On parlera ici de la version de "Libres sont les papillons" jouée actuellement, et jusqu'au 29 mai 2016, au Théâtre Rive Gauche, dans l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de la pièce de Leonard Gershe. Nous avions déjà parlé sur ce blog de la version film Butterflies are free réalisée par Milton Kelsetas.

Libres sont les Papillons - Affiche de la version présentée au Théâtre Rive Gauche

La pièce originale se passait à New York, le film avait transposé l'histoire à San Francisco en pleine période hippie, Éric-Emmanuel Schmitt la déplace dans le Paris d'aujourd'hui, et plus précisément à Barbès.

Distribution

Julien Dereims joue le rôle de Quentin, jeune homme de vingt ans, musicien, aveugle, qui vient d'emménager dans un studio à Barbès.
Anouchka Delon celui de Julia, sa jeune voisine, fraîchement séparée au bout de six jours de mariage.
Nathalie Roussel joue le rôle de Florence, mère de Quentin, auteure d'une série avec un personnage récurrent, Johnny Ténèbres, jeune garçon aveugle de douze ans ayant des sens exacerbés et combattant les injustices, parfaite mais caricaturale en mère surprotectrice habitant Neuilly.
Guillaume Beyeler apparaît brièvement pour interpréter un metteur en scène très sûr de lui, et physiquement et intellectuellement.

Dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau et donc une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt.

Résumé de la pièce
N.B.: le résumé présenté ci-dessous est celui que l'on trouve sur le programme distribué par le théâtre.

En apparence, ils sont normaux; en réalité, ils cachent un secret. Quentin, vingt ans, vient de s'installer dans un studio à Paris. Sa voisine, Julia, même âge, libérée et rigolote, a envie d'une aventure avec lui tandis que Florence, la mère protectrice, rôde pour faire revenir son fils à la maison. Tous aiment, mais maladroitement, en se faisant mal... Libres sont les papillons? Une comédie aussi drôle que touchante, un véritable classique contemporain de Broadway adapté dans le Paris d'aujourd'hui par Éric-Emmanuel Schmitt.

Contexte

En ce vendredi soir, le public est relativement âgé, ce qui est dommage au vu de l'âge des personnages sur scène et du sujet de la pièce. A un moment ou à un autre de la vie, nous sommes tous concernés par cet envol du nid familial.
Amusant clin d'oeil aussi d'aller voir cette pièce le jour où Netflix sort la saison 2 de Daredevil quand Florence parle du personnage qu'elle a créé, Johnny Ténèbres dont la devise est: "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Pour faire court et direct, le temps d'une journée, Quentin et Julia vont rapidement faire connaissance, improviser un pique-nique dans le studio de Quentin et se rapprocher jusqu'à ce que Florence débarque à l'improviste et ce, malgré l'accord qu'elle avait passé avec son fils où elle devait le laisser se débrouiller seul pendant deux mois avant de lui rendre visite.

"Libres sont les Papillons" est une comédie. Il y a effectivement des passages drôles, des répliques amusantes, mais j'ai trouvé, ce soir là, le public un peu réservé, en particulier lorsque cela faisait directement référence à la cécité, comme s'ils étaient gênés de rire de cela. Quand c'est drôle, pourquoi s'en priver?
Ce que j'ai trouvé amusant, c'est aussi la réaction des spectateurs à la performance de Julien Dereims : alors, il est aveugle "pour de vrai" ou pas? Est-ce que le mérite du comédien serait moins grand s'il était effectivement aveugle? Est-ce qu'au contraire, le public trouverait cela remarquable (mais pas forcément pour de meilleures raisons)? Le débat est vif chez nos voisins anglophones, anglais ou américains, qui réclament deux choses : que les personnages handicapés soient interprétés par des comédiens handicapés (RJ Mitte, le Walt Junior de Breaking Bad, qui a grandi depuis, commence à se bâtir une jolie carrière) et que ces derniers puissent aussi auditionner pour n'importe quel rôle. Il semble que nous soyons loin de ces préoccupations et cela est bien dommage...
Mais pour en revenir à la pièce, il y a aussi des moments qui peuvent être émouvants et donnent lieu à de belles scènes entre Quentin et sa mère.

Quentin

Evidemment, ici, nous allons nous recentrer sur le personnage de Quentin.
Autant le dire tout de suite, la "performance" de Julien Dereims est plutôt convaincante, néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher quelques petites remarques. Ma place dans la salle ne m'a pas permis de "scruter" le regard de Quentin. Peut-être aurait - il pu tourner un peu plus la tête vers ses interlocuteurs, peut-être aurait-il pu avoir un regard moins figé...

Deux, trois détails : les lunettes noires ne sont pas une obligation pour sortir faire ses courses. De même, le modèle de canne blanche choisi ne correspond pas forcément au modèle le plus couramment utilisé chez un jeune homme manifestement autonome dans ses déplacements. Il est certes plus "chic" et discret (ci-dessous, photo gauche) que le modèle canadien qui arbore sa bande rouge et son gros embout (ci-dessous, photo droite).

Canne blanche française, avec embout fin, sans poignée canne blanche longue montrée pliée

De même, quand il utilise son téléphone, on aurait pu imaginer un téléphone intelligent (ou smartphone) vocalisé, ce que possède aujourd'hui toute personne aveugle active, autonome, sans même besoin d'être geek. Pour la montre, on aurait pu choisir un modèle plus moderne, tel un modèle qui donne l'heure en vibrant ou une montre tactile au design inclusif. Quentin est issu d'un milieu très aisé et on peut imaginer que sa mère souhaite le meilleur pour son fils.

Montre EONE Time - modèle Bradley

Si les billets de dollars américains ont encore aujourd'hui tous la même taille et la même couleur obligeant les personnes aveugles à utiliser un pliage spécifique pour chaque valeur de billet, les billets en euros ont des dimensions différentes qui peuvent dispenser d'un tel pliage pour pouvoir les identifier. Pour finir avec les petits détails qui donnent, ou pas, une crédibilité (nous ne rentrerons pas encore une fois dans le débat de savoir s'il aurait fallu donner le rôle à un comédien aveugle), il y a quelques objets qui sont trop facilement localisés ou remis en place. Et pour les livres en braille, on aurait pu trouver de vrais exemplaires. D'ailleurs, à ce sujet, on aurait pu imaginer la présence de matériel informatique, telle une plage braille.
L'adaptation à un Paris d'aujourd'hui aurait donc pu être beaucoup plus fine et précise en ce qui concerne le matériel spécialisé qu'utilise Quentin au quotidien.

Julia et Quentin improvisant un pique-nique, assis par terre dans le studio de Quentin

Notons cependant la bonne technique pour verser du vin dans un verre (mettre le doigt à l'intérieur du verre est un moyen efficace et de s'assurer que l'on verse bien dans le verre et que l'on s'arrête de verser avant que cela déborde).
De même, longer les meubles avec sa main ou le dos de sa main peut être une bonne façon de se repérer dans son logement et d'éviter, autant que possible, de se cogner dans les tabourets, table basse ou autre canapé. Petit aparté, le comptage de pas n'est pas systématique surtout dans un logement que l'on connaît (au bout d'un mois, la disposition du studio est mentalement acquise)...

A posteriori

A la sortie du théâtre, j'ai entendu des spectatrices dirent "c'est gentillet", "ça doit être terrible pour une mère", avec quelques interrogations quand même sur la façon d'interpréter ce commentaire : laisser partir ses enfants du nid familial? Laisser partir son fils unique et handicapé?
C'est vrai, l'adaptation dans un Paris d'aujourd'hui aurait pu être plus percutante, dû être plus militante plaidant pour une société inclusive et un changement de regard de la société sur les personnes aveugles.
Au début de la pièce, conforme d'ailleurs à la version filmée, lorsque Julia apprend que Quentin est aveugle, celle-ci change totalement de comportement et Quentin lui dit que la seule chose dont il n'a pas besoin, c'est la pitié. Il est vrai d'ailleurs qu'on n'a pas envie de le plaindre. Il s'est manifestement bien adapté à son environnement et semble bien gérer sa nouvelle vie de jeune homme indépendant (quoique dépendant financièrement de sa mère qui ne se gênera pas pour le lui rappeler et en faire d'ailleurs du chantage).
Dans cette histoire, c'est Florence, veuve et mère d'un fils unique aveugle qu'elle a couvé toute sa vie et qui semble être l'unique centre d'intérêt de sa vie, que l'on a envie de prendre en pitié même si son côté caricatural ne la rend pas sympathique. En voulant protéger son fils, elle ne le voit que comme un invalide incapable de se débrouiller seul. Mais c'est elle qui a peur de se retrouver seule.
C'est aussi Julia, qui, comme les papillons (qui d'ailleurs ont une mauvaise vue), est attirée par la lumière, incapable de se fixer, qu'on a envie de prendre en pitié...

Si l'on fait abstraction de quelques improbabilités, si l'on ne cherche pas de revendications ou de messages distillés au cours des une heure trente que dure la pièce, on passe un moment agréable.
Ce qui m'avait plu dans le film, c'était ce désir d'indépendance et d'autonomie de Don. Dans cette adaptation au goût du jour, il est aussi question de cela, mais j'aurais aimé un texte plus vindicatif, qui aurait mis en avant les préjugés encore existants de notre société française sur les personnes aveugles. Voici, à ce sujet, un lien vers un billet de Romain Villet sur cette question avec, en toile de fond, "Le Monde des Aveugles" de Pierre Villey, écrit il y a plus d'un siècle.