L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires? On pourra en savoir plus en lisant cet article qui recense quelques peintres ou sur cette page, Oeil et Art du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) qui donne accès à une série d'articles très intéressants.
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. L'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John et on peut aussi regarder l'émission A vous de voir qui lui a été consacrée en mars 2018.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...