En ces temps d'incertitude, de confinement, de repli sur soi, laissez-nous vous raconter une belle histoire...

Il y a trois ans, nous avions découvert Chicago et sa richesse théâtrale. Des théâtres historiques, des théâtres avant-gardistes, des storefront theatres, ces petits théâtres installés dans d'anciens magasins, spécialité chicagoane... Lorsque nous avions décidé de réserver quelques places de spectacles, nous avions été étonnés et agréablement surpris de trouver sur les sites internet une rubrique Accessibilité qui permettait, presque à chaque fois, de choisir son siège en fonction de ses éventuelles limitations physiques (place accessible en fauteuil roulant, siège accessible sans marche...) ainsi qu'au moins une date où la séance était disponible en audiodescription ou sous-titrée. Ébahis, nous avions d'ailleurs rédigé le billet intitulé Chicago, Théâtres et Accessibilité.
Nous vous avions également parlé d'un petit théâtre de quarante places, situé dans le quartier nord-ouest de la ville, appelé The Gift Theatre. C'est aussi une troupe de théâtre co-fondée par Michael Patrick Thornton (qui a notamment incarné le Docteur Fife dans la série Private Practice) qui en est encore aujourd'hui le directeur artistique.

Logo du Gift Theatre
Le logo du Gift Theatre est une main ouverte qui représente une façon de construire un personnage appelée "trois parties du corps". La main représente le corps (le poignet), le cœur (la paume) et l'esprit (les doigts). Ces trois lignes représentes l'amour, la vie, et la faculté de dépasser les obstacles. Les couleurs jaune et noir sont à la fois un rappel de l'Université d'Iowa (où ont été formés les fondateurs du Gift Theatre) et des couleurs de la couverture originale de "Vers un théâtre pauvre" de Jerzy Grotowski, metteur en scène polonais, théoricien du théâtre, pédagogue et l'un des grands réformateurs du théâtre du XXe siècle.

En cette fin février 2020, profitant d'une journée supplémentaire, nous sommes repartis à Chicago pour, à nouveau et entre autres, profiter de la scène théâtrale chicagoane et voir enfin sur scène un acteur que nous vous avions présenté ici il y a déjà quelques années, Jay Worthington.

Si le but de ce billet n'est pas de vous raconter notre séjour dans les détails, ce qui n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt, c'est en revanche l'occasion de parler évidemment d'accessibilité culturelle, de visibilité, de représentation, de mise en place de pratiques, de... Jay Worthington et du Gift Theatre, encore et encore...

Accessibilité

Nous avons, à nouveau, été très agréablement surpris de voir qu'il y avait encore eu des évolutions depuis la dernière fois et que tous les sites internet des théâtres visités avaient une rubrique "Accessibilité", même les plus petits théâtres (nous reviendrons plus précisément sur le Gift Theatre). En l'espace d'une semaine, nous avons aussi eu l'occasion de voir deux pièces de théâtre dont un ou plusieurs personnages étaient handicapés (ou en situation de handicap). Les metteurs en scène de ces deux pièces, et ce n'est probablement pas un hasard, s'occupent également d'accessibilité dans leur vie professionnelle.

Il existe à Chicago un organisme à but non lucratif tenu par des bénévoles qui s'appelle le ''Chicago Cultural Accessibility Consortium''et qui a pour but de rendre accessible à tous les lieux culturels, qu'il s'agisse de musées, salles de concert ou théâtres. Cet organisme organise par exemple des formations pour les professionnels travaillant dans des lieux culturels ou prête gratuitement des équipements (typiquement les casques et le système de son qui permettent d'audiodécrire un spectacle) aux structures culturelles situées dans l'aire chicagoane.
Dans des circonstances que nous vous détaillerons plus tard, il apparaît que l'audiodescription ne se pratique qu'en direct à Chicago. Là-bas, pas d'audiodescription en boîte, même pour les opéras!
Si le Chicago Cultural Accessibility Consortium travaille pour que les visiteurs ou spectateurs en situation de handicap puissent avoir accès aux œuvres dans les meilleurs conditions, il existe aussi le Chicago Inclusion Project, fondé par Emjoy Gavino, accessoirement directrice de casting et directrice artistique associée du Gift Theatre, qui œuvre à l'inclusion dans les distributions de rôles, de comédiens de toutes origines, de tout milieu social, en situation de handicap, et de toute orientation sexuelle. Le ''Chicago Inclusion Center'' se tourne donc, quant à lui, vers la scène mais aussi vers les spectateurs.

Handicap et représentation

Nous allons détailler ici les deux pièces qui incluaient des personnages handicapés (dans des perspectives totalement différentes d'ailleurs) et que nous avons pu voir à des stades différents de production. A ce propos, il nous a été très agréable, très enrichissant, de pouvoir assister à des répétitions publiques, des previews pour ces deux pièces. Ainsi, nous avons pu assister à la dernière répétition publique de The Pillowman au Gift Theatre où il restait quelques éléments de décor à peaufiner, et à la première répétition publique de "Teenage Dick" au Theatre Wit, dans des décors en chantier et avec des comédiens qui ne maîtrisaient pas toujours la totalité de leur texte (mais quelqu'un dans la salle était là pour le leur souffler si nécessaire).

The Pillowman - Martin McDonagh
Nous avons dit un peu plus haut qu'enfin, après avoir lu nombres de critiques positives sur la façon dont il incarnait ses personnages, nous avions vu Jay Worthington sur scène. Depuis le 27 février dernier, et, a priori, jusqu'au 29 mars prochain, le Gift Theatre présente The Pillowman, une pièce de Martin McDonagh, auteur irlando-britannique qui écrit également pour le cinéma (Three Billboards par exemple) et publiée en 1999. Cette production, mise en scène par une jeune metteure en scène, Laura Alcalà Baker, a une distribution resserrée, avec seulement les quatre personnages principaux incarnés par des acteurs, les personnages secondaires étant représentés par des marionnettes manipulées par les comédiens n'étant alors pas en scène.

Gregory Fenner et Cyd Blakewell
Les deux policiers : Ariel (Gregory Fenner) et Tupolski (Cyd Blakewell)

Mais avant de continuer, voici quelques noms :
- Les quatre comédiens, tous issus de la troupe du Gift :Cyd Blakewell (Tupolski), Gregory Fenner (Ariel), Martel Manning (Katurian) et Jay Worthington (Michal)
- Laura Alcalà Baker, metteure en scène
- Daniel Dempsey, créateur des marionnettes
- Lauren Nichols, décors

Pour résumer la pièce, Katurian, un auteur de nouvelles, se retrouve dans une salle d'interrogatoire dans un état totalitaire, interrogé par deux policiers, un "bon flic", Tupolski, et un "mauvais flic", Ariel. Sans révéler l'intrigue de la pièce, nous apprendrons que Katurian a un frère, Michal, qui est dans une école pour les personnes ayant des difficultés d'apprentissage ("learning disabilities"). En fait, il y a eu des meurtres d'enfants dont le modus operandi ressemble étrangement à des histoires écrites par Katurian.

Michal et Katurian
Michal (Jay Worthington) et Katurian (Martel Manning)
Deux hommes sont assis sur une tabl...

Les quatre acteurs sont excellents, chacun dans un registre différent qui incarne bien son personnage. La mise en scène est dynamique, parfois drôle malgré le sujet de la pièce, et malgré les 2h50 de la pièce (dont un entracte de 15 minutes), il n'y a aucun temps mort. Mais penchons-nous un peu sur le personnage interprété par Jay Worthington...

Représentation
Jay Worthington incarne Michal, le frère aîné de Katurian. Défini comme "lent à comprendre" par son frère, il est décrit par des mots beaucoup plus violents par les policiers Tupolski et Ariel tels que "arriéré" ou "attardé".
Jay Worthington est un acteur légalement aveugle et, lorsqu'il en a la possibilité, il est toujours attentif à l'image qu'il donne du personnage aveugle, par exemple, s'attachant à ne pas en faire un stéréotype. Lorsqu'il a découvert cette pièce alors qu'il était encore un tout jeune adulte, le personnage de Michal résonnait déjà en lui. Mais comment incarner ce personnage sans en faire une caricature? Interrogé sur la façon dont il était rentré dans la peau de Michal, il a indiqué qu'au tout début des répétitions, il y avait eu des essais de posture, de voix et que cela ne fonctionnait pas. Quand on le voit débarquer sur scène, il est tout en action physique, débutant sa scène perché sur un pilier et chantonnant ce qui pourrait être une comptine commençant par "Once upon a time" ("Il était une fois"). Pendant presque une heure, il parcourt la scène de long en large, en courant, rampant, se déplaçant à genoux, en agitant ses bras, faisant passer par le corps les intentions que Michal ne peut dire. Et, si, comme le mentionne une critique, il nous permet de comprendre comment fonctionne l'esprit de ce personnage, à aucun moment, nous n'avons envie de rire de celui-ci. S'il pense comme un enfant, il n'a pas de comportement enfantin. Et Jay Worthington est fantastique!

Michal assis sur le pilier
Michal (Jay Worthington) assis sur ...

Teenage Dick - Mike Lew
Cette pièce a été écrite en 2016 par Mike Lew, dans le cadre d'une commande de The Apothetae, structure théâtrale new-yorkaise qui œuvre pour l'écriture de pièces de théâtre comportant des personnages handicapés "multidimensions". Ce que nous entendons par "multidimensions", c'est que le handicap, quel qu'il soit, n'est pas le "métier" des personnages. S'ils sont handicapés, ils ont aussi une vie sociale, des ambitions, des histoires de cœur. Et quand on sait que Teenage Dick est une version adolescente et contemporaine de Richard III, on comprend que le Richard en question, infirme moteur cérébral, ("Dick" étant, entre autres, le diminutif de "Richard") n'est pas un enfant de chœur. L'enjeu de la pièce est l'élection du représentant des élèves dont le président sortant est Eddie, la vedette du collège, leader de l'équipe de football américain. Hormis Richard et Eddie, il y a aussi Barbara "Buck", en fauteuil roulant, Clarissa, Anne (l'ex petite amie d'Eddie) et Elizabeth, la professeure qui encadre cette élection.

Au Theater Wit, la mise en scène est de Brian Balcom et les décors de Sotirios Livaditis. Brian Balcom est en fauteuil roulant et travaille également comme coordinateur d'accessibilité au Victory Gardens Theatre.
Richard est interprété par MacGregor Arney, acteur étant IMC, comme son personnage, et "Buck", par Tamara Rozofsky qui se déplace en fauteuil roulant.
Dans la pièce, Richard joue beaucoup de son handicap, surtout quand il lui sert à "emballer" les filles ou à éviter une réprimande de la part de la prof parce qu'il est en retard, mais il y a aussi de très belles scènes qui permettent de mieux cerner ses "réelles" difficultés physiques comme lorsqu'il s'agit de danser.

Mise en scène
Dans ces deux pièces, outre la présence de comédiens ayant un handicap (même si Jay Worthington perçoit aujourd'hui sa déficience visuelle comme une bénédiction, "a blessing"), il y a aussi dans les mises en scène des éléments qui amènent une certaine accessibilité.
Dans The Pillowman, chaque fois que les comédiens se déplacent, ils jouent avec les éléments du décor, tapant sur la table, sur la porte, froissant un morceau de plastique accroché au mur. C'est Bridget Melton, qui a réalisé l'audiodescription en direct, qui nous a fait remarquer cela et, a posteriori, après avoir revu la pièce, c'est effectivement vrai. C'est une question à poser à la metteure en scène car il n'y a pas de hasard. Dans Teenage Dick, où, il est vrai, la mise en scène n'était pas complètement finalisée, il y avait un passage avec l'usage de Twitter. Et si les premiers étaient simplement projetés, les derniers étaient également lus par une voix hors champ. Cela permet ainsi à tous les spectateurs d'y avoir accès, et compte tenu de leur importance dans la suite de l'histoire, c'est une riche idée...
Nous voyons rapidement à travers ces exemples qu'il n'y a pas qu'une façon d'envisager l'accessibilité, et heureusement!

The Gift Theatre

Nous ne pouvions pas finir ce billet sans consacrer un paragraphe au bien nommé Gift Theatre.
Lors de notre première venue dans ce storefront theatre, avant l'une des représentations de la pièce Unseen, ils avaient organisé une visite des décors et les comédiennes, qui étaient trois mais incarnaient plusieurs personnages dans plusieurs lieux géographiques à différentes périodes, avaient décrit leurs personnages, les vêtements et les accents de chacun des différents personnages qu'elles incarnaient. Cette fois-ci, nous avons eu à nouveau la possibilité d'explorer les décors mais d'une façon un peu différente.
Il n'a pas vraiment été question ici d'une visite tactile mais les quatre comédiens, présentés par la metteure en scène, Laura Alcalà Baker, ont commencé par se décrire physiquement puis ont décrit leur personnage et la façon dont il était habillé et dont il se comportait. Les comédiens se sont alors retirés pour se préparer avant la représentation et une personne nous a ensuite raconté les décors et l'évolution des décors en fonction des scènes et des actes. Nous avons ainsi eu l'opportunité de découvrir certains des accessoires et des marionnettes qui sont utilisés dans la mise en scène pour illustrer les histoires de l'écrivain. Ce que nous avons compris un peu plus tard, c'est que la personne qui nous a raconté les décors était aussi l'audiodescriptrice de la pièce. Oui, dans ce théâtre de quarante places, nous avons eu droit à une séance audiodécrite! Et si l'on va sur le site du Gift Theatre, il est indiqué qu'il y aura une séance audiodécrite pour chacun des spectacles créés et présentés par le Gift.

Accessibility_-_Gift_Theatre.png
Capture d'écran de la rubrique "Accessibility" du site internet du Gift Theatre où sont détaillés les éléments d'accessibilité en fonction du handicap (physique, visuel ou auditif).

Ci-dessous, voici par quoi début la rubrique "Accessibility" sur le site du Gift: "The Gift Theatre is committed to making our home and our work as accessible as possible to as many people as possible. If there’s a barrier preventing you from attending a Gift Theatre performance, or if there’s something we can do to make our work easier for you to enjoy, please let us know. Accessibility is an ongoing process, and we appreciate you joining us on this journey."
Traduction maison : "Le Gift Theatre souhaite rendre sa maison et son travail accessible à autant de monde que possible. S'il y a un élément vous empêchant d'assister à une performance du Gift, ou s'il y a quelque chose que nous pouvons faire pour que notre travail vous soit plus aisé, faites le nous savoir. L'accessibilité est un processus permanent et nous apprécions que vous participiez à cette aventure."
Il nous tenait à cœur de partager avec vous ce court paragraphe parce qu'il en dit long aussi sur l'esprit de ce petit théâtre et de la troupe qui le compose.

Au fait, le Gift a aussi un coordinateur d'accessibilité. Il s'appelle... Jay Worthington.

Comment conclure?

Pour une fois, non, il n'est pas question de conclure, même momentanément...
Au moment de la rédaction de cet article, le Gift continue ses représentations de The Pillowman mais rien n'est garanti dans la durée, et nous ne savons pas ce qu'il advient de Teenage Dick dont les représentations doivent débuter le 20 mars prochain. Et cela fait peut-être partie du spectacle vivant, même si la cause en est totalement exogène. Alors une fois que nous serons sortis de tout cela, ruez-vous dans les théâtres! On y fait de belles rencontres, on y croise des personnages parfois monstrueux interprétés par des gens adorables...
Et croyez-nous, on a tout à gagner à voir sur scène des comédiens issus de la diversité au sens large, handicap y compris. Là, les personnages "multidimensions" sont nécessaires pour exister. Avis aux auteurs de théâtre...

Suite...

En fait, depuis la publication de ce billet, The Gift Theatre a cessé ses représentations de The Pillowman et the Theater Wit a décidé, afin de payer les comédiens et toute l'équipe qui a travaillé sur le projet, de diffuser une captation de Teenage Dick. Si ça vous tente, vous pouvez d'ailleurs vous acheter un billet à 28$ à la date que vous choisirez et à l'heure où la pièce aurait dû avoir lieu. N'oubliez pas, il y a sept heures de décalage entre Chicago et Paris. Quand il est 20h à Chicago, il est... 3h du matin en France métropolitaine, mais vous avez l'option du dimanche après-midi. Voici le lien d'une critique (en anglais) de la pièce:

Certes, le théâtre est avant tout un spectacle vivant, mais en ces temps de confinement, il est intéressant de voir de telles expériences, y compris pour un "petit" théâtre comme le Theater Wit. Dans ce cas précisément, l'équipe pensait déjà à la possibilité d'une telle solution mais pour une toute autre raison : l'accessibilité! Et la possibilité pour toute personne, d'assister à Teenage Dick, même depuis son domicile.
Par ces temps de confinement, nous voyons naître des initiatives pour rendre accessibles à tous des œuvres, des concerts, des pièces de théâtre, ou pour garder un lien avec les spectateurs... Pensons ici à l'initiative de Wajdi Mouawad et le Théâtre de la Colline...
Il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il ressortira de cette période particulière mais espérons que la problématique d'accessibilité n'en soit pas écartée...