Ce colloque, entièrement consacré à Jacques Lusseyran, s'est déroulé à la Fondation Singer - Polignac le 28 juin 2016, soit un an après, jour pour jour, le colloque Blind Creations.

Affiche du colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) entre cecite et lumiere

Zina Weygand est l'instigatrice de cette journée, elle qui, lors du colloque Blind Creations avait déjà consacré son exposé à "Jacques Lusseyran : le héros aveugle de la résistance française" (son intervention filmée est disponible sur vimeo.com/132518569, disponible aussi la traduction écrite en anglais).
Ce sujet lui était venu à la suite de la parution du livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, paru au tout début de l'année 2015 et qui permit à de nombreuses personnes, le livre ayant été un réel succès commercial aussi, de faire connaissance avec Jacques Lusseyran, injustement oublié, il est vrai, des mémoires françaises. Gallimard a profité de la sortie en format poche du livre de Jérôme Garcin (Folio n°6115) ainsi qu'en format livre audio paru dans la collection Écoutez lire lu par Laurent Poitrenaux, pour publier Et la lumière fut (Folio n°6119) et Le monde commence aujourd'hui (Folio n°6120). Trois oeuvres à lire de toute urgence.

Le Voyant - couverture du livre audio Et la lumière fut - couverture Folio Gallimard Le monde commence aujourd'hui - édition Folio Gallimard











Voici comment était présentée cette journée :
Ce colloque pluridisciplinaire proposera une vaste exploration de la vision intérieure paradoxale de cet auteur aveugle qui, ayant perdu la vue lors d’une bousculade à l’école à l’âge de huit ans, construit sa vie et son œuvre autour de la lumière et des couleurs dont il affirme garder la perception et qu’il magnifie par l’écriture. Les différentes approches historique, littéraire, philosophique (avec entre autres la question de l’anthroposophie), mais également scientifique (neuro-ophtalmologie), permettront de rappeler la place que Jacques Lusseyran occupa au sein de la Résistance intérieure française et l’attitude qu’il adopta face à la réalité tragique des camps de concentration, avant d’interroger les catégories essentielles de son écriture, telles que la synesthésie, qui concourt de manière exemplaire à l’élaboration d’un monde intérieur poétique et empreint d’une richesse contrastant avec les représentations classiques de l’absence de vue comme privation et déficience. Afin de mieux en saisir l’essence et la portée, ce colloque s’attachera à situer le discours et l’écriture de la cécité de Jacques Lusseyran parmi d’autres discours d’auteurs aveugles, parmi lesquels des écrivains contemporains, qui apporteront leur point de vue critique.

Le programme, détaillé sur cette page du site de la Fondation où l'on trouvera également les liens vers les vidéos réalisées ce jour, a réellement permis de faire un panorama à 360 degrés de cet homme complexe qu'était Jacques Lusseyran. Résistant, déporté, aveugle depuis l'âge de huit ans, brillant élève, il ne put passer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure à cause d'un arrêté du gouvernement de Vichy, et ne put ainsi atteindre son rêve d'enseigner et de transmettre son savoir en France. C'est aux États-Unis que lui sera offerte cette opportunité, dans ce pays qu'il fera sa carrière avant de mourir en France dans un accident de voiture en juillet 1971.

Pour celles et ceux qui connaissaient déjà Jacques Lusseyran, cette journée fut l'occasion de compléter notre portrait, forcément incomplet, de cet homme hors du commun. Pour les autres, j'espère que cela leur a donné envie de lire ses quelques ouvrages disponibles.
Découpée en trois sessions, cette journée a commencé, après une introduction de Zina Weygand (mais qui d'autre qu'elle pouvait mieux présenter Jacques Lusseyran, elle qui a tant fait pour qu'il soit sorti de l'oubli) par l'homme libre, avec la dimension historique.

Session 1 : Jacques Lusseyran, un homme libre
Avant la première présentation faite par Jacques Semelin, Bruno Leroux, président de séance, a défini Jacques Lusseyran comme appartenant à cette collectivité des résistants et des déportés, et qui a choisi de ne pas parler des horreurs des camps comme l'ont choisi d'autres résistants déportés. Il a d'abord été un déporté avec une philosophie de déporté avant d'être un écrivain de la déportation.
Jacques Semelin a ensuite présenté Les volontaires de la liberté : un exemple de résistance civile
Il est intervenu ici avec sa casquette d'historien, spécialiste de la résistance civile. Nous le retrouverons plus tard dans la journée avec une casquette (ou plutôt un chapeau) plus personnelle, au titre d'écrivain aveugle.

Cette première session a été, pour moi, vraiment l'occasion de revenir sur des événements que Lusseyran aborde dans ses livres mais avec l'éclairage des historiens spécialistes de cette période trouble et folle. Notamment lors de la présentation d'Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Jacques Lusseyran en déportation : entre histoire et mémoire, où il dit que Lusseyran a créé une alchimie unique entre résistance, littérature et cécité.
Il y avait Jacques Bloch, résistant en Creuse, dans la salle en cette matinée. Il fut l'un des compagnons de Jacques Lusseyran à Buchenwald. Il nous a raconté combien, au milieu de cette horreur, Jacques Lusseyran était un "magicien" qui "vous faisait voir les couleurs, un château, un paysage".
Puis cette session a été conclue avec Rebecca Scales, professeure américaine, qui nous a parlé de Jacques Lusseyran entre la France et l'Amérique. Il donna des cours de civilisation française à la Sorbonne entre 1952 et 1958 et fut repéré par des étudiantes américaines qui furent subjuguées par ses connaissances, sa façon de transmettre son savoir. Elles sont à l'origine de son départ aux États-Unis en 1958 où il fut professeur de littérature française dans différentes universités de l' "Amérique moyenne", dans des environnements plus ruraux qu'urbains.
Cela a permis de montrer comment un pays, par ses décisions politiques, a totalement exclu un homme, non "en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine" (cité par Jérôme Garcin dans Le Voyant p73), qui avait pourtant tant donné pour lui rendre sa liberté.
Lui, brillant élève dont le rêve était d'enseigner, de transmettre sa passion pour la littérature française, n'a pu passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, étant exclu de la salle d'examen à cause d'une "lettre, signée d'Abel Bonnard soi-même, le ministre de l'Instruction publique du gouvernement de Vichy" suite au "décret, rédigé par l'historien de la Rome antique Jérôme Carcopino (directeur de l'Ecole Normale Supérieure, il est aussi secrétaire d'Etat à l'Education), et promulgué le 1er juillet 1942, (qui) ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" ou n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière." (Le Voyant , Jérôme Garcin, p73).
Cet arrêté, qui fermait donc l'accès aux concours de l'enseignement public, ne sera abrogé qu'en 1959...

La deuxième session, Cécité et Ecritures de soi, a été l'occasion de se pencher sur l'écrivain aveugle qu'était aussi Jacques Lusseyran.

Session 2 - de gauche à droite Céline Roussel Romain Villet et Jacques Semelin

Tandis que Céline Roussel nous parlait d' Écriture et réécritures de soi : de l'aveugle voyant à la voix poétique où comment Jacques Lusseyran y glorifie la cécité, richesse et potentialité d'enrichissement, Romain Villet, écrivain aveugle, notamment auteur de Look (à l'origine de la création de ce blog), posait la question Jacques Lusseyran à travers son oeuvre : écriture de la cécité ou icône d'aveugle?, se demandant ce qu'il nous permettait de comprendre de la cécité. Romain Villet termine en disant que Jacques Lusseyran a entretenu plus que combattu les préjugés sur la cécité. Jacques Semelin, qui concluait cette deuxième session en revenant, cette fois - ci avec sa casquette plus personnelle d'écrivain aveugle, lui qui vient de publier Je veux croire au soleil, pour parler de A chacun sa cécité, à chacun sa vérité, nous a dit "je ne sais pas si je vais y arriver mais je vais vous aider à y voir plus clair". Évidemment, rires et sourires ont fusé dans la salle mais cela en dit long sur justement cette "écriture de la cécité ". Pour Jacques Semelin, comme d'ailleurs pour Romain Villet, ce qui pose problème c'est, non pas lorsque Lusseyran parle de son expérience d'aveugle, mais plutôt quand il parle de l'aveugle en général. Jacques Semelin a trouvé sept sens au mot "vision" chez Lusseyran qui parle aussi de sa lumière intérieure et dit que "la liberté est la lumière de l'âme". Pour Jacques Semelin, Lusseyran se sent libre dans sa cécité. Il y a aussi dans son écriture un rapport entre réel et imaginaire qui nous aide à comparer les regards.

La troisième et dernière session intitulée La "vision intérieure" de Jacques Lusseyran, entre philosophie, mystique et neurosciences a permis d'y voir un peu plus clair dans la compréhension de cette "lumière intérieure".
Ainsi, Marion Chottin a parlé de La vision intérieure de Lusseyran : concept inouï ou illusion des sens? en présentant cette "vision intérieure" comme philosophie, qui peut être, certes, une expérience déroutante mais qui permet une requalification décisive de la figure de l'aveugle voyant, qui est une critique radicale de l'oculocentrisme, et qui montre que la vision est subversive. Elle montre que Lusseyran n'est ni un devin, ni un miraculé, ni un poète visionnaire, ni un affabulateur.
Piet Devos, avec Le toucher de la lumière. La vue intérieure de Jacques Lusseyran entre phénoménologie et mystique, nous explique que pour Lusseyran, la lumière, c'est l'énergie vitale, elle enveloppe tout. Et la dernière présentation d'Avinoam B. Safran, Lumières de Lusseyran. La perception visuelle du monde et ses mécanismes cérébraux a permis de faire la lumière, justement, sur cette vision intérieure en parlant de synesthésie, décrite comme un phénomène perceptif inhabituel caractérisé par une sensation dans une modalité induite par l'activation d'une autre modalité sensorielle (j'écoute de la musique et les notes se déclinent en tâches colorées). Ce phénomène est involontaire, automatique et il s'impose. Il existe des synesthésies acquises et des synesthésies constitutionnelles. Avinoam B. Safran indiqué qu'il est probable que Jacques Lusseyran était prédisposé à ces synesthésies et que l'arrivée de la cécité les a révélées. Piet Devos, aveugle depuis l'âge de cinq ans, indique qu'il est lui-même synesthète et que la lecture des ouvrages de Jacques Lusseyran a été une véritable révélation. Quelqu'un d'autre lui décrivait ce qu'il vivait!

Avant la synthèse et la conclusion de ce colloque, Pascal Lusseyran, frère de Jacques, son cadet de huit ans, a tenu à parler de ce qui avait été dit sur son frère, et à livrer quelques anecdotes. Il nous a ainsi raconté un voyage de quinze jours en tandem dans le Sud-Ouest, au début des années 1950, alors que Jacques Lusseyran était très déprimé. Pascal tentait de décrire du mieux qu'il pouvait les paysages qu'ils traversaient et, quand de retour à la maison, il fut alors temps de raconter ce voyage, c'est Jacques qui le fit en apportant des précisions qui avaient échappé à Pascal. Celui-ci nous parla aussi de la relation particulière entre Jacques et sa mère en terminant sur une magnifique anecdote. Lors des obsèques de Jacques Lusseyran dans le village natal de sa mère, Juvardeil, quelqu'un tira si fort sur la corde d'une des quatre cloches que celle-ci se coinça. Celle-ci ne sonna plus jusqu'à la veille des obsèques de sa mère, quatre ans plus tard, quand la famille décida qu'il serait plus convenable que les quatre cloches sonnent de nouveau à cette occasion. Lorsqu'ils montèrent décoincer cette cloche, ils s ' aperçurent qu'il s'agissait de la petite cloche sur laquelle étaient gravés le nom et la date de naissance de leur mère. Il se trouve que cette cloche a été sonnée pour la dernière fois à la main le jour de ses obsèques.

Pour conclure, Henri-Jacques Stiker a dit que Jacques Lusseyran était un être lumineux. Et il est vrai que les différents témoignages de gens qui l'ont connu, disent tous cela.
Quant à Hannah Thompson, elle s'est présentée en tant que britannique, malvoyante militante et universitaire spécialiste de littérature française pour indiquer que la place des femmes dans la vie de Jacques Lusseyran avait été occultée, que nombre de présentations avaient des visuels non accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes, et qu'il était effectivement important de se pencher sur l'écriture des auteurs aveugles.

Cette journée s'est ensuite poursuivie, pour une petite vingtaine d'entre nous, par une escapade au 27 rue Jacob pour assister à une rencontre Jérôme Garcin / Jacques Semelin où il fut, là aussi, question de Jacques Lusseyran.