Livre jeunesse édité chez Casterman Poche en 2011.

Couverture de Fort comme Ulysse

Roman de Sylvaine Jaoui accessible à partir de dix ans et vivement recommandé aux grands aussi!
Difficile de ne pas adhérer à l'histoire d'Eliott, élève de sixième, qui est en train de perdre la vue. Et, si les mouchoirs ne sont pas superflus, ce n'est pas parce qu'il s'apitoie sur son sort mais parce que ce livre est une merveille d'émotions et de pudeur.

Quatrième de couverture

''Au moment où j'entrais, j'ai entendu Solal dire discrètement à sa petite bande:

- Tiens, voilà le bigleux... Il faudrait lui dire d'aller s'acheter des yeux, il aurait l'air moins con.''

Pas facile de garder le moral quand on perd la vue et que tout le monde vous regarde comme une bête curieuse. Heureusement pour Eliott, il a un modèle : Ulysse, le héros fort et rusé de l'Odyssée. Et puis surtout il y a la belle Espérance... Même si le monde lui semble flou, Eliott ne voit qu'elle.

ON NE VOIT BIEN QU'AVEC LE COEUR
Antoine de Saint Exupéry

Eliott

Enfant unique, Eliott vit entre un papa ingénieur, qui lui bricole sans cesse des "trucs" pour compenser sa baisse de vision, et une maman styliste, qui n'a pas encore réussi à "digérer" la nouvelle du diagnostic posé alors que le petit garçon était en CE1.
Son meilleur ami s'appelle Nathan. Et, comme dans la "vraie" vie, il y a aussi des personnes moins appréciées, comme ce Solal qui le traité de "bigleux". Et puis, aussi, l'arrivée des premiers sentiments amoureux avec Espérance, qui traîne aussi avec elle, un passé difficile.
Et cette naissance des sentiments amoureux me fait inévitablement penser au film Au Premier Regard même si les protagonistes sont plus âgés.

Eliott lit l'Odyssée en cours de français et, à travers les différents chants, il découvre ce héros, également avec l'aide précieuse de Madame Stabat qui s'occupe du CDI.

Portrait d'Ulysse, profil droit

Malvoyance

Si la cécité est abordée avec plus ou moins de réalisme et de bonheur dans la littérature, la malvoyance est un thème peu exploité et, ici, cela est fait magistralement.

Si la pathologie d'Eliott, rétinite pigmentaire dont on trouvera en annexe un document édité par le service des Maladies Rares, Orphanet, n'est nommée qu'à la moitié du livre, il donne plein d'indices et d'exemples concrets de ce que cela signifie pour lui au quotidien :

Pour la lecture,
p.10 : "(...) il n'avait pas eu le temps de m'adapter le chant 2 de l'Odyssée. Je devais l'avoir pour le cours de français et si le texte n'était pas en police Arial, caractère 48, impossible de le lire."
p.16 : "Même imprimé en caractère 48, il m'est quand même très difficile maintenant de déchiffrer un texte. Je suis obligé de coller mes yeux sur les feuilles et de lire syllabe par syllabe. Ce qui fait que souvent, lorsque j'arrive au bout d'un mot, je ne me souviens plus de celui qui précède. Et je ne parle même pas des migraines que ça me donne... Du coup, la lecture est devenue une vraie corvée. Quand je pense qu'en CP, j'avais su lire avant tout le monde et que j'adorais ça, ça me fout le cafard."

A propos du regard des autres :
p.16 : "Les gens qui ne savent pas ce que j'ai sont toujours surpris par ma façon de lire. Comme je ne porte pas de lunettes et que mes yeux semblent normaux, ils ont l'impression que je fais l'idiot."
p.18 : "Je n'aime pas le moment où les gens comprennent que je suis malvoyant. Je ne supporte pas le ton qu'ils prennent pour me parler tout à coup. Leur fausse gentillesse m'humilie. Elle fait de moi un vrai handicapé."

Sur la perception de l'environnement :
p.17 : "Depuis que ma vue a beaucoup baissé, Nathan a pris l'habitude de me décrire tout ce qu'il voit. C'est assez drôle parce qu'il ne s'adresse pas à moi. Il est bien plus délicat que ça... Il fait semblant de parler tout seul à voix basse (...). Bref, Nathan raconte tout ce qu'il voit et moi j'écoute, l'air de rien."
pp.39-40 : "Le bruit des voitures, les gens qui marchent vite, la femme qui fonce droit devant avec sa poussette, la mamie qui promène son chien avec une laisse rétractable, le type qui roule avec son vélo sur le trottoir. Bref, on ne se rend pas compte, quand on a de bons yeux, à quel point la ville est semée d'embûches."
p.41 : "(...) j'ai réalisé qu'elle venait de m'éviter un "emplafonnage" avec un réverbère. Dans le feu de la discussion, j'avais été moins vigilant et j'avais bien failli me faire mal."

Et l'on pourrait trouver encore mille et un exemples dans cette écriture ciselée où rien n'est laissé au hasard. Le thème de la différence est abordé ici de plusieurs manières, que ce soit par le biais du handicap ou du racisme, mais avec l'idée que l'on est rien sans l'autre et que l'on a tous besoin d'aide.

Et puis il y a ce joli parallèle entre Eliott, et son combat au quotidien pour son autonomie, et Ulysse, "héros (...)(qui) n'en est pas moins un homme. Il a les qualités d'un être supérieur, mais il est aussi capable de faiblesses, liées à sa condition d'être humain. C'est pour cela qu'on peut s'identifier à lui. Il est comme nous, il a des défauts."

Et aussi le braille en filigrane qui, finalement, aidera toute la famille à reprendre espoir, à voir grandir Eliott.

Lecture vivement recommandée, en particulier en ces temps de repli sur soi...
Et signalons également que ce roman jeunesse est aussi accessible à tous sur Eole.