La Nuit est mon Royaume est un film réalisé par Georges Lacombe datant de 1951 et qui valut à Jean Gabin le prix de la Meilleure Interprétation Masculine à la Mostra de Venise la même année.

Affiche du film La Nuit est mon Royaume

A vrai dire, je n'ai découvert ce film que très récemment. Il a pourtant été édité en DVD en 2012 chez Gaumont dans la collection "Gaumont à la demande". Il est par ailleurs disponible en VOD sur plusieurs réseaux. Malgré la présence de Jean Gabin, qui n'était d'ailleurs pas au mieux de sa carrière dans ces années d'après guerre, ce n'est manifestement pas le genre de film que l'on rediffuse régulièrement à la télé.

Synopsis

Raymond, mécanicien de locomotive, a les yeux brûlés suite à un accident. Un médecin lui donne un espoir de guérison. Il devient pensionnaire d'un centre de rééducation pour aveugles où il fait la connaissance de Louise, jeune aveugle qui dirige la classe de Braille. Elle est fiancée à l'économe, qui, jaloux, révèle à Raymond qu'il est incurable...

Ce que j'en pense

Vu comme cela, on peut comprendre que ce ne soit pas le film avec Jean Gabin qui soit le plus rediffusé. Si j'ai moi aussi des réserves, je vous conseille néanmoins de jeter un oeil à cette critique acerbe , qui me plait bien. Cependant, La Nuit est mon Royaume offre des perspectives intéressantes. D'abord, c'est un portrait de ce qui se passait dans les années 1950 en France quant à la place des personnes aveugles dans la société : entre elles et à l'abri dans des centres de réadaptation ou des écoles. Elles y apprenaient des métiers tels que rempailleur de chaise, vannier, ébéniste (comme Jean-Luc, un demi-siècle plus tard et sur un autre continent), accordeur de piano, organiste ou standardiste... Et, de préférence, elles se mariaient entre elles... Non, j'exagère un peu. Quoique...

Ensuite, il y a un message, certes un peu appuyé (mais si l'on considère aujourd'hui encore le pourcentage incroyable de personnes aveugles sans emploi dans notre pays et le résultat du sondage à découvrir en annexe de ce billet, il n'est manifestement pas encore passé dans la société) qui explique que les personnes aveugles sont capables de travailler, d'apprendre, d'être père de famille, bref, d'exister en tant que citoyens à part entière.

"Un aveugle, c'est moins compliqué que ce qu'on croit. Un aveugle, c'est un homme qui ne voit pas et qui doit être traité comme un homme." dixit Soeur Gabrielle

Il faut dépasser ce faux suspens de vue recouvrée (espoir qui maintient Raymond Pinsard en vie) et le personnage caricatural de Soeur Gabrielle et oublier un peu le côté suranné du film. Il permet cependant un regard "sociétal" sur les personnes aveugles ou malvoyantes, qu'elles le soient de naissance, à la suite d'une maladie évolutive ou d'un accident, qu'elles soient enfants ou adultes, femmes ou hommes dans la société française, six ans après la fin de la seconde guerre mondiale qui avait produit son lot d'invalides de guerre dont un certain nombre d'aveugles. On peut penser que c'est ce qui est arrivé à son camarade réparateur de postes de radio.

Si l'on ne détaille pas tout, la première visite de Raymond Pinsard (Jean Gabin) au centre de réadaptation sera l'occasion d'égrener les métiers traditionnellement enseignés aux personnes aveugles (et cités en début de billet). A plusieurs reprises, on assiste à un cours de braille, enseigné, il est vrai, par Louise dont Raymond va, inévitablement, tomber amoureux.

apprentissage du braille

Dans une scène à l'extérieur du centre de réadaptation, on aperçoit des chiens. S' agissait - il des premiers chiens guides formés en France? On voit aussi Raymond utiliser une canne blanche. C'est une canne courte, plus de signalisation que de guidage. On dit d'ailleurs à un moment dans le film, qu'il faut qu'on amène la personne au centre et qu'on vienne la rechercher. Pourtant, porté par le désespoir, Raymond saura l'utiliser pour se déplacer seul. La canne longue, celle qu'utilise aujourd'hui la majorité des personnes aveugles se déplaçant seules, se développe d'abord aux États-Unis à peu près à cette période.

canne blanche longue montrée pliée

Bref, si l'on peut reprocher le côté mélodrame bien pensant à ce film, il a le mérite de montrer qu'une personne aveugle peut s' instruire, apprendre un métier, être chargée de famille, être finalement un citoyen à part entière.

Regardons - le comme un témoin de cette France d'après guerre relatif à la place des personnes aveugles dans la société. Et profitons-en pour nous demander si beaucoup de choses ont changé depuis cette époque (hormis la révolution de l'informatique et tout ce qui en découle). Le sondage paru en février 2015 et visible ci-dessous nous donne quelques éléments de réflexion.