Film sorti en 1997 en Amérique du Nord réalisé par Joe Mantello, tiré de la pièce de théâtre de Terrence McNally. Joe Mantello l'avait également mise en scène au théâtre à Broadway en 1995.

Affiche_Love__Valour__Compassion_.jpg
Affiche américaine du film "Love! Valour! Compassion!"
Sur un fond noir, sept danseurs hab...

L'auteur de la pièce de théâtre, Terrence McNally, est récemment décédé (victime du coronavirus) et ce n'est qu'à cette occasion que nous avons su que le film "Love! Valour! Compassion!" que nous avions vu à sa sortie, était tiré d'une pièce de théâtre. Pour en savoir plus sur Terrence McNally et sa longue carrière s'étalant sur six décennies, on peut lire, en anglais :
- l'article du New York Times;
- ou celui du Guardian
On peut aussi lire la critique (en anglais) de la pièce de théâtre parue dans le New York Times le 15 février 1995.
L'interprétation des rôles dans le film est quasi identique à celle de la pièce de théâtre. Jason Alexander (Buzz) a repris le rôle joué par Nathan Lane au théâtre.

Cette histoire d'amitié était restée gravée dans notre mémoire de cinéphile qui s'intéressait déjà à la façon dont les minorités étaient représentées, et qui était fasciné, aussi, par cette belle maison victorienne. Si l'histoire situe la maison dans l’État de New York, le film a été tourné au Québec, à Beauharnois, sur la rive sud du fleuve Saint Laurent, dans la Montérégie, au sud-ouest de l'ïle de Montréal. Ce n'est évidemment pas la raison principale de sa présence sur ce blog, mais le Québec y a aussi une place particulière. Et nous avons une tendresse particulière pour ce film.
Habituellement, les films, et les œuvres en général, présentés ici, comportent un personnage aveugle dans les rôles principaux. Dans ce film choral, il y a huit personnages principaux.

Synopsis

Huit copains gays viennent passer trois week-end de détente à la campagne. Ils se retrouvent dans la belle et grande maison de Gregory qui donne sur un lac privé. Endroit idyllique pour bronzer, nager, évoquer des souvenirs et amitiés. Il y a là John, compositeur autoritaire; son nouveau petit ami, Ramon; Arthur et Perry, le vieux couple; Bobby, le jeune amant aveugle de Gregory; Buzz, rongé par la maladie, et James, le jumeau de John. Trois week-end d'intrigues, de coups de gueule, d'histoires d'amour, de révélations et de crises de fou-rire...

Galerie de portraits

Le premier personnage du film est en fait une superbe maison victorienne centenaire, datant de 1895. La première scène du film, avec la voix off de Gregory, propriétaire de cette demeure située au nord de New York, nous fait visiter la maison, ses boiseries d'époque, son manteau de cheminé en marbré taillé à la main. Gregory dit aussi que "le grand escalier a une inclinaison très douce. On dit qu'il est très facile à monter".
Ce qui est magistral dans cette histoire, hormis la présence de Bobby qui nous intéresse particulièrement ici, c'est que pour la première fois, on nous montre un groupe d'amis homosexuels dans leur vie quotidienne. Ils n'ont pas à se cacher, à défendre leur cause. Ils se connaissent tous, se réunissent régulièrement dans la maison de Gregory, à l'origine de ces amitiés liées au milieu artistique. Si chacun d'entre eux illustre un portrait, certains sont bien loin du cliché de la Cage aux Folles. Si le personnage de Buzz y fait penser, et si la sensualité débridée de Ramon rentre dans ces stéréotypes, la photo de groupe donne une toute autre image. Il s'agit avant tout d'un groupe d'amis qui se retrouve pour passer de bons moments dans un lieu superbe, avec, cependant, une spécificité : dans le milieu des années 1990, le Sida faisait des ravages dans la communauté homosexuelle américaine, et son ombre plane sur tout le film.
Evidemment, ce n'est pas un hasard. Terrence McNally est l'auteur qui a banalisé le personnage gay sur les scènes théâtrales.

A posteriori, on peut lire plusieurs critiques parues à la sortie du film, comme celle du New York Times parue le 16 mai 1997.

Bobby, jeune, séduisant et aveugle

Bobby Brahms, incarné par Justin Kirk, est dans sa mi-vingtaine, travaille à New York dans le secteur juridique, et vit avec Gregory, ancien danseur aujourd'hui chorégraphe. Nous ne savons pas depuis combien de temps ils sont ensemble mais le groupe d'amis de Gregory connaît Bobby. Par contre, nous comprenons très vite que Bobby est aveugle de naissance.

Quand il revient dans cette maison qu'il connait, Bobby commence d'abord par faire le tour du jardin, se reconnectant avec la nature, caressant les arbres et humant les fleurs. On illustre ainsi la cécité du personnage en montrant son sens du toucher et son odorat, sa sensibilité...

Gregory_et_Bobby.jpg
Gregory (à gauche) et Bobby (à droite)
Gregory et Bobby sont assis, collé...

Les accessoires de la cécité
Dès le générique où l'on aperçoit les mains des invités préparant leurs sacs, deux mains courent sur un livre en braille. Le livre en braille, rappelons quel le film date de 1997 et qu'il est probable qu'aujourd'hui, on verrait plutôt une plage braille ou un lecteur Daisy, est à nouveau aperçu par deux fois dans le cours de l'histoire. A un moment, Gregory va retrouver Bobby, assis au pied d'un arbre, lisant un livre en braille. Dans une autre scène, on aperçoit un livre fermé sur lequel apparaît une étiquette en braille permettant d'identifier le titre.
A un bref moment, et dans une scène touchante, on aperçoit la canne blanche pliée que Bobby tient dans ses mains.
Là seront les seuls "accessoires" identifiables au cours du film. Bobby qui connaît la maison et la propriété peut se déplacer seul, sachant se repérer. Il peut également atteindre l'îlot placé à quelques dizaine de mètres du rivage du lac, celui-ci étant relié à la rive par un cordon de flotteurs.

Cécité et compassion

S'il est fait peu cas du travail de Bobby, et si celui-ci parle peu, hormis pour répondre aux questions insistantes et déplacées de Perry au début de l'histoire, la cécité de Bobby est parfois sujet de discussion pour les autres.
Est-ce "prudent" de le laisser seul dans le jardin? Qu'est-ce qu'un chorégraphe fait avec une personne aveugle? On le guide dans la maison, au cas où il se perdrait et ne retrouverait pas la porte de sa chambre.

A son arrivée, Ramon va saluer Bobby en lui tendant la main qu'il ne voit pas. Gregory indique alors à Ramon que "Bobby ne voit pas". Ramon s'excuse alors, ce à quoi Bobby répond qu'il ne faut pas et l'invite à venir le saluer en l'enlaçant. Façon très américaine de se saluer, pratique également pour connaître la morphologie de la personne.

Il serait intéressant de connaître les raisons de l'auteur pour avoir créé un personnage aveugle. Mais nous avons une petite idée. Dans l'une des critiques du film, il était écrit que Gregory s'accrochait à Bobby, à la façon d'une personne aveugle qui se ferait guider. Si l'on y prête attention, dans de nombreuses scènes, Gregory et Bobby sont collés l'un à l'autre. Si Bobby a parfois besoin du bras de Gregory, il semble effectivement que celui-ci se raccroche à la présence de Bobby.
Bobby est calme, subissant plus qu'il ne fait : c'est Ramon qui le séduit mais l'idée ne lui déplaît pas. Il ne se rebelle pas quand Gregory lui demande de quitter la maison sur le champ. Il ne dit jamais un mot plus haut que l'autre. S'il n'était pas aveugle, qui lui donne cette singularité identifiable, il serait presque transparent, sans saveur et sans odeur.
Cependant, Bobby a un travail, une vie sexuelle, a de l'esprit et de l'humour. Si l'on ne le voit pas cuisiner ou faire la vaisselle, on le voit jardiner et planter des fleurs. Et le personnage n'est pas caricatural. Peut-être trop patient, finalement. Quant à l'interprétation de Justin Kirk, on pourrait la trouver trop ou pas assez... Ses mains hésitent juste ce qu'il faut pour trouver la bouteille de lait dans le réfrigérateur. Sa chorégraphie du Lac des Cygnes est (trop) parfaitement synchrone avec celle des autres. Mais son personnage est touchant. Pas parce qu'il fait pitié mais parce qu'il respire la vie et la prend comme elle vient. A la fin du film où chacun raconte son futur et sa mort probable, il indique d'ailleurs qu'il sera avec un "Luke, désolé Gregory"...

Pour conclure

L'édition française du DVD sorti en 2005 comporte des suppléments dont un entretien avec Thomas Doustaly, alors rédacteur en chef du feu magazine Têtu, qui amène un regard intéressant sur cette histoire d'un groupe d'amis homosexuels à une époque où être atteint du Sida ou être séropositif signifie, à court ou moyen terme, la mort.
Dans cet entretien, il indique qu'entre l'écriture de la pièce et le tournage du film est apparue la trithérapie qui a changé la donne en terme de qualité et durée de vie pour une personne atteinte du virus du Sida.
Thomas Doustaly donne aussi un éclairage intéressant sur la présence de Bobby, censé jouer le rôle du "tire-larmes" dans cette comédie dramatique. Nous ne voyons pas les choses tout à fait de la même façon mais, à part sa relation avec Gregory, qui en fait un être légitime, et sur le fait qu'il avait une sœur, nous n'en saurons pas beaucoup plus sur sa vie. Mais c'est aussi l'argument de la pièce : un groupe d'amis qui se réunit pour passer du bon temps ensemble, presque banal. Et c'est aussi l'intérêt de cette histoire : la vie dans sa banalité, avec ses bonheurs et ses difficultés, ses défauts et ses qualités...
A ce titre, c'est un film touchant et Bobby y ajoute sa petite touche.