Bande dessinée parue chez Bamboo Editions, collection Grand Angle en janvier 2018, Jamais nous emmène en Normandie, plus précisément à Troumesnil sur la Côte d'Albâtre.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

A travers cette histoire, nous faisons connaissance avec Madeleine, qui vit avec le souvenir de son mari disparu en mer dont le corps n'a jamais été retrouvé, et dont la maison menace de tomber dans la mer en même temps que la falaise.

Quatrième de couverture

"Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c'est les deux."

Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie.

Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison.

Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Madeleine

Aux yeux des autres, Madeleine est une vieille femme aveugle, vieille ET aveugle, donc doublement vulnérable. Le maire et le chef de la brigade des sapeurs pompiers se sentent responsables de la vie de Madeleine dont la maison risque de finir dans la mer à tout moment.
Prenons la peine de faire connaissance avec Madeleine en laissant de côté quelques clichés, non sans les avoir (partiellement) recensés.
Commençons par Jules, son époux disparu en mer, dont les piliers de bar indiquent qu'il fallait au moins une femme aveugle pour l'épouser parce que "visuellement parlant, c'était pas un cadeau..." (p.11)
Ou le maire qui a quelques difficultés à voir au-delà de la cécité de Madeleine :

p.5-6 Le maire : "Madeleine, soyez raisonnable! Vous devez impérativement quitter votre maison! Si vous ne le faites pas de votre plein gré, je serai obligé de vous y FORCER!!!"
Madeleine : "ET DE QUEL DROIT JE VOUS PRIE?!!"
Le maire : "MAIS ENFIN, VOUS ÊTES AVEUGLE!!!"
Madeleine : "Je suis au courant!!! Depuis quand est-ce un motif d'expulsion?"

Ce très court extrait donne le ton : la détermination de Madeleine, la maladresse du maire sous couvert de responsabilité pénale et la cécité qui revient au premier plan comme pour valider doublement cette nécessité de lui faire entendre raison. Comme si la cécité l'empêchait de comprendre la situation...

Pourtant, au fil des pages, on la voit circuler seule et dans la campagne et dans le village, être autonome pour faire ses courses et sa cuisine, tenir sa maison.

La cécité et ses attributs

La canne blanche
Dès l'illustration de la couverture, un élément intrigue. Nous y voyons un personnage de dos, cheveux blancs, manteau rose et bottines, qui contemple la mer que l'on aperçoit au second plan. Ce personnage féminin, accompagné d'un chat tout en rondeurs, tient une canne blanche à l'horizontale dans ses deux mains.
Et la première image sur la page portant le titre de cette bande dessinée, Jamais, montre une petite femme âgée, celle que l'on voyait de dos sur la couverture, qui marche sur un chemin de terre se guidant avec sa canne blanche. Au second plan, une maison et son jardin dont on devine qu'il a déjà été grignoté avec deux barrières restant suspendues dans le vide surplombant la mer.
Mais cette canne, balayant le sol, ne suffit pas pour détecter des obstacles en surplomb, elle n'est efficace que pour des objets situés jusqu'à une hauteur de 30 cm du sol. Attention aux bosses...

Madeleine sur un chemin en terre se guidant avec sa canne blanche

Les yeux de Madeleine
Comment représenter la cécité en image fixe? Certes, il y a la présence de la canne blanche mais, Madeleine ne portant pas de lunettes, comment illustrer sa cécité? En la représentant avec des yeux blancs, tels des yeux morts...

Magnétophone, bruits et autres sens
La bande dessinée transpose par écrit les bruits. En cela, Jamais ne révolutionne pas le genre mais, lorsque l'histoire se concentre sur Madeleine, il y a une présence permanente du bruit, des bruits de l'environnement : la canne blanche qui touche le sol, le chat Balthazar qui sautille sur le plancher, les mouettes qui crient, les abeilles qui volent. On voit aussi surgir les odeurs (cf. "Cécité et fantasmes" ci-dessous) ou la chaleur du soleil.
Quand on plonge dans l'intimité de Madeleine, dans son grenier où sont remisés ses souvenirs, apparaît alors un magnétophone (p.33), qui fut longtemps indispensable pour écouter des livres enregistrés.

Madeleine et la voix de Jules - Le magnétophone

Cécité et fantasmes
Tout au long de cette histoire illustrée, il est amusant de voir surgir des mythes autour de la cécité qui montrent aussi combien elle continue à alimenter fantasmes et autres préjugés. Ainsi, p.17, Madeleine sent l'odeur d'un "joint" ou "pétard" sur le chemin avant de croiser deux jeunes en train de fumer qui s'étaient précédemment rassurés en apercevant la canne blanche. Madeleine les surprend en identifiant l'odeur : et oui, pas besoin de l'image ou des sens hyper aiguisés de Daredevil pour les activités odoriférantes...

Madeleine, deux jeunes et un pétard

Les personnes aveugles regardent, écoutent la télé, Madeleine y compris (p.20-21). Et la cécité (et sa guérison miraculeuse) est/sont un sujet de choix pour nombre de téléfilms, films, séries télévisées dont les scénarios font parfois preuve d'une fantaisie ahurissante... Madeleine dit d'ailleurs : "C'est qui le scénariste?"

Souvenirs

Sans tout dévoiler de cette histoire, il y a des moments très intimes, très personnels entre Madeleine et son époux défunt, qui donnent une idée de la relation entre ces deux là.
Nous entrerons dans les souvenirs de Madeleine qui se confiera au lieutenant des sapeurs pompiers, dans son histoire avec Jules, son mari marin disparu en mer.
L'auteur a su endosser, ou restituer, les souvenirs de Madeleine, de son histoire d'amour avec Jules et de sa vie dans cette maison, celle qui, aujourd'hui, menace de tomber dans la mer.

Pour conclure

Graphiquement facile d'accès, cette bande dessinée fait un portrait d'une vieille dame, aveugle de naissance (précision donnée rapidement dans l'histoire), qui a perdu son mari en mer et qui s'accroche jusqu'au bout à leur maison, qui elle, peut basculer d'un instant à l'autre dans la mer.
Cet argument en poche, l'auteur souffle le chaud et le froid sur le personnage de Madeleine. Tantôt perçue comme une personne "qui ne voit pas le danger", tantôt montrée comme une personne qui sait très bien ce qu'elle fait, il est parfois difficile de connaître les intentions de Duhamel pour ce personnage.
Il semble en tout cas savoir comment s'utilise une canne blanche et qu'être aveugle ne signifie pas être impotent.
Au fil des pages, nous voyons ainsi Madeleine au marché, se déplacer de façon autonome dans son bout de campagne normande, cuisiner, regarder la télé ou entretenir son jardin (ou ce qu'il en reste). Ce qui pose problème, c'est le regard que les gens posent sur elle, sur la façon dont ils endossent la responsabilité de la vie de Madeleine. Agiraient - ils ainsi si Madeleine n'était pas aveugle? Certes, les lois sont les lois et nous comprenons que le maire et le responsable des sapeurs pompiers soient inquiets face à la situation géographique de la maison de Madeleine, néanmoins, il reste toujours cette interrogation face à la cécité de Madeleine.

Quelques personnages caricaturaux (le maire), quelques clins d'œil à des bandes dessinées cultes (les premières images sur le marché aux poissons font inévitablement penser à "Astérix") et Madeleine, qui reste maître(sse) de sa vie malgré les aléas donnent à cette bande dessinée plusieurs niveaux de lecture, où se mêlent humour, questions sociales et environnementales. Et même si l'on n'échappe pas à quelques clichés, Madeleine est un personnage fort, indépendant et autonome. C'est un joli portrait d'une nonagénaire aveugle (de naissance!) qui en a v(éc)u d'autres.
Au fil de cette bonne centaine de billets autour de la cécité, Madeleine est la plus âgée de tou.te.s. On pourra cependant regretter, encore une fois, qu'elle ne soit pas mère...

Pour finir, la bande dessinée a inspiré un musicien, Cédric Lawde, qui a composé un album disponible sur une plateforme de téléchargement : ''Jamais'', une BD qui se savoure avec les yeux et les oreilles.

Il serait vraiment dommage de ne pas faire connaissance avec Madeleine. Espérons qu'il y aura bientôt une version accessible, voire audiodécrite...