J'ai rencontré Frédéric Grellier lors du colloque Blind Creations qui s'est tenu au Royal Holloway du 28 au 30 juin 2015. Frédéric est traducteur anglais - français depuis vingt ans. C'est en tout cas comme cela qu'il se présente. Moi, j'ai rencontré un homme passionné par son métier, épris des mots, plein d'humour et, surtout, rempli d'humanité!

Frédéric Grellier a essentiellement traduit des romans policiers, dont certains auteurs ne vous seront pas inconnus: Ian Rankin, Jonathan Kellerman ou Lawrence Block. Il est arrivé presque par hasard à la traduction, par le biais du cinéma.

Le dernier livre qu'il a traduit a été publié au printemps 2015. C'est, pour Frédéric Grellier, un livre un peu particulier. En effet, c'est lui qui est allé convaincre les Éditions du Masque de publier un auteur encore inconnu en France et d'en être le traducteur. Il s'agit de "l'Homme qui tue les Gens" de Stan Jones, écrivain, journaliste et fervent activiste écologiste, dixit la quatrième de couverture. Le titre original est "Black Ice, White Sky" et l'histoire se passe en Alaska, celle où les touristes ne vont pas et où vivent les Inupiaq. Je vous conseille d'aller voir le site de Stan Jones et la page consacrée au livre traduit par Frédéric, les critiques en particulier.

couverture du livre L'homme qui tue les Gens

Mais revenons à Frédéric Grellier et à sa façon de travailler. Lors du colloque Blind Creations, il y a eu une magnifique table ronde composée des auteurs canadiens Naomi Foyle, Rod Michalko et Ryan Knighton, ainsi que des auteurs français Romain Villet et Frédéric Grellier. Chacun a parlé de son rapport à l'écriture et ce que la cécité pouvait apporter. Frédéric a parlé de la façon dont il travaillait et qui pourrait s'appeler "traduire à l'oreille".

Frederic Grellier à la tribune lors de la table ronde d'auteurs du colloque Blind Creations

Pour ceux qui comprennent l'anglais parlé, prenez le temps d'écouter cette intervention passionnante que Frédéric a faite en janvier 2014 à Centrale Nantes et qui dure une vingtaine de minutes : What's the Sense. Il y parle notamment de son aventure avec le livre de Stan Jones et de son rapport à la lecture et à l'esthétique mais aussi des technologies qu'il utilise pour lire et du parcours qu'il a accompli avant d'y arriver.

Étant devenu aveugle progressivement, à l'orée de la trentaine, Frédéric Grellier explique que la pratique du braille, pour indispensable qu'elle soit, reste, pour lui, d'un usage privé car trop lente. Pour autant, il dit qu'il a toujours eu un rapport privilégié avec les mots et que, finalement, devenir traducteur, même non prémédité, était presque une évidence. Passionné de lecture depuis son plus jeune âge, Frédéric dit joliment qu'au cours de sa vie, il a utilisé trois parties de son corps pour lire: les oreilles, lorsque petit, sa mère et sa grand - mère lui lisaient des histoires, les yeux lorsqu'il a appris à lire, les doigts quand il a appris le braille, et à nouveau les oreilles depuis que la lecture "en noir" lui est devenue impossible.

En juin 2014, il a donné une conférence dans le cadre de la Journée de Printemps ATLAS 2014, en français, qu'il faut absolument écouter.

Aujourd'hui, c'est donc avec ses oreilles qu'il lit et traduit. Il faut quand même préciser ici que Frédéric Grellier a vécu de l'âge de sept à seize ans aux États Unis, grandissant donc dans la langue américaine comme n'importe quel enfant originaire du pays. Traduire, ce n'est pas seulement mettre des mots écrits dans une langue dans une autre langue. Traduire, c'est aussi faire partager une culture, expliquer, expliciter un contexte à un lecteur qui ne connaît peut-être rien de la région géographique ou de la période historique dans laquelle se déroule l'histoire, et cela, sans trahir l'auteur et son texte originel. Petite digression ici mais j'aime beaucoup le texte (en anglais) que David Fulmer a écrit à propos de Frédéric Grellier qui a traduit trois de ses romans et que l'on peut lire ici.

Frédéric Grellier a aussi une façon très particulière de faire un parallèle entre la traduction, où l'on laisse forcément des éléments de côté, et la perte de la vision où l'on est également obligé de laisser des choses en chemin. Mais ce qu'il explique aussi, c'est que cela oblige à aborder les choses différemment, et que cela amène une richesse. Et c'est bien de cela qu'il s'agit.