Ryan Knighton

J'ai découvert Ryan Knighton lors d'un séjour au Canada en 2006. J'ai d'abord été intriguée par son look: bardé de tatouages, avec ses lunettes de soleil et sa canne blanche avec un embout représentant un globe oculaire, j'ai évidemment eu envie d'en savoir plus. Et j'ai lu "Cockeyed". Et j'ai adoré. Témoignage décalé, plein d'autodérision, humour féroce...

Dans un style plein d'humour mais rempli d'émotions, il raconte des moments de sa vie. L'évocation de la découverte de sa rétinite pigmentaire et de sa vie estudiantine dans "Cockeyed", son expérience de papa déficient visuel dans "C'mon Papa".

Autant le dire tout de suite, il n'existe pas de traduction française de ses deux ouvrages. Impossible pourtant de résister à la citation tant l'humour de Knighton empêche toute pensée misérabiliste vis-à-vis de la déficience visuelle et de ce qu'elle entraîne et signifie au quotidien. Pardon pour la traduction qui ne pourra pas restituer toute la puissance du texte originel.

Sur la quatrième de couverture de "Cockeyed", "Coqueloeil", diraient les Québécois, soit une façon familiaire de désigner un aveugle, voici quelques mots pour décrire ce recueil: "Stumbling literally and emotionally into darkness, into love, and into adulthood, he uses his disability to provide a window into the human condition. His experience of blindness offers unexpected perpectives on sight and the other senses, culture, identity, language, and our fears and fantasies." Tombant littéralement et émotionnellement dans le noir, l'amour, et l'âge adulte, il utilise sa déficience pour ouvrir une fenêtre sur la condition humaine. Son expérience de la cécité offre des perspectives inattendues sur la vue et les autres sens, la culture, l'identité, la langue, et sur nos peurs et nos fantasmes.

La rétinite pigmentaire de Ryan Knighton a été diagnostiquée le jour de ses dix - huit ans. (Lire ce beau portrait paru dans un magazine de Vancouver distribué par des personnes sans abri) Il a mis longtemps à accepter, ou tolérer sa nouvelle situation.

Loin d'être le plus drôle, j'ai choisi un passage qui en dit long sur la perception que l'on a de la cécité: "Taking up a white cane is perhaps the most dispiriting thing a newly blinded person goes through. Our mobility aid is a form of confession and defeat. Its battered white segments and red stripe declare the very identity we've always feared, avoided, or hoped to disown. A cane is a permanent commitment to blindness, more than a diagnosis, even." Commencer à utiliser une canne blanche est peut-être le moment le plus éprouvant pour une personne devenue récemment aveugle. Notre aide à la mobilité est une forme de confession et de défaite. Ses segments blancs cabossés et sa rayure rouge signalent la vraie identité que nous avons toujours crainte, évitée ou espérer ne pas avoir. Une canne est un lien permanent à la cécité, plus définitif encore qu'un diagnostic.

Dans un ton plus léger, à propos de l'apprentissage de la canne blanche: "What I'd read and heard suggested mobility instructors liked to place a blind person and her new dog in perilous situations- walking along edges, or into traffic, or through minefields, that sort of thing." Ce que j'avais lu ou entendu sur les instructeurs de locomotion était qu'ils aimaient mettre une personne aveugle et son nouveau chien-guide dans des situations périlleuses - marcher au bord d'un précipice, au milieu du trafic, ou dans un champ de mines, ce genre de choses.

Dans "C'mon Papa", racontant son expérience et son apprentissage de père, "A tiny bundle of pressure in my arms was almost the entire portrait I had of my daughter. She was mostly a combination of weight and movement that I cradled. The sliver of sight I had left in my right eye wasn't enough to let me glimpse her face." La seule représentation que j'avais de ma fille était ce petit bout de chou dans mes bras. Elle se définissait essentiellement comme cette combinaison de poids et de mouvement que je berçais. Le reste de vue présent dans mon oeil droit n'était pas suffisant pour me laisser apercevoir son visage.

Emotions, tendresse, amertume, mais pas d'apitoiement, juste un voyage dans la paternité, expérience encore plus compliquée, mais pas impossible, quand on est aveugle.

Il écrit aussi régulièrement des articles racontant ses voyages, dans des contrées plus ou moins lointaines, comme ce voyage au Caire, en plein Printemps Arabe, à Helsinki ou encore cette escapade à Legoland en Californie, avec sa fille de six ans. Toujours avec humour mais toujours en faisant référence à sa condition de voyageur déficient visuel. Drôle mais touchant, sans pitié ni pour lui ni pour son entourage.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur cet étonnant auteur canadien, il a un site en anglais.