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dimanche 3 janvier 2016

Keep On Keepin'on - Alan Hicks

Documentaire tourné sur une durée de cinq ans réalisé par Alan Hicks, sorti en 2014 et présenté dans de nombreux festivals de cinéma à l'international.
Il est aujourd'hui disponible en DVD ou en VOD.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

C'est un vrai "feel good movie" comme l'on dit parfois aujourd'hui d'un film qui met d'humeur joyeuse ou qui nous donne de l'espoir. Nous parlons bien ici d'un documentaire, première réalisation de l'australien Alan Hicks.
Le sujet du documentaire d'Alan Hicks n'a rien à voir avec la cécité (oui, c'est facile...), alors pourquoi en parler ici ?
Parce que la cécité est à la génèse de "Keep On Keepin'On".
Regardons d'un peu plus près l'affiche du film : dans un format carré, sur fond formé de quatre rayures verticales dans un camaïeu de bleu et gris, est dessiné, en haut à droite, le haut du corps de Clark Terry jouant de la trompette, tandis qu'en bas, au centre, se dessine, de dos, la silhouette de Justin Kauflin tenant dans sa main gauche le harnais de Candy, son chien-guide, et traversant une rue dont le passage piéton s'apparente à un clavier de piano.

Mais définissons un peu le contexte.
Alan Hicks et Justin Kauflin, dont nous avons rapidement parlé dans un précédent billet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène, étaient tous deux étudiants en musique à la William Paterson University et étaient devenus de bons amis, faisant partie d'un groupe, Alan Hicks à la batterie et Justin Kauflin au piano.
En anglais, un article paru dans Montreal Gazette, journal anglophone montréalais, parfait pour faire connaissance avec Justin Kauflin et ce documentaire.

Depuis les années 1960, Clark Terry passait beaucoup de temps à former de jeunes musiciens et venait régulièrement à l'université où étudiaient Justin Kauflin et Alan Hicks, ce dernier ayant eu l'occasion d'approcher Clark Terry.

Génèse du documentaire

Clark Terry souffrait de diabète depuis les années 1950 et, avant le début du tournage du film, commençait à perdre la vue à la suite d'une rétinopathie diabétique et avait des difficultés avec cela. Alan Hicks a alors demandé à Justin Kauflin d'aller rencontrer ce trompettiste de légende, en lui expliquant son histoire (né malvoyant, Justin Kauflin a totalement perdu la vue à l'âge de onze ans).
Petite parenthèse : le 22 octobre 2014, préalablement à un concert, Justin Kauflin, était invité par la Library of Congress à parler de son histoire, en particulier en lien avec l'apprentissage de la musique, du braille musical, et des belles rencontres illustrées dans le documentaire "Keep On Keepin'On". C'est en anglais, certes, mais c'est instructif, intéressant et détendu (pour ceux plus à l'aise avec l'anglais écrit, il y a aussi un lien pour avoir accès à la transcription, oui, l'accessibilité a du bon, et pour tous!) Conversation with Justin Kauflin.

Faire un portrait, garder un témoignage de l'engagement de Clark Terry auprès de ses élèves était au départ la volonté du documentaire qui s'est transformée, au fil du temps, par un portrait de l'amitié entre Clark Terry et Justin Kauflin, Alan Hicks ayant demandé à ce dernier s'il voulait bien qu'il le suive et le filme.

Justin Kauflin et Clark Terry, assis, riant

Le documentaire

Quatre vingt deux minutes de bonheur. C'est aussi simple que cela...
Pourtant, il y a des moments difficiles, des moments de doute, des échecs, mais ce que l'on retient, c'est l'affection, l'amour de la musique et du jazz en particulier, et les magnifiques personnes que sont Clark Terry, Justin Kauflin, sans oublier Gwen Terry, l'épouse de Clark Terry.
Tourné sur une période de cinq ans, sans expérience et sans argent, ce documentaire est réalisé avec le coeur. Et c'est un régal. Et il y a des clins d'oeil extraordinaires : le premier élève de Clark Terry a été Quincy Jones, le dernier sera Justin Kauflin, Clark Terry étant décédé en 2015.
C'est ainsi que Justin Kauflin rencontrera Quincy Jones chez Clark Terry.

Au fil de ces cinq années, on verra la santé de Clark Terry se dégrader, mais il sera toujours disponible pour ses élèves, toujours ravi de transmettre son savoir, passant des parties de nuit à écouter jouer, travailler Justin Kauflin, le soutenir pour sa participation à la Thelonious Monk Institute International Jazz Competition...

Justin Kauflin jouant du piano, Clark Terry assis un peu en retrait, battant la mesure

On suit aussi Justin Kauflin, venu s'installer à New York à la fin de ses études, bien décidé à devenir musicien de jazz professionnel. Mais cela n'est pas si simple, surtout quand on est aveugle et qu'on débarque dans une grande ville armé de sa seule canne blanche où l'idée même de traverser seul une rue ou d'utiliser les transports en commun devient à la fois vitale et terrifiante. C'est ainsi qu'il devient le maître de Candy, son chien-guide, qui lui permettra de prendre confiance en lui et de se déplacer seul et en sécurité, après avoir appris les réseaux de transport en commun new-yorkais au bout d'un an et demi.
Difficile aussi de trouver du travail en tant que musicien "accompagnant" lorsque l'on est aveugle. On ne vous laisse même pas la chance de montrer vos capacités, votre talent, on en déduit d'office que vous serez un frein, gênant les autres musiciens. A ce sujet, lire les trois billets écrits par Romain Villet sur Lennie Tristano, qui parlent notamment de cette difficulté lorsque le musicien aveugle n'est pas le leader et où, souvent, tout passe par le regard : Lennie Tristano une star peu voyante, Lennie Tristano : jazzman et aveugle, Intuition, digression....

Les fonds s'épuisant et les contrats n'arrivant pas, Justin Kauflin finira par quitter New York pour rejoindre sa famille en Virginie. Il continuera à rendre visite à Clark Terry, à suivre ses conseils et ses enseignements et c'est lors d'un de ces séjours qu'il croisera Quincy Jones venu rendre visite à son ancien mentor. Il aura ainsi l'occasion d'entendre Justin Kauflin jouer au piano, de discuter avec lui... et de devenir ensuite le producteur du documentaire et de l'album de Justin Kauflin, Dedication, après l'avoir emmené, avec d'autres jeunes musiciens de jazz, en tournée européenne.

Keep On Keepin'On...

samedi 30 mai 2015

Le Beau est Aveugle - Gwenaël Cohenner

Le documentaire, réalisé par Gwenaël Cohenner en 2010, est issu d'un projet appelé "Né Cécité" porté par Cédric Nicolas, photographe, que l'on peut découvrir ici et qui se proposait d'explorer « une autre beauté », celle perçue par les autres sens que la vue, celle perçue par les personnes aveugles ou malvoyantes, une beauté non définie par l’esthétique visuelle, mais "néanmoins mise en image par ceux qui ne voient pas ou ne voient plus".

Alors que le projet photographique concernait une quinzaine de personnes aveugles ou malvoyantes, Gwenaël Cohenner a centré son documentaire sur quatre personnes, Mathilde, Alain, Anthony et Mickaël. Aveugles ou malvoyantes, ces personnes ont accepté de s' engager dans cette aventure, armées d'un appareil photo type Polaroïd, pour photographier ce que représente le Beau pour elles.

On trouve également sur le DVD une version avec audiodescription, réalisée par Laurent Mantel, pionnier en la matière ; je vous conseille d'ailleurs vivement d'aller faire un tour sur le site de l'association française d'audiodescription. C'est dans cette version audiodécrite que j'ai vu le documentaire la première fois.

DVD Le Beau est Aveugle - couverture jaquette

Outre le documentaire, il y a aussi deux bonus sur le DVD qui permettent de présenter le contexte avec, d'une part, le travail de Cédric Nicolas et sa façon, finalement assez naïve, de penser que des personnes aveugles, de naissance en particulier, pourraient avoir une conception du Beau très personnelle et réaliser des photos sans idées préconçues. D'autre part, il y a la présentation de l'exposition avec le tirage des photos que l'on voit prendre au cours du documentaire.

Synopsis

Mathilde, Alain, Anthony et Mickaël sont invités à participer à un projet particulier : photographier ce que représente pour eux le Beau. Tous les quatre sont non-voyants et c'est avec appréhension et crainte qu'ils vont s' engager dans cette aventure pour dévoiler une part d'eux-mêmes qu'ils ne maîtrisent pas...

Ce que j'en pense

Le documentaire s' ouvre sur des réactions de spectateurs lors de l'inauguration de l'exposition photographique "Né Cécité" présentée sur l'île de Nantes. Ensuite, nous faisons progressivement connaissance avec les quatre protagonistes et leur rencontre avec Cédric Nicolas, porteur de ce projet qui explique à chacun d'entre eux l'idée et le but en leur remettant un appareil photo, de type Polaroïd. Puis on les suit à travers leurs pérégrinations où seront prises les photos dont certaines seront exposées. Chacun leur tour, ils nous confieront aussi leur idée de la beauté, du "Beau".

Avant de regarder le documentaire en entier, j'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois la bande-annonce. J'avoue donc que l'ouverture du documentaire sur les réactions des personnes présentes au vernissage de l'exposition m'a un peu déstabilisée, voire agacée par certains propos ("c'est presque cruel de leur confier un appareil photo" ou "je ne pensais pas qu'ils pouvaient faire ça"...), preuve par ailleurs qu'il reste du travail de "sensibilisation" ou de "banalisation" à faire...

Je ne sais pas si le documentaire est venu se "greffer" sur le projet de Cédric Nicolas ou s' il était prévu dès le début de l'aventure mais cela permet de comprendre la "génèse" de quelques photos qui seront ensuite exposées, et c'est effectivement ce processus qui est intéressant. Intéressant aussi de voir le cheminement, en particulier, de Mickaël et Anthony, très réticent au début de l'aventure, qui vont finalement s' investir totalement dans le projet.

Ce qui m'a vraiment frappée, c'est justement cette réticence, voire l'appréhension de ces quatre personnes face à l'exercice demandé, la peur de ne pas faire une "belle" photo, celle de ne pas savoir ce qu'est le Beau parce que on est aveugle de naissance (propos plusieurs fois tenu par Mickaël). Ne pas vouloir aller seul faire ces photos de peur de ne pas photographier de belles choses (Anthony veut s' assurer, avec Laure à ses côtés, qu'il photographie bien ce qu'il voulait)... Frappée par le fait que ces personnes, qui au quotidien fonctionnent sans la vue ou avec une vue "imparfaite", semblent impressionnées par l'idée de faire une photo, dans une société de l'image et qui veulent, elles aussi, faire une "belle" photo.

Si l'on suit les quatre personnes sur les lieux de réalisation de leurs photos, on les voit aussi dire ce que le "Beau" signifie pour elles, raconter un souvenir ou un lieu attaché à un souvenir souvent de l'enfance, avec un essai de reconstitution en image de synthèse en noir et blanc. Il y a aussi quelques confidences de la part de Mickaël, Anthony, Mathilde qui avoue avoir arrêté de dessiner à l'adolescence parce qu'elle en avait marre qu'on lui dise que ce qu'elle dessinait ne ressemblait pas à ce qu'elle voulait représenter ou Alain qui explique que, peu importe que, pour les autres, ses tilleuls ne soient pas bien taillés à partir du moment où lui trouve cela beau. On les voit aussi discuter de leurs photos avec Cédric Nicolas quand viendra le moment de choisir celles qui seront exposées. Moment intéressant d'ailleurs puisque le photographe donne son avis sur la qualité de la photo et explique, après coup, que tous voulaient connaître les techniques pour faire une belle photo (nous faisons tous partie d'une société de l'image, n'oublions pas!) et qu'il regrette de ne pas les avoir accompagnés car cela l'aurait enrichi personnellement.

Le Beau est Aveugle - image tirée du film de Gwenaël Cohenner

S' il ne devait y avoir qu'une seule chose à retenir de ce documentaire, c'est le regard multiple et personnel de chacun de ces quatre protagonistes sur le "Beau".

Pour finir, Mathilde cite une phrase : "ce n'est pas parce qu'on n'a pas d'yeux qu'on a pas de regard" qui résume parfaitement le travail de ces photographes amateurs.

mercredi 11 mars 2015

La Nuit qu'on suppose - Benjamin d'Aoust

Documentaire réalisé en 2013 par le réalisateur belge Benjamin d'Aoust. Le titre est tiré d'une phrase de Jorge Luis Borges .

Ce film produit par Helicotronc a notamment reçu le Magritte du long-métrage documentaire 2014. Courons voir la bande-annonce qui nous donne une idée de la beauté du film et de sa bande-son.

Affiche de La Nuit qu'on suppose - Benjamin d'Aoust

Je n'ai pu voir ce documentaire que longtemps après avoir su qu'il existait. Mais je crois avoir bénéficié de conditions idéales pour le visionner, dans un contexte particulier dont je parlerai très bientôt. L'une des protagonistes, Danielle, était dans la salle et nous avons pu ainsi et savoir comment le réalisateur avait travaillé et comment elle avait vécu cette expérience. D'ailleurs, que veut montrer Benjamin d'Aoust?

Synopsis

A quoi ressemble le monde pour ceux qui ne le voient plus ? Qu'y-a-t-il dans cette nuit sans fond que l'on imagine tous ? Brigitte, Danielle, Hedwige, Bertrand & Saïd ont perdu la vue à différents stades de leurs vies. En explorant leurs univers, le film pose la question du regard et du lien que nous établissons avec nos sens, le monde et les autres.

Brigitte sur le quai de la gare Hedwige, devant ses tableaux A gauche, Brigitte, de profil, sur le quai de la gare

À droite, Hedwige, devant ses tableaux

Saïd, dansant Danielle dans une église A gauche, Saïd dansant en couple À droite, Danielle, avec des lumières dans le fond

Ces quatre photos illustrent parfaitement la qualité et la sensibilité des images. J'ai vu le film avec audiodescription écrite et dite par le réalisateur lui-même, Benjamin d'Aoust. Minimaliste, épurée, elle va à l'essentiel et vient admirablement compléter le film dans sa poésie et sa délicatesse.

Ce que j'en pense

La Nuit qu'on suppose nous fait rencontrer cinq personnes. Il y a Danielle, mélomane, Brigitte, avocate, Saïd, danseur, Hedwige, peintre et Bertrand, engagé associatif et passionné de sculptures. Elles sont filmées dans leur quotidien, leur environnement familier, leurs activités professionnelles ou associatives.

Voir travailler Hedwige à ses tableaux, voir évoluer Saïd dans sa salle de répétition dans un corps à corps silencieux et fascinant.

Entendre parler Brigitte de son quotidien et de ce que se permet d'en imaginer un chauffeur de taxi ou la suivre sur les pistes de ski.

Suivre Danielle écouter l'orgue dont le son emplit l'église et lui en donne une représentation mentale.

Voir Bertrand effleurer ou découvrir lentement et attentivement des sculptures sous ses doigts...

Voilà quelques scènes qui m'ont marquée.

Beau film intelligent, sensible, rempli de délicatesse et de poésie, profondément humain et respectueux des personnes et de leur expérience, c'est un documentaire à voir absolument.