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Tag - Accessibilité

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vendredi 13 mars 2020

Chicago bis - Theatre, handicap, representation, accessibilite

En ces temps d'incertitude, de confinement, de repli sur soi, laissez-nous vous raconter une belle histoire...

Il y a trois ans, nous avions découvert Chicago et sa richesse théâtrale. Des théâtres historiques, des théâtres avant-gardistes, des storefront theatres, ces petits théâtres installés dans d'anciens magasins, spécialité chicagoane... Lorsque nous avions décidé de réserver quelques places de spectacles, nous avions été étonnés et agréablement surpris de trouver sur les sites internet une rubrique Accessibilité qui permettait, presque à chaque fois, de choisir son siège en fonction de ses éventuelles limitations physiques (place accessible en fauteuil roulant, siège accessible sans marche...) ainsi qu'au moins une date où la séance était disponible en audiodescription ou sous-titrée. Ébahis, nous avions d'ailleurs rédigé le billet intitulé Chicago, Théâtres et Accessibilité.
Nous vous avions également parlé d'un petit théâtre de quarante places, situé dans le quartier nord-ouest de la ville, appelé The Gift Theatre. C'est aussi une troupe de théâtre co-fondée par Michael Patrick Thornton (qui a notamment incarné le Docteur Fife dans la série Private Practice) qui en est encore aujourd'hui le directeur artistique.

Logo du Gift Theatre
Le logo du Gift Theatre est une main ouverte qui représente une façon de construire un personnage appelée "trois parties du corps". La main représente le corps (le poignet), le cœur (la paume) et l'esprit (les doigts). Ces trois lignes représentes l'amour, la vie, et la faculté de dépasser les obstacles. Les couleurs jaune et noir sont à la fois un rappel de l'Université d'Iowa (où ont été formés les fondateurs du Gift Theatre) et des couleurs de la couverture originale de "Vers un théâtre pauvre" de Jerzy Grotowski, metteur en scène polonais, théoricien du théâtre, pédagogue et l'un des grands réformateurs du théâtre du XXe siècle.

En cette fin février 2020, profitant d'une journée supplémentaire, nous sommes repartis à Chicago pour, à nouveau et entre autres, profiter de la scène théâtrale chicagoane et voir enfin sur scène un acteur que nous vous avions présenté ici il y a déjà quelques années, Jay Worthington.

Si le but de ce billet n'est pas de vous raconter notre séjour dans les détails, ce qui n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt, c'est en revanche l'occasion de parler évidemment d'accessibilité culturelle, de visibilité, de représentation, de mise en place de pratiques, de... Jay Worthington et du Gift Theatre, encore et encore...

Accessibilité

Nous avons, à nouveau, été très agréablement surpris de voir qu'il y avait encore eu des évolutions depuis la dernière fois et que tous les sites internet des théâtres visités avaient une rubrique "Accessibilité", même les plus petits théâtres (nous reviendrons plus précisément sur le Gift Theatre). En l'espace d'une semaine, nous avons aussi eu l'occasion de voir deux pièces de théâtre dont un ou plusieurs personnages étaient handicapés (ou en situation de handicap). Les metteurs en scène de ces deux pièces, et ce n'est probablement pas un hasard, s'occupent également d'accessibilité dans leur vie professionnelle.

Il existe à Chicago un organisme à but non lucratif tenu par des bénévoles qui s'appelle le ''Chicago Cultural Accessibility Consortium''et qui a pour but de rendre accessible à tous les lieux culturels, qu'il s'agisse de musées, salles de concert ou théâtres. Cet organisme organise par exemple des formations pour les professionnels travaillant dans des lieux culturels ou prête gratuitement des équipements (typiquement les casques et le système de son qui permettent d'audiodécrire un spectacle) aux structures culturelles situées dans l'aire chicagoane.
Dans des circonstances que nous vous détaillerons plus tard, il apparaît que l'audiodescription ne se pratique qu'en direct à Chicago. Là-bas, pas d'audiodescription en boîte, même pour les opéras!
Si le Chicago Cultural Accessibility Consortium travaille pour que les visiteurs ou spectateurs en situation de handicap puissent avoir accès aux œuvres dans les meilleurs conditions, il existe aussi le Chicago Inclusion Project, fondé par Emjoy Gavino, accessoirement directrice de casting et directrice artistique associée du Gift Theatre, qui œuvre à l'inclusion dans les distributions de rôles, de comédiens de toutes origines, de tout milieu social, en situation de handicap, et de toute orientation sexuelle. Le ''Chicago Inclusion Center'' se tourne donc, quant à lui, vers la scène mais aussi vers les spectateurs.

Handicap et représentation

Nous allons détailler ici les deux pièces qui incluaient des personnages handicapés (dans des perspectives totalement différentes d'ailleurs) et que nous avons pu voir à des stades différents de production. A ce propos, il nous a été très agréable, très enrichissant, de pouvoir assister à des répétitions publiques, des previews pour ces deux pièces. Ainsi, nous avons pu assister à la dernière répétition publique de The Pillowman au Gift Theatre où il restait quelques éléments de décor à peaufiner, et à la première répétition publique de "Teenage Dick" au Theatre Wit, dans des décors en chantier et avec des comédiens qui ne maîtrisaient pas toujours la totalité de leur texte (mais quelqu'un dans la salle était là pour le leur souffler si nécessaire).

The Pillowman - Martin McDonagh
Nous avons dit un peu plus haut qu'enfin, après avoir lu nombres de critiques positives sur la façon dont il incarnait ses personnages, nous avions vu Jay Worthington sur scène. Depuis le 27 février dernier, et, a priori, jusqu'au 29 mars prochain, le Gift Theatre présente The Pillowman, une pièce de Martin McDonagh, auteur irlando-britannique qui écrit également pour le cinéma (Three Billboards par exemple) et publiée en 1999. Cette production, mise en scène par une jeune metteure en scène, Laura Alcalà Baker, a une distribution resserrée, avec seulement les quatre personnages principaux incarnés par des acteurs, les personnages secondaires étant représentés par des marionnettes manipulées par les comédiens n'étant alors pas en scène.

Gregory Fenner et Cyd Blakewell
Les deux policiers : Ariel (Gregory Fenner) et Tupolski (Cyd Blakewell)

Mais avant de continuer, voici quelques noms :
- Les quatre comédiens, tous issus de la troupe du Gift :Cyd Blakewell (Tupolski), Gregory Fenner (Ariel), Martel Manning (Katurian) et Jay Worthington (Michal)
- Laura Alcalà Baker, metteure en scène
- Daniel Dempsey, créateur des marionnettes
- Lauren Nichols, décors

Pour résumer la pièce, Katurian, un auteur de nouvelles, se retrouve dans une salle d'interrogatoire dans un état totalitaire, interrogé par deux policiers, un "bon flic", Tupolski, et un "mauvais flic", Ariel. Sans révéler l'intrigue de la pièce, nous apprendrons que Katurian a un frère, Michal, qui est dans une école pour les personnes ayant des difficultés d'apprentissage ("learning disabilities"). En fait, il y a eu des meurtres d'enfants dont le modus operandi ressemble étrangement à des histoires écrites par Katurian.

Michal et Katurian
Michal (Jay Worthington) et Katurian (Martel Manning)
Deux hommes sont assis sur une tabl...

Les quatre acteurs sont excellents, chacun dans un registre différent qui incarne bien son personnage. La mise en scène est dynamique, parfois drôle malgré le sujet de la pièce, et malgré les 2h50 de la pièce (dont un entracte de 15 minutes), il n'y a aucun temps mort. Mais penchons-nous un peu sur le personnage interprété par Jay Worthington...

Représentation
Jay Worthington incarne Michal, le frère aîné de Katurian. Défini comme "lent à comprendre" par son frère, il est décrit par des mots beaucoup plus violents par les policiers Tupolski et Ariel tels que "arriéré" ou "attardé".
Jay Worthington est un acteur légalement aveugle et, lorsqu'il en a la possibilité, il est toujours attentif à l'image qu'il donne du personnage aveugle, par exemple, s'attachant à ne pas en faire un stéréotype. Lorsqu'il a découvert cette pièce alors qu'il était encore un tout jeune adulte, le personnage de Michal résonnait déjà en lui. Mais comment incarner ce personnage sans en faire une caricature? Interrogé sur la façon dont il était rentré dans la peau de Michal, il a indiqué qu'au tout début des répétitions, il y avait eu des essais de posture, de voix et que cela ne fonctionnait pas. Quand on le voit débarquer sur scène, il est tout en action physique, débutant sa scène perché sur un pilier et chantonnant ce qui pourrait être une comptine commençant par "Once upon a time" ("Il était une fois"). Pendant presque une heure, il parcourt la scène de long en large, en courant, rampant, se déplaçant à genoux, en agitant ses bras, faisant passer par le corps les intentions que Michal ne peut dire. Et, si, comme le mentionne une critique, il nous permet de comprendre comment fonctionne l'esprit de ce personnage, à aucun moment, nous n'avons envie de rire de celui-ci. S'il pense comme un enfant, il n'a pas de comportement enfantin. Et Jay Worthington est fantastique!

Michal assis sur le pilier
Michal (Jay Worthington) assis sur ...

Teenage Dick - Mike Lew
Cette pièce a été écrite en 2016 par Mike Lew, dans le cadre d'une commande de The Apothetae, structure théâtrale new-yorkaise qui œuvre pour l'écriture de pièces de théâtre comportant des personnages handicapés "multidimensions". Ce que nous entendons par "multidimensions", c'est que le handicap, quel qu'il soit, n'est pas le "métier" des personnages. S'ils sont handicapés, ils ont aussi une vie sociale, des ambitions, des histoires de cœur. Et quand on sait que Teenage Dick est une version adolescente et contemporaine de Richard III, on comprend que le Richard en question, infirme moteur cérébral, ("Dick" étant, entre autres, le diminutif de "Richard") n'est pas un enfant de chœur. L'enjeu de la pièce est l'élection du représentant des élèves dont le président sortant est Eddie, la vedette du collège, leader de l'équipe de football américain. Hormis Richard et Eddie, il y a aussi Barbara "Buck", en fauteuil roulant, Clarissa, Anne (l'ex petite amie d'Eddie) et Elizabeth, la professeure qui encadre cette élection.

Au Theater Wit, la mise en scène est de Brian Balcom et les décors de Sotirios Livaditis. Brian Balcom est en fauteuil roulant et travaille également comme coordinateur d'accessibilité au Victory Gardens Theatre.
Richard est interprété par MacGregor Arney, acteur étant IMC, comme son personnage, et "Buck", par Tamara Rozofsky qui se déplace en fauteuil roulant.
Dans la pièce, Richard joue beaucoup de son handicap, surtout quand il lui sert à "emballer" les filles ou à éviter une réprimande de la part de la prof parce qu'il est en retard, mais il y a aussi de très belles scènes qui permettent de mieux cerner ses "réelles" difficultés physiques comme lorsqu'il s'agit de danser.

Mise en scène
Dans ces deux pièces, outre la présence de comédiens ayant un handicap (même si Jay Worthington perçoit aujourd'hui sa déficience visuelle comme une bénédiction, "a blessing"), il y a aussi dans les mises en scène des éléments qui amènent une certaine accessibilité.
Dans The Pillowman, chaque fois que les comédiens se déplacent, ils jouent avec les éléments du décor, tapant sur la table, sur la porte, froissant un morceau de plastique accroché au mur. C'est Bridget Melton, qui a réalisé l'audiodescription en direct, qui nous a fait remarquer cela et, a posteriori, après avoir revu la pièce, c'est effectivement vrai. C'est une question à poser à la metteure en scène car il n'y a pas de hasard. Dans Teenage Dick, où, il est vrai, la mise en scène n'était pas complètement finalisée, il y avait un passage avec l'usage de Twitter. Et si les premiers étaient simplement projetés, les derniers étaient également lus par une voix hors champ. Cela permet ainsi à tous les spectateurs d'y avoir accès, et compte tenu de leur importance dans la suite de l'histoire, c'est une riche idée...
Nous voyons rapidement à travers ces exemples qu'il n'y a pas qu'une façon d'envisager l'accessibilité, et heureusement!

The Gift Theatre

Nous ne pouvions pas finir ce billet sans consacrer un paragraphe au bien nommé Gift Theatre.
Lors de notre première venue dans ce storefront theatre, avant l'une des représentations de la pièce Unseen, ils avaient organisé une visite des décors et les comédiennes, qui étaient trois mais incarnaient plusieurs personnages dans plusieurs lieux géographiques à différentes périodes, avaient décrit leurs personnages, les vêtements et les accents de chacun des différents personnages qu'elles incarnaient. Cette fois-ci, nous avons eu à nouveau la possibilité d'explorer les décors mais d'une façon un peu différente.
Il n'a pas vraiment été question ici d'une visite tactile mais les quatre comédiens, présentés par la metteure en scène, Laura Alcalà Baker, ont commencé par se décrire physiquement puis ont décrit leur personnage et la façon dont il était habillé et dont il se comportait. Les comédiens se sont alors retirés pour se préparer avant la représentation et une personne nous a ensuite raconté les décors et l'évolution des décors en fonction des scènes et des actes. Nous avons ainsi eu l'opportunité de découvrir certains des accessoires et des marionnettes qui sont utilisés dans la mise en scène pour illustrer les histoires de l'écrivain. Ce que nous avons compris un peu plus tard, c'est que la personne qui nous a raconté les décors était aussi l'audiodescriptrice de la pièce. Oui, dans ce théâtre de quarante places, nous avons eu droit à une séance audiodécrite! Et si l'on va sur le site du Gift Theatre, il est indiqué qu'il y aura une séance audiodécrite pour chacun des spectacles créés et présentés par le Gift.

Accessibility_-_Gift_Theatre.png
Capture d'écran de la rubrique "Accessibility" du site internet du Gift Theatre où sont détaillés les éléments d'accessibilité en fonction du handicap (physique, visuel ou auditif).

Ci-dessous, voici par quoi début la rubrique "Accessibility" sur le site du Gift: "The Gift Theatre is committed to making our home and our work as accessible as possible to as many people as possible. If there’s a barrier preventing you from attending a Gift Theatre performance, or if there’s something we can do to make our work easier for you to enjoy, please let us know. Accessibility is an ongoing process, and we appreciate you joining us on this journey."
Traduction maison : "Le Gift Theatre souhaite rendre sa maison et son travail accessible à autant de monde que possible. S'il y a un élément vous empêchant d'assister à une performance du Gift, ou s'il y a quelque chose que nous pouvons faire pour que notre travail vous soit plus aisé, faites le nous savoir. L'accessibilité est un processus permanent et nous apprécions que vous participiez à cette aventure."
Il nous tenait à cœur de partager avec vous ce court paragraphe parce qu'il en dit long aussi sur l'esprit de ce petit théâtre et de la troupe qui le compose.

Au fait, le Gift a aussi un coordinateur d'accessibilité. Il s'appelle... Jay Worthington.

Comment conclure?

Pour une fois, non, il n'est pas question de conclure, même momentanément...
Au moment de la rédaction de cet article, le Gift continue ses représentations de The Pillowman mais rien n'est garanti dans la durée, et nous ne savons pas ce qu'il advient de Teenage Dick dont les représentations doivent débuter le 20 mars prochain. Et cela fait peut-être partie du spectacle vivant, même si la cause en est totalement exogène. Alors une fois que nous serons sortis de tout cela, ruez-vous dans les théâtres! On y fait de belles rencontres, on y croise des personnages parfois monstrueux interprétés par des gens adorables...
Et croyez-nous, on a tout à gagner à voir sur scène des comédiens issus de la diversité au sens large, handicap y compris. Là, les personnages "multidimensions" sont nécessaires pour exister. Avis aux auteurs de théâtre...

Suite...

En fait, depuis la publication de ce billet, The Gift Theatre a cessé ses représentations de The Pillowman et the Theater Wit a décidé, afin de payer les comédiens et toute l'équipe qui a travaillé sur le projet, de diffuser une captation de Teenage Dick. Si ça vous tente, vous pouvez d'ailleurs vous acheter un billet à 28$ à la date que vous choisirez et à l'heure où la pièce aurait dû avoir lieu. N'oubliez pas, il y a sept heures de décalage entre Chicago et Paris. Quand il est 20h à Chicago, il est... 3h du matin en France métropolitaine, mais vous avez l'option du dimanche après-midi. Voici le lien d'une critique (en anglais) de la pièce:

Certes, le théâtre est avant tout un spectacle vivant, mais en ces temps de confinement, il est intéressant de voir de telles expériences, y compris pour un "petit" théâtre comme le Theater Wit. Dans ce cas précisément, l'équipe pensait déjà à la possibilité d'une telle solution mais pour une toute autre raison : l'accessibilité! Et la possibilité pour toute personne, d'assister à Teenage Dick, même depuis son domicile.
Par ces temps de confinement, nous voyons naître des initiatives pour rendre accessibles à tous des œuvres, des concerts, des pièces de théâtre, ou pour garder un lien avec les spectateurs... Pensons ici à l'initiative de Wajdi Mouawad et le Théâtre de la Colline...
Il est encore trop tôt pour savoir ce qu'il ressortira de cette période particulière mais espérons que la problématique d'accessibilité n'en soit pas écartée...

dimanche 17 février 2019

L'esthetique de l'acces - week-end theatral londonien

Tout d'abord, rendons à César ce qui appartient à César. "The Aesthetics of Access", traduit ici par "l'esthétique de l'accès", est repris d'un article de Paul F Cockburn publié sur le site de Disability Arts International où il est beaucoup question du travail de Jenny Sealey, directrice artistique de Graeae dont nous parlerons plus loin.
L'expression est en anglais parce qu'elle illustre un "courant" théâtral anglais. Quand nous disons "courant", entendons-nous bien : c'est loin d'être un courant majeur, mainstream.
Il est essentiellement représenté par des compagnies de théâtre anglaises qui comptent dans leurs rangs des personnes handicapées (physique, sensoriel, psychique...), sur scène et/ou dans l'encadrement.
On parle d'"esthétique de l'accès" quand, dans le fil même de la pièce ou du spectacle, sont intégrées, par exemple, la langue des signes ou l'audiodescription.

D'une façon fort opportune, deux pièces issues de, ou classables dans, ce "courant" étaient présentées à Londres simultanément, idéal pour se concocter un week-end théâtral. Mais avant de parler des pièces, présentons un peu les compagnies.

Extant

Nous commencerons par Extant qui a fêté ses vingt ans l'an dernier. Unique dans le circuit théâtral professionnel anglais, Extant est une compagnie fondée, dirigée et composée de personnes aveugles et malvoyantes. Maria Oshodi en est la fondatrice et directrice artistique.

Logo de la compagnie de théâtre Extant

Extant développe depuis longtemps des techniques, des idées qui permettent d'intégrer l'audiodescription dans ses créations, pour permettre à ses comédiens déficients visuels de se repérer mais aussi pour inclure le public déficient visuel. En 2004 notamment, Extant a créé "Resistance", pièce basée sur "Et la lumière fut" de Jacques Lusseyran, intellectuel français, grand résistant aveugle, aujourd'hui peut-être un peu plus connu du public français grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Graeae

Graeae a une histoire plus ancienne que celle d'Extant. C'est une organisation britannique composée d'artistes et de dirigeants ayant des handicaps physiques et sensoriels. Elle a été fondée en 1980 par Nabil Shaban et Richard Tomlinson et porte le nom des Grées ("Graeae" en anglais) de la mythologie grecque. Les Grées, Graies ou Sœurs grises sont des divinités primordiales, filles de Phorcys et Céto, qui descendaient eux-mêmes de l'union de la Terre et de l'Océan. Elles sont les sœurs aînées de Méduse et des Gorgones ainsi que leurs gardiennes.
Depuis 1997, la directrice artistique de Graeae est Jenny Sealey.

Logo de la compagnie de théâtre Graeae

Les pièces de théâtre

Ce week-end théâtral londonien a donc été l'occasion de découvrir "en vrai" le travail de ces deux compagnies.
Les deux pièces, "Blasted" (traduit en français par "Anéantis") de Sarah Kane pour Graeae, et "Flight Paths" écrit par Glen Neath pour Extant, sont plus exactement des coproductions.
"Blasted" est en coproduction avec la RADA, Royal Academy of Dramatic Art, école d'art dramatique anglaise. Fondée en 1904 par Herbert Beerbohm Tree, c'est la plus ancienne du Royaume-Uni, et l'une des plus prestigieuses. Elle est affiliée au Conservatoire for Dance and Drama. Parmi ses anciens élèves, citons Kenneth Branagh, Alan Rickman, Anthony Hopkins. Autant dire qu'il s'agit de la fine fleur de la scène théâtrale en devenir. Et, à ce titre, il est fort intéressant de voir des comédiens en formation travailler avec des comédiens de la compagnie Graeae, et se frotter ainsi à cette "esthétique de l'accès".
"Flight Paths" est en coproduction avec Yellow Earth Theatre fondé en 1995 par cinq acteurs anglais avec des racines est asiatiques pour leur permettre d'élargir le répertoire et les rôles dans lesquels ils étaient habituellement cantonnés.

Au-delà des coproductions et des préoccupations d'accessibilité intégrée au spectacle dont nous reparlerons plus loin, pas grand chose en commun dans ces œuvres.

Sarah Kane, l'auteure de "Blasted", pièce écrite alors qu'elle avait 23 ans et jouée aussitôt en 1995, est considérée comme l'un des grands auteurs contemporains du théâtre britannique. "Blasted" est aujourd'hui une œuvre classique. Son résumé : "Ian, le journaliste a invité Cate à l'hôtel. Il voudrait renouer avec elle. Cate a une autre liaison et tente d'expliquer à Ian que tout est fini entre eux. Celui-ci n'est pas prêt à l'entendre. Ils passent la nuit dans cette chambre. Au matin, Cate est déçue du comportement de Ian qui a abusé sexuellement d'elle à plusieurs reprises. Mais la guerre civile survient lorsqu'une bombe atomise le plateau. Le soldat maltraite Ian et le viole, transformant le bourreau en une victime impuissante. Il finit par le priver de la vue en lui arrachant l'un après l'autre les yeux. Cate revient à l'hôtel avec un enfant, qui meurt peu de temps après de faim. Elle décide d'aller chercher à manger, troquant probablement son corps en échange. Ian, affamé, aveugle, mutilé, se met à dévorer le cadavre de l'enfant que Cate avait enterré sous les lattes du plancher. Cate revient enfin avec des victuailles. Ils mangent et boivent du gin. Le dernier mot du texte sera le « merci » qu'Ian adresse à Cate. Sur eux tombe la pluie froide de Leeds."
Plusieurs fois, avant d'aller voir la pièce, le spectateur a été prévenu des propos tenus, de la violence...

Il a fallu cinq années avant que "Flight Paths" soit créé sur scène. Cette histoire entremêle plusieurs récits de vie, en fait celles des artistes sur scène, Amelia Cavallo et Sarah Houboldt, et celles des artistes dont on voit l'image et dont on entend les voix, Victoria Oruwari, soprano, et Takashi Kukichi, altiste. Elle raconte aussi l'histoire des goze, femmes aveugles japonaises qui parcouraient le pays en racontant des histoires et s'accompagnant d'un instrument, le shamisen. Plusieurs époques, plusieurs zones géographiques, et un même ressenti : celui d'être isolé en tant que personne aveugle ou malvoyante. Sur scène, Amelia et Sarah arrivent dans une salle qu'elles décriront en donnant la texture des revêtements rencontrés sous leurs pieds, en détaillant la présence de mobilier, ou en la parcourant.

Sarah et Amelia chacune sur le tissu aérien, en parallèle

Le déroulé du spectacle prend la forme d'un cours de tissu aérien, Amelia étant le professeur de Sarah. Elles seront donc souvent en échauffement ou en exercice sur le tissu, occasion pour elles de raconter ce qu'elles font et donner ainsi de précieuses informations aux spectateurs aveugles ou malvoyants. Les différentes scènes seront annoncées par des leçons, d'abord dites en japonais, puis reprises visuellement sur un écran en fond de scène qui servira aussi à montrer des images de Takashi et Victoria en répétition.

L'esthétique de l'accès

On parle d'esthétique parce que le côté "palliatif" de l'audiodescription ou de la traduction en langue des signes qui vient se plaquer sur un "produit" fini ne s'applique absolument pas ici.

Blasted
Commençons par "Blasted" qui voit dans sa distribution trois personnages. Dans la version présentée par Graeae, le spectateur voit six comédiens sur scène : trois comédiens qui parlent, étudiants à la RADA, et trois comédiens qui signent, membres de la compagnie Graeae.

Photo d'une poupée cassée pour l'affiche de Blasted
Photo choisie pour illustrer "Blasted" sur le site internet : une poupée cassée, qui semble abandonnée depuis longtemps, est allongée sur un tapis de mousse et de feuilles mortes parmi des brindilles et d'autres débris.

Chaque personnage a donc un double, permettant de suivre parallèlement les échanges parlés ou signés. Ce qui est très intéressant, c'est que ce ne sont pas toujours les mêmes comédiens qui sont mis en avant. Parfois, le comédien entendant reprendra les paroles d'abord signées, parfois, ce sera l'inverse. C'est l'acteur en avant qui fait l'action. Mise en scène qui demande au spectateur d'être vraiment engagé dans le spectacle, mais c'est aussi l'intérêt du spectacle vivant.
Les mises en scène de Jenny Sealey combinent anglais et BSL, British Sign Language (langue des signes britannique). Dans "Blasted", il y a aussi l'audiodescription qui se manifeste de deux façons : Ian, le personnage principal décrit parfois les déplacements ou actions des autres personnages, mais il y a aussi la possibilité d'avoir un casque où une audiodescriptrice, avant le début du spectacle, décrit le décor, les costumes des différents personnages, définis en tant qu'"entendant" (hearing) ou "sourd" (deaf) et décrits aussi physiquement. Pendant le spectacle, elle décrit des actions ou des évènements ainsi que des projections d'images sur le mur du fond de scène qui illustrent des objets non présents sur scène mais mimés : boire un verre d'alcool sans verre physique, par exemple.

Flight Paths
Coproduit par Extant et Yellow Earth Theatre, "Flight Paths" mêle plusieurs histoires, plusieurs époques, plusieurs aires géographiques.

Affiche de Flight Paths qui reprend le principe du panneau d'affichage des vols dans un aéroport

Pour suivre les aventures des deux comédiennes, Sarah Houboldt et Amelia Cavallo, ainsi que celles par bandes enregistrées interposées de Takashi Kukichi et Victoria Oruweri, l'audiodescription viendra aussi de plusieurs façons même si, dans ce cas-ci, tout est intégré au spectacle. Les artistes sur scène, Amelia et Sarah, décrivent leur environnement, les mouvements qu'elles exécutent au tissu aérien. Par ailleurs, on les suit facilement à l'oreille dans leurs déplacements sur scène.
Ajoutons à cela un site internet qui permet d'avoir accès à toutes les informations utiles sur le spectacle, les dates et lieux où il se produira, l'organisation systématique de visites tactiles avant chaque représentation dont le texte détaillant le dispositif scénique et les différents tableaux du spectacle est celui dit lors de la visite tactile. Celle-ci est d'ailleurs organisée de façon très intéressante. La personne lisant le texte se déplace sur scène pour que les éléments décrits soient également spatialisés, ils pourront ensuite être physiquement approchés et touchés lors de la visite physique de la scène.
Toutes ces informations, qui permettent au spectateur déficient visuel de ne rien rater du spectacle, donnent aussi au spectateur lambda l'occasion de comprendre comment une personne déficiente visuelle peut se repérer dans l'espace. Dans le cas précis de cette œuvre, les quatre histoires racontées, deux sur scène et deux enregistrées, font entrer le spectateur dans l'intimité de ces quatre artistes venus des quatre coins du monde, Australie, Japon, Nigéria et États-Unis.

Impressions

A vrai dire, il y a longtemps que je voulais découvrir "en vrai" le travail de Graeae et celui d'Extant, compagnie de théâtre professionnelle composée d'acteurs déficients visuels. Le temps d'un week-end, cela a pu se concrétiser, hasard heureux du calendrier.
Passionnée de théâtre, et toujours en quête d'accessibilité culturelle, j'avais déjà été très agréablement surprise par l'accessibilité des théâtres à Chicago. Dans les deux lieux, le Stratford Circus et la RADA, les salles étaient accessibles à tous, bien desservies par les transports en commun, et toutes les informations relatives à l'accessibilité étaient indiquées sur les sites internet. Par ailleurs, comme nous l'avons d'ores et déjà mentionné, il y avait une visite tactile prévue une heure et demi avant chaque représentation de "Flight Paths". D'une façon très intelligente, une personne de la production lisait le texte descriptif de la pièce, des décors en se déplaçant physiquement sur scène, ce qui permettait de se repérer dans l'espace et d'avoir ainsi une représentation sonore de la scène. Il y avait ensuite une visite du plateau, avec possibilité de toucher les différentes matières, les objets, les tissus aériens. Ensuite, avant d'entrer dans la salle, il y avait la possibilité d'avoir un programme en braille ou en gros caractères.
Pour "Blasted", pas de visite tactile mais la possibilité d'avoir accès à la maquette de la scénographie avec des échantillons de matériaux, et la proposition d'un programme en braille ou en gros caractères. Nous pouvions être équipés d'un casque pour bénéficier de l'audiodescription réalisée en direct et en complément de celle intégrée à la pièce. Celle-ci était finalement superflue, et souvent en décalage avec l'action sur scène. A plusieurs reprises, l'audiodescription était dite en empiétant sur le texte. Parfois, le niveau sonore, que l'on peut ajuster soi-même, était trop faible par rapport aux bruits sur scène (explosion...).

Au-delà de ces éléments d'accessibilité culturelle qu'on aimerait voir plus systématiquement dans nos théâtres, on atteint ici une autre dimension. On dépasse largement la notion d'accessibilité pour arriver à une création artistique intégrant cette accessibilité. Dès la conception de ces œuvres, la BSL chez Graeae ou l'audiodescription chez Extant sont intégrées. A cela aussi, des raisons pratiques. Graeae est une compagnie regroupant des comédiens valides, handicapés ou sourds, et il est nécessaire que tous puissent se comprendre et travailler ensemble. Pour Extant, dont tous les comédiens sont déficients visuels, il y a aussi cette nécessité de savoir qui fait quoi où pour les comédiens sur scène. Dans "Flight Paths", Sarah et Amelia doivent exécuter ensemble des figures au tissu aérien. Le fait de décrire leurs mouvements leur permet de se synchroniser.
Ceci dit, cela ne s'arrête évidemment pas à l'aspect pratique des choses. Nous parlons de théâtre, spectacle vivant et visuel s'il en est. La mise en scène de "Blasted", avec ces croisements de personnages, est extrêmement pensée, inventive. L'aspect visuel de "Flight Paths" est très travaillé avec une esthétique japonisante et de belles lumières. On parle ici de spectacles professionnels.

Après avoir vu ces deux spectacles, on espère juste pouvoir en voir d'autres, on souhaite aussi que des metteurs en scène, de ce côté - ci de la Manche, s'intéressent à cette esthétique de l'accès. Sortons de ces cases étriquées ces questions d'accessibilité culturelle pour les faire entrer dans la culture toute entière!

mercredi 24 février 2016

Casey Harris : le claviériste aveugle des X Ambassadors, porte - étendard des musiciens handicapés

Oui, nous parlerons encore une fois de Casey Harris, le claviériste (légalement) aveugle des X Ambassadors.

Au moins pour deux bonnes raisons : nous avons eu l'occasion de le voir sur scène lors de leur concert du 17 février dernier à Paris et, surtout, The Independent, journal anglais, a publié le 21 février dernier, un article d'Adam Sherwin qui indique que Casey Harris souhaite être porte - parole des musiciens handicapés.
Cela ne peut que réjouir le blog Vues Intérieures qui avait déjà noté agréablement la présence de cannes blanches et chien-guide sur scène .

X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Ce billet reprendra partiellement l'article paru dans The Independent parce que Casey Harris y dit des choses intéressantes et parce que cela fait également écho aux propos de Stevie Wonder lors de la soirée des Grammy Awards qui a réclamé l'accessibilité pour tous pendant qu'il faisait patienter l'assistance, document en braille visible de tous mais lisible pour lui seulement, avant de donner le nom du lauréat.

L'article de The Independent est publié alors que les X Ambassadors donnent leurs premiers concerts en tant que tête d'affiche au Royaume Uni, d'ailleurs à guichet fermé, avant de refaire la première partie de Muse à Paris pour deux dates, et qu'ils font partie des groupes en train de prendre leur envol.
Le quatuor, originaire d'Ithaca et basé à New York, est composé notamment des deux frères Harris, Sam le chanteur/guitariste/saxophoniste/parolier et jeune frère de Casey, ce dernier étant le claviériste du groupe.

Casey et Sam Harris @Yoyo Paris 17/02/2016

Ayant rejoint le groupe alors composé de Sam Harris, Noah Feldshuh et Adam Levin, Casey n'a jamais accepté l'idée que la déficience visuelle pouvait l'empêcher de faire une carrière dans le rock en compagnie de son frère, malgré l'ignorance et les préjudices qu'il a pu rencontrer au début.
Casey Harris utilise des claviers de marque suédoise Nord, notamment le Nord Lead 4. Il dit à ce sujet : "les musiciens voyants utilisent des synthétiseurs avec des écrans mais j'ai besoin d'un modèle qui possède des boutons et des potentiomètres pour chacune des fonctions. Je peux jouer avec les autres, obtenir n'importe quel son dont j'ai besoin en touchant le clavier et modifiant les réglages. Nous sommes tous remplis d'une folle énergie sur scène" ( “Sighted players use synths with screens but I need one with knobs or buttons for each of the functions. I can jam with people and get any sounds I might need by feeling the board and changing settings. We still all go nuts with energy onstage.”)

Il dit aussi qu'il est conscient que le rock alternatif est basé sur l'image et qu'habituellement, il ne met pas en avant sa spécificité. "Je suis déficient visuel mais, avant tout, je suis un gars ordinaire qui fait de la 'musique cool'". (“I’m aware that I’m in alternative rock, which is an image-based market,” he tells The Independent. “I don’t naturally gravitate towards using image to put across our music. I might be visually impaired but I’m just an ordinary guy playing pretty dope music.”)

Casey Harris a une affection génétique rare, le syndrome Senior-Loken, qui a été identifié, dans son cas, à la fin de l'adolescence, qui affecte les yeux et les reins (Casey est légalement aveugle depuis l'enfance) et qui a nécessité une transplantation rénale il y a six ans, sa mère étant le donneur de cette greffe. (Declared legally blind as a child, he also required a kidney transplant six years ago. “My mother was the donor for my transplant. She’s incredible,” he says.)

La musique était aussi une évidence. "Je tapais sans cesse sur le piano à la maison. J'ai commencé à prendre des cours vers huit ans. Ma professeure de piano m'a enseigné les gammes et les bases. Je ne pouvais pas lire la musique mais elle m'a aidé à apprendre les chansons à l'oreille. Vers quinze ans, j'avais atteint un niveau professionnel." (“I was banging away on a piano in the house. I took lessons from the age of eight or so. My piano teacher taught me scales and the fundamentals. I couldn’t read music but she helped me pick songs out by ear. I was getting to a professional level by age 15.”)
Il a étudié à l'école pour aveugles de technologie du piano (School of Piano Technology for the Blind) à Vancouver dans l'état de Washington et a démarré une carrière d'accordeur de piano, métier qu'il a exercé quelques années avant que le groupe puisse vivre de sa musique.

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016

The Independent indique que Casey Harris, frustré d'être malmené par les taxis new-yorkais et d'avoir à subir des changements dans les transports en commun pour de courts trajets, avait envie de transmettre un message à travers leur chanson "Renegades", hymne aux exclus. La vidéo montre ainsi deux jeunes personnes aveugles qui font de l ' haltérophilie ou de la randonnée.

"Le message de notre musique est que l'extraordinaire existe à l'intérieur de l'ordinaire. Il célèbre la personne ordinaire et dit non à la discrimination et à l'ignorance" dit Casey Harris dont la cécité n'est pas évidente pour beaucoup. "Les gens ne le savent pas tant que je ne sors pas ma canne. Je n'ai pas l'air aveugle." (“The message of our music is ‘the extraordinary exists within the ordinary’. It celebrates the ordinary person and says no to discrimination and ignorance,” says Harris, whose blindness is not immediately obvious to many. “People don’t know till I bust out my cane. I don’t look blind.”)

Casey Harris pliant sa canne blanche

Selon The Independent , Casey Harris souhaiterait continuer sur la lancée de Stevie Wonder.
"C'est un lourd héritage et j'espère que je peux le porter. Je fais partie de la communauté des personnes handicapées et j'ai maintenant la possibilité de m'exprimer publiquement et je veux l'utiliser pour aider les autres. Je fais ma petit part." (“It’s a heavy crown and I hope I’m worthy of it. I count myself among the disability community and I have a public voice now. I want to use that voice to help other people. I’m doing my little part”)
Il ajoute : "Stevie Wonder a mis la barre tellement haute. Nous jouons tous les deux des claviers mais quand vous faites du rock, il est moins question d'instrument que de performance. Quand je me compare à Stevie Wonder et Ray Charles, je ne joue pas sur le même tableau". (“Stevie Wonder set such a high bar. We both play keyboards but it’s less about the instrument you play in rock, it’s more about the performance. I compare myself with Stevie Wonder and Ray Charles and I always come up pretty short.”)
Casey Harris espère d'ailleurs avoir l'occasion de jouer avec son idole. "J'ai eu l'occasion d'assister aux balances de Stevie lors d'un festival mais nous avons dû partir avant qu'il joue. Ce serait une chose magnifique de le retrouver." ("I got to watch Stevie soundcheck at a festival but we had to leave before he played. It would be a brilliant thing to catch up with him.")
Souhaitons donc à Casey cette opportunité lors de l'édition 2016 du Bottlerock Music Festival puisque et Stevie Wonder et les X Ambassadors y seront à l'affiche.

Sur scène, Casey Harris bouge sans cesse, sautant et dansant derrière ses claviers, les yeux souvent fermés, comme pour s'immerger dans sa musique.
Une fois la canne pliée et rangée sagement sur le support des claviers, posée ou jetée sur scène, Casey Harris est effectivement un musicien qui déploie une énergie folle sur scène et qui occupe bien sa place.
Et c'est parce que les concerts des X Ambassadors offrent tant d'énergie au public que celui du 17 février dernier a laissé sur sa faim une partie de ce public. Cinquante minutes et un rappel d'une chanson, c'est vraiment court.

Casey Harris au micro Casey Harris derrière ses claviers

Puisqu'on parle ici d'accessibilité, il serait bon aussi de penser au public et là, le Yoyo à Paris n'était vraiment pas un bon choix.
Souhaitons sincèrement que Casey Harris prendra son rôle à coeur en considérant l'accessibilité des deux côtés de la scène.

A priori, quelques mois plus tard, c'est effectivement le cas et nous en sommes ravis.
Lors du passage (express, pour cause de casse de matériel) des X Ambassadors au festival de Glastonbury , l'un des grands festivals anglais, Casey Harris a rencontré Attitude is Everything, association anglaise qui oeuvre pour rendre accessibles les lieux de musique live, salles de concert et festivals en se faisant photographier avec la charte MusicWithoutBarriers.

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016
Photo de Attitude is Everything montrant Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury en juin 2016

mercredi 18 février 2015

Carmen Papalia - artiste

Né en 1981 à Vancouver, Colombie Britannique, Canada, Carmen Papalia est un "Social Practice Artist". Pour en savoir plus, lire cet article du New York Times sur la formation universitaire (et le travail de Carmen Papalia, en anglais).
Son credo? Il crée des projets participatifs autour du thème de l'accès à l'espace public, l'institution artistique et la culture visuelle.

Carmen Papalia - portrait

Photo de Carmen Papalia tirée du documentaire Mobility Device

Carmen Papalia est actuellement en résidence à Londres, au Victoria & Albert Museum , de janvier à mars 2015, récipiendaire de la Bourse 2014 du Mémorial Adam Reynolds.

Quand il décrit son travail, Carmen Papalia dit qu'il crée des expériences qui invitent les participants à élargir leur mobilité perceptuelle et leur accès aux espaces publics et institutionnels. Ces expériences, qui supposent souvent la confiance et la proximité, perturbent le participant en introduisant des nouvelles façons de s' orienter qui permettent une découverte perceptuelle et sensorielle.

"Each walking tour, collaborative performance, public intervention, museum project and art object that I make is a temporary system of access, a gesture that establishes a moment of radical accessibility. " Chaque visite guidée, performance collaborative, projet muséal ou objet d'art que je crée produit un système temporaire d'accès, une façon d'établir une accessibilité radicale. "As an open-sourcing of my own embodiment, my work makes visible the opportunities for learning and knowing that come available through the nonvisual senses. It's a chance to unlearn looking and to help acknowledge, map and name entire unseen bodies of knowledge." En tant que témoin de ma propre expérience, mon travail rend visibles les opportunités d'apprentissage et de connaissance disponibles par les sens autres que visuels. C'est l'opportunité de désapprendre à regarder pour acquérir la connaissance, l'espace et les choses autrement que par la vue.

Carmen Papalia est malvoyant et se déplace avec une canne blanche depuis une dizaine d'années. Quitte à être regardé dans la rue, il a, un jour, remplacé sa canne blanche par une fanfare. Et ça donne, de mon point de vue, une idée brillante, drôle qui s'intitule Mobility Device.

Si je n'ai jamais été convaincue des tentatives de "se mettre dans la peau" d'une personne aveugle ou malvoyante en mettant un bandeau sur les yeux ou des lunettes donnant l'idée de ce que signifie "avoir une vue périphérique" ou "avoir une vision centrale" pour comprendre notamment ses difficultés de déplacement, je trouve la démarche de Carmen Papalia différente parce qu'il met l'emphase sur ce que les personnes peuvent ressentir, percevoir, non pour se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre mais pour faire leur propre expérience. "Désapprendre à voir", apprendre à percevoir son environnement, à se repérer avec autre chose que la vue. Par ailleurs, à l'image de "Mobility Device", ou ses visites guidées littéralement où il dirige une bonne vingtaine de personnes à travers un lieu urbain, ou encore ses expériences dans les musées, il y a un côté drôle, déstabilisant et effectivement étonnant.

Carmen Papalia - Blind Field Shuffle 2012 - photo Jordan Reznik

Carmen Papalia - Blind Field Shuffle, 2012 - photo de Jordan Reznick

Carmen Papalia est également l'auteur d'articles qui questionnent l'accessibilité des musées de son point de vue de visiteur malvoyant mais aussi d'artiste. Et sa réflexion est fort intéressante (en anglais), Carmen Papalia - You can do it with your eyes closed ou encore A New Model for Access in the Museum paru dans le Disability Studies Quaterly.

A propos de ce sujet, voici une entrevue audio (en anglais) réalisée en mai 2016 : Carmen Papalia et le manque d'accessibilité des musées

Profitons de son expérience de visiteur malvoyant et d'artiste pour ouvrir effectivement d'autres pistes pour une accessibilité culturelle enrichissante, à partager et à éprouver. Je ne sais pas s' il aura l'occasion de présenter son travail en France mais c'est assurément un nom à retenir.

mercredi 11 février 2015

Sensitinéraires - collection de livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux

Coup de coeur pour cette collection lancée en 2005 par le Centre des Monuments Nationaux et qui s' enrichit régulièrement de magnifiques livres tactiles.

La Sainte Chapelle, le Panthéon, la Cité de Carcassonne, l'abbaye de Cluny font partie des premières publications. La prochaine parution est prévue pour le 12 février 2015. Il s' agit de la Tenture de l'Apocalypse visible au Château d'Angers. couverture du livre présentant La Tenture de l'Apocalypse

Ces livres sont par ailleurs accessibles également d'un point de vue financier, atout non négligeable et rendu possible par un partenariat avec des fondations, et relativement faciles à trouver, notamment sur le site du Centre des Monuments Nationaux (CMN).

Le détail des dessins en relief est bluffant. Sainte Chapelle - détail vitraux Sainte Chapelle - détail rosace

ici, deux exemples de détails des vitraux et d'une rosace de la Sainte Chapelle

Ces dessins sont accompagnés d'un CD audio expliquant le contexte historique du bâtiment, lieu ou de l'oeuvre décrit(e), et le mode d'emploi des dessins. Chaque ouvrage comporte aussi un livret en noir avec illustrations en couleurs et un livret reprenant en contraste de gris les dessins mis en relief, pour les personnes malvoyantes. Cela permet ainsi une découverte autonome ou accompagnée comme dans cette bibliothèque selon les connaissances du lecteur et son habitude des dessins tactiles. Les dessins représentent autant des détails que des plans masse permettant une découverte à portée de mains à la fois du grand (l'échelle de la cité de Carcassonne) et du petit (détail d'un blason ou d'une sculpture).

plan masse en relief de la Cité de Carcassonne

détail sculpté ici, des exemples illustrant l'ouvrage sur la Cité de Carcassonne

Hoëlle Corvest qui s' occupe du public déficient visuel à la Cité des Sciences et de l'Industrie, et qui anime régulièrement des stages de lecture d'images tactiles, intervient dans la réalisation de chaque ouvrage de cette collection.

Chaque ouvrage est vraiment pensé en fonction de ses spécificités. On peut le concevoir comme un beau livre, comme un outil permettant de préparer une visite sur le terrain mais c'est un livre à partager, à découvrir ensemble.

Par ailleurs, si Paris n'est pas oublié (le Panthéon et la Sainte Chapelle), la province est également bien présente (l'abbaye de Cluny, la Cité de Carcassonne et la tenture de l'apocalypse visible au Château d'Angers)!

La collection Sensitinéraires s' enrichit d'un titre tous les deux ans environ. Des pistes pour le prochain opus? Des idées?

lundi 29 décembre 2014

Archi-Tact - accès à l'architecture

Une fois n'est pas coutume, présentation ici d'une entreprise, Archi-Tact, qui travaille sur les maquettes tactiles d'architecture, d'urbanisme et pédagogiques.

Exemple de maquette pédagogique avec la cathédrale de Boulogne-sur-Mer (© Archi-Tact):

cathédrale de Boulogne-sur-Mer - plan cathédrale de Boulogne-sur-Mer - maquette, en plusieurs couleurs et textures

Il peut être compliqué pour une personne aveugle de se représenter globalement un bâtiment ou le quartier d'une ville. Pour illustration, trois extraits de "Look" de Romain Villet, déjà présenté sur ce blog et dont la lecture est, redisons-le ici, indispensable et jubilatoire:

"(...) la tour Eiffel dont, contrairement à Notre-Dame qui me fut décrite par Hugo, je connais les formes élancées grâce, merci à eux, aux porte-clés et reproductions miniatures que vendent, à ses pieds et à la sauvette, des clandestins aux touristes en règle." (p47)

"Mon Paris est fait - comme Berlin paraît- il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer. " (p100)

"Quelle joie quand, à ma canne blanche, s' offre un nouveau chemin de traverse, une voie fraîchement ouverte dans ce Paris que j'ai incorporé, appris par coeur et par les pieds, et dont, arpentant et repassant les contours, j'ai dans ma tête dessiné la carte sans laquelle je serais prisonnier du dedans ou d'un guide." (p101)

Ayant pris conscience de ces difficultés alors qu'elle était encore étudiante en architecture, Isabelle Dapzol, créatrice d'Archi-tact, travaille depuis 1998 sur les maquettes tactiles à destination du public aveugle et malvoyant. On peut lire ici un article retraçant la genèse de son aventure.

Archi-Tact réalise essentiellement des maquettes pour les musées mais, plus généralement, peut intervenir sur l'accessibilité, signalétique y compris, des espaces muséaux.

Exemple ici de la maquette tactile du Palais des Beaux Arts de Lille ou de celle de Saint Martin de Ré avec les fortifications telles que conçues par Vauban ou encore la maquette tactile de l'abbaye de Mozac

Travaillant à la fois sur la couleur, la texture, Isabelle Dapzol crée un code facile à comprendre permettant une exploration autonome et pour les personnes aveugles (textures) et pour les personnes malvoyantes (couleurs vives et différenciées).

Ces maquettes, réalisées en fonction d'une demande particulière, peuvent être l'occasion d'appréhender un bâtiment dans son ensemble avant de partir à sa découverte, de découvrir les différentes périodes de construction d'un bâtiment (comme c'est souvent le cas d'une église, remaniée ou agrandie à plusieurs reprises). Elles peuvent aussi être l'occasion de découvrir la disposition du mobilier dans une salle ou la configuration d'un quartier ancien d'une ville.

Les possibilités sont quasi infinies et, intégrées à une démarche d'accessibilité culturelle, ces maquettes permettent réellement une appropriation du patrimoine bâti par les personnes déficientes visuelles qui n'en ont pas souvent l'occasion, mais aussi pour l'ensemble du public qui a accès à des détails auxquels il n'aurait peut-être pas prêté attention.