Livre publié dans sa traduction française (réalisée par Anne Delcourt) en juin 2016, paru aux éditions Nathan, et qui se classe dans la catégorie de littérature pour adolescent.

Mais laissons de côté cette étiquette qui, il est vrai, lui va bien, pour entrer dans le vif du sujet.
Vous l'avez deviné, si Dis-moi si tu souris se retrouve ici, c'est parce qu'il y a un personnage aveugle. Et quel personnage!

Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

Quatrième de couverture

"JE SUIS PARKER, J'AI SEIZE ANS ET JE SUIS AVEUGLE.

Bon, j'y vois rien, mais remettez-vous: je suis pareille que vous, juste plus intelligente. D'ailleurs, j'ai établi les Règles de Parker :

- Ne me touchez pas sans me prévenir;
- Ne me traitez pas comme si j'étais idiote;
- Ne me parlez pas super fort (je ne suis pas sourde);
- Et ne cherchez JAMAIS à me duper.

Depuis la trahison de Scott, mon meilleur pote et petit ami, j'en ai même rajouté une dernière. Alors, quand il débarque à nouveau dans ma vie, tout est chamboulé. Parce que la dernière règle est claire:

- Il n'y a AUCUNE seconde chance. La trahison est impardonnable."

Contexte

Nous sommes bien dans un roman pour adolescent(e?). Il est question d'amitié, d'amour, de trahison... Mais, là dessus, laissons faire ceux (celles?) pour qui le roman est écrit.
Nous nous recentrerons, pour notre part, sur le personnage de Parker, sa cécité et sa passion pour la course.

Parker Grant a seize ans et est aveugle depuis l'âge de sept ans des suites d'un accident de voiture qui a également tué sa mère. Elle se retrouve orpheline à la suite du décès brutal de son père, probablement d'une overdose médicamenteuse, un trois juin, dans la première semaine de ses vacances et quinze jours avant son seizième anniversaire. Pour qu'elle ne soit pas totalement désorientée, sa tante et sa famille, déménagent d'Angleterre pour s'installer dans sa maison, quelque part sur la côte Est américaine.

Cela fait une accumulation d'événements dramatiques mais, rassurons - nous tout de suite, ce n'est pas le mélo auquel on pourrait s'attendre. Parker ne se laisse pas marcher sur les pieds, a du caractère, elle est excellente élève et très bonne à la course. Et elle est bourrée de défauts... Bref, une jeune fille ordinaire, ou presque...

Couverture et Braille

La couverture du livre traduit en français est sur fond vert avec, sur la droite, la tête et le buste de Parker vus aux trois-quarts, avec une longue chevelure blonde, revêtue d'un pull noir et qui porte un bandeau noir sur les yeux recouverts par des smileys.
Le titre Dis-moi si tu souris est écrit en majuscules et en blanc, à l'exception des "O" qui sont en jaune. Il est également repris plus haut en braille, ou plutôt dans une police braille assez fantaisiste. La cellule braille, constituée de six points, et faite à l'origine pour être lue par la pulpe des doigts, zone la plus sensible et la plus discriminante du doigt, est ici au moins agrandie deux fois. De fait, elle est quasiment illisible pour ceux qui lisent le braille avec les doigts (concept originel de ce système d'écriture), mais peut s'avérer une invitation à la découverte et à l'apprentissage de cette merveilleuse invention de Louis Braille qui a permis, et permet encore aujourd'hui, aux aveugles du monde entier, de pouvoir lire, écrire, bref, de pouvoir accéder à la connaissance et à l'éducation.

La version américaine de la couverture est totalement différente. Pas de portrait mais des jeux d'écriture et deux couleurs différentes pour le fond : une version en bleu, une version en jaune.

Couverture américaine de Not if I see you First - Fond bleu Couverture américaine de Not if I see you First - Fond jaune

Sur ces versions portant le titre original, Not if I see you First, il y a aussi du braille mais il vient se poser sur le texte écrit en "noir" (celui qu'on lit avec les yeux) et dit autre chose que le texte en noir...
Je vous aide : "seeing is not believing", soit "voir n'est pas croire"...

Même si ce "détournement" du braille originel reste anecdotique, bien que manifestement très "tendance" chez les éditeurs publiant des livres parlant de cécité, voir ainsi le billet sur Je veux croire au soleil de Jacques Semelin, cela rappelle à quel point l'enseignement et la pratique du braille restent cruciaux pour les enfants aveugles. La maîtrise d'une langue et de son orthographe passe OBLIGATOIREMENT par cet apprentissage du Braille. Si les nouvelles technologies, telles la synthèse vocale ou les livres audio, sont facilitantes, elles doivent rester complémentaires à l'apprentissage du braille et non le suppléer.

Chaque chapitre est d'abord écrit en police braille avant d'être écrit en noir. Il n'est d'ailleurs pas écrit tout à fait la même chose : le braille annonce des caractères en minuscules alors que le noir est écrit en majuscules.

A la toute fin du livre, il y a une page imprimée en police braille (en noir). Qui donnera la signification dans les commentaires?

Mais revenons maintenant à l'histoire et au personnage de Parker sous les angles que nous avons choisis d'explorer : sa cécité et sa passion et pratique de la course...

Parker Grant

Parker a seize ans et est donc aveugle depuis l'âge de sept ans. Elle a donc déjà acquis toutes les techniques permettant à une personne aveugle d'être la plus autonome possible : braille, locomotion (ou comment utiliser et se déplacer avec une canne blanche), et, grâce à son père, est devenue une passionnée de course. Elle court donc tous les matins, seule, en partant de chez elle pour rejoindre le stade sur lequel elle s'entraîne, loin des regards.
Eric Lindstrom aborde de nombreux sujets impliquant la cécité et son rapport singulier au monde. On trouvera ainsi un passage intéressant sur la couleur des gens, la mémoire des visages ou encore les sensations de vitesse lors d'un parcours en tandem, ou une journée entre amis à écouter la trilogie du Seigneur des Anneaux en audiodescription.
Regardons aussi, comment l'auteur, définit son personnage au fil du texte.

Détails vestimentaires
Parker porte une veste militaire usée et couverte de badges porteurs de slogans tels "Oui, je suis aveugle! Vous vous en remettrez!", "Aveugle, mais ni sourde ni demeurée" ou encore "Parker Grant n'a pas besoin d'yeux pour lire en vous!".
Elle porte aussi sur les yeux un bandeau, appelé Hachimaki, que portaient notamment les kamikazes japonais pour se donner du courage.
Très étrange, ce bandeau sur les yeux, non? Quelle a été l'inspiration de l'auteur? Peut-être cette athlète brésilienne, Terezinha Guilhermina, portrait en anglais, qui sera d'ailleurs présente aux Jeux Paralympiques de Rio en septembre 2016. Au fait, c'est l'athlète aveugle la plus rapide du monde... Photo de gauche issue de Libération, photo de droite issue de Brasilpost.

Photo issue de Libération de Terezinha Guilhermina bandeau noir et rouge sur les yeux photo issue du Brasilpost de Terezinha Guilhermina bandeau sur les yeux

Cécité et rapport aux autres
p.20 "le silence qui suit est le parfait exemple de ce que j'aime le plus dans le fait d'être aveugle : ne pas voir la manière dont les gens réagissent à ce que je dis."
p.22 "Les voyants sont terrifiés par l'association aveugle-escalier-voitures, alors qu'en réalité, ça ne craint pas grand chose. Les voitures ne représentent un danger que quand elles roulent, ne le font que dans des lieux prévus pour ça et sont repérables au bruit, même les hybrides. Quant aux escaliers, ce ne sont que des petits bouts de chemin qui s'additionnent et dont le pied peut sentir en permanence la taille et la forme."
p.30 "Pas de problème, P'tit P."Voir quelqu'un" peut signifier beaucoup de choses, comme le croiser, ou sortir avec, ou même le comprendre. Et non, je n'ai pas vu Sheila. Mais peut-être qu'elle, elle m'a vue, si tu vois ce que je veux dire."
p.66 "Je passe les doigts sur l'interrupteur pour m'assurer que la lumière est éteinte - les gens laissent parfois allumé en sortant parce que ça leur ferait trop bizarre d'éteindre alors qu'il y a quelqu'un dans la pièce."
p.223 "C'est juste que quand personne ne parle, je ne peux pas savoir qui est là."
p.232 "Je sais bien pourquoi je suis toujours si sûre de tout: parce que je ne peux pas affronter l'autre solution, qui est que je ne peux jamais être vraiment sûre de rien."
p.344 "Je trouve un arbre contre lequel je m'appuie et je replie ma canne, que je range dans mon sac. Sinon je sais par expérience qu'elle aura l'effet d'un signal radio, attirant toutes les bonnes âmes qui ne peuvent pas voir un aveugle immobile sans en conclure qu'il a besoin d'aide."

Cécité, matériel spécialisé et méthodes de travail
p.7 "Mon réveil sonne. J'éteins et j'appuie sur le bouton Audio (...)."Cinq heures cinquante-cinq" m'annonce la voix de Stephen Hawkins."
p.7 "(...) Je choisis mon foulard. Je les inspecte tous du bout des doigts en touchant les étiquettes en plastique."
p.33 "Je suis sur mon lit avec mon ordinateur, en train de lire par le biais de la voix de Stephen Hawkins. Je ne lis pas souvent de livres en braille et n'utilise un terminal braille que de temps en temps. En général, j'écoute des livres audio ou je surfe sur Internet avec un logiciel de synthèse vocale. Et quel meilleur moyen d'apprendre des trucs qu'avec la voix du plus grand génie sur terre?"
p.99 "Pour moi, lire, c'est écouter. Je ne peux pas écouter de la musique en même temps qu'un livre audio. Et c'est deux fois plus long pour moi d'écouter un truc que pour toi de le lire. C'est vrai, quoi, en une seconde, tu sais si tu es sur la page Web que tu cherchais. Moi, il me faut cinq minutes pour m'apercevoir que non, et pour trouver le lien vers la bonne page. Donc, je peux, au choix, passer quatre-vingts pour cent de mon temps à lire et à travailler pour m'en sortir au lycée, ou parfaire ma culture musicale au détriment de tout le reste. Auquel cas je peux t'assurer que quand j'aurai mon diplôme - si j'ai mon diplôme -, je serai archi nulle, et ensuite je fais quoi?"

Déplacements à la canne
p.16 "Les couloirs sont tellement bondés de gens qui ne connaissent pas les Règles de Parker (...) que j'ai dû me tenir au bras de Sarah pour atteindre mon casier à travers la cohue. Ça va être galère d'éduquer toute cette bleusaille, mais au moins je ne suis pas obligée d'apprendre le plan d'un nouveau lycée."
p.234 "Je mets une heure pour aller chez Sarah en me guidant avec ma canne (...) mais j'avais besoin de temps pour réfléchir, pour méditer même, et marcher avec une canne peut s'y apparenter."

Perception et reconnaissance de l'environnement
pp.307-308 "J'entreprends de dresser une carte des gradins. (...) Au bout de quelques minutes, j'ai construit une image de la façon dont tout s'assemble."
p.341 "Je réalise que je viens de faire un truc que je n'avais jamais fait auparavant : parcourir plusieurs rues mécaniquement, sans dessiner la carte des lieux dans ma tête. Je ne sais pas du tout où je suis.
Il suffisait de suivre dix-sept pâtés de maisons, de tourner à gauche et de longer encore neuf pâtés de maisons jusqu'au stade Gunther."

Techniques de course
p.136 "Apparemment, les aveugles ne courent plus en se tenant à une corde parce que ça ralentit trop (...). En compétition, seule est autorisée la course en binôme avec un guide voyant, et on se tient soit par la main, soit par une cordelette."
p.139 "J'ignore où je vais, et ça devrait me stresser de courir à l'aveuglette dans un endroit inconnu. Mais après des années d'entraînement, mon corps sait quoi faire et je n'ai pas peur."
pp.362-363 "Il est évident que je ne pourrai jamais le suivre seule - compter les pas ne me permettra jamais de négocier les courbes -, mais mon corps assimile la configuration, et le jogging avec Trish est chaque jour plus facile."

On a beaucoup critiqué La ligne droite de Régis Wargnier, avec Cyril Descours et Rachida Brakni, à sa sortie en 2011. Pourtant, il y a des scènes de courses magnifiques, et vous aurez l'occasion de voir, certes en version romancée, l'entraînement en binôme, aveugle/voyant, et lorsque vous verrez cette belle course libre sur l'une des plages de la Presqu'île de Crozon, vous comprendrez les phrases de Parker:

Photo de Rachida Brakni et Cyrille Descours - La ligne droite Photo de Cyrille Descours et Rachida Brakni - course sur la plage - La ligne droite

p.366 "Comment lui expliquer combien c'est génial? De pouvoir courir aussi longtemps sans devoir m'arrêter tous les cent mètres pour me réorienter avant de repartir!"
p.369 "La vache, quelle éclate! Pouvoir courir sans devoir m'arrêter toutes les dix secondes! Est-ce que les gens cent pour cent opérationnels connaissent cette sensation? Est-ce que j'aurais pu un jour éprouver ça si je n'étais pas aveugle? Le sentiment d'avoir perdu quelque chose, d'en avoir fait le deuil, et, tout à coup, de le retrouver?"

Pour finir, un conseil, regardez cette bande-annonce pour les Jeux Paralympiques de Rio réalisée avec l'équipe anglaise, mais aussi des musiciens, des personnes handicapées de la "vie ordinaire"... En ces temps de folie, cela redonne espoir en l'espèce humaine ou "superhumaine"...
L'article du Telegraph ou celui de Creative Review vous raconte aussi les dessous de l'histoire...
Il existe aussi une version audiodécrite (en anglais) que vous trouverez en annexe ou que vous pourrez facilement trouver sur YouTube ou un moteur de recherche avec "we are superhumans audio described".

Conclusion

D'accord, la pratique sportive de Parker m'a fait digresser vers les sports paralympiques, le film de Régis Wargnier et ce petit film de la délégation britannique. Mais le personnage de Parker est bien construit. L'auteur, Eric Lindstrom, dont c'est a priori le premier roman, s'est manifestement renseigné pour rendre son personnage aveugle crédible. Et il glisse tout au long de ce roman, qui pèse quand même trois cent quatre-vingt-dix pages, des petits bouts de "psychologie de la cécité" ou de ce que cela peut signifier au quotidien d'être une adolescente aveugle...
Passé l'âge de seize ans, il semble difficile de s'identifier au personnage, mais les jeunes filles adolescentes aveugles, non victimes mais meneuses, ne sont pas si nombreuses en littérature, toutes catégories confondues!