Bruce Horak, artiste canadien né le 5 août 1974, est à la fois comédien, auteur, musicien, metteur en scène, et peintre...
Il est aussi légalement aveugle. Il a perdu 90% de sa vision dans sa prime enfance à la suite d'un rétinoblastome bilatéral (vous trouverez un livret informatif co-réalisé par Rétinostop et l'Institut Curie en annexe). Il lui reste aujourd'hui 9% de vision dans l'oeil gauche. Son champ visuel est très restreint et morcelé, il a également une cataracte.
Dans un article paru en mars 2013, voici comment il décrit sa vision:
"As a result of a childhood cancer (bi-lateral retinoblastoma) I am Legally Blind. Technically, this means that I have less than 10% of "normal" vision; Imagine looking at the world with one eye, through a drinking-straw, through a glass of dust-filled water which is stirred up whenever your gaze shifts."
("A la suite d'un cancer dans mon enfance (rétinoblastome bilatéral) je suis légalement aveugle. Techniquement, cela signifie que j'ai moins de 10% de vision "normale"; Imaginez regarder le monde avec un oeil, à travers une paille, à travers un verre rempli d'une eau pleine de poussières qui bouge à chaque fois que le regard se pose quelque part.")

Bruce Horak - photo en noir et blanc

Bruce Horak, peintre

Bruce Horak a commencé à peindre en 2011 pour tenter de représenter comment il voyait. Comme toutes les personnes malvoyantes (on pourra relire le billet sur Jay Worthington), on lui a souvent posé cette question : que vois-tu? Comment vois-tu?
Il a commencé par peindre des portraits de petit format de personnes qu'il rencontrait puis il en a fait une exposition intitulée How do I see?.
Toujours dans ce même article, il explique comment il peint ces portraits:
"The colors used in these portraits are inspired by the halo or aura that I see around people and objects, which is perhaps a result of my extreme light-sensitivity or astigmatism. I use the color of the aura as a base-tone for the painting and then work from the darkest point to the lightest. My tunnel-vision forces me to work in very small sections, and it will often be well into the work before I sit far enough back to see the entire canvass at once.  I prefer to work from a live model as the colors are much more vivid and dynamic and I have noticed that they will change depending on background, mood, location and will often shift during a sitting which is a wonderful challenge to try and capture."
("Les couleurs utilisées dans ces portraits sont inspirées par le halo ou l'aura que je perçois autour des gens et des objets, ce qui est peut-être dû à mon extrême sensibilité à la lumière ou à mon astigmatisme. J'utilise la couleur de l'aura comme couleur de base pour la peinture et je travaille ensuite du point le plus foncé au point le plus clair. Ma vision en tunnel m'oblige à travailler petite section par petite section, et, souvent, ce n'est que lorsque le travail est bien entamé que je prends assez de recul pour voir la toile en entier.
Je préfère travailler avec un modèle vivant car les couleurs sont beaucoup plus chatoyantes et dynamiques et je me suis aperçu qu'elles changeaient en fonction du contexte, de l'humeur, de l'endroit et qu'elles se modifiaient aussi durant la pose, ce qui est un défi fantastique à relever et à saisir.")

On peut voir ci-dessous des exemples de ces portraits

série de portraits réalisés par Bruce Horak

Mais Bruce Horak ne peint pas que des portraits. Il peint beaucoup de paysages dont on peut voir des exemples sur son site.
Dans son blog, il raconte comment la technologie l'aide. Ainsi dans le billet publié le 19 janvier 2015, intitulé "Technology and the Visually Impaired" ("La technologie et les déficients visuels"), en réponse à un commentaire disant "I thought you were blind? I couldn’t see this much detail and beauty if I was meditating on it" ("Je croyais que vous étiez aveugle? Je ne pourrais pas voir tous ces détails et cette beauté si je méditais là-dessus"), il explique comment il s'aide de son Ipad. Il a la photo sur l'écran et il peut très facilement zoomer pour obtenir n'importe quel détail de l'image. En utilisant des toiles plus grandes, il peut aussi s'approcher plus près de l'image. Ceci dit, ce commentaire en dit aussi beaucoup sur le fait que pour beaucoup de gens, être aveugle (ou légalement aveugle) signifie ne rien voir.

Pour compléter ce paragraphe, il y a deux vidéos que je vous recommande chaudement. Elles sont en anglais.
Cette interview a été réalisée durant l'été 2014 alors que Bruce Horak participait à une exposition avec d'autres artistes déficients visuels. Elle permet de comprendre comment il s'est mis à peindre et ce que cela lui a apporté: https://youtu.be/txjldPL6ThE (lien à copier)
Pour comprendre comment il peint, cette interview est aussi passionnante: https://youtu.be/sOIIysKpxCA (lien à copier)

Assassinating Thomson

C'est son spectacle Assassinating Thomson créé en 2013 et qui s'est encore joué l'été dernier, qui m'a fait découvrir cet artiste. Fidèle lect(eur)(rice), vous savez combien le Canada me tient à coeur, tout comme la culture...
Au Canada, lorsque l'on parle de peinture, on parle forcément du Groupe des Sept formé en 1920 par des artistes se disant résolument modernes et qui a, notamment, contribué à donner une dimension iconographique au paysage canadien.
Ce spectacle est une alchimie entre récit autobiographique et histoire de l'art. Combinez Tom Thomson, peintre canadien qui a fait partie des artistes qui ont fondé le Groupe des Sept après sa mort dans des circonstances autant tragiques que mystérieuses, et l'histoire personnelle de Bruce Horak. Ajoutez à cela que, pendant la durée de chaque représentation, Bruce Horak peint son audience et vend ensuite le tableau après une sorte de mise aux enchères.
Pour une idée un peu plus précise, ou moins vague, de ce que cela donne, allez voir la vidéo de promotion du spectacle.
Dans l'histoire personnelle de Bruce Horak, il y a ces 9% de vision que son père a réussi à lui sauvegarder en insistant auprès des médecins pour qu'ils essaient de sauver l'oeil gauche. En hommage à son père disparu il y a quelques années et qui lui a appris à dessiner, à peindre, il préfère célébrer les 9% de vision qui lui restent plutôt que pleurer les 91% perdus.

En mars 2017, à l'invitation d'un théâtre de Calgary, le Inside Out Theatre, Bruce Horak a joué Assassinating Thomson au Glenbow Museum, devant des "vraies" toiles de maîtres canadiens. A cette occasion, voici une courte interview sur Global News qui nous apprend pourquoi Bruce Horak est devenu comédien, comment il s'est mis à peindre et comment cela a abouti à la création de Assassinating Thomson.

Vous trouverez une ressemblance certaine des arbres peints ci-dessous et ceci n'est pas une coïncidence. A gauche, l'affiche du spectacle présenté au Thousand Islands Playhouse durant l'été 2016, soit quasiment dans le lieu où Tom Thomson a été retrouvé mort; à droite, la peinture de Tom Thomson intitulée The Jack Pine (1916-17) que l'on peut voir à la National Gallery of Canada à Ottawa.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

The Jack Pine - Tom Thomson - National Gallery of Canada - Ottawa






Pour momentanément conclure

Nous n'avons évoqué ici que le côté peintre de Bruce Horak et son spectacle Assassinating Thomson. Mais ses compétences et sa carrière sont bien plus étoffées. En cette fin d'année, il a participé à la création de l'ambiance sonore d'une pièce jouée à Calgary et à la création d'un autre spectacle joué à Ottawa.
Si vous avez envie de suivre les aventures humaines et artistiques de Bruce Horak, je vous recommande vivement sa "newsletter" mensuelle à laquelle vous pouvez vous abonner en bas de cette page. C'est en anglais mais il vous racontera, entre autre, sa vie d'artiste légalement aveugle.
Vous pourrez également voir les peintures ou dessins qu'il publie régulièrement.