Growing Up Fisher n'est pas une nouveauté, elle a été diffusée entre février et juin 2014 sur les réseaux NBC aux États-Unis et Global au Canada. Elle n'a duré qu'une saison, soit treize épisodes de vingt-deux minutes chacun. Elle n'a jamais été diffusée sur une chaîne francophone. C'est une comédie familiale (même si le DVD la recommande pour un public de douze ans et plus à cause de "gros mots", d'ailleurs "bipés", ou de discussion autour de substances illicites, DVD d'ailleurs simplement en anglais, sans aucun sous-titre ni l'ombre d'une audiodescription).

Affiche de la série TV Growing Up Fisher

Les critiques de la série sont assez d'accord, qu'ils soient d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. Reprenons celle de Télérama publiée le 25 février 2014:
"Comédie familiale sur le divorce pleine de bons sentiments. Un peu trop."
"Elle a beau s'inspirer d'une histoire vraie, elle ressemble à une pub pour la fédération américaine de chiens-guides d'aveugle."

Même en ayant beaucoup de sympathie pour cette série, pour le portrait positif du père aveugle, incarné par un JK Simmons en forme (même si on peut lui reprocher ce "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son ouvrage Sight Unseen), on ne peut qu'être d'accord avec les critiques. Mais, passé outre les stéréotypes, il y a de nombreux détails, des scènes de la vie quotidienne qui sonnent juste...
Le créateur de la série, DJ Nash, s'est inspiré de sa propre vie pour écrire Growing Up Fisher, lire cet article du LA Weekly. Comme Mel Fisher, son père était aveugle (il a perdu la vue quand DJ Nash avait douze ans) et avocat (en "vrai", il a décidé de retourner à l'université lorsqu'il a perdu la vue, et son travail d'alors) et a pris un chien-guide lorsque ses parents ont divorcé.

Mais revenons à Growing Up Fisher. Nous embarquons avec la famille Fisher au moment où Mel et Joyce, parents de Katie et Henry, décident d'un commun accord de se séparer. Pour Henry, qui guidait très souvent son père et lui donnait de précieuses informations sur son environnement, le plus dur est de voir débarquer Elvis, chien-guide de son état. Le chien-guide permet évidemment plus d'autonomie de déplacement à Mel mais Henry se sent évincé de son rôle. Difficile à comprendre pour tous ceux qui n'ont pas de papa aveugle...
La mère, Joyce, a une attitude très "adulescente", portant les mêmes vêtements que sa fille, lui empruntant à l'occasion ses accessoires, mais rien ne l'étonne quant aux activités de Mel, même quand il s'attaque au tronçonnage d'un arbre devant la maison ou quand il est en voiture avec sa fille en conduite accompagnée. Difficile à comprendre pour toutes celles, tous ceux, qui n'ont pas de mari ou compagnon aveugle...

Mel, lunettes de protection sur le nez et tronçonneuse dans les mains

Mel Fisher

Nous sommes ici dans le registre de la comédie mais le fait que l'auteur s'inspire de son enfance avec ce papa aveugle donne une dimension autre à la série. Ici, nous avons une famille, "autrement" fonctionnelle dirons-nous mais elle est épanouie. Le papa endosse son autorité paternelle et, même s'il a besoin de son fils pour trier le linge ou démarrer la machine, c'est lui le père.
Peu de personnes savent qu'il est aveugle, son entourage complice lui disant à voix haute ce qui se passe (tiens, il te tend directement ce chèque; oh, je ne vais pas prendre de double cheese burger, trop calorique pour moi...), quand il arrive avec son chien-guide, c'est une sorte de "coming out". Il ne l'a jamais dit, mais cela lui permet d'être à égalité avec la personne en face de lui. Il ne veut pas de pitié, pas être considéré différemment. Dans la "vraie vie", on sait combien cela est vrai et quel regard la société en général porte sur les personnes aveugles.

Mel se trouve, ou plus exactement, son fils lui trouve, un (très) sympathique appartement. Comment se fait-il que les personnages aveugles récurrents dans les séries (américaines) occupent toujours des logements fantastiques? Pensons à l'appartement d'Auggie Anderson dans Covert Affairs ou celui de Matt Murdoch dans Daredevil, voire Jim Dunbar dans le plus ancien Blind Justice...

Auggie Anderson dans son appartement

Matt Murdoch Murdoch dans son appartement

Au fil des épisodes, chaque membre de la famille va trouver sa place et finalement trouver un équilibre dans cette vie séparée. Henry retrouve un rôle auprès de son père, avec qui il n'aura jamais passé autant de temps en tête à tête et Joyce, la mère, va également endosser ses responsabilités de mère.

Détails qui font la différence

Nous pourrons regretter, encore une fois, que l'acteur choisi pour interpréter le rôle de Mel "joue" à être aveugle. Que son regard soit un peu trop fixe, même s'il se tourne vers la personne qui parle. Mais le vécu de DJ Nash, auteur de la série, ramène plein de petits morceaux de vécu :

  • la meilleure méthode pour verser un liquide dans un contenant est de mettre son doigt à l'intérieur de ce contenant pour éviter d'en renverser, pour Henry, c'est du "jus de doigt"
  • être aveugle n'empêche pas de jouer avec ses enfants, comme faire des passes au football américain ou faire du vélo
  • être aveugle n'empêche pas de bricoler, y compris de faire des travaux d'élagage (avec quelques précautions quand même)
  • se faire accompagner par son fils au collège pour un rendez-vous avec le proviseur n'empêche pas d'exercer son autorité paternelle
  • utiliser son "smartphone" pour suivre sa fille adolescente à distance tout en jurant que non (et se faire trahir par ce même smartphone vocalisé)
  • le chien-guide obéit à des ordres, son travail étant d'éviter les dangers, mais si son maître insiste, il écoute son maître (même s'il y a un énorme trou sur le trottoir)
  • il est bon de rappeler régulièrement que les chiens-guides sont autorisés à entrer partout, y compris dans des restaurants ou des salles de spectacles (en citant éventuellement l'article de loi)
  • ne pas s'arrêter pour laisser passer un piéton aveugle sur un passage protégé n'est pas une bonne idée : il pourrait abattre sa canne blanche sur le capot de votre voiture (car il est impossible d'y jeter son chien-guide)
  • même lorsque vous venez de vous disputer avec votre ex-femme, restez courtois, vous aurez peut-être besoin qu'elle vous raccompagne à votre nouveau domicile

Pour finir

Comédie familiale, certes, un brin redondante, certes, mais un vrai plaisir de découvrir une famille "comme les autres", qui rit, qui crie, qui s'angoisse quand un enfant ne semble pas aller bien...
Le père est aveugle, certes, mais il est avocat, gagne manifestement bien sa vie, est disponible pour ses enfants, ménage son ex-femme. Bref, il se comporte en homme (presque) idéal.
Growing Up Fisher n'est certes pas une série révolutionnaire mais sa composition familiale l'est, à l'écran tout du moins. Nous avons eu l'occasion de rappeler d'autres personnages aveugles récurrents, Auggie Anderson dans Covert Affairs, Matt Murdoch dans Daredevil ou Jim Dunbar dans Blind Justice. Si l'on voit les deux premiers au bras de conquêtes d'une nuit ou d'un temps plus long, ou Jim Dunbar en couple qui ne va pas bien, aucun d'entre eux n'est père. Mel Fisher l'est deux fois, et sa vie prend un tournant l'obligeant à plus d'autonomie, d'organisation.

Ici, la cécité n'est pas un drame, elle épice juste un peu la vie quotidienne et fait partie de la vie de famille, même divorcée.

Même s'il ne s'agit pas ici de cécité, nous pourrons aller voir Speechless, série actuellement diffusée sur ABC, qui raconte la vie de la famille DiMeo, trois enfants, dont JJ, l'aîné, infirme moteur cérébral, brillant, non verbal et se déplaçant en fauteuil roulant électrique. A noter que JJ est interprété par Micah Fowler, jeune comédien ayant également une paralysie cérébrale : Speechless (5).

Affiche de la série TV Speechless