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jeudi 24 octobre 2019

Zatoichi, le masseur aveugle - Kenji Misumi

Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.

dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

jeudi 1 février 2018

Vers la lumiere - Naomi Kawase

Film réalisé par Naomi Kawase, Vers la Lumière a été présenté en sélection officielle du Festival de Cannes en 2017. Le film est sorti sur les écrans français le 10 janvier 2018.

Affiche du film Vers la Lumière
Affiche japonaise du film Vers la Lumière

Précisons qu'il y a du divulgâchage (autrement dit, spoiler) dans la suite du texte. Ceci dit, l'affiche montrant deux personnes se tenant leur visage entre leurs mains, dans une proximité ne laissant pas d'ambiguïté sur leurs intentions, on devine aisément ce qu'il advient des deux personnages principaux. Que ceci, donc, ne nous empêche pas d'explorer le sujet du film...

Synopsis

Misako aime décrire les objets, les sentiments et le monde qui l'entoure. Son métier d'audio-descriptrice de films, c'est toute sa vie. Lors d'une projection, elle rencontre un célèbre photographe dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Quelques généralités

Avant d'approfondir quelques aspects du film et de son histoire qui nous intéressent plus spécifiquement, et qui se concentrent autour de la cécité ou malvoyance et l'audiodescription, quelques petites remarques générales.
La réception du film avait été très mitigée lors du festival de Cannes. Nous pouvons comprendre pourquoi. Si le film nous intéresse pour des aspects particuliers que nous développerons donc après, il faut reconnaître qu'il y a quelques moments où l'on se demande où veut nous emmener la réalisatrice, ce qu'elle veut nous raconter.

Pour se faire sa propre idée, on pourra aller voir, lire plusieurs critiques:
- Culture Box, qui qualifie le film d'humaniste et poétique (difficile effectivement de ne pas lui donner ces deux qualificatifs);
- Grand Ecart, blog qui a beaucoup aimé le film;
- Libération, qui, à son habitude, joue avec les mots, "Vers la lumière, vision étriquée", étrille le film...
Que chacun s'en fasse sa propre expérience....

Avant de continuer, juste une petite remarque : la musique est signée Ibrahim Maalouf...

Clichés et stéréotypes

Avant de plonger dans ce qui nous a vraiment et sincèrement plu dans cette histoire, nous ne pouvons pas passer sous silence quelques clichés, vus ici et ailleurs :
- pourquoi faut - il immanquablement que la personne aveugle touche le visage de la personne aimée, et en pleine rue?
- pourquoi le personnage principal déficient visuel en est-il toujours à un moment crucial quant à l'état de sa vision? Ici Nakamori est en train de perdre la petite fenêtre de vision qui lui reste.
- pourquoi la personne déficiente visuelle est-elle, à un moment ou un autre, une victime?

Nakamori touchant le visage de Misako

Nous ne détaillerons pas plus pour ne pas dérouler toute l'histoire mais ces quelques exemples nous ont vraiment déçus. Déçus parce qu'on a pas tant l'occasion que ça, au cinéma, de voir des personnages malvoyants, déçus parce que la partie décrivant le travail autour de l'audiodescription d'un film est vraiment intéressante et nouvelle.

L'audiodescription

Sujet qui nous intéresse tout particulièrement en ce moment, l'audiodescription est au cœur de ce film. C'est par son biais que se rencontrent les protagonistes, mais il y a aussi toute une réflexion autour de ce qu'est ou doit être une "bonne" audiodescription. C'est un sujet qui fait réellement débat parmi les personnes qui font de l'audiodescription, parmi les chercheurs qui travaillent sur ce sujet. On pourra trouver une définition proposée par l'association française d'audiodescription , on pourra aussi écouter cette entrevue (en anglais) de Louise Fryer, spécialiste anglaise d'audiodescription.

Nakamori au cinéma en train d'écouter un film en audiodescription

La première partie du film se passe pendant une séance de visionnage d'un film dont le texte de l'audiodescription est en rédaction. En fait, quelques consultants aveugles ou malvoyants, sont là pour donner leur avis sur l'audiodescription présentée en phase de travail : est-ce que le texte en clair, les descriptions suffisamment parlantes ou détaillées, ou, au contraire, trop détaillées, trop envahissantes, trop engagées émotionnellement?
Vers la lumière nous donne l'occasion de voir comment s'écrit, se construit une audiodescription, quel est le rôle des consultants. Cette partie est d'ailleurs très intéressante et, de plus, il semble, hormis le personnage de Nakamori interprété par un acteur voyant, que les trois personnages, deux femmes et un autre homme, soient joués par des personnes aveugles ou malvoyantes. Il y a de vifs échanges entre les consultants et Misako, qui écrit l'audiodescription du film et cela permet de comprendre les enjeux d'une audiodescription. Il ne s'agit pas simplement ni seulement de traduire des images en texte en se glissant dans les interstices des dialogues.

Nakamori

Interprété par Masatoshi Nagase, Nakamori est un photographe en train de perdre la vue qui ne sort jamais sans son Rolleiflex, appareil photo mythique.

Nakamori se déplaçant en ville, appareil photo autour du cou

Nakamori avec son appareil photo, entouré de jeunes enfants

Nakamori est consultant, parmi d'autres personnes déficientes visuelles, pour une société, White Light, qui fait de l'audiodescription pour les films.
Avant de perdre irrémédiablement la vue à cause d'une maladie évolutive (rétinite pigmentaire?), Nakamori était un photographe japonais de renom. Difficile pour lui de se faire à l'idée qu'un jour proche, la petite fenêtre de vision qui lui reste se refermera...

visage de Nakamori en gros plan, éclairé par le soleil

En attendant, pendant l'essentiel du film, il utilise ce petit reste visuel très utile pour se déplacer sans canne (trop fier?), continuer à prendre des photos, cuisiner...
Ce petit reste visuel nous permet de voir aussi des outils fort utiles pour les personnes malvoyantes :

  • un téléagrandisseur qui permet d'agrandir à sa convenance l'adresse écrite sur une enveloppe, un texte imprimé (article de journal, page de livre...)
  • un téléphone vocalisé (le lecteur d'écran intégré au smartphone décrit avec une voix de synthèse ce qu'il y a sous le doigt).
  • un logiciel d'agrandissement d'écran, permettant de grossir la police d'un texte à l'écran, d'agrandir des icônes, d'inverser les couleurs (pour de nombreuses personnes malvoyantes, la lecture d'un texte blanc ou jaune sur un fond noir est plus aisée qu'un texte noir sur un fond blanc)

Dans une scène, il explique également à Misako qu'en baissant la tête, il la voit mieux que s'il regardait en face. On peut se rappeler de la planche d'illustrations dans Florence et Léon, de Simon Boulerice, où Florence s'amuse à tester la fenêtre de vision de Léon.

Misako

Misako tente de capter des éclats de lumière sur sa main dans l'appartement de Nakamori

Jeune femme qui passe son temps à décrire ce qui se passe autour d'elle, y compris pour elle-même et dans sa tête, Misako vit pour l'audiodescription.
Sa mère, atteinte d'une maladie qui lui fait perdre la mémoire (Alzheimer?), vit à la campagne avec une voisine qui veille sur elle. Son père a disparu.
Ça fait beaucoup pour les épaules de Misako, fille unique...
Misako est jeune, jolie, porte de longs cheveux Bruns, avec une frange. Elle semble assez maladroite dans ses relations avec les autres, comme si elle ne trouvait pas sa place ou si elle la cherchait encore.
Nakamori lui dit à un moment qu'elle n'est pas faite pour ce travail. Rude façon de lui dire qu'elle est maladroite dans ses relations avec les personnes aveugles : elle veut tout le temps les aider, ce dont ils n'ont ni besoin en permanence ni envie.

Pour momentanément conclure

Vers la lumière est un film qui, hormis quelques clichés et la présence d'éléments dramatiques dont l'histoire aurait pu se passer, est un film à voir, et à écouter.
A voir notamment pour sa très belle lumière, ses détails intéressants sur la malvoyance (quand il reste une petite fenêtre de vision sur laquelle on compte pour toutes les activités quotidiennes) et ses outils (téléagrandisseur, téléphone vocalisé, logiciel d'agrandissement et de lecture d'écran...), le jeu de l'acteur incarnant Nakamori, Masatoshi Nagase, est plutôt subtil, montrant comment se manifeste, dans le port de tête, cette petite fenêtre de vision.
A écouter pour la musique d ' Ibrahim Maalouf, qui ne s'impose pas, laissant à la nature, au vent, la possibilité de se manifester, pour les avis des consultants aveugles sur l'audiodescription du film...

Lors de sa sortie en salle, Vers la lumière est diffusé en version originale. Pour ceux qui ont la possibilité de le voir avec audiodescription, celle-ci contient et la traduction des dialogues en japonais, et les indications visuelles. C'est déjà comme cela qu'avait été "livré" le film Imagine d'Andrzej Jakimowski où existaient plusieurs personnages aveugles, dont l'un joué par Melchior Derouet.
Espérons que le DVD contiendra cette piste audiodescriptive.

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

dimanche 8 janvier 2017

Erbsen auf halb 6 - Peas at 5.30 - Lars Buechel

Erbsen auf halb 6 est un film réalisé par Lars Büchel sorti en Allemagne le 3 mars 2003.
Le titre anglais est Peas at 5.30, soit la traduction du titre original qui en français serait Petits pois à 5h30. Nous reviendrons plus tard sur la signification de ce titre...
Les rôles principaux sont tenus par Fritzi Haberlandt et Hilmir Snær Guðnason, la première étant berlinoise, le deuxième, islandais. Quant au film, il démarre à Hambourg, sur une scène de théâtre, ou presque, et nous amène sur les bords du lac Onega en Russie.
On pourrait appeler cela un "road movie". C'est un conte, une fable, " die wunderbare Geschichte einer Blinden Lieben" ("l'histoire merveilleuse d'un amour aveugle"), comme cela est écrit sur la jaquette du DVD. Sorti en 2004, notons qu'il comporte une version audiodécrite du film (en allemand). On y trouvera aussi des sous-titres en anglais.

Dans le champ de colza fleuri

A priori, il existe plusieurs affiches du film. La photo illustrant la jaquette du DVD est lumineuse. On y voit deux personnes debout, face à face, une jeune femme tenant une canne blanche, et un homme tenant la jeune femme de sa main droite par l'épaule gauche. Elles sont au milieu d'un champ de colza fleuri.

Résumé

Avant de partir pour un voyage improbable mais oh combien sensoriel, voici, en quelques phrases l'histoire.
Jakob Magnusson, metteur en scène de théâtre, devient aveugle à la suite d'un accident de voiture.
Lilly Walter travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. C'est elle qui vient rendre visite à Jakob encore à l'hôpital pour lui proposer de venir au centre pour apprendre à être autonome. Lui n'a qu'une idée en tête : mourir.
Mais ils seront amenés à se recroiser pour partir dans une aventure folle.

Personnages

Lilly Walter, aveugle de naissance, travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. On peut l'imaginer assistante sociale.
Elle a un fiancé, Paul, qui semble travailler avec elle, et qui vient de commencer à construire leur future maison, qui se matérialise sous la forme d'une maquette, telle une maison de poupée. Lilly vit chez sa mère, avec Alex, sa soeur adolescente qui, tout au long du film, cherchera à devenir une femme avec l'aide de son copain de classe...
La mère de Lilly rappelle sans cesse à sa fille qu'étant aveugle, il y a des choses qu'elle ne peut faire seule... et qui dira aussi qu'elle n'irait pas voir un spectacle mis en scène par une personne aveugle. Dommage pour elle, nous avons sur ce blog de nombreux talents (légalement) aveugles qui pourraient lui montrer combien elle se trompe.

Lilly et Jakob à l'arrière d'un camion rempli de marchandises Lilly et Jakob sous la pluie



Jakob Magnusson, metteur en scène en vue de la scène de Hambourg, est arrivé d'Islande avec ses parents quand il était encore enfant. Son père est mort, sa mère vit sur les rives du lac Onega en Russie. Elle semble être une artiste, ajoutant des installations colorées et voguant au vent autour de sa maison en bois sur pilotis. Contrairement à la mère de Lilly, elle fait absolument confiance à son fils, lui disant qu'il s'en est toujours sorti sans elle.
Jakob a une compagne, Nina, qu'il choisit de quitter au tout début de sa cécité, ne souhaitant pas la voir devenir sa soignante.

Cécité et préjugés

Erbsen auf halb 6' est donc une fable, un conte, une fantaisie qui, pourtant, nous dit des choses tellement justes à propos de la cécité. Comme dans le roman de littérature jeunesse Robert de Niklas Rådström, le film de Lars Büchel nous dit, par exemple, qu'il y a des personnes aveugles de naissance, d'autres devenues aveugles au cours de leur vie; nous montre comment l'entourage se comporte, y compris quand il pense bien faire, en infantilisant la personne aveugle.
Mais il nous montre aussi, dans une poésie et une esthétique saisissantes, comment la personne aveugle analyse, comprend et se saisit de son environnement.
On n'évitera pas quelques clichés mais ce film offre une perspective rafraîchissante.

Attention, spoilers! ("divulgâchage" nous irait mieux)
En fait, le film est en deux parties. La première est assez sombre, centrée autour de la détresse de Jakob, metteur en scène qui finissait de monter "le songe d'une nuit d'été" avant de perdre la vue dans un accident de voiture. Sa détresse à l'hôpital, sa détresse quand il rentre chez lui, quand il quitte sa petite amie arguant qu'elle n'osera pas quitter un aveugle, sa maladresse pour se déplacer, pour "viser juste" dans un urinoir ou pour s'habiller. Jusqu'au moment où il décide de se jeter du haut de son immeuble, se repérant au son des bateaux dans le port de Hambourg pour finalement s'écraser quelques étages en dessous sur la table de deux vieilles dames en train de prendre le thé.

A partir de ce moment, le film prend une autre tournure, pleine de fantaisie. Envoyé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, Jakob Magnusson reçoit à nouveau la visite de Lilly Walter, du centre de réadaptation pour aveugles, qu'il avait déjà fui lorsqu'elle était venue le voir à l'hôpital après son accident.
Il a deux options : rester à l'hôpital psychiatrique ou la suivre au centre de réadaptation pour aveugles. Il choisit évidemment la deuxième option mais, profitant d'un embouteillage, il s'enfuira seul à la gare, prendre un train dans l'idée de rejoindre sa mère en train de mourir sur les bords du lac Onega. Mais c'est sans compter sur la ténacité de Lilly qui le suivra dans sa fuite.

Lilly, partie à ses trousses, lui redira des choses qu'elle lui avait déjà dites lors de leur première rencontre, vite esquivée par Jakob : " tu ne peux même pas prendre le train tout seul. Tu ne sais pas comment utiliser une canne. Tu ne sais pas t'habiller tout seul. Tu ne peux ni lire ni écrire."
Rappelons que Lilly travaille dans un centre de réadaptation où Jakob pourra apprendre "à lire, écrire, manger, s'habiller". Le film n'abordera pas cette question. Pour cela, on pourra se (re)plonger dans La nuit est mon royaume, film de Georges Lacombe, avec Jean Gabin, qui fait la part belle aux techniques de réadaptation.

Dans une scène, Lilly et sa mère, l'ayant découverte dans le même lit que Jakob, discutent. Sa mère lui dit, à propos de Jakob, que c'est un homme aveugle, sans travail et sans futur. Et que, Lilly souhaitant avoir des enfants, un couple aveugle ne peut devenir parent. Jakob, assis à proximité de leur table a tout entendu, se lève et dit à Lilly qu'effectivement, un couple aveugle ne peut élever des enfants. Voilà, par exemple, l'un des préjugés encore existant et bien ancré dans nos sociétés et extrêmement discriminant et faux.

A plusieurs reprises dans le film, nous aurons aussi l'occasion de voir combien les gens n'hésitent pas à tricher, à "embellir" la réalité, à mentir quand ils sont en présence de personnes aveugles.

Perceptions de l'environnement

Si la photo est lumineuse avec des décors plus extravagants les uns que les autres, la bande son est extrêmement travaillée. Que ce soit le chant des oiseaux, le vent qui souffle, la pluie qui tombe et qui dessine l'environnement (et qui rappelle ce que raconte John Hull dans Touching the Rock), la musique très présente, tous les sons ont une signification dans l'univers de Lilly et Jakob.

Jakob et Lilly sur le ferry, sur le pont en plein vent

Au fil de leur périple, Jakob va apprendre à "faire avec" les sens qui lui restent. Sur le ferry, alors que Lilly se met à tapoter sur le bastingage, Jakob lui dit:
"Quand tu es silencieuse, c'est comme si tu étais invisible. Comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas. C'est quand je t'entends que tu te matérialises."

Plus tard, il lui demandera ce qu'elle voit. Ce à quoi elle répondra, après lui avoir dit qu'elle ne voyait rien avec ses yeux, que:
"Je vois le monde à travers des yeux différents. A ma façon. Je vois avec mes doigts et mon corps tout entier. Peut-être même mieux qu'avec des yeux."

Jakob lui demandera aussi si elle sait ce qu'est le brouillard, si elle se le représente, sans oublier la sempiternelle question sur les couleurs (voir également Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité). Mais pour en revenir au brouillard, Jakob lui donne une très belle image : "le brouillard, c'est comme reconnaître des mains à travers des gants."

Un mot sur le titre

Erbsen auf halb 6' (Petits pois à 5h30) fait référence à la façon dont on décrit parfois la composition d'une assiette à une personne aveugle afin qu'elle puisse de repérer. Ceci dit, "5h30" ne veut rien dire en soi, le découpage de l'assiette se faisant par heure mais fait un clin d'oeil au malaise de la serveuse surprise et passablement perturbée par la demande de Lilly concernant la composition de l'assiette.

Pour conclure

Laissez - vous séduire par ce film plein de fantaisie et de poésie. La première partie, un peu longue, est empreinte de la détresse de Jakob, et cela est vraiment psychologiquement pénible, avec un sentiment d'enfermement. La deuxième partie nous transporte dans un road movie invraisemblable au milieu de paysages autant extravagants que surréalistes.
Lilly est un personnage lumineux, tenace, qui ne s'en laisse pas conter. Et Jakob lui fait prendre conscience de son carcan, des conventions sociales qui l'enferment. Quant à Jakob, il apprend à être aveugle, à percevoir le monde, les autres avec autre chose que la vue.
Sous ses airs de fable ou de conte, ce film en dit beaucoup sur la cécité et sur sa perception dans nos sociétés. Et les comédiens, qui "jouent" les aveugles, sont plutôt crédibles.

dimanche 5 juin 2016

Premier Regard - Irwin Winkler

Film américain dont le titre original est At First Sight, réalisé par Irwin Winkler, sorti en France le 2 juin 1999. A ne pas confondre avec Au Premier Regard, film brésilien de Daniel Ribeiro sorti en France en juillet 2014.

Histoire inspirée d'un récit d'Oliver Sacks, To See and Not See, initialement publié dans le New Yorker puis dans un recueil de sept histoires intitulé Un Anthropologue sur Mars.

Affiche du film Premier Regard

Synopsis

Quand Amy (Mira Sorvino), en cure de repos dans une station thermale tombe littéralement entre les mains de Virgil (Val Kilmer), son masseur, c'est le début d'une relation extrêmement complexe. Car, aveugle, Virgil voit les choses autrement.
Sur l'insistance d'Amy, il subit une opération expérimentale qui lui permet de retrouver la vue. Mais très rapidement, il semble que le prix à payer soit plus important que prévu et, c'est avec un autre regard, qu'ils devront envisager leur relation et observer le monde qui les entoure. Inspiré d'une histoire authentique, par l'auteur de "Awakenings".

Contexte

Le synopsis dit tout et rien de cette histoire mettant en scène un masseur-thérapeute aveugle, Virgil Adamson, et une architecte new-yorkaise, Amy Benic. Le couple aveugle/architecte vous rappelle quelque chose? Courrez (re)lire Look de Romain Villet, vous éviterez une dose massive de sucre et de bons sentiments, voire de mièvrerie. Vous voilà prévenus. Ceci dit, essayons d'explorer les éléments intéressants de ce film.

D'abord, l'interprétation de Val Kilmer est assez crédible en aveugle. On pourrait lui reprocher quelques blindismes un peu appuyés mais ses mouvements et déplacements sont juste hésitants ce qu'il faut. J'aime aussi beaucoup l'utilisation de la crosse de hockey en guise de canne blanche, l'hiver dans l'Etat de New York s'y prête assez...
Les rapports entre la grande soeur (Kelly McGillis) et son frère aveugle y sont assez bien dépeints. Passons sur le fait qu'elle s'est sacrifiée pour s'occuper de son frère à la mort de leur mère quand leur père les a abandonnés, ne supportant pas l'idée d'avoir un fils aveugle. Alors, naturellement, quand une femme se met entre elle et son frère, elle est jalouse, ne manquant aucune occasion de faire comprendre à Amy qu'elle ne sait pas s'y prendre avec un aveugle. Première leçon, ne pas déplacer les meubles pour éviter bobos et autres bosses.
Les préjugés sur les personnes aveugles y sont clairement énoncés comme lorsqu'Amy annonce à ses collègues, dont son ex-mari, qu'elle a rencontré quelqu'un en disant de lui: "He's a great guy. Smart, funny. Blind" (C'est un mec bien. Sympa, drôle. Aveugle). L'ex lui dit: "I thought you've said blind. You mean blond." (J'ai cru que tu avais dit "aveugle" mais c'est "blond")(Forcément, ça marche moins bien en français). Comme si elle, architecte, ne pouvait s'abaisser à cela. Sortir avec un aveugle? Tu rigoles?
Virgil explique aussi à Amy qu'il est "blind as a bat", aussi aveugle qu'une chauve-souris, et même plus aveugle car il n'a pas de sonar. Il n'a pas non plus écrit de livre comme Helen Keller, qu'il ne sait pas jouer du piano comme Ray Charles ni chanter comme Stevie Wonder. Qu'il n'a pas de sixième sens, qu'il n'en a même pas cinq. Bref, qu'il est un aveugle ordinaire. Certes, on sort la grosse artillerie en nommant les trois personnes aveugles les plus connues aux États Unis mais cela permet de démystifier le superhéros.
Au quotidien, Virgil travaille, est bien intégré dans la communauté, il patine et se rêve hockeyeur chez les New York Rangers. Il est autonome, sait manifestement cuisiner même si sa soeur lui prépare tous ses repas et continue à agir avec lui comme s'il était un petit garçon.
Par contre, nous avons droit à la panoplie parfaite de l'aveugle: lunettes noires, canne blanche (que l'on verra peu d'ailleurs dans le film), chien-guide (qui reste dans la maison à passer ses journées couché) et qui aurait pu se contenter d'être un chien ordinaire. Nous avons aussi le programme du championnat de hockey en braille. Le film a été tourné en 1998. Aujourd'hui, nous aurions probablement droit au smartphone vocalisé équipé d'applications facilitant la navigation ou identifiant des objets, des couleurs ou des billets de banque, à l'ordinateur équipé d'un afficheur braille ou à un lecteur de livres DAISY.
De même, dans les scènes de découverte mutuelle d'Amy et Virgil, qui peuvent être maladroites comme toute relation amoureuse naissante, le toucher est évidemment mis en avant. Au fait, (futurs) scénaristes, la découverte du visage par le toucher se fait rarement tout de suite. Cela ne fait pas partie des conventions sociales, en tout cas dans nos sociétés occidentales, même pour les personnes aveugles qui, rappelons le, grandissent dans ces sociétés et intègrent ces conventions.

Lors de la promenade dans la rue principale du village, c'est Virgil qui mène la visite, qui fait découvrir son environnement à Amy, pourtant, c'est elle qui lui dira qu'il existe, un peu plus loin, un bâtiment abandonné, inconnu de lui, car non lié à son circuit, à sa carte mentale.
La scène dans ce bâtiment abandonné où Amy et Virgil se réfugient pour s'abriter d'une violente et soudaine averse, et où Virgil lui explique que la pluie lui permet de comprendre les dimensions d'une pièce, de prendre connaissance de son environnement, fait penser à ce que raconte John Hull dans Touching the Rock à propos de la pluie qui donne des contours au paysage.

Virgil et Amy dans le bâtiment abandonné - photo noir et blanc

(Ré)adaptation

L'idée que l'opération pour éventuellement recouvrer une vue perdue depuis la prime enfance (dans le film, Virgil, qui a une cataracte congénitale et une rétinite pigmentaire, perd la vue à trois ans) vienne d'une personne autre que Virgil m'est insupportable. On comprend qu'il le fasse par amour pour Amy, quoique, mais le temps passé à détailler les souffrances physiques et psychologiques de Virgil, atteint d'agnosie visuelle, est assimilable à de la torture.
Certes, d'un point de vue psychologique, nous avons les détails de sa progression et de son adaptation après des efforts colossaux quand il finit par associer image et objet, après une transition douloureuse où le toucher palliait une vue dont le cerveau n'arrivait pas à traiter l'information transmise.
Virgil sera aidé par un thérapeute de la vision qui commencera par lui dire qu'il n'y aura pas de miracle et qu' "il ne suffit pas de voir. Il faut apprendre à regarder."
Difficile de supporter l'idée que c'est à Virgil de s'adapter sans cesse. Si Amy, alors qu'elle vient de découvrir que Virgil est aveugle, se met un bandeau sur les yeux pour voir ce que ça fait d'être aveugle (vain, mais c'est ce qui se fait encore régulièrement dans des formations de "sensibilisation") et intègre rapidement qu'il est nécessaire de décrire les lieux pour que Virgil puisse se repérer plus facilement, on ne la voit aucunement se questionner sur le besoin ou l'envie, pour Virgil, de recouvrer la vue. C'est elle qui prend l'initiative de contacter le chirurgien, dont elle découvre la technique révolutionnaire dans un article présent dans un album photos qui traînait chez Virgil (!).

Anecdotique mais amusant : lorsque Virgil rend visite à Phil Webster (Nathan Lane), le thérapeute de la vision qui travaille dans une école accueillant des enfants déficients visuels, on peut apercevoir, dans trois courtes scènes, un jeune garçon du nom de Casey. Il s'agit de Casey Harris, le claviériste du groupe X Ambassadors. Drôle de coïncidence... Au moins, à défaut d'avoir donné le rôle de Virgil à un comédien déficient visuel, le casting a choisi des enfants vraiment aveugles ou malvoyants. Cela avait également été le cas dans Imagine d'Andrzej Jakimowski qui avait aussi choisi de travailler avec Melchior Derouet.
On peut aussi apercevoir et entendre Diana Krall chanter et jouer du piano.

Pour conclure

Laissons de côté l'aspect sirupeux de cette histoire d'amour.
Voyons plutôt comment la société a tendance à regarder les personnes aveugles en voulant, "pour leur bien", leur redonner à tout prix la vue qui semble le graal à atteindre. Sans elle, point de salut.
Dans le film, après maintes souffrances physiques et psychologiques, Virgil réussit à retrouver un équilibre et une place dans la société. Dans le cas qui a inspiré cette histoire, la personne a perdu son travail et sa maison.
Pourquoi, alors qu'elle est tombée sous le charme de Virgil, aveugle, Amy souhaite tant qu'il puisse (re)voir pour avoir une meilleure vie, plus excitante, plus complète (selon son point de vue à elle)?
Au fil de ce blog, nous avons tenté de parler de films qui donnaient une vision plus positive sur la cécité, qui définissaient des personnages qui étaient parfois devenus aveugles par accident tel la Nuit est mon Royaume mais qui menaient une vie pleine et entière. Cependant, quand verrons - nous, par exemple, un personnage aveugle parent? Nous avons laissé Ingrid (Blind) enceinte. Il est temps de passer à l'étape suivante.
Il est temps de montrer que tout le monde a un rôle à jouer dans la société et que personne n'a à juger la qualité de vie de l'autre. Attention, spoiler! Je pense notamment aux activistes handicapés américains qui, sur Twitter, font massivement campagne contre le film "Me before You", sorti le 3 juin 2016 aux États Unis et qui va débarquer sur les écrans français le 22 juin prochain sous le titre "Avant toi" parce que le héros, devenu tétraplégique à la suite d'un accident, n'a qu'une idée en tête : mourir.

Nous sommes au XXIème siècle. Le temps des pionniers devrait être fini aujourd'hui. On devrait pouvoir voir, dans tous les secteurs de la société, et de la culture en particulier, thème de ce blog, des personnes de tous horizons, issues de la "diversité", et j'inclus dans le mot "diversité" ce que l'on qualifie de handicaps.
Ryan Knighton, auteur et scénariste canadien, travaille aussi pour Hollywood. A quand l'une de ses histoires sur grand écran interprétée par un Melchior Derouet ou un Jay Worthington?

mercredi 30 décembre 2015

Blind - Eskil Vogt

Film norvégien de 2014 réalisé par Eskil Vogt, sorti en France le 29 avril 2015 et édité DVD par KMBO en octobre 2015.

On pourra regretter l'absence d'audiodescription, contrairement à ce qu'avait fait KMBO pour Imagine du réalisateur Andrzej Jakimowski où il était aussi question de personnages aveugles dont le DVD est disponible ici.

Affiche du film Blind

On trouve néanmoins sur le DVD les courts métrages réalisés par Eskil Vogt ainsi qu'un entretien fort instructif où il parle notamment, et ces sujets intéressant particulièrement Vues Intérieures, de l'idée d'un personnage principal aveugle ainsi que la préparation de l'actrice à ce rôle et du travail de metteur en scène pour illustrer ce que ressent le personnage.

Synopsis

Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l'extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires sont lentement remplacées par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l'appartement avec elle à se cacher et l'observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des messages à ses collègues ?

Pourquoi un personnage principal aveugle ?

L'idée a commencé à germer dans l'esprit de Eskil Vogt à la suite de la lecture d'un roman norvégien où il y avait un personnage aveugle avec un monologue intérieur, des pensées de quelqu'un qui ne voit pas. A priori pas très cinématographique, le cinéma ayant deux sens, la vue et l'ouïe. Pourtant, Eskil Vogt a trouvé cela fascinant et le projet a continué à mûrir pendant qu'il travaillait sur autre chose.
Puis il s'est dit que le personnage ayant vu, pouvait se construire des images mentales, les modifier, les visualiser et qu'il pouvait imaginer une image à partir d'un son.
C'est l'opportunité, pour un réalisateur de cinéma, de faire un film sensuel, de toucher les choses, sentir le vent : être subjectif, faire ressentir au spectateur ce que le personnage est en train de vivre. Être conscient des détails, faire appel aux souvenirs des spectateurs pour la sensation de l'eau qui coule du robinet ou la chaleur du soleil à travers la fenêtre, par exemple.
Transposer le toucher par les images...

Crédibilité du personnage aveugle

Les personnages de femme aveugle, dans la littérature ou au cinéma, sont d'abord peu nombreux, et souvent, pour caricaturer et résumer, des victimes. A ce sujet, vous pouvez lire l'article de Bérengère Levet intitulé "Cécité, Infirmité, Féminité" disponible en annexe.
Ce n'est pas le cas d'Ingrid. Et d'ailleurs, dans son entretien disponible sur le DVD, Eskil Vogt explique qu'il avait pensé dès le début à Ellen Dorrit Petersen, l'actrice incarnant Ingrid, parce qu'elle a un côté digne, un peu arrogant, qui fait qu'on ne peut pas l'imaginer en victime. Et il est vrai qu'à aucun moment, l'idée de victime affleure... même quand elle renverse son bol de soupe ou se cogne au chambranle de la porte, désagréments qui font partie du quotidien des personnes aveugles, entre autres...

Ingrid se cognant au chambranle de la porte

Si la mise en scène use de gros plans pour nous aider à nous mettre à la place ou dans la peau d'Ingrid, procédé dont nous avions également parlé dans "Imagine", le son est également particulièrement soigné. Le film commence sur l'image d'un arbre, un chêne, de sa silhouette au détail de son écorce que l'on touche presque. Et c'est vrai qu'en voyant couler l'eau du robinet sur les mains d'Ingrid ou le soleil caresser sa peau à travers la fenêtre, le spectateur est capable de se souvenir de ces sensations.
L'actrice a suivi pendant plusieurs mois des cours de réadaptation pour les personnes venant de perdre la vue. Elle a appris à se déplacer avec une canne (même si elle sort très peu de chez elle) et a appris un autre langage du corps. C'est ainsi qu'en parle Eskil Vogt et c'est vrai. Elle se déplace de façon confortable dans son appartement, tendant la main pour préciser la position d'un meuble, d'un objet lorsqu'elle sait qu'elle arrive à proximité.
Vrai travail aussi sur le regard, loin d'être figé tel celui d'Al Pacino dans "Le Temps d'un Week-end". Bluffant de naturel, et vraiment crédible...

A travers les différentes scènes, on entend la synthèse vocale de son ordinateur, un four micro-onde qui parle, on découvre un détecteur de couleurs... Des objets ou outils facilitant le quotidien...
Comment savoir à quoi l'on ressemble, comment se maquiller sans voir ? Voilà plein de petites questions qui se glissent dans le fil du scénario et qui donnent une image d'une femme à part entière.

Pour avoir une idée plus précise du film et de son contexte cinématographique, lire cet article paru sur le site Maze. L'histoire est complexe à résumer, où se mêlent réel et imagination, où les personnages s'interchangent...
Si "Blind" est le premier long métrage de Eskil Vogt, présenté d'ailleurs dans des festivals du monde entier dont Sundance et Berlin, Eskil Vogt a été aussi le scénariste de Joachim Trier sur "Oslo, 31 août".

Esthétisant, peut-être, compliqué, un brin sûrement, "Blind" nous donne l'occasion, et elles sont rares, de voir un beau portrait de femme en train de se reconstruire dans son identité nouvelle incluant la cécité sans y abandonner sa féminité. Et invite les spectateurs à plonger dans la tête d'Ingrid.

Pour aller plus loin

Pour terminer ce billet, voici un lien vers un article en anglais intitulé Seven Ways into Sightlessness . A noter qu'il n'est pas question de cécité ici (Blindness en anglais) mais d'absence de vision (Sightlessness). Cet article que l'on pourrait donc traduire par "Sept façons d'illustrer l'absence de vision", présente sept films qui abordent cette absence de vision sans préjugés, parmi lesquels "Blind" dont nous parlons ici, mais aussi Imagine d'Andrzej Jakimowski, Proof de Jocelyn Moorhouse. Les autres films cités sont "Land of Silence and Darkness" de Werner Herzog (belle présentation en français à lire ici), "Blue" de Derek Jarman (lire cet article en français), "Anytown USA" de Kristian Fraga et "Zatoïchi" qui a fait l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques mais nous pourrons choisir la version de Takeshi Kitano datant de 2003.

dimanche 1 novembre 2015

Un coin de ciel bleu - Guy Green

A Patch of Blue, dans son titre original est un film réalisé en 1965 par Guy Green et dont les principaux rôles sont tenus par Sidney Poitier (Gordon Ralfe), Shelley Winters (Rose-Ann d'Arcey) et Elizabeth Hartman (Selina d'Arcey).

Un coin de ciel bleu - jaquette DVD (Selina touchant le visage de Gordon)

Sur un scénario de Guy Green tiré du roman d'Elizabeth Kata, "Un Coin de Ciel bleu" a reçu cinq nominations aux Oscars dont la Meilleure Actrice (Elizabeth Hartman), la Meilleure Direction Artistique, la Meilleure Photographie, la Meilleure Musique et le Meilleur Second Rôle Féminin qui vaudra un Oscar à Shelley Winters qui joue le rôle de la mère dépravée de Selina.

Synopsis

Aveugle, Selina d'Arcey voit désormais le monde à travers les yeux du bienveillant Gordon Ralfe (Sidney Poitier, récompensé aux Oscars). Selina, frêle Cendrillon élevée par une mère débauchée, est blanche. Elle ignore que l'homme qui lui apprend à composer un numéro de téléphone ou à trouver les toilettes est noir.

Contexte

Résumons donc l'intrigue: une Cendrillon aveugle et blanche rencontre son prince charmant qui est noir, ce qu'elle ignore.

Abruptement dit comme cela, on croirait une caricature. Pourtant, rappelons qu'il s'agit d'un film américain, sorti en 1965, soit à peine dix ans après l'affaire Rosa Parks alors que les Noirs Américains luttent toujours pour leurs droits civiques (Martin Luther King sera assassiné en 1968).

Dans "Un Coin de Ciel bleu", la famille d'Arcey, blanche, composée d'une mère aux moeurs légères, d'un grand-père aimant mais alcoolique et de Selina, jeune femme aveugle totalement ignorante et jamais scolarisée, survit, alors que Gordon Ralfe, noir, travaillant la nuit et partageant son logement avec son frère, médecin, semble issu d'une classe moyenne éduquée.

Nous n'approfondirons pas plus le contexte historique et politique de ce film, "Vues Intérieures" se concentrant sur la perception de la cécité et sur la définition du personnage aveugle, néanmoins, il faut avoir cela en tête.

Selina, recluse dans le misérable logement qu'elle occupe avec sa mère, qu'elle appelle Rose-Ann et non maman, et son grand-père, passe ses journées à enfiler des perles de différentes tailles pour confectionner des colliers et pour jouer les Cendrillons en faisant le ménage, la vaisselle et le repas.

Elle travaille donc à domicile, son patron lui amenant le matériel nécessaire à la confection des colliers et venant les récupérer une fois réalisés. Celui-ci amène parfois Selina au parc situé à proximité de son logement mais qu'elle est incapable d'atteindre seule. Son grand-père vient la chercher. C'est de cette façon qu'elle rencontre Gordon Ralfe la première fois, qui vient la délivrer d'un insecte tombé dans son corsage (photo ci-dessous).

Première rencontre de Selina et Gordon dans le parc

Cette rencontre va bouleverser sa vie. Elle qui n'est jamais allée à l'école (elle se demande d'ailleurs ce qu'elle aurait pu faire ou apprendre à l'école en étant aveugle alors qu'aux États-Unis, la première école pour aveugles (en anglais) a ouvert ses portes en 1832), qui n'a jamais entendu parlé du braille, ce système d'écriture en points en relief mise au point par Louis Braille en 1825 avec un premier traité publié en 1829, qui fait office de domestique à la maison mais qui ne peut se déplacer seule à l'extérieur de ce logement, va découvrir par le biais de Gordon qu'une autre façon de vivre, d'exister est possible.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Alphabet braille en noir tiré du site Enfant aveugle

Si le personnage aveugle de Selina rentre dans la catégorie abondamment représentée dans la littérature et au cinéma de la jeune et belle ingénue aveugle, renvoyant notamment à Gertrude de la Symphonie Pastorale, il n'est pas question ici de guérison ou d'opération miraculeuse pour recouvrer la vue, mais de la possibilité d'une éducation pour pouvoir être autonome en apprenant à lire et à écrire, en apprenant à se déplacer seul.

"Jeune et belle ingénue aveugle" n'est pas totalement approprié pour décrire Selina puisque sa mère ne cesse de lui dire qu'elle est affreuse et qu'elle fait peur à tout le monde à cause de ses cicatrices. Devenue aveugle à la suite d'un accident, elle est effectivement marquée par de légères cicatrices autour des yeux (ceux-ci étant miraculeusement intacts). Elle posera rapidement la question de son apparence physique à Gordon qui lui dira qu'elle est une jolie jeune fille et qui lui offrira des lunettes de soleil pour cacher ces cicatrices pour qu'elle devienne une très jolie jeune fille. S'il n'y a pas de canne blanche dans le film, Selina ne sachant se déplacer seule, voilà quand même l'un des accessoires semblant indissociable du personnage aveugle, la paire de lunettes noires...

Dans une tentative de se rendre seule au parc, après avoir fait une reconnaissance du chemin préalablement avec Gordon, on voit Selina se déplacer dans la rue, à tâtons et au bruit, parmi des passants indifférents voire hostiles tel ce monsieur lui disant qu'elle n'a pas le droit de sortir seule comme on pourrait le faire à un jeune enfant. Cette expérience ratée et traumatisante sera aussi un déclic pour Selina qui sera encouragée en cela par Gordon.

Évidemment, nous pouvons dès le début entrevoir l'évolution de la relation entre Selina et Gordon. Néanmoins, si Selina n'a pas reçu d'éducation, elle n'est pas bête et apprend vite. Il est d'ailleurs intéressant de la voir s'épanouir en découvrir des choses qui nous semblent simples et évidentes. La personne aveugle est donc un être doué de raison qui peut tout apprendre moyennant, parfois, des techniques et des outils particuliers.

Bien sûr, le scénario repose aussi sur le fait que Selina soit blanche et Gordon noir dans une Amérique, rappelons - le, où il existe encore notamment des différences dans les droits civiques, mais ce que l'on retient ici c'est aussi la possibilité d'une autonomie pour les personnes aveugles. Et la possibilité d'une relation basée sur l'amour et non la charité ou l'abnégation, peu importe la couleur de peau et les différences.

Laissons de côté les préjugés et prenons plaisir à (re)découvrir ce film en noir et blanc disponible en DVD, mais sans audiodescription sur la version parue en 2006 chez Warner Bros. France S.A.

mardi 29 septembre 2015

La Maison dans l'Ombre - Nicholas Ray

On Dangerous Ground , en version originale, est un film en noir et blanc sorti en France le 20 juin 1952.

Affiche du film On Dangerous Ground

Réalisé par Nicholas Ray , avec une musique de Bernard Herrmann qui travaillera par la suite avec Alfred Hitchcock, la Maison dans l'Ombre est un polar psychologique.

Synopsis

Jim Wilson (Robert Ryan), flic usé et violent, est envoyé dans les montagnes pour enquêter sur le meurtre d'une jeune femme et se mettre un peu au vert. Lancé sur la piste d'un suspect, il va faire la rencontre de Mary (Ida Lupino), une jeune aveugle, dont il va très vite tomber sous le charme...

Contexte

Construit en deux parties, la première expliquant la deuxième, le film joue sur l'ombre et la lumière. La première partie se passe en ville, à la nuit tombée. La deuxième partie se passe dans les montagnes, sous la neige qui reflète le soleil ou la lune.

Si la première partie décrit le quotidien des flics dans une métropole du nord des États Unis, donnant ainsi l'occasion de définir la personnalité difficile et solitaire de Jim, la deuxième partie dévoilera une toute autre facette de son personnage lorsqu'il arrivera dans une ferme perdue dans la montagne, en pleine chasse à l'homme, et fera la connaissance de Mary, jeune femme vivant a priori seule dans cette campagne éloignée de tout.

Mary

Quand Wilson et Brent frappent violemment à la porte de sa maison, Mary vient leur ouvrir sans crainte. Elle les accueille chez elle, pensant qu'il s'agit de personnes prisent dans la tempête. Il faut un bon moment pour que les "invités" s'aperçoivent que Mary est aveugle. Connaissant parfaitement sa maison, elle s'y déplace aisément. La chasse à l'homme qui les a conduits là, les amènent à trouver suspect le fait que la maison soit plongée dans l'obscurité, tout comme le manque de réaction de Mary lorsque la lampe se renverse et met le feu.

La nuit tombant, elle propose aux hommes de les héberger pour qu'ils puissent se reposer. Elle prépare un thé, amène le plateau et sert une tasse à Jim, utilisant son doigt pour contrôler le niveau du liquide versé dans la tasse. Elle demande alors à Jim s'il a déjà rencontré des aveugles. Celui-ci s'étonne de la question et répond par la négative. Ce qui surprend Mary, puisque généralement, les gens lui auraient pris le plateau des mains et servi le thé à sa place, pour lui éviter, bien sûr, de se brûler. Elle explique aussi qu'il n'y a pas dans sa voix ce ton de pitié si habituel chez ses interlocuteurs.

Il y a ainsi quelques moments dans le film où la psychologie est le personnage principal, donnant de l'épaisseur à la relation naissante entre Mary et Jim.

On peut regretter, alors que Mary a une vraie personnalité, que vienne le spectre de la guérison possible, comme si la cécité l'empêchait d'être femme à part entière. De même, si certains de ses gestes sont "calqués" sur les gestes quotidiens des personnes aveugles telle la technique pour verser un liquide dans un récipient, on peut s'étonner de la "technique" utilisée par Jim pour guider Mary à l'extérieur, sur un sol enneigé où il la tient par le bras alors qu'en pratique, c'est la personne aveugle qui tient son guide par le bras, voire l'épaule. Pour savoir précisément de quoi l'on parle, voir ce court film sur les techniques de guidage.

On peut aussi trouver qu'Ida Lupino, l'interprète de Mary, a le regard fixe, façon "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son livre ''Sight Unseen'' (en anglais) alors que, par ailleurs, le film illustre, ou tente d'illustrer le reste visuel de Mary avec une jolie (mais attendue) scène avec un briquet allumé.

Mary percevant la flamme du briquet agité devant son visage

Conclusion

Sans revenir sur quelques points développés ci-dessus, la Maison dans l'Ombre est un film qui vaut le coût d'être vu. Il n'y a pas beaucoup d'occasion de voir un tel portrait de femme aveugle au cinéma, digne et indépendante, et ce, même si la fin est prévisible. Si l'on peut trouver la première partie un peu longue, la deuxième partie est vraiment intéressante pour le côté psychologique de ce polar où se noue cette relation entre Jim et Mary, où l'on voit la transformation de Jim, comme s'il retrouvait une raison de croire en l'humanité.

La Maison dans l'Ombre - couverture du DVD des Éditions Montparnasse

Dans cette version sortie en 2004 aux Éditions Montparnasse, il n'y a pas de version audiodécrite.

mardi 14 juillet 2015

A 23 pas du mystère - Henry Hathaway

Film américain sorti aux États-Unis le 18 mai 1956, dont le titre original est "23 paces to Baker Street", réalisé par Henry Hathaway, tiré du roman "Warrant for X" de Philip MacDonald, sur un scénario de Nigel Balchin. Les rôles principaux sont tenus par Van Johnson, Vera Miles et Cecil Parker.

A 23 pas du mystère - couverture jaquette DVD

Synopsis

Devenu brutalement aveugle, l'auteur américain Phillipp Hannon peaufine à Londres sa dernière oeuvre. Alors qu'il se trouve dans un pub, il surprend la conversation d'un couple qui semble fomenter l'enlèvement prochain d'un enfant. La police ne voyant dans cette histoire que l'imagination fertile d'un écrivain aveugle, Phillip décide de mener l'enquête avec l'aide de Jean (Jeanne dans la version en français), son ancienne secrétaire et ex-fiancée à New York, et Bob, son actuel secrétaire à Londres, avec le peu d'informations dont il dispose.

Sur la face arrière de la jaquette du DVD, on peut lire aussi: "A mi - chemin entre ''Fenêtre sur Cour''et ''Seule dans la Nuit'', Henry Hathaway brosse dans ce film au décor hitchcokien et au scénario tissé comme une toile d'araignée, une oeuvre haletante où l'interprétation de Van Johnson et de Vera Miles ajoute à une tension qui monte au fur et à mesure que le dénouement approche."

Le DVD, paru en France chez Sidonis, a des bonus intéressants avec les analyses de Patrick Brion et François Guérif qui permettent de donner un contexte à l'histoire et au film. Film en VF ou en VO avec sous-titres en français mais il n'y a pas d'audiodescription.

Ce que j'en pense

Phillip Hannon, auteur à succès de pièces de théâtre, a fui New York après avoir perdu la vue. Ne voulant être un fardeau pour sa secrétaire et fiancée, il la licencie et s' installe à Londres, ville qu'il connaît déjà, et engage un nouveau secrétaire.

Nous savons qu'il est à Londres depuis deux mois, qu'une de ces pièces s'y joue et bénéficie de bonnes critiques. Alors qu'il retravaille un dialogue en s' enregistrant sur des bandes (nous sommes au milieu des années 1950), Jean Lennox, son ancienne secrétaire, et ex-fiancée, sonne à la porte de son appartement londonien. Nous passerons sur quelques invraisemblances (il a fui New York sans rien dire mais elle le retrouve à Londres) pour nous concentrer sur le personnage interprété par Van Johnson, l'auteur Phillip Hannon.

Phillip Hannon enregistrant son texte sur des bandes

Dès que Jean apparaît, nous savons comment finira l'histoire. Mais à celle-ci s' ajoute l'intrigue policière quand Phillip Hannon, parti seul au pub (oui, seul, et il y a une rue à traverser!), surprend une conversation entre un homme et une femme qui semblent préparer un enlèvement d'enfant. Malheureusement, un flipper fait beaucoup de bruit et l'empêche de tout entendre.

Si la "reconstruction" psychologique s' avère assez classique, la cécité du personnage est bien utilisée dans l'intrigue policière. Cependant, là encore, on passera sur quelques invraisemblances: reconnu par la critique et de la "bonne société" londonienne, homme public (même si le contexte des années 1950 est très différent de celui d'aujourd'hui), il espère que ses interlocuteurs, ceux liés à cette histoire d'enlèvement d'enfant, n'auront jamais entendu parler de lui et ne se rendront pas compte de sa cécité. Nous ne nous étalerons pas non plus sur le nez infaillible de Phillip lui permettant d'identifier un parfum senti trois ans auparavant, ou de reconnaître celui porté par Lady Syrett.

Si nous ne savons pas précisément depuis combien de temps ni comment il a perdu la vue, nous savons cependant que cela est relativement récent. Ce qui explique aussi que son secrétaire le "couve" trop, selon les termes de Jean Lennox pour qui Phillip doit être considéré comme un adulte responsable. Pourtant, elle regardera elle aussi par la fenêtre quand elle apprendra qu'il faut traverser une rue assez importante pour se rendre au pub. S' il a manifestement appris à traverser seul une rue large, exercice par ailleurs extrêmement difficile, on pourra alors s' étonner qu'il se déplace encore avec sa canne dans son propre appartement qu'il habite au moins depuis deux mois. Sa canne est une canne de marche en bois, et n'a rien de la canne blanche, il est vrai, stigmatisante (digression contemporaine en pièce jointe (en anglais) avec une entrevue de BBCOuch et Carmen Papalia, artiste canadien qui n'a jamais vraiment accepté cette canne blanche). Dans le Londres d'après guerre, apparemment, ce type de canne en bois était fréquemment utilisée pour se repérer en suivant les bords de trottoirs les jours de fog.

Ce fog sera d'ailleurs l'occasion d'une belle scène où Phillip guidera un passant perdu, ses lunettes embuées, qui lui dira d'ailleurs qu'il a de la chance de ne pas en avoir besoin. Cela pourrait être une situation comique un peu facile. Cependant, tout au long du film, si l'on voit les difficultés potentielles de Phillip, on voit aussi ses possibilités. Par exemple, se déplacer seul, prendre en main les recherches d'indices pour reconstituer les morceaux manquants de la conversation entendue dans le pub. Le ressort de l'intrigue joue en permanence avec la cécité du personnage, compliquant les rapports avec les gens, brouillant les pistes, mais aussi éclairant l'enquête, l'entêtement de Phillip ne le détournant pas de son idée première. C'est effectivement grâce à cet entêtement que l'enfant sera retrouvée saine et sauve.

S' installer dans un autre pays pour fuir sa bien aimée, se jeter à corps perdu dans cette histoire d'enlèvement pour trouver un nouveau sens à sa vie, se dire que, finalement, on y tient à cette vie, même si le tour qu'elle a pris n'était pas celui envisagé. A travers cette intrigue policière, Phillip Hannon va retrouver une raison de vivre.

Phillip Hannon cherchant à entendre la conversation dans le pub

Le jeu de Van Johnson est assez crédible, cherchant éperdument à entendre et identifier tous les bruits autour de lui, tyrannisant son entourage pour l'obliger à faire ce qu'il ne peut faire seul. Quant à Jean, faut - il qu'elle soit amoureuse pour revenir vers cet homme blessé, blessant les autres à son tour.

Ainsi, si l'histoire policière prend le dessus dans la narration, elle permet la reconstruction du personnage et son évolution dans sa relation à Jean. "Scénario tissé comme une toile d'araignée" disait la quatrième de couverture. C'est exactement cela. Alors ne boudons pas notre plaisir, laissons de côté ces quelques invraisemblances. Après tout, Hitchcock disait qu'un film n'était pas une tranche de vie mais une tranche de gâteau.

mercredi 8 avril 2015

Butterflies are free - Milton Katselas

Butterflies are free, version film, date de 1972. Le film est sorti le 6 juillet 1972 et a été édité en DVD en 2002.

Affiche du film Butterflies are free

Couverture du DVD "Butterflies are free"

Le film est inspiré d'une pièce de théâtre jouée avec succès à Broadway (1128 représentations) à partir d'octobre 1969 et jusqu'en juillet 1972.

Vous trouverez ici une présentation du film (en anglais).

Leonard Gershe, qui a écrit la pièce de théâtre et ensuite, le scénario du film, s' est inspiré de la vie d'Harold Krents, avocat formé à Harvard, aveugle, et qui fut un défenseur des droits des personnes handicapées, et travailla aussi pour Jimmy Carter. A lire, cet article de 1969 relatant la vie des étudiants aveugles à Harvard où l'on parle notamment d'Harold Krents (en anglais).

Synopsis

Comédie sur un jeune homme aveugle, Don Baker (Edward Albert) qui est déterminé à vivre une vie autonome malgré son handicap. Quittant la sécurité de la maison parentale, il prend un appartement à San Francisco, promettant à sa mère surprotectrice (Eileen Heckart qui gagna un Academy Award du meilleure second rôle féminin pour ce rôle) que si dans trois mois il ne peut pas se débrouiller seul, il retournera chez elle. Sa première rencontre est sa voisine de palier, Jill Tanner (Goldie Hawn), une aspirante actrice excentrique. Jill est conquise par le sens de l'humour de Don et ils deviennent rapidement amis et amants. Leur relation est menacée par les intrusions de la mère de Don et le comportement de Jill lorsqu'elle est engagée pour jouer un rôle, sur scène et dans la vie, par un producteur de théâtre.

Contexte

La pièce se passait à New York, dans Greenwich Village, le film se passe à San Francisco. Peu importe d'ailleurs puisque, à part quelques scènes d'extérieur, l'essentiel du film se passe dans l'appartement de Don.

Don et Jill dans l'appartement de Don

Jill et Don en train de discuter dans le salon

Tourné au début des années 1970, ce film aborde d'une façon drôle et assez subtile un sujet rarement exposé: la prise d'indépendance d'un jeune adulte aveugle. Et, si certains aspects du film sont datés (hormis les costumes), le fond de la question est toujours d'actualité. Dans une moindre mesure, on a retrouvé cette problématique dans le film de Daniel Ribeiro, Au Premier Regard où Leo, quinze ans, a des envies d'autonomie, notamment face à des parents trop protecteurs à son goût. Dialogues affûtés, avec des informations relatives à la cécité distillées tout au long du film : oui, les aveugles peuvent lire grâce au braille; oui, les aveugles peuvent se déplacer seuls avec une canne et se repérer grâce à une représentation mentale du quartier (et éventuellement en comptant ses pas); non, être aveugle ne signifie pas être triste ou replié sur soi...

Don est jeune, beau, sans souci d'argent, sa mère pourvoyant à ses besoins. Issu de la bourgeoisie, ses désirs d'autonomie ont grandi alors qu'il fréquentait Linda, son premier amour. Jill est un esprit libre, bohème, ex-hippie, ayant grandi auprès d'une mère mariée quatre fois qui voulait paraître aussi jeune que sa fille.

Couple que tout oppose, un rien caricatural, idéal pour une comédie dont on connaît à l'avance la fin. Certes...

Pourtant c'est un film plaisant, lumineux, où le drôle côtoie l'émouvant, où des questions guère abordées dans les films, telles que ce que peut signifier vivre en couple avec une personne aveugle, sont exposées. Pas de mièvrerie, de misérabilisme. Edward Albert, qui interprète Don, est assez convaincant, même si l'on peut trouver qu'il est trop à l'aise dans son appartement. Goldie Hawn, qui passe les trois quarts du film en sous - vêtements, est une vraie tornade, collant bien au personnage.

Don et Jill dans le lit en mezzanine

Don et Jill sur le lit en mezzanine, pièce maîtresse du mobilier

Le film est relativement facile à trouver en DVD mais celui-ci est édité aux États-Unis. Il existe néanmoins des sous-titres en français, mais pas d'audiodescription. Amusant de plonger dans les années 1970 dans les milieux artistiques de New York ou San Francisco avec un regard "historique"; intéressant de voir que ce désir d'autonomie et d'indépendance de ce jeune homme aveugle reste une préoccupation actuelle.

Film à la fois daté et toujours d'actualité par ses propos, il apporte une fraîcheur inattendue.

dimanche 15 février 2015

La Nuit est mon Royaume - Georges Lacombe

La Nuit est mon Royaume est un film réalisé par Georges Lacombe datant de 1951 et qui valut à Jean Gabin le prix de la Meilleure Interprétation Masculine à la Mostra de Venise la même année.

Affiche du film La Nuit est mon Royaume

A vrai dire, je n'ai découvert ce film que très récemment. Il a pourtant été édité en DVD en 2012 chez Gaumont dans la collection "Gaumont à la demande". Il est par ailleurs disponible en VOD sur plusieurs réseaux. Malgré la présence de Jean Gabin, qui n'était d'ailleurs pas au mieux de sa carrière dans ces années d'après guerre, ce n'est manifestement pas le genre de film que l'on rediffuse régulièrement à la télé.

Synopsis

Raymond, mécanicien de locomotive, a les yeux brûlés suite à un accident. Un médecin lui donne un espoir de guérison. Il devient pensionnaire d'un centre de rééducation pour aveugles où il fait la connaissance de Louise, jeune aveugle qui dirige la classe de Braille. Elle est fiancée à l'économe, qui, jaloux, révèle à Raymond qu'il est incurable...

Ce que j'en pense

Vu comme cela, on peut comprendre que ce ne soit pas le film avec Jean Gabin qui soit le plus rediffusé. Si j'ai moi aussi des réserves, je vous conseille néanmoins de jeter un oeil à cette critique acerbe , qui me plait bien. Cependant, La Nuit est mon Royaume offre des perspectives intéressantes. D'abord, c'est un portrait de ce qui se passait dans les années 1950 en France quant à la place des personnes aveugles dans la société : entre elles et à l'abri dans des centres de réadaptation ou des écoles. Elles y apprenaient des métiers tels que rempailleur de chaise, vannier, ébéniste (comme Jean-Luc, un demi-siècle plus tard et sur un autre continent), accordeur de piano, organiste ou standardiste... Et, de préférence, elles se mariaient entre elles... Non, j'exagère un peu. Quoique...

Ensuite, il y a un message, certes un peu appuyé (mais si l'on considère aujourd'hui encore le pourcentage incroyable de personnes aveugles sans emploi dans notre pays et le résultat du sondage à découvrir en annexe de ce billet, il n'est manifestement pas encore passé dans la société) qui explique que les personnes aveugles sont capables de travailler, d'apprendre, d'être père de famille, bref, d'exister en tant que citoyens à part entière.

"Un aveugle, c'est moins compliqué que ce qu'on croit. Un aveugle, c'est un homme qui ne voit pas et qui doit être traité comme un homme." dixit Soeur Gabrielle

Il faut dépasser ce faux suspens de vue recouvrée (espoir qui maintient Raymond Pinsard en vie) et le personnage caricatural de Soeur Gabrielle et oublier un peu le côté suranné du film. Il permet cependant un regard "sociétal" sur les personnes aveugles ou malvoyantes, qu'elles le soient de naissance, à la suite d'une maladie évolutive ou d'un accident, qu'elles soient enfants ou adultes, femmes ou hommes dans la société française, six ans après la fin de la seconde guerre mondiale qui avait produit son lot d'invalides de guerre dont un certain nombre d'aveugles. On peut penser que c'est ce qui est arrivé à son camarade réparateur de postes de radio.

Si l'on ne détaille pas tout, la première visite de Raymond Pinsard (Jean Gabin) au centre de réadaptation sera l'occasion d'égrener les métiers traditionnellement enseignés aux personnes aveugles (et cités en début de billet). A plusieurs reprises, on assiste à un cours de braille, enseigné, il est vrai, par Louise dont Raymond va, inévitablement, tomber amoureux.

apprentissage du braille

Dans une scène à l'extérieur du centre de réadaptation, on aperçoit des chiens. S' agissait - il des premiers chiens guides formés en France? On voit aussi Raymond utiliser une canne blanche. C'est une canne courte, plus de signalisation que de guidage. On dit d'ailleurs à un moment dans le film, qu'il faut qu'on amène la personne au centre et qu'on vienne la rechercher. Pourtant, porté par le désespoir, Raymond saura l'utiliser pour se déplacer seul. La canne longue, celle qu'utilise aujourd'hui la majorité des personnes aveugles se déplaçant seules, se développe d'abord aux États-Unis à peu près à cette période.

canne blanche longue montrée pliée

Bref, si l'on peut reprocher le côté mélodrame bien pensant à ce film, il a le mérite de montrer qu'une personne aveugle peut s' instruire, apprendre un métier, être chargée de famille, être finalement un citoyen à part entière.

Regardons - le comme un témoin de cette France d'après guerre relatif à la place des personnes aveugles dans la société. Et profitons-en pour nous demander si beaucoup de choses ont changé depuis cette époque (hormis la révolution de l'informatique et tout ce qui en découle). Le sondage paru en février 2015 et visible ci-dessous nous donne quelques éléments de réflexion.

dimanche 23 novembre 2014

Marie Heurtin - Jean - Pierre Améris

Film français réalisé par Jean - Pierre Améris et sorti sur les écrans français le 12 novembre 2014.

A noter que, pour la première fois en France, toutes les copies du film sont sous-titrées pour les personnes sourdes et malentendantes et qu'elles disposent de l'audiodescription pour les salles qui sont équipées.

Affiche du film Marie Heurtin Copyright : Michael Crotto

Synopsis

Cette histoire est inspirée de faits réels qui se sont déroulés en France à la fin du 19ème siècle. Née sourde et aveugle en 1885, âgée de 14 ans, Marie Heurtin est incapable de communiquer. Son père, modeste artisan, ne peut se résoudre, comme le lui conseille un médecin qui la juge « débile », à la faire interner dans un asile. En désespoir de cause, il se rend à l’institut de Larnay, près de Poitiers, où des religieuses prennent en charge des jeunes filles sourdes. Malgré le scepticisme de la Mère supérieure, une jeune religieuse, Sœur Marguerite, se fait fort de s’occuper du « petit animal sauvage » qu’est Marie et de tout faire pour la sortir de sa nuit…

Quelques pensées de Jean-Pierre Améris

Elles sont tirées du dossier de presse du film "Marie Heurtin".

"Je voulais aussi faire un film lumineux : parce que le sujet porte également sur la manière dont on peut, même en étant sourd-aveugle, toucher, appréhender la beauté du monde. Je voulais qu'il y ait cette part de nature, que la nature soit belle. Et j'avais ces images d'une main sur l'écorce d'un arbre, d'une main sur la tête de l'âne, d'une main sur les fleurs, sur un visage... La main et le monde, c'est le motif emblématique du film. "

Ce que j'en pense

Difficile de ne pas parler, dans ce blog, d'un film abordant un tel sujet, même si la cécité de Marie Heurtin est finalement peu illustrée dans sa spécificité.

Ainsi, si le générique de fin nous apprend que Marie Heurtin était une grande lectrice de braille et qu'une scène nous permet d'apercevoir des cubes avec les lettres de l'alphabet en relief, c'est à peu près tout ce que nous aurons comme information.

Tout en notant la sincérité et la qualité des actrices principales, Ariana Rivoire (Marie Heurtin) et Isabelle Carré (Soeur Marguerite), il est toutefois un peu frustrant, bien qu'intéressant, de voir que le réalisateur a mis l'emphase sur la langue des signes tactile en délaissant totalement l'apprentissage du braille, en écriture, comme en lecture. On pourra dire que, pour Marie Heurtin, le premier apprentissage et moyen de communication utilisé a été le langage signé tactile mais il me semble dommage de ne pas au moins avoir montré l'écriture braille.

Néanmoins, comme le souhaitait Jean-Pierre Améris, "Marie Heurtin" est un film vraiment lumineux. Pas d'apitoiement mais une réelle énergie, et pas seulement dans les corps à corps de Marie et Soeur Marguerite. Et le réalisateur a le mérite d'exhumer l'histoire de Marie Heurtin alors que tout le monde, ou presque, connaît celle d'Helen Keller, américaine sourde-aveugle, qui a inspiré le film Miracle en Alabama, ''the miracle worker", d'Arthur Penn.

Affiche de Miracle en Alabama, film d'Arthur Penn, réalisé en 1962

Jean-Pierre Améris utilise sa caméra pour nous faire sentir la chaleur du soleil, la caresse du vent sur la joue ou dans les cheveux ou l'odeur d'une tomate. Certes, il n'y a rien de révolutionnaire dans l'histoire ou la façon de filmer mais était-ce le propos du film? Il s'agissait avant tout de transmettre cette histoire d'amour et d'apprentissage, un hymne à la vie et aux sens. Pari réussi...

Volonté aussi, louable, de rendre accessible ce film à tous...

Audiodescription

Ainsi, Diaphana, le distributeur, a profité de ce film pour sortir toutes les copies du film en version sous-titrée pour les personnes sourdes et malentendantes et a indiqué que l'audiodescription était disponible dans les salles équipées. Où trouver des salles équipées pour diffuser le film en audiodescription? Et où trouver une liste de ces salles?

Même si les films disponibles en audiodescription ne sont pas encore majoritaires, bien qu'il existe une aide du CNC, l'offre s' est bien étoffée depuis quelques années grâce aussi à la professionalisation, voir le site de l'Association Française d'Audiodescription et la création d'un festival d'Audiovision, il serait intéressant d'avoir facilement l'information, au même titre que le logo pour les salles accessibles aux personnes à mobilité réduite, des salles équipées pour diffuser des films en audiodescription.

lundi 27 octobre 2014

Dans les Villes - Catherine Martin

Film québécois (Canada) tourné en 2006, réalisé par Catherine Martin

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J'ai eu l'occasion de revoir "Dans les Villes" et envie de le présenter, ne serait-ce que pour parler de Robert Lepage, ce grand monsieur québécois (aujourd'hui mondialement reconnu et acclamé) du théâtre, du cinéma, de la mise en scène... et aussi parce que la cécité, pour n'être pas centrale dans ses oeuvres, est régulièrement présente.

Ici, dans le second long métrage de Catherine Martin, il interprète Jean-Luc, aveugle, passionné d'art et photographe.

Synopsis

Quatre personnes marchent dans la ville. Elles ne se connaissent pas. Il y a Fanny qui soigne les arbres et qui rencontre les trois autres : Joséphine arrivée au bout de sa vie, Carole en proie à la mélancolie et Jean-Luc l'aveugle, qui apaisera Fanny et qui lui redonnera foi en la beauté.

Ce que j'en pense

Présenté dans plusieurs festivals de cinéma dont celui de Berlin, je ne sais pas s' il est sorti en France. Pour avoir une idée plus complète du film, allons voir le site de Films Quebec ou de la Presse

Pour ceux qui ne connaîtrait pas Robert Lepage, vite, allez faire un tour sur le site de la Caserne pour découvrir l'oeuvre de ce grand artiste multidisciplinaire qui a été l'un des premiers à utiliser le multimédia dans la mise en scène.

J'ai envie de me concentrer sur le personnage de Jean-Luc.

Si le personnage aveugle ouvre les yeux de Fanny à la beauté, photographie pour garder des souvenirs d'instants fugaces, il y a de nombreux détails qui le rendent attachant et crédible.

Le film ouvre sur une sculpture, Femmes de Caughnawaga de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté, bientôt explorée par une puis deux puis quatre paires de mains gantées de blanc. On comprend très vite qu'il s' agit d'une visite tactile organisée dans un musée pour un public déficient visuel. Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté Dans la deuxième scène, Jean-Luc est assis chez lui, écoutant un livre enregistré. Cette scène sera répétée une deuxième fois, donnant à écouter un extrait du "Livre des Rêves" de Rilke, puis de "La Divine Comédie - l'Enfer I et III" de Dante.

La première fois qu'il croisera Fanny, au supermarché, il lui demandera s' ils ne se connaissent pas déjà. Fanny lui répondra non, plus tard, on comprendra (et on verra) qu'elle enregistre des livres sur cassettes pour la Magnétothèque, organisme québécois qui mettait à disposition des personnes malvoyantes ou aveugles des livres enregistrés. Jean-Luc connaissait bien la voix de Fanny.

Fanny va croiser Jean-Luc dans les couloirs du métro mais n'osera pas l'aborder, lui n'en saura rien.

On voit Jean-Luc se déplacer très souvent avec sa canne blanche : dans les couloirs du métro, dans les escaliers, sur les trottoirs, pour aller travailler. A ce sujet, on suppose qu'il travaille dans une menuiserie ou ébénisterie où son sens du toucher (forcément surdéveloppé!) est utilisé pour finir de poncer les pièces de bois constituant un meuble.

La musique est présente mais pas de façon continue, par contre le toucher est extrêmement sollicité et montré à l'image (découverte de la sculpture, travail du bois, écorce des arbres...).

Au fil du temps, Fanny et Jean-Luc vont faire plus ample connaissance, iront se promener et découvrir les arbres, écouter la nature. Jean-Luc montrera ses photos à Fanny. On assistera à une très belle scène entre Fanny et Jean-Luc qui mettra le toucher à l'honneur et l'émotion à fleur de peau.

Outre le magnétophone Perkins, le livre en braille fera aussi son apparition, même pour un usage détourné (il servira d'herbier temporaire).

Film minimaliste, "Dans les Villes" est lent, mais beau. Une version audiodécrite serait la bienvenue. Le personnage de Jean-Luc est attachant, magnifiquement incarné par Robert Lepage.

mardi 16 septembre 2014

Proof - Jocelyn Moorhouse

Film australien réalisé par Jocelyn Moorhouse sorti en France en 1991 sous le titre de "la preuve" où l'on découvre les jeunes Hugo Weaving et Russel Crowe...

Vrai coup de coeur à sa sortie. Il y avait dans ce film, un personnage aveugle qui existait pour lui-même! Ni gentil ni superhéros, il menait sa vie comme n'importe qui!

Affiche Proof en français

(Caméra d'or, mention spéciale au festival de Cannes en 1991 et de nombreuses autres récompenses dans le monde entier).

Synopsis

Martin est aveugle de naissance. Il ne connaît du monde que ce qu'on lui en dit. Pensant dès son enfance que tout le monde peut tricher avec lui, il photographie tout pour avoir une trace, une preuve, de ce que les autres voient. Il rencontre Andy, le jeune plongeur du restaurant qu'il fréquente et deviennent amis. Une amitié que Célia, la femme qui s'occupe de l'intendance de Martin avec autant d'efficacité que de cruauté, a décidé de détruire parce qu'elle aime Martin d'une façon obsessionnelle, elle veut être la seule à compter dans sa vie. Manigance et séduction, photo et mensonge, amitié et confiance, voilà un trio infernal.

Ce que j'en pense

Martin, né aveugle, photographie depuis son enfance son environnement comme des preuves de ce qu'il ne peut pas vérifier par lui-même. Il se fait décrire les photos qu'il étiquette en braille. Que se passe-t-il quand on lui ment? Film rempli d'humour (noir), d'émotions où le personnage aveugle n'est pas gentil, juste terriblement humain.

Scène d'anthologie au cinéma de plein air (drive in) lorsque Martin (Hugo Weaving) se retrouve seul dans la voiture pendant qu'Andy (Russel Crowe) va chercher des friandises à la boutique. Tandis qu'il explore l'intérieur de la voiture, ses voisins l'observent.

Triangle amoureux original. Celia, qui fait le ménage chez Martin depuis des années est amoureuse de lui parce qu'il a besoin d'elle, Martin ne peut pas l'aimer justement parce qu'il dépend d'elle. Puis entre en scène Andy, plongeur dans un restaurant italien.

Proof

Par le biais d'un chat, Ugly, Andy et Martin font connaissance. Très vite, Martin fait confiance à Andy et lui demande de décrire les photos. Celia, jalouse, va séduire Andy.

Quelques retours en arrière nous présentent Martin enfant, et qui expliquent quel adulte il est devenu.

Un personnage aveugle assez autonome, se déplaçant à la canne et maître d'un chien, Bill, labrador mais pas chien guide (pas de harnais). Il fréquente régulièrement une librairie pour aveugles, lit le braille et n'a manifestement pas de travail ni de métier.

L'apport de la cécité dans l'histoire

Jocelyn Moorhouse se sert de la cécité de Martin pour écrire son histoire, pour exploiter des malentendus (scène du cinéma de plein air), pour amplifier les émotions, notamment lors de la scène à l'opéra (d'autant plus grandes que Martin ne sait pas où il est), pour définir les relations entre les protagonistes: dépendance de Martin pour son intendance (dont s'occupe Celia), pour lire les photos (ce qu'Andy fera rapidement, au grand dam de Celia), pour illustrer la détresse de Celia, amoureuse de Martin qui ne l'aime pas (elle déplace du mobilier, le prend en photo dans des situations embarrassantes...). Martin est un être à part entière qui sait se défendre et être aussi vil que n'importe qui. Il porte en lui cette blessure d'enfance ayant en tête que sa mère a toujours eu honte de lui, ne voulant pas se montrer avec lui, et qu'elle lui mentait parce qu'il ne pouvait pas contrôler ce qu'elle disait. Marqué à jamais par les réflexions de sa mère, notamment celle disant qu'on ne peut pas toucher les gens, c'est mal élevé. "It's rude!"

Je vous engage vivement à lire une entrevue (lien ci-dessous) avec Hugo Weaving (Martin) réalisée longtemps après la sortie de Proof, en 2009. C'est en anglais, elle est très intéressante, notamment par rapport au personnage aveugle, inhabituel dans ce registre.

Hugo-Weaving-on-his -1991-breakthrough-proof

Ou encore, datant de 2007, cette analyse approfondie (en anglais) des personnages avec de nombreuses références cinématographiques : Proof-Jocelyn-Moorhouse

Un vrai coup de coeur lors de sa sortie et une vraie émotion quand je l'ai trouvé en DVD, version américaine et version anglaise, donc sans sous-titres en français.

PROOF

dimanche 7 septembre 2014

Au Premier Regard - Daniel Ribeiro

Film brésilien sorti sur les écrans français le 23 juillet 2014.

Affiche Au Premier Regard

Premier long métrage de Daniel Ribeiro, distribué par Pyramide Films, et sorti le 26 novembre 2014 en DVD en France, qui s'est inspiré d'un court métrage qu'il a tourné en 2010 avec les trois jeunes comédiens Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim, visible ici, associé à une chronique franche et directe.

Synopsis

C'est l'histoire de Leonardo (Leo), quinze ans et aveugle, de Giovana (Gi), son amie d'enfance qui veille sur lui et de l'arrivée de Gabriele qui arrive dans leur classe. Leo, surprotégé par ses parents, souhaite s'émanciper, gagner de l'autonomie, bref, grandir. Quand Leo découvre de nouveau sentiments envers Gabriele, comment savoir si ceux-là sont réciproques?

Ce que j'en pense

Daniel Ribeiro joue avec sa caméra pour illustrer les sens qu'utilise Leo, la connivence entre les trois jeunes acteurs (Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim) évidente, ils sont justes, naturels et tout cela contribue à un film subtil, lumineux et optimiste sur un sujet maintes fois illustré au cinéma, les amours adolescentes.

Tout comme Daniel Ribeiro dit qu'on est passé à autre chose que le film gai militant (le film a reçu le Teddy Award 2014), la cécité de Leo permet d'explorer d'autres facettes de la naissance du sentiment amoureux sans en faire le point central du film. Leo est aveugle mais, surtout, comme tout adolescent, il cherche son autonomie et est amoureux pour la première fois. Mais, même bien entouré et intégré, Leo n'échappe pas à la bêtise de quelques uns de ses camarades. C'est ça aussi la vie et ça aide à grandir, même en prenant des coups.

Leo entouré des mains de camarades l'embêtant

Leo, joué par Ghilherme Lobo, est très crédible. Le jeune acteur a pris des cours de braille, appris à utiliser une Perkins (machine à écrire en braille) et à se déplacer avec une canne (technique de l'arc).

Leo utilisant une Perkins

De même, Daniel Ribeiro, le réalisateur, dit qu'il a cherché des moyens d'illustrer la cécité de Leo. Ça passe par des plans très resserrés, des scènes où le toucher est très présent, une musique omniprésente et des attitudes : Comment danser lorsqu'on a jamais vu faire les autres? Comment savoir ce qui se passe si l'on ne nous dit rien du contexte?...

Un joli film, subtil et lumineux où tout espoir est permis...

samedi 6 septembre 2014

Imagine - Andrzej Jakimowski

Film réalisé par Andrzej Jakimowski, réalisateur polonais, coproduction France/Portugal/Pologne sorti sur les écrans français le 23 octobre 2013.

             IMAGINE 

Il faisait également partie de la sélection officielle du Festival International du Film de Toronto (TIFF) en 2012.

Synopsis

Sur les hauteurs de Lisbonne, dans un établissement spécialisé pour des jeunes enfants malvoyants, un nouveau professeur vient d'arriver. Enseignant aux méthodes originales, il apprend aux élèves à se repérer en écoutant la résonance des sons des éléments qui les entourent. Bien au-delà de ses cours, il souhaite que ses élèves développent leur imagination pour découvrir le monde autrement.

Ce que j'en pense

J'ai attendu longtemps sa sortie sur les écrans français parce que le sujet m'intriguait. Non pour l'écholocation que je connaissais déjà mais pour la façon dont cela serait mis en scène et pour revoir Melchior Derouet sur grand écran (découvert dans "Paris je t'aime" aux côtés de Natalie Portman).

Le lieu principal de l'histoire est un couvent aux murs blancs et coupé de la ville, fermé entre ses hauts murs, pourtant, l'impression qui en sort est lumineuse et très ouverte sur la ville, ses bruits et sa circulation, sans oublier les fameux eléctricos lisboètes. eléctricos Le réalisateur, Andrzej Jakimowski, aime filmer ses fictions comme un documentaire. Les acteurs, rappelons que tous les enfants sont des amateurs, sont quasiment saisis sur le vif et filmés même en dehors des scènes. Cela donne une spontanéité et une fraîcheur ainsi qu'une crédibilité intéressantes.

Gardons cependant à l'esprit qu'il s' agit d'une fiction. Si, effectivement, certaines personnes aveugles peuvent se déplacer sans canne et en utilisant exclusivement l'écholocation, cette technique qui permet de repérer la position et la taille des objets dans l'environnement proche en utilisant les échos acoustiques, un peu comme une chauve-souris, est souvent utilisée de façon plus ou moins consciente en accompagnement de la canne blanche.

Ceci étant dit, le personnage de Ian, le professeur arrivant dans cette institution, interprété par Edward Hogg, est intéressant parce qu'il décide de vivre comme il le souhaite, même si cela n'est pas sans danger : au fur et à mesure de ses déplacements solitaires et nocturnes, on le voit avec de nouvelles blessures, d'autres pansements. Ian dit : "Imagine it and you'll hear it", "Imagine - le et tu l'entendras".

Il souhaite faire partager cette liberté à ses élèves en leur donnant les outils et l'envie de le faire. Mais cela est difficile. D'abord parce que les élèves eux-même ont du mal à lui faire confiance en l'accusant de ne pas être un vrai aveugle, ensuite parce qu'il doit faire ses preuves auprès de sa hiérarchie, plutôt sceptique quant à sa technique de déplacement. 

Cependant,  Serrano, interprété par Melchior Derouet, et Eva, jouée par Alexandra Maria Lara, seront séduits par cette liberté et le suivront, avec plus ou moins de bonheur. 

La mise en scène, utilisant des cadres resserrés et le hors-champ, le travail sur les sons, sur la lumière, notamment le soleil qui réchauffe la peau, ou les superbes scènes nocturnes, participent à l'appropriation par le  spectateur de l'univers dans lequel évoluent Ian, Serrano, Eva et tous les enfants déficients visuels. 

C'est un beau film d'un point de vue esthétique et qui donne une irrésistible envie d'aller à Lisbonne. Le sujet est original, les acteurs sont très crédibles. Mais n'essayons pas d'en faire un documentaire, c'est une fiction, une vision poétique. 

KMBO vient de l'éditer en DVD avec quelques bonus, notamment une entrevue avec Melchior Derouet qui permet d'éclairer le film, les conditions du tournage et la façon dont travaille le réalisateur. 

  IMAGINE