Premier roman jeunesse de Delphine Bertholon, paru initialement chez Je Bouquine en 2011 puis chez Rageot Éditeur en 2016, avec la couverture d'Aline Bureau, Ma vie en noir et blanc nous amène dans le journal intime d'Ana.
Récit à la première personne, il va nous faire découvrir, et partager, la vie en noir et blanc de cette adolescente de quatorze ans.

Couverture du livre Ma vie en noir et blanc - Delphine Bertholon

Quatrième de couverture

J'ai un prénom palindrome, qui se lit dans les deux sens. A-N-A.
Je vois en noir et blanc, une maladie rare.
Je ne connais pas mon père.
Je veux comprendre pourquoi la vie m'a affublée de tout cela!
Je me sens une triple erreur de la nature.
Kylian, lui, pense le contraire. Et quand il m'a proposé d'aller avec lui à Paris rencontrer un célèbre photographe fasciné par le Noir et Blanc, je n'ai pas hésité...

Ana

Ana Massier, quatorze ans, vit avec sa mère, Lucie, son beau-père Thibault, et sa petite soeur, Zoé. Ils habitent dans un village situé dans le Beaujolais, Charnay. Elle est en troisième B à Villefranche sur Saône. Elle ne connaît pas son père et est achromate, elle voit donc en noir et blanc.
Sa meilleure amie s'appelle Mélie, et elle est amoureuse (secrètement) de Kylian.
Elle adore les films en noir et blanc... et écrit des romans pendant les cours...

Au fil des pages de ce roman, on va suivre Ana dans son quotidien. Elle nous parlera de ses difficultés, nous présentera ses astuces pour s'adapter au monde dans lequel elle vit, mais surtout, elle nous parlera de ses difficultés d'adolescente...
Et quand elle découvrira l'existence d'un photographe achromate, elle ira désespérément chercher ses origines.

Concrètement...

p.10 "(...) on a appris ma bizarrerie quand j'avais trois mois, parce que je ne supportais pas les lumières vives."
p.11 "Parce que oui, figurez-vous, je vois en noir et blanc. Je me coltine une très rare anomalie de la vision, une forme extrême de daltonisme appelée "achromatopsie" (...). Je suis donc "achromate", une sorte d'acrobate miro qui sautille dans un monde tout gris (...). Cette cochonnerie touche une personne sur trente - trois mille (...). Bien sûr, ça ne saute pas aux yeux. Comme dit notre médecin de famille, (...), j'ai une sorte de "handicap invisible". Invisible... si ce n'est que je porte des lunettes à verres fumés tous les jours de l'année (je ne supporte pas le soleil et je suis myope comme une taupe)."

p.22 "Kylian, c'est mon ténébreux à moi, celui d'Ana-la-vérité. D'autres diraient que c'est un "garçon de couleur", un black, mais à mes yeux, c'est juste un garçon en noir et blanc. Je veux dire, réellement en noir et blanc, le négatif d'une photographie, une sculpture de Giacometti vivante, avec des yeux surcontrastés, brillants comme des lames."

p.29 " Je considère le steak gris et les carottes grises et les petits pois gris dans l'assiette en porcelaine blanche."

p.31 "(...) Je suis toujours habillée en noir (...). Et je porte parfois de grands chapeaux à cause de ma photophobie (bien entendu, quand je me balade en ville, il y a toujours quelque imbécile pour me traiter de "starlette" à cause de ma capeline et de mes verres fumés)."

Ses difficultés

p.8 "Trop de couleurs mélangées, de cartes à colorier, trop de lacs bleus, de montagnes brunes et de vertes vallées, tant de choses évidentes auxquelles je ne comprends rien."
"Je m'en fiche, moi, de la Terre, à part les images satellites, retransmises en bichromie par des caméras de surveillance interplanétaire. Si je suis dans la lune, c'est parce qu'elle est blanche avec des reliefs gris et que je peux la voir aussi bien que tout le monde."

Ses trucs et astuces

p.20 "(...) si je ne vois qu'en noir et blanc, j'ai de bonnes oreilles et un odorat de compétition. Mélie est très forte pour les descriptions: elle me transforme toujours les couleurs en matières, en objets, en odeurs, pour que je vois bien ce qu'elle veut dire."

p.25 "Mon stylo rouge, je le reconnais parce qu'il a une forme de fusée, carrossée comme un cockpit d'avion. Je suis un peu jalouse du bille multicouleurs de Mélie, gros comme un cigare, mais je sais bien que ce n'est pas pour moi. Trop technologique."

p.30 "Mais notre ciné-club personnel, c'est le moment où je l'aime le plus, surtout quand on regarde des films en noir et blanc. Parce qu'elle voit la même chose que moi, au même moment que moi. C'est reposant, de moins sentir que je suis différente."

Les lumières de la ville - Charlie Chaplin - Charlot et la fleuriste aveugle
En clin d'oeil, photo tirée du film "Les lumières de la ville" de Charlie Chaplin où Charlot discute avec la fleuriste aveugle

Thomas Viatelli

C'est le nom de ce photographe célèbre pour ses photos en noir et blanc, achromate, et originaire de Lyon.

p.91 "Je ne sais pas si c'est le fait de savoir qu'elles sont réellement en noir et blanc, mais j'ai un choc esthétique. Des paysages d'océan surcontrastés, des phares dans la tempête, des éclairs blancs dans des ciels noirs, l'écume au faîte des vagues - on croirait presque sentir le souffle du vent et l'odeur des varechs."

p.104 "D'après lui, nous n'avons pas un handicap, mais un don. Nous avons la possibilité de voir le monde différemment des autres et personne, jamais, ne pourra nous enlever cette chance."
"Tu sais, Ana, ce n'est pas la couleur qui importe. C'est la lumière."

Achromatopsie

On a rarement l'occasion de se glisser dans la peau d'un personnage malvoyant (la vision d'une personne achromate est estimée entre 1 et 2 dixièmes). D'abord parce qu'il y en a peu dans la littérature, faisons mention ici du formidable Fort comme Ulysse où nous faisions connaissance avec Elliott, atteint d'une rétinite pigmentaire et en train de perdre sérieusement la vue, ensuite parce qu'il y a mille et une façons d'être malvoyant. En dehors des pathologies diverses et variées, chaque personne s'adapte différemment, vit sa situation de façon unique. Et il n'est pas toujours facile d'expliquer aux autres comment on voit par rapport à une vision "normale" quand on a toujours vu de cette façon. On pourra relire les propos de Jay Worthington ou comprendre pourquoi Bruce Horak s'est mis à peindre.
Il est amusant de voir aussi comment, parfois, plusieurs faisceaux vont dans la même direction. Ma vie en noir et blanc illustre ce que signifie, pour Ana, d'être achromate. Au quotidien, dans sa relation aux autres, dans le regard qu'elle porte sur elle-même. On peut se demander, cependant, si une personne ayant une déficience visuelle, par exemple, se pose tous les jours la question de ce "décalage" qu'elle a par rapport au reste de la société. Mais, revenons à nos faisceaux...

Alors que ce roman venait de m'être suggéré, voici un article sur une exposition d'une jeune photographe, Sanne de Wilde, qui s'est inspirée des habitants d'une île de Micronésie, Pingelap, où plus de dix pour cent de la population est atteinte d'achromatopsie. Oliver Sacks s'était déjà intéressé à cette île en publiant en 1996 "l'île en noir et blanc".

Pour en savoir plus sur l'achromatopsie, voici le lien vers l'association une vie en noir et blanc.
Ou vers cet article paru dans Libération en 2004, un destin en noir et blanc qui nous amène à Pingelap, là où l'achromatopsie est endémique, et pourtant stigmatisante...

On pourra aussi lire le portrait de Ken Kase (en anglais), artiste achromate. Ou se plonger dans le documentaire racontant le voyage d'Oliver Sacks dans cette île en noir et blanc (en anglais) : Island of the colorblind.

Pour conclure

Premier essai réussi en littérature jeunesse pour Delphine Bertholon qui brosse un joli portrait d'une adolescente qui s'identifie comme une triple erreur de la nature. Belle opportunité aussi de comprendre ce qu'est l'achromatopsie, ce qu'elle peut signifier au quotidien, comme manger une nourriture grise ou se recevoir des réflexions par ceux qui ne savent pas qu'elle est photophobe et doit donc protéger ses yeux de la lumière. Oui, il peut être nécessaire de porter des lunettes de soleil même quand il pleut... Cela ne dépend pas de la couleur du ciel mais du niveau de luminosité.

Cela fait aussi un beau tremplin pour en savoir plus sur cette "anomalie" de la vision en allant chercher les écrits d'Oliver Sacks ou les témoignages d'artistes ou de personnes achromates.