Film norvégien de 2014 réalisé par Eskil Vogt, sorti en France le 29 avril 2015 et édité DVD par KMBO en octobre 2015.

On pourra regretter l'absence d'audiodescription, contrairement à ce qu'avait fait KMBO pour Imagine du réalisateur Andrzej Jakimowski où il était aussi question de personnages aveugles dont le DVD est disponible ici.

Affiche du film Blind

On trouve néanmoins sur le DVD les courts métrages réalisés par Eskil Vogt ainsi qu'un entretien fort instructif où il parle notamment, et ces sujets intéressant particulièrement Vues Intérieures, de l'idée d'un personnage principal aveugle ainsi que la préparation de l'actrice à ce rôle et du travail de metteur en scène pour illustrer ce que ressent le personnage.

Synopsis

Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l'extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires sont lentement remplacées par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l'appartement avec elle à se cacher et l'observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des messages à ses collègues ?

Pourquoi un personnage principal aveugle ?

L'idée a commencé à germer dans l'esprit de Eskil Vogt à la suite de la lecture d'un roman norvégien où il y avait un personnage aveugle avec un monologue intérieur, des pensées de quelqu'un qui ne voit pas. A priori pas très cinématographique, le cinéma ayant deux sens, la vue et l'ouïe. Pourtant, Eskil Vogt a trouvé cela fascinant et le projet a continué à mûrir pendant qu'il travaillait sur autre chose.
Puis il s'est dit que le personnage ayant vu, pouvait se construire des images mentales, les modifier, les visualiser et qu'il pouvait imaginer une image à partir d'un son.
C'est l'opportunité, pour un réalisateur de cinéma, de faire un film sensuel, de toucher les choses, sentir le vent : être subjectif, faire ressentir au spectateur ce que le personnage est en train de vivre. Être conscient des détails, faire appel aux souvenirs des spectateurs pour la sensation de l'eau qui coule du robinet ou la chaleur du soleil à travers la fenêtre, par exemple.
Transposer le toucher par les images...

Crédibilité du personnage aveugle

Les personnages de femme aveugle, dans la littérature ou au cinéma, sont d'abord peu nombreux, et souvent, pour caricaturer et résumer, des victimes. A ce sujet, vous pouvez lire l'article de Bérengère Levet intitulé "Cécité, Infirmité, Féminité" disponible en annexe.
Ce n'est pas le cas d'Ingrid. Et d'ailleurs, dans son entretien disponible sur le DVD, Eskil Vogt explique qu'il avait pensé dès le début à Ellen Dorrit Petersen, l'actrice incarnant Ingrid, parce qu'elle a un côté digne, un peu arrogant, qui fait qu'on ne peut pas l'imaginer en victime. Et il est vrai qu'à aucun moment, l'idée de victime affleure... même quand elle renverse son bol de soupe ou se cogne au chambranle de la porte, désagréments qui font partie du quotidien des personnes aveugles, entre autres...

Ingrid se cognant au chambranle de la porte

Si la mise en scène use de gros plans pour nous aider à nous mettre à la place ou dans la peau d'Ingrid, procédé dont nous avions également parlé dans "Imagine", le son est également particulièrement soigné. Le film commence sur l'image d'un arbre, un chêne, de sa silhouette au détail de son écorce que l'on touche presque. Et c'est vrai qu'en voyant couler l'eau du robinet sur les mains d'Ingrid ou le soleil caresser sa peau à travers la fenêtre, le spectateur est capable de se souvenir de ces sensations.
L'actrice a suivi pendant plusieurs mois des cours de réadaptation pour les personnes venant de perdre la vue. Elle a appris à se déplacer avec une canne (même si elle sort très peu de chez elle) et a appris un autre langage du corps. C'est ainsi qu'en parle Eskil Vogt et c'est vrai. Elle se déplace de façon confortable dans son appartement, tendant la main pour préciser la position d'un meuble, d'un objet lorsqu'elle sait qu'elle arrive à proximité.
Vrai travail aussi sur le regard, loin d'être figé tel celui d'Al Pacino dans "Le Temps d'un Week-end". Bluffant de naturel, et vraiment crédible...

A travers les différentes scènes, on entend la synthèse vocale de son ordinateur, un four micro-onde qui parle, on découvre un détecteur de couleurs... Des objets ou outils facilitant le quotidien...
Comment savoir à quoi l'on ressemble, comment se maquiller sans voir ? Voilà plein de petites questions qui se glissent dans le fil du scénario et qui donnent une image d'une femme à part entière.

Pour avoir une idée plus précise du film et de son contexte cinématographique, lire cet article paru sur le site Maze. L'histoire est complexe à résumer, où se mêlent réel et imagination, où les personnages s'interchangent...
Si "Blind" est le premier long métrage de Eskil Vogt, présenté d'ailleurs dans des festivals du monde entier dont Sundance et Berlin, Eskil Vogt a été aussi le scénariste de Joachim Trier sur "Oslo, 31 août".

Esthétisant, peut-être, compliqué, un brin sûrement, "Blind" nous donne l'occasion, et elles sont rares, de voir un beau portrait de femme en train de se reconstruire dans son identité nouvelle incluant la cécité sans y abandonner sa féminité. Et invite les spectateurs à plonger dans la tête d'Ingrid.

Pour aller plus loin

Pour terminer ce billet, voici un lien vers un article en anglais intitulé Seven Ways into Sightlessness . A noter qu'il n'est pas question de cécité ici (Blindness en anglais) mais d'absence de vision (Sightlessness). Cet article que l'on pourrait donc traduire par "Sept façons d'illustrer l'absence de vision", présente sept films qui abordent cette absence de vision sans préjugés, parmi lesquels "Blind" dont nous parlons ici, mais aussi Imagine d'Andrzej Jakimowski, Proof de Jocelyn Moorhouse. Les autres films cités sont "Land of Silence and Darkness" de Werner Herzog (belle présentation en français à lire ici), "Blue" de Derek Jarman (lire cet article en français), "Anytown USA" de Kristian Fraga et "Zatoïchi" qui a fait l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques mais nous pourrons choisir la version de Takeshi Kitano datant de 2003.