Dans le billet sur "La Nuit qu'on suppose" de Benjamin d'Aoust, j'ai dit que ce magnifique documentaire avait été vu dans des conditions particulières. Voici donc le cadre.

Toulouse, 9 et 10 mars 2015.

Le LMAC mp, Laboratoire de Médiation en Art Contemporain, créé en 2002, organisait au Musée des Abattoirs deux journées professionnelles dont le sujet était "Art contemporain et déficience visuelle".

Regroupant plus d'une centaine de participants, professionnels de la médiation en art contemporain, personnes déficientes visuelles, professionnels de la déficience visuelle et personnes intéressées par le sujet, catégorie tout à fait adaptée au cas de Vues Intérieures, ces deux journées ont permis de parler des expériences menées jusqu'à aujourd'hui et du partenariat mis en place avec l'institut des Jeunes Aveugles de Toulouse depuis deux ans. Le groupe de travail "Art contemporain et Déficience visuelle" a été mis en place à cette période également. L'an dernier, des professionnels de la médiation en art contemporain et de l'IJA se sont retrouvés une journée par mois pendant six mois pour mettre en place les bases de réflexion sur un sujet passionnant, questionnant : quelle accessibilité, quelle médiation pour les personnes déficientes visuelles à l'art contemporain?

Peut-être cette question peut paraître aberrante à certains, pourtant, il semble que l'art contemporain et la déficience visuelle aient des champs communs autour de la perception ou de la représentation. Ainsi, l'art contemporain n'a pas vocation à "faire du beau" ou à "donner à voir". Nous n'irons pas plus loin sur ce sujet, n'étant spécialiste ni de l'un ni de l'autre mais nous vous conseillons d'aller faire un tour sur le site spécifique mis en place par le LMAC mp artcontemporain-deficiencevisuelle .

Ces deux journées se sont notamment déroulées autour de cinq tables rondes, puis, le lendemain, d'ateliers-visites : photo-vidéo-son / peinture / installation / oeuvre multi-sensorielle / oeuvre monumentale dans l'espace public.

Nous avons participé à la table ronde ainsi qu'à l'atelier - visite sur le dernier sujet : Oeuvre monumentale dans l'espace public. Nous allons donc nous recentrer sur ce sujet.

Nous étions une vingtaine de personnes dont un certain nombre de médiateurs en art contemporain, un artiste, deux chorégraphes, deux personnes aveugles et des personnes de l'IJA.

Au début, bref sentiment que chacun restait dans ses retranchements, sur ses positions sans vraiment écouter l'autre, et notamment ce qu'avaient à dire les deux personnes aveugles, aux profils très différents des adultes accueillis, par exemple, par l'IJA. Puis, les yeux bandés, nous avons eu en main divers objets qu'il nous fallait reconnaître. Ce qui est ressorti de ces découvertes tactiles, nous passant les objets de main en main c'est que: - l'objet voyage par le son - le toucher a plusieurs modalités : identifier la forme, la texture ou le poids de l'objet, les gestes nécessaires à son exploration - la longue attente lorsque chaque personne explore tactilement les objets: que faire de tout ce temps? - l'attente indissociable de la vie des personnes déficientes visuelles

Au cours de ces deux journées, nous aurons encore l'occasion d'avoir les yeux bandés. J'ai déjà écrit sur ce blog combien je trouvais artificiel de se bander les yeux pour "se mettre dans la peau d'un aveugle". Nous savons tous qu'en enlevant ce bandeau, nous retrouverons la vue. Néanmoins, je dois reconnaître que j'ai expérimenté des sensations différentes notamment lors des déplacements : amplification des reliefs du sol ou des sons environnants. Car, nous avons eu, par deux fois, l'occasion de nous déplacer, en groupe et les yeux bandés, pour aller découvrir des oeuvres monumentales installées dans l'espace public.

La première oeuvre fut Agoraphobia de Franz West aujourd'hui installée dans le jardin Raymond VI, jouxtant les Abattoirs. photo de Agoraphobia, 2005, de Franz West Photo de la sculpture Agoraphobia de Franz West, 2005

Le lendemain, lors de l'atelier-visite, c'est l'oeuvre Giant Figure (Cyclops), 2010, de Thomas Houseago que nous avons découverte les yeux bandés. Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010 Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010, devant le théâtre Sorano, Toulouse

Une quinzaine de personnes réparties en trois groupes pour trois ateliers permettant une connaissance de la sculpture : exploration de l'environnement urbain, utilisation de maquettes, découverte tactile de l'oeuvre. Haute de près de cinq mètres, l'exploration de la partie haute de la sculpture à l'aide d'une canne blanche a été précieuse pour se faire une représentation mentale de cette oeuvre.

Ces trois ateliers, faits dans un ordre différent selon les groupes, ont permis une approche complémentaire pour se faire une représentation de l'oeuvre (pour ma part, représentation restée très vague pendant les explorations avec les yeux bandés). Mais, alors qu'une spécialiste de la déficience visuelle s' interrogeait sur la nécessité d'avoir accès à toutes les parties de l'oeuvre pour l'appréhender, une personne aveugle a dit que si l'oeuvre existe dans sa globalité pour tous, cela doit être vrai aussi pour la personne déficiente visuelle, soulevant ainsi la question du fac-similé.

Ces deux journées ont été incroyablement intenses, riches en rencontres, en échanges. J'aime franchement et sincèrement l'idée que le monde de l'art contemporain, lieu d'exposition comme artistes, s' intéresse à la déficience visuelle et à la façon, aux possibilités de partager cet art. J'ai rencontré des médiateurs souvent jeunes, le métier est très récent, et motivés, et pas seulement parce que la loi de 2005 implique aussi une accessibilité culturelle des lieux, ajoutée à l'accessibilité du cadre bâti, sincères dans leur démarche. Pour beaucoup d'entre eux, c'était le premier contact avec la déficience visuelle. D'autres avaient déjà eu des expériences avec des groupes de personnes aveugles. La confrontation, l'échange devrais - je dire, avec des personnes aveugles ayant l'habitude d'aller au musée, d'être en rapport avec des oeuvres a été vraiment enrichissante. Nous étions dans une démarche de recherche, de voir comment les autres faisaient, d'identifier qui fonctionnait ou pas. Il pouvait y avoir de la maladresse, peu importe. Ce qui était important dans ces journées, c'était de confronter ses idées, ses expériences.

Espérons que cela débouche sur de plus en plus d'expositions, d'oeuvres accessibles à tous, et aux personnes déficientes visuelles en particulier. Tout comme l'accessibilité du cadre bâti devrait enrichir le projet, prenons le pari que l'accessibilité culturelle enrichira le propos et sera profitable à tous, en permettant de "désacraliser" l'oeuvre d'art...