Comment résister, sur un blog comme Vues Intérieures, à ne pas parler de la série événement que tout le monde attendait?

Je n'ai pas vu la série Daredevil de Netflix lancée le 10 avril dernier à grand renfort d'annonces sur les réseaux sociaux et dans les médias. Je ne parlerai donc pas de la série en elle - même mais ce qu'elle a produit comme débat, articles, en lien avec la cécité du héros.

Rappelons quand même que, le jour, Matt Murdoch est un jeune avocat aveugle qui travaille dans un cabinet qu'il a créé avec son meilleur ami, Foggy Nelson. La nuit, il devient Daredevil qui, revêtu de son masque, combat le crime organisé dans Hell's Kitchen, quartier de New York.

Affiche de Daredevil, version Netflix

Le retour du héros aveugle sur nos écrans devait nous faire oublier le film de 2003 avec Ben Affleck dans le rôle titre.

Affiche de Daredevil, film de 2003

Apparemment, c'est réussi. Pour la critique de la série, voici quelques articles qui replacent Daredevil dans le contexte des Marvel Comics et de leur univers:

- ici, l'article de Xavier Eutrope dans le Monde

- ici, l'article de Pierre Langlais dans Télérama

- ici, l'article de Maxime Bourdeau, Huffington Post

Maintenant que le décor est planté, recentrons - nous sur l'aspect qui nous intéresse dans ce billet, la cécité de Matt Murdoch, avocat le jour et justicier la nuit, connu donc sous le nom de Daredevil.

La préparation de Charlie Cox, acteur incarnant Matt Murdoch

Manifestement, Charlie Cox voulait endosser dignement le costume de Matt Murdoch pour faire un Daredevil crédible. Crédible, est - ce d'ailleurs le mot juste? A l'instar d'autres acteurs ayant eu à jouer des personnages aveugles au long cours (tel Christopher Gorham interprétant August, dit Auggie, Anderson dans la série Covert Affairs qui, pour chacune des cinq saisons, restait en contact avec l'INCA, Institut National Canadien pour les Aveugles, ou CNIB, en anglais) pour apprendre des techniques relatives à certains scènes ajoutant de la crédibilité au personnage (on ne parle pas ici de crédibilité de scénario mais bien d'interprétation d'un personnage aveugle), Charlie Cox a donc travaillé son rôle d'avocat aveugle avec l'AFB, American Foundation for the Blind. Voir ici le court billet de Joe Strechay qui l'a "formé" à l'AFB où vous pourrez voir un extrait d'une entrevue où Charlie Cox parle de cela, et notamment de sa technique de canne pour se déplacer ou encore le travail sur le regard car contrairement à ce que l'on voit souvent, une personne aveugle n'a pas systématiquement les yeux fixes ou le regard figé.

Daredevil - Matt Murdoch dans la rue avec une canne blanche

Je ne peux juger du jeu de Charlie Cox n'ayant pas (encore?) vu la série mais je trouve intéressant que de plus en plus souvent, les acteurs côtoient des personnes aveugles ou déficientes visuelles pour tenter de rendre leur personnage plus crédible, moins caricatural, en observant, en apprenant des techniques, lorsque le scénario permet au personnage d'exister pleinement. Dans une série se déployant sur un peu plus de onze heures, espérons qu'il y a de la place pour cela.

Que peut nous apprendre Daredevil sur la cécité?

C'est en tombant sur cet article (en anglais), que l'idée du billet m'est venue. Intitulé "What Daredevil Gets (Kinda) Right About Blindness and Heightened Senses" (ce que Daredevil raconte d'à peu près vrai sur la cécité et les sens surdéveloppés), cet article reprend point par point ce qui fait de Daredevil un superhéros bien que n'ayant pas de "super pouvoirs". Il a "simplement" utilisé au mieux ses sens restants, avec, toutefois, des possibilités bien au-dessus des performances moyennes.

Ainsi, si Matt Murdoch se déplace avec une canne blanche le jour, où il est une personne aveugle "ordinaire", la nuit, il utilise son "radar" pour ses déplacements ou ses combats. C'est à rapprocher de l'écholocation, déjà évoquée ici dans le billet sur "Imagine ". Il y a l'écholocation passive que l'on utilise parfois inconsciemment pour se déplacer en se servant des bruits réfléchis par les masses ou les objets. Mais il y aussi l'écholocation active que certaines personnes aveugles ont développée pour se déplacer dans l'environnement. Daniel Kish, aveugle depuis ses treize mois, se déplace ainsi en cliquant avec sa langue.

Néanmoins, cette faculté n'est pas liée à une ouïe surdéveloppée pour compenser l'absence de vision. C'est juste que la personne aveugle se déplaçant grâce à l'écholocation utilise plus efficacement et sélectivement les sons dont elle a besoin pour se déplacer.

De même, alors que pendant des dizaines d'années, les comics décrivaient Daredevil comme un maître du combat olfactif, dans la série de Netflix, il repère la présence d'une autre personne dans l'appartement juste parce que celle-ci porte un parfum terriblement odorant.

En fait, tout comme pour l'audition, la personne aveugle n'a pas l'olfaction surdéveloppée. Elle utilise mieux les informations transmises car, comme le dirait Romain Villet, elle fait avec les moyens du bord. Certes, chez Daredevil, les moyens sont hors normes mais il aussi travaillé fort pour arriver à ces performances.

Tout au long de Daredevil, Matt Murdoch a un remarquable sens de l'équilibre qui lui permet de réaliser des acrobaties incroyables, performance attribuée à son sens du toucher particulièrement développé. Là aussi, une étude a montré que les personnes aveugles sont plus sensibles et détectent et analysent les informations tactiles plus rapidement que les voyants mais que cela était dû à un usage quotidien du toucher. Pour conclure, plus on utilise un sens, plus il s' affine mais il n'y a rien d'automatique ni de magique.

La mobilisation des personnes aveugles, et des défenseurs des droits pour une version audiodécrite

En marge de la série en tant que telle, j'aimerais revenir sur un fait assez marquant qui a aussi un lien avec la cécité du personnage.

Aux États Unis, les utilisateurs aveugles de Netflix demandaient depuis des années que les séries et films que la chaîne payante diffusait soient disponibles en audiodescription. Au terme d'un lobbying intense et relativement court, ils ont obtenu gain de cause, Netflix ayant annoncé que l'audiodescription serait désormais disponible et que la chaîne commençait avec Daredevil.

Le 10 avril 2015, lors du lancement de la série sur Netflix, on a vu fleurir sur le net des articles comme celui-ci (en anglais) qui demandait pourquoi Daredevil, dont le héros est aveugle, n'était pas accessible au public aveugle. Pourquoi, alors que l'on parlait de cette série depuis des mois, Netflix n'avait pas décidé de mettre à disposition dès le départ une version audiodécrite? Certains disent que Netflix était tellement concentrée sur la réussite de la série qu'elle est complètement passée à côté de cette question. Personnellement, j'ai un peu de mal à croire cette version surtout quand on sait ce qui se passe là-bas concernant les droits des personnes handicapées.

Quoiqu'il en soit, le 14 avril 2015, Netflix US & Canada annonçait que l'audiodescription serait désormais disponible pour Daredevil dès ce jour, et par la suite pour d'autres productions.

Pour finir

C'est assez amusant de se dire qu'un superhéros tel que Daredevil peut ouvrir les yeux des quidams sur la cécité et sur ce qu'elle peut signifier au quotidien mais j'ai envie d'y croire. Ne criez pas à la naïveté. Je constate depuis quelques temps d'abord la multiplication de personnages aveugles sur les écrans petits ou grands, ensuite la volonté, parfois maladroite ou encore pleine de préjugés certes, de bâtir des personnages crédibles.

Pour voir précisément et plus "savamment" ce que la série dit de ou sur la cécité, je vous encourage fortement à lire ce passionnant article publié en deux billets par la revue Pop En Stock de l'UQAM (Université du Québec à Montréal), en français, donc, intitulé "Daredevil à l'écran : redéfinitions contemporaines d'un imaginaire de la cécité" :
- Partie 1
- Partie 2

Reste maintenant à convaincre qu'il serait aussi intéressant de construire des personnages aveugles qui feraient autre chose dans leur vie qu'être aveugles. Si la cécité fait partie de la constitution d'un individu, elle n'est pas l'individu. Rejoignons en ce sens le discours de Melchior Derouet et laissons la place à la diversité.