Livre paru le 13 avril 2016 aux Éditions les Arènes, Paris.

Son auteur, Jacques Semelin, est français, professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, directeur de recherche au CNRS, au CERI (Centre d'Etudes et de Recherches Internationales) précisément. Depuis 1999, il enseigne également à Sciences Po où il a créé un cours pionnier sur les génocides et violences de masse, ses recherches portant sur l'analyse des massacres et génocides ainsi que sur les processus de résistance civile dans les dictatures. Ses travaux se fondent sur une approche pluridisciplinaire en histoire, science politique et psychologie sociale. Il a également fondé en 2008 avec une équipe de chercheurs, l'encyclopédie en ligne des violences de masse (Mass Violence ).

"Je veux croire au soleil" est un livre qui parle d'autre chose, un livre plus personnel, qui fait suite à "J'arrive où je suis étranger" publié aux éditions du Seuil en 2007 où Jacques Semelin raconte comment il apprend brutalement à seize ans qu'il deviendra aveugle. Pendant des années, il garde ce secret pour lui en affrontant seul l'angoisse et la progression de la cécité. Il se bat alors pour devenir chercheur, se passionne pour le thème de la résistance. Il voyage, enquête, enseigne... et, ayant apprivoisé le brouillard, se sent prêt à témoigner.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Quatrième de couverture

La réalité quotidienne d'un non-voyant est un pays étranger. Quel est son rapport au monde? À la ville et à la nature, à la nécessité de se déplacer, d'utiliser des écrans tactiles, de traverser les rues, de reconnaître les gens?
Invité à donner des cours au Québec, l'historien Jacques Semelin nous propose un récit de voyage d'un genre nouveau. À la fois le sien, dans une ville dont il découvre tout, et le nôtre, dans la tête et le corps d'un non-voyant.
Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique.
Chaque sens (ouïe, odorat, toucher) est sollicité, de même que l'imaginaire pour inventer le réel. Quand on ne voit plus le soleil, il s'agit de croire qu'il existe, et de s'en remettre à la confiance vitale.
Un récit unique et universel.

Contexte

J'avais lu "J'arrive où je suis étranger" au moment de sa parution, ou plutôt écouté dans la version enregistrée par Lire dans le Noir et lue par Pascal Parsat.

Jaquette du livre audio J'arrive où je suis étranger - Jacques Semelin - Lire dans le Noir

Jacques Semelin y racontait son parcours qui le mena d'un enfant du Plessis-Robinson, qui grandit dans la première cité-jardin, au chercheur qu'il est aujourd'hui, avec, en toile de fond, la progression de la cécité.
Dans "Je veux croire au soleil", il fait un autre pas, en s'auto-observant en terre inconnue.

Aparté : il se trouve que Montréal, lieu de destination de Jacques Semelin, est loin d'être une terre inconnue pour moi, ni la géographie globale de la ville, ni l'Université de Montréal, ni le quartier dans lequel il a loué un studio (on appelle d'ailleurs plutôt cela un "un et demi"). Difficile pour moi, donc, de jouer les touristes, et de faire abstraction des images qui me viennent instantanément en tête. Je fais partie de ce que Georgina Kleege (dont nous avions parlé lors du Colloque Blind Creations) appelle la communauté des "Severely Visually Dependant People", personnes gravement dépendantes visuellement. Par ailleurs, j'ai un rapport très singulier avec le Québec, Montréal particulièrement, les Québécois et la "parlure" québécoise. Autant dire que certains propos de Jacques Semelin m'ont un peu semblés "clichés", voire "stéréotypés".
Mais, soyez rassurés, laissons de côté cet aparté et partons à la découverte de "Je veux croire au soleil" . Nous pouvons maintenant nous laisser guider par Jacques Semelin dans "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant" comme l'indique le bandeau apposé sur la couverture.

Exploration du livre

Notons l'effort (ou l'idée), symbolique certes, de l'imprimeur qui a choisi d'illustrer, sur la couverture, le titre en noir et en braille. Souhaitons cependant qu'une version accessible du livre soit d'ores et déjà disponible, problématique beaucoup moins anecdotique que le braille (lisible mais un peu "plat") de la couverture.
A noter : le livre est désormais disponible à la BNFA, sur ce lien.

Titre Je veux croire au soleil en braille

pp16-17 "Voici des années que j'ai perdu la vue et que, en réaction à ce séisme, j'ai progressivement modifié ma façon d'être au monde. (...) Aujourd'hui, à Paris, j'ai redessiné le monde autour de moi, j'ai mes petites habitudes.
Mais que va-t-il se passer (...) dans un univers que je connais peu? Comment vais - je l'appréhender? Comment, dans cet environnement peu familier, mes sens vont - ils se mettre en éveil? Quels sons, quelles matières, quelles odeurs me permettront de le décrypter? (...) Je vais en quelque sorte me retrouver plongé dans une expérience sensorielle et esthétique, pour reprendre les mots avec lesquels l'écrivain argentin Jorge Luis Borges évoquait sa propre cécité. S'il est vrai que la privation de la vue oblige à développer une autre sensibilité au monde, pourquoi ne pas tenter de la décrire, de la cerner au plus juste pour en garder la trace? Raconter mon séjour canadien du point de vue de la "non-vue" serait ainsi l'occasion de répondre à la curiosité du voyant qui s'interroge (...) sur la façon dont l'aveugle "voit" le monde."

Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à Look, premier roman de Romain Villet. Rien à voir dans l'écriture, le style ou l'histoire, mais cette même envie de montrer "la façon dont l'aveugle voit le monde".

Tôt dans le livre, Jacques Semelin revient sur "sa vie d'avant", en particulier quand un aménagement mal pensé, inaccessible pour lui, vient lui rappeler sa "condition" actuelle :
pp14-15 "Cela m'aide à oublier ces petites vexations du quotidien dues à ma dépendance. Se recentrer sur l'essentiel, sur ce que vous croyez important dans votre vie, procure du bien, du bon. Dans mon cas, cela me permet de passer outre ces moments de profonde mélancolie où vous regrettez le monde d'hier, ou vous désirez revenir dans ce monde d'avant qui s'est peu à peu effondré, englouti sous vos yeux, à cause de vos yeux, et dans lequel vous voudriez revenir alors que vous en avez été expulsé. Oublions tout cela, ou faisons comme si on pouvait l'oublier."
Ce thème de la dépendance reviendra tout au long du livre, ce qui sera aussi l'occasion, alors que son épouse vient lui rendre visite à Montréal, d'écrire tout son amour ainsi que ce que cela signifie, et pour lui, et pour elle, de vivre avec une personne aveugle (chapitre 14), mais surtout, ce qui les unit et les nourrit "par - delà ce fichu handicap" (p.181). Il me semble, effectivement, que le ciment d'un couple se trouve ailleurs que dans le "handicap". Doit-on d'ailleurs parler de "handicap"? Si certaines dépendances sont plus subies que d'autres, ne sommes - nous pas tous dépendants les uns des autres, et particulièrement dans un couple?

Au fil de ce livre, Jacques Semelin explique au lecteur sa vie quotidienne, ce qu'il utilise comme "outils" pour se déplacer ou pour communiquer. Évidemment, la canne blanche, appelée ici " arme blanche", y tient une place d'honneur :
pp8-9 "Alors, schlack : je dégaine mon arme blanche, le bâton qu'il me faut agiter devant moi, à gauche, à droite, pour me frayer un chemin. Il mesure 1,30 mètre et en intimide généralement plus d'un. Tac tac tac tac : je commence à frapper le sol de ma canne."
Jacques Semelin utilise beaucoup de ces petits mots qui illustrent un bruit, façon bande dessinée.
Il expliquera également qu'il est difficile d'accepter d'être aidé (même si, cette étape franchie, les choses deviennent beaucoup plus simples) ou encore, selon les circonstances, "savoir être" dépendant :
p.10 "De toute façon, mon degré d'autonomie est, en ce lieu (l'aéroport), quasi nul. Je sais que je dois être conduit, dirigé, étiqueté, contrôlé, déposé comme un paquet ici, puis là."
Il nous décrira aussi son "armure", équipement et technique lui permettant de limiter, sans pour autant supprimer totalement, les risques de rencontres inopinées avec poteaux, branches d'arbre ou autres trous non décelés.
Fascinante aussi cette exploration de son appartement (chapitre quatre), et la remarque de la propriétaire (p43) : "Faites très attention à l'escalier ; mon appartement n'est pas adapté pour vous." Manifestement, c'est une crainte récurrente des propriétaires montréalais face à des locataires aveugles (l'un de mes amis s'est clairement vu refuser un appartement pour cette raison). Mais il est vrai que l'architecture d'habitation typiquement montréalaise est riche en escaliers extérieurs et intérieurs, les extérieurs étant plus tourmentés les uns que les autres (un vrai bonheur en hiver!).
Comment reconnaître un billet de banque?
p8 "En Europe - heureux choix pour la monnaie unique -, les billets de valeur différente ont des formats différents. (...) Aux États-Unis, les dollars sont tous de même taille et ne se différencient que par leur couleur (...)."
p47 "Diane m'en glisse un (billet de banque) dans la main, m'invitant à poser l'index sur trois petites protubérances, alignées dans un coin du billet. (...) Ceci permet d'identifier au toucher un billet de vingt dollars, me précise-t-elle. Elle me passe ensuite deux autres billets, de cinq et dix dollars (...). Le premier possède seulement un de ces carrés tandis que celui de dix en a deux."
Comment choisir ses vêtements en s'assurant d'assortir les couleurs, utiliser un micro-onde sans aucun repère tactile? Une laveuse (machine à laver) ou une sécheuse (sèche-linge)? Comment savoir où poser son sac de vidanges (poubelle) quand il n'y a pas de repère sur le trottoir? Jacques Semelin vous détaille tout cela et, je vous l'assure, l'aventure est au coin de la rue!

Cécité et technologie

Lecture
pp 19-20 "Je place sur mes oreilles les écouteurs dont je ne me sépare jamais ; je les branche à un petit appareil formidable pour la lecture audio. Chaque fois que je m'en sers, je me dis qu'il vaut mieux être aveugle en ce début de XXIe siècle que trente ans plus tôt, pour ne rien dire des siècles passés. Les nouvelles technologies profitent aussi aux non-voyants ; pas aussi vite, pas aussi bien qu'aux autres, mais quand même."

Téléphone intelligent
pp 32-33 "Je sors de mon sac le Samsung Android dont j'ai fait récemment l'acquisition. J'ai longtemps hésité avec le iPhone d'Apple. Ces appareils sont d'un usage compliqué pour les non-voyants en raison d'un simple détail : ils sont lisses. (...) Une jeune entreprise française, Telorion, a eu la bonne idée de créer une coque très légère qui s'adapte sur un Samsung. L'usager retrouve le cadran rectangulaire d'un téléphone, sauf que ses touches sont en creux. Les doigts viennent donc se loger dans de petits trous créés par la grille de la coque : ils peuvent dès lors actionner aisément les options des menus, sonorisés par une synthèse vocale."
Ce téléphone est aussi équipé d'un GPS qui lui permettra de "gagner en autonomie et naviguer dans les rues de Montréal" (p127). Utile, ce GPS, mais rien ne remplace l'humain... Voici l'occasion de lire un article de Georgina Kleege, paru dans The Atlantic, The white cane as technology où elle explique (en anglais) que la technologie ne résout pas tous les problèmes.

Ordinateur
p78 "Je sors donc l'ordinateur du sac à dos et l'installe sur le bureau. Peu de temps après sa mise en route, on entend : "Jaws". C'est le nom du système de synthèse vocale qui permet de naviguer dans les menus, mais aussi d'écrire et de lire. Inventé dans les années 1990, il permet aux déficients visuels de travailler avec Windows. L'usager ne parle pas à l'ordinateur, comme on le croit trop souvent ; il utilise un clavier normal pour taper des commandes, qui déclenchent un écho vocal. Ce retour sonore lui permet un contrôle immédiat des commandes et donc la navigation dans les menus et la réalisation de toutes sortes de tâches. Bien formés à cet outil, les non-voyants et déficients visuels ont plus de chance de s'insérer dans divers milieux professionnels. J'en suis d'ailleurs un exemple. Mais encore faut il qu'un employeur leur fasse confiance..."

Impressions

Jacques Semelin a donc emmené son lecteur dans son sac à dos, à la découverte de son Montréal, en lui faisant vivre son expérience montréalaise singulière. Il se demandait s'il arriverait à trouver les mots. Nous pouvons le rassurer sur ce point.
Nous avons découvert ses collègues, ses étudiant(e)s, bâti nos cartes mentales, nos cheminements en se glissant dans ses mots, en endossant son ressenti. Nous avons parcouru les couloirs interminables des bâtiments universitaires (mais oh combien confortables lorsque, dehors, il y a vingt centimètres de neige et que le thermomètre affiche moins vingt - cinq degrés Celcius, croyez-moi!) ou ceux du métro.
Il nous a aussi ouvert son cours, son enseignement un peu bousculé par les méthodes québécoises, et son quotidien de chercheur. Et ça, c'est aussi une grande chance pour le lecteur. Jacques Semelin nous a parlé de son travail, de ses recherches, de ses échanges entre professeurs, entre spécialistes. Car, si Jacques Semelin est aujourd'hui aveugle, n'oublions pas qu'il est d'abord un chercheur internationalement reconnu, éminent spécialiste des génocides et violences de masse, qui travaille également sur les processus de résistance civile au sein des dictatures.
En deux-cent-soixante-et-onze pages, Jacques Semelin nous a embarqués dans un voyage épatant, mêlant le quotidien, souvent dépaysant vu par le prisme de la cécité, ou non-vue, à l'extraordinaire quand il nous convie à la remise de son prix.

En amoureuse de Montréal et avide d'accessibilité culturelle, je remercie Jacques Semelin de son beau compte - rendu de visite de la Cour des Sens au Jardin Botanique de Montréal. C'est effectivement une belle expérience sensorielle, sensuelle, ouverte à tous.

Pour finir, et entendre la voix de Jacques Semelin, voici des liens vers des émissions de radio où il a parlé de son livre :
Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
Toujours sur France Inter avec Jean Lebrun dans la Marche de l'Histoire où sont aussi évoqués Romain Villet, Jacques Lusseyran et Zina Weygand, historienne de la cécité.