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mercredi 11 décembre 2019

Attention fragiles - Marie - Sabine Roger

Attention fragiles est un roman sorti en 2000 qui a obtenu le Prix France Télévisions du roman Jeunesse 2001 (11-14 ans), le Prix des Lycées professionnels du Haut-Rhin 2001 et le Prix Ramdam du Roman ado 2002. Voilà, autant dire que c'est une "valeur sûre".
Son auteure, Marie-Sabine Roger, a enseigné pendant une dizaine d'années avant de se consacrer à l'écriture de romans pour ados et adultes et de livres illustrés.

Couverture Attention fragiles
Dessin dans les tons jaune, ocre et...

Ce roman traite de thématiques qui sont toujours d'actualité. Les vies se croisent dans une grande ville anonyme et tour à tour, les personnages prennent la parole pour raconter leur point de vue, le temps d'un chapitre, à la manière d'un champ-contrechamp...
Voilà d'ailleurs quatre personnages parmi ceux qui prennent la parole :

  • Bruno, dit Nono, quatre ans et demi
  • Baluchon, son panda
  • Laurence, la mère de Bruno, ayant fui un concubin devenu violent, 23 ans
  • Nelson, dit Nel, aveugle depuis l'enfance, 20 ans. Il a un chien-guide, Boussole.

Quatrième de couverture

L'hiver, humide et froid.
Laurence, sans famille, sans amis, sans boulot, échoue dans une ville anonyme. Elle protège son petit Bruno et loge dans un grand carton de réfrigérateur près de la gare. Son unique crainte : qu'on lui enlève son fils. Lui, discute avec Baluchon, son panda. Et autour d'eux, les vies se croisent : celle de Nel, jeune aveugle, de Cécile qui s'attache à lui, de M. Barnouin, gardien de square, de Lucas qui travaille au buffet de la gare...
De quoi demain sera-t-il fait? Le bonheur, ce n'est jamais sûr, c'est seulement peut-être.

Champ-contrechamp

C'est Nel qui commence l'histoire. Puis Nono, du haut de ses quatre ans et demi. Puis Laurence, Et Monsieur Barnouin, le gardien du square, Cécile, la nouvelle du lycée. A tour de rôle, ils vont parler de leur vie puis, en avançant dans le récit, ces vies vont se croiser...
Le lecteur a ainsi accès à ce qui se passe réellement dans la tête (et la vie) du personnage et à ce que les gens qu'il croise ou côtoie imaginent de sa vie. Jugement, idées préconçues, clichés sont ainsi démontés.
Ici, nous irons, évidemment, nous pencher plus en détail sur la cécité de Nel et comment elle rejaillit sur ses relations sociales mais ce roman explore de nombreuses autres thématiques : violences conjugales, personnes sans abri, attitudes sociales...
Ce qui est intéressant aussi, c'est de montrer que, finalement, le handicap, ici la cécité de Nel, n'est pas "le pire" qui puisse nous arriver. Nel a une famille aimante (au propre comme au figuré), des amis, un avenir...

Laurence et Nono, et Baluchon

Difficile pour une mère de faire subir à son petit garçon la rue, le froid, la faim. Alors Laurence fait tout pour adoucir leur situation, pour protéger Nono qui lui, avance au jour le jour avec son panda en peluche Baluchon.
C'est par amour pour son fils qu'elle a décidé de quitter son compagnon devenu violent le jour où il a levé la main sur lui. C'est par amour aussi qu'elle s'astreint à garder sa dignité même si c'est parfois difficile, surtout lorsqu'on se voit dans le regard des autres. et finalement, c'est la présence de ce petit garçon qui la sauvera aussi.
Nono, seul et solitaire, s'invente une vie à deux avec sa peluche Baluchon qui le suit partout. Baluchon lui parle, fait des bêtises,

Couverture noir et rouge Attention fragiles
Autre couverture du livre Attention...

Nel, aveugle

Nous avons vu comment l'auteure, très habile, nous livre des lieux communs ou des idées reçues pour mieux les détourner en utilisant ce champ-contrechamp. La cécité de Nel n'échappe pas à cette règle. Si la vie pèse autant à Nel, c'est aussi parce qu'elle lui renvoie la pitié des gens. A vingt ans, il aimerait être comme les autres. A travers les exemples ci-dessous, on voit aussi comment Nel, 20 ans, a des envies d'autonomie et d'indépendance et qu'il met sur le dos de la cécité, aussi, tout ce qui l'empêche d'aller vers ces envies.

p7: "Être aveugle depuis l'enfance m'interdit l'insouciance. Un pas hors de mes rails, hors des chemins connus et me voilà désorienté. Perdu."
p7-8: "Soigneusement pliés par ma mère, dans cet ordre immuable qui exclut toute surprise de ma vie, mes habits m'attendent (...)."
p8: "Dans la cuisne, ma mère me bise, me décoiffe (...) puis elle tire pour moi la chaise, remplit mon bol, sucre et touille. Un jour, elle boira mon café à ma place, j'en suis sûr."
"C'est pénible, l'amour d'une mère, parfois. J'ai des envies d'indifférence."

Au fil de l'histoire et des rencontres, on apprendra aussi que Nil, s'il est aveugle depuis son enfance, n'est pas "plongé dans le noir".
p71: "Je distingue un peu les contrastes, les lumières très vives, des ombres. Pas de couleurs."
Sans rentrer dans les détails et s'en servir pour décrire de façon plus nuancée l'univers de Nil, il est intéressant de voir que l'auteure amène de la nuance : une personne aveugle peut effectivement avoir des restes visuels, c'est d'ailleurs le cas pour la grande majorité des personnes aveugles.

Le monde selon Nel

Sons, proprioceptions et odeurs
Outre les interactions avec les autres, l'auteure s'amuse aussi à décrire la façon dont Nel perçoit son environnement à travers les sons, les proprioceptions ou les odeurs.
p8: "Vibre sourdement dans l'épaisseur des vitres l'enrouement catarrheux du diesel."
p9: "La rue Edmond Rostand déroule sous mes pieds sa pente douce. (...)
Un galop d'enfants me déboule, m'enveloppe, s'éloigne à tout allure, dans un halo de cris aigus qui m'agacent la langue et les oreilles comme un vinaigre un peu trop fort. (...).
Lorsque je m'y engage à mon tour, la passerelle en fer vibre encore sous mes pas, faiblement."
p38: "Je me case à côté d'un type qui pue la transpiration de la veille. Les femmes n'ont pas ce genre d'odeurs-là. Lorsqu'elles fouettent, c'est plus aigre, avec des relents de parfums insidieux, crème pour la peau ou produit vaisselle. C'est pénible, mais moins violent. Les hommes, quand ils se laissent aller, on se croirait en pleine fauverie. Tu te retiens de respirer, ou bien alors tu t'intoxiques. Dans les deux cas, tu étouffes, c'est réglé."
p42: "Plus loin, après le mur de béton granuleux, je vais pouvoir cramponner la rambarde. Elle est glaciale au plein cœur de l'hiver. Que j'enlève mes gants, que je m'attarde, mes paumes s'y retrouvent soudées : froide mordure. L'étéla rampe brûle. On sent des irrégularités de peinture (quelle en est la couleur?), hasards de vieux chewing-gums collés, bien en-dessous, à l'abri des regards, mais pas de ma main qui se guide, s'assure, et qui se prend parfois à leur piège gluant."

Boussole
Le chien-guide (comme les lunettes noires dont d'ailleurs est équipé Nel) est un "accessoire" presque indispensable au personnage aveugle de fiction...
Nel n'échappe pas à cette règle et Boussole, Boubou comme il la nomme, "est la garante absolue de (son) nord" (p41).
p41: "Ma Boubou prévient : stop, assise, une marche, stop. Une autre. Bitume. Bord trottoir. Ma main prolonge le harnais, Boussole est moi, et je suis elle. Je vais tout entier dans ses pas."

Pour momentanément conclure

Devenu classique de la littérature ados, Attention fragiles est un roman court (139 pages), dense et émouvant. Impossible de ne pas se retrouver dans l'un de ces personnages. Impossible de ne pas se sentir happé.e par l'une de ces thématiques qui résonne de façon toujours aussi juste et poignante, preuve que la société n'évolue pas si vite que cela...
C'est aussi un joli portrait de Nel qui aimerait bien que sa mère le laisse un peu respirer et que les autres le voient autrement que comme "aveugle". Il en a marre de la pitié, comme si sa vie ne valait pas la peine d'être vécue. Il aimerait une vie plus anonyme aussi, malgré ses cheveux bleus et ses oreilles bouclées...
Si l'on ne passe pas à côté de certains clichés, l'écriture est belle, pleine de nuances et de poésie.
C'est aussi le moyen de prendre conscience de la façon dont on peut juger les gens sur leur apparence, comment on peut leur construire des vies qui n'ont rien à voir avec les leurs...

jeudi 18 juillet 2019

Du haut de mon cerisier - Paola Peretti

Premier roman de Paola Peretti, traduit déjà dans une vingtaine de langues, Du haut de mon cerisier, dont le titre original est La distanza tra me e il ciliego, est publié chez Gallimard Jeunesse, traduit de l'italien par Diane Ménard et illustré par Carolina Rabei, sans oublier la belle couverture de Caterina Baldi. Il est sorti en mars 2019.

Couverture du livre avec une petite fille cachée dans les feuilles d'un cerisier

Recommandé pour les lecteurs à partir de neuf ans, les adultes devraient aussi le lire.

Quatrième de couverture

Mafalda a neuf ans, aime l'école, le football et son chat.
Et Mafalda est en train de perdre la vue.

Simple, puissant, poétique, un roman à mettre entre toutes les mains.

Entre émotion et hymne à la vie.

Génèse du roman

Le texte qui suit est sur le rabat de la quatrième de couverture.

"Italienne, Paola Peretti est née en 1986 dans la province de Vérone, où elle vit toujours. Elle est diplômée en édition et en journalisme et travaille comme enseignante tout en écrivant des articles pour le journal local.
Elle vit avec une maladie génétique rare qui provoque une perte progressive de la vision. Il n'existe pas de remède connu à ce jour.
Elle parle de sa maladie à travers l'histoire de Mafalda.
Du haut de mon cerisier est son premier roman. À peine envoyé, il suscite l'intérêt d'une prestigieuse agence littéraire américaine, et ce futur classique est bientôt publié dans le monde entier."

Mafalda

C'est Mafalda l'héroïne de ce roman. Personnage principal, c'est aussi elle qui nous raconte sa propre histoire. Celle d'une petite fille de neuf ans atteinte de la maladie de Stargardt (dont on trouvera un dossier en annexe de ce billet) et qui est en train de perdre la vue.
Au fil du roman, au fil de ses échanges avec Estella, la gardienne de l'école venue de Roumanie, de son amitié avec Filippo, Mafalda déroule sa vie et l'avancée de sa maladie.
C'est Estella qui lui a donné envie de faire des listes, alors elle a un cahier dans lequel elle consigne ses envies, ce qu'elle aimerait réaliser...
Au fil des pages, ces listes vont évoluer.
p.43 : "Quelque chose que je puisse faire même sans les yeux (...). C'est difficile. Sans les yeux, on ne peut presque rien faire. Bon sang! Pourquoi est-ce que ce brouillard Stargardt est tombé justement sur moi?"
Pourtant, (p.47) "Les autres ne veulent jamais jouer avec moi à colin-maillard, ils croient que je triche parce que j'arrive à les attraper, même les yeux bandés. En fait, j'ai un truc : je reste complètement immobile au milieu d'eux et je tends l'oreille pour savoir si quelqu'un bouge. Rien de plus facile alors, que de prendre celui qui s'est déplacé, il suffit de bondir vers le bruit."
Sans même s'en rendre compte, Mafalda modifie ainsi ses façons de faire, utilise d'autres repères, se fie à d'autres sens. p.48, Mafalda s'exerce à marcher dans le noir dans le jardin, on peut penser aussi aux essais d'Ava, adolescente aussi en train de perdre la vue. "Les premières fois, j'avais tout de suite peur et j'enlevais l'écharpe au bout de deux petits pas. Maintenant, j'avance tranquillement. (...) J'effleure du doigt des boutons secs des hortensias le long du mur de la cour, je m'en sers comme point de repère pour ne pas arriver au milieu du jardin".
Pourtant, ses difficultés quotidiennes lui pèsent : (p.54) "Pour déchiffrer les inscriptions, même les très très grandes, je dois m'approcher tout près de la page, comme les vieux au supermarché, qui n'arrivent pas à lire la date limite des sachets de salade. Sauf que moi, je ne suis pas vieille. Papa m'a acheté une loupe, il dit que je pourrai l'utiliser comme Cherlocolme, le détective qu'on retrouve toujours dans les livres et dans les films. Mais je ne veux surtout pas m'en servir devant les autres". Mais Filippo, son ami très observateur, sait, et, à l'occasion de son anniversaire, lui dit (p.135), "J'ai écrit avec un gros feutre (...). Je sors ma loupe de Cherlocolme de ma poche. Je l'approche d'un œil et place le papier derrière le verre."
p.63, alors qu'elle vient de recevoir comme cadeau de Noël "un casque avec une clé USB pour écouter de la musique", Mafalda demande à son père si elle peux aussi enregistrer des livres.
p.140 : chez la docteure Olga, ophtalmologue, "Vous avez déjà commencé à l'initier à la lecture en braille?
Papa répond que oui, que je m'exerce. (...) La seule chose que j'ai lue en petits points braille, c'est Le Petit Prince. Mais c'était très beau."
p.160 : alors qu'elle ne voit pas le cerisier, Mafalda "ferme les yeux et respire à fond" comme lui a conseillé Ravina, la petite amie de son cousin. "Mes narines se remplissent aussitôt d'air froid, mais je sens tout de suite l'odeur du printemps. Pour moi, c'est l'odeur des bonbons à la rhubarbe de grand-mère, des bouquets de fleurs, mais pas celles du fleuriste, qui toutes ensemble sentent le cimetière, le parfum des vraies, de celles qui naissent dans les champs et dans les jardins des gentilles vieilles dames".

La distance comme repère

Le livre se découpe en cinq parties. Chaque titre est une distance. De "soixante-dix mètres" pour la première partie à "trente mètres" pour la cinquième. C'est la distance qui sépare Mafalda de la vue de son cerisier, distance qui se raccourcit inexorablement. Ce cerisier est en fait le vrai repère de Mafalda.

p.43 : "Ce matin, le cerisier a des cheveux châtains avec des mèches jaunes comme ma maman. Un, deux, trois... trente, quarante, soixante...
Cent vingt pas.
Il y a soixante mètres entre mes yeux et le cerisier." p.55 : "L'hiver, le cerisier de l'école est très triste. (...) Sans sa belle chevelure, je n'arrive pas à voir le cerisier de loin."

p.159 : "Parfois, papa continue à me dire : "Tu as vu?" ou "Regarde là-bas!" (...). Alors je dis : "Attends qu'on soit plus près" et quand Je vois moi aussi, on est de nouveau contents tous les deux".

Mais Mafalda a aussi comme repère son miroir, et, p.155, "on est à zéro pas du miroir".

La littérature en soutien

Commençons par le nom que Mafalda a choisi de donner au chaton qu'elle a ramené un jour de l'école et qui était monté dans le cerisier sans pouvoir en redescendre : Ottimo Turcaret... Ce "chat gris et marron avec un nœud au bout de la queue" (p.9).
p.15 : "C'est sur le cerisier de l'école que j'ai trouvé Ottimo Turcaret. Il était tout effrayé (...). Il était minuscule (...). Papa m'a offert son livre préféré, Le baron perché d'Italie Calvino. Il me le lisait le soir, avant que je m'endorme. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de Cosimo (...). Il avait un basset, qui portait deux noms : Ottimo Massimo, quand il était avec Cosimo, et Turcaret quand il était avec sa vraie maîtresse, Viola. On a donc décidé que notre chaton avait vraiment une tête à s'appeler Ottimo Turcaret (...).
Dans Le baron perché, mon personnage préféré est Cosimo : j'aime tellement qu'il aille vivre dans les arbres et qu'il n'en redescende plus, parce qu'il veut être libre."

Si très vite l'auteure cite Le baron perché d'Italo Calvino, il y aura aussi une autre référence très importante pour Mafalda :
p.31 : "J'apprends à lire les petits points braille et le livre que m'a donné Estella est très beau, un peu étrange. Il s'appelle Le Petit Prince.

De ces deux ouvrages, Mafalda tirera des idées, fera appel à Cosimo quand ça ne va pas, réfléchira aux phrases du Petit Prince.
Il s'agit de deux très belles suggestions de lecture, et une belle occasion d'aller découvrir Le baron perché ou d'autres œuvres d'Italo Calvino. À noter aussi, la parution d'une édition tactile du Petit Prince de Saint Exupéry. Enfin, devrait on dire...

Pour momentanément conclure

Roman fortement inspiré par l'histoire de l'auteure, Du haut de mon cerisier est à mettre entre toutes les mains dès neuf ans.
Délicat, mais aussi rempli de fantaisie, raconté par une petite fille de neuf ans qui déroule sa propre histoire, ce roman est aussi émouvant. Mais il n'y a pas de pathos, pas de mièvrerie. Mafalda nous décrit l'avancement de sa maladie, mais aussi comment elle s'en débrouillé même si cela est terrifiant. Pas à pas, comme ceux qui la séparent de son cerisier, qu'elle finit d'ailleurs plus par deviner que voir, elle s'aperçoit aussi que finalement, il y a plein de choses que l'on peut faire sans y voir. Et le roman regorge de petits détails qui disent la malvoyance.
Il y a la présence d'Estella, l'ombre de sa grand-mère, le soutien de Cosimo, ou encore celui de Filippo, qui a vite compris que Mafalda n'y voyait pas très bien.
Et puis comment résister à une petite fille qui a donné à son chat le nom du basset dans Le baron perché? Ça change de La Reine des Neiges ou des Aristochats sans compter les Caramel, Minou, ou autre Félix... mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à ce premier roman : c'est un vrai "hymne à la vie" comme le dit la quatrième de couverture. Ce n'est pas un simple argument de vente. Promis!

mardi 25 décembre 2018

Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Nous avions précédemment découvert Mimi et sa voisine Lisa dans une série de courts-métrages d'animation.
Nous les retrouvons ici pour "Les lumières de Noël", sorti le 21 novembre 2018, où elles nous entraînent dans plusieurs aventures : les fééries de Noël avec tous les sens...

Affiche Mimi et Lisa - Les lumières de Noël

Synopsis

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Les deux petites filles reviennent dans ce nouveau programme de 4 courts métrages afin de nous faire vivre la magie de Noël, avec l'imagination pour seule frontière.

La grande course (7')
Mimi et Lisa font la rencontre de Nela, un ver de terre, qui s’entraîne pour une course de vitesse. Curieuses, les deux fillettes la suivent dans ce dédale de galeries souterraines. Mais elles vont se rendre compte que le sens de l’orientation n’est pas le fort de leur nouvelle amie !

Le gâteau à la vanille (7')
Mimi et Lisa se lancent dans la pâtisserie, bien décidées à réaliser un délicieux gâteau. Improvisant une recette, en utilisant à peu près tout ce qui leur passe sous la main, elles font alors la connaissance de M. Levure.

Le pays des cadeaux (7')
Mimi et Lisa sont en plein préparatifs de Noël. Alors qu’elles achèvent la décoration du sapin, elles font le voeu de recevoir le plus beau des présents. Les deux amies sont alors transportées au pays des cadeaux !

Les lumières de Noël (26')
Les voisins de Mimi et Lisa se réunissent pour élever un grand arbre de Noël dans le hall de l’immeuble. Alors que les deux amies veulent décorer le sapin, Ella, le lutin électrique, fait son apparition. Il conduit les deux amies sur le toit de l’immeuble, où elles découvrent l’existence d’un mystérieux voisin…

Rencontres et découvertes

Ces courts-métrages d'animation de Katarina Kerekesova sont accessibles dès cinq ans. Nous les avons vus dans une salle où il y avait de plus jeunes spectateurs et il semble que tout le monde, petits et grands, en soit ressorti ravi.
Comme dans les courts-métrages sortis en 2016, ces aventures de Mimi et Lisa sont prétextes à des rencontres, au sein de leur immeuble notamment. Pour celles, ceux, qui ont vu les premiers épisodes, cela donne l'occasion de croiser à nouveau des voisins vus précédemment. Mais ces nouvelles aventures seront aussi l'occasion de découvrir de nouveaux personnages et même, de faire une sorte de "Retour vers le futur". Avec Mimi et Lisa, tout est permis, tout est imaginable, même les rencontres les plus improbables avec un ver de terre dont le sens de l'orientation n'est pas son fort ou Monsieur Levure dont, d'ailleurs, elles n'écouteront pas les conseils.

Mimi et Lisa en vers de terre Mimi et Lisa avec Monsieur Levure







A gauche, Mimi et Lisa se transforment en vers de terre pour faire la course avec Nela.
A droite, Mimi, Lisa et Monsieur Levure engloutis dans la pâte à gâteau qui a trop levé.

Mimi, grâce à son sens de l'écoute, ne se perd pas et aide aussi son entourage à se repérer lorsqu'il fait noir. Comme dans les premières aventures, Mimi et Lisa sont complémentaires. Si Mimi se fait guider par Lisa, c'est Mimi qui, la première, sentira la bonne odeur du gâteau à la vanille de leur voisine.
Mimi profitera aussi des décorations de Noël grâce aux descriptions de Lisa mais aussi parce que le sapin s'est paré de clochettes...

Mimi écoute les clochettes dans le sapin de Noël

Barrières et limites

Mimi, petite fille aveugle qui vit avec son papa, s'ouvre au monde en l'écoutant et le touchant. Avec Lisa, sa voisine "délurée" qui vit avec sa maman, elle part à l'aventure. Quel dommage donc qu'un adulte dise aux petites filles dans "la grande course", que la trottinette n'est pas faite pour Mimi! Il trouvera néanmoins une solution pour que Mimi et Lisa puissent en faire ensemble. Mimi a envie d'expérimenter, de faire les mêmes choses que son amie et, comme souvent, quelqu'un lui dit : "ce n'est pas pour toi!", sous-entendu, tu es aveugle, tu ne peux pas faire cela! Qui décide de ce que Mimi peut faire? Qui met des limites à cette petite fille aveugle?
Comme souvent dans ce blog, nous dérivons de la fiction à la réalité, et là, de la trottinette au cheval mais savez - vous qu'il y a des cavaliers aveugles qui font de la compétition au plus haut niveau?
Sans chercher trop loin, on peut citer Salim Ejnaini ou Ophélie de Favitski, cavalière western. On pourra aussi citer Laëtitia Bernard, journaliste sportive à Radio France et cavalière de saut d’obstacles depuis l’âge de 13 ans. Elle est six fois championne de France de sauts d'obstacles handisport. Elle s'entraîne en compagnie de Gaspard de L'espie et du jeune Hill Top. Pour en savoir plus sur ses activités, elle a aussi son site officiel. Et si le sujet vous intéresse, il y a aussi l'ARAC, Association Rouchy des Aveugles à Cheval dont on peut lire une présentation dans cet article .
Nous nous sommes un peu éloignés des aventures de Mimi et Lisa mais c'est agaçant de voir des gens qui décident à la place d'autres personnes ce qu'elles sont ou non capables de faire. Nous pensons, encore une fois (et ça faisait longtemps que nous n'en avions pas parlé) aux propos entendus par Jay Worthington lorsqu'il débutait sa carrière au théâtre.
Mimi et Lisa sont de petites filles qui ont l'avenir devant elles. Elles ont le droit de rêver et d'imaginer leur futur...

Pédagogie et DIY (Do It Yourself)

Comme pour le premier volet des aventures de Mimi et Lisa, vous trouverez affiche, visuels, dossier pédagogique sur le site de Cinéma Public Films.
Vous y trouverez aussi des fiches pour réaliser des décorations pour le sapin de Noël.

Que vous exploitiez ou pas ces ressources, ces courts-métrages sont un vrai bonheur où l'imagination est la seule limite. Malgré nos réserves quant aux limites (pour des raisons de sécurité, bien évidemment!) imposées, ces petites histoires permettent de montrer qu'il n'y a pas qu'une seule façon de comprendre le monde, de l'interpréter. Et puis ces petites filles sont irrésistibles même quand elles font des bêtises!

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

samedi 29 avril 2017

Nos Yeux Fermes - Akira Saso

Ouvrez les yeux sur les petits bonheurs de la vie!, voici comment Pika Edition lançait l'annonce de la parution de Nos yeux fermés.
Hana Ni Tohitamae pour le titre original, est un manga, ou seinen, écrit par Akira Sasô, sorti en France le 12 avril 2017.
Pour s'y retrouver dans la signification du manga et de ses différents genres, cliquer sur ce lien pour tout apprendre.

Couverture du livre Nos Yeux fermés de Akira Sasô

Quatrième de couverture

Dans ce conte moderne touchant, Akira Sasô nous invite à voir le monde autrement qu'avec nos yeux.

La vie n'est pas tendre avec Chihaya... Et elle le lui rend bien.
Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d'Ichitarô,
un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie
de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie
de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

Contexte

Pour ceux, celles, qui seraient novices en manga, on en commence la lecture par la dernière page et on lit les images de droite à gauche et de haut en bas.
Les dessins sont en nuances de gris. Seule la couverture offre des dessins en couleurs.

Nos yeux fermés va nous permettre de faire la connaissance de Chihaya, jeune femme jonglant avec deux boulots et un père alcoolique, et Ichitarô, jeune homme aveugle qui vient de s'installer chez sa tante, arborant un perpétuel sourire et des yeux clos.

Pour ceux, celles, qui ont une image high tech de la société japonaise, dépaysement assuré. Chihaya n'a même pas de portable!
Akira Sasô, l'auteur, amène un dessin parfois bucolique, plein de poésie, où l'on découvrira des paysages urbains, semi urbains japonais.

Comixtrip fait une lecture intéressante et éclairante de Nos yeux fermés qui est défini comme "un manga optimiste et touchant". Nous ne dirons pas le contraire.

Les sons, les bruits occupent une grande place dans les dessins.
Le bruit de la canne (en bois) d'Ichitarô : "tac toc"...
Les semelles décollées des chaussures de Chihaya : "flap flap"...
Le bruit de la canne tombant dans les escaliers mécaniques : "klong klong"...

Il y a aussi des plans resserrés sur les mains de Ichitarô lorsqu'il sent la pluie ou qu'il saisit délicatement une fleur.

Chihaya et Ichitarô

Les deux principaux personnages de Nos yeux fermés sont donc Chihaya, jeune femme pressée, cumulant les petits boulots pour essayer de joindre les deux bouts. Elle a de longs cheveux qu'elle attache souvent en chignon négligé, et s'habille d'un pantalon large et d'une veste sans forme.
Quant à Ichitarô, c'est un jeune homme calme, souriant, les yeux clos, navigant avec une canne rigide en bois. Il a des cheveux noirs mi-longs qu'il attache en queue de cheval.

Cécité au quotidien

L'auteur a interrogé des enseignants de l'Ecole pour aveugles de Kyoto. Manifestement, il leur a posé les bonnes questions et a bien intégré leurs réponses. Au fil des pages, est ainsi dit ou montré ce que peut signifier être aveugle au quotidien : savoir demander de l'aide pour trouver son chemin, trébucher sur des obstacles non détectés à la canne, utiliser son ouïe ou son odorat pour se repérer mais aussi entendre des réflexions désagréables...

Se repérer

Apprendre à se repérer, c'est ce que fait Ichitarô. Il utilisera d'ailleurs cet argument pour se rapprocher de Chihaya :
p37 "Je viens juste d'emménager ici. Je suis en train de cartographier les environs dans ma tête. Alors avoir quelqu'un avec qui me promener, c'est le rêve!"
Il lui demandera ainsi de décrire le paysage immédiat :
pp37-38 "Dis... Qu'est-ce qu'il y a, autour de nous? (...) J'entends des piaillements. (...) Des oiseaux... Qu'est-ce qu'ils font? (...) Je sens qu'il y a un fast-food qui sert du poulet frit..."
S'en suivra ensuite une galerie de portraits croqués par Chihaya pour décrire à Ichitarô les passants croisés dans la rue.

Pour trouver son chemin, il faut aussi des explications précises. Mais elles ne le sont pas toujours assez :
p102 "Continuez 50 mètres par là, vous arriverez à un feu rouge..." ""Par là", c'est à gauche ou à droite?"

Il peut être surprenant pour des personnes voyantes de suivre, de se laisser guider par une personne aveugle. Chihaya perdra patience :
p104 "Si tu cherches ton chemin, t'as qu'à me demander au lieu d'aller voir n'importe qui!"
Ichitarô expliquera alors à Chihaya :
p105 "Désolé, Chihaya... C'est comme ça que j'ai appris à me repérer jusqu'à présent. Alors, s'il te plaît... Tu veux bien me laisser faire?"

Se repérer avec les oreilles, cela signifie aussi se passer de parapluie.
p106 "Je n'en veux pas. Ça me gêne pour distinguer les sons..."

Activités et rêves

Ichitarô est un maître de l'ayatori, jeu de ficelle, qu'il décrit comme un art de créer des volumes avec des fils.

Et comme tout un chacun, Ichitarô a des rêves. Et cela donne une scène fantastique de base-ball virtuel.

Nous suivons Ichitarô dans ses déplacements, notamment dans les transports en commun où la précision du dessin de Akira Sasô nous permettra de voir et savoir que les gares et les quais sont équipés de bandes podotactiles et de cheminements en relief.

Bandes podotactiles et cheminement en relief dans le métro de Nagoya

Pourtant, cela n'empêche pas les chutes.
p83 "Tous mes amis aveugles sont tombés au moins une fois sur les rails."

Nous suivons également Ichitarô dans ses activités quotidiennes. Outre donner un coup de main à sa tante et essayer "de trouver un moyen de (se) rendre utile à (son) niveau", Ichitarô se rend à la bibliothèque pour aveugles.

Au détour d'une image, nous verrons aussi comment Ichitarô lit l'heure grâce à sa montre dont le verre se lève laissant ainsi accès aux aiguilles.

Auggie lisant l'heure sur une montre en relief
Ici, montre portée par Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans la première saison de Covert Affairs

L'histoire et les personnages secondaires, comme la tante de Ichitarô ou le père de Chihaya, permettent d'élargir le cadre des deux personnages principaux et d'enrichir ainsi les propos. Nous n'échapperons pas ainsi aux idées reçues :
p93 "Il y voit que dalle, ce petit... Ça sert à rien de te faire belle pour lui..."

Nous faisons également la connaissance des amis aveugles de Ichitarô qui font partie du ciné-club. Oui, les aveugles vont aussi au cinéma, notamment grâce à l'audiodescription qui décrit décors, actions, ..., donnant ainsi accès aux spectateurs aveugles ou malvoyants aux informations visuelles.
Ce groupe d'amis permet, en outre, de présenter plusieurs personnages, chacun avec son caractère, son histoire, évitant ainsi la caricature.

Pour conclure

Si Nos yeux fermés vous ont donné l'envie de découvrir le manga, vous pourrez toujours lire la critique du Monde et voir sa sélection du printemps 2017.
Nos yeux fermés est une magnifique histoire, pleine de poésie, d'optimisme, mais ancrée dans la réalité. Dans une réalité japonaise, dans une réalité de la perception de la cécité, dans une réalité sociale...
Solidarité, sincérité et humanité constituent le coeur de cette belle histoire d'amour/amitié sans mièvrerie ni misérabilisme.
La lecture de Nos yeux fermés est chaudement recommandée. Pour les novices, elle permettra une découverte en douceur et du manga et de la société japonaise. Et si cette histoire est pleine d'optimisme, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. Encore une fois, nourrissons - nous de nos différences, acceptons de regarder les choses autrement.

dimanche 27 novembre 2016

Poisson - Lune - Alex Cousseau

Roman publié en 2004 aux Éditions du Rouergue dans la collection doAdo. Classé en littérature pour adolescents à partir de onze ans, ce livre est également à conseiller aux adultes. Une bonne heure de lecture pour un texte plein de poésie...

Couverture du livre Poisson-Lune d'Alex Cousseau

Alex Cousseau, né à Brest, est l'auteur d'ouvrages jeunesse publiés notamment aux Éditions du Rouergue, comme Poisson-Lune ou à l'Ecole des Loisirs.

Quatrième de couverture

On le surnomme Miró, comme le peintre. Mais lui, les couleurs et les formes, il peut juste les sentir, les toucher, les imaginer : il est aveugle.
Depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de voir la vie du bon côté, entouré de Paluche, Luca et Nino, ses amis de toujours, et de son chien, Bolo. Et puis surtout, il y a Luce, la nouvelle voisine. Lui l'appelle Lune. Mais à quoi ressemble - t - elle ? Est - elle jolie ou moche ? Et lui, a - t - il vraiment une tête d'ange, comme dit Nino avec un brin d'ironie ? Le plus important n'est peut-être pas ce que l'on voit...

Marius, dit Miró

Marius a quatorze ans et ne sort jamais sans son chien Bolo. Ses copains l'ont surnommé Miro, comme le peintre.
Ses copains, Luca, qu'il a toujours connu et qui habite dans la même rue que Marius et que celui-ci considère comme (p11) "le frère que je n'ai pas", et Nino. (pp11-12) "Il est manouche. Il vit dans une grosse caravane, et l'été (...)(il va) vendre des glaces sur les plages bondées, et nettoyer les vitres des voitures de touristes sur les parkings des supermarchés." Et il y a Paluche, le vieux Paluche qui a l'âge d'être son grand-père. Il pêche le lieu jaune ou le bar sur sa petite barque sans moteur. (p12) "Célibataire endurci, la soixantaine. Ancien maçon, passe ses journées à la pêche." Et il y a Luce, que Marius appelle Lune...

Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)
Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)

C'est Marius qui raconte l'histoire à Bolo, son chien-guide, "le gentil chien du pauvre petit aveugle" (p11). Contrairement à l'histoire d'Eliott, personnage principal de Fort comme Ulysse où ses parents et leur attitude occupent une place importante, l'histoire de Poisson-Lune fait peu cas des parents de Marius. On saura juste que (p10) "mon père et ma mère me laissent vivre en paix. Ils me parlent et me soignent. M'aiment." Celle-ci s'attache à raconter l'amitié entre Marius, Nino et Luca, et Paluche, vieux pêcheur qui lui (p9) "filera les poissons pour les toucher, leur caresser les écailles, les nageoires, l'oeil." Et l'arrivée d'autres sentiments, d'autres sensations avec Luce, que Marius a vite fait de renommer Lune... Et là, je ne peux m'empêcher de faire un clin d'oeil au chouette court métrage de Joël Brisse, Les pinces à linge, où l'on découvre Alban (incarné par un Melchior Derouet adolescent), collégien, aveugle, amoureux de Marie-Luce...

L'entourage de Marius sait comment il fonctionne. Pas de place pour la pitié ici, Marius occupe une place parmi les autres et, s'il se pose des questions quant à son apparence physique (qui ne s'en pose pas?), c'est aussi lié à l'âge et aux premiers émois amoureux...
Chacun se répartit les tâches selon ses talents et compétences. Ainsi, il aide Paluche à parer les poissons au retour de la pêche ou compte sur ses copains pour avoir des informations sur son environnement :
p13 "Paluche me glisse un couteau dans la main, et me tend les bestiaux un par un. Je les nettoie. J'adore ça. Le poisson, je lui fends le ventre d'un coup de lame, et d'un doigt je retire les entrailles. Puis je les trempe dans l'eau."
p35 "Ils l'ont mis dans une belle chambre, Paluche. (...) Luca me l'a décrite, les murs sont clairs et lumineux, une grande baie vitrée donne accès à un balcon fleuri, et en grimpant sur une chaise on distingue le port."

Marius et son environnement

pp 10-11 "Rêver, c'est facile quand on ne voit rien. On a l'imagination grosse comme une citrouille, à vous faire péter le cervelet. Je n'ai pas d'autre occupation, alors je touche, j'écoute, je sens, je goûte, et je rêve. Et puis je cause. (...) Peut-être plus que la moyenne. Ce qui, tout bien réfléchi, n'est pas très étonnant. J'ai besoin des mots pour me raccrocher aux autres."

p16 "Le front face au ciel, je ressens la chaleur diffuse du soleil sur ma peau. Quand un nuage passe, mon visage refroidit."

p41 "Je vais te dire, l'intérieur du crâne d'un aveugle, c'est une petite salle de concert. Un laboratoire permanent où se donnent en spectacle les sonates les plus extraordinaires, pour un ou deux instruments quotidiens. La pluie qui se met à tomber, presque muette. Les pneus crissant légèrement sur le sol détrempé."

Une idée fausse et largement répandue (et souvent combattue ici) voudrait que les personnes aveugles vivent dans le noir... Qu'en est-il de Marius?
p69 "En chemin j'entends Lune me décrire le noir de la nuit, qui est un tout autre noir que le noir dans mon crâne. Le noir dans mon crâne est assez flou, assez flottant, sans repère. Le noir de la nuit n'est jamais vraiment noir. Mais dans le noir de mon crâne, il neige, il neige en toute saison. Quelques petits flocons voltigent, silencieusement."
p113 "Si je regarde à l'intérieur de mon crâne, à cet instant je ne pense pas à toi, je m'aperçois plutôt que le noir, autrefois troué de petites plumes blanches, de petits éclats grisâtres et flous, libère des formes un peu plus massives, et plus lumineuses. Je ne retrouve pas la vue, non, mais le contact avec Lune me transforme."

p94 "A chaque fois que je pisse ainsi, dans un petit bois, me vient l'envie de ricaner bêtement. N'ayant aucun sens de l'orientation ou presque, je me figure être à proximité d'une table de pique-nique, ou d'un banc, sur lesquels des inconnus éberlués me regardent faire mes besoins sans gêne. Je tends l'oreille : non, il n'y a personne. Ou alors quelqu'un qui cache bien son jeu."

Et, quand on ne voit pas, comment se fait - on une représentation des personnes :
p47 "La soeur de Paluche, personnellement je l'imagine grande et maigre, osseuse. Le visage ravagé par le temps, des yeux fins et rieurs, une voix tendre."
p86 "Devant moi, elle se penche. Elle est donc aussi grande que son frère. Sa peau sèche me rappelle aussi celle de Paluche, moins burinée, moins attaquée par le soleil et l'air marin. Elle sent le sucre et les fleurs (...)."
p 48 "Une voix ronde, avec un accent de méfiance, une tonalité inquiète. Une voix à moustache, et pas plus haute que nos têtes. J'imagine un petit monsieur rondouillard, perclus par les rhumatismes, la gorge entretenue aux desserts sucrés et aux liqueurs du dimanche."
p62 "Pour moi qui suis aveugle, seules les odeurs se ressemblent, et les bruits, et les saveurs, et le tissu d'un rideau que j'effleure comparé aux cheveux de ma mère. Mais les visages sont tous identiques."
pp113-114 "Je ne vois pas mais je sais, en l'écoutant, qu'elle sourit. Je connais trop bien sa voix pour reconnaître un sourire. Et un sourire de Lune me donne des ailes."

Et que peut penser Luce de Marius?
p108 "Lune ne me déteste pas mais je l'ai profondément déçue. Elle s'imaginait peut-être que mon handicap pouvait me purifier, et m'éloigner de toute tentation néfaste. Je ne suis pas parfait. Je suis loin d'être parfait, et je ne désire pas la perfection. Je désire simplement l'harmonie."

Pour finir

Jolie histoire d'amitié intergénérationnelle, de sentiments naissants, de points de vue différents, de confiance sur fond d'air iodé, Poisson-Lune est à la fois grave et léger, écrit dans un style coloré et poétique. Beaucoup de sujets abordés en cent vingt-quatre pages, des sujets que l'on a pas forcément l'habitude de rencontrer ensemble : vieillesse et handicap (quand celui-ci est incarné par une jeune personne).
Il y a peut-être des expressions que l'on envisage difficilement dans la bouche d'un garçon de quatorze ans, aveugle de naissance, mais Marius n'a pas de super pouvoirs, et exploite au mieux ses sens. Il est intégré dans son quartier (même s'il est scolarisé dans un établissement spécialisé, rappelons que ce roman a été publié en 2004, soit avant la loi d'orientation de 2005 qui préconise l'inclusion scolaire des enfants handicapés), vit dans une famille aimante qui lui laisse les moyens de s'épanouir. Et cela fait de lui un adolescent comme les autres d'autant que sa cécité, si elle fait partie de lui, n'est pas un élément déterminant dans l'histoire. Il est aveugle, et alors?

Bien que publié initialement en 2004, ce roman reste disponible sur nombre de sites de librairies en ligne et à la commande chez votre libraire préféré. La BNFA l'a également en version numérique : Poisson - Lune d'Alex Cousseau pour les publics empêchés, comme l'on a coutume de dire.
Sur papier ou en format numérique, partez faire un tour dans la barque de Paluche ou sur les rivages bretons en compagnie de Marius et Bolo. Bol d'air iodé assuré...

dimanche 16 octobre 2016

Robert - Niklas Radstrom

Roman jeunesse, accessible dès huit ans, publié chez Casterman Poche en 2010, avec une édition originale datant de 1994.
Ce roman a été écrit par Niklas Rådström, auteur suédois, touchant à de nombreux domaines (voir notamment la courte biographie le présentant sur le site de la Maison Antoine Vitez).
La version sur laquelle nous avons travaillé est traduite du suédois par Cecilia Monteux et Danielle Suffet. Les illustrations, en noir et blanc sauf celle de la couverture, en couleur, sont de Bruno Heitz.
L'histoire est divisée en quinze chapitres.

Couverture de Robert

Plus qu'un roman, je préférerais parler de fable.
Fable parce le début et la fin de l'histoire sont improbables et semblent très éloignés de mes critères habituels de sélection qui s'attachent à présenter, notamment, des personnages aveugles crédibles.
Robert, hormis ce début et cette fin "incroyables", raconte l'histoire d'un petit garçon prénommé... Robert, subitement privé de la vue. Et dès cet instant, le contenu de cette histoire est fascinant.
Fascinant, quasi sociologique même sur la perception de la personne handicapée, en particulier de la personne aveugle, dans nos sociétés occidentales. Celle de Robert est suédoise, du milieu des années 1990, mais même en 2016, tout habitant de n'importe quelle société occidentale peut s'y reconnaître.
Mais, que nous raconte donc Robert?

Quatrième de couverture

''Robert se leva et s'arrêta un moment au milieu de la pièce.
Il regarda autour de lui. Il ne comprenait pas pourquoi il faisait si noir.
Il s'est passé quelque chose, pensa-t-il.''

Inexpliquablement privé de la vue, Robert, un jeune garçon de sept ans, découvre une autre vision du monde. Et, surtout, il rencontre l'homme invisible...

Un roman intense et lumineux comme la vie

Robert

Robert vit à Stockholm, ou dans sa proche banlieue, avec son père, Harry qui veut tout le temps faire des blagues, sa mère, Karine, et sa grande soeur, Mikaela, qui l'appelle souvent "Robban" (mes notions de suédois sont beaucoup trop floues pour savoir si cela a une signification particulière ou s'il s'agit juste d'un surnom). Ils habitent tous les quatre une maison aménagée sur deux niveaux.
Robert a sept ans, est à l'école en CP, mange des corn-flakes au petit-déjeuner et aime les hamburgers.

Il fait complètement noir dans le monde entier

Rien de très original, sauf qu'en se réveillant en pleine nuit, il constate qu'il règne une obscurité totale, dans la chambre comme à l'extérieur (en Scandinavie, les maisons n'ont pas de contrevents). Et que cela continue le lendemain matin.
Ses parents, et sa soeur, mettront très longtemps à comprendre ce qu'il arrive vraiment à Robert. Et là, c'est la panique...

p20 "Mais les corn-flakes sont invisibles, répéta Robert. Si vous allumez la lumière, peut-être qu'on pourra les voir."
A ce moment-là, il sentit maman se pencher vers lui et bouger sa main devant ses yeux.
Enfin, il y a quelqu'un qui comprend qu'il fait complètement noir dans le monde entier, pensa-t-il.
Mais à peine eut-il le temps d'y penser que maman poussa un hurlement.

Cécité et idées reçues

En arrivant à l'hôpital, le papa sortit de la voiture en réclamant un fauteuil roulant. Ce à quoi Robert répondit :
p27 "Papa, dit Robert. Ce n'est parce qu'on va me mettre dans une chaise roulante que quelqu'un va allumer la lumière."

Aparté : une personne aveugle peut marcher et elle est également capable d'utiliser les escaliers. Ne pas lui proposer systématiquement l'ascenseur, pas toujours accessible d'ailleurs...

p77 "Des lunettes de soleil! dit soudain l'homme invisible. Les aveugles portent toujours des lunettes de soleil quand ils se promènent."

Aparté : les personnes aveugles peuvent effectivement porter des lunettes de soleil pour se protéger (hypersensibilité à la lumière ou tout simplement "armure" contre branches, feuilles ou tout autre obstacle pouvant venir frôler ou frapper à hauteur des yeux, quelquefois aussi pour cacher leurs yeux au regard d'autrui parfois inquisiteur), mais ce n'est ni une obligation, ni systématique.

p134 "Mais mon petit, dit-il, tu t'es perdu et puis tu n'y vois rien. Pauvre petit."

Aparté : pourquoi faut - il toujours que les autres s'imaginent que la situation d'une personne, parce qu'elle est aveugle, est pire que la sienne? Il y a quelques années, un ami aveugle attendait son épouse à un coin de rue, lieu du rendez-vous. Le temps que celle-ci arrive, l'histoire de quelques minutes, une personne lui avait glissé une pièce dans la main. Situation fort embarrassante et renvoyant à la triste (et surtout fausse) idée qu'une personne aveugle ne peut vivre que de mendicité...

Infantilisation de la personne aveugle

p35 "Maman essayait de faire manger Robert comme un bébé. Mais Robert trouvait ça nul. On peut quand même manger des hamburgers tout seul, même s'il fait complètement noir dans le monde entier."

p42 "Tout le monde croyait que Robert ne pouvait plus se débrouiller seul pour quoi que ce soit."

p80 "Ils (ses parents) lui firent promettre de ne plus jamais sortir de la maison. (...) Oui, jamais tout seul, dit papa."

Super (?) pouvoirs ou, plus simplement, utiliser ses autres sens

p43 "Robert avait remarqué quelque chose cependant. Quand il faisait complètement noir dans le monde entier, on entendait bien mieux. Parfois Robert avait l'impression de n'être plus qu'une grande oreille."
"Parfois, même, ses oreilles pouvaient voir une pièce, ou la personne qui traversait la pièce."

p75 "Les couleurs ont des odeurs différentes."
p76 "Ça sent la peinture bleue. Comme un ciel artificiel ou comme une piscine sur la lune."

p83 "Robert la (sa canne) prit et tapota le sol en ciment avec la pointe. En attendant l'écho, il avait l'impression de voir tout le garage devant lui."

p98 "Il faisait beau, et le soleil brillait. Robert sentait à la fois sur son visage la chaleur du printemps et la fraîcheur du vent."

La canne blanche

Alors que la journée internationale de la canne blanche est le 15 octobre, voyons comment celle-ci est entrée dans l'imaginaire de tout un chacun...
p71 "- (...) D'habitude, comment font ceux qui ne peuvent pas voir quand ils sortent?
- Les aveugles ont bien une canne, dit Robert. Une canne blanche."

Nous passerons sur les détails cocasses de la "fabrication" de cette canne blanche mais regardons comment Robert l'utilise :
p83 "Il fallait marcher à tâtons avant de trouver la barrière pour sortir sur la route. Mais ensuite c'était plus facile. Robert pouvait sentir avec sa canne là où finissait le bitume et là où commençait le fossé avec des touffes d'herbe et du gravier."
p100 "Il marcha jusqu'à ce que sa canne rencontre un obstacle. Il le toucha pour comprendre ce que cela pouvait être. C'était un tas de gros bâtons assemblés, comme des échelles. Une cage à écureuils, reconnut Robert. Il posa sa canne et se mit à grimper.

L'école

En 1994, même en Suède, l'inclusion scolaire ne semble pas être une règle générale.
p69 "On va trouver une école pour les enfants qui ne peuvent pas voir, dit papa."

S'ennuyant à la maison, Robert décide de retourner dans sa classe.
p87 "- (...)Mais mon petit Robert, tu ne peux quand même pas venir ici... Comment tu vas arriver à...
- "L'école ce n'est pas pour tout le monde? s'étonna Robert."

Rassurons-nous, la maîtresse finira par trouver une activité accessible à tous...

L'homme invisible

Alors que Robert est dans un grand désarroi, les adultes autour de lui lui ayant fait comprendre que ne pas voir est une catastrophe, l'homme invisible vient lui rendre visite.
C'est avec cet homme invisible qu'il retrouvera l'envie de faire des choses car "on ne peut pas rester comme ça, à ne rien faire" (chapitre 7).
L'homme invisible lui rappelle d'ailleurs que voir ou ne pas voir ne change rien pour certaines choses:
p55 "- Tu ne vois pas le temps qui passe?
- Mais je ne vois plus rien, dit Robert, furieux.
- Qu'est-ce que ça peut faire? dit l'homme invisible. Avant, tu pouvais peut-être voir le temps passer? Tu pouvais?"

p92 "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas voir qu'on est invisible", phrase laissée par l'homme invisible sur le tableau de la classe de Robert et qui fait particulièrement écho à un article paru sur le site de la Perkins School for the Blind au sujet de la campagne Blind New World que nous avons déjà évoquée dans ce billet et qui nous a permis de découvrir le comédien Jay Worthington. Cet article, en anglais, s'intitule We're blind, not invisible (nous sommes aveugles, pas invisibles) et fait directement référence au regard que porte la société sur les personnes aveugles par le biais de plusieurs témoignages (dont celui de Jay Worthington).

p145 "Tu peux tout faire tout seul. Tout ce que tu veux." (dit l'homme invisible à Robert)

p154 "Personne ne voit un homme invisible. Personne, sauf quelques enfants qui ne peuvent pas voir."

Lovisa

Robert fait la connaissance de Lovisa, petite fille de son âge, née aveugle, qui n'a pas la langue dans sa poche.

p103 "- Tu n'as jamais rien vu de tes yeux? demanda Robert.
- J'ai vu plein de choses, dit Lovisa. Mais pas avec mes yeux."

p107 "Robert et Lovisa parlèrent un long moment là - haut dans la cage à écureuils. Lovisa racontait un tas d'histoires sur 《comment c'est quand on ne peut pas voir》.

En discutant tous les deux, Robert découvre qu'il est possible de faire du vélo, grâce au tandem.
Mais nous n'évitons cependant pas quelques clichés ou situations maintes fois lues :
p113, ils se touchent le visage pour savoir à quoi ils ressemblent.
p115, la question des couleurs est abordée. Vert comme l'herbe, rouge comme des pétales de fleur...

Conclusion

Robert est un roman décalé, plein de fantaisie, et qui pourtant en dit tant!
Niklas Rådström nous (lecteurs) met en face de nos responsabilités en tant que citoyens, en tant que membres d'une société qui ne sait pas comment traiter la différence, l'altérité. Pourtant, ce petit garçon, à part ne plus voir, reste Robert, qui aime toujours les hamburgers. Alors, pourquoi, tout d'un coup, sa mère le considère à nouveau comme un bébé, pourquoi elle ne veut plus que ses copains viennent le chercher pour jouer, pourquoi son père ne veut plus qu'il sorte seul, pourquoi sa soeur est soudain très gentille avec lui?

Cet homme invisible, que Lovisa, la petite fille aveugle que rencontre Robert, a également rencontré, permet à Robert de continuer, contre tous, à être ce petit garçon de sept ans qui explore le monde.

Robert, c'est une illustration de ce que peut être la littérature jeunesse : faire découvrir d'autres univers aux enfants, et donner aux adultes l'occasion de regarder autrement des choses qui leur semblent pourtant établies.
Lecture chaudement recommandée en ne perdant pas de vue le côté fable de ce roman...

Pour les enseignants que ça intéresse, Casterman propose des fiches pédagogiques pour travailler sur ''Robert''.

jeudi 6 octobre 2016

Mimi et Lisa - courts métrages d'animation

Quarante-cinq minutes de bonheur, d'intelligence et de fantaisie. Par les temps qui courent, c'est une proposition à ne pas refuser!
Quarante-cinq minutes, c'est la durée du film d'animation Mimi et Lisa réalisé par Katarina Kerekesova, venant de Slovaquie, accessible dès quatre ans (mais vrai moment de plaisir pour les adultes aussi), et sorti sur les écrans français le 6 avril 2016. Plutôt qu'un film d'animation, il s'agit en fait de six petites histoires regroupées mais qui forment un tout cohérent. Voici les titres des aventures du tandem Mimi/Lisa :

N'aie pas peur du noir
Mimi a construit un superbe château de cubes dans sa chambre. En découvrant sa création, Lisa l'entraîne à l'intérieur. Mais les lieux sont hantés par la poupée de Lisa, un malicieux fou du roi.
Le jeu de cartes
Alors qu'elles jouent aux cartes en cherchant des paires d'animaux, Mimi et Lisa sont interrompues par deux voisines couturières. Il n'en fallait pas plus pour qu'elles se retrouvent dans un monde de tissus dans lequel tous les animaux sont en double, à l'exception d'un crocodile esseulé.
Adieu, grisaille!
Aspirée dans un monde coloré, la gardienne de l'immeuble se retrouve piégée par le gris qu'elle aime tant. Mimi et Lisa partent la sauver en lui montrant la beauté des autres couleurs.
Où est passée l'ombre?
Mimi et Lisa ont besoin de l'ombre d'un arbre pour jouer tranquillement dans la cour de l'immeuble. En cherchant des graines sur le balcon du voisin, elles tombent dans un pot de fleurs et atterrissent au sein d'une jungle sauvage.
Monsieur Vitamine
Une artiste lyrique vient de perdre sa voix à cause d'un virus amoureux de rock and roll. Avec l'aide de Monsieur Vitamine, Mimi et Lisa partent déloger le microbe qui tambourine dans la gorge de la chanteuse.
Le poisson invisible
Dans un grand aquarium, un poisson magique doit se rendre invisible pour échapper aux moqueries des autres espèces aquatiques. Mimi et Lisa décident de le retrouver pour l'aider à assumer sa différence.

Affiche du film d'animation Mimi et Lisa

Résumé du film

Timide et non-voyante, Mimi perçoit le monde différemment grâce à ses autres sens. Lisa, sa voisine de palier délurée, est toujours prête à provoquer des situations amusantes. Ensemble, elles découvrent les univers de leurs voisins dans lesquels le moindre objet peut devenir le théâtre d’une aventure fantastique, avec l’imagination pour seule frontière.

Tout peut arriver les yeux fermés!

Plus qu'une promesse, avec Mimi et Lisa, c'est une certitude!

Lorsque Lisa et sa maman emménagent dans l'immeuble où vivent Mimi et son papa, les deux fillettes ne tardent pas à faire connaissance.
Et si Lisa est triste pour Mimi qui ne peut pas voir les couleurs, celle-ci la rassure vite en lui disant qu'elle découvre le monde avec ses mains et ses oreilles.
L'affiche du film nous la montre d'ailleurs avec une oreille grande ouverte sur le monde, pour identifier le bruit d'un oiseau, d'un tramway ou d'un camion.

Au fil de leurs aventures, elles visiteront leurs voisins et partiront dans des contrées extraordinaires.
Le dessin est très coloré, très gai, les dialogues sont vivants, intelligents et l'imagination débordante. Partir en Afrique grâce à une machine à coudre, dans une forêt remplie de plantes carnivores pour trouver un arbre, voilà quelques péripéties qui attendent Mimi et Lisa.

Mimi et Lisa avec les éléphants Mimi et Lisa dans la forêt






A tour de rôle, elles trouvent des solutions pour avancer, résoudre les problèmes.
Mimi ne peut pas jouer aux cartes avec Lisa. Celle-ci trouve un moyen pour qu'elles puissent y jouer ensemble!
Se déplacer dans le noir? Pas de problème pour Mimi! C'est elle qui guidera Lisa!

Mimi, cheveux noirs et yeux clos, robe grise et haut noir, Lisa, cheveux blonds et grands yeux bleus, robe blanche à pois multicolores, sont devenues inséparables et apprennent l'une de l'autre.
A la fin de chaque histoire, on les voit raconter leur point de vue personnel à leur parent. Intéressante façon d'aborder la différence et de montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon d'aborder les choses ou de les ressentir.

Quand la différence est richesse, quand l'expérience se partage, tout le monde y gagne!

Dans l'épisode Adieu, grisaille!, il est question de couleurs. On retrouve, là encore, les interrogations sur la perception des couleurs par les personnes aveugles, sujet qui avait été abordé ici à travers le billet Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité ou celui sur le livre De quelle couleur est le vent?. Mais il est aussi question du toucher, notamment en explorant les différentes sortes de tissus, dans le jeu de cartes. Mais il est aussi question du noir et de la peur du noir, de différence et d'acceptation de la différence...

Sur le site Cinéma public Films, il est possible de se procurer affiche, images ou encore dossier pédagogique.
Le film est a priori disponible en DVD, en audiodescription (version chaudement recommandée) et sous-titrage. Toutes les bonnes raisons pour en faire un moment inclusif, en famille ou à l'école...
Et passer simplement quarante-cinq minutes de bonheur devant un enchantement cinématographique!