Roman de Endre Lund Eriksen traduit du norvégien par Pascale Mender, publié aux Éditions Thierry Magnier en 2014. L'ouvrage originel a été publié en Norvège en 2009.

La couverture de l'édition française nous indique que l'auteur "a fait des études d'histoire littéraire, théâtrale. Diplômé en arts, il est romancier et scénariste. Son premier roman jeunesse (non encore traduit en France) a reçu le Prix du Ministère de la culture pour le meilleur ouvrage jeunesse en 2002. Super est son premier roman publié en France."

Couverture du livre Super de Endre Lund Eriksen

Super se classe dans la catégorie de la littérature adolescente où il est question d'amitié, d'amour, et, bien sûr, de trahison. On pourrait le rapprocher de Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom où l'on suit un petit morceau de la vie de Parker âgée de seize ans.
Moins "flamboyante" que Parker, Julie, quinze ans, a envie de s'affirmer, de prendre un peu son autonomie et de changer son image. Et comme Parker, elle est aveugle.
Et c'est évidemment autour de cela que nous allons nous recentrer pour aller faire un tour dans la technologie accessible aux personnes aveugles, les aides aux déplacements et la façon dont Julie perçoit son environnement.

Quatrième de couverture

Prendre une cuite, se faire tatouer, conduire la voiture de ses parents, rencontrer un mec, voilà ce dont rêve Julie. Être super ! Elle en a assez de ne pas avoir d'amis, d'être raisonnable, serviable et de ne jamais rien oser faire. Cet été tout va changer. Elle reste une semaine toute seule à la maison, avec la liste de ses envies. Et justement, elle rencontre un mec qui vient d'emménager dans son immeuble. Même si Jomar lui dit bientôt qu'il n'est pas celui qu'elle croit. Qu'il a ses secrets et qu'il ne peut pas lui dévoiler. Malgré lui, Julie y croit, tout est possible.

Avec un humour communicatif, Julie l'introvertie nous fait vivre intensément sa métamorphose.

Contexte

L'été de ses quinze ans, Julie Berg Hansen, guitariste à ses heures, décide qu'elle sera "the Queen of the World".
Pour réaliser cela, elle va mentir à ses parents. Pendant qu'ils partent en voyage, elle est censée partir en camp. Mais elle se débrouillera pour rester seule chez elle avec, donc, le but d'être la reine du monde... Celle qui bute dans les choses... pour paraphraser la chanson Queen of the World d'Ida Maria, chanteuse norvégienne.
Pendant cette semaine de liberté, Julie a un but:
p14: "Mais d'abord, je dois écrire une liste de tout ce que j'ai l'intention de faire.
Parce qu'une semaine, ce n'est vraiment pas trop pour faire un sort à cette vie d'aveugle."

Voyons donc de plus près cette liste:

  1. Me baigner toute nue
  2. Me faire tatouer
  3. Conduire
  4. Aller au club
  5. Rencontrer des gens
  6. Prendre une cuite
  7. Embrasser quelqu'un
  8. Marcher en équilibre sur le pont
  9. Manger ce que je veux
  10. Trouver un mec

Sans dévoiler l'intrigue, on naviguera évidemment autour de ces dix points.

Cécité et technologie

Tout au long de l'histoire, Julie va raconter sa vie au quotidien et cela donne l'occasion, par exemple, de savoir qu'elle "écoute des livres audio sur son lit"(p10).
Mais, seule une proportion infinitésimale des livres étant accessible aux lect.eur.rice.s aveugles ou malvoyants, elle se sert de ce fait pour se rapprocher de ce nouveau voisin. Alors, "J'ai un livre... il n'est pas sorti en livre audio... Tu pourrais m'en lire un peu ?"(p46)
On apprendra aussi que son téléphone parle.
p17 "Je sors mon portable de ma poche et j'appuie sur les touches. La voix mécanique récite les noms de Laila et Lasse de son intonation bizarre, on dirait un Suédois."
p110 "Le téléphone vibre dans ma poche, chantonne le signal d'un texte et marmonne MESSAGE REÇU. Je l'extirpe de mon pantalon et clique jusqu'au message, le porte à l'oreille, j'écoute."

Trygve
Plusieurs fois, Julie parlera de la voix de synthèse qu'elle utilise sur son ordinateur, qui porte le petit nom de Trygve. En France, elle pourrait s'appeler Virginie, Claire, Julie, Alice ou... Bruno.
p19 "J'enregistre ma liste et la fais lire par l'ordi. Pendant que Trygve épelle en articulant de sa façon joviale et exagérément distincte, je commence à chercher des vêtements adaptés dans le placard."
p115 "Trygve récite la liste, mais le frottement fébrile de l'imprimante à jet d'encre couvre sa voix. Je l'imprime aussi en braille. Pendant que cette dernière martèle les caractères, je lis la fin de la liste avec le navigateur textuel (...)."

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la canne blanche (sans jamais oser le demander)

Ce n'est pas par pur hasard que nous faisons ici allusion à un titre de film. A plusieurs reprises dans le roman, il est question de Daredevil, le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Et la couverture norvégienne du roman fait inexorablement penser à l'affiche de Kill Bill de Quentin Tarantino (voir partie suivante).
Mais c'est aussi une façon de montrer les usages que fait Julie de sa canne. Son utilité mais aussi ce qu'elle reflète dans la société.

p20 "Je finis par trouver mes lunettes de soleil dans la poche intérieure et les pose sur mon nez. (...) Puis je décroche la canne, la déplie, et - c'est plus fort que moi - je la brandis comme une épée.
(...) Je me dirige comme d'habitude vers la porte de Hans Gjermund Kristoffersen, en balayant le sol de ma canne. Mais quand elle frôle une surface rêche que je suppose être le paillasson, je m'arrête net.
(...) Je laisse la canne traîner au sol derrière moi, je connais le chemin."

p27 "Et moi, j'étais là dans la rue, ce fichu bâton à la main. Comme une petite vieille."

p61 "Bien que je connaisse le chemin, j'ai pris ma canne, on ne sait jamais. Si j'entends quelqu'un, je frappe. Fort."

pp260-261 "Je frappe avec ma canne. A la volée, une fois, deux fois. (...)
Je me prépare, donne un coup de genou. Je touche, mais pas entre les jambes. Je manie ma canne comme une épée mais elle s'agite dans le vide, et il me saisit le poignet, le bloque, ses ongles rentrent dans ma peau."

Clins d'oeil cinématographiques

Petit aparte. Si la couverture de l'édition française illustre une bonne partie de la liste de Julie, la couverture de l'édition norvégienne montre Julie qui utilise sa canne comme une épée. Vêtue d'un survêtement orange, elle fait irrésistiblement penser à Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

Couverture norvégienne du livre Super Affiche du film Kill Bill de Quentin Tarantino

Sur la couverture de l'édition norvégienne, Julie, blonde aux cheveux longs, porte un bandeau rouge sur les yeux, et est revêtue d'un survêtement orange. Elle porte sa canne blanche, identifiable par la bande rouge et la dragonne, à l'arrière, à hauteur de la tête, comme si elle voulait frapper quelqu'un avec. Elle adopte d'ailleurs une position d'attaque.
Sur l'affiche du film de Quentin Tarantino, Kill Bill, Uma Thurman, cheveux blonds mi-longs, est habillé en jaune, le même que celui du fond de l'affiche, et porte une épée dans sa main droite, lame vers le bas.

Outre cette ressemblance entre la couverture norvégienne et l'affiche de Kill Bill, il est aussi beaucoup question de Daredevil dans ce roman. Évidemment pas la série de Netflix, sortie en 2015, mais le film sorti en 2003 avec Ben Affleck. Vous pouvez (re)lire le billet Daredevil version Netflix - un éclairage sur la cécité.
Et lorsqu'elle se baignera nue (numéro un sur sa liste), on ne peut s'empêcher de penser à la magnifique scène de la piscine avec Marlee Matlin dans le film Les enfants du silence réalisé par Randa Haines, avec William Hurt, et sorti en France en 1987.

Affiche de Daredevil, film de 2003 Affiche du film Les enfants du silence avec Marlee Matlin et William Hurt








Idées reçues (combattre les)

A plusieurs reprises, on trouvera des éléments pour contrecarrer quelques idées reçues, là aussi largement illustrées dans les films.
p45 "Je lève la main gauche, la tends vers lui.
- Tu veux toucher mon visage ? demande-t-il
Ça me fait rire
- Je veux te serrer la main. Te souhaiter la bienvenue dans l'immeuble. Il n'y a que dans les films que les aveugles tripotent le visage des gens."

p51 "- On se revoit bientôt.
- On se revoit ? dit-il en riant.
- Oui, dis-je d'un ton ferme. On se revoit."

On a aussi des informations sur la façon dont les personnes aveugles sont incluses dans la société norvégienne, comment leur autonomie est facilitée.
Ainsi, au supermarché du coin :
p55 "- Quelqu'un peut m'aider à faire mes courses ?
- Oui, répondent en chœur une voix féminine et une autre, masculine."

On suppose, aux extraits ci-dessous, que les personnes aveugles, dont l'un des principaux freins à l'autonomie est de pouvoir se déplacer, ont la possibilité de se déplacer gratuitement en taxi, dans la limite d'un montant défini, comme une allocation mensuelle.
p21 "Je donne ma carte d'invalidité au chauffeur de taxi (...)."
p26 "(...) et pour toi c'est gratuit, alors..."
p81 "Nous avons pris un taxi avec ma carte."
p139 "La course en taxi me coûte une fortune. J'aurai bientôt utilisé toute ma carte."

Restons en taxi avec un chauffeur indélicat :
p21 "- Tu es complètement aveugle ? demande-t-il (...)
- Tu vois des ombres ?"
Ce petit morceau de conversation montre combien les tabous tombent quand on se trouve face à une personne handicapée. On se permet de poser des questions très intimes à des personnes que l'on voit pour la première fois, s'imaginant leur vie et qu'on n'oserait même pas poser à des enfants...

Julie et son environnement

A de nombreuses reprises, Julie raconte au.à la lect.eur.rice, son paysage, son environnement. Et comment, aussi, elle se sent perçue.

p13 "Le halètement de maman fait irruption. Ses talons claquent dans le couloir, entrent dans ma chambre. Papa suit juste derrière, dans un bruit de gros souliers."

p71 "J'ai insisté pour qu'il me prenne la main. Je veux éviter de me faire guider. Parce qu'alors on voit à cent mètres que je suis aveugle, aveugle, aveugle. Maintenant, j'ai juste l'air d'une fille normale qui se promène avec son copain par la main. Des lunettes de soleil sur le nez. En pleine nuit."

p117 "Il me guide sur le sol irrégulier, dit qu'il y a des rochers pour s'asseoir. Et bien que je n'ai pas besoin d'aide, je le laisse m'emmener, me tenir la main jusqu'à ce que je sois en sécurité, les fesses posées sur la pierre. Des enfants crient, j'entends le pop des volants de badminton, et la mer qui bruisse faiblement. Le soleil est chaud sur mes joues et sur mon front, mais le vent est frais, trop frais pour se baigner."

Pour conclure

Joli roman mettant en scène une jeune fille qui cherche à s'affirmer, à prendre son autonomie.
Belle occasion d'entrevoir comment, en ce début du XXIe siècle, les personnes aveugles ont accès aux "nouvelles" technologies : livres audio, téléphones vocalisés, ordinateurs équipés d'une voix de synthèse et d'un terminal braille, imprimante braille...
C'est, certes, une histoire romanesque, d'où certainement son intérêt pour les lect.eur.rice.s d'âge comparable à celui de Julie, mais il est également intéressant de voir de l'extérieur (quand on est légèrement plus âgé que l'héroïne) comment se tissent les liens entre adolescents, comment une différence peut être gommée ou accentuée.
Ce roman norvégien fait beaucoup penser, dans son approche de la différence, à Robert, roman suédois de Niklas Rådström où le petit garçon, devenu aveugle, se rendait compte combien tout son entourage n'agissait plus de la même façon avec lui.

Ici, la cécité de Julie permet d'explorer sa façon de fonctionner au quotidien pour s'apercevoir aussi, finalement, qu'elle n'est pas si singulière que cela. Et, qu'à l'instar de nombreux adolescents, elle est capable du meilleur comme du pire. Et cela est réjouissant.
A propos de jeune fille adolescente à fleur de peau, courir voir Ava, premier long métrage de Léa Mysius (ou attendre sa sortie en DVD).