis d'avoir une idée de ce à quoi ça ressemblait - de sentir ce que nous aurions vu.

Dans un voyage organisé par Traveleyes, tu es associé à une personne différente chaque jour - tu lui poses des questions, elle te décrit ce qu'elle voit, et cela te permet aussi de te faire de très bons amis pendant le séjour.
Delhi, Agra et Jaipur ont été assez épuisants, mais la plupart des gens étaient très bons pour décrire ce qu'ils avaient devant leurs yeux, et avec les odeurs et les bruits, cela formait un tout.

photomontage illustrant les monuments emblématiques des villes de Agra, Delhi et Jaipur

Depuis, j'ai visité Malte, la Chine, la Jamaïque et le Pérou, ainsi que voyagé de façon autonome à travers l'Europe. Grâce à Traveleyes, j'ai rencontré des gens du monde entier, alors je vais leur rendre visite."

Liam étudie l'allemand et le français à l'Université de Nottingham, prépare actuellement son diplôme en Allemagne et se définit comme autonome et plutôt aventurier. Ce qu'il dit dans la suite de l'entretien est fort intéressant. Il parle de sa façon de voyager, de ses difficultés et de ce qu'il apprécie dans ses voyages, mais aussi des questions que lui posent les personnes "voyantes" sur ce qu'il retire de ses voyages.

"Parfois, les gens me demande ce que je retire de mes voyages. Évidemment, je ne peux pas voir les panoramas, mais je ressens les lieux et ce qu'ils offrent et cela m'apporte beaucoup.
A partir du moment où tu as quelqu'un qui te raconte des trucs et qui répond aux questions, ça marche vraiment bien. Certaines personnes ne savent pas comment débuter la description d'un endroit alors je leur dis toujours de commencer par quelque chose qui a attiré leur oeil - parce que si tu l'as noté, c'est que ça doit être intéressant.

Ce sont les petites choses qui m'intéressent le plus. Quand nous étions en Inde, quelqu'un m'a dit qu'il y avait des familles entières ou plusieurs personnes installées à l'arrière d'une moto - si personne ne me l'avait dit, je ne l'aurais jamais su.

Mais en fait, cela marche dans les deux sens. Des gens m'ont dit que voyager avec quelqu'un qui est déficient visuel changeait leur façon de voir parce qu'ils devaient réfléchir à ce qu'ils voyaient et comment ils allaient le décrire (♡). En tant que personne voyante, tu es obligé d'observer les choses plutôt que simplement les voir, et ça enrichit ton expérience. J'essaie de ne pas poser trop de questions pour avoir une conversation plus naturelle mais si je vais dans un endroit que je voulais voir depuis longtemps, là, je demande beaucoup de choses. Je veux connaître les formes, la disposition des éléments, la lumière, les gens.

L'atout principal de voyager avec une agence comme Traveleyes, c'est que je peux simplement y aller. Si je voulais aller à Rome par moi - même, cela serait impossible. Je dois trouver quelqu'un qui veuille bien venir avec moi, qui a les moyens de voyager - ce n'est pas facile.

Pour moi, c'est presque impossible d'aller dans un nouvel endroit tout seul, de trouver où manger ou quoi visiter. C'est la partie difficile.
En revanche, y aller est plus facile. Si je rejoins un ami, je prends le train ou l'avion seul. Il existe des bons systèmes pour les voyageurs handicapés dans les aéroports et les gares. La plupart des gens ne savent pas que ça existe parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Ce que je trouve dommage, c'est que ces systèmes ne soient pas présents dans les transports abordables, comme les bus. Au Royaume Uni, nous aurions vraiment besoin de bus vocalisés qui indiquent les arrêts comme dans les trains, les tramways ou le métro. C'est pas super compliqué mais ça aide beaucoup. Si je prends le bus à l'intérieur du Royaume Uni, je dois demander au chauffeur de me dire l'arrêt. S'il oublie, alors tu te retrouves dans un endroit totalement inconnu et tu dois compter sur l'aide d'un inconnu. C'est vraiment frustrant.

En général, les gens sont sensibilisés aux personnes handicapées en Europe. Quand j'arrive dans un hôtel, le réceptionniste voit ma canne et m'offre habituellement de l'aide. Je lui demande de me montrer où se trouve la chambre et je me débrouille ensuite.

Découvrir la chambre ne pose pas de problème. Par contre, le petit-déjeuner sous forme de buffet est beaucoup plus compliqué. Chez moi, c'est déjà risqué de porter de la nourriture ou une boisson chaude sans rien renverser alors dans un endroit que je ne connais pas avec plein de gens autour, ce n'est vraiment pas facile."

Liam dit aussi que lorsqu'il voyage avec Traveleyes, le groupe suscite la curiosité. Dans certains endroits, les gens n'osent pas poser de questions, mais en Inde ou en Chine, ils n'ont pas cette retenue. Ils viennent les voir pour savoir d'où ils viennent, ce qu'ils font. Il ajoute qu'au Pérou, dans un musée, ils ont même eu l'opportunité de toucher des objets qui étaient habituellement dans des vitrines.
Il finit l'interview en expliquant qu'il se perd régulièrement et qu'il a besoin d'aide quand il voyage mais que cela lui arrive également dans la ville où il habite, au moins deux fois par semaine.

"En tant que personne complètement aveugle, il m'arrive parfois d'être à cinquante centimètres d'une chose ou d'un lieu que je cherche mais que je ne trouve pas parce que je ne le touche pas. C'est ainsi.
J'apprécie quand quelqu'un vient me voir dans la rue pour me demander si j'ai besoin d'aide seulement si cela est fait de la bonne façon. Il y a tant de gens qui pensent qu'ils peuvent saisir mon bras ou mon épaule mais ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Tu ne sais pas qui ils sont ni quelles sont leurs intentions. Les gens ne pensent pas mal faire mais c'est dérangeant.
L'outil le plus utile pour naviguer, c'est le public. Sans lui, je serais probablement complètement perdu."

En lisant ce témoignage, je ne peux m'empêcher de penser à la campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 qui mettait en scène Danny Kean, touriste américain aveugle accompagné de Judith Baribeau à travers la "Belle Province" dans un film mettant en valeur tous les sens. Mais il faut surtout voir le circuit interactif d'un voyage jamais vu où vous avez alternativement le récit de Judith et celui de Danny, chacun racontant ses sensations, ses émotions. Une belle preuve qu'apprécier un voyage, ce n'est pas qu'une histoire de vue(s).

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

En 2011, le Guardian publiait un article intitulé Sightseeing for blind people qui racontait déjà comment se passe un séjour organisé par Traveleyes, créé en 2004. Si cette façon de voyager et cet esprit de partage vous intéresse, c'est un article (en anglais) qui met l'emphase sur les relations humaines. Ce même article a été publié par Courrier International en français sous le titre "Voir du pays en compagnie d'aveugles". En 2015, la Presse, quotidien montréalais, écrivait aussi un article intitulé Voyages pour aveugles: périple pour les sens... la vue en moins.

(♡) A propos du fait d'avoir à décrire une image ou une scène, et sur ce que cela impose au descripteur, je vous renvoie à l'article coécrit par Georgina Kleege dont nous avions présenté Sight Unseen, intitulé Audio Description as a Pedagogical Tool (en anglais). C'est une expérience très intéressante et, si parmi les lecteurs il y a des enseignants, je pense sincèrement que c'est un exercice vraiment enrichissant à faire avec les élèves ou étudiants.

Pour continuer sur le sujet riche et passionnant de l'audiodescription, je vous conseille vivement un article (en anglais) tout frais publié coécrit par Louise Fryer, spécialiste et pionnière de l'audiodescription en Angleterre qui était également présente au Colloque Blind Creations. Elle parle d'une étude comparant deux types d'audiodescription, l'une objective, l'autre plus créative qui prenait en compte des mouvements de caméra, la description subjective des personnages, de leurs actions et des scènes essentielles pour l'intrigue. Intitulé "Creative description : The impact of audio description style on presence in visually impaired audiences", il est disponible en annexe de ce billet.

lundi 31 octobre 2016

Escapade londonienne - To touch or not to touch

Vues Intérieures n'est pas parti à Londres dans l'idée d'écrire ce billet. Néanmoins, nous avons croisé et "testé" plusieurs choses qui nous paraissaient intéressantes à partager.

Un guide touristique indiquait à la rubrique "Handicapés" (le titre laisse dubitatif mais passons...) :
Les voyageurs handicapés trouveront en Londres une ville qui peut se montrer extrêmement prévenante à leur égard ou bien les ignorer complètement.
La suite de l'article montrait que sous le titre "Handicapés", on faisait référence aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant et qu'il s'agissait d'accessibilité physique... Preuve qu'il reste encore du travail d'information, de sensibilisation pour :

  • rappeler que le handicap n'est pas que physique
  • indiquer que l'accessibilité au contenu est aussi importante que l'accessibilité au contenant (sans minimiser l'importance de celle-ci bien entendu)

Mais revenons à nos moutons. Cette phrase tirée d'un guide de voyage se révèle juste, y compris pour un voyageur déficient visuel. Ici, nous parlerons essentiellement d'accessibilité culturelle mais nous pourrons aussi évoquer l'accessibilité physique à l'occasion...
A défaut d'être de qualité, nous espérons que les photos seront parlantes.

Le Cutty Sark

Vrai coup de coeur pour la visite de ce bateau, installé à Greenwich, qui fut construit pour ramener du thé de Chine le plus rapidement possible.
Maquettes, plan en relief, espace à explorer et à toucher, les cales, le pont, la coque du Cutty Sark sont à visiter.
Outre cela, le visiteur aveugle ou malvoyant a à sa disposition un livret en braille ou gros caractères contenant également des plans, des élévations, des coupes en relief.

Cutty Sark - maquette de la structure métallique du bateau

Cutty Sark - coupe de la coque et des cales remplies de boîtes de thé Cutty Sark - plan en relief d'un niveau

Cutty Sark - élévation en relief et braille

Audioguides et visites guidées

Parmi les lieux (très) touristiques, nombreux sont ceux à proposer des audioguides. Il y a des modèles plus accessibles que d'autres. Ceux possédant des touches (avec un point sur le 5) sont ainsi plus simples d'usage que les écrans tactiles même s'il faut l'aide d'un tiers pour savoir où et quel numéro composer. Il faut cependant indiquer que plusieurs lieux, comme la Cathédrale Saint Paul, ont proposé des audioguides avec une option pour visiteurs déficients visuels (en anglais uniquement et donc pas évident pour un touriste ne comprenant pas couramment la langue).

La visite guidée est une belle occasion de s'imprégner d'un lieu et de le rendre plus vivant. Quand la seule possibilité de visite est dans la langue de Shakespeare, comme au Globe, le théâtre reconstruit tel qu'à l'époque élisabéthaine, et que l'on ne maîtrise pas la langue, une maquette pourrait permettre cette appropriation que l'oeil du visiteur aveugle ou malvoyant ne peut embrasser. Au Globe, la visite guidée est à compléter de la visite du musée, avec un audioguide, qui permet d'en savoir plus sur le Londres du temps de Shakespeare, sur le théâtre élisabéthain, et sur Shakespeare lui-même. Au fil de l'exposition, et en particulier quand on aborde les costumes, le visiteur peut voir et toucher de nombreux objets, tissus... et un panneau en braille, toujours en braille abrégé anglais.
Aparté : en juin 2016 a été inauguré le premier et seul théâtre élisabéthain sur le sol français. Vous trouverez en annexe le dossier de presse où l'on parle relations franco - britanniques, Shakespeare, théâtre et architecture.

Extérieur du Shakespeare's Globe

Shakespeare's Globe - vue intérieure

Les audioguides sont un bel outil pour appréhender un lieu, son contexte, son histoire. Reste à penser, dès leur conception, à en faire un outil accessible à tous.

Maquettes et dessins tactiles

Outre les maquettes tactiles découvertes, par exemple, lors de la visite du Cutty Sark, les promenades aux abords de l'abbaye de Westminster ou le long de la Tamise offrent également des éléments intéressants à se mettre sous les doigts.
Pour le grand panneau installé au pied de Westminster, beaucoup de dessins de façades d'immeubles très détaillés, difficiles à lire aux doigts, un plan du quartier, sa position par rapport à la Tamise, ainsi que des textes en braille (anglais abrégé).

Abords de Westminster - panneau en relief, braille et dessins tactiles

Abords de Westminster - plan du quartier en relief

A proximité de l'hôtel de ville, sur les bords de la Tamise aménagés en promenade piétonne, on découvre une maquette volumétrique réalisée en métal selon le principe d'une table d'orientation qui permet de se faire une idée du quartier et de situer la Tour de Londres, le Tower Bridge et le bâtiment emblématique de l'hôtel de ville.

Maquette tactile volumétrique des abords de l'hôtel de ville

Artefacts, braille, écriture en relief

La Tour de Londres propose aussi des audioguides mais on trouve de nombreux artefacts qui permettent de savoir comment était composé le lit d'un roi, ou encore la structure d'une côte de maille ou un casque d'armure.
Ce qui est intéressant dans ces artefacts, c'est qu'ils sont accessibles à tous, manipulables par tous, et dont les enfants sont très friands.
Ils sont parfois accompagnés de textes explicatifs en braille, toujours en braille abrégé. Il y a parfois de l'écriture en relief.

Tour de Londres - côte de maille, silhouette

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille

Bilan

Ville étendue, offrant des visages différents selon les quartiers, riche en histoire et en culture, Londres est fort bien pourvue en transports en commun. Les plus récents, tel le DLR qui dessert le quartier des Docklands dans l'est, sont accessibles physiquement. Il faut valider sa carte de transport en entrant et en sortant et, pour cela, localiser les bornes. Les transports que nous avons utilisés, soit le DLR, le métro et le bus, sont vocalisés, indiquant le nom ou numéro de la ligne, son terminus ainsi que le prochain arrêt. Et précisant également certains lieux à proximité de l'arrêt (Buckingham Palace ou le RNIB, l'Institut National Royal pour les personnes Aveugles).
A noter que dans certaines stations du métro, l'espace entre le train et le quai peut être très important, nécessitant une grande enjambée pour sortir. Mais cela est toujours indiqué vocalement. Et, la plupart du temps, les gens se lèvent pour laisser leur place à un passager aveugle, âgé...
Certains trottoirs sont très fréquentés, rendant la déambulation piétonne difficile. Mais il y a aussi des passages piétons sonores qui se déclenchent automatiquement (et non au moyen d'une télécommande comme dans certaines villes françaises) et sont une réelle aide quand on connaît mal les habitudes locales.

Dans la plupart des lieux touristiques ou culturels visités payants (de nombreux musées sont gratuits), la personne handicapée bénéficie d'un tarif réduit et son accompagnateur d'une entrée gratuite. Lors de notre billet consacré au Festival de Glastonbury, nous avons vu que de nombreux lieux de musique "live" offraient également cette possibilité sur justificatif.

La langue a pu être une barrière ou un frein à la compréhension. Les textes en braille abrégé anglais (différent du braille abrégé français) ou les visites guidées proposées seulement en anglais comme au Shakespeare's Globe Theatre ne facilitent certes pas cela. Mais lorsque des dispositifs accessibles existent, ils sont vraiment utiles et aident vraiment la personne aveugle à se faire sa propre idée. La maquette de la structure métallique du Cutty Sark, ainsi que la coupe du bateau chargé de caisses de thé permettent une vraie compréhension du volume global et de l'usage du navire.
La maquette volumétrique d'un quartier, tel l'ensemble d'immeubles autour de l'hôtel de ville, ainsi que, schématisés, la Tour de Londres et le Tower Bridge, est un précieux outil pour avoir des informations sur la forme des bâtiments, leur situation par rapport à la Tamise ou la relation des uns aux autres.

Rien de mieux qu'un voyage en compagnie pour partager ses impressions, c'est aussi pour cela que l'accessibilité culturelle est importante : pouvoir se faire une idée par soi-même et pas simplement par le regard ou la bouche des autres...

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...

jeudi 1 septembre 2016

Le blog Vues Intérieures souffle ses deux bougies - retour sur cette deuxième année d'existence

Comme le temps passe vite! Le blog Vues Intérieures fête déjà ses deux ans...
Profitons donc de l'occasion pour revenir sur cette deuxième année où les découvertes se sont enchaînées.
Si la première année avait été l'occasion de parler d'artistes, d'auteurs et d'oeuvres qui me tenaient à coeur, cette deuxième année a été l'occasion d'explorer la littérature jeunesse, de découvrir des artistes (américains) trentenaires traçant leur chemin, ou encore de plonger dans quelques ouvrages essentiels considérant le thème de ce blog : cécité et déficience visuelle dans la culture.

L'exploration de la littérature jeunesse a provoqué un vrai coup de coeur : Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui qui nous raconte l'histoire d'Eliott, malvoyant, atteint d'une rétinite pigmentaire, et de sa belle amitié avec Espérance. Ou encore, en littérature pour adolescent(e)s, la découverte de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom qui nous présente Parker, lycéenne aveugle et adepte de la course...

Couverture de Fort comme Ulysse

La cécité, plus fantasmée que documentée, a inspiré nombre d'auteurs et d'illustrateurs autour de la perception des couleurs, voir plusieurs exemples dans ce billet ou découvrir le très beau De quelle couleur est le vent? d'Anne Herbauts.

La malvoyance est très peu traitée dans la fiction littéraire. Par contre, elle est abordée de façon plus personnelle dans des ouvrages parlant de soi, avec ce regard acéré comme ont pu le faire Georgina Kleege dans Sight Unseen ou John Hull dans Touching the Rock - An Experience of Blindness.
N'oublions pas non plus le livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil, qui nous raconte sa découverte de Montréal, en sons et en odeurs, en sensations et en rencontres.

Le regard souvent tourné vers l'Amérique du Nord, l'intérêt pour la musique, le théâtre, le cinéma, ont permis de belles découvertes : Casey Harris, claviériste des X Ambassadors, groupe originaire de l'Etat de New York aujourd'hui basé à Los Angeles, Jay Worthington, comédien basé à Chicago, notamment membre du Gift Theatre, et qui est apparu dans un des spots de la campagne Blind New World parrainée par la Perkins School for the Blind, qui veut changer le regard que la société porte sur les personnes aveugles, ou encore Blake Stadnik, comédien, chanteur et danseur de claquettes, basé à New York et dont les divers talents font merveille dans les comédies musicales. Ou encore un très chouette documentaire, Keep On Keepin'On, réalisé par l'australien Alan Hicks, mettant en scène, sur fond de jazz, la belle amitié de Clark Terry, légende de la trompette, et passeur infatigable de passion et d'amour pour la musique, avec Justin Kauflin, jeune pianiste aveugle, que l'on suivra sur cinq ans, et qui donnera l'occasion à Justin Kauflin de rencontrer Quincy Jones qui le prendra finalement sous son aile.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016 Portrait de Jay Worthington Portrait de Blake Stadnik

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On



Ce printemps 2016 a permis également de rendre hommage au grand guitariste canadien que fut Jeff Healey, qui aurait eu cinquante ans en mars dernier. Mondialement connu avec le morceau See the Light, nom éponyme du premier album du Jeff Healey Band, Jeff, qui jouait de la guitare posée à plat sur ses genoux, était également un collectionneur de vinyls des années 1920 et 1930, et fan de jazz. Il a d'ailleurs enregistré plusieurs albums de reprises de classiques du jazz de ces années-là, à la guitare, mais aussi au chant et à la trompette.

Jeff Healey - gros plan sur la main gauche courant sur le manche de guitare

L'accessibilité culturelle est aussi un sujet qui a toute sa place dans ce blog.
A travers le travail de la compagnie Les Singuliers Associés pour le spectacle vivant, ou l'accueil du public handicapé sur des festivals comme Les Eurockéennes de Belfort ou Glastonbury en Angleterre, on s'aperçoit que les choses bougent, même si tout est loin d'être parfait.
Et de voir ces jeunes artistes tracer leur route, pas toujours facile, et montrer le chemin aux futures générations, en leur disant que tout est possible pour peu qu'on travaille fort à ses rêves et qu'il ne faut ni écouter ni croire ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela à cause de votre déficience visuelle est une vraie raison de croire en l'avenir.
A travers ces rencontres, ces découvertes, ces façons de voir, que de richesses aperçues!
Un regret tout de même : où est cette même génération d'artistes français? L'ADA (Americans with Disabilities Act) a fêté ses vingt-cinq ans. En France, la loi de 2005 a une dizaine d'années d'existence. Faudra-t-il encore attendre dix ans pour voir les premiers effets? Mais d'ici-là, y aura - t - il encore des enfants déficients visuels dans nos conservatoires? Y aura-t-il encore des professionnels capables de leur enseigner le braille musical ou de leur adapter des partitions en gros caractères (passer du format A4 au format A3 au photocopieur n'est souvent d'aucune utilité)?

Gageons cependant que la troisième année sera remplie de belles découvertes, de rencontres étonnantes, d'oeuvres épatantes. Le talent est là. Il suffit juste de lui laisser la place d'éclore. Sortons des sentiers battus et fuyons ces étiquettes et ces préjugés qui nous étouffent.

mardi 30 août 2016

Festival et Accessibilite - public aveugle et malvoyant

Après avoir exploré la démarche accessibilité du Festival des Eurockéennes, profitons des derniers jours de l'été pour revenir sur l'émission In Touch de la BBC Radio 4 du 28 juin 2016 (disponible en audio en annexe) pour voir de plus près comment cela se passe à Glastonbury, l'un des plus grands festivals anglais, en particulier pour les festivaliers aveugles et malvoyants.
Lors de cette balade boueuse (l'accessoire indispensable étant les bottes en caoutchouc), nous croiserons Paul Hawkins de Attitude is Everything , association anglaise évoquée dans le précédent billet qui oeuvre pour l'accessibilité pour tous des lieux de musique live (salles et festivals), et... Casey Harris, claviériste légalement aveugle du groupe américain X Ambassadors.

Affiche du Festival de Glastonbury 2016

Mais avant de partir sur les terres boueuses du Somerset, revenons un peu sur la situation en France.
Quand on pense accessibilité, on imagine souvent l'accessibilité physique et la personne en fauteuil roulant. Pour une personne aveugle ou malvoyante, se déplacer dans un lieu inconnu, souvent vaste, sans repères, est l'une des difficultés principales. Si certains festivals proposent des éléments spécifiques pour le public déficient visuel, comme des programmes en braille ou en gros caractères, disposent d'un site internet accessible aux lecteurs d'écran, l'offre s'arrête souvent là. Difficile de mobiliser du personnel pour accompagner la personne aveugle ou malvoyante pendant la durée du festival.
En Angleterre, et notamment grâce au travail de l'association Attitude is Everything, 85% des festivals proposent des tickets gratuits pour la personne accompagnant (PA, Personal Assistant) la personne handicapée. Voir ici les modalités pour Glastonbury, par exemple.
Un article paru dans ''The Independent'' raconte la première expérience de festival par une personne ayant une rétinite pigmentaire.

Revenons maintenant à l'émission In Touch et au témoignage de deux personnes déficientes visuelles, l'une aveugle, Dave Kent, et l'autre malvoyante, Hazel Dudley.
Cette émission, d'une vingtaine de minutes, est très intéressante parce qu'elle fait vivre "de l'intérieur" ce que ressentent ces festivaliers et nous les suivons depuis la recherche d'informations jusqu'à leur départ du festival.
Dave Kent n'a trouvé aucune information concernant les festivaliers déficients visuels sur le site internet du festival. Pourtant Glastonbury se veut un festival accueillant pour tous et accessible à tous. Selon Paul Hawkins, de l'association Attitude is Everything, seuls 50% des sites internet communiquent sur leurs dispositifs d'accessibilité.
Tous deux se déplacent habituellement avec des chiens-guide. Au festival, ils sont venus seuls : le sol, boueux, peut cacher des morceaux de verre et blesser les pattes du chien, et, comment donner des ordres au chien si on ne sait pas où l'on est et où l'on va.
S'orienter est effectivement la principale difficulté rencontrée par les personnes déficientes visuelles. Hazel Dudley, malvoyante, dit que la lecture du plan est difficile. Il est trop petit, contient trop d'informations. Un plan lisible par une personne malvoyante devrait être plus simple et ne contenir que les informations essentielles. De même, pour elle, la signalétique mise en place était inutilisable.
L'un des dispositifs que l'on retrouve maintenant assez fréquemment sur les festivals, c'est une plateforme surélevée pour que les personnes en fauteuil roulant, mais aussi les autres personnes handicapées, puissent avoir une vue directe sur la scène, sans être bousculées. En général, ces plateformes sont réservées aux festivaliers handicapés et leurs accompagnants. Les personnes déficientes visuelles ont donc accès à cet aménagement.
A Glastonbury, il y a plusieurs scènes et plusieurs plateformes surélevées et Hazel Dudley explique qu'elle a eu peur en voulant accéder à ces plateformes parce que les gens, présents sur le cheminement ne bougeaient pas, voire la bousculaient. Elle explique cependant que cette crainte était plus liée à la foule qu'à sa déficience visuelle.

L'hébergement sur site se fait sous tente. Impossible pour une personne déficience visuelle de se débrouiller seule pour repérer son emplacement, monter sa tente, se déplacer...

Par ailleurs, Dave Kent souligne le fait qu'il a eu à faire à des gens plutôt volontaires et agréables, sauf à la toute fin de son séjour, au moment de prendre la navette pour quitter le festival, et que ce seul événement gâche l'ensemble.

Mais évidemment, la raison principale de venir au festival de Glastonbury est quand même pour assister à des concerts et écouter de la musique. Et d'y croiser Casey Harris et lui demander comment cela se passe de l'autre côté de la scène lorsque l'on est déficient visuel...
Légalement aveugle, ayant une vision centrale (donc un champ visuel réduit), le claviériste des X Ambassadors, se déplace avec une canne blanche. Interviewé par Dave Kent (9:43 min à 12:45 min), celui-ci lui demande ce qu'il ressent en jouant devant des foules immenses.
Casey Harris répond qu'il aime jouer devant des foules immenses mais qu'il ne perçoit quasiment pas le public, contrairement à une petite salle où il ressent comme une vague qui vient le frapper à la fin de chaque morceau, et qu'il peut presque sentir la sueur du public proche.
A Glastonbury, en tant qu'artiste, il explique qu'il a eu des personnes patientes qui lui ont montré les lieux, l'ont aidé à se repérer.
Pour monter sur scène, c'est son frère (Sam Harris, chanteur et leader du groupe) qui le guide par l'épaule et dès qu'il sent les claviers, il plie sa canne et se dépêche d'être opérationnel. Ils font cela depuis longtemps et ça marche très bien. (Photo Billboard ci-dessous).

Sam Harris guidant Casey Harris par l'épaule sur scène

Le groupe a d'ailleurs profité de son passage à Glastonbury pour adhérer à #MusicWithoutBarriers d'Attitude is Everything. (Casey Harris posant avec le panneau #MusicWithoutBarriers ci-dessous)

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016

Quand Dave Kent lui demande comment il est perçu en tant qu'artiste aveugle, Casey Harris explique que, même s'il n'aime pas dire ça, la société a peu d'attentes de la part des personnes déficientes visuelles et du coup, quand celles-ci font des choses aussi bien que les voyants, ça devient extraordinaire!
Il dit que, dans son cas, quand il trouve quelque chose qu'il peut faire aussi bien, voire même mieux que les autres, il se donne à fond.
Et quand Dave Kent lui demande si le terrain boueux typique de Glastonbury n'est pas trop gênant pour déambuler sur le site, il répond qu'à partir du moment où les gens font un minimum attention à ce qui se passe autour d'eux, la boue n'est pas un problème.

Néanmoins, Dave Kent recommande vivement de venir avec un accompagnant, cela simplifiant bien les choses, et étant possible grâce à cette tarification permettant à la personne handicapée d'avoir un billet gratuit pour son Personal Assistant (PA).
Cela montre aussi qu'il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour faciliter la venue du public déficient visuel sur de tels événements. La première étant de communiquer et de faire connaître les dispositifs existants. Et ce discours rejoint les remarques faites par Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz rapportées dans le billet sur les Eurockéennes.

On pourrait imaginer un plan simplifié du site, en relief, en gros caractères avec contraste marqué des couleurs, un système de chuchoteurs ou souffleurs d'images , des cheminements contrastés, qui pourraient être ceux conçus pour faciliter les déplacements en fauteuil roulant, avec une couleur et un revêtement adaptés...
Et l'argument consistant à dire que cela ne sert à rien puisque, de toute façon, il n'y a pas de festivaliers déficients visuels, n'est pas valable. Il faut certes un peu de temps pour faire connaître les dispositifs mis en place mais les festivaliers viendront si ceux-ci correspondent à leurs besoins.

vendredi 5 août 2016

Les Eurockeennes de Belfort ou un festival accessible à tous

Qui n'a pas entendu parler du Festival des Eurockéennes, implanté sur la presqu'île du Malsaucy, et de sa programmation fantastique?

Affiche 2016 des Eurockéennes - programmation musicale

Mais si la musique est au coeur du festival, le sujet qui nous intéresse particulièrement ici est l'accessibilité à la culture pour tous. Et le Festival des Eurockéennes est un pionnier en la matière.
Penchons - nous donc sur l'édition 2016 des Eurockéennes qui a eu lieu du 1er au 3 juillet dernier.

Depuis l'origine du festival dont la première édition a eu lieu en 1989, créé à l'initiative du département du Territoire de Belfort, il y a eu cette volonté de s'ouvrir à tous.
En 2013, le festival des Eurockéennes a signé la Charte d'Accessibilité, comme l'ont fait aussi les festivals Rock en Seine et les Vieilles Charrues.
Il met aussi à disposition des autres festivals aux alentours un "container accessibilité" qui contient tout ce qu'il faut pour rendre un tel événement accessible (rampe d'accès, signalétique...).
Et pour cette édition 2016, le festival a créé l'espace ALL ACCESS. Il a donc franchi une nouvelle étape pour permettre le rapprochement des expériences festivalières. Au coeur du festival, cet espace ALL ACCESS, lieu d'informations et de repos, est devenu un espace d'animations, d'expérimentations et de sensibilisation destiné à tous, voir ainsi le programme 2016.

Photo du site des Eurockéennes vu du ciel avec logos de différents handicaps

Le festival des Eurockéennes est un modèle à suivre, un graal à atteindre pour d'autres festivals impliqués également dans cette démarche qualitative d'accessibilité pour tous. Bien souvent, ces festivals s'appuient sur des associations locales. Aux Eurockéennes, il y a notamment l'AAAL (Association des Aveugles et Amblyopes d'Alsace et de Lorraine) et la société Argos-Services dirigées par Denis Leroy, enthousiaste et passionné, plein de belles idées régulièrement concrétisées, qui apporte son soutien et son expertise depuis de nombreuses années.

L'accessibilité aux Eurockéennes, c'est un vrai engagement, qui s'adresse à tous les publics. Ce sont des plateformes surélevées, dispositifs que l'on commence à voir régulièrement sur d'autres sites festivaliers, mais ce sont aussi des lieux de repos, des lieux pour les soins ou des réfrigérateurs pour conserver les médicaments au frais, c'est aussi une signalétique adaptée, des programmes en braille ou en gros caractères, des boucles magnétiques, des possibilités de recharger les batteries des fauteuils électriques, des cheminements adaptés aux fauteuils roulants et, bien évidemment, du personnel formé à l'accueil des personnes en situation de handicap, tels des chuchoteurs décrivant au festivalier déficient visuel ce qui se passe sur scène. Cette année, dans l'espace ALL ACCESS, vous pouviez ainsi commander à boire en LSF (Langue des Signes Française) ou voir une exposition photos sur le quotidien des personnes aveugles.

Thierry Jammes, festivalier à plusieurs reprises aux Eurockéennes, aveugle et vice président de la Fédération des Aveugles de France, en charge aussi de la Commission Accessibilité, à qui j'ai demandé son avis à la fois personnel et professionnel, a ainsi pu circuler sur le site guidé par du personnel disponible et formé, avoir accès au programme en braille ou encore se reposer entre deux concerts, et il constate une évolution de l'offre au fil des années, montrant ainsi l'écoute des personnes en charge de l'accessibilité.
A ce sujet, le nombre de personnes en situation de handicap avec besoin d'accompagnement s'élevait entre 500 et 600 pour l'édition 2015 sur un nombre de festivaliers estimés autour de 100 000 visiteurs sur la durée totale de l'événement. A ces chiffres, on peut ajouter d'autres personnes en situation de handicap qui n'ont pas forcément eu besoin d'accompagnement mais qui ont pu utiliser les facilités existantes.

J'ai également eu l'occasion de discuter de l'accessibilité du festival et de l'espace ALL ACCESS avec Mickaël Jeremiasz, joueur de tennis professionnel depuis 2004, détenteur de 4 médailles aux jeux paralympiques, des titres du grand chelem en simple et en double et numéro 1 mondial en simple et double en 2005, qui sera le porte - drapeau de l'équipe de France aux jeux paralympiques de Rio en septembre prochain.
C'était sa première expérience de festival et il est enchanté. Ferveur défenseur de l'accessibilité et du bon sens, il a aimé ce lieu situé au coeur du festival, convivial, ouvert à tous, dans une démarche réellement inclusive.
Il a aimé pouvoir profiter des plateformes surélevées permettant une belle vue sur les scènes mais aussi avoir l'opportunité de se mêler à la foule grâce à des cheminements permettant des déplacements faciles en fauteuil roulant. La présence de joëlettes (acquises grâce au crowdfunding, financement participatif), fauteuil habituellement mono-roue avec des brancards avant et arrière permettant de passer partout (y compris en montagne) avec l'aide de deux personnes, l'a également agréablement surpris, facilitant ainsi les déplacements pour les personnes à mobilité réduite.
En fauteuil depuis ses dix-huit ans, Michaël Jeremiasz n'avait jamais osé venir à un festival, se disant que rien n'était prévu et que ce serait une galère. L'expérience des Eurockéennes lui a donné envie de recommencer et de communiquer sur ces aménagements pour qu'enfin, la culture soit vraiment accessible à tous.

joëlette des Eurockéennes

Par ailleurs, n'oublions pas de mentionner que les festivaliers handicapés sont avant tout des festivaliers qui achètent leur ticket d'entrée, qui consomment et, éventuellement, qui reviennent parce qu'ils savent qu'ils y ont leur place à part entière.
En Angleterre, l'association Attitude is Everything qui oeuvre pour que les lieux diffusant de la musique live, salles de concert ou festivals, soient accessibles à tous, a récemment publier des chiffres éloquents : augmentation de 26% du public handicapé entre 2014 et 2015 pour un poids économique de £7,5m.

Thierry Jammes et Mickaël Jeremiasz ont tous les deux insisté sur le rôle crucial de la communication : l'information doit être claire et précise, accessible à tous. Cela commence aussi par un site internet accessible à tous et notamment aux utilisateurs de lecteur d'écran. Rassurons - nous sur ce fait, le site internet des Eurockéennes est certifié par Opquast.
Rendre accessible un festival coûte en moyens financiers (l'espace ALL ACCESS a ainsi pu voir le jour grâce au soutien de Malakoff Mederic) et humains. Alors autant que cela se sache et que les personnes concernées par ces aménagements soient présentes... pour partager le même plaisir que les autres festivaliers.

mercredi 24 février 2016

Casey Harris : le claviériste aveugle des X Ambassadors, porte - étendard des musiciens handicapés

Oui, nous parlerons encore une fois de Casey Harris, le claviériste (légalement) aveugle des X Ambassadors.

Au moins pour deux bonnes raisons : nous avons eu l'occasion de le voir sur scène lors de leur concert du 17 février dernier à Paris et, surtout, The Independent, journal anglais, a publié le 21 février dernier, un article d'Adam Sherwin qui indique que Casey Harris souhaite être porte - parole des musiciens handicapés.
Cela ne peut que réjouir le blog Vues Intérieures qui avait déjà noté agréablement la présence de cannes blanches et chien-guide sur scène .

X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Ce billet reprendra partiellement l'article paru dans The Independent parce que Casey Harris y dit des choses intéressantes et parce que cela fait également écho aux propos de Stevie Wonder lors de la soirée des Grammy Awards qui a réclamé l'accessibilité pour tous pendant qu'il faisait patienter l'assistance, document en braille visible de tous mais lisible pour lui seulement, avant de donner le nom du lauréat.

L'article de The Independent est publié alors que les X Ambassadors donnent leurs premiers concerts en tant que tête d'affiche au Royaume Uni, d'ailleurs à guichet fermé, avant de refaire la première partie de Muse à Paris pour deux dates, et qu'ils font partie des groupes en train de prendre leur envol.
Le quatuor, originaire d'Ithaca et basé à New York, est composé notamment des deux frères Harris, Sam le chanteur/guitariste/saxophoniste/parolier et jeune frère de Casey, ce dernier étant le claviériste du groupe.

Casey et Sam Harris @Yoyo Paris 17/02/2016

Ayant rejoint le groupe alors composé de Sam Harris, Noah Feldshuh et Adam Levin, Casey n'a jamais accepté l'idée que la déficience visuelle pouvait l'empêcher de faire une carrière dans le rock en compagnie de son frère, malgré l'ignorance et les préjudices qu'il a pu rencontrer au début.
Casey Harris utilise des claviers de marque suédoise Nord, notamment le Nord Lead 4. Il dit à ce sujet : "les musiciens voyants utilisent des synthétiseurs avec des écrans mais j'ai besoin d'un modèle qui possède des boutons et des potentiomètres pour chacune des fonctions. Je peux jouer avec les autres, obtenir n'importe quel son dont j'ai besoin en touchant le clavier et modifiant les réglages. Nous sommes tous remplis d'une folle énergie sur scène" ( “Sighted players use synths with screens but I need one with knobs or buttons for each of the functions. I can jam with people and get any sounds I might need by feeling the board and changing settings. We still all go nuts with energy onstage.”)

Il dit aussi qu'il est conscient que le rock alternatif est basé sur l'image et qu'habituellement, il ne met pas en avant sa spécificité. "Je suis déficient visuel mais, avant tout, je suis un gars ordinaire qui fait de la 'musique cool'". (“I’m aware that I’m in alternative rock, which is an image-based market,” he tells The Independent. “I don’t naturally gravitate towards using image to put across our music. I might be visually impaired but I’m just an ordinary guy playing pretty dope music.”)

Casey Harris a une affection génétique rare, le syndrome Senior-Loken, qui a été identifié, dans son cas, à la fin de l'adolescence, qui affecte les yeux et les reins (Casey est légalement aveugle depuis l'enfance) et qui a nécessité une transplantation rénale il y a six ans, sa mère étant le donneur de cette greffe. (Declared legally blind as a child, he also required a kidney transplant six years ago. “My mother was the donor for my transplant. She’s incredible,” he says.)

La musique était aussi une évidence. "Je tapais sans cesse sur le piano à la maison. J'ai commencé à prendre des cours vers huit ans. Ma professeure de piano m'a enseigné les gammes et les bases. Je ne pouvais pas lire la musique mais elle m'a aidé à apprendre les chansons à l'oreille. Vers quinze ans, j'avais atteint un niveau professionnel." (“I was banging away on a piano in the house. I took lessons from the age of eight or so. My piano teacher taught me scales and the fundamentals. I couldn’t read music but she helped me pick songs out by ear. I was getting to a professional level by age 15.”)
Il a étudié à l'école pour aveugles de technologie du piano (School of Piano Technology for the Blind) à Vancouver dans l'état de Washington et a démarré une carrière d'accordeur de piano, métier qu'il a exercé quelques années avant que le groupe puisse vivre de sa musique.

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016

The Independent indique que Casey Harris, frustré d'être malmené par les taxis new-yorkais et d'avoir à subir des changements dans les transports en commun pour de courts trajets, avait envie de transmettre un message à travers leur chanson "Renegades", hymne aux exclus. La vidéo montre ainsi deux jeunes personnes aveugles qui font de l ' haltérophilie ou de la randonnée.

"Le message de notre musique est que l'extraordinaire existe à l'intérieur de l'ordinaire. Il célèbre la personne ordinaire et dit non à la discrimination et à l'ignorance" dit Casey Harris dont la cécité n'est pas évidente pour beaucoup. "Les gens ne le savent pas tant que je ne sors pas ma canne. Je n'ai pas l'air aveugle." (“The message of our music is ‘the extraordinary exists within the ordinary’. It celebrates the ordinary person and says no to discrimination and ignorance,” says Harris, whose blindness is not immediately obvious to many. “People don’t know till I bust out my cane. I don’t look blind.”)

Casey Harris pliant sa canne blanche

Selon The Independent , Casey Harris souhaiterait continuer sur la lancée de Stevie Wonder.
"C'est un lourd héritage et j'espère que je peux le porter. Je fais partie de la communauté des personnes handicapées et j'ai maintenant la possibilité de m'exprimer publiquement et je veux l'utiliser pour aider les autres. Je fais ma petit part." (“It’s a heavy crown and I hope I’m worthy of it. I count myself among the disability community and I have a public voice now. I want to use that voice to help other people. I’m doing my little part”)
Il ajoute : "Stevie Wonder a mis la barre tellement haute. Nous jouons tous les deux des claviers mais quand vous faites du rock, il est moins question d'instrument que de performance. Quand je me compare à Stevie Wonder et Ray Charles, je ne joue pas sur le même tableau". (“Stevie Wonder set such a high bar. We both play keyboards but it’s less about the instrument you play in rock, it’s more about the performance. I compare myself with Stevie Wonder and Ray Charles and I always come up pretty short.”)
Casey Harris espère d'ailleurs avoir l'occasion de jouer avec son idole. "J'ai eu l'occasion d'assister aux balances de Stevie lors d'un festival mais nous avons dû partir avant qu'il joue. Ce serait une chose magnifique de le retrouver." ("I got to watch Stevie soundcheck at a festival but we had to leave before he played. It would be a brilliant thing to catch up with him.")
Souhaitons donc à Casey cette opportunité lors de l'édition 2016 du Bottlerock Music Festival puisque et Stevie Wonder et les X Ambassadors y seront à l'affiche.

Sur scène, Casey Harris bouge sans cesse, sautant et dansant derrière ses claviers, les yeux souvent fermés, comme pour s'immerger dans sa musique.
Une fois la canne pliée et rangée sagement sur le support des claviers, posée ou jetée sur scène, Casey Harris est effectivement un musicien qui déploie une énergie folle sur scène et qui occupe bien sa place.
Et c'est parce que les concerts des X Ambassadors offrent tant d'énergie au public que celui du 17 février dernier a laissé sur sa faim une partie de ce public. Cinquante minutes et un rappel d'une chanson, c'est vraiment court.

Casey Harris au micro Casey Harris derrière ses claviers

Puisqu'on parle ici d'accessibilité, il serait bon aussi de penser au public et là, le Yoyo à Paris n'était vraiment pas un bon choix.
Souhaitons sincèrement que Casey Harris prendra son rôle à coeur en considérant l'accessibilité des deux côtés de la scène.

A priori, quelques mois plus tard, c'est effectivement le cas et nous en sommes ravis.
Lors du passage (express, pour cause de casse de matériel) des X Ambassadors au festival de Glastonbury , l'un des grands festivals anglais, Casey Harris a rencontré Attitude is Everything, association anglaise qui oeuvre pour rendre accessibles les lieux de musique live, salles de concert et festivals en se faisant photographier avec la charte MusicWithoutBarriers.

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016
Photo de Attitude is Everything montrant Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury en juin 2016

lundi 19 octobre 2015

Les Singuliers Associés - Compagnie de Théâtre

Les Singuliers Associés, c'est un joli nom pour une compagnie de théâtre, non?

Cette compagnie est un collectif de metteurs en scène fondé par Sylvie Audureau, Philippe Demoulin et Didier Valadeau en 2009 à Limoges. Il se passe donc des choses intéressantes en Limousin, particulièrement dans le domaine culturel.

Logo des Singuliers Associés

Pourquoi parler des Singuliers Associés ici? Pour plusieurs raisons, dont celle d'une jolie rencontre avec Didier Valadeau, mais surtout parce que leur démarche entre en parfaite résonance avec celle de Vues Intérieures : "défendre l'accessibilité à l'art et à la culture comme un droit fondamental qui contribue à la formation du citoyen et constitue une composante essentielle à la démocratie"

La Compagnie des Singuliers Associés propose une réflexion artistique contemporaine sur les thèmes du langage, de l'identité et de la mémoire et une mise en question de la culture et des cultures. Elle conduit cette recherche artistique avec des publics multiples, personne en difficulté, en carence culturelle, personne sourde, personne aveugle, quidam, mais toujours singulier.

Ce théâtre de l'Autre propose un rapport à l'altérité fondé sur le respect de cet autre, comédien, spectateur, partenaire ou participant en valorisant sa singularité.

Les Singuliers Associés travaillent aussi dans plusieurs directions, avec des créations professionnelles, des créations amateures (notamment à travers les Chantiers Pluriels) et font également de la médiation culturelle.

Sous le titre des Chantiers Pluriels se cachent en fait trois ateliers de recherche artistique emblématiques.

Ces troupes de théâtre sont mixtes, constituées d'amateurs en situation de handicap et d'autres plus ordinaires encadrés par des metteurs en scène professionnels de la compagnie.

L'Atelier Plein les Mains est une troupe de théâtre bilingue, constituée de personnes sourdes et de personnes entendantes qui fait du théâtre physique, gestuel et visuel qui a le souci d'être compris par tous.

L'Atelier de l'Obscurité réunit (ou réunissait car il est en pose cette année) une dizaine de personnes aveugles et malvoyantes autour d'un théâtre sonore.

La Troupe des Évadés est un atelier constitué de personnes en situation de handicap et de personnes plus ordinaires, venant d'horizons divers.

Autour de ces ateliers, la compagnie développe des actions de sensibilisation et de communication qui lui permettent de mieux faire connaître auprès d'un large public les singularités des personnes différentes afin de réduire les idées reçues et les clichés.

Dans le cadre de la médiation culturelle, la Compagnie Les Singuliers Associés est aussi mandatée par la DRAC Limousin dans la mouvance nationale post Loi 2005 sur l'Accessibilité (résumé à trouver en annexe de ce billet) pour développer un projet sur l'accessibilité des spectacles vivants. Ainsi est né le concept "Dans Tous les Sens".

Logo du projet Dans Tous les Sens - saison 2011-2012

Pour information complémentaire, voir le guide édité par le ministère de la Culture et de la Communication Culture et Handicap.

En janvier 2011, sortait ainsi la première brochure recensant les spectacles naturellement accessibles aux publics déficient visuel et déficient auditif. Cette brochure, en gros caractères tenait sur un recto-verso format A3. Celle qui vient de sortir pour la saison 2015-2016 compte plus de trente pages, présentée sur le même principe que la première, d'un côté les spectacles naturellement accessibles au public déficient visuel, et de l'autre, les spectacles accessibles au public déficient auditif.

Détail de la couverture de la brochure 2015-2016 Dans Tous les Sens - braille superposé à l'écriture en noir

Mais qu'entend - on par "naturellement accessible"? En gros et pour résumer, ce terme associé aux déficiences sensorielles fait référence à des spectacles à prédominance visuelle pour les personnes déficientes auditives et à des spectacles où le texte domine sur la mise en scène pour les personnes ayant une déficience visuelle. Doit-on s'en contenter ou s'en satisfaire? Non, bien évidemment mais c'est un premier pas qui peut permettre à un public "débutant" d'avoir une expérience pas trop frustrante. Mais, en Limousin, pour la saison 2015-2016, seul l'Opéra-théâtre de Limoges propose des spectacles en audiodescription et des documents en braille et en gros caractères.

La mission confiée par la DRAC Limousin aux Singuliers Associés s'articule autour de trois axes:

- Information et sensibilisation des équipes des lieux de diffusion en Limousin aux problématiques de l'accessibilité aux oeuvres du spectacle vivant

- Repérage, sélection et communication des spectacles au sein de la plaquette "Dans Tous les Sens" et sur le site web dédié en partenariat avec l'Agence de Valorisation Économique et Culturelle (AVEC) du Limousin

- Coordination et encadrement de rencontres entre les publics, les lieux de diffusion et les artistes dans le cadre d'opération de médiation culturelle autour des spectacles accessibles

L'accessibilité aux spectacles vivants pour le public déficient visuel, malvoyant ou aveugle, est un sujet passionnant et foisonnant et le recensement de spectacles "naturellement accessibles" ne doit être que le début de cette aventure. Lors de cet échange informel avec Didier Valadeau, nous avons beaucoup parlé d'audiodescription, sujet abondamment illustré lors du Colloque Blind Creations, de solutions alternatives ou complémentaires, à l'instar des Souffleurs d'Images, de l'apport de la technique sans oublier la chaleur de l'échange humain.

Avoir assisté au Festival Zanzan donne aussi des envies de voir se développer cette possibilité de spectacles vivants accessibles à tous, y compris lors de festivals bien installés dans le paysage limousin. Mais cela est une autre histoire...

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!

mercredi 5 août 2015

Blind Creations - Suite

Hannah Thompson vient de publier un article dans The Guardian qui fait suite au colloque Blind Creations et que j'ai envie de vous présenter ici. Il ne s'agira pas d'une traduction à proprement parler mais d'une tentative de transmission d'idée parce que, d'une part cela donne vraiment l'esprit du colloque et ensuite parce qu'il est important de faire circuler ces pensées. Elle est également l'auteure d'un blog Blindspot. Pour ceux qui souhaitent lire l'article en version originale, c'est ici et il s'appelle "How the arts can help change attitudes to blindness".

Portrait d'Hannah Thompson

Photo: portrait d'Hannah Thompson

Le blog "Vues Intérieures" est né d'une envie qui s'apparente vraiment à cette idée que les arts peuvent aider à changer le regard sur la cécité et la déficience visuelle.

Le colloque Blind Creations a accueilli 116 participants du monde entier dont la moitié était des personnes aveugles ou déficientes visuelles. Parmi elles, de nombreux artistes, auteurs, écrivains. Pendant le colloque a eu lieu aussi un micro festival des arts. Ces trois jours ont été l'occasion pour les participants aveugles et non-aveugles d'échanger des façons inventives d'expérimenter le monde, allant des livres tactiles et photographies à l'art haptique.

Lors de ce colloque, beaucoup de sujets ont été évoqués et Hannah Thompson a choisi, pour son article, de parler de deux d'entre eux pour lesquels l'art réalisé par ou pour les personnes aveugles peut et doit nous aider à changer les présomptions négatives de la société sur la cécité: le braille et le format audio, l'audiodescription en particulier.

Le braille et le support audio sont souvent utilisés pour permettre aux personnes aveugles d'avoir accès au matériel imprimé. L'engouement récent du public voyant pour les livres audio a permis aux personnes aveugles d'avoir accès à un nombre plus important d'oeuvres. Quant au braille, perçu comme difficile à utiliser et de nature encombrante, très peu de livres sont publiés, au Royaume Uni, sous ce format, signifiant aussi que cet ingénieux système de lecture est réservé à une petite minorité de personnes aveugles dont le nombre ne cesse de diminuer.

Lors du colloque, plusieurs artistes ont expliqué comment ils utilisaient le braille pour attirer à la fois le public aveugle et le public voyant. Ainsi, dans l'installation tactile de David Johnson, Too Big to Feel, l'artiste a créé des gros points de braille en béton pour montrer que le système d'écriture est un moyen créatif d'expression qui parle d'autonomie et de communication aux personnes non-aveugles. Cette oeuvre suggère que l'imprimé n'est qu'un moyen, et peut-être pas le meilleur, d'accéder à l'information.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Photo : Too Big to Feel, David Johnson

Si Hannah Thompson doute d'une renaissance du braille dans l'industrie de l'édition malgré une nouvelle popularité de cette écriture parmi les lecteurs, écrivains et éditeurs, elle souligne cependant que les artistes qui utilisent le braille dans leurs oeuvres nous encouragent à nous questionner sur notre tendance à privilégier la vue sur les autres sens en soulignant le potentiel que peut avoir la cécité pour changer l'opinion.

L'audiodescription se développe au cinéma et à la télévision mais, contrairement aux livres audio, reste quasiment inconnu en dehors des personnes aveugles. Le colloque a montré que, loin de n'être qu'un support neutre pour raconter ce qui se passe à l'écran, l'audiodescription, comme le braille, est un art en soi ou le descripteur faire des choix délibérés et subjectifs de ce qu'il mentionne ou ignore.

Si, dans les cinémas, les personnes aveugles accèdent à l'audiodescription par le biais d'un casque qui, tout en leur donnant des informations sur les personnages, le décor, les isolent de l'expérience visuelle du film, elles sont aussi dépendantes des choix faits par les descripteurs.

Le documentaire "Across Still Water" de Ruth Grimberg datant de 2014 et parlant de perte de vision, a été présenté avec l'audiodescription lors du colloque permettant ainsi au public non-aveugle d'expérimenter une séance de cinéma "à l'aveugle".

Hannah Thompson explique que le refus du protagoniste d'utiliser une canne blanche permet au spectateur de comprendre ses sentiments au sujet de sa cécité progressive. Mais la vue d'une canne blanche pliée sur une table n'est pas mentionnée par le descripteur voyant. Les spectateurs aveugles n'ont pas ainsi accès à la décision de la réalisatrice de montrer cette canne inutilisée et d'en apprécier le symbole.

Les discussions lors de la présentation du film nous ont révélé qu'il était important de considérer l'audiodescription comme une forme d'art si les personnes aveugles peuvent accéder aux subtilités du film.

Hannah Thompson conclut en disant que si le braille et l'audiodescription ont été créés pour permettre aux personnes aveugles d'accéder au monde visuel, il est peut-être temps, aujourd'hui, de les envisager de manière plus créative. Cela permettrait non seulement d'améliorer la perception de la cécité par le public mais aussi l'accès des personnes aveugles à l'art.

Que les éditeurs et l'industrie cinématographique en prennent note!

dimanche 15 mars 2015

LMAC / Art contemporain et déficience visuelle - Accessibilité culturelle

Dans le billet sur "La Nuit qu'on suppose" de Benjamin d'Aoust, j'ai dit que ce magnifique documentaire avait été vu dans des conditions particulières. Voici donc le cadre.

Toulouse, 9 et 10 mars 2015.

Le LMAC mp, Laboratoire de Médiation en Art Contemporain, créé en 2002, organisait au Musée des Abattoirs deux journées professionnelles dont le sujet était "Art contemporain et déficience visuelle".

Regroupant plus d'une centaine de participants, professionnels de la médiation en art contemporain, personnes déficientes visuelles, professionnels de la déficience visuelle et personnes intéressées par le sujet, catégorie tout à fait adaptée au cas de Vues Intérieures, ces deux journées ont permis de parler des expériences menées jusqu'à aujourd'hui et du partenariat mis en place avec l'institut des Jeunes Aveugles de Toulouse depuis deux ans. Le groupe de travail "Art contemporain et Déficience visuelle" a été mis en place à cette période également. L'an dernier, des professionnels de la médiation en art contemporain et de l'IJA se sont retrouvés une journée par mois pendant six mois pour mettre en place les bases de réflexion sur un sujet passionnant, questionnant : quelle accessibilité, quelle médiation pour les personnes déficientes visuelles à l'art contemporain?

Peut-être cette question peut paraître aberrante à certains, pourtant, il semble que l'art contemporain et la déficience visuelle aient des champs communs autour de la perception ou de la représentation. Ainsi, l'art contemporain n'a pas vocation à "faire du beau" ou à "donner à voir". Nous n'irons pas plus loin sur ce sujet, n'étant spécialiste ni de l'un ni de l'autre mais nous vous conseillons d'aller faire un tour sur le site spécifique mis en place par le LMAC mp artcontemporain-deficiencevisuelle .

Ces deux journées se sont notamment déroulées autour de cinq tables rondes, puis, le lendemain, d'ateliers-visites : photo-vidéo-son / peinture / installation / oeuvre multi-sensorielle / oeuvre monumentale dans l'espace public.

Nous avons participé à la table ronde ainsi qu'à l'atelier - visite sur le dernier sujet : Oeuvre monumentale dans l'espace public. Nous allons donc nous recentrer sur ce sujet.

Nous étions une vingtaine de personnes dont un certain nombre de médiateurs en art contemporain, un artiste, deux chorégraphes, deux personnes aveugles et des personnes de l'IJA.

Au début, bref sentiment que chacun restait dans ses retranchements, sur ses positions sans vraiment écouter l'autre, et notamment ce qu'avaient à dire les deux personnes aveugles, aux profils très différents des adultes accueillis, par exemple, par l'IJA. Puis, les yeux bandés, nous avons eu en main divers objets qu'il nous fallait reconnaître. Ce qui est ressorti de ces découvertes tactiles, nous passant les objets de main en main c'est que: - l'objet voyage par le son - le toucher a plusieurs modalités : identifier la forme, la texture ou le poids de l'objet, les gestes nécessaires à son exploration - la longue attente lorsque chaque personne explore tactilement les objets: que faire de tout ce temps? - l'attente indissociable de la vie des personnes déficientes visuelles

Au cours de ces deux journées, nous aurons encore l'occasion d'avoir les yeux bandés. J'ai déjà écrit sur ce blog combien je trouvais artificiel de se bander les yeux pour "se mettre dans la peau d'un aveugle". Nous savons tous qu'en enlevant ce bandeau, nous retrouverons la vue. Néanmoins, je dois reconnaître que j'ai expérimenté des sensations différentes notamment lors des déplacements : amplification des reliefs du sol ou des sons environnants. Car, nous avons eu, par deux fois, l'occasion de nous déplacer, en groupe et les yeux bandés, pour aller découvrir des oeuvres monumentales installées dans l'espace public.

La première oeuvre fut Agoraphobia de Franz West aujourd'hui installée dans le jardin Raymond VI, jouxtant les Abattoirs. photo de Agoraphobia, 2005, de Franz West Photo de la sculpture Agoraphobia de Franz West, 2005

Le lendemain, lors de l'atelier-visite, c'est l'oeuvre Giant Figure (Cyclops), 2010, de Thomas Houseago que nous avons découverte les yeux bandés. Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010 Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010, devant le théâtre Sorano, Toulouse

Une quinzaine de personnes réparties en trois groupes pour trois ateliers permettant une connaissance de la sculpture : exploration de l'environnement urbain, utilisation de maquettes, découverte tactile de l'oeuvre. Haute de près de cinq mètres, l'exploration de la partie haute de la sculpture à l'aide d'une canne blanche a été précieuse pour se faire une représentation mentale de cette oeuvre.

Ces trois ateliers, faits dans un ordre différent selon les groupes, ont permis une approche complémentaire pour se faire une représentation de l'oeuvre (pour ma part, représentation restée très vague pendant les explorations avec les yeux bandés). Mais, alors qu'une spécialiste de la déficience visuelle s' interrogeait sur la nécessité d'avoir accès à toutes les parties de l'oeuvre pour l'appréhender, une personne aveugle a dit que si l'oeuvre existe dans sa globalité pour tous, cela doit être vrai aussi pour la personne déficiente visuelle, soulevant ainsi la question du fac-similé.

Ces deux journées ont été incroyablement intenses, riches en rencontres, en échanges. J'aime franchement et sincèrement l'idée que le monde de l'art contemporain, lieu d'exposition comme artistes, s' intéresse à la déficience visuelle et à la façon, aux possibilités de partager cet art. J'ai rencontré des médiateurs souvent jeunes, le métier est très récent, et motivés, et pas seulement parce que la loi de 2005 implique aussi une accessibilité culturelle des lieux, ajoutée à l'accessibilité du cadre bâti, sincères dans leur démarche. Pour beaucoup d'entre eux, c'était le premier contact avec la déficience visuelle. D'autres avaient déjà eu des expériences avec des groupes de personnes aveugles. La confrontation, l'échange devrais - je dire, avec des personnes aveugles ayant l'habitude d'aller au musée, d'être en rapport avec des oeuvres a été vraiment enrichissante. Nous étions dans une démarche de recherche, de voir comment les autres faisaient, d'identifier qui fonctionnait ou pas. Il pouvait y avoir de la maladresse, peu importe. Ce qui était important dans ces journées, c'était de confronter ses idées, ses expériences.

Espérons que cela débouche sur de plus en plus d'expositions, d'oeuvres accessibles à tous, et aux personnes déficientes visuelles en particulier. Tout comme l'accessibilité du cadre bâti devrait enrichir le projet, prenons le pari que l'accessibilité culturelle enrichira le propos et sera profitable à tous, en permettant de "désacraliser" l'oeuvre d'art...

dimanche 8 mars 2015

Festival Zanzan - Accessibilité culturelle

Rennes, début mars 2015. Le temps est radieux et Vues Intérieures vient découvrir un festival dont l'ADN s' inscrit fondamentalement dans le champ de l'accessibilité culturelle.

Le Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences, c'est son nom, débute sa quatrième édition. Se déroulant à Rennes et Rennes Métropole, c'est un festival produit et mis en oeuvre par la structure rennaise Zanzan Films et par la volonté de son fondateur, Philippe Thomas.

Affiche du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences 2015 Affiche de la quatrième édition du Festival Zanzan Cinéma et Arts des Différences

La présentation dit : "l'objectif de cet événement pluridisciplinaire annuel, où se mêlent spectacles vivants, rencontres littéraires et oeuvres cinématographiques, est de créer une réflexion forte autour de la notion de "handicap" et de favoriser la rencontre et l'échange de tous les publics, handicapés et valides, par le biais des émotions partagées autour d'oeuvres artistiques."

Au fil du festival, théâtre avec "l'Empereur c'est moi!" de et avec Hugo Horiot créé par la compagnie Dodeka et "La Clarté, et autres bilogues" par la troupe l'Envol . Soirée cabaret avec un spectacle burlesque "Sans Voix" de Confitures et Cie, et les chansons d'Albaricate duo composé d'un garçon orchestre, Samuel Genin, et d'une fille chantsigneuse, Clémence Colin.

Albaricate - Clémence Colin, chantsigne, et Samuel Genin, guitare Albaricate - Clémence Colin, chantsigne et Samuel Genin, guitare

Ce sont aussi des documentaires avec audiodescription et sous-titres pour les sourds et malentendants (STSME)

"André et les Martiens"de Philippe Lespinasse qui fait le portrait de figures de l'art brut. André, c'est André Robillard découvert par Jean Dubuffet et qui crée des fusils inoffensifs depuis 1964.

"La Clarté", documentaire d'Élodie Faria et Rémy Ratynska qui devrait sortir en novembre prochain et qui raconte le travail de la Troupe L'Envol sur le spectacle "la clarté, et autres bilogues"

Cette année, 10 doigts compagnie est aussi très présente et partenaire du festival.

Pour que chaque spectacle vivant soit accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, il y avait des chuchoteurs. Vues Intérieures a croisé quelques chuchoteuses qui ont fait un travail remarquable. Pour certaines, c'était leur baptême du feu et elles s' en sont tiré haut la main. Remercions ici chaleureusement et sincèrement Virginie, de Minouche Compagnie , Marianne et Olivia, de 10 doigts Compagnie, qui avait préparé les textes pour l'audiodescription. On peut d'ailleurs, à ce sujet, regretter que le public aveugle et/ou malvoyant ne se soit pas déplacé plus nombreux. Souhaitons donc qu'il soit présent à la prochaine édition du festival tant l'énergie mise en oeuvre pour créer l'audiodescription des spectacles vivants fait plaisir à voir.

Vues Intérieures n'a pas pu assister à la totalité de la programmation du Festival Zanzan mais les trois jours passés à suivre les spectacles proposés ont été un vrai bonheur. Bonheur de voir des spectacles de qualité, bonheur de voir un public divers et varié, bonheur de voir le coeur mis à l'ouvrage par Zanzan Films, les partenaires (10 doigts compagnie en particulier), les bénévoles qui ont vraiment montré qu'il est effectivement possible de présenter des événements culturels accessibles à tous.

Mission accomplie pour cette quatrième édition du Festival Zanzan, Cinéma et Arts des Différences. Les spectacles, les films, les lieux étaient accessibles à tous, l'équipe est fantastique et sympathique.

Le Festival Zanzan vient de fermer ses portes pour cette année mais il faut guetter la cinquième édition et suivre le travail de Zanzan Films.

Vraiment belle initiative que ce festival où tout le monde est accueilli les bras ouverts.

Un chaleureux et sincère merci à Philippe Thomas et Hélène Pravong pour leur accueil et bravo pour ce beau festival.

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