Roman pour adolescent, recommandé à partir de quatorze ans, paru chez Hachette Romans en juin 2018, Ropero est le premier roman de Cathy Berna.

Couverture du livre Ropero de Cathy Berna

Cette histoire brasse de nombreux sujets, parfois lourds comme la maladie ou le deuil, l'abandon. Mais elle regorge aussi de tendresse, d'amour. Et elle inclut, bien évidemment, un personnage malvoyant, sujet de ce blog. Ici, il s'appelle Léonie. Et l'histoire débute la veille de ses seize ans. Et c'est sur elle que se concentrera ce billet.
Et, comme d'habitude, cela nous permettra de faire le lien avec des thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle.

Il y aura peut-être un peu de divulgâchage (spoiler!) mais nous essaierons de préserver l'essentiel...

Quatrième de couverture

Elle, c'est Léonie, seize ans.
La musique, c'est tout ce qu'elle a.
Ça et la maladie. Sa vue baisse inexorablement.
Bientôt, elle ne verra que du noir.

Lui, c'est Ezra.
Il trace la route dans son camion, accompagné de son chien et d'une tortue.
Solitaire et instable, il cherche à fuir sa propre histoire.

Eux, c'est une rencontre.
Une nuit d'été inédite lors d'un festival d'électro.
Un moment suspendu, avant qu'une tempête puis le chaos de leurs vies ne les rattrapent...

Contexte de l'histoire

Si le roman tourne autour de la rencontre de Léonie et d'Ezra dans un festival de musiques actuelles, nous apprendrons vite l'histoire des personnages principaux, Léonie et Ezra, ainsi que celle des personnages récurrents tels les parents de Léonie et son grand-père Henry, ou Célia, la meilleure amie de Léonie, étudiante infirmière. Nous ferons aussi connaissance avec la famille "adoptive" d'Ezra, Bernard, très malade, Mélanie, son épouse, Martin et Pierre, les fils de la famille.

L'histoire débute la veille du seizième anniversaire de Léonie, en juillet, et se termine en décembre de la même année, avec une petite incursion en janvier de l'année suivante.

Léonie

Léonie, née en Chine, a été adoptée par Guillaume et Blanche Marnier. Brillante élève, elle vient d'obtenir son bac avec mention et un an d'avance. C'est aussi une très bonne musicienne, guitariste classique qui rêve de devenir musicienne professionnelle et endosser ainsi la légende Ropero, luthier de son état. En attendant, elle joue sur une Esteve même si elle est un peu en froid avec son instrument en ce moment.

Détail d'une guitare Esteve avec étiquette prouvant son authenticité

Elle a une maladie de la rétine qui, sans jamais être citée, ressemble à la rétinite pigmentaire : rétrécissement du champ visuel, difficultés à voir la nuit...
Au fil du roman, sa volonté d'apprendre à faire les choses les yeux fermés "pour après" rappelle beaucoup le personnage d'Ava, adolescente du film éponyme de Léa Mysius qui apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu.

Affiche du film Ava de Lea Mysius

Comme beaucoup de personnages malvoyants, tel Elliott dans Fort comme Ulysse, Léonie est à ce moment de sa vie où sa vue se dégrade beaucoup, où elle sent qu'elle bascule vers l'inconnu, même si elle sait depuis longtemps que ce moment arrivera.

Tout au long de cette histoire, Léonie raconte ces moments :
p.13 "Cette année a été difficile. Ma vue a tellement baissé que je me suis enfermée dans la musique."
p.14 "Au lycée et dans la rue, je ne parle pas à grand monde, j'ai peur sans cesse de tomber, de me blesser. Alors je sors le moins possible, je reste assise des heures à jouer, cloîtrée dans la maison familiale."
p.149 "Est-ce que je vais oublier ma propre main? Oublier leurs visages à tous, leurs expressions, la couleur de leurs yeux? Est-ce que tout va disparaître dans le tunnel?
C'est déjà presque la fin.
J'ai seize ans, n'aurai vu de mes yeux jusque là. Mais pour quand le vide total?"
p.202 "J'ai peur d'être aveugle. Peur des chutes, de tomber, de dépendre toujours de quelqu'un, j'ai peur de la nuit permanente, peur du monde, du dehors, de jouer beaucoup moins bien qu'avant, j'ai peur de... tout."

Malvoyance et perceptions

Léonie
p.15 "Le billet, je le touche du bout des doigts. Il est très lisse, en format A4, un e-ticket. Collé dessus, jaune, carré, le Post-it avec inscrit en énormes caractères le numéro à joindre pour les personnes handicapées souhaitant accéder au site."

p.28 "Sa main est moite, elle colle à la mienne. Elle est large, je sens des callosités sur les contours de sa paume. C'est étrange. (...) Il parle dans une tonalité grave, très calmement."

p.31 "J'y vois comme dans un tunnel, c'est une maladie, elle évolue mal. Le tunnel se rétrécit, mais par exemple, j'ai des repères de formes, d'obstacles et, si j'approche mes yeux assez près, je peux voir les visages, les contours, déchiffrer, décoder... C'est triste mais tu vois, ce n'est pas un drame non plus. C'est ma vie, c'est comme ça."
"J'avais sept ans lorsqu'on a découvert ma maladie. En allant faire pipi la nuit, je tombais dans les escaliers, c'est comme ça qu'on a su que je n'y voyais pas assez..."

p.33 "Il faudrait... enfin si tu veux bien... me décrire les choses, les endroits, un peu précisément, pour que je me repère... parce que c'est flou pour moi, mais je pense que si tu m'expliques c'est possible que je me débrouille seule assez rapidement."

p.34 "Le site est bien agencé et, avec l'aide d'Ezra, je me repère assez facilement. Il y a deux scènes principales, un chapiteau, les espaces buvette et les sanitaires. Pour les invalides, quelques places en gradins à côté des régies, ça fait loin des scènes mais le son est correct et, pour un premier festival, je trouve ça plutôt rassurant de ne pas être au cœur de la foule. (...) J'écoute le bruit du public, le sol piétiné, les rives. L'ambiance est festive et je peux palper du bout de mes tympans le bonheur, la joie."

p.37 "Comme la nuit tombe, mon champ de vision a très fortement diminué, mais étrangement, l'angoisse et la peur m'ont quittée."

p.40 "Je ne vois plus rien de son visage, à peine si je réussis à distinguer le lac. La nuit a glissé sur nous, comme un voile opaque sur mes yeux."

p.204-205 "Léonie apprivoisé des gestes qui seraient simples si elle y voyait clair, mais elle garde les yeux fermés, ce qui complique. Mélanie la guide de ses mains. Léo mémorise les repères, la texture, le sens de sa lame, l'odeur. Pour après."

p.205-206 "Dès le réveil, chaque matin, elle écoute les bruits de la maison et tente de s'en faire une représentation mentale. Elle a réussi à développer son ouïe de manière inédite. Elle parvient presque à entendre au-delà des murs de pierre et des planchers de chêne. Écouter est devenu sa manière de respirer, de vivre. Le monde chante à ses tympans. Un frôlement d'ailes, le vent glacial sous les toits, le robinet qui goutte, la télévision en bas, le râlement calcaire de la vieille cafetière, les ronflements de Fakear, les branches d'arbre qui craquent sous l'effet du givre. La vie a sa propre musique, ici dans la ferme. Et si Léonie ne sait pas encore bien la jouer, elle a appris à l'écouter."

Ezra
p.32 "Elle n'y voit peut-être pas grand chose mais elle avance, ses pieds sont bien dans le sol, et je me demande finalement lequel va guider l'autre ce soir."

p.51 "Mais je n'ai pas perçu vraiment, ou pas voulu voir son handicap. Aveugle, c'est quoi ces conneries? Ça changeait quoi à part qu'elle sent les choses autrement, qu'elle pige tout qu'elle...
Handicapée de quoi, putain? J'ai pas pensé qu'elle était différente, enfin si tellement mais pas comme ça. Pas elle. Pas maintenant."

Festivals de musiques actuelles et accessibilité

La rencontre de Léonie et Ezra se passe lors d'un festival de musiques actuelles.
Ezra, bénévole, accompagne les festivaliers handicapés. Si, malheureusement, cette pratique est loin d'être généralisée, plusieurs festivals de musiques actuelles s'emploient à les accueillir en améliorant d'année en année leurs prestations. Nous citerons bien évidemment le festival des Eurockéennes en vous renvoyant sur le billet publié il y a deux ans, ou sur celui consacré plus particulièrement à l'accueil des festivaliers déficients visuels avec l'exemple du Festival de Glastonbury en Angleterre.

Affiche du Festival des Eurockéennes de Belfort 2018

Plus généralement, à propos de l'accessibilité des lieux de musique live (salles de spectacles, festivals...), nous vous recommandons d'aller voir le site (en anglais) de l'association anglaise Attitude is Everything qui fait un travail remarquable pour sensibiliser ces lieux et les convaincre de la nécessité de les rendre accessibles à tous. On pourra d'ailleurs regarder ce film (en anglais mais sous-titré) Access to live music for disabled audiences qui montre deux réalités : l'énorme festival de Glastonbury et une petite salle de concert, chacun ayant la volonté d'accueillir au mieux ces spectateurs handicapés. Il n'y est pas question précisément de déficience visuelle mais plutôt d'attitude.

Pour conclure

Nous l'avons dit en introduction, de nombreux thèmes sont brassés dans cette histoire. Peut-être un peu trop. Trop pour aller en profondeur, trop pour aborder sérieusement les choses.
Certains thèmes sont simplement évoqués au cours d'une phrase, comme s'ils devaient être évoqués dans un roman pour adolescent sorti en 2018.

Mais la génèse de la rencontre entre Léonie et Ezra permet de mettre en avant la volonté de certains festivals d'être accessibles à tous. Ça existe, c'est possible et il faut communiquer sur ce sujet. Merci donc à Cathy Berna.
Il est d'ailleurs beaucoup question de musique dans cette histoire. Celle que joue Léonie, celle que Léonie et Ezra écoutent. Et les différents chapitres du roman font référence à un concert, des chansons, la musique...

On pourra cependant regretter le côté caricatural des personnages principaux, Léonie et Ezra, qui ne pouvaient pas être plus antinomiques. Une jeune fille élevée dans une famille très à l'aise financièrement et qui l'aime. Jeune fille brillante à qui tout réussissait. Et il y a eu cet instant au festival, parenthèse dans sa vie ordonnée, organisée, millimétrée, qui a tout déréglé, comme un grain de sable dans un rouage ou la goutte d'eau qui fait déborder le vase...
Lui, Ezra, jeune pousse sauvage, qui a fini par trouver une famille aimante, quasi idéale malgré les épreuves. Il vit dans son fourgon, avec son chien Fakear et sa tortue Adna...
Léonie à la ville et Ezra à la campagne. Léonie l'intellectuelle et Ezra le manuel.
Et cette rencontre. Improbable. Et pourtant...

Les avis des (jeunes) lect.eur.rice.s semblent partagés. Nous l'avons précédemment dit, cette histoire brasse beaucoup de sujets, certains juste effleurés. Mais ceci dit, son intérêt réside peut-être dans son "non-formatage". On a envie d'être avec Mélanie, dans cette ferme, autour de la cheminée. On a surtout envie que l'histoire se termine bien tant les personnages sortent tout cabossés de ces 280 pages.