Le documentaire, réalisé par Gwenaël Cohenner en 2010, est issu d'un projet appelé "Né Cécité" porté par Cédric Nicolas, photographe, que l'on peut découvrir ici et qui se proposait d'explorer « une autre beauté », celle perçue par les autres sens que la vue, celle perçue par les personnes aveugles ou malvoyantes, une beauté non définie par l’esthétique visuelle, mais "néanmoins mise en image par ceux qui ne voient pas ou ne voient plus".

Alors que le projet photographique concernait une quinzaine de personnes aveugles ou malvoyantes, Gwenaël Cohenner a centré son documentaire sur quatre personnes, Mathilde, Alain, Anthony et Mickaël. Aveugles ou malvoyantes, ces personnes ont accepté de s' engager dans cette aventure, armées d'un appareil photo type Polaroïd, pour photographier ce que représente le Beau pour elles.

On trouve également sur le DVD une version avec audiodescription, réalisée par Laurent Mantel, pionnier en la matière ; je vous conseille d'ailleurs vivement d'aller faire un tour sur le site de l'association française d'audiodescription. C'est dans cette version audiodécrite que j'ai vu le documentaire la première fois.

DVD Le Beau est Aveugle - couverture jaquette

Outre le documentaire, il y a aussi deux bonus sur le DVD qui permettent de présenter le contexte avec, d'une part, le travail de Cédric Nicolas et sa façon, finalement assez naïve, de penser que des personnes aveugles, de naissance en particulier, pourraient avoir une conception du Beau très personnelle et réaliser des photos sans idées préconçues. D'autre part, il y a la présentation de l'exposition avec le tirage des photos que l'on voit prendre au cours du documentaire.

Synopsis

Mathilde, Alain, Anthony et Mickaël sont invités à participer à un projet particulier : photographier ce que représente pour eux le Beau. Tous les quatre sont non-voyants et c'est avec appréhension et crainte qu'ils vont s' engager dans cette aventure pour dévoiler une part d'eux-mêmes qu'ils ne maîtrisent pas...

Ce que j'en pense

Le documentaire s' ouvre sur des réactions de spectateurs lors de l'inauguration de l'exposition photographique "Né Cécité" présentée sur l'île de Nantes. Ensuite, nous faisons progressivement connaissance avec les quatre protagonistes et leur rencontre avec Cédric Nicolas, porteur de ce projet qui explique à chacun d'entre eux l'idée et le but en leur remettant un appareil photo, de type Polaroïd. Puis on les suit à travers leurs pérégrinations où seront prises les photos dont certaines seront exposées. Chacun leur tour, ils nous confieront aussi leur idée de la beauté, du "Beau".

Avant de regarder le documentaire en entier, j'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois la bande-annonce. J'avoue donc que l'ouverture du documentaire sur les réactions des personnes présentes au vernissage de l'exposition m'a un peu déstabilisée, voire agacée par certains propos ("c'est presque cruel de leur confier un appareil photo" ou "je ne pensais pas qu'ils pouvaient faire ça"...), preuve par ailleurs qu'il reste du travail de "sensibilisation" ou de "banalisation" à faire...

Je ne sais pas si le documentaire est venu se "greffer" sur le projet de Cédric Nicolas ou s' il était prévu dès le début de l'aventure mais cela permet de comprendre la "génèse" de quelques photos qui seront ensuite exposées, et c'est effectivement ce processus qui est intéressant. Intéressant aussi de voir le cheminement, en particulier, de Mickaël et Anthony, très réticent au début de l'aventure, qui vont finalement s' investir totalement dans le projet.

Ce qui m'a vraiment frappée, c'est justement cette réticence, voire l'appréhension de ces quatre personnes face à l'exercice demandé, la peur de ne pas faire une "belle" photo, celle de ne pas savoir ce qu'est le Beau parce que on est aveugle de naissance (propos plusieurs fois tenu par Mickaël). Ne pas vouloir aller seul faire ces photos de peur de ne pas photographier de belles choses (Anthony veut s' assurer, avec Laure à ses côtés, qu'il photographie bien ce qu'il voulait)... Frappée par le fait que ces personnes, qui au quotidien fonctionnent sans la vue ou avec une vue "imparfaite", semblent impressionnées par l'idée de faire une photo, dans une société de l'image et qui veulent, elles aussi, faire une "belle" photo.

Si l'on suit les quatre personnes sur les lieux de réalisation de leurs photos, on les voit aussi dire ce que le "Beau" signifie pour elles, raconter un souvenir ou un lieu attaché à un souvenir souvent de l'enfance, avec un essai de reconstitution en image de synthèse en noir et blanc. Il y a aussi quelques confidences de la part de Mickaël, Anthony, Mathilde qui avoue avoir arrêté de dessiner à l'adolescence parce qu'elle en avait marre qu'on lui dise que ce qu'elle dessinait ne ressemblait pas à ce qu'elle voulait représenter ou Alain qui explique que, peu importe que, pour les autres, ses tilleuls ne soient pas bien taillés à partir du moment où lui trouve cela beau. On les voit aussi discuter de leurs photos avec Cédric Nicolas quand viendra le moment de choisir celles qui seront exposées. Moment intéressant d'ailleurs puisque le photographe donne son avis sur la qualité de la photo et explique, après coup, que tous voulaient connaître les techniques pour faire une belle photo (nous faisons tous partie d'une société de l'image, n'oublions pas!) et qu'il regrette de ne pas les avoir accompagnés car cela l'aurait enrichi personnellement.

Le Beau est Aveugle - image tirée du film de Gwenaël Cohenner

S' il ne devait y avoir qu'une seule chose à retenir de ce documentaire, c'est le regard multiple et personnel de chacun de ces quatre protagonistes sur le "Beau".

Pour finir, Mathilde cite une phrase : "ce n'est pas parce qu'on n'a pas d'yeux qu'on a pas de regard" qui résume parfaitement le travail de ces photographes amateurs.