Voici le cinquantième billet du blog Vues Intérieures.
Pour l'occasion, remettons sur le devant de la scène un livre oublié d'un auteur oublié : Les Emmurés de Lucien Descaves.
La première version de cet ouvrage a été publiée en 1894 mais celle dont nous parlerons est celle datée de 1925, revue et corrigée par Lucien Descaves lui-même, dont il dira p.18 "je n'ai fait que peu de retouches à l'édition originale de ce livre", telle que publiée en 2009 par la Part Commune, maison d'édition rennaise.

Pour information, dans l'édition originale de 1894 se glissait une lettre en braille, celle qu'Annette écrit à Savinien pour lui signaler son départ.

couverture du livre Les Emmurés publié en 2009 par La Part Commune

Commençons par la dédicace de Lucien Descaves :

AUX AVEUGLES pour aider au déchiffrement de leurs ténèbres
ET AUX VOYANTS pour déraciner les préjugés séculaires, cette oeuvre d'émancipation s'adresse.

Il y aurait une thèse à faire sur ce livre. Rassurez-vous, ce ne sera pas fait ici, pas plus que ne sera faite une présentation exhaustive de l'ouvrage.
Mais y a - t - il dédicace plus appropriée sur un blog comme celui-ci ?

L'édition de la Part Commune débute sur un avant - propos rédigé par Delphine Descaves, professeur et critique littéraire, dont on peut penser qu'elle est une descendante de Lucien Descaves, puis par la préface de Lucien Descaves datée de janvier 1925, le Livre Premier, le Livre Second, le Livre Troisième, le Livre Quatrième, le Livre Cinquième, puis la Postface écrite par Jules Renard et initialement publiée au Mercure de France en janvier 1895.
On trouve donc un mélange d'époques, de siècles, et pourtant, combien les propos tenus ici sont encore d'actualité pour de nombreux sujets abordés dans cet ouvrage indispensable à toute personne s'intéressant à la situation des personnes aveugles dans notre, nos sociétés actuelles.
Evidemment, le Paris décrit dans ces pages n'existe plus, les Quinze-Vingts ont bien changé aussi, passant d'hospice pour aveugles à Centre National Hospitalier d'Ophtalmologie, néanmoins, où en sommes - nous de ce déracinement des préjugés séculaires ?
Il reste encore tant à faire pour que l'on juge les personnes sur leurs capacités et talents plutôt que sur leur apparence... Vous trouverez en annexe (ou pièce jointe) un sondage datant de janvier 2015 sur les Français et la déficience visuelle et, après lecture des Emmurés, vous vous direz que certaines choses n'ont guère évolué en un siècle...

Ce roman aborde tous les sujets de la vie quotidienne d'une personne aveugle. Qu'il soit question d'éducation, d'apprendre un métier, de la relation avec autrui, des déplacements, de la perception de son environnement, d'amour, de son désir de fonder un foyer, de pouvoir le faire vivre de son travail, d'autonomie, Les Emmurés en parlent forcément.

Quatrième de couverture

Les Emmurés , qui paraît en 1894, incarne pleinement l'attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société.
Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l'on y retrouve un aspect quasi documentaire, qui ne craint pas le souci du détail - comme s'était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l'existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les Aveugles de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s'y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.

Ne tombez jamais sur de pareils livres.
Jules Renard

Lucien Descaves (1861-1949) est un auteur mal connu. Il a pourtant été une figure importante de la vie littéraire de son temps. Romancier et dramaturge prolifique, mais aussi journaliste, chroniqueur et préfacier, il fut l'ami proche ainsi que l'exécuteur testamentaire de J.-K. Huysmans et son chemin croisa, entre beaucoup d'autres, celui d'Émile Zola, Léon Bloy ou L.F. Céline.

Galerie de portraits

Au fil des quatre-cent soixante et onze pages du roman, l'on va suivre plusieurs protagonistes, tous issus de l'INJA (Institut National des Jeunes Aveugles) dont Savinien Dieuleveult qui sera le personnage principal, depuis leur sortie de l'institut jusqu'à leur établissement dans la vie civile. On y croisera ainsi Sézanne, nom d'emprunt pour Maurice de la Sizeranne, fondateur de l'Association Valentin Haüy dont on pourra trouver en annexe l'ouvrage paru en 1904 "les Aveugles par un Aveugle", Lourdelin, qui s'improvisera typhlophile en créant cartes en relief et tactiles, animaux miniatures sculptés et apprenant le braille, y compris musical, pour faire découvrir le monde à Savinien enfant ou correspondre avec lui, adulte. D'autres personnages, tels Merle, Bruzel, Gilquin ou Guillout, peupleront l'univers de Savinien.
A travers ces portraits, on croisera toute les strates de la population, de l'aristocratie avec Sézanne jusqu'au peuple, reflet de la société française de l'époque. C'est aussi l'une des forces de ce roman, individualiser des personnes que l'on nomme souvent comme si elles formaient un groupe homogène, Les aveugles.
On y croisera aussi les typhlophiles, dont Valentin Haüy en personne (p374), en un moment historique où l'utilité du braille est encore à défendre, où tous les enfants aveugles n'ont pas encore l'opportunité d'aller à l'école et espérer ainsi des jours meilleurs, sans parler des gens devenus aveugles au cours de leur vie, par maladie ou accident dont la seule perspective était de mendier ou de vivre de la charité.
Si Lucien Descaves écrit bien ici un roman, il s'inspire largement de ce qu'il a vu, entendu et sa préface montre qu'il participe également et activement à changer ce regard sur les Aveugles :
p.15 "Comme il est heureux que Valentin Haüy et Louis Braille, Guadet et Dufau, aient eu un continuateur en M. Pierre Villey qui a ramassé leur bourdon de pèlerin pour porter à son tour la bonne parole au pays des infidèles! "

portrait de Valentin Haüy
Portrait de Valentin Haüy

Difficile d'aborder la totalité du roman tant celui-ci est riche. Si l'on fait ici l'impasse de la relation entre Savinien et Annette, pourtant centrale dans l'histoire, et qui révèle bien des aspects de ce que peut signifier une union aveugle/clairvoyante (ici encore, la femme aveugle n'a vraiment pas beaucoup de perspectives d'avenir, les Quinze-Vingts interdisant à l'époque les unions entre personnes aveugles), on trouvera ci-dessous quelques citations tentant d'illustrer le riche propos de Lucien Descaves.

Cécité, déplacements et perception de l'environnement

Avant les débuts de la réadaptation ou de l'enseignement des techniques de locomotion, essentiellement développés à l'origine pour les soldats revenus aveugles de la guerre, les aveugles dépendaient essentiellement des guides pour se déplacer, avec tous les inconvénients que cela pouvait susciter.
p.202 "Les guides !
Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.
Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut des écoles, l'excédent des familles nombreuses, l'espoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il décrassait patiemment.
Il en recruta partout : chez les concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, les mansardes, les arrière-boutiques, la rue...
Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie..."
Mais à quoi sert un guide, précisément?
p.207-208 "Vous amplifiez les qualités de nos conducteurs. Nous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouvé la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies que nous nous les adjoignons."

Il y a aussi de nombreuses et riches descriptions sensorielles de paysages urbains :
p.51 "La légèreté de l'air est opprimée juste assez pour que soit sensible le voisinage de la cathédrale, dont l'énorme bloc règne sur le peuple confiant des maisons..."
p.180 "Son âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et moins superficiels que les yeux."
p.161 "Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleveult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants."

p.130 "Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc..., me sont signalés par l'application sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce que l'on nomme la perception facile ? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié."

p.140 "Courses sans résultats donc, en dehors des exercices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la conquête de cette ville inextricable où, les premiers jours, Arsène et lui erraient, comme des épaves.
Cependant, les grandes voies qui se ramifient du tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade."

Cécité, aspects physiques et profession

A aucun moment Descaves n'est complaisant, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il débute d'ailleurs son roman par une description crue autant que poétique des yeux aveugles :
p.23 "Au-dessous d'eux s'étendait le jardin de la cécité, un parterre d'yeux fanés, un enclos de cryptogrammes insolites, un verger de fruits blets, becquetés et rabougris, à l'égrappage desquels on ne s'expliquait pas qu'il fût sursis.
Aucune espèce n'était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fougueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l'oeil qu'un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d'arborisations sanguinolentes les porphyres, l'agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l'iris en dissolution s ' extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l'ardoise brute. Et d'autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes."
Et cela continue encore sur une page...

A plusieurs reprises, il est signalé que la cécité de Savinien ne se voit pas. Pourtant, l'absence de signes extérieurs fait douter. C'est aussi toute l'ambiguïté.
p.30 "Au jeune Dieuleveult, un des lauréats le plus souvent nommés, incomba la réhabilitation de l'instrument discrédité par un galvaudage légendaire. Il y réussit à souhait, bien que sa physionomie, sans tares évidentes, plutôt intelligente et douce, recommandât la circonspection aux gens qui appréhendent d'être dupes et veulent des garanties. Il en donna. Ses gauches révérences renversèrent un pupitre, et ce témoignage plausible de sa cécité rallia les suffrages hésitants."
p.59 "Tu nous désespères, mon garçon. Comment ! tu as la chance que ça ne se voit pas et tu appelles, par tes grimaces, l'attention sur ton Infirmité ! Qu'est-ce-qu'on va croire ! Que nous te dressons à la mendicité..."
p.176 "Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues. (...) j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés."

Cécité, musique et métiers manuels

A l'INJA, on formait deux types d'aveugles, les musiciens et les autres...
p.27 "Le masque des ouvriers était dense, fermé, un peu bestiale même, comme si l'héritage de la vue se répartissait inégalement entre la roture du toucher et l'aristocratie de l'ouïe."
p.30 "Celui-ci retournait dans son pays, allait exercer au fond de l'Auvergne un des ingrats métiers manuels auxquels l'avait voué son incapacité musicale."

Aveugles et clairvoyants

p.190 "Ce dernier (Sézanne), installé enfin avenue de Ségur, (...), mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, l'égoïsme et le préjugé.
- la nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière.
(...) Est-ce là ce que désirent les aveugles ? (...) Leur ambition, c'est d'inspirer simplement la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas ? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe."

p.238 "Gilquin (...) soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des emplois auxquels ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine.
- Ainsi, moi, fils d'ouvrier, sais - je à quel ingrat labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serai aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction du ciel que vous appelez une Infirmité. Oublierai-je que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble fréquentation des orgues de mon église ?"

Gilquin dira aussi, p322 "Chaussez - vous bien ceci dans la tête : hormis se servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants".

Pour conclure

Réédité, accessible sur le net, plongez dans Les Emmurés . Vous y découvrirez un Paris disparu, vous y croiserez des personnages de fiction inspirés de personnes réelles qui ont effectivement permis aux personnes aveugles d'accéder à l'éducation (lire à ce sujet ce résumé détaillé, à une vie qu'elles peuvent aujourd'hui choisir. Pourtant, ne baissons pas la garde. Il reste encore tant à faire. Pensons, par exemple, que seule, une infime minorité d'ouvrages est accessible aux personnes aveugles, aujourd'hui dans notre pays.
Pensons aussi à la place que nous réservons aux personnes aveugles dans le monde du travail, ou en terme d'accessibilité culturelle.
A une époque de pionniers décrits dans ce roman naturaliste souhaitons une généralisation des possibilités, un passage de l'exception à la banalisation. Pour la richesse de tous...