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dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

samedi 18 août 2018

Une vie à Colin-Maillard - Lydia Boudet

Publié chez GRRR...ART Éditions et paru en février 2018, Une vie à Colin-Maillard est le premier roman de Lydia Boudet.

Couverture du livre Une vie à Colin-Maillard

Lydia Boudet collabore également chaque trimestre à l'Handispensable Magazine, trimestriel qui parle du handicap différemment. On pourra lire cette présentation du magazine lors de son lancement en juin 2014.
Lydia fait des portraits de personnes, notamment déficientes visuelles, de la vie de tous les jours ou oeuvrant dans la culture (en s'inspirant, parfois, de ce blog, si, si...).

Dans Une vie à Colin-Maillard, il est aussi question d'un portrait, celui de Laurent, aveugle de naissance.
Au fil de ce billet, il y aura forcément du divulgâchage mais, rassurez-vous, là n'est pas l'intérêt du livre.

Quatrième de couverture

Il y eut maldonne à la naissance de Laurent, car il est né aveugle. Mais, l'amour des siens et sa grande force de caractère lui permettent de reprendre en main sa vie.
Par petites touches tendres, c'est ce cheminement que sa femme va raconter à leur fille. Celle-ci, enceinte, a peur de mettre au monde, à son tour, un enfant handicapé. Alors, pour la rassurer, sa mère lui expose des tranches d'une vie "à Colin-Maillard" afin de la convaincre que l'existence vaut d'être vécue même dans la cécité.

Petite note

Le résumé ci-dessus n'est pas l'argument le plus intéressant de l'ouvrage. Ce "roman", peut-être que le terme "roman-document" serait plus approprié, est constitué de chapitres très courts, quarante-deux en cent quarante et une pages, qui ressemblent d'ailleurs plus à des instantanés qu'à des chapitres. Ce qui est d'ailleurs parfois frustrant car on aimerait un peu plus de liaison entre eux, même si Laure-Anne, narratrice du livre, dit à sa fille : "tu as feuilleté avec moi ces quelques photos mentales issues du carton de notre mémoire collective." (141)

La vie de Laurent

Laurent est donc le personnage principal de ce roman-document. Le lecteur le suivra dès sa naissance...
Nous n'avons pas sa date de naissance mais, décrites en détail, les actions de ses parents pour le stimuler le plus possible dès l'annonce de sa cécité, une fois le choc du diagnostic, et son côté définitif, "intégré". Ainsi, p.14, "Nancy devint une oreille parlante : tout ce qu'elle entendait, elle le décrivait à son fils."

Après le lycée, Laurent suit des cours par correspondance pour devenir traducteur. Tiens, ça ne vous fait pas penser à Thomas (Melchior Derouet), l'amoureux de Francine (Nathalie Portman), dans "Faubourg Saint-Denis", le court métrage de Tom Tykwer, dans "Paris, je t'aime", film collectif sorti en 2006. Dans ce magnifique court métrage, Thomas, aveugle, fait des études de traduction. Au tout début du film, on le voit dans son appartement, casque sur les oreilles, en train de lire sur son afficheur braille et répétant ses phrases.

Chronique après chronique, ou "image mentale" après "image mentale", nous le verrons grandir, se faire des amis, gérer au quotidien des désagréments liés à l'environnement parfois hostile, ou à la bêtise humaine. Celle-ci est d'ailleurs épuisante si on la prend au premier degré. D'autrefois, il s'agira de maladresses qui, répétées, peuvent être extrêmement blessantes. Nous le verrons se faire une place, en tant que personne aveugle, certes, mais surtout en tant que Laurent Trémane, avec ses qualités et ses défauts. Pour ces derniers, l'histoire étant racontée par son épouse, nous subodorons un point de vue partial... Il y a d'ailleurs de jolis passages sur la vie en couple "mixte", aveugle/voyant.

Cécité et Société

Attitude
Au fil de ces "photos mentales", l'auteure nous parle du choc du diagnostic chez les parents, l'attitude de nombre de personnes face à un bébé handicapé, y compris dans la proche famille. Puis, au fil de la scolarité de Laurent, plus que les difficultés liées à sa cécité, l'auteure raconte comment, parfois, l'attitude là encore, de certains professeurs peut inclure ou exclure, même de façon involontaire, une personne aveugle.
C'est un des points forts de cet ouvrage : montrer combien les préjugés, plus que la cécité en elle-même, empêchent la personne de faire ce qu'elle a envie de faire, sous prétexte que ce n'est pas pour elle, qu'elle ne peut pas le faire... Quelqu'un d'autre que soi se permet de juger ce que l'on peut faire. Combien de personnes aveugles ont entendu ce genre de remarque? Si l'on prenait des paris, on attendrait probablement les cent pour cent. Toujours avoir besoin de faire ses preuves, montrer que l'on est capable...

Préjugés
Il arrive aux personnes aveugles d'aller au cinéma pour voir un film comme une bonne partie de la population française... Pourtant, cela semble incongru à la caissière du cinéma où se présentent Laurent et Damien, ami de lycée. Celui-ci, d'ailleurs, ahuri par l'attitude de la caissière, demande à Laurent s'il n'est jamais fatigué. Celui-ci lui répond : "J'ai besoin de toute mon énergie pour éviter les poubelles sur un trottoir, capter des informations sonores parmi le brouhaha général ou faire le lien entre les données manquantes." (p.56)

Au quotidien
Les déplacements, même ceux pratiqués au quotidien, regorgent de pièges : des poubelles laissées au milieu du trottoir, des travaux de voirie mal signalés et non protégés (et aux conséquences amplifiées) : "Canne levée, il n'avait donc pas détecté un trou fraîchement creusé, signalé par un cône de travaux et de la peinture sur le trottoir." (p.57)

Usages de la canne blanche

La canne blanche et longue est l'instrument indispensable des déplacements autonomes pour la personne aveugle. Ci-dessus, Nous avons un aperçu de son utilité pour détecter les défauts de voirie. Tout au long de ce livre, Il y a de nombreux exemples des usages de la canne blanche.
p.31 "(...) quand il marchait avec sa canne, son corps était toujours très contracté, les pieds à l'affût de la moindre aspérité au sol et le bras droit dans un constant mouvement de balayage."
p.73 "Il (...) entra de plein fouet dans le plafond en sous - pente. Cela lui arrivait souvent : de sa canne il pouvait localiser les obstacles au sol, mais rien n'avait été inventé pour ceux en hauteur."

Pour comprendre l'efficacité de la canne blanche, voir le schéma ci-dessous, tiré du livre de Jean-François Hugues publié en 1989 aux éditions Jacques Lanore, Déficience visuelle et Urbanisme. L'accessibilité de la ville aux aveugles et mal-voyants. Pour simplifier, du sol à la taille de la personne, la canne a une utilité de détection, prévenant les obstacles. Mais sur la partie supérieure du corps, de la taille à la tête, elle est inefficace, ce qui entraîne souvent des collisions avec tout objet protubérant dont parfois des dessous d'escalier non signalés ou des rétroviseurs de camions...

Schéma de l'efficacité d'une canne blanche, tiré du livre de Jean-François Hugues

La canne a aussi d'autres usages, dont celui d'être identifié comme personne aveugle. C'était d'ailleurs l'usage premier lors de son invention par Guilly d'Herbemont à Paris en 1930. Elle constata que dans la rue, le public, tant piétons qu’automobilistes, ne faisaient pas attention aux aveugles. S’inspirant du bâton blanc des agents de police, elle parvint à convaincre la Préfecture de police de Paris d’autoriser l’usage de la canne blanche pour les aveugles et les malvoyants. Cette initiative audacieuse et novatrice fut bientôt connue et suivie, tant en France que dans le monde entier.
p.79 "Ma canne sert à montrer aux autres que je ne vois rien du tout, mais surtout elle m'aide à ne pas me cogner partout."

Pour finir

Si Laurent est un personnage de fiction, il est manifestement très inspiré par une expérience vécue, construit au fil de ces témoignages qui constituent ce "roman".
Une vie à Colin-Maillard est une première œuvre dont l'intérêt est une vraie honnêteté et une belle connaissance de la cécité. Si, parfois, nous ne sommes pas d'accord avec certaines attitudes, nous avons l'opportunité, ici, de vivre la cécité dans sa vie quotidienne, dans ses apprentissages au fil de la vie.

Les quelques exemples cités ici sont le reflet de cette connaissance. Pourtant, elle indique, comme pour s'excuser, qu'elle est "tout à fait consciente que la vie d'un non-voyant est beaucoup plus difficile que celle décrite dans ce roman". Il y a, parfois, des chemins plus tortueux que d'autres, et des attitudes franchement désespérantes, même treize ans après la loi de 2005 dont on ne cesse d'ailleurs de remettre en question le principe d'accessibilité universelle (comme si personne ne vieillissait ou n'avait un jour fait l'expérience d'un déplacement avec une lourde valise sur un parcours rempli d'escaliers), mais pourquoi, parce qu'on est aveugle, cela signifierait nécessairement un parcours du combattant?
Le parcours de Laurent, raconté dans ce "roman-document", n'est pas particulièrement facile même s'il a la "chance" d'avoir un emploi (en 2016, le taux de chômage chez les personnes handicapées était presque deux fois supérieur au tout public), d'avoir trouvé l'amour et fondé un foyer. Et si, au contraire, il était le reflet d'une génération de personnes aveugles ayant pu faire des études supérieures, autonomes et bien insérées dans la société?

Lydia Boudet est documentaliste et, par amour de la lecture, elle a souhaité que Une vie à Colin-Maillard soit disponible également en version audio.
Georges Grard, directeur de l'Handispensable, dit que "son livre possède un souffle salutaire et une vérité de vie qui emportent tout à sa lecture!" Alors, soyez curieux...

samedi 7 juillet 2018

Jamais - Duhamel

Bande dessinée parue chez Bamboo Editions, collection Grand Angle en janvier 2018, Jamais nous emmène en Normandie, plus précisément à Troumesnil sur la Côte d'Albâtre.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

A travers cette histoire, nous faisons connaissance avec Madeleine, qui vit avec le souvenir de son mari disparu en mer dont le corps n'a jamais été retrouvé, et dont la maison menace de tomber dans la mer en même temps que la falaise.

Quatrième de couverture

"Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c'est les deux."

Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie.

Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison.

Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Madeleine

Aux yeux des autres, Madeleine est une vieille femme aveugle, vieille ET aveugle, donc doublement vulnérable. Le maire et le chef de la brigade des sapeurs pompiers se sentent responsables de la vie de Madeleine dont la maison risque de finir dans la mer à tout moment.
Prenons la peine de faire connaissance avec Madeleine en laissant de côté quelques clichés, non sans les avoir (partiellement) recensés.
Commençons par Jules, son époux disparu en mer, dont les piliers de bar indiquent qu'il fallait au moins une femme aveugle pour l'épouser parce que "visuellement parlant, c'était pas un cadeau..." (p.11)
Ou le maire qui a quelques difficultés à voir au-delà de la cécité de Madeleine :

p.5-6 Le maire : "Madeleine, soyez raisonnable! Vous devez impérativement quitter votre maison! Si vous ne le faites pas de votre plein gré, je serai obligé de vous y FORCER!!!"
Madeleine : "ET DE QUEL DROIT JE VOUS PRIE?!!"
Le maire : "MAIS ENFIN, VOUS ÊTES AVEUGLE!!!"
Madeleine : "Je suis au courant!!! Depuis quand est-ce un motif d'expulsion?"

Ce très court extrait donne le ton : la détermination de Madeleine, la maladresse du maire sous couvert de responsabilité pénale et la cécité qui revient au premier plan comme pour valider doublement cette nécessité de lui faire entendre raison. Comme si la cécité l'empêchait de comprendre la situation...

Pourtant, au fil des pages, on la voit circuler seule et dans la campagne et dans le village, être autonome pour faire ses courses et sa cuisine, tenir sa maison.

La cécité et ses attributs

La canne blanche
Dès l'illustration de la couverture, un élément intrigue. Nous y voyons un personnage de dos, cheveux blancs, manteau rose et bottines, qui contemple la mer que l'on aperçoit au second plan. Ce personnage féminin, accompagné d'un chat tout en rondeurs, tient une canne blanche à l'horizontale dans ses deux mains.
Et la première image sur la page portant le titre de cette bande dessinée, Jamais, montre une petite femme âgée, celle que l'on voyait de dos sur la couverture, qui marche sur un chemin de terre se guidant avec sa canne blanche. Au second plan, une maison et son jardin dont on devine qu'il a déjà été grignoté avec deux barrières restant suspendues dans le vide surplombant la mer.
Mais cette canne, balayant le sol, ne suffit pas pour détecter des obstacles en surplomb, elle n'est efficace que pour des objets situés jusqu'à une hauteur de 30 cm du sol. Attention aux bosses...

Madeleine sur un chemin en terre se guidant avec sa canne blanche

Les yeux de Madeleine
Comment représenter la cécité en image fixe? Certes, il y a la présence de la canne blanche mais, Madeleine ne portant pas de lunettes, comment illustrer sa cécité? En la représentant avec des yeux blancs, tels des yeux morts...

Magnétophone, bruits et autres sens
La bande dessinée transpose par écrit les bruits. En cela, Jamais ne révolutionne pas le genre mais, lorsque l'histoire se concentre sur Madeleine, il y a une présence permanente du bruit, des bruits de l'environnement : la canne blanche qui touche le sol, le chat Balthazar qui sautille sur le plancher, les mouettes qui crient, les abeilles qui volent. On voit aussi surgir les odeurs (cf. "Cécité et fantasmes" ci-dessous) ou la chaleur du soleil.
Quand on plonge dans l'intimité de Madeleine, dans son grenier où sont remisés ses souvenirs, apparaît alors un magnétophone (p.33), qui fut longtemps indispensable pour écouter des livres enregistrés.

Madeleine et la voix de Jules - Le magnétophone

Cécité et fantasmes
Tout au long de cette histoire illustrée, il est amusant de voir surgir des mythes autour de la cécité qui montrent aussi combien elle continue à alimenter fantasmes et autres préjugés. Ainsi, p.17, Madeleine sent l'odeur d'un "joint" ou "pétard" sur le chemin avant de croiser deux jeunes en train de fumer qui s'étaient précédemment rassurés en apercevant la canne blanche. Madeleine les surprend en identifiant l'odeur : et oui, pas besoin de l'image ou des sens hyper aiguisés de Daredevil pour les activités odoriférantes...

Madeleine, deux jeunes et un pétard

Les personnes aveugles regardent, écoutent la télé, Madeleine y compris (p.20-21). Et la cécité (et sa guérison miraculeuse) est/sont un sujet de choix pour nombre de téléfilms, films, séries télévisées dont les scénarios font parfois preuve d'une fantaisie ahurissante... Madeleine dit d'ailleurs : "C'est qui le scénariste?"

Souvenirs

Sans tout dévoiler de cette histoire, il y a des moments très intimes, très personnels entre Madeleine et son époux défunt, qui donnent une idée de la relation entre ces deux là.
Nous entrerons dans les souvenirs de Madeleine qui se confiera au lieutenant des sapeurs pompiers, dans son histoire avec Jules, son mari marin disparu en mer.
L'auteur a su endosser, ou restituer, les souvenirs de Madeleine, de son histoire d'amour avec Jules et de sa vie dans cette maison, celle qui, aujourd'hui, menace de tomber dans la mer.

Pour conclure

Graphiquement facile d'accès, cette bande dessinée fait un portrait d'une vieille dame, aveugle de naissance (précision donnée rapidement dans l'histoire), qui a perdu son mari en mer et qui s'accroche jusqu'au bout à leur maison, qui elle, peut basculer d'un instant à l'autre dans la mer.
Cet argument en poche, l'auteur souffle le chaud et le froid sur le personnage de Madeleine. Tantôt perçue comme une personne "qui ne voit pas le danger", tantôt montrée comme une personne qui sait très bien ce qu'elle fait, il est parfois difficile de connaître les intentions de Duhamel pour ce personnage.
Il semble en tout cas savoir comment s'utilise une canne blanche et qu'être aveugle ne signifie pas être impotent.
Au fil des pages, nous voyons ainsi Madeleine au marché, se déplacer de façon autonome dans son bout de campagne normande, cuisiner, regarder la télé ou entretenir son jardin (ou ce qu'il en reste). Ce qui pose problème, c'est le regard que les gens posent sur elle, sur la façon dont ils endossent la responsabilité de la vie de Madeleine. Agiraient - ils ainsi si Madeleine n'était pas aveugle? Certes, les lois sont les lois et nous comprenons que le maire et le responsable des sapeurs pompiers soient inquiets face à la situation géographique de la maison de Madeleine, néanmoins, il reste toujours cette interrogation face à la cécité de Madeleine.

Quelques personnages caricaturaux (le maire), quelques clins d'œil à des bandes dessinées cultes (les premières images sur le marché aux poissons font inévitablement penser à "Astérix") et Madeleine, qui reste maître(sse) de sa vie malgré les aléas donnent à cette bande dessinée plusieurs niveaux de lecture, où se mêlent humour, questions sociales et environnementales. Et même si l'on n'échappe pas à quelques clichés, Madeleine est un personnage fort, indépendant et autonome. C'est un joli portrait d'une nonagénaire aveugle (de naissance!) qui en a v(éc)u d'autres.
Au fil de cette bonne centaine de billets autour de la cécité, Madeleine est la plus âgée de tou.te.s. On pourra cependant regretter, encore une fois, qu'elle ne soit pas mère...

Pour finir, la bande dessinée a inspiré un musicien, Cédric Lawde, qui a composé un album disponible sur une plateforme de téléchargement : ''Jamais'', une BD qui se savoure avec les yeux et les oreilles.

Il serait vraiment dommage de ne pas faire connaissance avec Madeleine. Espérons qu'il y aura bientôt une version accessible, voire audiodécrite...

vendredi 14 juillet 2017

Ava - Lea Mysius

Premier long métrage de Léa Mysius, Ava a été présenté lors de la cinquante-sixième Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Léa Mysius y a d'ailleurs remporté le Prix SACD.
Le film est sorti sur les écrans français le 21 juin 2017.

Affiche du film Ava de Lea Mysius
Description de l'affiche : Ava se tient au centre de l'affiche, seuls le haut de son corps et son visage, enduits d'argile verte, sont visibles. Derrière elle, il y a la mer, bleue, et le ciel, bleu. Ses cheveux noirs sont relevés en chignon négligé, elle a des graminées et deux bouts de branche coincés dans ses cheveux, comme les bois d'un animal. Elle tient un fusil qu'elle braque devant elle comme si elle visait la personne regardant l'affiche.

Synopsis

Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…

Ava

Ava (Noée Abita) a donc treize ans, vit avec sa mère, Maud (Laure Calamy), et sa petite sœur, encore bébé. C'est l'été. Peut-être le dernier qu'Ava verra. Atteinte d'une rétinite pigmentaire, elle sait que son champ visuel va peu à peu se refermer et qu'elle ne verra plus la nuit. Seulement, elle ne pensait pas que cela arriverait si vite. Alors, elle "s'entraîne", se mettant un bandeau rouge sur les yeux et se guidant d'un bâton, pour utiliser ses autres sens, sentir le bord d'un toit avec sa canne improvisée, grimper en s'aidant d'un treillage, se laisser tirer par ce chien volé à un jeune homme ténébreux (Juan Cano). Ce chien qui la mènera vers son maître, et qui transformera son été.

Ava, un bandeau rouge sur les yeux, le chien noir à ses côtés

Ava est un film lumineux, solaire, une ode à la vie. Au fur et à mesure que son champ visuel rétrécit, Ava s'ouvre. Au fur et à mesure du déclin de sa vision, la lumière extérieure diminue et son visage s'éclaire.
La première image est une scène de plage, écrasée par le soleil et peuplée de gens en maillots de bain très colorés. Parmi les dernières, une scène de nuit, presque en noir et blanc, avec un éclairage cru, de phares de voiture dans la brume.
La réalisatrice a voulu embrasser plein de genres cinématographiques. Voici ce qu'elle disait de son film présenté à la Semaine de la Critique cette année à Cannes sur Arte Cinema. Elle utilise aussi cette progression de la cécité sur un plan plus symbolique avec la montée de l'obscurantisme, mais ici, c'est vraiment sur le traitement de la perte de la vision que nous nous concentrerons.

Perdre la vue

Ava sait depuis longtemps qu'elle a une rétinite pigmentaire et ce que cela signifie. Ceci dit, on n'est jamais préparé à ce que cela arrive si vite. A treize ans, elle a envie de penser à autre chose. Et c'est ce que nous montre Léa Mysius, qui a écrit et réalisé ce film, son premier long métrage.
Mais tout au long du film, cette menace est là. Ça commence de façon très explicite avec la visite chez l'ophtalmologiste et l'annonce de la progression rapide de la maladie. On la perçoit lorsque Ava peint un cercle noir qui représente son champ visuel que l'on voit rétrécir de jour en jour, quand, incapable de se repérer la nuit, elle passera la nuit sur la plage à deux pas du blockhaus où Juan s'est réfugié.

Ava en discussion avec son ophtalmologiste

sur un char à voile, Ava essaie de cerner son champ visuel en faisant un cercle avec ses mains

Rétinite pigmentaire

On a souvent parlé de cette maladie évolutive (dont on trouvera un livret explicatif en annexe de ce billet) sur ce blog à travers des ouvrages personnels tels Cockeyed du canadien Ryan Knighton ou J'arrive où je suis étranger de Jacques Semelin qui raconte aussi, alors qu'il a perdu la vue, comment il part enseigner trois mois à Montréal dans Je veux croire au soleil. On l'a rencontrée également dans une très belle histoire illustrée de Simon Boulerice, Florence et Léon ou dans un magnifique roman jeunesse, Fort comme Ulysse mais c'est, nous semble-t-il, la première fois qu'on la voit de cette façon à l'écran.
Les personnages aveugles sont régulièrement présents, avec moins que plus de bonheur au cinéma, mais la malvoyance n'est jamais décrite. Dans Ava, même si l'on peut trouver que l'évolution est vraiment rapide, on nous montre, par petites touches, ce qu'elle signifie au quotidien : une cécité nocturne, un champ visuel qui se rétrécit. Pourtant, si l'on n'y prête pas attention, Ava est avant tout une jeune fille de treize ans, à la mine boudeuse, qui se conduit comme une adolescente ordinaire. C'est aussi cela qui est intéressant dans ce film. Certes, le décor est planté dès le début, mais Ava est autre chose qu'un diagnostic médical. Elle a treize ans, c'est l'été et elle veut en profiter.

Pour conclure

Ava, premier long métrage de Léa Mysius, embrasse le Cinéma dans ses différents genres, mêle le quotidien et l'onirique, le soleil écrasant et l'obscurité. Il fait aussi un très joli portrait d'une adolescente qui, à l'annonce de la progression rapide de sa rétinite pigmentaire, décide, non de pleurer comme le fait momentanément sa mère, mais de prendre la vie à bras le corps. Qui décide de s'entraîner à ne plus voir, à utiliser ses sens, à ressentir. Bref, à vivre...
Le film est sorti en salles avec audiodescription disponible. Testez ce dispositif, qu'il soit disponible via un casque disponible au cinéma ou via une application telle Twavox. Vous verrez, ou entendrez, que l'audiodescription peut être un complément au film, et utile à tous.

dimanche 7 mai 2017

Florence et Leon - Simon Boulerice

Parue chez Québec Amérique en février 2016, en littérature jeunesse, et vivement suggérée par une amie que je remercie chaleureusement, Florence et Léon est une histoire de Simon Boulerice illustrée par Delphie Côté-Lacroix.

couverture du livre Florence et Léon de Simon Boulerice

Simon Boulerice est un jeune auteur québécois, prolifique et éclectique, écrivant des romans, des poèmes, des oeuvres pour la littérature jeunesse, mais aussi des pièces de théâtre. Il est aussi comédien et metteur en scène.
Pour en savoir plus sur Simon Boulerice, lire un portrait paru en novembre 2012 dans la Presse, ou voir le site des Francophonies en Limousin, festival de théâtre où il fut artiste en résidence de mars à mai 2011.

L'auteur est québécois, et, habitué.e du blog, vous connaissez mon attachement au Québec, mais cette histoire pourrait se passer partout. C'est d'abord et surtout l'histoire d'une belle rencontre, celle de Florence et Léon.

Quatrième de couverture

Florence a un problème aux poumons, mais enseigne la natation ; pour elle, c'est toujours comme si elle respirait dans une paille.
Léon a un problème aux yeux et est agent d'assurances ; pour lui, c'est toujours comme s'il regardait par le trou d'une paille.
Leur rencontre chamboulera leurs vies.
Et si les différences pouvaient devenir une force ?
Et si l'amour pouvait naître au bout d'une paille ?

Florence

Le livre commence avec l'enfance de Florence qui aimait nager et les pailles fantaisie, pleines de courbes compliquées.
Adulte, elle donne des cours de natation aux enfants. Et elle est toujours pressée.
Le jour de sa rencontre avec Léon, elle est chaussée de ballerines noires, porte un short bleu jean, un T-shirt à manches courtes rouge, un sac à main sur l'épaule droite et des lunettes de piscine sur la tête.

Léon

Quand Léon était enfant, il faisait du football (soccer) et tombait. Pour se consoler, il buvait un jus mangue et melon avec une longue, longue paille car il savait qu'il deviendrait grand. Aujourd'hui adulte, il "vend des assurances à des gens qui veulent s'assurer que tout ira bien quand tout ira mal." (p9)
Lors de sa rencontre avec Florence, il porte des chaussures noires, un pantalon rayé noir et gris, un T-shirt à manches longues rayé jaune et blanc, avec un col blanc, et se déplace avec "une canne blanche avec un bout rouge" (p13).

La rencontre

Florence et Léon vont faire connaissance de manière brutale.

p10 "Elle ne regarde pas où elle met les pieds et trébuche contre la canne d'un homme pourtant jeune."

La rencontre de Florence et Léon

Cet incident, qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, surtout lorsque l'on a ses yeux rivés sur son smartphone tout en marchant, se finit toutefois, et malheureusement, rarement d'aussi belle façon que pour Florence, qui s'excuse auprès de Léon lui disant qu'elle ne l'avait pas vu, et ce dernier, qui avoue que lui aussi ne l'avait pas vue car il a "de petits problèmes aux yeux". (p12)
Aussitôt, Florence lui dit qu'elle a "de petits problèmes aux poumons". (p13)

Voilà, tout est dit. Simplement, honnêtement...
Ce qui fait de cette histoire un livre accessible aux plus jeunes lecteurs, mais intéressant aussi pour les plus grands qui verront autre chose que ce que racontent le texte et les images, qui, pourtant, en disent beaucoup.
La mise en page est intéressante : le texte est écrit dans une police, les paroles de chacun des protagonistes dans une autre police, qui pourrait s'apparenter à une écriture manuscrite.
Les illustrations sont délicates, au crayon et à l'aquarelle, avec quelques touches de couleurs dans un univers de nuances de gris.

Handicap, avantages et petits bobos

Handicap
C'est donc avec ces "petits problèmes aux yeux" et ces "petits problèmes aux poumons" que seront introduites la rétinite pigmentaire de Léon et la mucoviscidose (fibrose kystique) de Florence.
Les pailles qu'ils utilisaient dans leur enfance, et lors de leur premier rendez-vous dans un café, seront l'occasion de décrire à l'autre, ainsi qu'au lecteur qui pourra aussi en faire l'expérience, comment Léon voit et comment Florence respire.
Ainsi, elle expliquera à Léon que lorsqu'elle était petite, son professeur de natation avait fait faire un exercice à ses camarades de classe pour qu'ils prennent conscience des difficultés avec lesquelles elle vivait.
Quand Florence lui demande s'il la voit en entier, Léon lui répond qu'il ne voit "qu'un tout petit angle de rien du tout" et cela donnera une page de jolis dessins illustrant Florence en train de tester le champ visuel de Léon. C'est drôle, tendre, et cela illustre concrètement ce que signifie ce "petit angle de rien du tout", et c'est suffisamment rare pour être souligné. Pour rester dans le champ de la littérature jeunesse et de la rétinite pigmentaire, mais d'un point de vue d'un enfant, Florence et Léon étant adultes dans cette histoire, (re)lire Fort comme Ulysse.

Assise en face de Léon, Florence se contorsionne pour savoir si Léon la voit

Avantages
Drôle aussi, la façon dont "Florence profite des petits problèmes aux yeux de Léon pour épier son profil." (p18)
De même, si les clients s'agacent ou s'étonnent lorsque Léon se met à sautiller, celui-ci "s'en fiche ; il ne les voit pas !" (p26)

Petits bobos
Florence dit qu'elle a "toujours les oreilles bouchées à cause de l'eau de la piscine." (p15)
Elle redit, (p31) qu'elle n'entend rien. "Ça doit être à cause de l'eau de la piscine..."

Vérités et idées reçues

Lorsque Léon explique à Florence qu'il la voit morceau par morceau, il lui dit aussi que son cerveau parvient à mettre les pièces ensemble pour la reconstituer et savoir ainsi qu'elle est jolie.
Alors qu'ils attendent pour traverser à un carrefour, Florence est très étonnée car Léon sait quand c'est au tour des piétons de traverser. Elle lui demande alors s'il voit les feux, ce à quoi il répond : "non, mais j'entends le son qui me signale que nous pouvons traverser. J'ai l'oreille aiguisée."
Avec cette dernière phrase, rentrons - nous dans les idées reçues? Peut-être un peu mais, pour une fois, tant pis! Et si l'on en croit une étude récente, Why Other Senses May be Heightened in Blind People, cela serait vraisemblable.
p15 "Il perçoit le parfum de sa peau : un mélange de vanille et de chlore. Les gens qui ont des problèmes aux yeux ont souvent le nez plein de finesse."
p15 "Quand un sens nous fait défaut, un autre s'aiguise. (...) Mes oreilles aussi sont impressionnantes, (...). J'ai reconnu votre pas pressé avant de vous voir!"

Pour conclure

Lecture chaudement recommandée de ce Florence et Léon plein de délicatesse, d'humour et de tendresse. Petits et grands y trouveront des éléments à s'approprier, une histoire à raconter.
Il y est aussi question d'entraide, de différences qui s'.r.assemblent, d'humanité et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent.

Pour vous convaincre de l'humanité de l'auteur et connaître son actualité littéraire, lire l'article du Huffingtonpost, Simon Boulerice, écrivain humaniste.

samedi 29 avril 2017

Nos Yeux Fermes - Akira Saso

Ouvrez les yeux sur les petits bonheurs de la vie!, voici comment Pika Edition lançait l'annonce de la parution de Nos yeux fermés.
Hana Ni Tohitamae pour le titre original, est un manga, ou seinen, écrit par Akira Sasô, sorti en France le 12 avril 2017.
Pour s'y retrouver dans la signification du manga et de ses différents genres, cliquer sur ce lien pour tout apprendre.

Couverture du livre Nos Yeux fermés de Akira Sasô

Quatrième de couverture

Dans ce conte moderne touchant, Akira Sasô nous invite à voir le monde autrement qu'avec nos yeux.

La vie n'est pas tendre avec Chihaya... Et elle le lui rend bien.
Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d'Ichitarô,
un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie
de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie
de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

Contexte

Pour ceux, celles, qui seraient novices en manga, on en commence la lecture par la dernière page et on lit les images de droite à gauche et de haut en bas.
Les dessins sont en nuances de gris. Seule la couverture offre des dessins en couleurs.

Nos yeux fermés va nous permettre de faire la connaissance de Chihaya, jeune femme jonglant avec deux boulots et un père alcoolique, et Ichitarô, jeune homme aveugle qui vient de s'installer chez sa tante, arborant un perpétuel sourire et des yeux clos.

Pour ceux, celles, qui ont une image high tech de la société japonaise, dépaysement assuré. Chihaya n'a même pas de portable!
Akira Sasô, l'auteur, amène un dessin parfois bucolique, plein de poésie, où l'on découvrira des paysages urbains, semi urbains japonais.

Comixtrip fait une lecture intéressante et éclairante de Nos yeux fermés qui est défini comme "un manga optimiste et touchant". Nous ne dirons pas le contraire.

Les sons, les bruits occupent une grande place dans les dessins.
Le bruit de la canne (en bois) d'Ichitarô : "tac toc"...
Les semelles décollées des chaussures de Chihaya : "flap flap"...
Le bruit de la canne tombant dans les escaliers mécaniques : "klong klong"...

Il y a aussi des plans resserrés sur les mains de Ichitarô lorsqu'il sent la pluie ou qu'il saisit délicatement une fleur.

Chihaya et Ichitarô

Les deux principaux personnages de Nos yeux fermés sont donc Chihaya, jeune femme pressée, cumulant les petits boulots pour essayer de joindre les deux bouts. Elle a de longs cheveux qu'elle attache souvent en chignon négligé, et s'habille d'un pantalon large et d'une veste sans forme.
Quant à Ichitarô, c'est un jeune homme calme, souriant, les yeux clos, navigant avec une canne rigide en bois. Il a des cheveux noirs mi-longs qu'il attache en queue de cheval.

Cécité au quotidien

L'auteur a interrogé des enseignants de l'Ecole pour aveugles de Kyoto. Manifestement, il leur a posé les bonnes questions et a bien intégré leurs réponses. Au fil des pages, est ainsi dit ou montré ce que peut signifier être aveugle au quotidien : savoir demander de l'aide pour trouver son chemin, trébucher sur des obstacles non détectés à la canne, utiliser son ouïe ou son odorat pour se repérer mais aussi entendre des réflexions désagréables...

Se repérer

Apprendre à se repérer, c'est ce que fait Ichitarô. Il utilisera d'ailleurs cet argument pour se rapprocher de Chihaya :
p37 "Je viens juste d'emménager ici. Je suis en train de cartographier les environs dans ma tête. Alors avoir quelqu'un avec qui me promener, c'est le rêve!"
Il lui demandera ainsi de décrire le paysage immédiat :
pp37-38 "Dis... Qu'est-ce qu'il y a, autour de nous? (...) J'entends des piaillements. (...) Des oiseaux... Qu'est-ce qu'ils font? (...) Je sens qu'il y a un fast-food qui sert du poulet frit..."
S'en suivra ensuite une galerie de portraits croqués par Chihaya pour décrire à Ichitarô les passants croisés dans la rue.

Pour trouver son chemin, il faut aussi des explications précises. Mais elles ne le sont pas toujours assez :
p102 "Continuez 50 mètres par là, vous arriverez à un feu rouge..." ""Par là", c'est à gauche ou à droite?"

Il peut être surprenant pour des personnes voyantes de suivre, de se laisser guider par une personne aveugle. Chihaya perdra patience :
p104 "Si tu cherches ton chemin, t'as qu'à me demander au lieu d'aller voir n'importe qui!"
Ichitarô expliquera alors à Chihaya :
p105 "Désolé, Chihaya... C'est comme ça que j'ai appris à me repérer jusqu'à présent. Alors, s'il te plaît... Tu veux bien me laisser faire?"

Se repérer avec les oreilles, cela signifie aussi se passer de parapluie.
p106 "Je n'en veux pas. Ça me gêne pour distinguer les sons..."

Activités et rêves

Ichitarô est un maître de l'ayatori, jeu de ficelle, qu'il décrit comme un art de créer des volumes avec des fils.

Et comme tout un chacun, Ichitarô a des rêves. Et cela donne une scène fantastique de base-ball virtuel.

Nous suivons Ichitarô dans ses déplacements, notamment dans les transports en commun où la précision du dessin de Akira Sasô nous permettra de voir et savoir que les gares et les quais sont équipés de bandes podotactiles et de cheminements en relief.

Bandes podotactiles et cheminement en relief dans le métro de Nagoya

Pourtant, cela n'empêche pas les chutes.
p83 "Tous mes amis aveugles sont tombés au moins une fois sur les rails."

Nous suivons également Ichitarô dans ses activités quotidiennes. Outre donner un coup de main à sa tante et essayer "de trouver un moyen de (se) rendre utile à (son) niveau", Ichitarô se rend à la bibliothèque pour aveugles.

Au détour d'une image, nous verrons aussi comment Ichitarô lit l'heure grâce à sa montre dont le verre se lève laissant ainsi accès aux aiguilles.

Auggie lisant l'heure sur une montre en relief
Ici, montre portée par Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans la première saison de Covert Affairs

L'histoire et les personnages secondaires, comme la tante de Ichitarô ou le père de Chihaya, permettent d'élargir le cadre des deux personnages principaux et d'enrichir ainsi les propos. Nous n'échapperons pas ainsi aux idées reçues :
p93 "Il y voit que dalle, ce petit... Ça sert à rien de te faire belle pour lui..."

Nous faisons également la connaissance des amis aveugles de Ichitarô qui font partie du ciné-club. Oui, les aveugles vont aussi au cinéma, notamment grâce à l'audiodescription qui décrit décors, actions, ..., donnant ainsi accès aux spectateurs aveugles ou malvoyants aux informations visuelles.
Ce groupe d'amis permet, en outre, de présenter plusieurs personnages, chacun avec son caractère, son histoire, évitant ainsi la caricature.

Pour conclure

Si Nos yeux fermés vous ont donné l'envie de découvrir le manga, vous pourrez toujours lire la critique du Monde et voir sa sélection du printemps 2017.
Nos yeux fermés est une magnifique histoire, pleine de poésie, d'optimisme, mais ancrée dans la réalité. Dans une réalité japonaise, dans une réalité de la perception de la cécité, dans une réalité sociale...
Solidarité, sincérité et humanité constituent le coeur de cette belle histoire d'amour/amitié sans mièvrerie ni misérabilisme.
La lecture de Nos yeux fermés est chaudement recommandée. Pour les novices, elle permettra une découverte en douceur et du manga et de la société japonaise. Et si cette histoire est pleine d'optimisme, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. Encore une fois, nourrissons - nous de nos différences, acceptons de regarder les choses autrement.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

dimanche 8 janvier 2017

Erbsen auf halb 6 - Peas at 5.30 - Lars Buechel

Erbsen auf halb 6 est un film réalisé par Lars Büchel sorti en Allemagne le 3 mars 2003.
Le titre anglais est Peas at 5.30, soit la traduction du titre original qui en français serait Petits pois à 5h30. Nous reviendrons plus tard sur la signification de ce titre...
Les rôles principaux sont tenus par Fritzi Haberlandt et Hilmir Snær Guðnason, la première étant berlinoise, le deuxième, islandais. Quant au film, il démarre à Hambourg, sur une scène de théâtre, ou presque, et nous amène sur les bords du lac Onega en Russie.
On pourrait appeler cela un "road movie". C'est un conte, une fable, " die wunderbare Geschichte einer Blinden Lieben" ("l'histoire merveilleuse d'un amour aveugle"), comme cela est écrit sur la jaquette du DVD. Sorti en 2004, notons qu'il comporte une version audiodécrite du film (en allemand). On y trouvera aussi des sous-titres en anglais.

Dans le champ de colza fleuri

A priori, il existe plusieurs affiches du film. La photo illustrant la jaquette du DVD est lumineuse. On y voit deux personnes debout, face à face, une jeune femme tenant une canne blanche, et un homme tenant la jeune femme de sa main droite par l'épaule gauche. Elles sont au milieu d'un champ de colza fleuri.

Résumé

Avant de partir pour un voyage improbable mais oh combien sensoriel, voici, en quelques phrases l'histoire.
Jakob Magnusson, metteur en scène de théâtre, devient aveugle à la suite d'un accident de voiture.
Lilly Walter travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. C'est elle qui vient rendre visite à Jakob encore à l'hôpital pour lui proposer de venir au centre pour apprendre à être autonome. Lui n'a qu'une idée en tête : mourir.
Mais ils seront amenés à se recroiser pour partir dans une aventure folle.

Personnages

Lilly Walter, aveugle de naissance, travaille dans un centre de réadaptation pour aveugles. On peut l'imaginer assistante sociale.
Elle a un fiancé, Paul, qui semble travailler avec elle, et qui vient de commencer à construire leur future maison, qui se matérialise sous la forme d'une maquette, telle une maison de poupée. Lilly vit chez sa mère, avec Alex, sa soeur adolescente qui, tout au long du film, cherchera à devenir une femme avec l'aide de son copain de classe...
La mère de Lilly rappelle sans cesse à sa fille qu'étant aveugle, il y a des choses qu'elle ne peut faire seule... et qui dira aussi qu'elle n'irait pas voir un spectacle mis en scène par une personne aveugle. Dommage pour elle, nous avons sur ce blog de nombreux talents (légalement) aveugles qui pourraient lui montrer combien elle se trompe.

Lilly et Jakob à l'arrière d'un camion rempli de marchandises Lilly et Jakob sous la pluie



Jakob Magnusson, metteur en scène en vue de la scène de Hambourg, est arrivé d'Islande avec ses parents quand il était encore enfant. Son père est mort, sa mère vit sur les rives du lac Onega en Russie. Elle semble être une artiste, ajoutant des installations colorées et voguant au vent autour de sa maison en bois sur pilotis. Contrairement à la mère de Lilly, elle fait absolument confiance à son fils, lui disant qu'il s'en est toujours sorti sans elle.
Jakob a une compagne, Nina, qu'il choisit de quitter au tout début de sa cécité, ne souhaitant pas la voir devenir sa soignante.

Cécité et préjugés

Erbsen auf halb 6' est donc une fable, un conte, une fantaisie qui, pourtant, nous dit des choses tellement justes à propos de la cécité. Comme dans le roman de littérature jeunesse Robert de Niklas Rådström, le film de Lars Büchel nous dit, par exemple, qu'il y a des personnes aveugles de naissance, d'autres devenues aveugles au cours de leur vie; nous montre comment l'entourage se comporte, y compris quand il pense bien faire, en infantilisant la personne aveugle.
Mais il nous montre aussi, dans une poésie et une esthétique saisissantes, comment la personne aveugle analyse, comprend et se saisit de son environnement.
On n'évitera pas quelques clichés mais ce film offre une perspective rafraîchissante.

Attention, spoilers! ("divulgâchage" nous irait mieux)
En fait, le film est en deux parties. La première est assez sombre, centrée autour de la détresse de Jakob, metteur en scène qui finissait de monter "le songe d'une nuit d'été" avant de perdre la vue dans un accident de voiture. Sa détresse à l'hôpital, sa détresse quand il rentre chez lui, quand il quitte sa petite amie arguant qu'elle n'osera pas quitter un aveugle, sa maladresse pour se déplacer, pour "viser juste" dans un urinoir ou pour s'habiller. Jusqu'au moment où il décide de se jeter du haut de son immeuble, se repérant au son des bateaux dans le port de Hambourg pour finalement s'écraser quelques étages en dessous sur la table de deux vieilles dames en train de prendre le thé.

A partir de ce moment, le film prend une autre tournure, pleine de fantaisie. Envoyé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, Jakob Magnusson reçoit à nouveau la visite de Lilly Walter, du centre de réadaptation pour aveugles, qu'il avait déjà fui lorsqu'elle était venue le voir à l'hôpital après son accident.
Il a deux options : rester à l'hôpital psychiatrique ou la suivre au centre de réadaptation pour aveugles. Il choisit évidemment la deuxième option mais, profitant d'un embouteillage, il s'enfuira seul à la gare, prendre un train dans l'idée de rejoindre sa mère en train de mourir sur les bords du lac Onega. Mais c'est sans compter sur la ténacité de Lilly qui le suivra dans sa fuite.

Lilly, partie à ses trousses, lui redira des choses qu'elle lui avait déjà dites lors de leur première rencontre, vite esquivée par Jakob : " tu ne peux même pas prendre le train tout seul. Tu ne sais pas comment utiliser une canne. Tu ne sais pas t'habiller tout seul. Tu ne peux ni lire ni écrire."
Rappelons que Lilly travaille dans un centre de réadaptation où Jakob pourra apprendre "à lire, écrire, manger, s'habiller". Le film n'abordera pas cette question. Pour cela, on pourra se (re)plonger dans La nuit est mon royaume, film de Georges Lacombe, avec Jean Gabin, qui fait la part belle aux techniques de réadaptation.

Dans une scène, Lilly et sa mère, l'ayant découverte dans le même lit que Jakob, discutent. Sa mère lui dit, à propos de Jakob, que c'est un homme aveugle, sans travail et sans futur. Et que, Lilly souhaitant avoir des enfants, un couple aveugle ne peut devenir parent. Jakob, assis à proximité de leur table a tout entendu, se lève et dit à Lilly qu'effectivement, un couple aveugle ne peut élever des enfants. Voilà, par exemple, l'un des préjugés encore existant et bien ancré dans nos sociétés et extrêmement discriminant et faux.

A plusieurs reprises dans le film, nous aurons aussi l'occasion de voir combien les gens n'hésitent pas à tricher, à "embellir" la réalité, à mentir quand ils sont en présence de personnes aveugles.

Perceptions de l'environnement

Si la photo est lumineuse avec des décors plus extravagants les uns que les autres, la bande son est extrêmement travaillée. Que ce soit le chant des oiseaux, le vent qui souffle, la pluie qui tombe et qui dessine l'environnement (et qui rappelle ce que raconte John Hull dans Touching the Rock), la musique très présente, tous les sons ont une signification dans l'univers de Lilly et Jakob.

Jakob et Lilly sur le ferry, sur le pont en plein vent

Au fil de leur périple, Jakob va apprendre à "faire avec" les sens qui lui restent. Sur le ferry, alors que Lilly se met à tapoter sur le bastingage, Jakob lui dit:
"Quand tu es silencieuse, c'est comme si tu étais invisible. Comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas. C'est quand je t'entends que tu te matérialises."

Plus tard, il lui demandera ce qu'elle voit. Ce à quoi elle répondra, après lui avoir dit qu'elle ne voyait rien avec ses yeux, que:
"Je vois le monde à travers des yeux différents. A ma façon. Je vois avec mes doigts et mon corps tout entier. Peut-être même mieux qu'avec des yeux."

Jakob lui demandera aussi si elle sait ce qu'est le brouillard, si elle se le représente, sans oublier la sempiternelle question sur les couleurs (voir également Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité). Mais pour en revenir au brouillard, Jakob lui donne une très belle image : "le brouillard, c'est comme reconnaître des mains à travers des gants."

Un mot sur le titre

Erbsen auf halb 6' (Petits pois à 5h30) fait référence à la façon dont on décrit parfois la composition d'une assiette à une personne aveugle afin qu'elle puisse de repérer. Ceci dit, "5h30" ne veut rien dire en soi, le découpage de l'assiette se faisant par heure mais fait un clin d'oeil au malaise de la serveuse surprise et passablement perturbée par la demande de Lilly concernant la composition de l'assiette.

Pour conclure

Laissez - vous séduire par ce film plein de fantaisie et de poésie. La première partie, un peu longue, est empreinte de la détresse de Jakob, et cela est vraiment psychologiquement pénible, avec un sentiment d'enfermement. La deuxième partie nous transporte dans un road movie invraisemblable au milieu de paysages autant extravagants que surréalistes.
Lilly est un personnage lumineux, tenace, qui ne s'en laisse pas conter. Et Jakob lui fait prendre conscience de son carcan, des conventions sociales qui l'enferment. Quant à Jakob, il apprend à être aveugle, à percevoir le monde, les autres avec autre chose que la vue.
Sous ses airs de fable ou de conte, ce film en dit beaucoup sur la cécité et sur sa perception dans nos sociétés. Et les comédiens, qui "jouent" les aveugles, sont plutôt crédibles.

dimanche 27 novembre 2016

Poisson - Lune - Alex Cousseau

Roman publié en 2004 aux Éditions du Rouergue dans la collection doAdo. Classé en littérature pour adolescents à partir de onze ans, ce livre est également à conseiller aux adultes. Une bonne heure de lecture pour un texte plein de poésie...

Couverture du livre Poisson-Lune d'Alex Cousseau

Alex Cousseau, né à Brest, est l'auteur d'ouvrages jeunesse publiés notamment aux Éditions du Rouergue, comme Poisson-Lune ou à l'Ecole des Loisirs.

Quatrième de couverture

On le surnomme Miró, comme le peintre. Mais lui, les couleurs et les formes, il peut juste les sentir, les toucher, les imaginer : il est aveugle.
Depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de voir la vie du bon côté, entouré de Paluche, Luca et Nino, ses amis de toujours, et de son chien, Bolo. Et puis surtout, il y a Luce, la nouvelle voisine. Lui l'appelle Lune. Mais à quoi ressemble - t - elle ? Est - elle jolie ou moche ? Et lui, a - t - il vraiment une tête d'ange, comme dit Nino avec un brin d'ironie ? Le plus important n'est peut-être pas ce que l'on voit...

Marius, dit Miró

Marius a quatorze ans et ne sort jamais sans son chien Bolo. Ses copains l'ont surnommé Miro, comme le peintre.
Ses copains, Luca, qu'il a toujours connu et qui habite dans la même rue que Marius et que celui-ci considère comme (p11) "le frère que je n'ai pas", et Nino. (pp11-12) "Il est manouche. Il vit dans une grosse caravane, et l'été (...)(il va) vendre des glaces sur les plages bondées, et nettoyer les vitres des voitures de touristes sur les parkings des supermarchés." Et il y a Paluche, le vieux Paluche qui a l'âge d'être son grand-père. Il pêche le lieu jaune ou le bar sur sa petite barque sans moteur. (p12) "Célibataire endurci, la soixantaine. Ancien maçon, passe ses journées à la pêche." Et il y a Luce, que Marius appelle Lune...

Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)
Paysage catalan (Le chasseur) - Joan Miró (1924)

C'est Marius qui raconte l'histoire à Bolo, son chien-guide, "le gentil chien du pauvre petit aveugle" (p11). Contrairement à l'histoire d'Eliott, personnage principal de Fort comme Ulysse où ses parents et leur attitude occupent une place importante, l'histoire de Poisson-Lune fait peu cas des parents de Marius. On saura juste que (p10) "mon père et ma mère me laissent vivre en paix. Ils me parlent et me soignent. M'aiment." Celle-ci s'attache à raconter l'amitié entre Marius, Nino et Luca, et Paluche, vieux pêcheur qui lui (p9) "filera les poissons pour les toucher, leur caresser les écailles, les nageoires, l'oeil." Et l'arrivée d'autres sentiments, d'autres sensations avec Luce, que Marius a vite fait de renommer Lune... Et là, je ne peux m'empêcher de faire un clin d'oeil au chouette court métrage de Joël Brisse, Les pinces à linge, où l'on découvre Alban (incarné par un Melchior Derouet adolescent), collégien, aveugle, amoureux de Marie-Luce...

L'entourage de Marius sait comment il fonctionne. Pas de place pour la pitié ici, Marius occupe une place parmi les autres et, s'il se pose des questions quant à son apparence physique (qui ne s'en pose pas?), c'est aussi lié à l'âge et aux premiers émois amoureux...
Chacun se répartit les tâches selon ses talents et compétences. Ainsi, il aide Paluche à parer les poissons au retour de la pêche ou compte sur ses copains pour avoir des informations sur son environnement :
p13 "Paluche me glisse un couteau dans la main, et me tend les bestiaux un par un. Je les nettoie. J'adore ça. Le poisson, je lui fends le ventre d'un coup de lame, et d'un doigt je retire les entrailles. Puis je les trempe dans l'eau."
p35 "Ils l'ont mis dans une belle chambre, Paluche. (...) Luca me l'a décrite, les murs sont clairs et lumineux, une grande baie vitrée donne accès à un balcon fleuri, et en grimpant sur une chaise on distingue le port."

Marius et son environnement

pp 10-11 "Rêver, c'est facile quand on ne voit rien. On a l'imagination grosse comme une citrouille, à vous faire péter le cervelet. Je n'ai pas d'autre occupation, alors je touche, j'écoute, je sens, je goûte, et je rêve. Et puis je cause. (...) Peut-être plus que la moyenne. Ce qui, tout bien réfléchi, n'est pas très étonnant. J'ai besoin des mots pour me raccrocher aux autres."

p16 "Le front face au ciel, je ressens la chaleur diffuse du soleil sur ma peau. Quand un nuage passe, mon visage refroidit."

p41 "Je vais te dire, l'intérieur du crâne d'un aveugle, c'est une petite salle de concert. Un laboratoire permanent où se donnent en spectacle les sonates les plus extraordinaires, pour un ou deux instruments quotidiens. La pluie qui se met à tomber, presque muette. Les pneus crissant légèrement sur le sol détrempé."

Une idée fausse et largement répandue (et souvent combattue ici) voudrait que les personnes aveugles vivent dans le noir... Qu'en est-il de Marius?
p69 "En chemin j'entends Lune me décrire le noir de la nuit, qui est un tout autre noir que le noir dans mon crâne. Le noir dans mon crâne est assez flou, assez flottant, sans repère. Le noir de la nuit n'est jamais vraiment noir. Mais dans le noir de mon crâne, il neige, il neige en toute saison. Quelques petits flocons voltigent, silencieusement."
p113 "Si je regarde à l'intérieur de mon crâne, à cet instant je ne pense pas à toi, je m'aperçois plutôt que le noir, autrefois troué de petites plumes blanches, de petits éclats grisâtres et flous, libère des formes un peu plus massives, et plus lumineuses. Je ne retrouve pas la vue, non, mais le contact avec Lune me transforme."

p94 "A chaque fois que je pisse ainsi, dans un petit bois, me vient l'envie de ricaner bêtement. N'ayant aucun sens de l'orientation ou presque, je me figure être à proximité d'une table de pique-nique, ou d'un banc, sur lesquels des inconnus éberlués me regardent faire mes besoins sans gêne. Je tends l'oreille : non, il n'y a personne. Ou alors quelqu'un qui cache bien son jeu."

Et, quand on ne voit pas, comment se fait - on une représentation des personnes :
p47 "La soeur de Paluche, personnellement je l'imagine grande et maigre, osseuse. Le visage ravagé par le temps, des yeux fins et rieurs, une voix tendre."
p86 "Devant moi, elle se penche. Elle est donc aussi grande que son frère. Sa peau sèche me rappelle aussi celle de Paluche, moins burinée, moins attaquée par le soleil et l'air marin. Elle sent le sucre et les fleurs (...)."
p 48 "Une voix ronde, avec un accent de méfiance, une tonalité inquiète. Une voix à moustache, et pas plus haute que nos têtes. J'imagine un petit monsieur rondouillard, perclus par les rhumatismes, la gorge entretenue aux desserts sucrés et aux liqueurs du dimanche."
p62 "Pour moi qui suis aveugle, seules les odeurs se ressemblent, et les bruits, et les saveurs, et le tissu d'un rideau que j'effleure comparé aux cheveux de ma mère. Mais les visages sont tous identiques."
pp113-114 "Je ne vois pas mais je sais, en l'écoutant, qu'elle sourit. Je connais trop bien sa voix pour reconnaître un sourire. Et un sourire de Lune me donne des ailes."

Et que peut penser Luce de Marius?
p108 "Lune ne me déteste pas mais je l'ai profondément déçue. Elle s'imaginait peut-être que mon handicap pouvait me purifier, et m'éloigner de toute tentation néfaste. Je ne suis pas parfait. Je suis loin d'être parfait, et je ne désire pas la perfection. Je désire simplement l'harmonie."

Pour finir

Jolie histoire d'amitié intergénérationnelle, de sentiments naissants, de points de vue différents, de confiance sur fond d'air iodé, Poisson-Lune est à la fois grave et léger, écrit dans un style coloré et poétique. Beaucoup de sujets abordés en cent vingt-quatre pages, des sujets que l'on a pas forcément l'habitude de rencontrer ensemble : vieillesse et handicap (quand celui-ci est incarné par une jeune personne).
Il y a peut-être des expressions que l'on envisage difficilement dans la bouche d'un garçon de quatorze ans, aveugle de naissance, mais Marius n'a pas de super pouvoirs, et exploite au mieux ses sens. Il est intégré dans son quartier (même s'il est scolarisé dans un établissement spécialisé, rappelons que ce roman a été publié en 2004, soit avant la loi d'orientation de 2005 qui préconise l'inclusion scolaire des enfants handicapés), vit dans une famille aimante qui lui laisse les moyens de s'épanouir. Et cela fait de lui un adolescent comme les autres d'autant que sa cécité, si elle fait partie de lui, n'est pas un élément déterminant dans l'histoire. Il est aveugle, et alors?

Bien que publié initialement en 2004, ce roman reste disponible sur nombre de sites de librairies en ligne et à la commande chez votre libraire préféré. La BNFA l'a également en version numérique : Poisson - Lune d'Alex Cousseau pour les publics empêchés, comme l'on a coutume de dire.
Sur papier ou en format numérique, partez faire un tour dans la barque de Paluche ou sur les rivages bretons en compagnie de Marius et Bolo. Bol d'air iodé assuré...

samedi 30 juillet 2016

Un jeu vers le soleil - Pascale Gingras

Premier roman jeunesse de Pascale Gingras publié en 2006 aux éditions Québec Amérique dans la collection Titan (à partir de 12 ans), Un jeu vers le soleil est une histoire qui me tient à coeur à bien des égards.
Pour ceux, celles que ça intéresse, il y a une fiche pédagogique en annexe...

Couverture du livre Un jeu vers le soleil de Pascale Gingras

Comme Du Bout des Doigts le Bout du Monde, Un jeu vers le soleil est un roman québécois.
Pour les lecteurs hors Québec ou hors Canada francophone, il y a des expressions et des tournures de phrases qui feront regretter de ne pas écouter le livre en format audio avec une voix de synthèse "Français Canada". Mais que l'on se rassure, pas de difficulté de compréhension, pas besoin de sous-titrage comme l'on voit souvent en France pour les films québécois à mon plus grand étonnement voire mon incompréhension...

Quatrième de couverture

Véronique a besoin d'air! Cet été, c'est décidé, elle ira travailler en Ontario, question de se dépayser un peu. Garder un enfant de 4 ans, pour elle, ce n'est pas un boulot très exigeant, mais à son arrivée dans la famille de Max, elle aura la surprise de constater que son petit protégé a un grand frère... de 19 ans!

Secret et distant, Thierry a tôt fait d'intriguer Véronique, qui décide de se mettre sur son cas. Pourquoi refuse - t - il de sortir de la maison? Et, surtout, pourquoi évite - t - il son regard? Gagnant peu à peu sa confiance, Véronique découvrira le drame qu'il vit, ses craintes, ses douleurs profondes et essayera de l'aider. Même si c'est malgré lui.

Pour son premier roman, Pascale Gingras nous offre une histoire remplie d'humour et de bonne humeur, mais surtout délicieusement romantique. Un récit intense qui se déploie tout doucement, comme les nuages s'écartent devant le soleil.

Contexte

Véronique Saint - Louis a dix-sept ans, habite Québec, capitale du Québec, province canadienne francophone.
Afin d'améliorer son anglais (le Canada a deux langues officielles, le français et l'anglais), elle part passer l'été en Ontario. Elle va passer deux mois près de Toronto, plus grande ville canadienne située en Ontario, province anglophone, dans la famille Currie, composée de Vanessa, francophone, la mère, Keith, anglophone mais qui veut maîtriser le français, le père, Max, garçon de quatre ans qui pratique les deux langues mais est plus à l'aise en anglais, et Thierry, grand frère de dix - neuf ans, né au Québec et qui y a passé ses douze premières années, et qui parle très bien français. Vous me suivez?
Pour vous aider, voici une carte du Canada avec les principales villes indiquées. Ottawa, capitale fédérale est située à la frontière entre l'Ontario et le Québec.

Carte géographique du Canada avec villes principales et provinces

Le fait que l'histoire se déroule en Ontario dans une famille où l'on parle majoritairement français à la maison alors que la langue du voisinage est l'anglais amène une dimension intéressante. La langue française est un sujet important au Québec.

D'ailleurs, il est fort probable que l'on divulgâche ("spoile", comme on dit en France) un peu l'histoire en présentant ce roman.
Alors, justement, regardons de plus près les personnages.

Thierry

Ce n'est pas le personnage principal de l'histoire, pourtant il en est l'élément central. La construction de l'histoire tourne autour de lui, et elle va explorer ce que ressentent les autres personnages du roman, faisant une grande place à ce que pensent les personnages, et aux sentiments des parents de Thierry.
Ce n'est que lorsqu'elle arrivera dans la famille que Véronique apprendra que Max a un grand frère avec cette phrase :
p18 "Thierry a eu un accident l'an dernier et il ne sort plus beaucoup..."

Il faudra attendre le chapitre 2 pour que Véronique rencontre enfin Thierry...
p27 "Assis au creux d'un divan de velours beige, les yeux fermés, il écoute vraisemblablement de la musique avec un lecteur de disques compacts portatif. Comme il a des écouteurs, il n'entend pas la jeune fille s'approcher."
p28 "Elle ramasse promptement le livre, le regard toujours posé sur Thierry dont les paupières s'ouvrent sur des yeux bleu-gris qui surprennent Véronique par leur froideur."
p29 "Salut, répond le garçon sans même lui jeter un coup d'oeil."

La suite explique comment Véronique découvre les séquelles de l'accident de Thierry. Réaction violente de celui-ci mais réaction à la fois prévisible et si commune de Véronique:
p31 "Une vague de tristesse submerge alors la jeune fille. Elle s'en veut horriblement d'avoir crié après Thierry. D'un élan spontané, elle prend entre les siennes les mains du garçon qui, surpris par son geste, se raidit."

Heureusement, le ton va vite changer entre Véronique et Thierry. Peut-être un peu trop vite pour être réaliste, même s'il existe parfois, dans la vie réelle aussi, des déclics qui permettent de passer à l'étape suivante.

La présentation du roman parle d'une histoire délicieusement romantique. Certes.
Mais il y a d'autres enjeux. Et Véronique s'est donné comme "mission" de sortir Thierry de son enfermement volontaire, de sa peur...
Le courant passe bien entre les deux jeunes gens et Thierry va peu à peu reprendre confiance en lui, en commençant par lui raconter les circonstances de son accident, ce qu'il n'avait encore jamais fait.
Il expliquera également à Véronique que tout le monde sait (ses parents et lui-même) que sa perte de vue est définitive (merci aux auteurs d'éviter le miracle de dernière minute : non, toutes les cécités ne sont pas curables, et oui, il est possible de vivre une vie pleine et entière en étant aveugle, et j'espère que les portraits publiés sur ce blog vous en persuadent):
p41 "Ils attendent tous que je devienne un parfait petit aveugle, que j'apprenne le braille et que je me déplace avec une canne blanche ou un chien-guide. Mais je ne veux pas."

Mais à quoi ressemble Thierry?
p90 "ses yeux gris-bleu, ses cheveux blonds indisciplinés, son sourire dévastateur, son pâle visage qui s'accommoderait aisément de quelques rayons du soleil..."
Ajoutons à cela qu'il est pianiste... Ça ne vous rappelle rien?
C'est aussi l'avantage des personnages de roman... On les imagine comme l'on veut...

visage de Casey Harris - yeux gris-bleu et cheveux blonds

Thierry souhaite avant tout être comme tout le monde et, p56, sa mère pense que c'est ce qui l'a motivé pour obtenir son diplôme. Véronique n'a pas non plus eu besoin de longtemps pour intégrer certaines choses :
p58 "j'ai déjà compris que tu ne désirais aucun traitement de faveur et j'ai la ferme intention de respecter ce désir."

Véronique

Comme beaucoup de gens, il est probable que Véronique n'avait jamais eu l'occasion de faire connaissance avec une personne aveugle. Il est donc intéressant de voir comment elle se "débrouille" avec cette situation.
pp41-42 "Au souper, Véronique passe son temps à regarder agir Thierry. (...) Mais le plus impressionnant, c'est le moyen qu'il emploie pour se servir du lait. Il attend d'abord de repérer le pichet, puis se verse à boire en s'arrangeant pour que son index soit replié à l'intérieur du verre. Quand son doigt entre en contact avec le liquide, il arrête son mouvement, s'essuie discrètement sur une serviette de table et se remet à manger comme si de rien n'était."
p53 "Véronique réalise (...) (qu') elle n'a aucune idée de la façon dont on peut adapter les situations de la vie courante pour les rendre accessibles aux handicapés visuels."
p160 "(...)Je suis seulement étonnée de voir tout ce que tu as dû apprendre à faire sans voir. Je n'avais jamais pensé au rasage."

Les parents, Vanessa et Keith

Difficile situation dans laquelle se trouvent Vanessa et Keith. Inciter leur enfant à sortir de sa sidération tout en le (sur)protégeant...
S'inquiéter de le voir replié sur lui, craindre qu'il ne fasse une bêtise, mais en même temps, chercher des solutions pour le futur... Marcher sur des oeufs, souffrir de voir la chair de sa chair en souffrance et de ne pas savoir quoi faire pour l'en soulager...

Circonstances

On verra évoluer Thierry, reprendre goût à la vie, mais aussi raconter ses angoisses, dire ses colères ou ses envies...
Il y aura aussi les sentiments qui s'en mêlent, et les peurs qui vont avec...

p68 "... j'ai peur. Juste à m'imaginer au milieu des bruits de voitures, des inconnus qui me frôleraient... (...)
"Je viens juste de m'habituer à bouger dans la maison. Depuis peu seulement, j'arrive à penser en même temps que je compte mes pas. Mon corps a appris la disposition des lieux et ça va bien. J'ai besoin de cette sécurité. J'ai peur de paniquer en me retrouvant en terrain inconnu."
p119 "J'aimais aussi beaucoup aller au cinéma..."
p120 "J'aime l'atmosphère des salles de cinéma, être enfoncé dans un siège, manger du pop-corn... Ça peut paraître insensé, mais j'ai vraiment le goût d'y aller... (...)"

p173 "Il y a trop d'obstacles... la distance, mon handicap..."
p178 "le but qu'elle s'était fixé de me remettre sur pied étant réalisé, la poussière va retomber. Et elle va rapidement se rendre compte qu'elle peut trouver beaucoup mieux que moi."

Sensations

p93 "Thierry hésite sur le pas de la porte. Tel un ours qui sort de sa tanière après de longs mois d'hibernation, il réapprend la sensation du vent sur sa peau, du soleil sur son visage, de l'odeur caractéristique de l'été à ses narines. (...) Il prend son temps, apprivoisant l'environnement."
p151 "le feu... Je l'entends crépiter, je sens sa chaleur, mais je ne le vois pas... J'ai peur d'oublier à quoi ressemblent les choses... Je me rappelle encore de quoi ont l'air les flammes qui dansent, mais qui sait si dans cinq ou dix ans je m'en souviendrai toujours? C'est la même chose pour tout le reste..."

Conclusion

On pourrait reprocher à ce roman pour adolescent le côté "film hollywoodien" où l'on devine dès le début que tout ira pour le mieux à la fin...
Mais que de richesse dans ces 225 pages! On prend le temps d'écouter les points de vue de tous les protagonistes. On entend leurs peurs, leurs craintes, leurs espérances...

Et côté cécité, on parle de l'apprentissage du braille, oh combien indispensable, du matériel informatique adapté, de la canne blanche qui sert à se déplacer de façon autonome (même si les circonstances racontées dans le roman nous semblent improbables), de la façon de se remplir un verre de boisson, de percevoir son environnement, de communiquer avec les autres...

Montrer aussi qu'une telle relation est possible. Et cela me fait penser à un autre roman québécois, pour adultes celui-ci, Annabelle de Marie Laberge où, du moins dans mon souvenir, elle faisait la rencontre d'Etienne, élève aveugle, ou encore au très court "The get together" réalisé dans le cadre de la campagne Blind New World où joue Jay Worthington, comédien de Chicago et légalement aveugle.

C'est vrai, c'est une histoire "délicieusement romantique" mais aussi intelligente, alors plongeons-y franchement et laissons de côté son aspect un peu trop "Hollywood"...

samedi 16 juillet 2016

Dis-moi si tu souris - Eric Lindstrom


Livre publié dans sa traduction française (réalisée par Anne Delcourt) en juin 2016, paru aux éditions Nathan, et qui se classe dans la catégorie de littérature pour adolescent.

Mais laissons de côté cette étiquette qui, il est vrai, lui va bien, pour entrer dans le vif du sujet.
Vous l'avez deviné, si Dis-moi si tu souris se retrouve ici, c'est parce qu'il y a un personnage aveugle. Et quel personnage!

Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

Quatrième de couverture

"JE SUIS PARKER, J'AI SEIZE ANS ET JE SUIS AVEUGLE.

Bon, j'y vois rien, mais remettez-vous: je suis pareille que vous, juste plus intelligente. D'ailleurs, j'ai établi les Règles de Parker :

- Ne me touchez pas sans me prévenir;
- Ne me traitez pas comme si j'étais idiote;
- Ne me parlez pas super fort (je ne suis pas sourde);
- Et ne cherchez JAMAIS à me duper.

Depuis la trahison de Scott, mon meilleur pote et petit ami, j'en ai même rajouté une dernière. Alors, quand il débarque à nouveau dans ma vie, tout est chamboulé. Parce que la dernière règle est claire:

- Il n'y a AUCUNE seconde chance. La trahison est impardonnable."

Contexte

Nous sommes bien dans un roman pour adolescent(e?). Il est question d'amitié, d'amour, de trahison... Mais, là dessus, laissons faire ceux (celles?) pour qui le roman est écrit.
Nous nous recentrerons, pour notre part, sur le personnage de Parker, sa cécité et sa passion pour la course.

Parker Grant a seize ans et est aveugle depuis l'âge de sept ans des suites d'un accident de voiture qui a également tué sa mère. Elle se retrouve orpheline à la suite du décès brutal de son père, probablement d'une overdose médicamenteuse, un trois juin, dans la première semaine de ses vacances et quinze jours avant son seizième anniversaire. Pour qu'elle ne soit pas totalement désorientée, sa tante et sa famille, déménagent d'Angleterre pour s'installer dans sa maison, quelque part sur la côte Est américaine.

Cela fait une accumulation d'événements dramatiques mais, rassurons - nous tout de suite, ce n'est pas le mélo auquel on pourrait s'attendre. Parker ne se laisse pas marcher sur les pieds, a du caractère, elle est excellente élève et très bonne à la course. Et elle est bourrée de défauts... Bref, une jeune fille ordinaire, ou presque...

Couverture et Braille

La couverture du livre traduit en français est sur fond vert avec, sur la droite, la tête et le buste de Parker vus aux trois-quarts, avec une longue chevelure blonde, revêtue d'un pull noir et qui porte un bandeau noir sur les yeux recouverts par des smileys.
Le titre Dis-moi si tu souris est écrit en majuscules et en blanc, à l'exception des "O" qui sont en jaune. Il est également repris plus haut en braille, ou plutôt dans une police braille assez fantaisiste. La cellule braille, constituée de six points, et faite à l'origine pour être lue par la pulpe des doigts, zone la plus sensible et la plus discriminante du doigt, est ici au moins agrandie deux fois. De fait, elle est quasiment illisible pour ceux qui lisent le braille avec les doigts (concept originel de ce système d'écriture), mais peut s'avérer une invitation à la découverte et à l'apprentissage de cette merveilleuse invention de Louis Braille qui a permis, et permet encore aujourd'hui, aux aveugles du monde entier, de pouvoir lire, écrire, bref, de pouvoir accéder à la connaissance et à l'éducation.

La version américaine de la couverture est totalement différente. Pas de portrait mais des jeux d'écriture et deux couleurs différentes pour le fond : une version en bleu, une version en jaune.

Couverture américaine de Not if I see you First - Fond bleu Couverture américaine de Not if I see you First - Fond jaune

Sur ces versions portant le titre original, Not if I see you First, il y a aussi du braille mais il vient se poser sur le texte écrit en "noir" (celui qu'on lit avec les yeux) et dit autre chose que le texte en noir...
Je vous aide : "seeing is not believing", soit "voir n'est pas croire"...

Même si ce "détournement" du braille originel reste anecdotique, bien que manifestement très "tendance" chez les éditeurs publiant des livres parlant de cécité, voir ainsi le billet sur Je veux croire au soleil de Jacques Semelin, cela rappelle à quel point l'enseignement et la pratique du braille restent cruciaux pour les enfants aveugles. La maîtrise d'une langue et de son orthographe passe OBLIGATOIREMENT par cet apprentissage du Braille. Si les nouvelles technologies, telles la synthèse vocale ou les livres audio, sont facilitantes, elles doivent rester complémentaires à l'apprentissage du braille et non le suppléer.

Chaque chapitre est d'abord écrit en police braille avant d'être écrit en noir. Il n'est d'ailleurs pas écrit tout à fait la même chose : le braille annonce des caractères en minuscules alors que le noir est écrit en majuscules.

A la toute fin du livre, il y a une page imprimée en police braille (en noir). Qui donnera la signification dans les commentaires?

Mais revenons maintenant à l'histoire et au personnage de Parker sous les angles que nous avons choisis d'explorer : sa cécité et sa passion et pratique de la course...

Parker Grant

Parker a seize ans et est donc aveugle depuis l'âge de sept ans. Elle a donc déjà acquis toutes les techniques permettant à une personne aveugle d'être la plus autonome possible : braille, locomotion (ou comment utiliser et se déplacer avec une canne blanche), et, grâce à son père, est devenue une passionnée de course. Elle court donc tous les matins, seule, en partant de chez elle pour rejoindre le stade sur lequel elle s'entraîne, loin des regards.
Eric Lindstrom aborde de nombreux sujets impliquant la cécité et son rapport singulier au monde. On trouvera ainsi un passage intéressant sur la couleur des gens, la mémoire des visages ou encore les sensations de vitesse lors d'un parcours en tandem, ou une journée entre amis à écouter la trilogie du Seigneur des Anneaux en audiodescription.
Regardons aussi, comment l'auteur, définit son personnage au fil du texte.

Détails vestimentaires
Parker porte une veste militaire usée et couverte de badges porteurs de slogans tels "Oui, je suis aveugle! Vous vous en remettrez!", "Aveugle, mais ni sourde ni demeurée" ou encore "Parker Grant n'a pas besoin d'yeux pour lire en vous!".
Elle porte aussi sur les yeux un bandeau, appelé Hachimaki, que portaient notamment les kamikazes japonais pour se donner du courage.
Très étrange, ce bandeau sur les yeux, non? Quelle a été l'inspiration de l'auteur? Peut-être cette athlète brésilienne, Terezinha Guilhermina, portrait en anglais, qui sera d'ailleurs présente aux Jeux Paralympiques de Rio en septembre 2016. Au fait, c'est l'athlète aveugle la plus rapide du monde... Photo de gauche issue de Libération, photo de droite issue de Brasilpost.

Photo issue de Libération de Terezinha Guilhermina bandeau noir et rouge sur les yeux photo issue du Brasilpost de Terezinha Guilhermina bandeau sur les yeux

Cécité et rapport aux autres
p.20 "le silence qui suit est le parfait exemple de ce que j'aime le plus dans le fait d'être aveugle : ne pas voir la manière dont les gens réagissent à ce que je dis."
p.22 "Les voyants sont terrifiés par l'association aveugle-escalier-voitures, alors qu'en réalité, ça ne craint pas grand chose. Les voitures ne représentent un danger que quand elles roulent, ne le font que dans des lieux prévus pour ça et sont repérables au bruit, même les hybrides. Quant aux escaliers, ce ne sont que des petits bouts de chemin qui s'additionnent et dont le pied peut sentir en permanence la taille et la forme."
p.30 "Pas de problème, P'tit P."Voir quelqu'un" peut signifier beaucoup de choses, comme le croiser, ou sortir avec, ou même le comprendre. Et non, je n'ai pas vu Sheila. Mais peut-être qu'elle, elle m'a vue, si tu vois ce que je veux dire."
p.66 "Je passe les doigts sur l'interrupteur pour m'assurer que la lumière est éteinte - les gens laissent parfois allumé en sortant parce que ça leur ferait trop bizarre d'éteindre alors qu'il y a quelqu'un dans la pièce."
p.223 "C'est juste que quand personne ne parle, je ne peux pas savoir qui est là."
p.232 "Je sais bien pourquoi je suis toujours si sûre de tout: parce que je ne peux pas affronter l'autre solution, qui est que je ne peux jamais être vraiment sûre de rien."
p.344 "Je trouve un arbre contre lequel je m'appuie et je replie ma canne, que je range dans mon sac. Sinon je sais par expérience qu'elle aura l'effet d'un signal radio, attirant toutes les bonnes âmes qui ne peuvent pas voir un aveugle immobile sans en conclure qu'il a besoin d'aide."

Cécité, matériel spécialisé et méthodes de travail
p.7 "Mon réveil sonne. J'éteins et j'appuie sur le bouton Audio (...)."Cinq heures cinquante-cinq" m'annonce la voix de Stephen Hawkins."
p.7 "(...) Je choisis mon foulard. Je les inspecte tous du bout des doigts en touchant les étiquettes en plastique."
p.33 "Je suis sur mon lit avec mon ordinateur, en train de lire par le biais de la voix de Stephen Hawkins. Je ne lis pas souvent de livres en braille et n'utilise un terminal braille que de temps en temps. En général, j'écoute des livres audio ou je surfe sur Internet avec un logiciel de synthèse vocale. Et quel meilleur moyen d'apprendre des trucs qu'avec la voix du plus grand génie sur terre?"
p.99 "Pour moi, lire, c'est écouter. Je ne peux pas écouter de la musique en même temps qu'un livre audio. Et c'est deux fois plus long pour moi d'écouter un truc que pour toi de le lire. C'est vrai, quoi, en une seconde, tu sais si tu es sur la page Web que tu cherchais. Moi, il me faut cinq minutes pour m'apercevoir que non, et pour trouver le lien vers la bonne page. Donc, je peux, au choix, passer quatre-vingts pour cent de mon temps à lire et à travailler pour m'en sortir au lycée, ou parfaire ma culture musicale au détriment de tout le reste. Auquel cas je peux t'assurer que quand j'aurai mon diplôme - si j'ai mon diplôme -, je serai archi nulle, et ensuite je fais quoi?"

Déplacements à la canne
p.16 "Les couloirs sont tellement bondés de gens qui ne connaissent pas les Règles de Parker (...) que j'ai dû me tenir au bras de Sarah pour atteindre mon casier à travers la cohue. Ça va être galère d'éduquer toute cette bleusaille, mais au moins je ne suis pas obligée d'apprendre le plan d'un nouveau lycée."
p.234 "Je mets une heure pour aller chez Sarah en me guidant avec ma canne (...) mais j'avais besoin de temps pour réfléchir, pour méditer même, et marcher avec une canne peut s'y apparenter."

Perception et reconnaissance de l'environnement
pp.307-308 "J'entreprends de dresser une carte des gradins. (...) Au bout de quelques minutes, j'ai construit une image de la façon dont tout s'assemble."
p.341 "Je réalise que je viens de faire un truc que je n'avais jamais fait auparavant : parcourir plusieurs rues mécaniquement, sans dessiner la carte des lieux dans ma tête. Je ne sais pas du tout où je suis.
Il suffisait de suivre dix-sept pâtés de maisons, de tourner à gauche et de longer encore neuf pâtés de maisons jusqu'au stade Gunther."

Techniques de course
p.136 "Apparemment, les aveugles ne courent plus en se tenant à une corde parce que ça ralentit trop (...). En compétition, seule est autorisée la course en binôme avec un guide voyant, et on se tient soit par la main, soit par une cordelette."
p.139 "J'ignore où je vais, et ça devrait me stresser de courir à l'aveuglette dans un endroit inconnu. Mais après des années d'entraînement, mon corps sait quoi faire et je n'ai pas peur."
pp.362-363 "Il est évident que je ne pourrai jamais le suivre seule - compter les pas ne me permettra jamais de négocier les courbes -, mais mon corps assimile la configuration, et le jogging avec Trish est chaque jour plus facile."

On a beaucoup critiqué La ligne droite de Régis Wargnier, avec Cyril Descours et Rachida Brakni, à sa sortie en 2011. Pourtant, il y a des scènes de courses magnifiques, et vous aurez l'occasion de voir, certes en version romancée, l'entraînement en binôme, aveugle/voyant, et lorsque vous verrez cette belle course libre sur l'une des plages de la Presqu'île de Crozon, vous comprendrez les phrases de Parker:

Photo de Rachida Brakni et Cyrille Descours - La ligne droite Photo de Cyrille Descours et Rachida Brakni - course sur la plage - La ligne droite

p.366 "Comment lui expliquer combien c'est génial? De pouvoir courir aussi longtemps sans devoir m'arrêter tous les cent mètres pour me réorienter avant de repartir!"
p.369 "La vache, quelle éclate! Pouvoir courir sans devoir m'arrêter toutes les dix secondes! Est-ce que les gens cent pour cent opérationnels connaissent cette sensation? Est-ce que j'aurais pu un jour éprouver ça si je n'étais pas aveugle? Le sentiment d'avoir perdu quelque chose, d'en avoir fait le deuil, et, tout à coup, de le retrouver?"

Pour finir, un conseil, regardez cette bande-annonce pour les Jeux Paralympiques de Rio réalisée avec l'équipe anglaise, mais aussi des musiciens, des personnes handicapées de la "vie ordinaire"... En ces temps de folie, cela redonne espoir en l'espèce humaine ou "superhumaine"...
L'article du Telegraph ou celui de Creative Review vous raconte aussi les dessous de l'histoire...
Il existe aussi une version audiodécrite (en anglais) que vous trouverez en annexe ou que vous pourrez facilement trouver sur YouTube ou un moteur de recherche avec "we are superhumans audio described".

Conclusion

D'accord, la pratique sportive de Parker m'a fait digresser vers les sports paralympiques, le film de Régis Wargnier et ce petit film de la délégation britannique. Mais le personnage de Parker est bien construit. L'auteur, Eric Lindstrom, dont c'est a priori le premier roman, s'est manifestement renseigné pour rendre son personnage aveugle crédible. Et il glisse tout au long de ce roman, qui pèse quand même trois cent quatre-vingt-dix pages, des petits bouts de "psychologie de la cécité" ou de ce que cela peut signifier au quotidien d'être une adolescente aveugle...
Passé l'âge de seize ans, il semble difficile de s'identifier au personnage, mais les jeunes filles adolescentes aveugles, non victimes mais meneuses, ne sont pas si nombreuses en littérature, toutes catégories confondues!

dimanche 5 juin 2016

Premier Regard - Irwin Winkler

Film américain dont le titre original est At First Sight, réalisé par Irwin Winkler, sorti en France le 2 juin 1999. A ne pas confondre avec Au Premier Regard, film brésilien de Daniel Ribeiro sorti en France en juillet 2014.

Histoire inspirée d'un récit d'Oliver Sacks, To See and Not See, initialement publié dans le New Yorker puis dans un recueil de sept histoires intitulé Un Anthropologue sur Mars.

Affiche du film Premier Regard

Synopsis

Quand Amy (Mira Sorvino), en cure de repos dans une station thermale tombe littéralement entre les mains de Virgil (Val Kilmer), son masseur, c'est le début d'une relation extrêmement complexe. Car, aveugle, Virgil voit les choses autrement.
Sur l'insistance d'Amy, il subit une opération expérimentale qui lui permet de retrouver la vue. Mais très rapidement, il semble que le prix à payer soit plus important que prévu et, c'est avec un autre regard, qu'ils devront envisager leur relation et observer le monde qui les entoure. Inspiré d'une histoire authentique, par l'auteur de "Awakenings".

Contexte

Le synopsis dit tout et rien de cette histoire mettant en scène un masseur-thérapeute aveugle, Virgil Adamson, et une architecte new-yorkaise, Amy Benic. Le couple aveugle/architecte vous rappelle quelque chose? Courrez (re)lire Look de Romain Villet, vous éviterez une dose massive de sucre et de bons sentiments, voire de mièvrerie. Vous voilà prévenus. Ceci dit, essayons d'explorer les éléments intéressants de ce film.

D'abord, l'interprétation de Val Kilmer est assez crédible en aveugle. On pourrait lui reprocher quelques blindismes un peu appuyés mais ses mouvements et déplacements sont juste hésitants ce qu'il faut. J'aime aussi beaucoup l'utilisation de la crosse de hockey en guise de canne blanche, l'hiver dans l'Etat de New York s'y prête assez...
Les rapports entre la grande soeur (Kelly McGillis) et son frère aveugle y sont assez bien dépeints. Passons sur le fait qu'elle s'est sacrifiée pour s'occuper de son frère à la mort de leur mère quand leur père les a abandonnés, ne supportant pas l'idée d'avoir un fils aveugle. Alors, naturellement, quand une femme se met entre elle et son frère, elle est jalouse, ne manquant aucune occasion de faire comprendre à Amy qu'elle ne sait pas s'y prendre avec un aveugle. Première leçon, ne pas déplacer les meubles pour éviter bobos et autres bosses.
Les préjugés sur les personnes aveugles y sont clairement énoncés comme lorsqu'Amy annonce à ses collègues, dont son ex-mari, qu'elle a rencontré quelqu'un en disant de lui: "He's a great guy. Smart, funny. Blind" (C'est un mec bien. Sympa, drôle. Aveugle). L'ex lui dit: "I thought you've said blind. You mean blond." (J'ai cru que tu avais dit "aveugle" mais c'est "blond")(Forcément, ça marche moins bien en français). Comme si elle, architecte, ne pouvait s'abaisser à cela. Sortir avec un aveugle? Tu rigoles?
Virgil explique aussi à Amy qu'il est "blind as a bat", aussi aveugle qu'une chauve-souris, et même plus aveugle car il n'a pas de sonar. Il n'a pas non plus écrit de livre comme Helen Keller, qu'il ne sait pas jouer du piano comme Ray Charles ni chanter comme Stevie Wonder. Qu'il n'a pas de sixième sens, qu'il n'en a même pas cinq. Bref, qu'il est un aveugle ordinaire. Certes, on sort la grosse artillerie en nommant les trois personnes aveugles les plus connues aux États Unis mais cela permet de démystifier le superhéros.
Au quotidien, Virgil travaille, est bien intégré dans la communauté, il patine et se rêve hockeyeur chez les New York Rangers. Il est autonome, sait manifestement cuisiner même si sa soeur lui prépare tous ses repas et continue à agir avec lui comme s'il était un petit garçon.
Par contre, nous avons droit à la panoplie parfaite de l'aveugle: lunettes noires, canne blanche (que l'on verra peu d'ailleurs dans le film), chien-guide (qui reste dans la maison à passer ses journées couché) et qui aurait pu se contenter d'être un chien ordinaire. Nous avons aussi le programme du championnat de hockey en braille. Le film a été tourné en 1998. Aujourd'hui, nous aurions probablement droit au smartphone vocalisé équipé d'applications facilitant la navigation ou identifiant des objets, des couleurs ou des billets de banque, à l'ordinateur équipé d'un afficheur braille ou à un lecteur de livres DAISY.
De même, dans les scènes de découverte mutuelle d'Amy et Virgil, qui peuvent être maladroites comme toute relation amoureuse naissante, le toucher est évidemment mis en avant. Au fait, (futurs) scénaristes, la découverte du visage par le toucher se fait rarement tout de suite. Cela ne fait pas partie des conventions sociales, en tout cas dans nos sociétés occidentales, même pour les personnes aveugles qui, rappelons le, grandissent dans ces sociétés et intègrent ces conventions.

Lors de la promenade dans la rue principale du village, c'est Virgil qui mène la visite, qui fait découvrir son environnement à Amy, pourtant, c'est elle qui lui dira qu'il existe, un peu plus loin, un bâtiment abandonné, inconnu de lui, car non lié à son circuit, à sa carte mentale.
La scène dans ce bâtiment abandonné où Amy et Virgil se réfugient pour s'abriter d'une violente et soudaine averse, et où Virgil lui explique que la pluie lui permet de comprendre les dimensions d'une pièce, de prendre connaissance de son environnement, fait penser à ce que raconte John Hull dans Touching the Rock à propos de la pluie qui donne des contours au paysage.

Virgil et Amy dans le bâtiment abandonné - photo noir et blanc

(Ré)adaptation

L'idée que l'opération pour éventuellement recouvrer une vue perdue depuis la prime enfance (dans le film, Virgil, qui a une cataracte congénitale et une rétinite pigmentaire, perd la vue à trois ans) vienne d'une personne autre que Virgil m'est insupportable. On comprend qu'il le fasse par amour pour Amy, quoique, mais le temps passé à détailler les souffrances physiques et psychologiques de Virgil, atteint d'agnosie visuelle, est assimilable à de la torture.
Certes, d'un point de vue psychologique, nous avons les détails de sa progression et de son adaptation après des efforts colossaux quand il finit par associer image et objet, après une transition douloureuse où le toucher palliait une vue dont le cerveau n'arrivait pas à traiter l'information transmise.
Virgil sera aidé par un thérapeute de la vision qui commencera par lui dire qu'il n'y aura pas de miracle et qu' "il ne suffit pas de voir. Il faut apprendre à regarder."
Difficile de supporter l'idée que c'est à Virgil de s'adapter sans cesse. Si Amy, alors qu'elle vient de découvrir que Virgil est aveugle, se met un bandeau sur les yeux pour voir ce que ça fait d'être aveugle (vain, mais c'est ce qui se fait encore régulièrement dans des formations de "sensibilisation") et intègre rapidement qu'il est nécessaire de décrire les lieux pour que Virgil puisse se repérer plus facilement, on ne la voit aucunement se questionner sur le besoin ou l'envie, pour Virgil, de recouvrer la vue. C'est elle qui prend l'initiative de contacter le chirurgien, dont elle découvre la technique révolutionnaire dans un article présent dans un album photos qui traînait chez Virgil (!).

Anecdotique mais amusant : lorsque Virgil rend visite à Phil Webster (Nathan Lane), le thérapeute de la vision qui travaille dans une école accueillant des enfants déficients visuels, on peut apercevoir, dans trois courtes scènes, un jeune garçon du nom de Casey. Il s'agit de Casey Harris, le claviériste du groupe X Ambassadors. Drôle de coïncidence... Au moins, à défaut d'avoir donné le rôle de Virgil à un comédien déficient visuel, le casting a choisi des enfants vraiment aveugles ou malvoyants. Cela avait également été le cas dans Imagine d'Andrzej Jakimowski qui avait aussi choisi de travailler avec Melchior Derouet.
On peut aussi apercevoir et entendre Diana Krall chanter et jouer du piano.

Pour conclure

Laissons de côté l'aspect sirupeux de cette histoire d'amour.
Voyons plutôt comment la société a tendance à regarder les personnes aveugles en voulant, "pour leur bien", leur redonner à tout prix la vue qui semble le graal à atteindre. Sans elle, point de salut.
Dans le film, après maintes souffrances physiques et psychologiques, Virgil réussit à retrouver un équilibre et une place dans la société. Dans le cas qui a inspiré cette histoire, la personne a perdu son travail et sa maison.
Pourquoi, alors qu'elle est tombée sous le charme de Virgil, aveugle, Amy souhaite tant qu'il puisse (re)voir pour avoir une meilleure vie, plus excitante, plus complète (selon son point de vue à elle)?
Au fil de ce blog, nous avons tenté de parler de films qui donnaient une vision plus positive sur la cécité, qui définissaient des personnages qui étaient parfois devenus aveugles par accident tel la Nuit est mon Royaume mais qui menaient une vie pleine et entière. Cependant, quand verrons - nous, par exemple, un personnage aveugle parent? Nous avons laissé Ingrid (Blind) enceinte. Il est temps de passer à l'étape suivante.
Il est temps de montrer que tout le monde a un rôle à jouer dans la société et que personne n'a à juger la qualité de vie de l'autre. Attention, spoiler! Je pense notamment aux activistes handicapés américains qui, sur Twitter, font massivement campagne contre le film "Me before You", sorti le 3 juin 2016 aux États Unis et qui va débarquer sur les écrans français le 22 juin prochain sous le titre "Avant toi" parce que le héros, devenu tétraplégique à la suite d'un accident, n'a qu'une idée en tête : mourir.

Nous sommes au XXIème siècle. Le temps des pionniers devrait être fini aujourd'hui. On devrait pouvoir voir, dans tous les secteurs de la société, et de la culture en particulier, thème de ce blog, des personnes de tous horizons, issues de la "diversité", et j'inclus dans le mot "diversité" ce que l'on qualifie de handicaps.
Ryan Knighton, auteur et scénariste canadien, travaille aussi pour Hollywood. A quand l'une de ses histoires sur grand écran interprétée par un Melchior Derouet ou un Jay Worthington?

vendredi 27 mai 2016

Loin des yeux, près du coeur - Thierry Lenain

Livre publié aux Éditions Nathan en 2005 composé de Loin des yeux, près du coeur et de La fille venue de nulle part de Thierry Lenain avec illustrations d'Elène Usdin.
Lecture conseillée pour les 8-10 ans, chaudement recommandée aux adultes et à tous les parents qui ont envie de partager de belles et nécessaires valeurs avec leurs enfants, neveux, nièces, élèves... On trouvera à ce propos un document pédagogique réalisé par les éditions Nathan en annexe.

Couverture de Loin des yeux, près du coeur

Composée de treize courts chapitres, cette histoire, écrite initialement en 1991 sous le titre Aïssata, a été réécrite de façon décidée par l'auteur et publiée sous le titre Loin des yeux, près du coeur en 1997.

Couverture du livre Aïssata -Thierry Lenain

Antérieure à Fort comme Ulysse, elle développe des thèmes similaires mais, en cinquante pages dont treize pages de jolies illustrations (en noir et blanc) d'Elène Usdin et au moins autant de pages blanches, l'écriture va à l'essentiel.

Quatrième de couverture

Aïssata et moi, nous nous donnions la main. Moi qui étais aveugle, je lui apprenais à écouter le pas des gens, le chant des oiseaux. Elle qui était noire m'enseignait les couleurs : le bleu, c'est comme l'océan quand tu es devant...

Contexte

Hugo est un orphelin aveugle vivant dans un foyer et s'apprêtant à quitter l'école de ce foyer pour entrer en CM2 dans une école ordinaire. Le chapitre 2, intitulé "le foyer" pourrait faire penser à un mélodrame dégoulinant de bons (?) sentiments. Rassurons - nous tout de suite, Hugo n'est pas du genre à se faire marcher sur les pieds et l'écriture de l'auteur ne laisse pas de place au "dégoulinant".
L'histoire a été écrite et réécrite avant la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation de la citoyenneté des personnes handicapées , ce qui explique pourquoi Hugo a dû batailler pour être scolarisé dans une école "ordinaire". Depuis cette loi, le nombre d'enfants handicapés en inclusion scolaire a plus que doublé entre 2006 et 2015 (informations prises sur le site du Ministère de l'Education Nationale; voir la page consacrée à la scolarisation des enfants handicapés) mais nous savons que ce n'est pas la panacée et qu'il reste encore beaucoup d'efforts à faire pour améliorer la situation.

C'est Hugo qui raconte cette histoire, Hugo qui se souvient de sa rencontre avec Aïssata, petite fille singulière comme lui aux yeux des autres.
Outre les ressemblances avec Fort comme Ulysse sur lesquelles nous ne nous étendrons pas (mais dont la lecture est très vivement recommandée), ce qui est intéressant ici c'est la complémentarité des deux protagonistes, bien résumée sur la quatrième de couverture. Ce sont aussi leurs différences qui les rapprochent, elle est noire, il est aveugle, elle ne se moque pas de lui, il ne connaît pas les couleurs (rappelons, il s'agit ici de littérature jeunesse, mais, même si une personne aveugle de naissance ne se fait peut-être pas la même représentation des couleurs qu'une personne voyante, elle vit au sein d'une société, connaît ses fondements culturels et les préjugés qui vont souvent avec).
Ce qui est notable ici, c'est l'empressement et l'envie d'Aïssata de décrire les couleurs à Hugo.

La complémentarité
p27 "Elle me lisait les textes que l'instituteur n'avait pas le temps d'entrer dans l'ordinateur et me décrivait les images. En échange, je l'aidais en mathématiques." p39 "Elle me racontait (...) la cime des arbres dont je touchais les troncs, le dessin des nuages dont je ne connaissais que l'ombre ou la pluie."
p39 "Je lui apprenais à écouter le pas des gens qui flânaient ou se pressaient autour de nous, les oiseaux qui chantaient cachés dans les feuillages, les péniches qui se croisaient sur l'eau."

Démonter les préjugés
En une trentaine de pages, dans une écriture efficace et sans fioriture, Thierry Lenain fait passer un certain nombre de messages. Et démonter les préjugés est un sport de combat comme les autres.
p7-8 "Aveugle, ce n'est pas comme lorsque vous fermez les yeux.
Quand vous fermez les yeux et qu'on vous dit "bleu", vous voyez du bleu dans votre tête. Quand on vous dit "jaune", vous voyez du jaune.
Les gens qui sont nés aveugles n'ont jamais vu les couleurs. Ils ne peuvent donc pas s'en souvenir. (...) Aussi, pendant que vous êtes occupés à regarder les couleurs, les gens aveugles regardent autre chose."
p19 "L'instituteur a invité chaque élève à se présenter. Quand mon tour est venu, j'ai parlé clairement. Ce n'est pas parce qu'on est aveugle qu'on est timide." p31 "Avec les garçons, on discutait parfois des filles. Tu en aimes une m'ont - ils demandé un jour. Oui. Une aveugle? Ils devaient croire que l'amour, c'était comme l'école : les voyants avec les voyants, les aveugles avec les aveugles."

L'autonomie d'Hugo
p16 "Je me l'étais promis : dans cette école de voyants, personne n'aurait pitié ou ne se moquerait de moi. (...) Alors que l'école était encore vide, j'ai installé mon ordinateur dans la classe. J'ai appris à repérer l'emplacement des tables, à me déplacer dans les couloirs, à me rendre aux toilettes sans problème."

Les couleurs
pp40-41 "(...) il y eut le jaune comme le soleil qui chauffe sur la peau, le vert comme le parfum de l'herbe mouillée le matin, le bleu comme l'océan quand tu es devant."

Dans un prochain billet, nous reviendrons sur cette notion de couleurs appliquée aux personnes aveugles, sujet abondant dans la littérature jeunesse et dans l'illustration. Fantasme de voyants?
En attendant, prenez le petit quart d'heure suffisant pour lire Loin des yeux, près du coeur. C'est vif, frais, émouvant, intelligent et nécessaire!
Et c'est aussi disponible à la BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible!

mardi 22 mars 2016

Libres sont les papillons - Theatre - Adaptation E.E. Schmitt

On parlera ici de la version de "Libres sont les papillons" jouée actuellement, et jusqu'au 29 mai 2016, au Théâtre Rive Gauche, dans l'adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt de la pièce de Leonard Gershe. Nous avions déjà parlé sur ce blog de la version film Butterflies are free réalisée par Milton Kelsetas.

Libres sont les Papillons - Affiche de la version présentée au Théâtre Rive Gauche

La pièce originale se passait à New York, le film avait transposé l'histoire à San Francisco en pleine période hippie, Éric-Emmanuel Schmitt la déplace dans le Paris d'aujourd'hui, et plus précisément à Barbès.

Distribution

Julien Dereims joue le rôle de Quentin, jeune homme de vingt ans, musicien, aveugle, qui vient d'emménager dans un studio à Barbès.
Anouchka Delon celui de Julia, sa jeune voisine, fraîchement séparée au bout de six jours de mariage.
Nathalie Roussel joue le rôle de Florence, mère de Quentin, auteure d'une série avec un personnage récurrent, Johnny Ténèbres, jeune garçon aveugle de douze ans ayant des sens exacerbés et combattant les injustices, parfaite mais caricaturale en mère surprotectrice habitant Neuilly.
Guillaume Beyeler apparaît brièvement pour interpréter un metteur en scène très sûr de lui, et physiquement et intellectuellement.

Dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau et donc une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmitt.

Résumé de la pièce
N.B.: le résumé présenté ci-dessous est celui que l'on trouve sur le programme distribué par le théâtre.

En apparence, ils sont normaux; en réalité, ils cachent un secret. Quentin, vingt ans, vient de s'installer dans un studio à Paris. Sa voisine, Julia, même âge, libérée et rigolote, a envie d'une aventure avec lui tandis que Florence, la mère protectrice, rôde pour faire revenir son fils à la maison. Tous aiment, mais maladroitement, en se faisant mal... Libres sont les papillons? Une comédie aussi drôle que touchante, un véritable classique contemporain de Broadway adapté dans le Paris d'aujourd'hui par Éric-Emmanuel Schmitt.

Contexte

En ce vendredi soir, le public est relativement âgé, ce qui est dommage au vu de l'âge des personnages sur scène et du sujet de la pièce. A un moment ou à un autre de la vie, nous sommes tous concernés par cet envol du nid familial.
Amusant clin d'oeil aussi d'aller voir cette pièce le jour où Netflix sort la saison 2 de Daredevil quand Florence parle du personnage qu'elle a créé, Johnny Ténèbres dont la devise est: "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Pour faire court et direct, le temps d'une journée, Quentin et Julia vont rapidement faire connaissance, improviser un pique-nique dans le studio de Quentin et se rapprocher jusqu'à ce que Florence débarque à l'improviste et ce, malgré l'accord qu'elle avait passé avec son fils où elle devait le laisser se débrouiller seul pendant deux mois avant de lui rendre visite.

"Libres sont les Papillons" est une comédie. Il y a effectivement des passages drôles, des répliques amusantes, mais j'ai trouvé, ce soir là, le public un peu réservé, en particulier lorsque cela faisait directement référence à la cécité, comme s'ils étaient gênés de rire de cela. Quand c'est drôle, pourquoi s'en priver?
Ce que j'ai trouvé amusant, c'est aussi la réaction des spectateurs à la performance de Julien Dereims : alors, il est aveugle "pour de vrai" ou pas? Est-ce que le mérite du comédien serait moins grand s'il était effectivement aveugle? Est-ce qu'au contraire, le public trouverait cela remarquable (mais pas forcément pour de meilleures raisons)? Le débat est vif chez nos voisins anglophones, anglais ou américains, qui réclament deux choses : que les personnages handicapés soient interprétés par des comédiens handicapés (RJ Mitte, le Walt Junior de Breaking Bad, qui a grandi depuis, commence à se bâtir une jolie carrière) et que ces derniers puissent aussi auditionner pour n'importe quel rôle. Il semble que nous soyons loin de ces préoccupations et cela est bien dommage...
Mais pour en revenir à la pièce, il y a aussi des moments qui peuvent être émouvants et donnent lieu à de belles scènes entre Quentin et sa mère.

Quentin

Evidemment, ici, nous allons nous recentrer sur le personnage de Quentin.
Autant le dire tout de suite, la "performance" de Julien Dereims est plutôt convaincante, néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher quelques petites remarques. Ma place dans la salle ne m'a pas permis de "scruter" le regard de Quentin. Peut-être aurait - il pu tourner un peu plus la tête vers ses interlocuteurs, peut-être aurait-il pu avoir un regard moins figé...

Deux, trois détails : les lunettes noires ne sont pas une obligation pour sortir faire ses courses. De même, le modèle de canne blanche choisi ne correspond pas forcément au modèle le plus couramment utilisé chez un jeune homme manifestement autonome dans ses déplacements. Il est certes plus "chic" et discret (ci-dessous, photo gauche) que le modèle canadien qui arbore sa bande rouge et son gros embout (ci-dessous, photo droite).

Canne blanche française, avec embout fin, sans poignée canne blanche longue montrée pliée

De même, quand il utilise son téléphone, on aurait pu imaginer un téléphone intelligent (ou smartphone) vocalisé, ce que possède aujourd'hui toute personne aveugle active, autonome, sans même besoin d'être geek. Pour la montre, on aurait pu choisir un modèle plus moderne, tel un modèle qui donne l'heure en vibrant ou une montre tactile au design inclusif. Quentin est issu d'un milieu très aisé et on peut imaginer que sa mère souhaite le meilleur pour son fils.

Montre EONE Time - modèle Bradley

Si les billets de dollars américains ont encore aujourd'hui tous la même taille et la même couleur obligeant les personnes aveugles à utiliser un pliage spécifique pour chaque valeur de billet, les billets en euros ont des dimensions différentes qui peuvent dispenser d'un tel pliage pour pouvoir les identifier. Pour finir avec les petits détails qui donnent, ou pas, une crédibilité (nous ne rentrerons pas encore une fois dans le débat de savoir s'il aurait fallu donner le rôle à un comédien aveugle), il y a quelques objets qui sont trop facilement localisés ou remis en place. Et pour les livres en braille, on aurait pu trouver de vrais exemplaires. D'ailleurs, à ce sujet, on aurait pu imaginer la présence de matériel informatique, telle une plage braille.
L'adaptation à un Paris d'aujourd'hui aurait donc pu être beaucoup plus fine et précise en ce qui concerne le matériel spécialisé qu'utilise Quentin au quotidien.

Julia et Quentin improvisant un pique-nique, assis par terre dans le studio de Quentin

Notons cependant la bonne technique pour verser du vin dans un verre (mettre le doigt à l'intérieur du verre est un moyen efficace et de s'assurer que l'on verse bien dans le verre et que l'on s'arrête de verser avant que cela déborde).
De même, longer les meubles avec sa main ou le dos de sa main peut être une bonne façon de se repérer dans son logement et d'éviter, autant que possible, de se cogner dans les tabourets, table basse ou autre canapé. Petit aparté, le comptage de pas n'est pas systématique surtout dans un logement que l'on connaît (au bout d'un mois, la disposition du studio est mentalement acquise)...

A posteriori

A la sortie du théâtre, j'ai entendu des spectatrices dirent "c'est gentillet", "ça doit être terrible pour une mère", avec quelques interrogations quand même sur la façon d'interpréter ce commentaire : laisser partir ses enfants du nid familial? Laisser partir son fils unique et handicapé?
C'est vrai, l'adaptation dans un Paris d'aujourd'hui aurait pu être plus percutante, dû être plus militante plaidant pour une société inclusive et un changement de regard de la société sur les personnes aveugles.
Au début de la pièce, conforme d'ailleurs à la version filmée, lorsque Julia apprend que Quentin est aveugle, celle-ci change totalement de comportement et Quentin lui dit que la seule chose dont il n'a pas besoin, c'est la pitié. Il est vrai d'ailleurs qu'on n'a pas envie de le plaindre. Il s'est manifestement bien adapté à son environnement et semble bien gérer sa nouvelle vie de jeune homme indépendant (quoique dépendant financièrement de sa mère qui ne se gênera pas pour le lui rappeler et en faire d'ailleurs du chantage).
Dans cette histoire, c'est Florence, veuve et mère d'un fils unique aveugle qu'elle a couvé toute sa vie et qui semble être l'unique centre d'intérêt de sa vie, que l'on a envie de prendre en pitié même si son côté caricatural ne la rend pas sympathique. En voulant protéger son fils, elle ne le voit que comme un invalide incapable de se débrouiller seul. Mais c'est elle qui a peur de se retrouver seule.
C'est aussi Julia, qui, comme les papillons (qui d'ailleurs ont une mauvaise vue), est attirée par la lumière, incapable de se fixer, qu'on a envie de prendre en pitié...

Si l'on fait abstraction de quelques improbabilités, si l'on ne cherche pas de revendications ou de messages distillés au cours des une heure trente que dure la pièce, on passe un moment agréable.
Ce qui m'avait plu dans le film, c'était ce désir d'indépendance et d'autonomie de Don. Dans cette adaptation au goût du jour, il est aussi question de cela, mais j'aurais aimé un texte plus vindicatif, qui aurait mis en avant les préjugés encore existants de notre société française sur les personnes aveugles. Voici, à ce sujet, un lien vers un billet de Romain Villet sur cette question avec, en toile de fond, "Le Monde des Aveugles" de Pierre Villey, écrit il y a plus d'un siècle.

mardi 8 décembre 2015

Au Cinéma Lux - Janine Teisson

Il semble que la période soit propice à la découverte de la littérature jeunesse...

Après le magnifique Fort comme Ulysse, voici Au Cinéma Lux.

Paru en 1998 aux Éditions Syros, c'est un roman de Janine Teisson, accessible à partir de douze ans.
Il a, depuis, été traduit en six langues, et a reçu le Prix Sorcières (1999), le Prix de l'Eté du Livre de Metz, le Prix Entre guillemets de Chateaubriand, le Prix Ruralivre du Pas-de-Calais.

Autre couverture du livre Au Cinéma Lux Couverture du livre Au Cinéma Lux, édition 2007











Bon, la présence de cet ouvrage sur ce blog déflore quelque peu le secret que porte chacun des protagonistes. Néanmoins, cela permet d'emblée, de se concentrer sur la lecture et l'écriture.

Quatrième de couverture

"Il fait attention à la marche, en entrant. Il frôle le velours râpeux des sièges. Le paradis est au troisième rang à partir du fond, septième fauteuil. Elle y est. Voici son parfum d'abord, puis sa façon de répondre à son bonjour, joyeusement mais avec, au fond, cette tension secrète qui l'émeut."

Marine et Mathieu, deux passionnés de films anciens, se rencontrent régulièrement au cinéma Lux. Ils tombent amoureux l'un de l'autre. Banal ? Pas vraiment, car ils ont chacun un secret qu'ils cherchent à cacher...

Attention, spoilers !

Il paraît que c'est ainsi que l'on prévient le lecteur que des révélations vont être faites... A partir de là, donc, prudence...

Passons sur l'histoire un brin naïve et un peu lente. Peut-être est-ce parce que mes douze ans sont révolus depuis longtemps mais la naissance du sentiment amoureux ne me fait pas frissonner. Retenons que les deux jeunes protagonistes sont des amateurs de films anciens, fréquentant assidûment le ciné-club de Monsieur Piot, et que l'on y parle beaucoup de musique... et concentrons-nous sur l'écriture. C'est elle qui sème des indices, raconte la réalité de Marine et Mathieu.

Au fil des séances du ciné-club, nous voyons ainsi West Side Story, The Misfits, Comment épouser un Millionnaire, Johnny Guitare , Les Amants, La Strada ou encore Crin Blanc...

Affiche du film La Strada

Côté musique, sont évoqués Cold Blues de Michel Petrucciani, Time further out du Dave Brubeck Quartet, The Cascades de Scott Joplin, Sarah Vaughan chantant Porgy and Bess ou Ella Fiztgerald avec Misty, sans oublier Georgia on my Mind de Ray Charles.

Portraits

Si l'histoire parle de la rencontre de Marine et Mathieu dont le portrait se dessinera peu à peu, apparaissent aussi la grand - mère de Marine et Monsieur Piot, le "propriétaire - caissier - ouvreuse - opérateur du cinéma Lux.

Nous apprendrons ainsi que Marine a dix - neuf ans, qu'elle est en DEUG d'Anglais à l'Université, qu'elle est blonde et qu'elle vit chez sa grand - mère.

Quant à Mathieu, il est belge, a passé les dix premières années de sa vie dans la brousse du Congo, et est pianiste de jazz, comme Lucien (mais là s'arrête la comparaison).

L'écriture

p18: "Là, ça y est, on y est. Pschitt, stop! Voilà la poignée de la porte en forme de disque un peu écrasé. C'est bien ce que m'a décrit Mère-grand."

p26: "Il était derrière moi. Il a posé sa main sur mon épaule. Je savais que c'était lui. Bonsoir. Bonsoir. Il a payé sa place, nous sommes entrés ensemble. J'ai trébuché sur cette saleté de marche. Il m'a retenue. Il a compté, comme je le fais, les trois rangs et les sept fauteuils."

p31: "A l'entendre chanter, il a des frissons. Parce qu'il a senti son souffle sur sa joue et parce que ce chant, ce simple chant dont il n'a pas vraiment écouté les paroles, lui révèle quelque chose d'elle qui le bouleverse. Une force, une douceur, une énergie de vivre contenue, il ne sait."

p37: "Pas une minute, tandis que le film défile, il ne pense à autre chose qu'à elle. Lorsqu'elle tourne la tête, ses cheveux font un léger bruit sur le velours. Une envie de toucher son visage l'envahit, forte, presque douloureuse. Passer ses mains sur son visage, savoir ses joues..."

p83: "Elle entend des bruits de tasses qui se heurtent. Il utilise un allume-gaz. Comme elle. Elle est attentive au moindre bruit. Elle caresse le cuir du canapé bas sur lequel elle est assise. Elle enlève sa chaussure pour tâter du pied le tapis. Il revient, portant un plateau. Elle a juste le temps de remettre sa chaussure. Il n'a rien remarqué. Il s'assied près d'elle, la sert, se sert, lui tend une assiette de petits gâteaux. Ils sont gauches tous les deux."

Voir plus loin

Ce livre a reçu de nombreux prix, a été traduit en six langues, a été étudié au collège. Il peut effectivement être étudié sous de nombreux prismes.

Celui qui m'intéresse ici, outre le côté sensoriel de l'écriture, c'est de chercher à comprendre pourquoi Mathieu, comme Marine, se disent qu'ils n'ont pas "droit" à une relation amoureuse.

Mathieu est décrit comme un jeune homme gagnant assez bien sa vie, ayant un cercle d'amis, des relations amoureuses occasionnelles.
Marine, moins sûre d'elle, est étudiante à l'Université, ce qui signifie quand même qu'elle est suffisamment autonome. Elle vit avec une grand - mère attentionnée et aimante et est décrite comme une jolie jeune fille aux longs cheveux blonds.

L'histoire s'achève au début de leur relation amoureuse. Finalement, ils auront droit à leur bonheur.
L'adage dit "qui se ressemble s'assemble". Dommage... Dommage que le secret que chacun porte en soi les réunisse au-delà de l'imaginable. Marine et Mathieu n'auraient - ils pas pu vivre une histoire d'amour sans ce secret commun ?

C'est vrai, le livre a été écrit en 1998 et c'est de la littérature jeunesse. Mais c'est aussi à travers elle que se construisent les citoyens de demain. N'aurait - il pas dû montrer que l'altérité n'est un obstacle en rien pour construire sa vie?

Ne boudez cependant pas votre plaisir, ne serait-ce que le lire comme un jeu de pistes en cherchant les indices...

dimanche 1 novembre 2015

Un coin de ciel bleu - Guy Green

A Patch of Blue, dans son titre original est un film réalisé en 1965 par Guy Green et dont les principaux rôles sont tenus par Sidney Poitier (Gordon Ralfe), Shelley Winters (Rose-Ann d'Arcey) et Elizabeth Hartman (Selina d'Arcey).

Un coin de ciel bleu - jaquette DVD (Selina touchant le visage de Gordon)

Sur un scénario de Guy Green tiré du roman d'Elizabeth Kata, "Un Coin de Ciel bleu" a reçu cinq nominations aux Oscars dont la Meilleure Actrice (Elizabeth Hartman), la Meilleure Direction Artistique, la Meilleure Photographie, la Meilleure Musique et le Meilleur Second Rôle Féminin qui vaudra un Oscar à Shelley Winters qui joue le rôle de la mère dépravée de Selina.

Synopsis

Aveugle, Selina d'Arcey voit désormais le monde à travers les yeux du bienveillant Gordon Ralfe (Sidney Poitier, récompensé aux Oscars). Selina, frêle Cendrillon élevée par une mère débauchée, est blanche. Elle ignore que l'homme qui lui apprend à composer un numéro de téléphone ou à trouver les toilettes est noir.

Contexte

Résumons donc l'intrigue: une Cendrillon aveugle et blanche rencontre son prince charmant qui est noir, ce qu'elle ignore.

Abruptement dit comme cela, on croirait une caricature. Pourtant, rappelons qu'il s'agit d'un film américain, sorti en 1965, soit à peine dix ans après l'affaire Rosa Parks alors que les Noirs Américains luttent toujours pour leurs droits civiques (Martin Luther King sera assassiné en 1968).

Dans "Un Coin de Ciel bleu", la famille d'Arcey, blanche, composée d'une mère aux moeurs légères, d'un grand-père aimant mais alcoolique et de Selina, jeune femme aveugle totalement ignorante et jamais scolarisée, survit, alors que Gordon Ralfe, noir, travaillant la nuit et partageant son logement avec son frère, médecin, semble issu d'une classe moyenne éduquée.

Nous n'approfondirons pas plus le contexte historique et politique de ce film, "Vues Intérieures" se concentrant sur la perception de la cécité et sur la définition du personnage aveugle, néanmoins, il faut avoir cela en tête.

Selina, recluse dans le misérable logement qu'elle occupe avec sa mère, qu'elle appelle Rose-Ann et non maman, et son grand-père, passe ses journées à enfiler des perles de différentes tailles pour confectionner des colliers et pour jouer les Cendrillons en faisant le ménage, la vaisselle et le repas.

Elle travaille donc à domicile, son patron lui amenant le matériel nécessaire à la confection des colliers et venant les récupérer une fois réalisés. Celui-ci amène parfois Selina au parc situé à proximité de son logement mais qu'elle est incapable d'atteindre seule. Son grand-père vient la chercher. C'est de cette façon qu'elle rencontre Gordon Ralfe la première fois, qui vient la délivrer d'un insecte tombé dans son corsage (photo ci-dessous).

Première rencontre de Selina et Gordon dans le parc

Cette rencontre va bouleverser sa vie. Elle qui n'est jamais allée à l'école (elle se demande d'ailleurs ce qu'elle aurait pu faire ou apprendre à l'école en étant aveugle alors qu'aux États-Unis, la première école pour aveugles (en anglais) a ouvert ses portes en 1832), qui n'a jamais entendu parlé du braille, ce système d'écriture en points en relief mise au point par Louis Braille en 1825 avec un premier traité publié en 1829, qui fait office de domestique à la maison mais qui ne peut se déplacer seule à l'extérieur de ce logement, va découvrir par le biais de Gordon qu'une autre façon de vivre, d'exister est possible.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Alphabet braille en noir tiré du site Enfant aveugle

Si le personnage aveugle de Selina rentre dans la catégorie abondamment représentée dans la littérature et au cinéma de la jeune et belle ingénue aveugle, renvoyant notamment à Gertrude de la Symphonie Pastorale, il n'est pas question ici de guérison ou d'opération miraculeuse pour recouvrer la vue, mais de la possibilité d'une éducation pour pouvoir être autonome en apprenant à lire et à écrire, en apprenant à se déplacer seul.

"Jeune et belle ingénue aveugle" n'est pas totalement approprié pour décrire Selina puisque sa mère ne cesse de lui dire qu'elle est affreuse et qu'elle fait peur à tout le monde à cause de ses cicatrices. Devenue aveugle à la suite d'un accident, elle est effectivement marquée par de légères cicatrices autour des yeux (ceux-ci étant miraculeusement intacts). Elle posera rapidement la question de son apparence physique à Gordon qui lui dira qu'elle est une jolie jeune fille et qui lui offrira des lunettes de soleil pour cacher ces cicatrices pour qu'elle devienne une très jolie jeune fille. S'il n'y a pas de canne blanche dans le film, Selina ne sachant se déplacer seule, voilà quand même l'un des accessoires semblant indissociable du personnage aveugle, la paire de lunettes noires...

Dans une tentative de se rendre seule au parc, après avoir fait une reconnaissance du chemin préalablement avec Gordon, on voit Selina se déplacer dans la rue, à tâtons et au bruit, parmi des passants indifférents voire hostiles tel ce monsieur lui disant qu'elle n'a pas le droit de sortir seule comme on pourrait le faire à un jeune enfant. Cette expérience ratée et traumatisante sera aussi un déclic pour Selina qui sera encouragée en cela par Gordon.

Évidemment, nous pouvons dès le début entrevoir l'évolution de la relation entre Selina et Gordon. Néanmoins, si Selina n'a pas reçu d'éducation, elle n'est pas bête et apprend vite. Il est d'ailleurs intéressant de la voir s'épanouir en découvrir des choses qui nous semblent simples et évidentes. La personne aveugle est donc un être doué de raison qui peut tout apprendre moyennant, parfois, des techniques et des outils particuliers.

Bien sûr, le scénario repose aussi sur le fait que Selina soit blanche et Gordon noir dans une Amérique, rappelons - le, où il existe encore notamment des différences dans les droits civiques, mais ce que l'on retient ici c'est aussi la possibilité d'une autonomie pour les personnes aveugles. Et la possibilité d'une relation basée sur l'amour et non la charité ou l'abnégation, peu importe la couleur de peau et les différences.

Laissons de côté les préjugés et prenons plaisir à (re)découvrir ce film en noir et blanc disponible en DVD, mais sans audiodescription sur la version parue en 2006 chez Warner Bros. France S.A.

mardi 29 septembre 2015

La Maison dans l'Ombre - Nicholas Ray

On Dangerous Ground , en version originale, est un film en noir et blanc sorti en France le 20 juin 1952.

Affiche du film On Dangerous Ground

Réalisé par Nicholas Ray , avec une musique de Bernard Herrmann qui travaillera par la suite avec Alfred Hitchcock, la Maison dans l'Ombre est un polar psychologique.

Synopsis

Jim Wilson (Robert Ryan), flic usé et violent, est envoyé dans les montagnes pour enquêter sur le meurtre d'une jeune femme et se mettre un peu au vert. Lancé sur la piste d'un suspect, il va faire la rencontre de Mary (Ida Lupino), une jeune aveugle, dont il va très vite tomber sous le charme...

Contexte

Construit en deux parties, la première expliquant la deuxième, le film joue sur l'ombre et la lumière. La première partie se passe en ville, à la nuit tombée. La deuxième partie se passe dans les montagnes, sous la neige qui reflète le soleil ou la lune.

Si la première partie décrit le quotidien des flics dans une métropole du nord des États Unis, donnant ainsi l'occasion de définir la personnalité difficile et solitaire de Jim, la deuxième partie dévoilera une toute autre facette de son personnage lorsqu'il arrivera dans une ferme perdue dans la montagne, en pleine chasse à l'homme, et fera la connaissance de Mary, jeune femme vivant a priori seule dans cette campagne éloignée de tout.

Mary

Quand Wilson et Brent frappent violemment à la porte de sa maison, Mary vient leur ouvrir sans crainte. Elle les accueille chez elle, pensant qu'il s'agit de personnes prisent dans la tempête. Il faut un bon moment pour que les "invités" s'aperçoivent que Mary est aveugle. Connaissant parfaitement sa maison, elle s'y déplace aisément. La chasse à l'homme qui les a conduits là, les amènent à trouver suspect le fait que la maison soit plongée dans l'obscurité, tout comme le manque de réaction de Mary lorsque la lampe se renverse et met le feu.

La nuit tombant, elle propose aux hommes de les héberger pour qu'ils puissent se reposer. Elle prépare un thé, amène le plateau et sert une tasse à Jim, utilisant son doigt pour contrôler le niveau du liquide versé dans la tasse. Elle demande alors à Jim s'il a déjà rencontré des aveugles. Celui-ci s'étonne de la question et répond par la négative. Ce qui surprend Mary, puisque généralement, les gens lui auraient pris le plateau des mains et servi le thé à sa place, pour lui éviter, bien sûr, de se brûler. Elle explique aussi qu'il n'y a pas dans sa voix ce ton de pitié si habituel chez ses interlocuteurs.

Il y a ainsi quelques moments dans le film où la psychologie est le personnage principal, donnant de l'épaisseur à la relation naissante entre Mary et Jim.

On peut regretter, alors que Mary a une vraie personnalité, que vienne le spectre de la guérison possible, comme si la cécité l'empêchait d'être femme à part entière. De même, si certains de ses gestes sont "calqués" sur les gestes quotidiens des personnes aveugles telle la technique pour verser un liquide dans un récipient, on peut s'étonner de la "technique" utilisée par Jim pour guider Mary à l'extérieur, sur un sol enneigé où il la tient par le bras alors qu'en pratique, c'est la personne aveugle qui tient son guide par le bras, voire l'épaule. Pour savoir précisément de quoi l'on parle, voir ce court film sur les techniques de guidage.

On peut aussi trouver qu'Ida Lupino, l'interprète de Mary, a le regard fixe, façon "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son livre ''Sight Unseen'' (en anglais) alors que, par ailleurs, le film illustre, ou tente d'illustrer le reste visuel de Mary avec une jolie (mais attendue) scène avec un briquet allumé.

Mary percevant la flamme du briquet agité devant son visage

Conclusion

Sans revenir sur quelques points développés ci-dessus, la Maison dans l'Ombre est un film qui vaut le coût d'être vu. Il n'y a pas beaucoup d'occasion de voir un tel portrait de femme aveugle au cinéma, digne et indépendante, et ce, même si la fin est prévisible. Si l'on peut trouver la première partie un peu longue, la deuxième partie est vraiment intéressante pour le côté psychologique de ce polar où se noue cette relation entre Jim et Mary, où l'on voit la transformation de Jim, comme s'il retrouvait une raison de croire en l'humanité.

La Maison dans l'Ombre - couverture du DVD des Éditions Montparnasse

Dans cette version sortie en 2004 aux Éditions Montparnasse, il n'y a pas de version audiodécrite.

mercredi 8 avril 2015

Butterflies are free - Milton Katselas

Butterflies are free, version film, date de 1972. Le film est sorti le 6 juillet 1972 et a été édité en DVD en 2002.

Affiche du film Butterflies are free

Couverture du DVD "Butterflies are free"

Le film est inspiré d'une pièce de théâtre jouée avec succès à Broadway (1128 représentations) à partir d'octobre 1969 et jusqu'en juillet 1972.

Vous trouverez ici une présentation du film (en anglais).

Leonard Gershe, qui a écrit la pièce de théâtre et ensuite, le scénario du film, s' est inspiré de la vie d'Harold Krents, avocat formé à Harvard, aveugle, et qui fut un défenseur des droits des personnes handicapées, et travailla aussi pour Jimmy Carter. A lire, cet article de 1969 relatant la vie des étudiants aveugles à Harvard où l'on parle notamment d'Harold Krents (en anglais).

Synopsis

Comédie sur un jeune homme aveugle, Don Baker (Edward Albert) qui est déterminé à vivre une vie autonome malgré son handicap. Quittant la sécurité de la maison parentale, il prend un appartement à San Francisco, promettant à sa mère surprotectrice (Eileen Heckart qui gagna un Academy Award du meilleure second rôle féminin pour ce rôle) que si dans trois mois il ne peut pas se débrouiller seul, il retournera chez elle. Sa première rencontre est sa voisine de palier, Jill Tanner (Goldie Hawn), une aspirante actrice excentrique. Jill est conquise par le sens de l'humour de Don et ils deviennent rapidement amis et amants. Leur relation est menacée par les intrusions de la mère de Don et le comportement de Jill lorsqu'elle est engagée pour jouer un rôle, sur scène et dans la vie, par un producteur de théâtre.

Contexte

La pièce se passait à New York, dans Greenwich Village, le film se passe à San Francisco. Peu importe d'ailleurs puisque, à part quelques scènes d'extérieur, l'essentiel du film se passe dans l'appartement de Don.

Don et Jill dans l'appartement de Don

Jill et Don en train de discuter dans le salon

Tourné au début des années 1970, ce film aborde d'une façon drôle et assez subtile un sujet rarement exposé: la prise d'indépendance d'un jeune adulte aveugle. Et, si certains aspects du film sont datés (hormis les costumes), le fond de la question est toujours d'actualité. Dans une moindre mesure, on a retrouvé cette problématique dans le film de Daniel Ribeiro, Au Premier Regard où Leo, quinze ans, a des envies d'autonomie, notamment face à des parents trop protecteurs à son goût. Dialogues affûtés, avec des informations relatives à la cécité distillées tout au long du film : oui, les aveugles peuvent lire grâce au braille; oui, les aveugles peuvent se déplacer seuls avec une canne et se repérer grâce à une représentation mentale du quartier (et éventuellement en comptant ses pas); non, être aveugle ne signifie pas être triste ou replié sur soi...

Don est jeune, beau, sans souci d'argent, sa mère pourvoyant à ses besoins. Issu de la bourgeoisie, ses désirs d'autonomie ont grandi alors qu'il fréquentait Linda, son premier amour. Jill est un esprit libre, bohème, ex-hippie, ayant grandi auprès d'une mère mariée quatre fois qui voulait paraître aussi jeune que sa fille.

Couple que tout oppose, un rien caricatural, idéal pour une comédie dont on connaît à l'avance la fin. Certes...

Pourtant c'est un film plaisant, lumineux, où le drôle côtoie l'émouvant, où des questions guère abordées dans les films, telles que ce que peut signifier vivre en couple avec une personne aveugle, sont exposées. Pas de mièvrerie, de misérabilisme. Edward Albert, qui interprète Don, est assez convaincant, même si l'on peut trouver qu'il est trop à l'aise dans son appartement. Goldie Hawn, qui passe les trois quarts du film en sous - vêtements, est une vraie tornade, collant bien au personnage.

Don et Jill dans le lit en mezzanine

Don et Jill sur le lit en mezzanine, pièce maîtresse du mobilier

Le film est relativement facile à trouver en DVD mais celui-ci est édité aux États-Unis. Il existe néanmoins des sous-titres en français, mais pas d'audiodescription. Amusant de plonger dans les années 1970 dans les milieux artistiques de New York ou San Francisco avec un regard "historique"; intéressant de voir que ce désir d'autonomie et d'indépendance de ce jeune homme aveugle reste une préoccupation actuelle.

Film à la fois daté et toujours d'actualité par ses propos, il apporte une fraîcheur inattendue.

samedi 4 octobre 2014

Look - Romain Villet

Le 6 février 2014 est sorti "Look" dans la Collection Blanche chez Gallimard, premier roman de Romain Villet. LOOK couverture J'ai lu ce livre très vite, une première fois, puis une deuxième fois (à voix haute), puis une troisième fois. Plus de six mois après sa sortie, il reste mon livre de chevet et je relis régulièrement des chapitres, des passages. Je repars régulièrement en voyage avec Lucien et Sophie.

"Look" raconte l'histoire d'amour de Lucien, pianiste de jazz aveugle et Sophie, architecte.

Sur la quatrième de couverture

Lucien est pianiste de jazz. Il est aveugle. Un soir, il rencontre Sophie, une architecte qui plane dans l'air du temps. Avec elle, sortant de sa nuit presque noire, guidé par cette main rassurante dans les tourbillons colorés de la société de l'image, il entrevoit bientôt un avenir. Mais, un jour, Sophie ressent le besoin de voyager. Voir du pays? Lucien résiste, lui le détracteur du tourisme de masse, du fun et des charters, lui le casanier qui ne voyage d'ordinaire que par la musique ou les mots. Il accepte pourtant de la suivre pour un trek au Maroc... Look: une histoire de voyage et de solitude, de clairvoyance et d'aveuglements, d'harmonies et de dissonances amoureuses.

Ce que j'en pense

Si, résumé ainsi, on se dit qu'on a déjà lu cette histoire, c'est sans compter sur le style de Romain Villet. Écriture foisonnante, remplie de références littéraires, de musique et de trouvailles stylistiques. C'est aussi un portrait intime de la cécité. Et, pour moi, c'est une grande première. Petite touche par petite touche, il décrit ce qui singularise et caractérise Lucien.

Lucien est un personnage aveugle ni héros ni victime, juste crédible. On plonge dans son quotidien, ses dépendances mais aussi sa façon d'appréhender son environnement. Outre le style de l'écriture qui nous amène d'un inventaire à la Prévert à un poème, et qui donne inévitablement envie de le lire une deuxième fois, c'est véritablement ce voyage dans l'intimité de la cécité qui m'a fascinée dans ce roman.

Dès le prologue, une phrase fait mouche: "quand on regarde grâce à la bouche ou la plume d'un autre, à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment? " Quelques autres qui m'ont particulièrement marquée: "Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j'ai retenus et qui depuis me possèdent." "... pour être moins perméable qu'un autre à l'influence du décor - imagination en proie à une ville sans visage -, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d'histoires, de légendes. "

Passage fascinant sur la représentation spatiale de Paris: "Mon Paris est fait - comme Berlin paraît il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer."

Look est un livre qui marque un tournant dans mon parcours de lectrice: probablement que j'attendais depuis longtemps un tel personnage de fiction (même si Lucien a quelques points communs avec Romain Villet). Un personnage pas forcément sympathique, mais qui nous raconte ce que peut signifier être aveugle dans notre société. Il n'y a pas de caricature, mais une vision personnelle qui permet une intimité de la cécité. Il y a des aspects très crus, des éclairages sur des points singuliers liés à la cécité, sur ce que cela peut représenter dans la relation à autrui. Quelques points à rappeler : il s' agit d'un roman, Lucien est un personnage de fiction qui vit dans son monde (musicien de jazz, passionné de littérature, issu d'un milieu privilégié) et est tout sauf une caricature ou un portrait d'un aveugle ordinaire. Par contre, cette plongée dans l'intimité de la cécité permet une approche inédite d'aspects très pragmatiques, de détails que la plupart des lecteurs ignorent.

Mais Look, c'est loin de n'être que cela. C'est un premier roman brillant, foisonnant, qui donne envie de reprendre les classiques de la littérature ou de se plonger dans la musique et le jazz en particulier.

Bref, il y a de nombreuses raisons de lire Look. C'est un vrai dépaysement, c'est une écriture fascinante, c'est un éclairage inédit aussi sur la cécité.

Pour faire connaissance avec Romain Villet et aller sur les pas de Lucien, je vous propose d'écouter Le matin du depart, émission de Dorothée Barba sur France Inter diffusée initialement le 5 avril 2014.

A noter que Look est en lice avec deux autres romans, pour le prix FOLIRE 2014

dimanche 7 septembre 2014

Au Premier Regard - Daniel Ribeiro

Film brésilien sorti sur les écrans français le 23 juillet 2014.

Affiche Au Premier Regard

Premier long métrage de Daniel Ribeiro, distribué par Pyramide Films, et sorti le 26 novembre 2014 en DVD en France, qui s'est inspiré d'un court métrage qu'il a tourné en 2010 avec les trois jeunes comédiens Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim, visible ici, associé à une chronique franche et directe.

Synopsis

C'est l'histoire de Leonardo (Leo), quinze ans et aveugle, de Giovana (Gi), son amie d'enfance qui veille sur lui et de l'arrivée de Gabriele qui arrive dans leur classe. Leo, surprotégé par ses parents, souhaite s'émanciper, gagner de l'autonomie, bref, grandir. Quand Leo découvre de nouveau sentiments envers Gabriele, comment savoir si ceux-là sont réciproques?

Ce que j'en pense

Daniel Ribeiro joue avec sa caméra pour illustrer les sens qu'utilise Leo, la connivence entre les trois jeunes acteurs (Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim) évidente, ils sont justes, naturels et tout cela contribue à un film subtil, lumineux et optimiste sur un sujet maintes fois illustré au cinéma, les amours adolescentes.

Tout comme Daniel Ribeiro dit qu'on est passé à autre chose que le film gai militant (le film a reçu le Teddy Award 2014), la cécité de Leo permet d'explorer d'autres facettes de la naissance du sentiment amoureux sans en faire le point central du film. Leo est aveugle mais, surtout, comme tout adolescent, il cherche son autonomie et est amoureux pour la première fois. Mais, même bien entouré et intégré, Leo n'échappe pas à la bêtise de quelques uns de ses camarades. C'est ça aussi la vie et ça aide à grandir, même en prenant des coups.

Leo entouré des mains de camarades l'embêtant

Leo, joué par Ghilherme Lobo, est très crédible. Le jeune acteur a pris des cours de braille, appris à utiliser une Perkins (machine à écrire en braille) et à se déplacer avec une canne (technique de l'arc).

Leo utilisant une Perkins

De même, Daniel Ribeiro, le réalisateur, dit qu'il a cherché des moyens d'illustrer la cécité de Leo. Ça passe par des plans très resserrés, des scènes où le toucher est très présent, une musique omniprésente et des attitudes : Comment danser lorsqu'on a jamais vu faire les autres? Comment savoir ce qui se passe si l'on ne nous dit rien du contexte?...

Un joli film, subtil et lumineux où tout espoir est permis...