Documentaire tourné sur une durée de cinq ans réalisé par Alan Hicks, sorti en 2014 et présenté dans de nombreux festivals de cinéma à l'international.
Il est aujourd'hui disponible en DVD ou en VOD.

Affiche du documentaire Keep On Keepin'On

C'est un vrai "feel good movie" comme l'on dit parfois aujourd'hui d'un film qui met d'humeur joyeuse ou qui nous donne de l'espoir. Nous parlons bien ici d'un documentaire, première réalisation de l'australien Alan Hicks.
Le sujet du documentaire d'Alan Hicks n'a rien à voir avec la cécité (oui, c'est facile...), alors pourquoi en parler ici ?
Parce que la cécité est à la génèse de "Keep On Keepin'On".
Regardons d'un peu plus près l'affiche du film : dans un format carré, sur fond formé de quatre rayures verticales dans un camaïeu de bleu et gris, est dessiné, en haut à droite, le haut du corps de Clark Terry jouant de la trompette, tandis qu'en bas, au centre, se dessine, de dos, la silhouette de Justin Kauflin tenant dans sa main gauche le harnais de Candy, son chien-guide, et traversant une rue dont le passage piéton s'apparente à un clavier de piano.

Mais définissons un peu le contexte.
Alan Hicks et Justin Kauflin, dont nous avons rapidement parlé dans un précédent billet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène, étaient tous deux étudiants en musique à la William Paterson University et étaient devenus de bons amis, faisant partie d'un groupe, Alan Hicks à la batterie et Justin Kauflin au piano.
En anglais, un article paru dans Montreal Gazette, journal anglophone montréalais, parfait pour faire connaissance avec Justin Kauflin et ce documentaire.

Depuis les années 1960, Clark Terry passait beaucoup de temps à former de jeunes musiciens et venait régulièrement à l'université où étudiaient Justin Kauflin et Alan Hicks, ce dernier ayant eu l'occasion d'approcher Clark Terry.

Génèse du documentaire

Clark Terry souffrait de diabète depuis les années 1950 et, avant le début du tournage du film, commençait à perdre la vue à la suite d'une rétinopathie diabétique et avait des difficultés avec cela. Alan Hicks a alors demandé à Justin Kauflin d'aller rencontrer ce trompettiste de légende, en lui expliquant son histoire (né malvoyant, Justin Kauflin a totalement perdu la vue à l'âge de onze ans).
Petite parenthèse : le 22 octobre 2014, préalablement à un concert, Justin Kauflin, était invité par la Library of Congress à parler de son histoire, en particulier en lien avec l'apprentissage de la musique, du braille musical, et des belles rencontres illustrées dans le documentaire "Keep On Keepin'On". C'est en anglais, certes, mais c'est instructif, intéressant et détendu (pour ceux plus à l'aise avec l'anglais écrit, il y a aussi un lien pour avoir accès à la transcription, oui, l'accessibilité a du bon, et pour tous!) Conversation with Justin Kauflin.

Faire un portrait, garder un témoignage de l'engagement de Clark Terry auprès de ses élèves était au départ la volonté du documentaire qui s'est transformée, au fil du temps, par un portrait de l'amitié entre Clark Terry et Justin Kauflin, Alan Hicks ayant demandé à ce dernier s'il voulait bien qu'il le suive et le filme.

Justin Kauflin et Clark Terry, assis, riant

Le documentaire

Quatre vingt deux minutes de bonheur. C'est aussi simple que cela...
Pourtant, il y a des moments difficiles, des moments de doute, des échecs, mais ce que l'on retient, c'est l'affection, l'amour de la musique et du jazz en particulier, et les magnifiques personnes que sont Clark Terry, Justin Kauflin, sans oublier Gwen Terry, l'épouse de Clark Terry.
Tourné sur une période de cinq ans, sans expérience et sans argent, ce documentaire est réalisé avec le coeur. Et c'est un régal. Et il y a des clins d'oeil extraordinaires : le premier élève de Clark Terry a été Quincy Jones, le dernier sera Justin Kauflin, Clark Terry étant décédé en 2015.
C'est ainsi que Justin Kauflin rencontrera Quincy Jones chez Clark Terry.

Au fil de ces cinq années, on verra la santé de Clark Terry se dégrader, mais il sera toujours disponible pour ses élèves, toujours ravi de transmettre son savoir, passant des parties de nuit à écouter jouer, travailler Justin Kauflin, le soutenir pour sa participation à la Thelonious Monk Institute International Jazz Competition...

Justin Kauflin jouant du piano, Clark Terry assis un peu en retrait, battant la mesure

On suit aussi Justin Kauflin, venu s'installer à New York à la fin de ses études, bien décidé à devenir musicien de jazz professionnel. Mais cela n'est pas si simple, surtout quand on est aveugle et qu'on débarque dans une grande ville armé de sa seule canne blanche où l'idée même de traverser seul une rue ou d'utiliser les transports en commun devient à la fois vitale et terrifiante. C'est ainsi qu'il devient le maître de Candy, son chien-guide, qui lui permettra de prendre confiance en lui et de se déplacer seul et en sécurité, après avoir appris les réseaux de transport en commun new-yorkais au bout d'un an et demi.
Difficile aussi de trouver du travail en tant que musicien "accompagnant" lorsque l'on est aveugle. On ne vous laisse même pas la chance de montrer vos capacités, votre talent, on en déduit d'office que vous serez un frein, gênant les autres musiciens. A ce sujet, lire les trois billets écrits par Romain Villet sur Lennie Tristano, qui parlent notamment de cette difficulté lorsque le musicien aveugle n'est pas le leader et où, souvent, tout passe par le regard : Lennie Tristano une star peu voyante, Lennie Tristano : jazzman et aveugle, Intuition, digression....

Les fonds s'épuisant et les contrats n'arrivant pas, Justin Kauflin finira par quitter New York pour rejoindre sa famille en Virginie. Il continuera à rendre visite à Clark Terry, à suivre ses conseils et ses enseignements et c'est lors d'un de ces séjours qu'il croisera Quincy Jones venu rendre visite à son ancien mentor. Il aura ainsi l'occasion d'entendre Justin Kauflin jouer au piano, de discuter avec lui... et de devenir ensuite le producteur du documentaire et de l'album de Justin Kauflin, Dedication, après l'avoir emmené, avec d'autres jeunes musiciens de jazz, en tournée européenne.

Keep On Keepin'On...