Erbsen auf halb 6 est un film réalisé par Lars Büchel sorti en Allemagne le 3 mars 2003.
Le titre anglais est Peas at 5.30, soit la traduction du titre original qui en français serait Petits pois à 5h30. Nous reviendrons plus tard sur la signification de ce titre...
Les rôles principaux sont tenus par Fritzi Haberlandt et Hilmir Snær Guðnason, la première étant berlinoise, le deuxième, islandais. Quant au film, il démarre à Hambourg, sur une scène de théâtre, ou presque, et nous amène sur les bords du lac Onega en Russie.
On pourrait appeler cela un "road movie". C'est un conte, une fable, " die wunderbare Geschichte einer Blinden Lieben" ("l'histoire merveilleuse d'un amour aveugle"), comme cela est écrit sur la jaquette du DVD. Sorti en 2004, notons qu'il comporte une version audiodécrite du film (en allemand). On y trouvera aussi des sous-titres en anglais.

Dans le champ de colza fleuri

A priori, il existe plusieurs affiches du film. La photo illustrant la jaquette du DVD est lumineuse. On y voit deux personnes debout, face à face, une jeune femme tenant une canne blanche, et un homme tenant la jeune femme de sa main droite par l'épaule gauche. Elles sont au milieu d'un champ de colza fleuri.

Résumé

Avant de partir pour un voyage improbable mais oh combien sensoriel, voici, en quelques phrases l'histoire.
Jakob Magnusson, metteur en scène de théâtre, devient aveugle à la suite d'un accident de voiture.
Lilly Walter travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. C'est elle qui vient rendre visite à Jakob encore à l'hôpital pour lui proposer de venir au centre pour apprendre à être autonome. Lui n'a qu'une idée en tête : mourir.
Mais ils seront amenés à se recroiser pour partir dans une aventure folle.

Personnages

Lilly Walter, aveugle de naissance, travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. On peut l'imaginer assistante sociale.
Elle a un fiancé, Paul, qui semble travailler avec elle, et qui vient de commencer à construire leur future maison, qui se matérialise sous la forme d'une maquette, telle une maison de poupée. Lilly vit chez sa mère, avec Alex, sa soeur adolescente qui, tout au long du film, cherchera à devenir une femme avec l'aide de son copain de classe...
La mère de Lilly rappelle sans cesse à sa fille qu'étant aveugle, il y a des choses qu'elle ne peut faire seule... et qui dira aussi qu'elle n'irait pas voir un spectacle mis en scène par une personne aveugle. Dommage pour elle, nous avons sur ce blog de nombreux talents (légalement) aveugles qui pourraient lui montrer combien elle se trompe.

Lilly et Jakob à l'arrière d'un camion rempli de marchandises Lilly et Jakob sous la pluie



Jakob Magnusson, metteur en scène en vue de la scène de Hambourg, est arrivé d'Islande avec ses parents quand il était encore enfant. Son père est mort, sa mère vit sur les rives du lac Onega en Russie. Elle semble être une artiste, ajoutant des installations colorées et voguant au vent autour de sa maison en bois sur pilotis. Contrairement à la mère de Lilly, elle fait absolument confiance à son fils, lui disant qu'il s'en est toujours sorti sans elle.
Jakob a une compagne, Nina, qu'il choisit de quitter au tout début de sa cécité, ne souhaitant pas la voir devenir sa soignante.

Cécité et préjugés

Erbsen auf halb 6' est donc une fable, un conte, une fantaisie qui, pourtant, nous dit des choses tellement justes à propos de la cécité. Comme dans le roman de littérature jeunesse Robert de Niklas Rådström, le film de Lars Büchel nous dit, par exemple, qu'il y a des personnes aveugles de naissance, d'autres devenues aveugles au cours de leur vie; nous montre comment l'entourage se comporte, y compris quand il pense bien faire, en infantilisant la personne aveugle.
Mais il nous montre aussi, dans une poésie et une esthétique saisissantes, comment la personne aveugle analyse, comprend et se saisit de son environnement.
On n'évitera pas quelques clichés mais ce film offre une perspective rafraîchissante.

Attention, spoilers! ("divulgâchage" nous irait mieux)
En fait, le film est en deux parties. La première est assez sombre, centrée autour de la détresse de Jakob, metteur en scène qui finissait de monter "le songe d'une nuit d'été" avant de perdre la vue dans un accident de voiture. Sa détresse à l'hôpital, sa détresse quand il rentre chez lui, quand il quitte sa petite amie arguant qu'elle n'osera pas quitter un aveugle, sa maladresse pour se déplacer, pour "viser juste" dans un urinoir ou pour s'habiller. Jusqu'au moment où il décide de se jeter du haut de son immeuble, se repérant au son des bateaux dans le port de Hambourg pour finalement s'écraser quelques étages en dessous sur la table de deux vieilles dames en train de prendre le thé.

A partir de ce moment, le film prend une autre tournure, pleine de fantaisie. Envoyé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, Jakob Magnusson reçoit à nouveau la visite de Lilly Walter, du centre de réadaptation pour aveugles, qu'il avait déjà fui lorsqu'elle était venue le voir à l'hôpital après son accident.
Il a deux options : rester à l'hôpital psychiatrique ou la suivre au centre de réadaptation pour aveugles. Il choisit évidemment la deuxième option mais, profitant d'un embouteillage, il s'enfuira seul à la gare, prendre un train dans l'idée de rejoindre sa mère en train de mourir sur les bords du lac Onega. Mais c'est sans compter sur la ténacité de Lilly qui le suivra dans sa fuite.

Lilly, partie à ses trousses, lui redira des choses qu'elle lui avait déjà dites lors de leur première rencontre, vite esquivée par Jakob : " tu ne peux même pas prendre le train tout seul. Tu ne sais pas comment utiliser une canne. Tu ne sais pas t'habiller tout seul. Tu ne peux ni lire ni écrire."
Rappelons que Lilly travaille dans un centre de réadaptation où Jakob pourra apprendre "à lire, écrire, manger, s'habiller". Le film n'abordera pas cette question. Pour cela, on pourra se (re)plonger dans La nuit est mon royaume, film de Georges Lacombe, avec Jean Gabin, qui fait la part belle aux techniques de réadaptation.

Dans une scène, Lilly et sa mère, l'ayant découverte dans le même lit que Jakob, discutent. Sa mère lui dit, à propos de Jakob, que c'est un homme aveugle, sans travail et sans futur. Et que, Lilly souhaitant avoir des enfants, un couple aveugle ne peut devenir parent. Jakob, assis à proximité de leur table a tout entendu, se lève et dit à Lilly qu'effectivement, un couple aveugle ne peut élever des enfants. Voilà, par exemple, l'un des préjugés encore existant et bien ancré dans nos sociétés et extrêmement discriminant et faux.

A plusieurs reprises dans le film, nous aurons aussi l'occasion de voir combien les gens n'hésitent pas à tricher, à "embellir" la réalité, à mentir quand ils sont en présence de personnes aveugles.

Perceptions de l'environnement

Si la photo est lumineuse avec des décors plus extravagants les uns que les autres, la bande son est extrêmement travaillée. Que ce soit le chant des oiseaux, le vent qui souffle, la pluie qui tombe et qui dessine l'environnement (et qui rappelle ce que raconte John Hull dans Touching the Rock), la musique très présente, tous les sons ont une signification dans l'univers de Lilly et Jakob.

Jakob et Lilly sur le ferry, sur le pont en plein vent

Au fil de leur périple, Jakob va apprendre à "faire avec" les sens qui lui restent. Sur le ferry, alors que Lilly se met à tapoter sur le bastingage, Jakob lui dit:
"Quand tu es silencieuse, c'est comme si tu étais invisible. Comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas. C'est quand je t'entends que tu te matérialises."

Plus tard, il lui demandera ce qu'elle voit. Ce à quoi elle répondra, après lui avoir dit qu'elle ne voyait rien avec ses yeux, que:
"Je vois le monde à travers des yeux différents. A ma façon. Je vois avec mes doigts et mon corps tout entier. Peut-être même mieux qu'avec des yeux."

Jakob lui demandera aussi si elle sait ce qu'est le brouillard, si elle se le représente, sans oublier la sempiternelle question sur les couleurs (voir également Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité). Mais pour en revenir au brouillard, Jakob lui donne une très belle image : "le brouillard, c'est comme reconnaître des mains à travers des gants."

Un mot sur le titre

Erbsen auf halb 6' (Petits pois à 5h30) fait référence à la façon dont on décrit parfois la composition d'une assiette à une personne aveugle afin qu'elle puisse de repérer. Ceci dit, "5h30" ne veut rien dire en soi, le découpage de l'assiette se faisant par heure mais fait un clin d'oeil au malaise de la serveuse surprise et passablement perturbée par la demande de Lilly concernant la composition de l'assiette.

Pour conclure

Laissez - vous séduire par ce film plein de fantaisie et de poésie. La première partie, un peu longue, est empreinte de la détresse de Jakob, et cela est vraiment psychologiquement pénible, avec un sentiment d'enfermement. La deuxième partie nous transporte dans un road movie invraisemblable au milieu de paysages autant extravagants que surréalistes.
Lilly est un personnage lumineux, tenace, qui ne s'en laisse pas conter. Et Jakob lui fait prendre conscience de son carcan, des conventions sociales qui l'enferment. Quant à Jakob, il apprend à être aveugle, à percevoir le monde, les autres avec autre chose que la vue.
Sous ses airs de fable ou de conte, ce film en dit beaucoup sur la cécité et sur sa perception dans nos sociétés. Et les comédiens, qui "jouent" les aveugles, sont plutôt crédibles.