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vendredi 13 mars 2020

Chicago bis - Theatre, handicap, representation, accessibilite

En ces temps d'incertitude, de confinement, de repli sur soi, laissez-nous vous raconter une belle histoire...

Il y a trois ans, nous avions découvert Chicago et sa richesse théâtrale. Des théâtres historiques, des théâtres avant-gardistes, des storefront theatres, ces petits théâtres installés dans d'anciens magasins, spécialité chicagoane... Lorsque nous avions décidé de réserver quelques places de spectacles, nous avions été étonnés et agréablement surpris de trouver sur les sites internet une rubrique Accessibilité qui permettait, presque à chaque fois, de choisir son siège en fonction de ses éventuelles limitations physiques (place accessible en fauteuil roulant, siège accessible sans marche...) ainsi qu'au moins une date où la séance était disponible en audiodescription ou sous-titrée. Ébahis, nous avions d'ailleurs rédigé le billet intitulé Chicago, Théâtres et Accessibilité.
Nous vous avions également parlé d'un petit théâtre de quarante places, situé dans le quartier nord-ouest de la ville, appelé The Gift Theatre. C'est aussi une troupe de théâtre co-fondée par Michael Patrick Thornton (qui a notamment incarné le Docteur Fife dans la série Private Practice) qui en est encore aujourd'hui le directeur artistique.

Logo du Gift Theatre
Le logo du Gift Theatre est une main ouverte qui représente une façon de construire un personnage appelée "trois parties du corps". La main représente le corps (le poignet), le cœur (la paume) et l'esprit (les doigts). Ces trois lignes représentes l'amour, la vie, et la faculté de dépasser les obstacles. Les couleurs jaune et noir sont à la fois un rappel de l'Université d'Iowa (où ont été formés les fondateurs du Gift Theatre) et des couleurs de la couverture originale de "Vers un théâtre pauvre" de Jerzy Grotowski, metteur en scène polonais, théoricien du théâtre, pédagogue et l'un des grands réformateurs du théâtre du XXe siècle.

En cette fin février 2020, profitant d'une journée supplémentaire, nous sommes repartis à Chicago pour, à nouveau et entre autres, profiter de la scène théâtrale chicagoane et voir enfin sur scène un acteur que nous vous avions présenté ici il y a déjà quelques années, Jay Worthington.

Si le but de ce billet n'est pas de vous raconter notre séjour dans les détails, ce qui n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt, c'est en revanche l'occasion de parler évidemment d'accessibilité culturelle, de visibilité, de représentation, de mise en place de pratiques, de... Jay Worthington et du Gift Theatre, encore et encore...

Accessibilité

Nous avons, à nouveau, été très agréablement surpris de voir qu'il y avait encore eu des évolutions depuis la dernière fois et que tous les sites internet des théâtres visités avaient une rubrique "Accessibilité", même les plus petits théâtres (nous reviendrons plus précisément sur le Gift Theatre). En l'espace d'une semaine, nous avons aussi eu l'occasion de voir deux pièces de théâtre dont un ou plusieurs personnages étaient handicapés (ou en situation de handicap). Les metteurs en scène de ces deux pièces, et ce n'est probablement pas un hasard, s'occupent également d'accessibilité dans leur vie professionnelle.

Il existe à Chicago un organisme à but non lucratif tenu par des bénévoles qui s'appelle le ''Chicago Cultural Accessibility Consortium''et qui a pour but de rendre accessible à tous les lieux culturels, qu'il s'agisse de musées, salles de concert ou théâtres. Cet organisme organise par exemple des formations pour les professionnels travaillant dans des lieux culturels ou prête gratuitement des équipements (typiquement les casques et le système de son qui permettent d'audiodécrire un spectacle) aux structures culturelles situées dans l'aire chicagoane.
Dans des circonstances que nous vous détaillerons plus tard, il apparaît que l'audiodescription ne se pratique qu'en direct à Chicago. Là-bas, pas d'audiodescription en boîte, même pour les opéras!
Si le Chicago Cultural Accessibility Consortium travaille pour que les visiteurs ou spectateurs en situation de handicap puissent avoir accès aux œuvres dans les meilleurs conditions, il existe aussi le Chicago Inclusion Project, fondé par Emjoy Gavino, accessoirement directrice de casting et directrice artistique associée du Gift Theatre, qui œuvre à l'inclusion dans les distributions de rôles, de comédiens de toutes origines, de tout milieu social, en situation de handicap, et de toute orientation sexuelle. Le ''Chicago Inclusion Center'' se tourne donc, quant à lui, vers la scène mais aussi vers les spectateurs.

Handicap et représentation

Nous allons détailler ici les deux pièces qui incluaient des personnages handicapés (dans des perspectives totalement différentes d'ailleurs) et que nous avons pu voir à des stades différents de production. A ce propos, il nous a été très agréable, très enrichissant, de pouvoir assister à des répétitions publiques, des previews pour ces deux pièces. Ainsi, nous avons pu assister à la dernière répétition publique de The Pillowman au Gift Theatre où il restait quelques éléments de décor à peaufiner, et à la première répétition publique de "Teenage Dick" au Theatre Wit, dans des décors en chantier et avec des comédiens qui ne maîtrisaient pas toujours la totalité de leur texte (mais quelqu'un dans la salle était là pour le leur souffler si nécessaire).

The Pillowman - Martin McDonagh
Nous avons dit un peu plus haut qu'enfin, après avoir lu nombres de critiques positives sur la façon dont il incarnait ses personnages, nous avions vu Jay Worthington sur scène. Depuis le 27 février dernier, et, a priori, jusqu'au 29 mars prochain, le Gift Theatre présente The Pillowman, une pièce de Martin McDonagh, auteur irlando-britannique qui écrit également pour le cinéma (Three Billboards par exemple) et publiée en 1999. Cette production, mise en scène par une jeune metteure en scène, Laura Alcalà Baker, a une distribution resserrée, avec seulement les quatre personnages principaux incarnés par des acteurs, les personnages secondaires étant représentés par des marionnettes manipulées par les comédiens n'étant alors pas en scène.

Gregory Fenner et Cyd Blakewell
Les deux policiers : Ariel (Gregory Fenner) et Tupolski (Cyd Blakewell)

Mais avant de continuer, voici quelques noms :
- Les quatre comédiens, tous issus de la troupe du Gift :Cyd Blakewell (Tupolski), Gregory Fenner (Ariel), Martel Manning (Katurian) et Jay Worthington (Michal)
- Laura Alcalà Baker, metteure en scène
- Daniel Dempsey, créateur des marionnettes
- Lauren Nichols, décors

Pour résumer la pièce, Katurian, un auteur de nouvelles, se retrouve dans une salle d'interrogatoire dans un état totalitaire, interrogé par deux policiers, un "bon flic", Tupolski, et un "mauvais flic", Ariel. Sans révéler l'intrigue de la pièce, nous apprendrons que Katurian a un frère, Michal, qui est dans une école pour les personnes ayant des difficultés d'apprentissage ("learning disabilities"). En fait, il y a eu des meurtres d'enfants dont le modus operandi ressemble étrangement à des histoires écrites par Katurian.

Michal et Katurian
Michal (Jay Worthington) et Katurian (Martel Manning)
Deux hommes sont assis sur une tabl...

Les quatre acteurs sont excellents, chacun dans un registre différent qui incarne bien son personnage. La mise en scène est dynamique, parfois drôle malgré le sujet de la pièce, et malgré les 2h50 de la pièce (dont un entracte de 15 minutes), il n'y a aucun temps mort. Mais penchons-nous un peu sur le personnage interprété par Jay Worthington...

Représentation
Jay Worthington incarne Michal, le frère aîné de Katurian. Défini comme "lent à comprendre" par son frère, il est décrit par des mots beaucoup plus violents par les policiers Tupolski et Ariel tels que "arriéré" ou "attardé".
Jay Worthington est un acteur légalement aveugle et, lorsqu'il en a la possibilité, il est toujours attentif à l'image qu'il donne du personnage aveugle, par exemple, s'attachant à ne pas en faire un stéréotype. Lorsqu'il a découvert cette pièce alors qu'il était encore un tout jeune adulte, le personnage de Michal résonnait déjà en lui. Mais comment incarner ce personnage sans en faire une caricature? Interrogé sur la façon dont il était rentré dans la peau de Michal, il a indiqué qu'au tout début des répétitions, il y avait eu des essais de posture, de voix et que cela ne fonctionnait pas. Quand on le voit débarquer sur scène, il est tout en action physique, débutant sa scène perché sur un pilier et chantonnant ce qui pourrait être une comptine commençant par "Once upon a time" ("Il était une fois"). Pendant presque une heure, il parcourt la scène de long en large, en courant, rampant, se déplaçant à genoux, en agitant ses bras, faisant passer par le corps les intentions que Michal ne peut dire. Et, si, comme le mentionne une critique, il nous permet de comprendre comment fonctionne l'esprit de ce personnage, à aucun moment, nous n'avons envie de rire de celui-ci. S'il pense comme un enfant, il n'a pas de comportement enfantin. Et Jay Worthington est fantastique!

Michal assis sur le pilier
Michal (Jay Worthington) assis sur ...

Teenage Dick - Mike Lew
Cette pièce a été écrite en 2016 par Mike Lew, dans le cadre d'une commande de The Apothetae, structure théâtrale new-yorkaise qui œuvre pour l'écriture de pièces de théâtre comportant des personnages handicapés "multidimensions". Ce que nous entendons par "multidimensions", c'est que le handicap, quel qu'il soit, n'est pas le "métier" des personnages. S'ils sont handicapés, ils ont aussi une vie sociale, des ambitions, des histoires de cœur. Et quand on sait que Teenage Dick est une version adolescente et contemporaine de Richard III, on comprend que le Richard en question, infirme moteur cérébral, ("Dick" étant, entre autres, le diminutif de "Richard") n'est pas un enfant de chœur. L'enjeu de la pièce est l'élection du représentant des élèves dont le président sortant est Eddie, la vedette du collège, leader de l'équipe de football américain. Hormis Richard et Eddie, il y a aussi Barbara "Buck", en fauteuil roulant, Clarissa, Anne (l'ex petite amie d'Eddie) et Elizabeth, la professeure qui encadre cette élection.

Au Theater Wit, la mise en scène est de Brian Balcom et les décors de Sotirios Livaditis. Brian Balcom est en fauteuil roulant et travaille également comme coordinateur d'accessibilité au Victory Gardens Theatre.
Richard est interprété par MacGregor Arney, acteur étant IMC, comme son personnage, et "Buck", par Tamara Rozofsky qui se déplace en fauteuil roulant.
Dans la pièce, Richard joue beaucoup de son handicap, surtout quand il lui sert à "emballer" les filles ou à éviter une réprimande de la part de la prof parce qu'il est en retard, mais il y a aussi de très belles scènes qui permettent de mieux cerner ses "réelles" difficultés physiques comme lorsqu'il s'agit de danser.

Mise en scène
Dans ces deux pièces, outre la présence de comédiens ayant un handicap (même si Jay Worthington perçoit aujourd'hui sa déficience visuelle comme une bénédiction, "a blessing"), il y a aussi dans les mises en scène des éléments qui amènent une certaine accessibilité.
Dans The Pillowman, chaque fois que les comédiens se déplacent, ils jouent avec les éléments du décor, tapant sur la table, sur la porte, froissant un morceau de plastique accroché au mur. C'est Bridget Melton, qui a réalisé l'audiodescription en direct, qui nous a fait remarquer cela et, a posteriori, après avoir revu la pièce, c'est effectivement vrai. C'est une question à poser à la metteure en scène car il n'y a pas de hasard. Dans Teenage Dick, où, il est vrai, la mise en scène n'était pas complètement finalisée, il y avait un passage avec l'usage de Twitter. Et si les premiers étaient simplement projetés, les derniers étaient également lus par une voix hors champ. Cela permet ainsi à tous les spectateurs d'y avoir accès, et compte tenu de leur importance dans la suite de l'histoire, c'est une riche idée...
Nous voyons rapidement à travers ces exemples qu'il n'y a pas qu'une façon d'envisager l'accessibilité, et heureusement!

The Gift Theatre

Nous ne pouvions pas finir ce billet sans consacrer un paragraphe au bien nommé Gift Theatre.
Lors de notre première venue dans ce storefront theatre, avant l'une des représentations de la pièce Unseen, ils avaient organisé une visite des décors et les comédiennes, qui étaient trois mais incarnaient plusieurs personnages dans plusieurs lieux géographiques à différentes périodes, avaient décrit leurs personnages, les vêtements et les accents de chacun des différents personnages qu'elles incarnaient. Cette fois-ci, nous avons eu à nouveau la possibilité d'explorer les décors mais d'une façon un peu différente.
Il n'a pas vraiment été question ici d'une visite tactile mais les quatre comédiens, présentés par la metteure en scène, Laura Alcalà Baker, ont commencé par se décrire physiquement puis ont décrit leur personnage et la façon dont il était habillé et dont il se comportait. Les comédiens se sont alors retirés pour se préparer avant la représentation et une personne nous a ensuite raconté les décors et l'évolution des décors en fonction des scènes et des actes. Nous avons ainsi eu l'opportunité de découvrir certains des accessoires et des marionnettes qui sont utilisés dans la mise en scène pour illustrer les histoires de l'écrivain. Ce que nous avons compris un peu plus tard, c'est que la personne qui nous a raconté les décors était aussi l'audiodescriptrice de la pièce. Oui, dans ce théâtre de quarante places, nous avons eu droit à une séance audiodécrite! Et si l'on va sur le site du Gift Theatre, il est indiqué qu'il y aura une séance audiodécrite pour chacun des spectacles créés et présentés par le Gift.

Accessibility_-_Gift_Theatre.png
Capture d'écran de la rubrique "Accessibility" du site internet du Gift Theatre où sont détaillés les éléments d'accessibilité en fonction du handicap (physique, visuel ou auditif).

Ci-dessous, voici par quoi début la rubrique "Accessibility" sur le site du Gift: "The Gift Theatre is committed to making our home and our work as accessible as possible to as many people as possible. If there’s a barrier preventing you from attending a Gift Theatre performance, or if there’s something we can do to make our work easier for you to enjoy, please let us know. Accessibility is an ongoing process, and we appreciate you joining us on this journey."
Traduction maison : "Le Gift Theatre souhaite rendre sa maison et son travail accessible à autant de monde que possible. S'il y a un élément vous empêchant d'assister à une performance du Gift, ou s'il y a quelque chose que nous pouvons faire pour que notre travail vous soit plus aisé, faites le nous savoir. L'accessibilité est un processus permanent et nous apprécions que vous participiez à cette aventure."
Il nous tenait à cœur de partager avec vous ce court paragraphe parce qu'il en dit long aussi sur l'esprit de ce petit théâtre et de la troupe qui le compose.

Au fait, le Gift a aussi un coordinateur d'accessibilité. Il s'appelle... Jay Worthington.

Comment conclure?

Pour une fois, non, il n'est pas question de conclure, même momentanément...
Au moment de la rédaction de cet article, le Gift continue ses représentations de The Pillowman mais rien n'est garanti dans la durée, et nous ne savons pas ce qu'il advient de Teenage Dick dont les représentations doivent débuter le 20 mars prochain. Et cela fait peut-être partie du spectacle vivant, même si la cause en est totalement exogène. Alors une fois que nous serons sortis de tout cela, ruez-vous dans les théâtres! On y fait de belles rencontres, on y croise des personnages parfois monstrueux interprétés par des gens adorables...
Et croyez-nous, on a tout à gagner à voir sur scène des comédiens issus de la diversité au sens large, handicap y compris. Là, les personnages "multidimensions" sont nécessaires pour exister. Avis aux auteurs de théâtre...

Suite...

En fait, depuis la publication de ce billet, The Gift Theatre a cessé ses représentations de The Pillowman et the Theater Wit a décidé, afin de payer les comédiens et toute l'équipe qui a travaillé sur le projet, de diffuser une captation de Teenage Dick. Si ça vous tente, vous pouvez d'ailleurs vous acheter un billet à 28$ à la date que vous choisirez et à l'heure où la pièce aurait dû avoir lieu. N'oubliez pas, il y a sept heures de décalage entre Chicago et Paris. Quand il est 20h à Chicago, il est... 3h du matin en France métropolitaine, mais vous avez l'option du dimanche après-midi. Voici le lien d'une critique (en anglais) de la pièce:

Certes, le théâtre est avant tout un spectacle vivant, mais en ces temps de confinement, il est intéressant de voir de telles expériences, y compris pour un "petit" théâtre comme le Theater Wit. Dans ce cas précisément, l'équipe pensait déjà à la possibilité d'une telle solution mais pour une toute autre raison : l'accessibilité! Et la possibilité pour toute personne, d'assister à Teenage Dick, même depuis son domicile.
Par ces temps de confinement, nous voyons naître des initiatives pour rendre accessibles à tous des œuvres, des concerts, des pièces de théâtre, ou pour garder un lien avec les spectateurs... Pensons ici à l'initiative de Wajdi Mouawad et le Théâtre de la Colline...
Il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il ressortira de cette période particulière mais espérons que la problématique d'accessibilité n'en soit pas écartée...

dimanche 17 février 2019

L'esthetique de l'acces - week-end theatral londonien

Tout d'abord, rendons à César ce qui appartient à César. "The Aesthetics of Access", traduit ici par "l'esthétique de l'accès", est repris d'un article de Paul F Cockburn publié sur le site de Disability Arts International où il est beaucoup question du travail de Jenny Sealey, directrice artistique de Graeae dont nous parlerons plus loin.
L'expression est en anglais parce qu'elle illustre un "courant" théâtral anglais. Quand nous disons "courant", entendons-nous bien : c'est loin d'être un courant majeur, mainstream.
Il est essentiellement représenté par des compagnies de théâtre anglaises qui comptent dans leurs rangs des personnes handicapées (physique, sensoriel, psychique...), sur scène et/ou dans l'encadrement.
On parle d'"esthétique de l'accès" quand, dans le fil même de la pièce ou du spectacle, sont intégrées, par exemple, la langue des signes ou l'audiodescription.

D'une façon fort opportune, deux pièces issues de, ou classables dans, ce "courant" étaient présentées à Londres simultanément, idéal pour se concocter un week-end théâtral. Mais avant de parler des pièces, présentons un peu les compagnies.

Extant

Nous commencerons par Extant qui a fêté ses vingt ans l'an dernier. Unique dans le circuit théâtral professionnel anglais, Extant est une compagnie fondée, dirigée et composée de personnes aveugles et malvoyantes. Maria Oshodi en est la fondatrice et directrice artistique.

Logo de la compagnie de théâtre Extant

Extant développe depuis longtemps des techniques, des idées qui permettent d'intégrer l'audiodescription dans ses créations, pour permettre à ses comédiens déficients visuels de se repérer mais aussi pour inclure le public déficient visuel. En 2004 notamment, Extant a créé "Resistance", pièce basée sur "Et la lumière fut" de Jacques Lusseyran, intellectuel français, grand résistant aveugle, aujourd'hui peut-être un peu plus connu du public français grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Graeae

Graeae a une histoire plus ancienne que celle d'Extant. C'est une organisation britannique composée d'artistes et de dirigeants ayant des handicaps physiques et sensoriels. Elle a été fondée en 1980 par Nabil Shaban et Richard Tomlinson et porte le nom des Grées ("Graeae" en anglais) de la mythologie grecque. Les Grées, Graies ou Sœurs grises sont des divinités primordiales, filles de Phorcys et Céto, qui descendaient eux-mêmes de l'union de la Terre et de l'Océan. Elles sont les sœurs aînées de Méduse et des Gorgones ainsi que leurs gardiennes.
Depuis 1997, la directrice artistique de Graeae est Jenny Sealey.

Logo de la compagnie de théâtre Graeae

Les pièces de théâtre

Ce week-end théâtral londonien a donc été l'occasion de découvrir "en vrai" le travail de ces deux compagnies.
Les deux pièces, "Blasted" (traduit en français par "Anéantis") de Sarah Kane pour Graeae, et "Flight Paths" écrit par Glen Neath pour Extant, sont plus exactement des coproductions.
"Blasted" est en coproduction avec la RADA, Royal Academy of Dramatic Art, école d'art dramatique anglaise. Fondée en 1904 par Herbert Beerbohm Tree, c'est la plus ancienne du Royaume-Uni, et l'une des plus prestigieuses. Elle est affiliée au Conservatoire for Dance and Drama. Parmi ses anciens élèves, citons Kenneth Branagh, Alan Rickman, Anthony Hopkins. Autant dire qu'il s'agit de la fine fleur de la scène théâtrale en devenir. Et, à ce titre, il est fort intéressant de voir des comédiens en formation travailler avec des comédiens de la compagnie Graeae, et se frotter ainsi à cette "esthétique de l'accès".
"Flight Paths" est en coproduction avec Yellow Earth Theatre fondé en 1995 par cinq acteurs anglais avec des racines est asiatiques pour leur permettre d'élargir le répertoire et les rôles dans lesquels ils étaient habituellement cantonnés.

Au-delà des coproductions et des préoccupations d'accessibilité intégrée au spectacle dont nous reparlerons plus loin, pas grand chose en commun dans ces œuvres.

Sarah Kane, l'auteure de "Blasted", pièce écrite alors qu'elle avait 23 ans et jouée aussitôt en 1995, est considérée comme l'un des grands auteurs contemporains du théâtre britannique. "Blasted" est aujourd'hui une œuvre classique. Son résumé : "Ian, le journaliste a invité Cate à l'hôtel. Il voudrait renouer avec elle. Cate a une autre liaison et tente d'expliquer à Ian que tout est fini entre eux. Celui-ci n'est pas prêt à l'entendre. Ils passent la nuit dans cette chambre. Au matin, Cate est déçue du comportement de Ian qui a abusé sexuellement d'elle à plusieurs reprises. Mais la guerre civile survient lorsqu'une bombe atomise le plateau. Le soldat maltraite Ian et le viole, transformant le bourreau en une victime impuissante. Il finit par le priver de la vue en lui arrachant l'un après l'autre les yeux. Cate revient à l'hôtel avec un enfant, qui meurt peu de temps après de faim. Elle décide d'aller chercher à manger, troquant probablement son corps en échange. Ian, affamé, aveugle, mutilé, se met à dévorer le cadavre de l'enfant que Cate avait enterré sous les lattes du plancher. Cate revient enfin avec des victuailles. Ils mangent et boivent du gin. Le dernier mot du texte sera le « merci » qu'Ian adresse à Cate. Sur eux tombe la pluie froide de Leeds."
Plusieurs fois, avant d'aller voir la pièce, le spectateur a été prévenu des propos tenus, de la violence...

Il a fallu cinq années avant que "Flight Paths" soit créé sur scène. Cette histoire entremêle plusieurs récits de vie, en fait celles des artistes sur scène, Amelia Cavallo et Sarah Houboldt, et celles des artistes dont on voit l'image et dont on entend les voix, Victoria Oruwari, soprano, et Takashi Kukichi, altiste. Elle raconte aussi l'histoire des goze, femmes aveugles japonaises qui parcouraient le pays en racontant des histoires et s'accompagnant d'un instrument, le shamisen. Plusieurs époques, plusieurs zones géographiques, et un même ressenti : celui d'être isolé en tant que personne aveugle ou malvoyante. Sur scène, Amelia et Sarah arrivent dans une salle qu'elles décriront en donnant la texture des revêtements rencontrés sous leurs pieds, en détaillant la présence de mobilier, ou en la parcourant.

Sarah et Amelia chacune sur le tissu aérien, en parallèle

Le déroulé du spectacle prend la forme d'un cours de tissu aérien, Amelia étant le professeur de Sarah. Elles seront donc souvent en échauffement ou en exercice sur le tissu, occasion pour elles de raconter ce qu'elles font et donner ainsi de précieuses informations aux spectateurs aveugles ou malvoyants. Les différentes scènes seront annoncées par des leçons, d'abord dites en japonais, puis reprises visuellement sur un écran en fond de scène qui servira aussi à montrer des images de Takashi et Victoria en répétition.

L'esthétique de l'accès

On parle d'esthétique parce que le côté "palliatif" de l'audiodescription ou de la traduction en langue des signes qui vient se plaquer sur un "produit" fini ne s'applique absolument pas ici.

Blasted
Commençons par "Blasted" qui voit dans sa distribution trois personnages. Dans la version présentée par Graeae, le spectateur voit six comédiens sur scène : trois comédiens qui parlent, étudiants à la RADA, et trois comédiens qui signent, membres de la compagnie Graeae.

Photo d'une poupée cassée pour l'affiche de Blasted
Photo choisie pour illustrer "Blasted" sur le site internet : une poupée cassée, qui semble abandonnée depuis longtemps, est allongée sur un tapis de mousse et de feuilles mortes parmi des brindilles et d'autres débris.

Chaque personnage a donc un double, permettant de suivre parallèlement les échanges parlés ou signés. Ce qui est très intéressant, c'est que ce ne sont pas toujours les mêmes comédiens qui sont mis en avant. Parfois, le comédien entendant reprendra les paroles d'abord signées, parfois, ce sera l'inverse. C'est l'acteur en avant qui fait l'action. Mise en scène qui demande au spectateur d'être vraiment engagé dans le spectacle, mais c'est aussi l'intérêt du spectacle vivant.
Les mises en scène de Jenny Sealey combinent anglais et BSL, British Sign Language (langue des signes britannique). Dans "Blasted", il y a aussi l'audiodescription qui se manifeste de deux façons : Ian, le personnage principal décrit parfois les déplacements ou actions des autres personnages, mais il y a aussi la possibilité d'avoir un casque où une audiodescriptrice, avant le début du spectacle, décrit le décor, les costumes des différents personnages, définis en tant qu'"entendant" (hearing) ou "sourd" (deaf) et décrits aussi physiquement. Pendant le spectacle, elle décrit des actions ou des évènements ainsi que des projections d'images sur le mur du fond de scène qui illustrent des objets non présents sur scène mais mimés : boire un verre d'alcool sans verre physique, par exemple.

Flight Paths
Coproduit par Extant et Yellow Earth Theatre, "Flight Paths" mêle plusieurs histoires, plusieurs époques, plusieurs aires géographiques.

Affiche de Flight Paths qui reprend le principe du panneau d'affichage des vols dans un aéroport

Pour suivre les aventures des deux comédiennes, Sarah Houboldt et Amelia Cavallo, ainsi que celles par bandes enregistrées interposées de Takashi Kukichi et Victoria Oruweri, l'audiodescription viendra aussi de plusieurs façons même si, dans ce cas-ci, tout est intégré au spectacle. Les artistes sur scène, Amelia et Sarah, décrivent leur environnement, les mouvements qu'elles exécutent au tissu aérien. Par ailleurs, on les suit facilement à l'oreille dans leurs déplacements sur scène.
Ajoutons à cela un site internet qui permet d'avoir accès à toutes les informations utiles sur le spectacle, les dates et lieux où il se produira, l'organisation systématique de visites tactiles avant chaque représentation dont le texte détaillant le dispositif scénique et les différents tableaux du spectacle est celui dit lors de la visite tactile. Celle-ci est d'ailleurs organisée de façon très intéressante. La personne lisant le texte se déplace sur scène pour que les éléments décrits soient également spatialisés, ils pourront ensuite être physiquement approchés et touchés lors de la visite physique de la scène.
Toutes ces informations, qui permettent au spectateur déficient visuel de ne rien rater du spectacle, donnent aussi au spectateur lambda l'occasion de comprendre comment une personne déficiente visuelle peut se repérer dans l'espace. Dans le cas précis de cette œuvre, les quatre histoires racontées, deux sur scène et deux enregistrées, font entrer le spectateur dans l'intimité de ces quatre artistes venus des quatre coins du monde, Australie, Japon, Nigéria et États-Unis.

Impressions

A vrai dire, il y a longtemps que je voulais découvrir "en vrai" le travail de Graeae et celui d'Extant, compagnie de théâtre professionnelle composée d'acteurs déficients visuels. Le temps d'un week-end, cela a pu se concrétiser, hasard heureux du calendrier.
Passionnée de théâtre, et toujours en quête d'accessibilité culturelle, j'avais déjà été très agréablement surprise par l'accessibilité des théâtres à Chicago. Dans les deux lieux, le Stratford Circus et la RADA, les salles étaient accessibles à tous, bien desservies par les transports en commun, et toutes les informations relatives à l'accessibilité étaient indiquées sur les sites internet. Par ailleurs, comme nous l'avons d'ores et déjà mentionné, il y avait une visite tactile prévue une heure et demi avant chaque représentation de "Flight Paths". D'une façon très intelligente, une personne de la production lisait le texte descriptif de la pièce, des décors en se déplaçant physiquement sur scène, ce qui permettait de se repérer dans l'espace et d'avoir ainsi une représentation sonore de la scène. Il y avait ensuite une visite du plateau, avec possibilité de toucher les différentes matières, les objets, les tissus aériens. Ensuite, avant d'entrer dans la salle, il y avait la possibilité d'avoir un programme en braille ou en gros caractères.
Pour "Blasted", pas de visite tactile mais la possibilité d'avoir accès à la maquette de la scénographie avec des échantillons de matériaux, et la proposition d'un programme en braille ou en gros caractères. Nous pouvions être équipés d'un casque pour bénéficier de l'audiodescription réalisée en direct et en complément de celle intégrée à la pièce. Celle-ci était finalement superflue, et souvent en décalage avec l'action sur scène. A plusieurs reprises, l'audiodescription était dite en empiétant sur le texte. Parfois, le niveau sonore, que l'on peut ajuster soi-même, était trop faible par rapport aux bruits sur scène (explosion...).

Au-delà de ces éléments d'accessibilité culturelle qu'on aimerait voir plus systématiquement dans nos théâtres, on atteint ici une autre dimension. On dépasse largement la notion d'accessibilité pour arriver à une création artistique intégrant cette accessibilité. Dès la conception de ces œuvres, la BSL chez Graeae ou l'audiodescription chez Extant sont intégrées. A cela aussi, des raisons pratiques. Graeae est une compagnie regroupant des comédiens valides, handicapés ou sourds, et il est nécessaire que tous puissent se comprendre et travailler ensemble. Pour Extant, dont tous les comédiens sont déficients visuels, il y a aussi cette nécessité de savoir qui fait quoi où pour les comédiens sur scène. Dans "Flight Paths", Sarah et Amelia doivent exécuter ensemble des figures au tissu aérien. Le fait de décrire leurs mouvements leur permet de se synchroniser.
Ceci dit, cela ne s'arrête évidemment pas à l'aspect pratique des choses. Nous parlons de théâtre, spectacle vivant et visuel s'il en est. La mise en scène de "Blasted", avec ces croisements de personnages, est extrêmement pensée, inventive. L'aspect visuel de "Flight Paths" est très travaillé avec une esthétique japonisante et de belles lumières. On parle ici de spectacles professionnels.

Après avoir vu ces deux spectacles, on espère juste pouvoir en voir d'autres, on souhaite aussi que des metteurs en scène, de ce côté - ci de la Manche, s'intéressent à cette esthétique de l'accès. Sortons de ces cases étriquées ces questions d'accessibilité culturelle pour les faire entrer dans la culture toute entière!

mardi 16 mai 2017

The Gift Theatre - an Ensemble and a Storefront Theatre in the Northwest Side of Chicago

This is the English version of a blog post previously released in French called The Gift Theatre - Compagnie et Theatre de Chicago.

We've wanted to write about Chicago's Gift Theatre for a long time. A gift is both a present and a talent. And this theatre truly is both!

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
The Gift's new logo, still an open and extended hand

The Gift's motto : Great stories onstage with Honesty and Simplicity

Plays staged at and by the Gift have resonated with us for a long time, at least on the scale of this blog's existence. Last february, we finally had the opportunity to visit this ambitious storefront theatre. We got to see Unseen (you will find the press kit in appendix), to meet and speak with Jay Worthington, visually impaired actor/teacher and member of the company, and to exchange via email with Michael Patrick Thornton, the co-founder and artistic director, about the first fifteen years of this outstanding ensemble and about its future.

Beginnings

We asked Michael Patrick Thornton (MPT) to tell us about the key moments in the development and the life of this ensemble as well as the venue.

MPT: "We wanted to build an ensemble first. The concern wasn't even about producing plays when we first started. The original idea was simply forming an ensemble and training together since I was very much inspired by the work of Jerzy Grotowski in which I was trained at the University of Iowa. So starting the company with an ensemble spirit was central and bedrock. I also think the fact that as a young company we got to experience the path of many young theaters starting out - renting theater spaces when they became available and only thinking about what plays to program in those spaces once we knew where we were going to be perform - and eventually feeling like that way of producing theatre was bullshit. As an itinerant company, we felt in her bones that that simply wasn't what the Gift was or aspired to be. So after four years of operating that way, cofounder William Nedved and I sat around my parents' kitchen table and basically decided to shut the company down until we found a space of our own. Moving into our storefront space in 2004 was a major highlight because what it augured was an institutional seriousness. Now that rent was due and bills had to be paid the company changed very quickly to one that did plays whenever spaces became available to one that could do any play anytime we wanted. The next major highlight after acquiring our own space was the decision to join Actors Equity Association which is the professionally union for actors and stage managers in the United States. This brought a dizzying level of institutional seriousness to the gift because it put us on a track to eventually be paying into our ensemble members health insurance and pension. If the thinking was we are to be an ensemble and we wish to take care of each other then we should do that literally as well as metaphorically. After I got sick in 2003 (ed : two spinal strokes within a few months), my insurance from Actors Equity was an absolute godsend and so why wouldn't I want my dearest collaborators at the theater I cofounded to have the exact same kind insurance and opportunities? I think the launching of our education program for young adults which we call GiftED will prove itself to be a highlight when we look back on it in the future and I also believe our new play program 4802 is going to be quite revolutionary as well in terms of making the Gift Theatre one of the most exciting places in the world to experience new plays and nurture them as well. Finally, our ten minute play festival TEN is another highlight because it forces us to begin each season by returning to the original spirit of the gift, long before concerns over budgets and growth plans, when it was simply people in a room who loved working with each other, loved each other, and wanted to say something."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
2017 TEN Festival - Becca Savoy and Jay Worthington (photo by Claire Demos)

To learn more about the 2017 TEN edition, read these articles from the Chicago Suntimes or Perform Ink.

The Venue

The Gift Theatre is located in the Jefferson Park area and it was a deliberate choice to settle it in an artistically underserved area. Both MPT and William Nedved grew up in similar neighborhoods, on the northwest side of Chicago for the former and in Northwest Iowa for the latter, and they sought to create a place with links to the community.

The photos below were taken last february. The front windows celebrate the Gift's fifteenth anniversary which took place last season. The interior photo shows the set for Unseen, the play that was presented at the Gift last february, set mostly in an Istanbul apartment.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

The 40-seat Gift Theatre is a storefront theatre, and Chicago has nearly fifty of them. If Jay Worthington is to be believed - and we trust him blindly ! (Yes, this is an easy one) - it is the smallest and the best Equity Theatre in the Windy City. When we attended a performance of Unseen, a play by Mona Mansour, the audience was seated in two rows on the left side of the room. There are other plays, like Good for Otto, where spectators are seated on both side of the room, as is pointed out in this New York Times article in which we also learn that the location used to be a shoe store.

The Gift Ensemble

The newest member of the ensemble who joined in February 2017 and thus is not on the photo below, is the playwright David Rabe, a major figure of the American Theatre scene since the beginning of the seventies, author notably of Good for Otto whose premiere took place at the Gift in 2015 (read this review from the Chicago Tribune). The ensemble now counts thirty-two members, comprising actors, directors and playwrights...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

We asked Michael Patrick Thornton, co-founder and artistic director, how the ensemble became what it is today. He didn't so much delve on the plays produced over the past fifteen years as highlight specific moments that embody what it means to be a company.

MPT: "Choosing certain plays over 16 years is kind of like choosing children so I won't do that. But what I will say that there are moments that have exemplified what were really asking of our ensemble. When we talk about the Gift, we are talking about a stratospheric height of emotional bravery and vulnerability that almost seems superhuman. We have had ensemble members go on stage in the evening who spent the morning burying their parent. We have had ensemble members take horrific phone calls in the dressing room about the state of their parent's health and seconds later make an entrance on stage. We have had ensemble members do three hour plays while spending their offstage life battling painful cancer. We have an ensemble member who navigates our stage with a dancer's grace and who is legally blind (ed: Jay Worthington!) - every entrance for him is a literal act of faith. We have an ensemble members who, through the protective veneer of dialogue and character, have shared the most sacred and private corridors of their hearts with those noble strangers sitting in the dark, the audience, all in an effort that perhaps by experiencing this play together we may also somehow heal together."

In conclusion, he stressed that the ensemble was built around love, a "pioneering spirit, and emotional bravery" that make up a foundation that can whithstand the test of time.

Focus on Richard III and the Grapes of Wrath

To mark its fifteen anniversary, the Gift Theatre put on Richard III and Grapes of Wrath in a decidedly innovative perspective. Let's give you a little flavor of these two plays that say a lot about the Gift...

Richard III
We recently got to see different productions of Richard III but none quite like that put on at the Gift. MPT, who played the lead character, used an exoskeleton on stage. Questioned about the use of this prop in the production, MPT answered that "there's a fantastic, robust, and absolutely vital debate about inclusion and diversity on Chicago stages happening right now in our community, and Richard III was one way to course-correct a long arc of that play being performed by able-bodied actors."

To learn more about how MPT prepared himself physically for the role, about how the exosqueleton was used in the production to illustrate Richard's character, take a look at this video and this article from the Daily Herald , both quite enlightening.
Richard III was produced at the Steppenwolf Garage. Read this article from the Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
From left to right, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning and Jay Worthington (photo: Claire Demos)

The Grapes of Wrath
John Steinbeck's classic novel The Grapes of Wrath, also a classic film directed by John Ford starring Henri Fonda, was put on at the Gift, which chose the Frank Galati adaptation (which premiered at the Steppenwolf in 1988). Erica Weiss' direction provides a radically new take as she chose an interracial family and a blind Uncle John. But this stance was by no means a chance decision.
Questioned on this point, MPT said that the Grapes of Wrath felt so terribly timely when he read it over a year before they announced their season.

MPT : "I had the image in my head of a GRAPES unlike any that we had seen before with respect to diversity. And dialogue from the 40s about the struggle of our poorest American brothers and sisters and their clashes with authority felt electrifyingly relevant as a citizen of Chicago. But just like the exoskeleton and Richard III these considerations have to be thought through very very carefully, especially when you account for the fact that The Gift, while diverse with respect to ability, sexuality, gender, age, education, socio-economic background, is still, for the time being, embarrassingly, shamefully all-white. So the decision to program a production like GRAPES better damn well flow from a genuine artistic, curatorial concern about American society as well as the inner life and wants of the characters.Otherwise it's simply pandering. Otherwise, it's just bullshit. So we dug in deep and had a dramaturg go back and look at common law/de facto families in Oklahoma during the dustbowl and we found that there was solid historical basis for the Joad family that we presented."

Jay Worthington, who played Uncle John's character, said that, as Uncle John was an alcoholic and moonshiner, he could well have become blind. And director Erica Weiss wished to raise the issue of oppressed people in general and show the audience how much a blind person can achieve. (Jay Worthington, who is legally blind, keeps his eyes shut during the entire play and wanders all over the stage, even climbing stairs and walking along a platform twelve feet in the air, without any handrail).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
On the photo above, from left to right, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo: Claire Demos)

This production of the Grapes of Wrath was critically-acclaimed. Here are a few links to reviews:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Looking forward...

Asked to look back on the first fifteen years of the Gift and to look ahead to the future, MPT has a very clear vision.

MPT : " For 16 years the Gift has been committed to telling great stories on stage with honesty and simplicity and while I would fight to my death defending any of the pieces we produced and the reasons for which we produced them, the fact of the matter is these great stories have until only recently been told from one default perspective, which is the white perspective. This is wrong. And the buck stops with me. I was wrong. And so while we will continue to tell great stories, I have re-investigated and redefined what 'great' stories are - stories which reflect a multiplicity of experiences and backgrounds, stories which celebrate and reflect the rich diversity of our neighborhood, city, and world. Stories simultaneously universal and specific. The Gift has no desire to only remain a storefront forever. Our goals are to emerge as the next great American Ensemble and to be one of the most exciting destinations on the planet for new work. The first 15 years taught us what The Gift is, isn't, and, most importantly, ought to be. The next 15 will be spent manifesting this in stone and wood, flesh and bone, ink and paper, body and blood."

On our modest part, we'll keep following the work of the Gift and its ensemble. With the hope and desire to go back to see them. To see Jay Worthington or Michael Patrick Thornton on stage or directing. To witness how a "small" theatre manages to thrive alongside bigger outfits thanks to talent, to commited and well thought-out artistic choices, to its profound humanity...

Lastly

We would like to thank Frederic Grellier warmly for his invaluable help for this English version and the Gift members we met last february : John Gawlik who made this possible, Alexandra Main, Brittany Burch, Jay Worthington and Ashley Agbay (who played Derya in Unseen) for their time and their warm welcome. And, last but not least, Michael Patrick Thornton for his time, his kindness and his answers that live up to the Gift's motto : simple and honest!
Thank you all!

You can read this Know a theatre: the Gift Theatre of Chicago in American Theatre and learn about the next season of the Gift Theatre.

jeudi 30 mars 2017

The Gift Theatre - compagnie et theatre de Chicago

Il y a longtemps que nous avions envie de vous parler du Gift Theatre de Chicago. Gift, comme cadeau, comme don. C'est vraiment de cela dont il est question ici...

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)
Nouveau logo du Gift, reprenant toujours une main ouverte tendue

Devise du Gift : Great stories onstage with honesty and simplicity (des histoires intéressantes sur scène avec honnêteté et simplicité)

Il y a longtemps (à l'échelle du blog) que les pièces présentées au ou par le Gift résonnent en nous. Aujourd'hui, nous avons eu l'opportunité de découvrir le lieu physique (voir Chicago - Théâtres et Accessibilité) de ce théâtre de poche (par la taille) plein d'ambition, d'échanger de vive voix (et avec bonheur) avec Jay Worthington et de discuter, via email, avec son co-fondateur et directeur artistique Michael Patrick Thornton des quinze premières années d'existence de ce théâtre hors du commun ainsi que de son futur.

Les origines

Il nous semblait important de demander à Michael Patrick Thornton (MPT), avec sa double casquette de co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, de retracer les événements qui lui semblaient essentiels dans la construction et la vie de la troupe mais aussi du lieu.
MPT : "Pour retracer les moments importants du Gift, il faut commencer au tout début car nous voulions d'abord monter une troupe. Au tout départ, il n'était même pas question de monter des pièces. L'idée originale était de simplement former une troupe et de s'entraîner ensemble parce que j'étais très inspiré par le travail de Jerzy Grotowski (ndlr: père du théâtre pauvre) auquel j'ai été formé à l'Université d'Iowa. Créer une compagnie avec un esprit d'équipe était central et fondateur. Je pense aussi qu'en tant que jeune compagnie nous avons expérimenté, comme beaucoup de théâtres naissant, le fait de louer des espaces de théâtre quand ils étaient disponibles et penser alors aux pièces que nous pourrions jouer dans ces espaces, et nous dire que ce n'était pas la bonne façon de produire des pièces de théâtre.
Alors que c'était une compagnie itinérante, nous avons senti que cela ne correspondait pas à ce qu'était ou voulait être le Gift. Alors, après avoir fonctionné comme cela pendant quatre ans, William Nedved, co-fondateur, et moi-même, nous sommes assis autour de la table de cuisine chez mes parents et avons décidé de mettre la compagnie en veille tant que nous n'aurions pas notre propre espace.
L'aménagement dans notre storefront en 2004 est un moment très important parce que cela a donné une légitimité institutionnelle. A partir de ce moment, il fallait payer le loyer et les factures et la compagnie qui produisait alors des pièces quand des lieux étaient disponibles, est vite devenue celle qui jouait des pièces quand nous le souhaitions.
Après avoir acquis notre propre espace, l'élément majeur a été de rejoindre l' "Actors Equity Association" qui est, aux États-Unis, le syndicat professionnel des acteurs et des régisseurs. Cela a engendré un niveau étourdissant de sérieux institutionnel pour le Gift car cela signifiait que nous payions une assurance santé aux membres de notre troupe ainsi qu'une retraite. Si notre idée était d'être dans une troupe et de prendre soin les uns des autres, alors il fallait le faire de manière aussi concrète que métaphorique.
Quand je suis tombé malade en 2003 (ndlr: Michael Patrick Thornton a subi, coup sur coup, à vingt-quatre ans, deux attaques de la moelle épinière qui l'ont laissé partiellement paralysé, après une lutte acharnée pour réapprendre à parler, à regagner une certaine mobilité), mon assurance de l ' Actors Equity a été un don du ciel, alors pourquoi n'aurais-je pas souhaité que mes plus chers collaborateurs dans le théâtre que j'avais co-fondé, aient les mêmes assurance et opportunités?
Je pense aussi que le lancement de notre programme éducatif pour les jeunes adultes que nous avons appelé GiftED montrera, dans quelques années, qu'il a été un élément important tout comme notre nouveau programme 4802 qui sera assez révolutionnaire autant pour faire du Gift l'un des endroits les plus excitants du monde pour expérimenter de nouvelles pièces qu'un lieu pour les nourrir, les enrichir.
Pour finir, notre festival TEN composé de pièces d'une durée de dix minutes, est aussi un moment important parce qu'il nous oblige, en débutant chaque saison, à retourner à l'esprit originel du Gift, bien avant qu'il ne soit question de budget ou d'expansion, quand il s'agissait simplement de personnes réunies dans une pièce qui aimaient travailler ensemble, qui s'aimaient et qui voulaient dire quelque chose."

The Gift Theatre - TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington
Festival TEN 2017 - Becca Savoy et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Pour en savoir un peu plus sur TEN, lire cet article du Chicago Suntimes ou celui de Perform Ink pour un aperçu du contenu de la dernière édition de janvier 2017.

Le lieu

Situé au nord-ouest de Chicago, à Jefferson Park, le Gift Theatre a été sciemment et volontairement installé dans un quartier peu pourvu en structures culturelles. Chacun des co-fondateurs, Michael Patrick Thornton et William Nedved avaient grandi dans des quartiers similaires, nord-ouest de Chicago pour le premier et nord-ouest de l'Iowa pour le second, et souhaitaient créer un lieu en connection avec le voisinage.
Les photos ci-dessous ont été prises en février 2017. Les vitrines extérieures célèbrent le quinzième anniversaire du Gift, qui a eu lieu l'an dernier. La photo intérieure illustre le décor de la pièce actuellement jouée au Gift, Unseen (dossier de presse en annexe), dont l'histoire se passe essentiellement dans un appartement stambouliote.

Devanture du Gift Theatre - Chicago

Salle du Gift Theatre - décors pour Unseen, pièce de Mona Mansour - février 2017

Théâtre de quarante places, le Gift est un Storefront theatre comme une cinquantaine d'autres théâtres à Chicago. Si l'on en croit Jay Worthington (et nous sommes prêts à croire tout ce qu'il dit!), c'est le plus petit et le meilleur storefront theatre de Chicago.
Lorsque nous sommes allés au Gift, la pièce présentée était Unseen et le public était installé sur le côté gauche en entrant dans la salle, les quarante sièges étant disposés en deux rangées. Pour d'autres pièces, comme Good for Otto, le public est installé de chaque côté de la salle ainsi que le décrit l'article du New York Times (en anglais) qui nous apprend, par ailleurs, qu'avant d'être un théâtre, cet espace était un magasin de chaussures.

La troupe du Gift

La dernière recrue de la compagnie (absente du trombinoscope ci-dessous), arrivée courant février 2017, est une figure du théâtre américain depuis le début des années 1970, un auteur de pièces de théâtre, David Rabe, auteur notamment de Good for Otto dont la première a eu lieu au Gift Theatre en 2015 (lire la critique, en anglais, parue dans le Chicago Tribune). Ce qui porte à trente-deux les membres de cette compagnie composée de comédiens, metteurs en scène, dramaturges...

The Gift Theatre - vitrine - trombinoscope des membres de la troupe

Nous avons demandé à Michael Patrick Thornton, à la fois comme co-fondateur et directeur artistique, ce qui a fait de la troupe du Gift ce qu'elle est aujourd'hui.
Plus que des pièces produites, il parle de moments qui ont vraiment illustré ce que signifiait être une troupe.
MPT: "Quand on parle du Gift, on parle d'un niveau de courage émotionnel et de vulnérabilité qui semble presque surhumain. Nous avons des membres de la troupe qui sont montés sur scène le soir du jour même où ils avaient enterré leurs parents. Nous avons des membres de la troupe qui ont appris des nouvelles dramatiques concernant la santé de leurs parents juste avant d'entrer sur scène. Nous avons des membres de la troupe qui jouaient dans une pièce qui durait trois heures alors qu'ils combattaient un cancer douloureux. Nous avons un membre de la troupe qui se déplace sur scène avec la grâce d'un danseur et qui est légalement aveugle (ndlr: Jay Worthington!) - chaque entrée sur scène est pour lui un acte de foi. Nous avons des membres de la troupe qui, sous le vernis protecteur du dialogue et du personnage, ont partagé les parties les plus sacrées et intimes de leur coeur avec ces nobles étrangers assis dans le noir - le public - dans l'espoir que, peut-être, en partageant cette pièce ensemble, nous pourrions guérir ensemble."
Pour conclure, il explique que la troupe s'est construite autour de l'amour, d'un esprit pionnier et d'un courage émotionnel qui constituent aujourd'hui des fondations à toute épreuve.

Retour sur "Richard III" et "Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)

Pour fêter sa quinzième saison, le Gift Theatre a présenté un Richard III et un Raisins de la Colère inédits à plus d'un titre. Retour sur ces deux pièces qui en disent long sur le travail du Gift...

Richard III
Nous avons vu plusieurs adaptations de Richard III très récemment mais aucune comme celle présentée par le Gift. Michael Patrick Thornton, qui incarnait ce personnage, a utilisé un exosquelette sur scène.
Interrogé sur l'usage de cet outil dans la dramaturgie, Michael Patrick Thornton a d'abord rappelé qu'il existait actuellement sur la scène théâtrale chicagoane un échange fantastique, fort et vital autour de l'inclusion et la diversité et que cette version de Richard III était une façon de corriger la longue histoire de cette pièce jouée par des acteurs valides.
MPT: "L'Institut de Réadaptation de Chicago, notre mécène, nous a fourni l'équipement et l'entraînement pour montrer ce à quoi pourrait ressembler le handicap dans un futur très proche mais aussi pour illustrer que la plus grande faiblesse de Richard, c'est de croire que lorsqu'il se déplacera comme les autres, alors ceux-ci le percevront différemment, le respecteront et l'aimeront."
Pour voir la préparation physique de Michael Patrick Thornton, l'usage de l'exosquelette à des fins de mise en scène pour illustrer le caractère de Richard III, voir la vidéo et lire l'article paru dans le Daily Herald (en anglais) qui sont très éclairants.
Richard III a été joué au Garage du Steppenwolf. A lire, en anglais, une critique de la pièce parue également au Daily Herald .

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos
De gauche à droite, Michael Patrick Thornton (Richard III), Martel Manning et Jay Worthington (photo de Claire Demos)

Les Raisins de la Colère (Grapes of Wrath)
Classique de John Steinbeck et de la littérature américaine, classique aussi du cinéma dans la version de John Ford avec Henri Fonda, la version présentée au Gift Theatre, dans l'adaptation de Frank Galati (jouée initialement au Steppenwolf en 1988), est également inédite dans la mise en scène d'Erica Weiss qui choisit une famille mixte dont l'oncle John est aveugle. Mais cela n'est pas le fruit du hasard.
Interrogé à ce sujet, Michael Patrick Thornton dit que lorsqu'il a relu les Raisins de la Colère, plus d'un an avant l'annonce de la saison, cela lui semblait si opportun.
MPT: "J'avais dans ma tête l'image d'un Raisins de la Colère différent de tout ce que nous avions vu jusqu'à présent avec un respect pour la diversité. Et le dialogue des années 40 autour de la lutte de nos frères et soeurs les plus pauvres, et leurs affrontements avec les autorités semblait oh combien pertinent en tant que citoyen de Chicago. Mais, tout comme l'usage de l'exosquelette dans Richard III, ces considérations doivent être soigneusement réfléchies surtout quand vous considérez que le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs. Alors la décision de programmer une production comme les Raisins de la Colère devait s'appuyer autant sur des préoccupations artistiques authentiques en lien avec la société américaine qu'avec la vie intérieure et les manques des personnages. Sinon, c'est juste caresser dans le sens du poil. Sinon, c'est juste du n'importe quoi. Alors on a fait des recherches et un auteur s'est penché sur la réalité des familles en Oklahoma dans le Dust Bowl et nous avons trouvé qu'il y avait de solides raisons historiques pour avoir une famille Joad telle que nous l'avons présentée."
Jay Worthington, qui interprétait le personnage de l'oncle John, dit aussi que, comme celui-ci est alcoolique et qu'il produit son propre alcool (de contrebande), il était tout à fait plausible qu'il soit devenu aveugle. Par ailleurs, il y avait aussi la volonté de la metteure en scène, Erica Weiss, de parler de tous les opprimés, et de montrer qu'une personne aveugle est capable de faire des choses (Jay Worthington, légalement aveugle dans la "vraie vie", avait les yeux clos pendant toute la durée de la pièce et se déplaçait ainsi, y compris pour escalader l'échelle et marcher sur la plateforme située à trois mètres du sol sans rambarde).

Grapes of Wrath (les Raisins de la Colère) au Gift Theatre mis en scène par Erica Weiss
Sur la photo ci-dessus, de gauche à droite, Michael Turrentine, Jay Worthington, Tim Martin, Emily Marso, Mesiyah Oduro, Paul D'Addario, Namir Smallwood, Alexandra Main et Jerre Dye (photo de Claire Demos)

Cette version des Raisins de la Colère a été plébiscitée par la presse. Voici quelques liens vers des articles en anglais:
- LA Splash
- Chicago Tribune
- Chicago Suntimes
- ...

Orientation et futur

Invité à jeter un oeil sur les quinze années passées et à imaginer le futur, Michael Patrick Thornton a une vision très claire.
MPT: "depuis seize ans, le Gift s'est attaché à raconter des histoires intéressantes avec honnêteté et simplicité et, alors que je me battrais jusqu'au bout pour défendre chacune des pièces que nous avons produites et les raisons pour lesquelles nous les avons produites, il s'avère que jusqu'à récemment, ces histoires ont été présentées d'une perspective par défaut, qui est le point de vue blanc. C'est un tort. Et j'en suis le responsable. J'avais tort. Et alors que nous continuerons à raconter des histoires intéressantes, j'ai réinvesti et redéfini ce que sont les histoires "intéressantes " - des histoires qui reflètent une multiplicité d'expériences et de contextes, des histoires qui célèbrent et reflètent la riche diversité de notre quartier, de notre ville, et du monde. Des histoires à la fois universelles et spécifiques.
Le Gift n'a pas envie de rester un Storefront Theatre éternellement. Nos buts sont de devenir la prochaine grande compagnie américaine et d'être l'un des meilleurs endroits de la planète pour de nouvelles pièces.
Les quinze premières années nous ont enseigné ce que le Gift est, n'est pas et - le plus important - devrait être.
Les quinze prochaines années se passeront à définir cela en pierre et en bois, en chair et en os, encre et papier, corps et sang."

Pour notre modeste part, nous continuerons à scruter le travail du Gift et des membres de sa troupe. Avec l'espoir et l'envie de retourner les voir. Voir Jay Worthington et Michael Patrick Thornton sur scène ou dans un rôle de metteur en scène. Voir comment un "petit" théâtre se fait une place parmi les grands à coup de talents, de choix artistiques assumés et réfléchis et d'humanité...

mardi 22 mars 2016

Libres sont les papillons - Theatre - Adaptation E.E. Schmitt

On parlera ici de la version de "Libres sont les papillons" jouée actuellement, et jusqu'au 29 mai 2016, au Théâtre Rive Gauche, dans l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de la pièce de Leonard Gershe. Nous avions déjà parlé sur ce blog de la version film Butterflies are free réalisée par Milton Kelsetas.

Libres sont les Papillons - Affiche de la version présentée au Théâtre Rive Gauche

La pièce originale se passait à New York, le film avait transposé l'histoire à San Francisco en pleine période hippie, Éric-Emmanuel Schmitt la déplace dans le Paris d'aujourd'hui, et plus précisément à Barbès.

Distribution

Julien Dereims joue le rôle de Quentin, jeune homme de vingt ans, musicien, aveugle, qui vient d'emménager dans un studio à Barbès.
Anouchka Delon celui de Julia, sa jeune voisine, fraîchement séparée au bout de six jours de mariage.
Nathalie Roussel joue le rôle de Florence, mère de Quentin, auteure d'une série avec un personnage récurrent, Johnny Ténèbres, jeune garçon aveugle de douze ans ayant des sens exacerbés et combattant les injustices, parfaite mais caricaturale en mère surprotectrice habitant Neuilly.
Guillaume Beyeler apparaît brièvement pour interpréter un metteur en scène très sûr de lui, et physiquement et intellectuellement.

Dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau et donc une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt.

Résumé de la pièce
N.B.: le résumé présenté ci-dessous est celui que l'on trouve sur le programme distribué par le théâtre.

En apparence, ils sont normaux; en réalité, ils cachent un secret. Quentin, vingt ans, vient de s'installer dans un studio à Paris. Sa voisine, Julia, même âge, libérée et rigolote, a envie d'une aventure avec lui tandis que Florence, la mère protectrice, rôde pour faire revenir son fils à la maison. Tous aiment, mais maladroitement, en se faisant mal... Libres sont les papillons? Une comédie aussi drôle que touchante, un véritable classique contemporain de Broadway adapté dans le Paris d'aujourd'hui par Éric-Emmanuel Schmitt.

Contexte

En ce vendredi soir, le public est relativement âgé, ce qui est dommage au vu de l'âge des personnages sur scène et du sujet de la pièce. A un moment ou à un autre de la vie, nous sommes tous concernés par cet envol du nid familial.
Amusant clin d'oeil aussi d'aller voir cette pièce le jour où Netflix sort la saison 2 de Daredevil quand Florence parle du personnage qu'elle a créé, Johnny Ténèbres dont la devise est: "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Pour faire court et direct, le temps d'une journée, Quentin et Julia vont rapidement faire connaissance, improviser un pique-nique dans le studio de Quentin et se rapprocher jusqu'à ce que Florence débarque à l'improviste et ce, malgré l'accord qu'elle avait passé avec son fils où elle devait le laisser se débrouiller seul pendant deux mois avant de lui rendre visite.

"Libres sont les Papillons" est une comédie. Il y a effectivement des passages drôles, des répliques amusantes, mais j'ai trouvé, ce soir là, le public un peu réservé, en particulier lorsque cela faisait directement référence à la cécité, comme s'ils étaient gênés de rire de cela. Quand c'est drôle, pourquoi s'en priver?
Ce que j'ai trouvé amusant, c'est aussi la réaction des spectateurs à la performance de Julien Dereims : alors, il est aveugle "pour de vrai" ou pas? Est-ce que le mérite du comédien serait moins grand s'il était effectivement aveugle? Est-ce qu'au contraire, le public trouverait cela remarquable (mais pas forcément pour de meilleures raisons)? Le débat est vif chez nos voisins anglophones, anglais ou américains, qui réclament deux choses : que les personnages handicapés soient interprétés par des comédiens handicapés (RJ Mitte, le Walt Junior de Breaking Bad, qui a grandi depuis, commence à se bâtir une jolie carrière) et que ces derniers puissent aussi auditionner pour n'importe quel rôle. Il semble que nous soyons loin de ces préoccupations et cela est bien dommage...
Mais pour en revenir à la pièce, il y a aussi des moments qui peuvent être émouvants et donnent lieu à de belles scènes entre Quentin et sa mère.

Quentin

Evidemment, ici, nous allons nous recentrer sur le personnage de Quentin.
Autant le dire tout de suite, la "performance" de Julien Dereims est plutôt convaincante, néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher quelques petites remarques. Ma place dans la salle ne m'a pas permis de "scruter" le regard de Quentin. Peut-être aurait - il pu tourner un peu plus la tête vers ses interlocuteurs, peut-être aurait-il pu avoir un regard moins figé...

Deux, trois détails : les lunettes noires ne sont pas une obligation pour sortir faire ses courses. De même, le modèle de canne blanche choisi ne correspond pas forcément au modèle le plus couramment utilisé chez un jeune homme manifestement autonome dans ses déplacements. Il est certes plus "chic" et discret (ci-dessous, photo gauche) que le modèle canadien qui arbore sa bande rouge et son gros embout (ci-dessous, photo droite).

Canne blanche française, avec embout fin, sans poignée canne blanche longue montrée pliée

De même, quand il utilise son téléphone, on aurait pu imaginer un téléphone intelligent (ou smartphone) vocalisé, ce que possède aujourd'hui toute personne aveugle active, autonome, sans même besoin d'être geek. Pour la montre, on aurait pu choisir un modèle plus moderne, tel un modèle qui donne l'heure en vibrant ou une montre tactile au design inclusif. Quentin est issu d'un milieu très aisé et on peut imaginer que sa mère souhaite le meilleur pour son fils.

Montre EONE Time - modèle Bradley

Si les billets de dollars américains ont encore aujourd'hui tous la même taille et la même couleur obligeant les personnes aveugles à utiliser un pliage spécifique pour chaque valeur de billet, les billets en euros ont des dimensions différentes qui peuvent dispenser d'un tel pliage pour pouvoir les identifier. Pour finir avec les petits détails qui donnent, ou pas, une crédibilité (nous ne rentrerons pas encore une fois dans le débat de savoir s'il aurait fallu donner le rôle à un comédien aveugle), il y a quelques objets qui sont trop facilement localisés ou remis en place. Et pour les livres en braille, on aurait pu trouver de vrais exemplaires. D'ailleurs, à ce sujet, on aurait pu imaginer la présence de matériel informatique, telle une plage braille.
L'adaptation à un Paris d'aujourd'hui aurait donc pu être beaucoup plus fine et précise en ce qui concerne le matériel spécialisé qu'utilise Quentin au quotidien.

Julia et Quentin improvisant un pique-nique, assis par terre dans le studio de Quentin

Notons cependant la bonne technique pour verser du vin dans un verre (mettre le doigt à l'intérieur du verre est un moyen efficace et de s'assurer que l'on verse bien dans le verre et que l'on s'arrête de verser avant que cela déborde).
De même, longer les meubles avec sa main ou le dos de sa main peut être une bonne façon de se repérer dans son logement et d'éviter, autant que possible, de se cogner dans les tabourets, table basse ou autre canapé. Petit aparté, le comptage de pas n'est pas systématique surtout dans un logement que l'on connaît (au bout d'un mois, la disposition du studio est mentalement acquise)...

A posteriori

A la sortie du théâtre, j'ai entendu des spectatrices dirent "c'est gentillet", "ça doit être terrible pour une mère", avec quelques interrogations quand même sur la façon d'interpréter ce commentaire : laisser partir ses enfants du nid familial? Laisser partir son fils unique et handicapé?
C'est vrai, l'adaptation dans un Paris d'aujourd'hui aurait pu être plus percutante, dû être plus militante plaidant pour une société inclusive et un changement de regard de la société sur les personnes aveugles.
Au début de la pièce, conforme d'ailleurs à la version filmée, lorsque Julia apprend que Quentin est aveugle, celle-ci change totalement de comportement et Quentin lui dit que la seule chose dont il n'a pas besoin, c'est la pitié. Il est vrai d'ailleurs qu'on n'a pas envie de le plaindre. Il s'est manifestement bien adapté à son environnement et semble bien gérer sa nouvelle vie de jeune homme indépendant (quoique dépendant financièrement de sa mère qui ne se gênera pas pour le lui rappeler et en faire d'ailleurs du chantage).
Dans cette histoire, c'est Florence, veuve et mère d'un fils unique aveugle qu'elle a couvé toute sa vie et qui semble être l'unique centre d'intérêt de sa vie, que l'on a envie de prendre en pitié même si son côté caricatural ne la rend pas sympathique. En voulant protéger son fils, elle ne le voit que comme un invalide incapable de se débrouiller seul. Mais c'est elle qui a peur de se retrouver seule.
C'est aussi Julia, qui, comme les papillons (qui d'ailleurs ont une mauvaise vue), est attirée par la lumière, incapable de se fixer, qu'on a envie de prendre en pitié...

Si l'on fait abstraction de quelques improbabilités, si l'on ne cherche pas de revendications ou de messages distillés au cours des une heure trente que dure la pièce, on passe un moment agréable.
Ce qui m'avait plu dans le film, c'était ce désir d'indépendance et d'autonomie de Don. Dans cette adaptation au goût du jour, il est aussi question de cela, mais j'aurais aimé un texte plus vindicatif, qui aurait mis en avant les préjugés encore existants de notre société française sur les personnes aveugles. Voici, à ce sujet, un lien vers un billet de Romain Villet sur cette question avec, en toile de fond, "Le Monde des Aveugles" de Pierre Villey, écrit il y a plus d'un siècle.