Publié chez GRRR...ART Éditions et paru en février 2018, Une vie à Colin-Maillard est le premier roman de Lydia Boudet.

Couverture du livre Une vie à Colin-Maillard

Lydia Boudet collabore également chaque trimestre à l'Handispensable Magazine, trimestriel qui parle du handicap différemment. On pourra lire cette présentation du magazine lors de son lancement en juin 2014.
Lydia fait des portraits de personnes, notamment déficientes visuelles, de la vie de tous les jours ou oeuvrant dans la culture (en s'inspirant, parfois, de ce blog, si, si...).

Dans Une vie à Colin-Maillard, il est aussi question d'un portrait, celui de Laurent, aveugle de naissance.
Au fil de ce billet, il y aura forcément du divulgâchage mais, rassurez-vous, là n'est pas l'intérêt du livre.

Quatrième de couverture

Il y eut maldonne à la naissance de Laurent, car il est né aveugle. Mais, l'amour des siens et sa grande force de caractère lui permettent de reprendre en main sa vie.
Par petites touches tendres, c'est ce cheminement que sa femme va raconter à leur fille. Celle-ci, enceinte, a peur de mettre au monde, à son tour, un enfant handicapé. Alors, pour la rassurer, sa mère lui expose des tranches d'une vie "à Colin-Maillard" afin de la convaincre que l'existence vaut d'être vécue même dans la cécité.

Petite note

Le résumé ci-dessus n'est pas l'argument le plus intéressant de l'ouvrage. Ce "roman", peut-être que le terme "roman-document" serait plus approprié, est constitué de chapitres très courts, quarante-deux en cent quarante et une pages, qui ressemblent d'ailleurs plus à des instantanés qu'à des chapitres. Ce qui est d'ailleurs parfois frustrant car on aimerait un peu plus de liaison entre eux, même si Laure-Anne, narratrice du livre, dit à sa fille : "tu as feuilleté avec moi ces quelques photos mentales issues du carton de notre mémoire collective." (141)

La vie de Laurent

Laurent est donc le personnage principal de ce roman-document. Le lecteur le suivra dès sa naissance...
Nous n'avons pas sa date de naissance mais, décrites en détail, les actions de ses parents pour le stimuler le plus possible dès l'annonce de sa cécité, une fois le choc du diagnostic, et son côté définitif, "intégré". Ainsi, p.14, "Nancy devint une oreille parlante : tout ce qu'elle entendait, elle le décrivait à son fils."

Après le lycée, Laurent suit des cours par correspondance pour devenir traducteur. Tiens, ça ne vous fait pas penser à Thomas (Melchior Derouet), l'amoureux de Francine (Nathalie Portman), dans "Faubourg Saint-Denis", le court métrage de Tom Tykwer, dans "Paris, je t'aime", film collectif sorti en 2006. Dans ce magnifique court métrage, Thomas, aveugle, fait des études de traduction. Au tout début du film, on le voit dans son appartement, casque sur les oreilles, en train de lire sur son afficheur braille et répétant ses phrases.

Chronique après chronique, ou "image mentale" après "image mentale", nous le verrons grandir, se faire des amis, gérer au quotidien des désagréments liés à l'environnement parfois hostile, ou à la bêtise humaine. Celle-ci est d'ailleurs épuisante si on la prend au premier degré. D'autrefois, il s'agira de maladresses qui, répétées, peuvent être extrêmement blessantes. Nous le verrons se faire une place, en tant que personne aveugle, certes, mais surtout en tant que Laurent Trémane, avec ses qualités et ses défauts. Pour ces derniers, l'histoire étant racontée par son épouse, nous subodorons un point de vue partial... Il y a d'ailleurs de jolis passages sur la vie en couple "mixte", aveugle/voyant.

Cécité et Société

Attitude
Au fil de ces "photos mentales", l'auteure nous parle du choc du diagnostic chez les parents, l'attitude de nombre de personnes face à un bébé handicapé, y compris dans la proche famille. Puis, au fil de la scolarité de Laurent, plus que les difficultés liées à sa cécité, l'auteure raconte comment, parfois, l'attitude là encore, de certains professeurs peut inclure ou exclure, même de façon involontaire, une personne aveugle.
C'est un des points forts de cet ouvrage : montrer combien les préjugés, plus que la cécité en elle-même, empêchent la personne de faire ce qu'elle a envie de faire, sous prétexte que ce n'est pas pour elle, qu'elle ne peut pas le faire... Quelqu'un d'autre que soi se permet de juger ce que l'on peut faire. Combien de personnes aveugles ont entendu ce genre de remarque? Si l'on prenait des paris, on attendrait probablement les cent pour cent. Toujours avoir besoin de faire ses preuves, montrer que l'on est capable...

Préjugés
Il arrive aux personnes aveugles d'aller au cinéma pour voir un film comme une bonne partie de la population française... Pourtant, cela semble incongru à la caissière du cinéma où se présentent Laurent et Damien, ami de lycée. Celui-ci, d'ailleurs, ahuri par l'attitude de la caissière, demande à Laurent s'il n'est jamais fatigué. Celui-ci lui répond : "J'ai besoin de toute mon énergie pour éviter les poubelles sur un trottoir, capter des informations sonores parmi le brouhaha général ou faire le lien entre les données manquantes." (p.56)

Au quotidien
Les déplacements, même ceux pratiqués au quotidien, regorgent de pièges : des poubelles laissées au milieu du trottoir, des travaux de voirie mal signalés et non protégés (et aux conséquences amplifiées) : "Canne levée, il n'avait donc pas détecté un trou fraîchement creusé, signalé par un cône de travaux et de la peinture sur le trottoir." (p.57)

Usages de la canne blanche

La canne blanche et longue est l'instrument indispensable des déplacements autonomes pour la personne aveugle. Ci-dessus, Nous avons un aperçu de son utilité pour détecter les défauts de voirie. Tout au long de ce livre, Il y a de nombreux exemples des usages de la canne blanche.
p.31 "(...) quand il marchait avec sa canne, son corps était toujours très contracté, les pieds à l'affût de la moindre aspérité au sol et le bras droit dans un constant mouvement de balayage."
p.73 "Il (...) entra de plein fouet dans le plafond en sous - pente. Cela lui arrivait souvent : de sa canne il pouvait localiser les obstacles au sol, mais rien n'avait été inventé pour ceux en hauteur."

Pour comprendre l'efficacité de la canne blanche, voir le schéma ci-dessous, tiré du livre de Jean-François Hugues publié en 1989 aux éditions Jacques Lanore, Déficience visuelle et Urbanisme. L'accessibilité de la ville aux aveugles et mal-voyants. Pour simplifier, du sol à la taille de la personne, la canne a une utilité de détection, prévenant les obstacles. Mais sur la partie supérieure du corps, de la taille à la tête, elle est inefficace, ce qui entraîne souvent des collisions avec tout objet protubérant dont parfois des dessous d'escalier non signalés ou des rétroviseurs de camions...

Schéma de l'efficacité d'une canne blanche, tiré du livre de Jean-François Hugues

La canne a aussi d'autres usages, dont celui d'être identifié comme personne aveugle. C'était d'ailleurs l'usage premier lors de son invention par Guilly d'Herbemont à Paris en 1930. Elle constata que dans la rue, le public, tant piétons qu’automobilistes, ne faisaient pas attention aux aveugles. S’inspirant du bâton blanc des agents de police, elle parvint à convaincre la Préfecture de police de Paris d’autoriser l’usage de la canne blanche pour les aveugles et les malvoyants. Cette initiative audacieuse et novatrice fut bientôt connue et suivie, tant en France que dans le monde entier.
p.79 "Ma canne sert à montrer aux autres que je ne vois rien du tout, mais surtout elle m'aide à ne pas me cogner partout."

Pour finir

Si Laurent est un personnage de fiction, il est manifestement très inspiré par une expérience vécue, construit au fil de ces témoignages qui constituent ce "roman".
Une vie à Colin-Maillard est une première œuvre dont l'intérêt est une vraie honnêteté et une belle connaissance de la cécité. Si, parfois, nous ne sommes pas d'accord avec certaines attitudes, nous avons l'opportunité, ici, de vivre la cécité dans sa vie quotidienne, dans ses apprentissages au fil de la vie.

Les quelques exemples cités ici sont le reflet de cette connaissance. Pourtant, elle indique, comme pour s'excuser, qu'elle est "tout à fait consciente que la vie d'un non-voyant est beaucoup plus difficile que celle décrite dans ce roman". Il y a, parfois, des chemins plus tortueux que d'autres, et des attitudes franchement désespérantes, même treize ans après la loi de 2005 dont on ne cesse d'ailleurs de remettre en question le principe d'accessibilité universelle (comme si personne ne vieillissait ou n'avait un jour fait l'expérience d'un déplacement avec une lourde valise sur un parcours rempli d'escaliers), mais pourquoi, parce qu'on est aveugle, cela signifierait nécessairement un parcours du combattant?
Le parcours de Laurent, raconté dans ce "roman-document", n'est pas particulièrement facile même s'il a la "chance" d'avoir un emploi (en 2016, le taux de chômage chez les personnes handicapées était presque deux fois supérieur au tout public), d'avoir trouvé l'amour et fondé un foyer. Et si, au contraire, il était le reflet d'une génération de personnes aveugles ayant pu faire des études supérieures, autonomes et bien insérées dans la société?

Lydia Boudet est documentaliste et, par amour de la lecture, elle a souhaité que Une vie à Colin-Maillard soit disponible également en version audio.
Georges Grard, directeur de l'Handispensable, dit que "son livre possède un souffle salutaire et une vérité de vie qui emportent tout à sa lecture!" Alors, soyez curieux...