Le Voyant est sorti le 31 décembre 2014 chez Gallimard, dans la Collection Blanche.

Le Voyant - couverture du livre de Jérôme Garcin paru chez Gallimard, Collection Blanche

Découvert à l'occasion d'un "tweet" d'un compte suivi, cet ouvrage est aussitôt arrivé dans ma bibliothèque. Il faut dire que le court message renvoyait à une présentation du dernier livre de Jérôme Garcin signée Bernard Pivot et intitulée "Et la Lumière revint sur Jacques Lusseyran..."

Oui, j'avais la chance de connaître Jacques Lusseyran, son rôle de résistant, sa singularité, et d'avoir lu "Et la Lumière fut" et "Le monde commence aujourd'hui".

photo de Jacques Lusseyran - portrait

Si ce nom n'évoque rien pour vous, lisez d'urgence le livre de Jérôme Garcin et courez ensuite découvrir les livres disponibles de Jacques Lusseyran. Vous en sortirez revigoré, en vous disant que, finalement, l'âme humaine peut aussi être généreuse et que la vie, aussi tortueuse soit-elle, vaut la peine d'être vécue.

Extrait de la quatrième de couverture:

Né en 1924, aveugle à huit ans, résistant à dix-sept, membre du mouvement Défense de la France, Jacques Lusseyran est arrêté en 1943 par la Gestapo, incarcéré à Fresnes puis déporté à Buchenwald. Libéré après un an et demi de captivité, il écrit Et la lumière fut et part enseigner la littérature aux États-Unis où il devient "The Blind Hero of the French Resistance". Il meurt en 1971, dans un accident de voiture. Il avait quarante-sept ans. Vingt ans après Pour Jean Prévost (prix Médicis essai 1994), Jérôme Garcin fait le portrait d'un autre écrivain-résistant que la France a négligé et que l'Histoire a oublié

Merci, sincèrement, à Jérôme Garcin de s' être penché sur le destin hors du commun de cet homme qui fut un grand résistant, rescapé du camp de Buchenwald, à qui la France n'a jamais donné l'opportunité de devenir l'enseignant brillant qu'il aurait dû être, en raison d'un décret promulgué le 1er juillet 1942 qui (p73) "ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" où n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière. " Ce décret ne fut abrogé que bien longtemps après la fin de la guerre.

Cette interdiction qui l'empêche de passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, alors même qu'il a débuté les épreuves, lui fera écrire (p73): "Pour la première fois de ma vie, on me refusait, pas en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine."

Avec Le Voyant, Jérôme Garcin nous donne l'occasion de parcourir la (brève mais remplie) vie de Jacques Lusseyran. Cela permet de compléter, de façon argumentée, étayée, le portrait, côté public et côté privé, de cet homme injustement oublié. Pour cet ouvrage, Jérôme Garcin a en effet eu accès aux archives familiales et l'appui de Claire, la fille aînée de Jacques Lusseyran.

p58, Garcin décrit le portrait peint par Jean Hélion en 1958. Sur le tableau, Jacques baisse la tête, il a les yeux fermés d'un pénitent, (...). Seul le large front, délimité par les cheveux en bataille et de longs sourcils noirs, semble regarder le peintre, rendant plus immobile encore le bas du visage. Les traits sont fins, presque enfantins. C'est l'étonnant portrait d'un homme plongé en lui-même, tourné vers son centre, réfugié dans la caverne platonicienne, absorbé par un puits lumineux et que le monde réel qui l'entoure n'atteint pas, n'atteint plus. Ce portrait est reproduit sur la couverture de Le monde commence aujourd'hui publié en 2012 par les éditions Silène.

Le monde commence aujourd'hui - couverture avec le portrait de Jacques Lusseyran réalisé par Jean Hélion

On "pardonnera" à Jérôme Garcin quelques phrases définitives, comme p124, "Vivre avec un aveugle est un défi quotidien" (?!?) parce qu'on sent une réelle émotion à la découverte de ce personnage exceptionnel.

p16: "Lire Lusseyran, c'était réapprendre à lire, comme on dit réapprendre à voir, après une opération de la cataracte. "

Tout dans l'oeuvre de Lusseyran transpire la lumière et la joie de vivre. Pourtant, la société française ne l'entend pas comme cela.

p124 : "Et, surtout, il ne comprend pas pourquoi, avec la liberté, il recouvre un statut d'invalidité que, paradoxalement, la Résistance et la déportation avaient réussi à faire disparaître. "

p24, Jérôme Garcin écrit: "J'ai voulu écrire ce livre non seulement pour réparer une injustice et donner, dans mon énigmatique musée imaginaire, un frère d'armes au capitaine Goderville, un frère spirituel à Jean Prévost, le stendhalien du Vercors, mais aussi pour tenter de comprendre ce qui, dans l'accomplissement de cette existence brève et empêchée, échappe encore à l'entendement. Autant pour l'éclairer que pour m'éclairer."

Je ne sais pas, Monsieur Garcin, si vous avez réussi à vous éclairer mais vous savez formidablement éclairer le personnage que fut Jacques Lusseyran.

A lire absolument!