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mardi 24 décembre 2019

Les mains de Louis Braille - Helene Jousse

Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.

lundi 23 décembre 2019

Une souris verte - Mes Mains en Or

"Une souris verte qui courait dans l'herbe"...

Qui ne connaît pas cette comptine?
Nous profitons d'une réédition pour vous faire découvrir une version épatante de cette histoire.

Coffret Une souris verte
Coffret ''Une souris verte'' de ''M...

Depuis la naissance de ce blog, il y a maintenant plus de cinq ans, nous avons souvent présenté des ouvrages réalisés par la maison d'édition associative Mes Mains en Or dont la spécialité est de réaliser des livres tactiles, en braille et gros caractères, accompagnés souvent d'une version audio, comme c'est le cas ici. Ses réalisations sont à destination des enfants déficients visuels, aveugles ou malvoyants, pour qui l'offre de livres jeunesse est extrêmement réduite.
Parmi les versions que nous avions particulièrement aimées, il y avait une version ébouriffante du Petit Chaperon Rouge. Pour connaître d'autres publications, nous vous invitons à chercher "Mes Mains en Or" sur le site du blog. Mais revenons à notre souris verte...

Quatrième de couverture

Une souris verte qui courait dans l'herbe...
Ce livre-objet est une adaptation tactile/braille de la comptine traditionnelle de la souris verte.
Cette forme ludique/éducative pour les enfants déficients visuels est entièrement en trois dimensions avec une boîte tiroir contenant des objets à toucher et le livre. La souris verte est une comptine qui, aujourd'hui encore, continue de plaire aux nouvelles générations !

Toucher, jouer, inventer

Dans cette boîte tiroir, il y a donc le livre qui apporte le texte, et les objets qui permettent de raconter l'histoire, de se l'approprier... ou d'en inventer une autre.
Il y a aussi la souris, toute douce, à caresser, manipuler...

Cette version en trois dimensions, avec une souris en peluche, permet ainsi aux enfants aveugles de savoir à quoi ressemble une souris ou de toucher l'herbe.
Comme à son habitude, cette maison d'édition met un grand soin dans le choix des matières, textures, pour qu'elles ressemblent le plus aux éléments originaux.

Extrait du texte et herbe
Détail d'une double page avec le t...

Comme dans l'adaptation, très réussie aussi, de Loup y es-tu, ce livre-objet comporte beaucoup d'éléments qui, à part la souris (qu'il a fallu teindre), ont été réalisés par les petites mains bénévoles de l'association qui ont découpé, collé, crocheté, cousu.

Lire

Dans cette réédition de 2019, la police utilisée s'appelle Luciole et elle a été spécialement conçue pour faciliter la lecture des personnes malvoyantes. Issue d'une recherche, cette police est téléchargeable sur ce site. Vous y trouverez aussi des informations sur la genèse de ce travail. Depuis la mise à disposition de cette police, Mes Mains en Or l'utilise dans toutes ses nouvelles publications.

Souris verte - Luciole
Photo montrant un extrait du texte ...

Le texte en gros caractères et le texte en braille s'entremêlent, non pour nous perdre mais, au contraire, pour permettre une lecture simultanée avec les doigts et les yeux. Il y a aussi des repères tactiles et visuels. Ici, c'est une main verte en relief qui indique les objets à toucher. Ils sont dans le livre, comme la culotte, ou dans le tiroir, comme le chapeau.

Pour conclure

Comptine incontournable, cette Souris verte est aussi très attractive. Quel plaisir de pouvoir manipuler les objets au fil de l'histoire !
Destinée aux jeunes enfants, cette version permet aussi à des parents déficients visuels de lire l'histoire à leurs enfants, quel que soit leur statut visuel. Ceci dit, tous les livres parus chez Mes Mains en Or permettent cet usage.
Nous sommes prêts à parier que tous les enfants auront envie de cette version : qui n'a pas eu envie, un jour, de caresser une souris verte?

mercredi 11 décembre 2019

Attention fragiles - Marie - Sabine Roger

Attention fragiles est un roman sorti en 2000 qui a obtenu le Prix France Télévisions du roman Jeunesse 2001 (11-14 ans), le Prix des Lycées professionnels du Haut-Rhin 2001 et le Prix Ramdam du Roman ado 2002. Voilà, autant dire que c'est une "valeur sûre".
Son auteure, Marie-Sabine Roger, a enseigné pendant une dizaine d'années avant de se consacrer à l'écriture de romans pour ados et adultes et de livres illustrés.

Couverture Attention fragiles
Dessin dans les tons jaune, ocre et...

Ce roman traite de thématiques qui sont toujours d'actualité. Les vies se croisent dans une grande ville anonyme et tour à tour, les personnages prennent la parole pour raconter leur point de vue, le temps d'un chapitre, à la manière d'un champ-contrechamp...
Voilà d'ailleurs quatre personnages parmi ceux qui prennent la parole :

  • Bruno, dit Nono, quatre ans et demi
  • Baluchon, son panda
  • Laurence, la mère de Bruno, ayant fui un concubin devenu violent, 23 ans
  • Nelson, dit Nel, aveugle depuis l'enfance, 20 ans. Il a un chien-guide, Boussole.

Quatrième de couverture

L'hiver, humide et froid.
Laurence, sans famille, sans amis, sans boulot, échoue dans une ville anonyme. Elle protège son petit Bruno et loge dans un grand carton de réfrigérateur près de la gare. Son unique crainte : qu'on lui enlève son fils. Lui, discute avec Baluchon, son panda. Et autour d'eux, les vies se croisent : celle de Nel, jeune aveugle, de Cécile qui s'attache à lui, de M. Barnouin, gardien de square, de Lucas qui travaille au buffet de la gare...
De quoi demain sera-t-il fait? Le bonheur, ce n'est jamais sûr, c'est seulement peut-être.

Champ-contrechamp

C'est Nel qui commence l'histoire. Puis Nono, du haut de ses quatre ans et demi. Puis Laurence, Et Monsieur Barnouin, le gardien du square, Cécile, la nouvelle du lycée. A tour de rôle, ils vont parler de leur vie puis, en avançant dans le récit, ces vies vont se croiser...
Le lecteur a ainsi accès à ce qui se passe réellement dans la tête (et la vie) du personnage et à ce que les gens qu'il croise ou côtoie imaginent de sa vie. Jugement, idées préconçues, clichés sont ainsi démontés.
Ici, nous irons, évidemment, nous pencher plus en détail sur la cécité de Nel et comment elle rejaillit sur ses relations sociales mais ce roman explore de nombreuses autres thématiques : violences conjugales, personnes sans abri, attitudes sociales...
Ce qui est intéressant aussi, c'est de montrer que, finalement, le handicap, ici la cécité de Nel, n'est pas "le pire" qui puisse nous arriver. Nel a une famille aimante (au propre comme au figuré), des amis, un avenir...

Laurence et Nono, et Baluchon

Difficile pour une mère de faire subir à son petit garçon la rue, le froid, la faim. Alors Laurence fait tout pour adoucir leur situation, pour protéger Nono qui lui, avance au jour le jour avec son panda en peluche Baluchon.
C'est par amour pour son fils qu'elle a décidé de quitter son compagnon devenu violent le jour où il a levé la main sur lui. C'est par amour aussi qu'elle s'astreint à garder sa dignité même si c'est parfois difficile, surtout lorsqu'on se voit dans le regard des autres. et finalement, c'est la présence de ce petit garçon qui la sauvera aussi.
Nono, seul et solitaire, s'invente une vie à deux avec sa peluche Baluchon qui le suit partout. Baluchon lui parle, fait des bêtises,

Couverture noir et rouge Attention fragiles
Autre couverture du livre Attention...

Nel, aveugle

Nous avons vu comment l'auteure, très habile, nous livre des lieux communs ou des idées reçues pour mieux les détourner en utilisant ce champ-contrechamp. La cécité de Nel n'échappe pas à cette règle. Si la vie pèse autant à Nel, c'est aussi parce qu'elle lui renvoie la pitié des gens. A vingt ans, il aimerait être comme les autres. A travers les exemples ci-dessous, on voit aussi comment Nel, 20 ans, a des envies d'autonomie et d'indépendance et qu'il met sur le dos de la cécité, aussi, tout ce qui l'empêche d'aller vers ces envies.

p7: "Être aveugle depuis l'enfance m'interdit l'insouciance. Un pas hors de mes rails, hors des chemins connus et me voilà désorienté. Perdu."
p7-8: "Soigneusement pliés par ma mère, dans cet ordre immuable qui exclut toute surprise de ma vie, mes habits m'attendent (...)."
p8: "Dans la cuisne, ma mère me bise, me décoiffe (...) puis elle tire pour moi la chaise, remplit mon bol, sucre et touille. Un jour, elle boira mon café à ma place, j'en suis sûr."
"C'est pénible, l'amour d'une mère, parfois. J'ai des envies d'indifférence."

Au fil de l'histoire et des rencontres, on apprendra aussi que Nil, s'il est aveugle depuis son enfance, n'est pas "plongé dans le noir".
p71: "Je distingue un peu les contrastes, les lumières très vives, des ombres. Pas de couleurs."
Sans rentrer dans les détails et s'en servir pour décrire de façon plus nuancée l'univers de Nil, il est intéressant de voir que l'auteure amène de la nuance : une personne aveugle peut effectivement avoir des restes visuels, c'est d'ailleurs le cas pour la grande majorité des personnes aveugles.

Le monde selon Nel

Sons, proprioceptions et odeurs
Outre les interactions avec les autres, l'auteure s'amuse aussi à décrire la façon dont Nel perçoit son environnement à travers les sons, les proprioceptions ou les odeurs.
p8: "Vibre sourdement dans l'épaisseur des vitres l'enrouement catarrheux du diesel."
p9: "La rue Edmond Rostand déroule sous mes pieds sa pente douce. (...)
Un galop d'enfants me déboule, m'enveloppe, s'éloigne à tout allure, dans un halo de cris aigus qui m'agacent la langue et les oreilles comme un vinaigre un peu trop fort. (...).
Lorsque je m'y engage à mon tour, la passerelle en fer vibre encore sous mes pas, faiblement."
p38: "Je me case à côté d'un type qui pue la transpiration de la veille. Les femmes n'ont pas ce genre d'odeurs-là. Lorsqu'elles fouettent, c'est plus aigre, avec des relents de parfums insidieux, crème pour la peau ou produit vaisselle. C'est pénible, mais moins violent. Les hommes, quand ils se laissent aller, on se croirait en pleine fauverie. Tu te retiens de respirer, ou bien alors tu t'intoxiques. Dans les deux cas, tu étouffes, c'est réglé."
p42: "Plus loin, après le mur de béton granuleux, je vais pouvoir cramponner la rambarde. Elle est glaciale au plein cœur de l'hiver. Que j'enlève mes gants, que je m'attarde, mes paumes s'y retrouvent soudées : froide mordure. L'étéla rampe brûle. On sent des irrégularités de peinture (quelle en est la couleur?), hasards de vieux chewing-gums collés, bien en-dessous, à l'abri des regards, mais pas de ma main qui se guide, s'assure, et qui se prend parfois à leur piège gluant."

Boussole
Le chien-guide (comme les lunettes noires dont d'ailleurs est équipé Nel) est un "accessoire" presque indispensable au personnage aveugle de fiction...
Nel n'échappe pas à cette règle et Boussole, Boubou comme il la nomme, "est la garante absolue de (son) nord" (p41).
p41: "Ma Boubou prévient : stop, assise, une marche, stop. Une autre. Bitume. Bord trottoir. Ma main prolonge le harnais, Boussole est moi, et je suis elle. Je vais tout entier dans ses pas."

Pour momentanément conclure

Devenu classique de la littérature ados, Attention fragiles est un roman court (139 pages), dense et émouvant. Impossible de ne pas se retrouver dans l'un de ces personnages. Impossible de ne pas se sentir happé.e par l'une de ces thématiques qui résonne de façon toujours aussi juste et poignante, preuve que la société n'évolue pas si vite que cela...
C'est aussi un joli portrait de Nel qui aimerait bien que sa mère le laisse un peu respirer et que les autres le voient autrement que comme "aveugle". Il en a marre de la pitié, comme si sa vie ne valait pas la peine d'être vécue. Il aimerait une vie plus anonyme aussi, malgré ses cheveux bleus et ses oreilles bouclées...
Si l'on ne passe pas à côté de certains clichés, l'écriture est belle, pleine de nuances et de poésie.
C'est aussi le moyen de prendre conscience de la façon dont on peut juger les gens sur leur apparence, comment on peut leur construire des vies qui n'ont rien à voir avec les leurs...

jeudi 15 août 2019

My Heart Belongs to Oscar - Romain Villet

Deuxième opus publié par Romain Villet que nous avions découvert avec ''Look'', My Heart Belongs to Oscar est sorti le 10 avril 2019 aux éditions Le Dilettante. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais du texte tiré du spectacle éponyme de Romain Villet, auteur mais aussi pianiste de jazz.

Couverture du livre My Heart Belongs to Oscar - Titre et nom en blanc sur fond noir avec un clavier de piano

En fait, l'ouvrage est composé de trois textes :

  • My Heart Belongs to Oscar
  • Entre deux sets
  • Pourquoi le jazz ?

Quatrième de couverture

Mon cœur est à Oscar... Peterson, et après tout c'est bien pour le claironner à la face du monde que j'ai écrit ce livre. Qui est cet immense jazzman ? Comment est-il devenu du jour au lendemain une vedette internationale ? Comment ce géant noir d'origine canadienne a bouleversé la vie d'un franchouillard gringalet ? Comment grâce à lui j'ai découvert le jazz et comment le piano est devenu le lit où n'en finissent plus de s'écouler nos amours torrentielles ? En résumé, je vais vous raconter une histoire d'amour.

Le verso de la couverture

Dans ce petit livre de 77 pages composé de trois textes, la couverture et la quatrième de couverture s'enrichissent d'un rabat où vient s'imprimer le texte de présentation : l'auteur, sa vie, son œuvre... Enfin presque... Le voici :

"Que faire de ses dix doigts ? Romain Villet n'a pas assez des siens pour compter les réponses qu'il pourrait apporter à cette question. Caresser, griffer, marquer le contretemps, claquer pour donner le tempo à ses musiciens, pianoter sur un Steinway de concert ou dans un bastringue de bistrot, tenir une canne blanche, lire en braille, taper sur un clavier d'ordinateur les mots qui lui en semblent dignes, porter une alliance, changer des couches, tripoter Le Penseur de Rodin ou toute autre beauté sculpturale, se gratter la tête quand il réfléchit fort, les croiser pour que la chance ne tourne pas, toucher à presque tout comme il est permis aux grands curieux qui ne voient presque rien.
My Heart Belongs to Oscar est son deuxième livre et c'est le pendant d'un spectacle qu'il porte à bout de doigts sur les planches.

Celui qui comble et électrise le pianiste Romain Villet est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons : l'homme nommé est Oscar Peterson.
En trois textes, Romain Villet nous dit sa zigzagante histoire d'amour avec le jazz, cette musique dont Le swing fait battre la chamade au cœur de l'univers ."

À cela, ajoutons la dédicace "À Maf et Monf, Élise et Zéphyr" et le lecteur saura dans quoi il s'embarque.

Oscar Peterson, né à Montréal

Nous avons une infinie tendresse pour Montréal. Impossible donc de passer sous silence qu'Oscar Peterson est né dans cette ville, dans le quartier Saint-Henri, même s'il a pris son envol et sa stature musicale aux États-Unis.
Dans ce quartier, une peinture murale, inaugurée en 2011, rend hommage à cet immense artiste.

Peinture murale à Montréal en hommage à Oscar Peterson
Jazz born here, Gene Pendon - fresque peinte au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint Jacques, Montréal

Dans ces trois textes, Romain Villet fait juste allusion à sa cécité, histoire de clarifier les choses une bonne fois pour toutes tout en montrant que le principal sujet n'est pas là.
Effectivement, le premier texte qui donne son nom au livre, My Heart Belongs to Oscar, dont on pourrait d'ailleurs compléter la lecture par le récit de sa rencontre avec Oscar Peterson en 2003 au Festival de Marciac, publié l'an dernier dans Jazz News où il a une rubrique récurrente et où il publie assez régulièrement de plus longs papiers, parle de son amour pour cet immense pianiste.
Dans le deuxième texte, il est question d'improvisation. À l'issue de la lecture de ce livre, impossible de dire que vous ne comprenez rien à l'improvisation en jazz. Elle vous est expliquée en long, en large, en travers. Et si vous aviez encore quelques zones obscures, nous vous conseillons alors d'aller écouter quelques morceaux. Romain Villet en égrène un certain nombre que son trio joue au cours du spectacle puisque, rappelons-le, il s'agit du texte de son spectacle où il dit son amour pour Oscar Peterson.
Au fil des pages, vous trouverez My Heart Belongs to Daddy, What is this thing called love, Hot House, All the things you are, You look good to me, Caravan, There is no greater love, où encore People.

Il y a eu des critiques enthousiastes de ce recueil de texte, en particulier par des amateurs de jazz. Romain Villet sait de quoi il parle et sait écrire. Encore une fois, nous vous suggérons d'aller lire ses chroniques ou articles dans la chouette revue Jazz News. Et nous aimons son style foisonnant. Le premier texte est le texte écrit d'un spectacle, dont l'auteur dit lui-même qu'il n'est pas appris par cœur mais qu'il sert de trame (assez serrée quand même).

Si donc le recueil ne fait pas directement référence à la cécité, le sujet commun à ces trois textes étant le jazz, rappelons, subtilement espérons-le, que l'auteur est aveugle (la didascalie d'introduction du spectacle y fait allusion : p.9, "un pianiste aveugle et disert"), et Oscar Peterson a été inspiré par Art Tatum, pianiste né quasi aveugle, reconnu pour sa virtuosité et son ingéniosité inégalables.

Pourquoi le jazz

C'est le titre du troisième texte, court, qui répond à un certain nombre de questions ou plutôt, qui répond différemment à la même question : pourquoi le jazz?
L'auteur nous donne ses raisons, à vous de trouver les vôtres.

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissez pas le "style" Villet, ces trois textes vous en donneront clairement une idée. Jeux avec les mots, références en tous genres et notamment philosophiques, vous en ressortirez tout étourdis. Amateurs de jazz, vous serez comblés. Le swing n'est pas que dans le jeu, il est aussi dans l'écriture.
Pour les béotiens, impossible de n'avoir rien compris à l'improvisation après cette lecture. Et difficile de ne pas avoir la curiosité d'aller écouter les morceaux cités. Et pour ceux, celles, qui les connaîtraient, ne pas hésiter à écouter plusieurs versions.
Peut-être aussi que cela vous donnera envie d'aller voir le spectacle si d'autres représentations sont prévues.
Ou de découvrir Oscar Peterson. Ou, pourquoi pas, découvrir les musiciens aveugles ou malvoyants qui ont pavé le chemin du blues ou du jazz, pour rester dans la thématique. Vous seriez probablement très étonné.e.s de leur nombre.
Au fait, le recueil est disponible à la BNFA en Daisy voix de synthèse, Daisy texte ou PDF. Bonne lecture!

jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

mercredi 10 juillet 2019

L'histoire d'Helen Keller - Lorena A. Hickok

Paru initialement sous le titre de The Story of Helen Keller en 1958, ce roman jeunesse a été écrit par Lorena A. Hickok. Cette biographie a été publié pour la première fois en français en 1968, la présente édition, sortie en mars 2019 aux éditions Pocket Jeunesse, est traduite par Renée Rosenthal.

Couverture du livre L'histoire d'Helen Keller
Sur un fond bleu, au premier plan, ...

Alors que Vues Intérieures fêtera bientôt ses cinq ans, (eh oui déjà!), si nous avions évoqué le nom d'Helen Keller, nous n'avions pas encore rédigé de billet sur un ouvrage racontant sa rencontre décisive avec Ann Sullivan. C'est donc chose faite avec ce roman jeunesse classique qui ne cesse d'être réédité.

Dans cette "édition collector", comme le mentionne la quatrième de couverture, on trouve en page 7 l'alphabet manuel ainsi que l'alphabet braille. Cela permet de se représenter la façon dont Helen s'est approprié le monde et comment elle a pu communiquer avec les autres. On trouvera aussi, de la page 206 à la page 225, quelques lettres écrites par Helen. Chacune d'entre elles est présentée et remise dans le contexte de sa vie et de son apprentissage.

Quatrième de couverture

Quel avenir pour une petite fille de six ans, aveugle, sourde et muette?
Les parents d'Helen sont désespérés, jusqu'au jour où Ann Sullivan arrive chez eux pour tenter d'aider Helen à sortir de sa prison sans mots, ni couleurs, ni sons.
Les premiers échanges sont houleux, mais la persévérance d'Ann, l'intelligence et le désir d'apprendre d'Helen parviennent à vaincre l'impossible.

Helen Keller

Avant l'arrivée d'Ann Sullivan dans la famille Keller, l'auteure nous présente Helen et sa famille : sa mère, son père, sa petite sœur, la fille de la domestique, avec laquelle Helen joue, et sa chienne Belle. Elle présente aussi la façon dont Helen perçoit le monde mais aussi son impossibilité à communiquer avec les autres.
p12 "Helen ne connaissait pas les mots. Tous les gens qui l'entouraient étaient pour elle des "ils". Des "ils" qu'elle distinguait parfaitement : son père, sa mère, sa tante, Martha Washington, la fille de la domestique noire, qui jouait quelquefois avec elle."

Photo en noir et blanc d'Helen Keller assise lisant un livre en braille avec un chien couché à ses pieds
Helen Keller lit un ouvrage en braille avec un gros chien couché à ses pieds (photo : archives de Nouvelle Zélande)..

L'intelligence et la curiosité d'Helen
Lorena A. Hickok insiste sur l'intelligence d'Helen mais aussi sur l'énorme travail accompli par Ann Sullivan. Helen Keller n'a ici rien d'un superhéros et tant mieux!
Ainsi, p21, "La curiosité d'Helen était encore plus vive que sa colère. Cette curiosité était déjà le signe de sa très grande intelligence."

Les mains d'Helen
p13 "Avec ses mains à elle, Helen explorait le monde. Ses mains lui servaient d'yeux et d'oreilles. (...)
Ses petites mains avides, curieuses, sans cesse en mouvement, étaient déjà l'outil de sa pensée."
p80 ""Voir" pour Helen, c'était "toucher"."
p96 "Elle s'était habituée à "voir" avec ses doigts. Ses doigts, eux, étaient des serviteurs fidèles. Grâce à eux, elle pouvait "écouter" Ann, et Ann lui apportait tout le monde dans le creux de sa main."

Découvrir le monde
p13 "La petite fille, privée du sens de l'ouïe et de la vue, avait développé d'une façon extraordinaire son sens du toucher, ainsi que ceux de l'odorat et du goût. (...) Elle savait trouver les premières violettes dans l'herbe; elle connaissait la fourrure de Belle, son setter."
p42-43 "Elle aimait l'odeur du chèvrefeuille et celle des roses grimpantes qui montaient le long de la maison. Elle aimait toucher les feuilles épaisses et légèrement piquantes des bordures de buis. Elle sentait sur ses bras, sur ses mains, la chaleur du soleil et elle percevait très bien les vibrations de l'air bourdonnant d'abeilles, ou le rapide passage des oiseaux-mouches qui volaient autour d'elle, nullement effarouchés et ravissants."
Lorena A. Hickok raconte la visite d'Helen au cirque (p84-89) avec un très bel accueil des artistes circassiens : un bel exemple d'accessibilité culturelle et d'inclusion dont les chargés de relation avec les publics devraient s'inspirer!

La détermination d'Helen
Helen Keller a aussi appris à parler. Si l'auteure détaille le long et laborieux apprentissage d'Helen, et son entêtement, elle dit aussi que seul son entourage était capable de comprendre ce qu'elle disait mais lorsqu'elle prononce sa première phrase, Helen est folle de joie.
Cet acharnement et cet entêtement ont permis à Helen d'entrer à l'université et pas n'importe quelle université : Radcliffe, l'équivalent féminin d'Harvard.

Ann Sullivan

Son rôle et ses propres difficultés sont souvent passés sous silence ou minimisés dans nombres d'ouvrages retraçant la vie d'Helen Keller. Ici, l'auteure insiste sur la patience et la volonté d'Ann Sullivan mais revient aussi sur son enfance difficile.
p51 "Jusque-là, Ann avait été complètement abandonnée à elle-même. (...) Ann était loin d'être bête. Elle était même d'une intelligence supérieure. Lorsqu'elle eut quinze ans, un ophtalmologiste réussit à lui rendre la vue grâce à une opération. Désormais, elle pouvait apprendre à lire et à écrire comme tous les enfants. Il lui était simplement recommandé de ne pas trop fatiguer ses yeux. Avec une belle énergie, Ann rattrapa le temps perdu et devint une bonne élève."

Les yeux d'Ann
Ann a été formé par Michael Anagnos, directeur de l'École Perkins, à l'alphabet manuel. Avant Helen Keller, en 1837, Laura Bridgman, également sourde-aveugle, y a reçu un enseignement. Si, lorsqu'elle arrive chez les Keller, Ann y voit suffisamment pour lire, elle fut un temps aveugle et cette expérience lui permettra de mieux comprendre le fonctionnement d'Helen.
Cependant, tout au long de sa vie, Ann aura la vue fragile. L'auteure de cette biographie le rappelle régulièrement et cela renforce la détermination d'Ann face à sa jeune élève qui deviendra une amie pour la vie.

"Pauvre petite"
p53 "Helen n'aurait pas l'enfance lamentable que tout le monde lui prédisait, elle n'aurait pas l'enfance triste et démunie qu'Ann avait connue elle-même.
- Je vous en prie, ne permettez plus à personne de l'appeler "pauvre petite", demanda Ann, dès le lendemain, aux parents d'Helen. Helen n'est pas une "pauvre petite". C'est une enfant robuste et bien portante, d'une intelligence remarquable. Elle est cent fois plus intelligente que la plupart des enfants qui voient et qui entendent. Il ne faut surtout pas l'habituer à s'apitoyer sur elle-même. Elle n'est pas à à plaindre, car elle ne s'ennuiera plus jamais dans la vie."
Parce qu'elle a détecté la grande intelligence d'Helen, Ann insiste pour que les capacités intellectuelles d'Helen soient mises en avant et que les gens ne voient pas qu'une petite fille aveugle et sourde.

Le "phénomène" Helen Keller

Il est aussi question, dans cette biographie décidément très riche, du côté "phénomène": lorsqu'elle commence à se produire en spectacle, finalement à la façon d'un "phénomène de foire", les gens veulent voir cette fameuse Helen Keller dont ils ont entendu parlé depuis qu'elle est petite fille. Dans le chapitre XI, l'auteure explique que le Docteur Anagnos, directeur de l'École Perkins, avait publié des articles sur les progrès d'Helen dans des revues. "Très vite, sa célébrité avait dépassé le cadre limité des spécialistes de l'éducation des aveugles et des sourds-muets. La petite fille (...) était maintenant connue dans le monde entier." Elle donnera par la suite des conférences dont on explique la raison p182, "Helen savait ce que diraient ses amis bien intentionnés : elle s'exhibait pour de l'argent comme un monstre, que c'était une honte, etc., mais elle ne s'en souciait guère. La seule chose qui lui importait, c'était de rassembler une somme suffisante pour mettre Ann à l'abri du besoin, quoi qu'il arrivât."
On apprendra aussi qu'après le succès de son livre où elle raconte son parcours, Helen Keller a écrit d'autres ouvrages qui n'ont pas eu de succès. Ce qui intéressait les gens, c'était de savoir comment elle vivait, pas qu'elle avait un talent d'écrivain.

Pour momentanément conclure

Alors que beaucoup d'histoires se cristallisent autour de la rencontre entre Helen et Ann, et le moment crucial où Helen associe un mot à un objet, à l'eau en l'occurrence, on pense notamment au film Miracle en Alabama, l'ouvrage de Hickok fait un panorama complet de la vie d'Helen, y compris adulte et vieillissante. Et elle insiste aussi sur les qualités intrinsèques d'Helen dont le caractère, l'entêtement et l'intelligence lui ont permis d'accéder au monde et de défendre des causes qui lui tenaient à cœur.
Cette biographie accessible aux jeunes lecteurs à partir de dix ans est à mettre entre toutes les mains, y compris celles des adultes. Ce n'est sûrement pas un hasard si elle reste un classique aujourd'hui alors que nombres d'autres ouvrages retracent la vie d'Helen Keller.
Elle permet d'avoir une vue d'ensemble de sa vie, en détaillant, évidemment, sa rencontre avec Ann et son apprentissage, mais aussi de comprendre les difficultés liées non à la double déficience sensorielle d'Helen mais à la résistance de la société qui ne peut, veut, voir en Helen un être extrêmement intelligent avec un esprit vif. Il lui faudra ainsi un sacré entêtement et une volonté sans faille pour pouvoir s'inscrire à l'Université où, par ailleurs, elle réussira très bien. L'auteure mentionne aussi plusieurs fois la pénurie de livres en braille par exemple.
Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur la vie d'Helen Keller, celui-ci est idéal. Et l'histoire d'Helen Keller est disponible en version audio chez Eole.
Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez aussi lire les écrits d'Helen Keller. Pour conclure, une citation d'Helen Keller mise en exergue de cette biographie :
"À la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde..."

lundi 8 juillet 2019

Les audiences de Sir John - Bruce Alexander

Premier opus d'une série mettant en scène Sir John Fielding, Les audiences de Sir John est publié dans la collection Grands détectives des éditions 10/18. Le titre original est Blind Justice. Bruce Alexander l'a publié sous ce titre en 1994. L'édition française (traducteur Jean-Noël Chatain) date de 1998. Il ne s'agit donc pas d'une nouveauté mais d'une double découverte : celle de la série et celle de Sir John Fielding.

Si la série compte onze volets, seuls les huit premiers ont été traduits en français.

Couverture du livre Les audiences de Sir John
L'illustration de la couverture de ce livre reprend un détail d'un tableau d'Arthur Devis dont le titre est "Edward Parker et sa femme Barbara". Dans le détail choisi, seul apparaît le dit Edward Parker, portant un tricorne et revêtu d'un costume jaune, d'un manteau largement ouvert beige.

Quatrième de couverture

Le héros de cette nouvelle série, Sir John Fielding est un personnage hors du commun : magistrat connu de tous pour son impartialité et ses exceptionnelles qualités de détective, il est célèbre pour avoir fondé la première police urbaine de Londres au XVIIIe siècle. Ses compétences sont d'autant plus remarquables qu'il est aveugle ! Secondé par ses "yeux", le jeune Jeremy Proctor, narrateur de ses exploits, Sir John Fielding enquête dans toutes les couches de la société anglaise de son temps. Pour le New York Times : "Alexander restitue avec finesse et vivacité l'esprit de l'époque. Sir John et le jeune Jeremy forment une équipe irrésistible qui fait augurer longue vie à cette série."

Le vrai Sir John Fielding

Tout comme James Holman, grand voyageur aveugle, personnage principal du roman de Lesley Beake Voyageur, Sir John Fielding a vraiment existé, contrairement d'ailleurs à sa jeune recrue Jeremy Proctor. Il semble d'ailleurs qu'il ait inspiré d'autres auteurs. Il apparaît ainsi de façon récurrente dans la série policière John Rawlings, l'apothicaire de Deryn Lake, qui se déroule en Angleterre à la même période, et qui a également été écrite dans les mêmes années.

Portrait de John Fielding, peinture de Nathaniel Hone, 1773
Portrait de Sir John Fielding par Nathaniel Hone, 1773, huile sur toile, 76.2 cm × 63.5 cm, Middlesex Guildhall Art Collection. Photo credit: Trustees of the Middlesex Guildhall Art Collection.

Demi-frère d'Henry Fielding, romancier, dramaturge et magistrat, John Fielding, né en 1721, devient aveugle dans un accident maritime à l'âge de 19 ans. Il monte ensuite sa propre affaire puis, sous la conduite de son frère, il décide d'étudier le droit. En 1750, il est nommé adjoint de son frère, et l'aide notamment dans sa lutte contre la corruption ainsi que pour améliorer le système judiciaire londonien. Les deux frères créent ainsi la première brigade professionnelle de police et diffusent régulièrement une « gazette de police » contenant des descriptions de criminels connus. Ils posent aussi les bases du premier service de casier judiciaire.
Lorsque son frère meurt en 1754, il est nommé magistrat à sa place à Bow Street. Familièrement surnommé « le Bec aveugle » (The Blind Beak), la légende dit qu'il est capable de reconnaître plus de 3 000 repris de justice au son de leur voix. En 1761, la Couronne britannique le fait chevalier. Il mourra en 1780.

Sir John Fielding, héros d'un roman policier

Si l'on se réfère au paragraphe précédent, il y a manifestement beaucoup de points communs entre le "vrai" Sir John Fielding et celui de la série éponyme.
Cependant, l'intrigue racontée ici, sans être d'une folle originalité, est fictive, comme l'est aussi le jeune personnage appelé Jeremy Proctor. Mais c'est lui qui, devenu adulte, nous relate ses aventures avec Sir John. L'auteur mêle fiction et réalité, reprenant des événements historiques pour les intégrer dans des histoires fictives.

Sir John n'est cependant pas le seul "détective" aveugle présent dans les romans policiers ou les séries télévisées. Mais dans tous ces exemples auxquels nous pensons, le détective aveugle est toujours en binôme. On pourra ainsi penser à l'inspecteur Jim Dunbar dans la série "Blind Justice" qui ne dura qu'une saison. Accompagné de son chien-guide, il travaille en binôme avec Karen Bettancourt, jeune policière qui, outre le rôle de chauffeur, lui prête aussi ses yeux pour décrire, par exemple, une scène de crime. Dans un autre genre, on pourra aussi se rappeler d'Auggie Anderson dans Covert Affairs et son duo avec Annie Walker. Et il en existe d'autres dont nous aurons peut-être l'occasion de parler ici même.

Affiche de la série TV Blind Justice
Affiche de la série télévisée "Blind Justice" : au premier plan, l'inspecteur Dunbar, en costume et lunettes noires, au deuxième plan, New York. Située en haut de l'affiche, une phrase : " He lost his sight... not his vision." (Il a perdu la vue... pas sa vision).

Les audiences de Sir John, premier opus d'une série

Si ce premier titre permet de mettre en place les personnages principaux et, pour le lecteur, de faire leur connaissance, Jeremy Proctor en tête, il permet aussi d'installer l'ambiance de la série dans le Londres du XVIIIe. Sans trop divulgâcher, nous aurons donc l'occasion de comprendre comment fonctionne la justice, celle du "tout-venant" et celle des hauts rangs, comment l'on se déplace à Londres à cette époque ou avoir une idée assez précise de la vie de certains quartiers londoniens. Sir John Fielding, en tant que magistrat, s'occupe de toutes les strates de la société anglaise, pouvant autant s'adresser à une jeune servante, qu'à un capitaine de navire ou un repris de justice.
Dans cette première aventure, l'auteur, américain natif de Chicago, semble prendre plaisir à dépeindre tous les travers de la société anglaise de cette époque, son rapport à l'esclavage, son habitude d'envoyer des condamnés dans les colonies, appelée transportation et la hiérarchisation de la société londonienne. On peut imaginer qu'au fil des aventures, le lecteur en apprendra encore plus sur le Londres de cette époque lorsque la ville rayonnait dans le monde entier.

La série

  • Blind Justice (1994), publié en français sous le titre "Les Audiences de Sir John", 10/18, « Grands Détectives » no 3001, 1998
  • Murder in Grub Street (1995), publié en français sous le titre "Le Fer et le feu", 10/18, « Grands Détectives » no 3051, 1999
  • Watery Grave (1996), publié en français sous le titre "L'Onde sépulcrale", 10/18, « Grands Détectives » no 3110, 1999
  • Person or Persons Unknown (1997), publié en français sous le titre "Venelles sanglantes", 10/18, « Grands Détectives » no 3156, 2000
  • Jack, Knave and Fool (1998), publié en français sous le titre "Le Fourbe et l'Histrion", 10/18, « Grands Détectives » no 3205, 2000
  • Death of a Colonial (1999), publié en français sous le titre "La Veuve et l'Imposteur", 10/18, « Grands Détectives » no 3271, 2001
  • The Color of Death (2000), publié en français sous le titre "Brigands et Galants", 10/18, « Grands Détectives » no 3369, 2001
  • Smuggler's Moon (2001), publié en français sous le titre "La Nuit des contrebandiers", 10/18, « Grands Détectives » no 3498, 2003

Ainsi que trois autres, non traduits en français à ce jour :

  • An Experiment in Treason (2002)
  • The Price of Murder (2003)
  • Rules of Engagement (2005)

Dès la première page du premier chapitre, Jeremy nous présente Sir John Fielding. Nous saurons ainsi très rapidement que "s'il était dépourvu du sens de la vue, que la plupart de nos semblables estiment comme capital, sir John n'en mena pas moins une existence exemplaire." (p9)
Intéressant de voir que pour Jeremy, qui l'a côtoyé longtemps, le fait d'être aveugle est presque anecdotique tant Sir John a eu une vie bien remplie. Cela donne aussi le ton du roman et de la série en donnant une image très positive de ce personnage, largement inspiré du vrai Sir John Fielding. À aucun moment, Sir John Fielding ne sera dépeint comme un être en détresse. En matière de loi, c'est lui qui donne le "la".

Une cécité empreinte d'humanité

Jeremy Proctor
Le premier chapitre du roman raconte les circonstances de la rencontre entre Jeremy Proctor, alors âgé de treize ans, et de Sir John Fielding.
Racontées par Jeremy, ces histoires reflètent aussi la façon dont il perçoit le personnage qui, finalement, lui a sauvé la vie ou au moins lui a évité de tomber dans la délinquance à son arrivée à Londres alors qu'il venait de devenir orphelin à treize ans.
Il sera accueilli sous le toit de Sir John alors même que sa femme se meurt, elle qui sera soulagée par un médecin irlandais catholique, Donnelly, à l'aide d'une infusion aux vertus apaisantes.

Une autonomie calculée
Au fil de cette première aventure, Jeremy décrira au lecteur la farouche autonomie de Sir John lorsqu'il est en terrain connu. "Au premier carrefour que nous dûmes traverser, j'effleurai le coude de sir John pour lui signifier, par pure prévenance, que la voie était libre. Pourtant, il secoua fermement la tête et me dit :
- Non, Jeremy, s'il te plaît. Je préfèrerais me diriger seul. À moins de m'éviter une mort certaine sous un attelage ou un grand embarras en mettant le pied dans du crottin, tu dois résister à la tentation de m'aider."
Se déplaçant avec une canne, qu'il tend devant lui pour trouver l'emplacement de marches par exemple, Sir John accepte cependant de se faire guider quand il s'agit de traverser une salle bondée, p280 : "en cette circonstance, je t'autorise à prendre mon bras. Guide-moi correctement. Veille à ce que je ne heurte personne."
Jeremy apprend aussi, en même temps que la plupart des lecteurs finalement, comment se comporter avec Sir John mais aussi comment celui-ci se déplace, se repère. Au cours d'un déplacement en attelage à Londres, c'est Sir John qui indique à Jeremy qu'ils arrivent à Covent Garden. Jeremy lui demande alors comment il avait pu deviner, p111 :
- "Jeremy, déclara-t-il, en me déplaçant, j'utilise simplement mes quatre autres sens. Vous autres qui jouissez de la vue ne faites que mésuser du reste. Dans le cas présent, j'ai seulement mis à l'œuvre mon nez et mes oreilles. J'ai respiré la verdure et l'odeur terreuse des étals des maraîchers, tout en écoutant ces derniers vanter leurs marchandises. Crois-moi sur parole, mon garçon, il n'existe aucun lieu à Londres qui exhale et résonne comme Covent Garden."

Magistrat reconnu, il sait aussi faire appel aux autres quand cela est nécessaire. Ainsi, p62, alors qu'il demande la description d'une demeure afin d'en avoir une image précise dans la tête, il fera d'abord appel à Bailey avant de recourir à Jeremy :
- "Pourriez-vous me décrire la maison où nous sommes sur le point d'entrer?
- Eh bien, elle est plutôt grande, à vrai dire.
- De quelle taille mon ami ?
- Trois étages, déclara Bailey, en comptant le rez-de-chaussée. Mais large, monsieur, très large.
(...)
- Peut-être peux-tu apporter ta contribution, Jeremy.
- Je vais tâcher, monsieur.
Et je m'exécutai, en faisant remarquer que la demeure était construite en brique et que les étages supérieurs comprenaient cinq fenêtres en façade, avec un yard d'intervalle entre deux et le même espace à chaque angle. Au rez-de-chaussée, une vaste porte à deux battants occupait l'emplacement d'une fenêtre et l'on y accédait en gravissant trois marches." À la suite de cette description, Sir John fera appel à Jeremy pour avoir des descriptions détaillées et fiables qu'il pourra utiliser par la suite dans sa réflexion. Ainsi, p207, Jeremy lui décrira Monsieur Clairmont : "je me remémorai le visiteur puis commençai à en esquisser la physionomie à Sir John, en lui livrant la description la plus précise dont je fusse capable. Je fis mention du grand nez crochu de M. Clairmont et de ses lèvres le plus souvent boudeuses."
Il sait aussi s'emparer des stéréotypes liés à la cécité, telle la pitié, pour faire parler une victime, p180 : "auriez - vous la bonté, mon enfant, de guider un pauvre aveugle dans le jardin et de lui tenir quelque temps compagnie ?"
Ainsi, si le lecteur sait très vite que Sir John est aveugle, sa cécité et les spécificités qui peuvent s'y rattacher sont amenées par petites touches, au fil de l'histoire et de ses nécessités. Rappelons, pour mémoire, qu'à l'époque de Sir John, le braille n'existait pas encore. Le magistrat était donc totalement dépendant des autres pour la lecture ou la rédaction de documents.

Pour momentanément conclure

C'est assurément une belle découverte et c'est un vrai plaisir de plonger dans le Londres de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d'y rencontrer des personnages réels ou fictifs, et de s'y déplacer en compagnie de Sir John ou de Jeremy Proctor. La langue employée, dans sa traduction française, est travaillée pour, semble-t-il, coller au parler des gens issus de différentes couches sociales.
À travers la lecture de cette première aventure, on sent toute l'humanité de Sir John Fielding et l'auteur qui bâtit des histoires fictives, en profite pour transmettre également des valeurs.
À aucun moment, Sir John n'est considéré comme vulnérable. Il sait s'entourer et, certes, c'est un homme de justice, par ailleurs reconnu par ses pairs. Si l'on peut considérer comme exagérée cette faculté de reconnaître trois mille repris de justice rien qu'à leur voix, qui pourtant participa de sa légende, Sir John Fielding n'est pas traité en superhéros. Il utilise au mieux ses facultés d'analyse et son esprit de déduction. Ainsi, sans rien divulgâcher, c'est grâce à une observation naïve de Jeremy qu'il peut orienter ses recherches.
Les amateurs de romans policiers historiques devraient se pencher sur cette série. Quant à nous, la lecture d'autres ouvrages est déjà envisagée.
Soulignons par ailleurs que ce premier opus est aussi disponible en version audio chez Eole.

lundi 22 avril 2019

La nuit se leve - Elisabeth Quin

Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!

vendredi 4 janvier 2019

Coffret Histoire de France - Mes Mains en Or

L'année 2019 commence par un gros coup de cœur. Il s'agit de la nouvelle parution de Mes Mains en Or, un coffret sur l ' Histoire de France dont l'auteure est Mathilde Olivier.
Ce coffret est composé de quatre volumes et est destiné aux jeunes lecteurs. Pour ceux qui ne connaissent pas encore la maison d'édition associative, elle se spécialise dans la création de livres tactiles, en braille et en gros caractères pour les enfants déficients visuels. Mais, quand vous aurez découvert la beauté de ce coffret, tous les enfants auront envie de l'avoir!

Mes Mains en Or possède aujourd'hui un beau catalogue qui se décline en plusieurs collections destinées à différentes catégories de lecteurs : du tout petit au jeune lecteur aguerri, du livre d'apprentissage à la transcription en braille et gros caractères de "Les Belles Histoires".

Logos des différentes collections de Mes Mains en Or

Résumé de l'ouvrage

Composé de quatre livrets retraçant les grandes périodes de l’histoire de France, ce coffret invite l’enfant à découvrir les personnages et les monuments les plus emblématiques de notre histoire. Grâce à des textes courts mais riches, complétés d’images tactiles, l’enfant apprend en s’amusant. À son tour, il vous apprendra le nom de l’éléphant de Charlemagne!

Détail des quatre livrets

L'Histoire de France est donc découpée en quatre livrets.

Quatre personnages pour identifier quatre périodes historiques

  1. De la préhistoire aux gallo-romains
  2. Moyen-Age
  3. Époque moderne
  4. Période contemporaine

Chaque livret est composé de plusieurs parties, chacune d'entre elles étant identifiées, pour la partie en gros caractères, par un contour de couleur différente : blanc pour la partie texte, jaune pour la rubrique "le savais-tu?", bleu pour le vocabulaire, rouge pour les personnages célèbres.

Chaque rubrique est identifiée par un liseré de couleur différente

Dans la composition de chaque livret, on trouve une page imprimée en gros caractères et, en regard, une page en braille. On a aussi, et c'est aussi l'une des spécificités de Mes Mains en Or, une partie consacrée aux images tactiles. Et là, c'est un vrai tour de force pour cette maison d'édition associative qui peut compter sur ses bénévoles pour le montage de ses livres, des pop-up fantastiques.
Que signifie une cathédrale ou un amphithéâtre pour un enfant aveugle qui n'a pas accès à une banque d'images? Ces animations en 3D permettent à cet enfant de se construire une représentation physique et mentale.

pop-up amphithéâtre

Bluffant, non? A ces pop-up spectaculaires, on ajoute aussi des images tactiles plus classiques comme l'illustration du Roi Soleil ou, sous forme de petite figurine que l'on peut manipuler, un bateau viking (le terme drakkar étant une invention française).

Image tactile le Roi Soleil

Figurine de bateau viking

Les images, autant que les textes et les rubriques indispensables, sont un vrai bonheur à découvrir.
A titre d'exemple et sans être exhaustif, le livret consacré à la période allant de la préhistoire aux gallo-romains, il y a un chapitre consacré à la préhistoire, à la bataille d'Alésia, aux premiers chrétiens. Parmi les personnages célèbres, on peut croiser Lucy, Vercingétorix ou Attila. Et avant d'aller découvrir en volume la maquette d'un théâtre ou d'un oppidum, on peut apprendre ce que signifie un aqueduc ou un légionnaire.
Le texte de présentation du coffret indique qu'il s'agit de textes courts, mais, c'est sûr, cela éveillera la curiosité des jeunes lecteurs qui, espérons-le, pourront trouver de la documentation accessible pour approfondir chacune de ces périodes.

Pour apprendre à manipuler ces très belles mais fragiles illustrations en pop-up, Mes Mains en Or a réalisé un petit film mode d'emploi. Avec une voix off, ça aurait été parfait!

Pour momentanément conclure

Les habitué.e.s du blog savent que Vues Intérieures aime beaucoup le travail de Mes Mains en Or. D'abord parce qu'il existe très peu de maisons d'édition qui produisent de vrais livres tactiles, réellement accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants, ensuite parce que ses ouvrages sont beaux, colorés, intelligents et qu'ils donnent envie à tous les enfants de toucher, manipuler ces images tactiles et ces représentations en 3D.
Par ailleurs, la présence simultanée du braille et des gros caractères permet de partager la découverte et la lecture de ce bel ouvrage.
En cette journée mondiale du braille, le 4 janvier, jour de la naissance de Louis Braille, il faut aussi saluer la volonté de Mes Mains en Or de publier des œuvres de littérature jeunesse en braille, dont l'apprentissage, aujourd'hui encore, est la seule façon, pour un enfant déficient visuel, de ne pas devenir illettré et analphabète. Vous pouvez écouter le témoignage de Céline Bœuf, responsable adjointe de la médiathèque Valentin Haüy, diffusé sur Radio France ou le reportage en Charente Maritime qui constate la difficulté de l'apprentissage du braille face aux nouvelles technologies.

samedi 18 août 2018

Une vie à Colin-Maillard - Lydia Boudet

Publié chez GRRR...ART Éditions et paru en février 2018, Une vie à Colin-Maillard est le premier roman de Lydia Boudet.

Couverture du livre Une vie à Colin-Maillard

Lydia Boudet collabore également chaque trimestre à l'Handispensable Magazine, trimestriel qui parle du handicap différemment. On pourra lire cette présentation du magazine lors de son lancement en juin 2014.
Lydia fait des portraits de personnes, notamment déficientes visuelles, de la vie de tous les jours ou oeuvrant dans la culture (en s'inspirant, parfois, de ce blog, si, si...).

Dans Une vie à Colin-Maillard, il est aussi question d'un portrait, celui de Laurent, aveugle de naissance.
Au fil de ce billet, il y aura forcément du divulgâchage mais, rassurez-vous, là n'est pas l'intérêt du livre.

Quatrième de couverture

Il y eut maldonne à la naissance de Laurent, car il est né aveugle. Mais, l'amour des siens et sa grande force de caractère lui permettent de reprendre en main sa vie.
Par petites touches tendres, c'est ce cheminement que sa femme va raconter à leur fille. Celle-ci, enceinte, a peur de mettre au monde, à son tour, un enfant handicapé. Alors, pour la rassurer, sa mère lui expose des tranches d'une vie "à Colin-Maillard" afin de la convaincre que l'existence vaut d'être vécue même dans la cécité.

Petite note

Le résumé ci-dessus n'est pas l'argument le plus intéressant de l'ouvrage. Ce "roman", peut-être que le terme "roman-document" serait plus approprié, est constitué de chapitres très courts, quarante-deux en cent quarante et une pages, qui ressemblent d'ailleurs plus à des instantanés qu'à des chapitres. Ce qui est d'ailleurs parfois frustrant car on aimerait un peu plus de liaison entre eux, même si Laure-Anne, narratrice du livre, dit à sa fille : "tu as feuilleté avec moi ces quelques photos mentales issues du carton de notre mémoire collective." (141)

La vie de Laurent

Laurent est donc le personnage principal de ce roman-document. Le lecteur le suivra dès sa naissance...
Nous n'avons pas sa date de naissance mais, décrites en détail, les actions de ses parents pour le stimuler le plus possible dès l'annonce de sa cécité, une fois le choc du diagnostic, et son côté définitif, "intégré". Ainsi, p.14, "Nancy devint une oreille parlante : tout ce qu'elle entendait, elle le décrivait à son fils."

Après le lycée, Laurent suit des cours par correspondance pour devenir traducteur. Tiens, ça ne vous fait pas penser à Thomas (Melchior Derouet), l'amoureux de Francine (Nathalie Portman), dans "Faubourg Saint-Denis", le court métrage de Tom Tykwer, dans "Paris, je t'aime", film collectif sorti en 2006. Dans ce magnifique court métrage, Thomas, aveugle, fait des études de traduction. Au tout début du film, on le voit dans son appartement, casque sur les oreilles, en train de lire sur son afficheur braille et répétant ses phrases.

Chronique après chronique, ou "image mentale" après "image mentale", nous le verrons grandir, se faire des amis, gérer au quotidien des désagréments liés à l'environnement parfois hostile, ou à la bêtise humaine. Celle-ci est d'ailleurs épuisante si on la prend au premier degré. D'autrefois, il s'agira de maladresses qui, répétées, peuvent être extrêmement blessantes. Nous le verrons se faire une place, en tant que personne aveugle, certes, mais surtout en tant que Laurent Trémane, avec ses qualités et ses défauts. Pour ces derniers, l'histoire étant racontée par son épouse, nous subodorons un point de vue partial... Il y a d'ailleurs de jolis passages sur la vie en couple "mixte", aveugle/voyant.

Cécité et Société

Attitude
Au fil de ces "photos mentales", l'auteure nous parle du choc du diagnostic chez les parents, l'attitude de nombre de personnes face à un bébé handicapé, y compris dans la proche famille. Puis, au fil de la scolarité de Laurent, plus que les difficultés liées à sa cécité, l'auteure raconte comment, parfois, l'attitude là encore, de certains professeurs peut inclure ou exclure, même de façon involontaire, une personne aveugle.
C'est un des points forts de cet ouvrage : montrer combien les préjugés, plus que la cécité en elle-même, empêchent la personne de faire ce qu'elle a envie de faire, sous prétexte que ce n'est pas pour elle, qu'elle ne peut pas le faire... Quelqu'un d'autre que soi se permet de juger ce que l'on peut faire. Combien de personnes aveugles ont entendu ce genre de remarque? Si l'on prenait des paris, on attendrait probablement les cent pour cent. Toujours avoir besoin de faire ses preuves, montrer que l'on est capable...

Préjugés
Il arrive aux personnes aveugles d'aller au cinéma pour voir un film comme une bonne partie de la population française... Pourtant, cela semble incongru à la caissière du cinéma où se présentent Laurent et Damien, ami de lycée. Celui-ci, d'ailleurs, ahuri par l'attitude de la caissière, demande à Laurent s'il n'est jamais fatigué. Celui-ci lui répond : "J'ai besoin de toute mon énergie pour éviter les poubelles sur un trottoir, capter des informations sonores parmi le brouhaha général ou faire le lien entre les données manquantes." (p.56)

Au quotidien
Les déplacements, même ceux pratiqués au quotidien, regorgent de pièges : des poubelles laissées au milieu du trottoir, des travaux de voirie mal signalés et non protégés (et aux conséquences amplifiées) : "Canne levée, il n'avait donc pas détecté un trou fraîchement creusé, signalé par un cône de travaux et de la peinture sur le trottoir." (p.57)

Usages de la canne blanche

La canne blanche et longue est l'instrument indispensable des déplacements autonomes pour la personne aveugle. Ci-dessus, Nous avons un aperçu de son utilité pour détecter les défauts de voirie. Tout au long de ce livre, Il y a de nombreux exemples des usages de la canne blanche.
p.31 "(...) quand il marchait avec sa canne, son corps était toujours très contracté, les pieds à l'affût de la moindre aspérité au sol et le bras droit dans un constant mouvement de balayage."
p.73 "Il (...) entra de plein fouet dans le plafond en sous - pente. Cela lui arrivait souvent : de sa canne il pouvait localiser les obstacles au sol, mais rien n'avait été inventé pour ceux en hauteur."

Pour comprendre l'efficacité de la canne blanche, voir le schéma ci-dessous, tiré du livre de Jean-François Hugues publié en 1989 aux éditions Jacques Lanore, Déficience visuelle et Urbanisme. L'accessibilité de la ville aux aveugles et mal-voyants. Pour simplifier, du sol à la taille de la personne, la canne a une utilité de détection, prévenant les obstacles. Mais sur la partie supérieure du corps, de la taille à la tête, elle est inefficace, ce qui entraîne souvent des collisions avec tout objet protubérant dont parfois des dessous d'escalier non signalés ou des rétroviseurs de camions...

Schéma de l'efficacité d'une canne blanche, tiré du livre de Jean-François Hugues

La canne a aussi d'autres usages, dont celui d'être identifié comme personne aveugle. C'était d'ailleurs l'usage premier lors de son invention par Guilly d'Herbemont à Paris en 1930. Elle constata que dans la rue, le public, tant piétons qu’automobilistes, ne faisaient pas attention aux aveugles. S’inspirant du bâton blanc des agents de police, elle parvint à convaincre la Préfecture de police de Paris d’autoriser l’usage de la canne blanche pour les aveugles et les malvoyants. Cette initiative audacieuse et novatrice fut bientôt connue et suivie, tant en France que dans le monde entier.
p.79 "Ma canne sert à montrer aux autres que je ne vois rien du tout, mais surtout elle m'aide à ne pas me cogner partout."

Pour finir

Si Laurent est un personnage de fiction, il est manifestement très inspiré par une expérience vécue, construit au fil de ces témoignages qui constituent ce "roman".
Une vie à Colin-Maillard est une première œuvre dont l'intérêt est une vraie honnêteté et une belle connaissance de la cécité. Si, parfois, nous ne sommes pas d'accord avec certaines attitudes, nous avons l'opportunité, ici, de vivre la cécité dans sa vie quotidienne, dans ses apprentissages au fil de la vie.

Les quelques exemples cités ici sont le reflet de cette connaissance. Pourtant, elle indique, comme pour s'excuser, qu'elle est "tout à fait consciente que la vie d'un non-voyant est beaucoup plus difficile que celle décrite dans ce roman". Il y a, parfois, des chemins plus tortueux que d'autres, et des attitudes franchement désespérantes, même treize ans après la loi de 2005 dont on ne cesse d'ailleurs de remettre en question le principe d'accessibilité universelle (comme si personne ne vieillissait ou n'avait un jour fait l'expérience d'un déplacement avec une lourde valise sur un parcours rempli d'escaliers), mais pourquoi, parce qu'on est aveugle, cela signifierait nécessairement un parcours du combattant?
Le parcours de Laurent, raconté dans ce "roman-document", n'est pas particulièrement facile même s'il a la "chance" d'avoir un emploi (en 2016, le taux de chômage chez les personnes handicapées était presque deux fois supérieur au tout public), d'avoir trouvé l'amour et fondé un foyer. Et si, au contraire, il était le reflet d'une génération de personnes aveugles ayant pu faire des études supérieures, autonomes et bien insérées dans la société?

Lydia Boudet est documentaliste et, par amour de la lecture, elle a souhaité que Une vie à Colin-Maillard soit disponible également en version audio.
Georges Grard, directeur de l'Handispensable, dit que "son livre possède un souffle salutaire et une vérité de vie qui emportent tout à sa lecture!" Alors, soyez curieux...

jeudi 2 août 2018

Ropero - Cathy Berna

Roman pour adolescent, recommandé à partir de quatorze ans, paru chez Hachette Romans en juin 2018, Ropero est le premier roman de Cathy Berna.

Couverture du livre Ropero de Cathy Berna

Cette histoire brasse de nombreux sujets, parfois lourds comme la maladie ou le deuil, l'abandon. Mais elle regorge aussi de tendresse, d'amour. Et elle inclut, bien évidemment, un personnage malvoyant, sujet de ce blog. Ici, il s'appelle Léonie. Et l'histoire débute la veille de ses seize ans. Et c'est sur elle que se concentrera ce billet.
Et, comme d'habitude, cela nous permettra de faire le lien avec des thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle.

Il y aura peut-être un peu de divulgâchage (spoiler!) mais nous essaierons de préserver l'essentiel...

Quatrième de couverture

Elle, c'est Léonie, seize ans.
La musique, c'est tout ce qu'elle a.
Ça et la maladie. Sa vue baisse inexorablement.
Bientôt, elle ne verra que du noir.

Lui, c'est Ezra.
Il trace la route dans son camion, accompagné de son chien et d'une tortue.
Solitaire et instable, il cherche à fuir sa propre histoire.

Eux, c'est une rencontre.
Une nuit d'été inédite lors d'un festival d'électro.
Un moment suspendu, avant qu'une tempête puis le chaos de leurs vies ne les rattrapent...

Contexte de l'histoire

Si le roman tourne autour de la rencontre de Léonie et d'Ezra dans un festival de musiques actuelles, nous apprendrons vite l'histoire des personnages principaux, Léonie et Ezra, ainsi que celle des personnages récurrents tels les parents de Léonie et son grand-père Henry, ou Célia, la meilleure amie de Léonie, étudiante infirmière. Nous ferons aussi connaissance avec la famille "adoptive" d'Ezra, Bernard, très malade, Mélanie, son épouse, Martin et Pierre, les fils de la famille.

L'histoire débute la veille du seizième anniversaire de Léonie, en juillet, et se termine en décembre de la même année, avec une petite incursion en janvier de l'année suivante.

Léonie

Léonie, née en Chine, a été adoptée par Guillaume et Blanche Marnier. Brillante élève, elle vient d'obtenir son bac avec mention et un an d'avance. C'est aussi une très bonne musicienne, guitariste classique qui rêve de devenir musicienne professionnelle et endosser ainsi la légende Ropero, luthier de son état. En attendant, elle joue sur une Esteve même si elle est un peu en froid avec son instrument en ce moment.

Détail d'une guitare Esteve avec étiquette prouvant son authenticité

Elle a une maladie de la rétine qui, sans jamais être citée, ressemble à la rétinite pigmentaire : rétrécissement du champ visuel, difficultés à voir la nuit...
Au fil du roman, sa volonté d'apprendre à faire les choses les yeux fermés "pour après" rappelle beaucoup le personnage d'Ava, adolescente du film éponyme de Léa Mysius qui apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu.

Affiche du film Ava de Lea Mysius

Comme beaucoup de personnages malvoyants, tel Elliott dans Fort comme Ulysse, Léonie est à ce moment de sa vie où sa vue se dégrade beaucoup, où elle sent qu'elle bascule vers l'inconnu, même si elle sait depuis longtemps que ce moment arrivera.

Tout au long de cette histoire, Léonie raconte ces moments :
p.13 "Cette année a été difficile. Ma vue a tellement baissé que je me suis enfermée dans la musique."
p.14 "Au lycée et dans la rue, je ne parle pas à grand monde, j'ai peur sans cesse de tomber, de me blesser. Alors je sors le moins possible, je reste assise des heures à jouer, cloîtrée dans la maison familiale."
p.149 "Est-ce que je vais oublier ma propre main? Oublier leurs visages à tous, leurs expressions, la couleur de leurs yeux? Est-ce que tout va disparaître dans le tunnel?
C'est déjà presque la fin.
J'ai seize ans, n'aurai vu de mes yeux jusque là. Mais pour quand le vide total?"
p.202 "J'ai peur d'être aveugle. Peur des chutes, de tomber, de dépendre toujours de quelqu'un, j'ai peur de la nuit permanente, peur du monde, du dehors, de jouer beaucoup moins bien qu'avant, j'ai peur de... tout."

Malvoyance et perceptions

Léonie
p.15 "Le billet, je le touche du bout des doigts. Il est très lisse, en format A4, un e-ticket. Collé dessus, jaune, carré, le Post-it avec inscrit en énormes caractères le numéro à joindre pour les personnes handicapées souhaitant accéder au site."

p.28 "Sa main est moite, elle colle à la mienne. Elle est large, je sens des callosités sur les contours de sa paume. C'est étrange. (...) Il parle dans une tonalité grave, très calmement."

p.31 "J'y vois comme dans un tunnel, c'est une maladie, elle évolue mal. Le tunnel se rétrécit, mais par exemple, j'ai des repères de formes, d'obstacles et, si j'approche mes yeux assez près, je peux voir les visages, les contours, déchiffrer, décoder... C'est triste mais tu vois, ce n'est pas un drame non plus. C'est ma vie, c'est comme ça."
"J'avais sept ans lorsqu'on a découvert ma maladie. En allant faire pipi la nuit, je tombais dans les escaliers, c'est comme ça qu'on a su que je n'y voyais pas assez..."

p.33 "Il faudrait... enfin si tu veux bien... me décrire les choses, les endroits, un peu précisément, pour que je me repère... parce que c'est flou pour moi, mais je pense que si tu m'expliques c'est possible que je me débrouille seule assez rapidement."

p.34 "Le site est bien agencé et, avec l'aide d'Ezra, je me repère assez facilement. Il y a deux scènes principales, un chapiteau, les espaces buvette et les sanitaires. Pour les invalides, quelques places en gradins à côté des régies, ça fait loin des scènes mais le son est correct et, pour un premier festival, je trouve ça plutôt rassurant de ne pas être au cœur de la foule. (...) J'écoute le bruit du public, le sol piétiné, les rives. L'ambiance est festive et je peux palper du bout de mes tympans le bonheur, la joie."

p.37 "Comme la nuit tombe, mon champ de vision a très fortement diminué, mais étrangement, l'angoisse et la peur m'ont quittée."

p.40 "Je ne vois plus rien de son visage, à peine si je réussis à distinguer le lac. La nuit a glissé sur nous, comme un voile opaque sur mes yeux."

p.204-205 "Léonie apprivoisé des gestes qui seraient simples si elle y voyait clair, mais elle garde les yeux fermés, ce qui complique. Mélanie la guide de ses mains. Léo mémorise les repères, la texture, le sens de sa lame, l'odeur. Pour après."

p.205-206 "Dès le réveil, chaque matin, elle écoute les bruits de la maison et tente de s'en faire une représentation mentale. Elle a réussi à développer son ouïe de manière inédite. Elle parvient presque à entendre au-delà des murs de pierre et des planchers de chêne. Écouter est devenu sa manière de respirer, de vivre. Le monde chante à ses tympans. Un frôlement d'ailes, le vent glacial sous les toits, le robinet qui goutte, la télévision en bas, le râlement calcaire de la vieille cafetière, les ronflements de Fakear, les branches d'arbre qui craquent sous l'effet du givre. La vie a sa propre musique, ici dans la ferme. Et si Léonie ne sait pas encore bien la jouer, elle a appris à l'écouter."

Ezra
p.32 "Elle n'y voit peut-être pas grand chose mais elle avance, ses pieds sont bien dans le sol, et je me demande finalement lequel va guider l'autre ce soir."

p.51 "Mais je n'ai pas perçu vraiment, ou pas voulu voir son handicap. Aveugle, c'est quoi ces conneries? Ça changeait quoi à part qu'elle sent les choses autrement, qu'elle pige tout qu'elle...
Handicapée de quoi, putain? J'ai pas pensé qu'elle était différente, enfin si tellement mais pas comme ça. Pas elle. Pas maintenant."

Festivals de musiques actuelles et accessibilité

La rencontre de Léonie et Ezra se passe lors d'un festival de musiques actuelles.
Ezra, bénévole, accompagne les festivaliers handicapés. Si, malheureusement, cette pratique est loin d'être généralisée, plusieurs festivals de musiques actuelles s'emploient à les accueillir en améliorant d'année en année leurs prestations. Nous citerons bien évidemment le festival des Eurockéennes en vous renvoyant sur le billet publié il y a deux ans, ou sur celui consacré plus particulièrement à l'accueil des festivaliers déficients visuels avec l'exemple du Festival de Glastonbury en Angleterre.

Affiche du Festival des Eurockéennes de Belfort 2018

Plus généralement, à propos de l'accessibilité des lieux de musique live (salles de spectacles, festivals...), nous vous recommandons d'aller voir le site (en anglais) de l'association anglaise Attitude is Everything qui fait un travail remarquable pour sensibiliser ces lieux et les convaincre de la nécessité de les rendre accessibles à tous. On pourra d'ailleurs regarder ce film (en anglais mais sous-titré) Access to live music for disabled audiences qui montre deux réalités : l'énorme festival de Glastonbury et une petite salle de concert, chacun ayant la volonté d'accueillir au mieux ces spectateurs handicapés. Il n'y est pas question précisément de déficience visuelle mais plutôt d'attitude.

Pour conclure

Nous l'avons dit en introduction, de nombreux thèmes sont brassés dans cette histoire. Peut-être un peu trop. Trop pour aller en profondeur, trop pour aborder sérieusement les choses.
Certains thèmes sont simplement évoqués au cours d'une phrase, comme s'ils devaient être évoqués dans un roman pour adolescent sorti en 2018.

Mais la génèse de la rencontre entre Léonie et Ezra permet de mettre en avant la volonté de certains festivals d'être accessibles à tous. Ça existe, c'est possible et il faut communiquer sur ce sujet. Merci donc à Cathy Berna.
Il est d'ailleurs beaucoup question de musique dans cette histoire. Celle que joue Léonie, celle que Léonie et Ezra écoutent. Et les différents chapitres du roman font référence à un concert, des chansons, la musique...

On pourra cependant regretter le côté caricatural des personnages principaux, Léonie et Ezra, qui ne pouvaient pas être plus antinomiques. Une jeune fille élevée dans une famille très à l'aise financièrement et qui l'aime. Jeune fille brillante à qui tout réussissait. Et il y a eu cet instant au festival, parenthèse dans sa vie ordonnée, organisée, millimétrée, qui a tout déréglé, comme un grain de sable dans un rouage ou la goutte d'eau qui fait déborder le vase...
Lui, Ezra, jeune pousse sauvage, qui a fini par trouver une famille aimante, quasi idéale malgré les épreuves. Il vit dans son fourgon, avec son chien Fakear et sa tortue Adna...
Léonie à la ville et Ezra à la campagne. Léonie l'intellectuelle et Ezra le manuel.
Et cette rencontre. Improbable. Et pourtant...

Les avis des (jeunes) lect.eur.rice.s semblent partagés. Nous l'avons précédemment dit, cette histoire brasse beaucoup de sujets, certains juste effleurés. Mais ceci dit, son intérêt réside peut-être dans son "non-formatage". On a envie d'être avec Mélanie, dans cette ferme, autour de la cheminée. On a surtout envie que l'histoire se termine bien tant les personnages sortent tout cabossés de ces 280 pages.

mardi 17 juillet 2018

Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien - Han Xu

Cet album illustré de Han Xu, paru aux éditions Rue du Monde en avril 2018, nous vient de Chine. Il est adapté du chinois par Laurana Serres-Giardi.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Le titre original, en anglais, est Little Red Riding Hood Can't See Her Way, soit Le Petit Chaperon rouge ne peut pas voir son chemin. Elle se servira de sa canne, "en tâtonnant de tous les côtés pour trouver un chemin sûr."

Le Petit Chaperon rouge est probablement le conte qui a eu le plus de variantes. On pourra trouver en annexe un article universitaire de 2013 parlant de l'évolution du conte du Petit Chaperon rouge entre le XVIIe et le XXIe siècle. Nous avions présenté ici une version tactile en braille et gros caractères éditée par Mes Mains en Or. La BNF a d'ailleurs organisé une exposition virtuelle autour des variantes du Petit Chaperon rouge.
Mais c'est la première fois que le Petit Chaperon rouge est aveugle et la variante présentée ici est un ravissement.

Quatrième de couverture

Quand on est le Petit Chaperon rouge, ce n'est déjà pas facile d'apporter un gâteau à sa grand-mère en traversant une inquiétante forêt.
Mais lorsqu'en plus, on n'y voit pas, qu'aucun des animaux rencontrés ne veut vous aider et que vous tombez nez à nez avec le Grand méchant loup... cela donne la plus fascinante des histoires.

Un conte que les enfants vont lire et relire pour apprendre à devenir aussi habile que cette intrépide fillette.

Le Petit Chaperon rouge

Pour l'anniversaire de sa grand-mère, le Petit Chaperon rouge veut lui apporter un gâteau. Et pour la première fois, elle va devoir traverser la grande forêt toute seule.
Cachée derrière ses grandes lunettes noires rondes, "craignant de trébucher sur une grosse pierre ou sur des branches", elle "tient fermement sa canne dans sa main." (p.8)

Au fil des pages, de ses rencontres et peut-être de sa prise d'assurance, le Petit Chaperon rouge prend des couleurs ainsi que ce(ux) qui l'entour(ent).

Le Petit Chaperon rouge en noir et blanc, dans la grande forêt

Le Petit Chaperon rouge sur le museau du hérisson

On peut voir, dans cette version du Petit Chaperon rouge, une parabole de notre société : toujours en train de courir, nous n'avons pas le temps d'aider les autres, ceux qui ne courent pas comme nous ou pas aussi vite que nous. On peut voir aussi une petite fille très futée qui tire partie de tout ce qui lui arrive et qui, de victime potentielle, devient celle qui mène. Sans violence, avec beaucoup de malice et d'intelligence, le Petit Chaperon rouge retourne tout à son avantage.

La grande forêt et l'éveil des sens

Dans la forêt, le Petit Chaperon rouge va croiser des animaux, le lapin, le hérisson et la mouffette, qui ne voudront pas l'aider mais lui donneront des conseils qu'elle mettra vite à profit.
Si ces yeux ne voient pas, elle pourra ainsi se servir de ses oreilles, de ses mains ou de son nez.
Pour le lecteur, la traversée de la forêt donnera l'occasion d'apprendre quels sont les animaux qui la peuplent et comment l'utilisation de nos sens permet de connaître notre environnement : savoir qu'il y a quelqu'un parce qu'on a entendu crisser l'herbe, sentir la chaleur du soleil sur sa peau, ou sentir le parfum des fleurs ou des pommes...

Pour conclure

Belle réécriture de ce conte. Un Petit Chaperon rouge minuscule et aveugle qui laisse présager du pire. Et pourtant!
De belles illustrations au crayon noir puis au crayon de couleur, qui donnent de la matière aux arbres, aux pelages des animaux. Il y a aussi de jolies silhouettes du Petit Chaperon rouge avec le loup qui ressemblent à du papier découpé qui reflètent la relation particulière qu'elle établit avec le loup. On trouvera en annexe la chronique de Denis Cheissoux, L'as - tu lu, mon p'tit loup, sur France Inter, qui présente cette version du Petit Chaperon rouge (jusqu'à la minute 2:25). Il a beaucoup aimé et trouve cette histoire d'une intelligence et d'une subtilité folles. Nous aussi...

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

samedi 11 novembre 2017

Le GEANT Malpartout - Mes Mains en Or

Cela faisait longtemps que nous n'avions pas présenté d'ouvrages de Mes Mains en Or. Depuis le printemps passé, pour être précis.
Cela faisait aussi un moment que nous n'avions rien présenté tout court.
Voici donc le GÉANT Malpartout, de Pauline Dufour, qui a d'ailleurs déjà collaboré plusieurs fois avec Mes Mains en Or.

Couverture du livre Le GEANT Malpartout

Quatrième de couverture

Ce n'est pas facile d'être un géant ! On est tellement grand qu'on se cogne tout le temps.
Bim ! Bam ! Boum ! Patatras ! Quels sont ces drôles de bruits que l'on entend là-bas ? Dans sa maison riquiqui, notre géant maladroit a bien des soucis ! N'y aurait-il pas une gentille fée pour venir l'aider ?

Livre tactile, braille, gros caractères

Si Milo le petit veau était destiné aux très jeunes lect.eur.rice.s, le GÉANT Malpartout est destiné à des enfants maîtrisant déjà bien la lecture. Épais de trente-cinq pages, ce livre comporte pas mal de parties écrites.
D'ailleurs, à cette occasion, la présentation change un peu. Habituellement, le texte est présenté en intercalant une ligne de braille et une ligne de gros caractères. Ici, il y a une page de braille en regard d'une page en gros caractères. La page accueillant les gros caractères pouvant également être illustrée.

Gros caractères d'un côté, braille de l'autre

Autre nouveauté aussi, un pop-up ! Il faut bien montrer, en volume, combien est riquiqui la maison de ce Géant Malpartout!

maison pop-up du Géant Malpartout

On retrouvera la signature habituelle de Mes Mains en Or en découvrant ces chouettes personnages et objets manipulables qui peuvent se déplacer de page en page.
Et, pour que l.e.a petit.e lect.eur.rice ne se perde pas dans l'histoire, on présente les deux personnages : le GÉANT Malpartout et la FÉE Sparadrap.

la Fée Sparadrap et sa baguette magique, en compagnie du Géant Malpartout
la Fée Sparadrap (et ses ailes en... sparadrap !)

Avec ces objets et personnages, il y a mille et une façons de se raconter cette histoire, mille et une façons de s'approprier cette histoire, et même, d'en inventer plein d'autres!

Textures, volumes...

Les lect.eur.rice.s de Vues Intérieures savent que nous aimons beaucoup le travail de Mes Mains en Or. Pour les novices, redonnons quelques raisons :

  • destinés aux enfants aveugles et malvoyants, ces ouvrages sont accessibles à tous. Ils sont agréables à l'œil, chaque page livre une surprise
  • en gros caractères et en braille, ces ouvrages permettent toutes les combinaisons de lecture : enfant aveugle, malvoyant ou voyant, parent aveugle ou voyant, et toutes les déclinaisons possibles
  • un travail sur les textures utilisées pour créer les personnages ou objets afin de se rapprocher du matériau d'origine (on pourra relire le billet consacré à Joyeux Noël)
  • une réflexion sur la représentation en deux dimensions d'objets en trois dimensions (et, éventuellement, un travail volumétrique, ici avec un pop-up, ailleurs avec une poupée à manipuler)
  • la possibilité, justement, de manipuler des objets, des personnages qui permettent de s'approprier l'histoire, de la modifier, d'en inventer une autre...

Voici quelques raisons qui nous font aimer le travail de Mes Mains en Or .
Pour illustrer ces propos, quelques personnages issus du catalogue : Le Petit Chaperon Rouge et Joyeux Noël...

La poupée représentant le Petit Chaperon Rouge Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau Les deux rennes du Père Noël

Plongez donc dans la maison riquiqui du Géant Malpartout, trop grand et maladroit. Cette petite histoire vous amènera sur des sentiers certes battus, mais d'une très jolie façon...
Histoire à lire seul.e ou à plusieurs...

dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

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♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

lundi 21 août 2017

Super - Endre Lund Eriksen

Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le seau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

vendredi 2 juin 2017

Oeil de Nuage - Ricardo Gomez

Livre de Ricardo Gomez, publié originellement en 2006 sous le titre Ojo de Nube, Oeil de Nuage a été publié en français, traduit par Faustina Fiore, aux Éditions du Seuil en 2007 dans la collection Seuil Jeunesse. Il est recommandé pour les lecteurs à partir de dix ans.

Couverture du livre Oeil de Nuage - Debout sur un rocher, il est suivi par des chevaux

Nous suivrons Oeil de Nuage de sa naissance jusqu'à ses dix ans. Nous le verrons grandir dans une société traditionnelle où il était toléré, voire encouragé d'abandonner les "faibles" pour des raisons de survie de toute la tribu. Néanmoins, élevé au sein de sa famille et avec l'amour de sa mère qui lui décrit tout ce qu'il ne peut pas voir, Oeil de Nuage nous fait partager sa façon de percevoir le monde et de l'appréhender. Et cette façon qu'il a de se déplacer tous les sens aux aguets nous a donné envie de partager avec vous ce qu'il peut en être dans notre vie d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, pour les personnes aveugles ou malvoyantes éprises de liberté et d'envie de courir de façon autonome.
En partant de cette histoire d'un jeune amérindien aveugle à l'époque de la conquête de l'ouest, nous traverserons donc le temps pour dériver vers les coureurs aveugles ou malvoyants d'aujourd'hui.

Quatrième de couverture

Oeil de Nuage est né robuste, mais aveugle. Élevé amoureusement par sa mère qui a refusé de l'abandonner, il a aujourd'hui dix ans. Il ne peut ni faire la cueillette ni suivre un animal à la trace, mais il est capable de prédire le temps qu'il fera, de deviner où se trouve le troupeau de bisons le plus proche, et même de lire le destin de ceux qui l'entourent...
Arrivent alors des hommes étrangement vêtus, pâles et barbus, violents et cruels. La tribu d'Oeil de Nuage se sent vite menacée. Pour sauver les siens, le jeune garçon va alors tenter l'impossible.

L'histoire singulière d'un jeune indien d'Amérique au temps de la conquête de l'ouest, un roman plein de tendresse et d'humanité, par l'auteur espagnol Ricardo Gomez.

Quelques repères historiques et géographiques

Oeil de Nuage est un amérindien Crow. Pour en savoir plus sur la nation Crow, et ses différentes branches, lire ce billet sur les Crows publié sur le blog Les Nations Indiennes.
Les Crows font parties des nations amérindiennes des Grandes Plaines. Voir carte ci-dessous. Ils occupent les actuels états du Montana et du Wyoming.

carte géographique d'Amérique du Nord avec les différentes régions amérindiennes

Aux yeux occidentaux, rattachés aux Sioux, ils représentent l'archétype amérindien avec les grands tipis, les canoës et les chevaux sauvages. Cependant, dans cette histoire, les chevaux ne font pas encore partie du quotidien de cette tribu.

Oeil de Nuage et son arbre généalogique

A sa naissance, sa grand-mère, Lumière Dorée, l'a prénommé Chasseur Silencieux parce qu'il n'a pas pleuré. Quand il a ouvert ses yeux et que tout le monde a découvert ses cornées totalement blanches, sa mère, Sapin Fleuri, lui donna le nom de Oeil de Nuage.
Quand il vient au monde, Oeil de Nuage a deux soeurs aînées, Biche Blanche et Montagne Argentée. Son père, Arc Habile, attendait donc un fils avec impatience.
Après sa naissance, d'autres enfants vont naître, comme sa soeur Fleur Bleue qui adore qu'il lui raconte des histoires.

Oeil de Nuage et sa connaissance du monde

C'est à l'âge de quinze jours que le nouveau-né est présenté aux autres femmes de la tribu. Et c'est à ce moment qu'il ouvre les yeux et que l'on découvre "une cornée totalement blanche. Blanche comme si la neige ou les nuages avaient été prisonniers de ses paupières" (p13).
A partir de ce moment, et malgré le poids des coutumes, Sapin Fleuri, la mère d'Oeil de Nuage, décide de le garder et de devenir ses yeux.
Ainsi, lorsqu'elle fait la cueillette avec les autres femmes, elle explique à son fils :
pp15-16 "Nous sommes venues chercher les pommes de pin mûres, celles qui sont tombées des arbres pour que d'autres puissent pousser. Nous devons les ramasser avant que les écureuils ne le fassent. Les meilleures sont celles qui commencent à se fendiller et qui sont encore protégées par une couche de résine. Nous les mettrons autour du feu, et elles finiront de s'ouvrir au cours des prochains jours. Nous pourrons alors casser la coque et récupérer les pignons."
Elle lui raconte aussi des vieilles légendes.
p16 "Ce que tu entends là, c'est le vent du nord, qui enfle et enfle ; il sera bientôt chargé de sacs de neige. Il y a très longtemps, le vent du nord ne transportait ses sacs que de la cime d'une montagne à l'autre, par delà les précipices et les rivières. Un jour, il rencontra le Grand Esprit qui le pria de lui donner un peu de neige..."
Elle posait aussi des objets sur sa poitrine "pour que sa peau connaisse ce que ces yeux ne pourraient pas voir" (17).
Elle lui décrit aussi les coutumes.
p21 "Ils doivent tourner vingt-neuf fois autour du totem, autant de fois qu'il y a de jours entre une pleine lune et une autre pleine lune. Ensuite, les hommes et les femmes iront dormir ensemble pour que la terre et les animaux donnent leurs fruits et que la vie se renouvelle. Si le Grand Esprit est satisfait, la Mère-qui-donne-la-vie nous accordera tout ce que nous avons demandé."
Mais Oeil de Nuage apprenait aussi de son environnement :
p27 "Il écoutait avec attention les sons qui arrivaient jusqu'à lui, bougeant la tête comme s'il regardait dans la direction d'où ils provenaient. Quand il reconnaissait la voix de ses parents, de ses soeurs ou de sa grand-mère, il souriait ou gazouillait."
p40 "Oeil de Nuage savait se tenir debout, mais il n'avait fait encore quelques pas. Il préférait passer son temps assis ou allongé, silencieux, à écouter les bruits qui l'entouraient ou à jouer avec les objets que lui donnaient sa mère et ses soeurs et qu'il tétait, léchait, caressait, secouait, cognait.
Sa mère s'efforçait de l'installer dans des lieux où l'on entendait les voix et les rires des autres enfants. Parfois, elle réussissait à convaincre l'un d'eux de se laisser palper le visage par les petites mains de son fils, tandis qu'elle lui expliquait comment s'appelait cet enfant et à quoi il jouait."
p42 "Tout en discourant, la mère dessinait les points cardinaux sur la poitrine de son fils, traçait la trajectoire du soleil, situait les montagnew, ou lui expliquait le parcours suivi par son père entre le camp et les territoires de chasse. Sapin Fleuri était décidée à être plus encore que ses yeux, et à lui montrer ce que ses mains ou sa bouche de pouvaient pas atteindre."
Lorsqu'il commença à marcher, Oeil de Nuage put explorer un peu plus de son environnement.
pp46-47 "Le lendemain du départ des adolescents, Oeil de Nuage se mit debout. Sapin Fleuri et Lumière Dorée veillèrent à ce qu'il ne se blesse pas, mais il se montra très prudent. Il avançait les pieds précautionneusement, découvrant sous ses mocassins les changements de niveau du terrain et les pierres de différentes tailles qui le jonchaient.
Ce premier jour, il explora une partie infime du monde qui l'entourait : un cercle d'un diamètre à peine supérieur à la taille d'un homme. Il tomba trois fois. Sapin Fleuri empêcha Lumière Dorée d'intervenir. Oeil de Nuage ne pleura pas et se releva seul.
Le jour suivant, sa mère le déposa sur un terrain en pente. Comme la veille, l'enfant fit quelques pas.
Puis elle l'emmena dans une zone pierreuse, qu'Oeil de Nuage sillonna à quatre pattes, palpation la taille et la forme de chaque caillou.
Ainsi, peu à peu, chaque jour dans un lieu différent, le petit aveugle découvrait le monde."
p51 "Pendant ces événements, Oeil de Nuage continuait à explorer le monde sous la surveillance de sa mère. Il savait déjà que le sol était jonché d'objets durs qui surgissaient d'un pas à l'autre et qui se nommaient "pierres". Il savait que les pieds peuvent s'enfoncer dans des bouches ouvertes dans le sol, que l'on nommait "trous". Il savait que, parfois, on ne peut pas marcher en ligne droite sous peine de se cogner contre quelqu'un, ou contre ce que les gens appelaient des "tipis" : des lieux où l'on ne ressentait ni le vent, ni le froid, ni la brûlure du soleil.
Il avait appris bien d'autres choses encore : que l'air pouvait être glacial ou chaud, que les geais ne chantaient pas de la même manière le soir et le matin, que les scarabées avaient un goût amer et qu'il ne fallait pas les mettre dans la bouche..."
p57 "Comparé à eux (les autres enfants), Oeil de Nuage semblait un invalide. Pourtant, il continuait à explorer la nature avec une précision que nul ne soupçonnait. Il touchait les pierres, les racines, la poussière et, quand elles lui tombaient sous la main, les bestioles qui couraient par terre ou qui se dissimulaient dans des trous minuscules. (...) Parfois, il s'allongeait par terre pour se concentrer sur les bruits sourds que transportait la terre. Il entendait les pas des humains, les frôlements des lézards, les coups de cornes que s'échangeaient les bisons."
p99 "Oeil de Nuage savait que le sang était rouge, que l'herbe était verte quand elle était fraîche et jaune quand elle était desséchée, que la nuit était noire, que le ciel clair était bleu. Mais ces noms de couleur avaient pour lui des résonances particulières. "Blanc" évoquait le froid de la neige ou la chaleur brûlante du soleil. "Rouge" pouvait signifier acide comme le sang, parfumé comme une rose ou doux comme un ciel de soir d'été..."

Pour se faire une idée précise, avoir une représentation mentale de son environnement et du village des porte-malheur, Oeil de Nuage dit à son père :
p120 "Père, raconte - moi ce que tu vois. Tout ce que tu vois."
pp122-123 "Arc Habile décrivit avec de plus en plus de précision ce qu'il voyait. Oeil de Nuage l'y aidait en lui posant des questions sur des détails qui semblaient sans importance à des yeux normaux. (...) Peu à peu, Oeil de Nuage affina son image mentale. Quand les mots de son père ne suffisaient pas, il lui demandait de tracer du bout des doigts, sur sa poitrine, les formes, distances, parcours, positions."

Oeil de Nuage, Daredevil des Plaines

pp42-43 "Oeil de Nuage avait cessé d'émettre des litanies chantantes. Il parlait rarement, mais de manière très distincte, (...). Un soir, par exemple, il l'avertit:
"Montagne Argentée pleure."
Peu après, Eau Sombre surgit, portant dans ses bras l'enfant qui gênait parce qu'une guêpe l'avait piquée."
p60 "Oeil de Nuage aidait les chasseurs à trouver des proies. Il écoutait la terre et sentait l'air jusqu'à deviner la provenance exacte des troupeaux qui paissaient dans la prairie ou trottaient dans la montagne."
p98 "Pendant ses deux jours de contemplation, Oeil de Nuage avait utilisé son ouïe et son odorat pour tracer mentalement un plan des environs de la gorge du Cerf. Le lendemain, il orientation les chasseurs vers un cerf adulte. Le jour suivant, il dirigea les femmes vers des buissons couverts de baies. Puis il alla au bois avec les enfants et leur désigna les sorties d'un terrier de lapins..."

Coureurs aveugles ou malvoyants et techniques de guidage

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la course en binôme du coureur aveugle et de son guide à l'occasion du roman pour adolescent Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où nous avions également parlé du film de Régis Wargnier, La ligne droite. Ici, en s'inspirant de ce que fait Oeil de Nuage, se déplaçant seul dans les grandes plaines, nous avons eu envie de vous montrer qu'il existe plusieurs façons de guider un coureur aveugle ou malvoyant.
Parlons, par exemple, de Clément Gass, qui, en juin 2015, a participé, en autonomie complète, au trail du Kochersberg, puis a réitéré en mai 2016 aux dix kilomètres de Strasbourg avec un GPS et une canne électronique qui produit des vibrations à l'approche d'obstacles. Et qui a réussi, quatre mois plus tard à parcourir, seul, les 54 kilomètres du Trail du Haut Koenigsbourg, battant du coup le record mondial pour un coureur aveugle. Lire cette interview parue dans l'Equipe où il explique son parcours, son entraînement et ses aides techniques..
Il y a aussi Simon Wheatcroft, qui a progressivement perdu la vue d'une rétinite pigmentaire, qui court seul, à l'aide d'une application développée par IBM Blumix Garage, et qui s'est lancé dans un ultramarathon dans le désert de Namibie. En savoir plus sur son histoire avec ce court reportage diffusé par la BBC.

Pour revenir sur la piste d'athlétisme, une société suédoise, Lexter, vient de mettre au point un guidage sonore qui permet à une personne aveugle de suivre son couloir, et là encore, de courir seule, sans recours à un guide. The Impossible Run vous raconte cette aventure technologique et sportive en anglais avec audiodescription.

Pour conclure

Oeil de Nuage est une jolie histoire qui permet d'avoir un autre regard sur les amérindiens et leur rapport avec la terre nourricière. On peut lui reprocher d'embellir les faits, de faire de ce jeune aveugle un superhéros à la Daredevil. Et s'agacer de ce côté mystique que des sociétés dites traditionnelles faisaient parfois endosser aux personnes aveugles.
Il s'agit d'un livre de littérature jeunesse qui met l'emphase sur le mode de vie traditionnel des amérindiens, des Crows plus précisément, et nous n'avons pas souvent l'occasion de nous immerger dans une culture autre. Et si les westerns nous ont amplement donné l'occasion de l'affrontement blancs/amérindiens, montrant souvent que les "indiens" étaient les méchants, ce livre nous permet de voir la cohabitation entre diverses tribus amérindiennes et leur façon d'interagir les unes avec les autres.
Intéressant aussi de voir ces amérindiens découvrir, avec leurs mots et leur culture, les objets, habitudes, comportements des blancs.
Mais pour en revenir à la cécité d'Oeil de Nuage et à la façon dont elle est traitée, il y a, au coeur de l'histoire, la façon dont Oeil de Nuage a été élevé par sa mère. Elle "serait ses yeux" a-t-elle promis quand on a découvert sa cécité, Et c'est en lui décrivant les paysages, associant les bruits à des animaux, des actions, qu'elle a donné à son fils les moyens de grandir pleinement et de trouver sa place au sein de cette société qui devait survivre aux aléas de la météo et de l'Histoire...

C'est une belle occasion, pour les jeunes lecteurs, de s'imprégner d'un mode de vie différent du leur et de voir qu'il n'y a pas qu'une façon de percevoir le monde, qu'il est possible pour chacun de trouver sa place en mettant en valeur ses qualités plutôt qu'en insistant sur ses défauts.

Comme certains ouvrages présentés sur ce blog, celui-ci a été suggéré par une lectrice fidèle et pleine de ressources. Qu'elle en soit remerciée. C'est une belle découverte.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

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