Chaque année, à la date anniversaire, nous revenons sur les douze mois écoulés avec un petit récapitulatif des billets rédigés et des belles découvertes que nous avons pu faire. Cette année, pour souligner nos cinq ans d'existence, nous reviendrons sur les moments marquants à travers nos coups de cœur ou nos rencontres depuis la création du blog. Rassurez-vous, ce n'est pas par nostalgie parce que nous n'avons pas envie de larguer les amarres, mais pour voir le chemin parcouru, se rappeler de certaines œuvres marquantes, ou rejoindre l'actualité de quelques artistes.

Retour sur la genèse

Ainsi, il y a cinq ans, deux films et un roman ont été à l'origine de la naissance de ce blog.
Les films lumineux d'Andrzej Jakimowski avec Imagine et de Daniel Ribeiro avec Au premier regard ainsi que le premier roman frôlant l'autofiction de Romain Villet, Look, peignaient ainsi des personnages aveugles qui n'étaient ni victimes ni héros, mais qui vivaient leur vie, et notamment leur vie amoureuse. C'était suffisamment rare pour avoir envie d'en parler.

Des portraits et des rencontres

Depuis, l'idée initiale de parler d'œuvres comportant des personnages aveugles et d'artistes déficients visuels s'est étoffée au fil des billets avec la question lancinante de l'accessibilité culturelle dont nous reparlerons plus loin dans ce billet. Mais profitons de ce petit bilan pour voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'actualité culturelle...
Nous revenons ici sur trois artistes canadiens :

  • Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", dont le travail fait en collaboration avec l'artiste Heather Kai Smith, a fait l'objet de l'exposition Guidelines au mois d'août à Banff. Le reportage de Radio Canada est particulièrement intéressant, remettant en contexte le travail des artistes et la situation particulière de Carmen Papalia en tant qu ' artiste déficient visuel.
  • Ryan Knighton , auteur et aujourd'hui scénariste, qui est d'ailleurs actuellement à l'affiche d'un documentaire réalisé par Rodney Evans, Vision Portraits dont on peut lire la critique de Variety en anglais. Ce documentaire, que nous espérons voir un jour de ce côté-ci de l'Atlantique, va à la rencontre de quatre artistes déficients visuels dont le réalisateur lui-même, qui racontent leur cheminement créatif.

Affiche du documentaire Vision Portraits de Rodney Evans

  • Et d'une façon un peu détournée, Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire, comédien et peintre, qui a créé il y a quelques années maintenant un spectacle qui tourne encore intitulé "Assassinating Thomson" où, tout en peignant chaque soir le public dans la salle, il parle de Tom Thomson, peintre canadien mort trop tôt pour avoir fait partie du Groupe des Sept, dont la mort est restée mystérieuse. Tom Thomson et le groupe des Sept ont, dans leurs peintures, magnifié les paysages canadiens. Pourquoi vous parler de cela? Parce qu'une très belle bande dessinée de Sandrine Revel vient de paraître chez Dargaud, et dont le titre est "Tom Thomson - Esquisses d'un printemps". Rien à voir avec la cécité mais, comme nous aimons le faire, des liens à tisser avec les artistes, les œuvres présentées et donner l'envie de découvrir... Vous trouverez ci-dessous la couverture de la bande dessinée de Sandrine Revel.

Couverture de la BD Tom Thomson - Esquisses d'un printemps
Description de la couverture : sous...

Au fil de ces cinq années, le hasard, parfois heureux, nous a donné l'occasion de rencontrer des artistes dont nous avions, auparavant, fait le portrait. Pensons ainsi à la merveilleuse rencontre avec Jay Worthington, dans les locaux du Gift Theatre lors de notre voyage à Chicago, très orienté théâtre et qui nous avait donné l'occasion de parler aussi d'accessibilité dans les lieux culturels avec Chicago, théâtres et accessibilité.
Ces rencontres sont parfois juste l'occasion de "voir en vrai" ces artistes su scène : Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors en concert, Saïd Gharbi, danseur belge dans un spectacle de Wim Vandekeybus, ou Melchior Derouet, comédien, dans une pièce de Rodrigo Garcia.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016
Casey Harris, en concert au Yoyo à Paris en février 2016.

Il y a eu aussi d'autres occasions tel le colloque Blind Creations et la rencontre rapide avec Ryan Knighton. Ou l'occasion de "vivre" une exposition de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel". Parfois aussi, des circonstances étranges autant que réjouissantes : la "découverte" de Jacques Lusseyran grâce à Jérôme Garcin et son hommage à ce grand résistant aveugle dans Le Voyant qui a permis ensuite d'organiser un colloque autour de Jacques Lusseyran, Entre cécité et lumière - Regards croisés.

La littérature jeunesse

Domaine exploré au fil des ans, la littérature jeunesse est assez riche en personnages aveugles ou malvoyants. Elle nous a permis de (re)découvrir des personnages historiques. Pensons ainsi aux deux (parmi tant d'autres) ouvrages sur Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille ou Louis Braille, l'enfant de la nuit, à celui (parmi tant d'autres aussi) sur l'histoire d'Helen Keller ou encore le roman sud africain Voyageur qui nous a fait suivre James Holman, grand voyageur aveugle, au Cap de Bonne-Espérance.
En abordant la thématique de la littérature jeunesse, nous avons aussi évoqué l'accessibilité aux livres pour les très jeunes aveugles et malvoyants. L'offre y est anecdotique alors quel bonheur de tomber sur les ouvrages de Mes Mains en Or!

Mes Mains en Or
Depuis longtemps, nous suivons cette maison d'édition associative née de la volonté d'une maman qui souhaitait que sa petite fille puisse, à l'instar des autres enfants, avoir de jolis livres à se mettre sous les doigts. Nous avons donc passé en revue un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or, qu'il s'agisse de livres pour les tout petits ou pour de jeunes lecteurs, qu'il s'agisse d'adaptation telles ces magnifiques versions du Petit Chaperon Rouge, de la Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide ou des créations comme le GÉANT Malpartout ou le superbe coffret sur l'Histoire de France qui offre aux mains curieuses des lecteurs de splendides pop-up.

pop-up amphithéâtre
Pop-up d'un amphithéâtre tiré du coffret sur l'Histoire de France de Mes Mains en Or.

En juin dernier, l'association a lancé une application, la première 100% accessible aux enfants aveugles.

La cécité au cinéma

Le cinéma produit encore aujourd'hui des films où la représentation de la personne aveugle n'a pas évolué depuis un siècle. On voit encore des accordeurs de piano (alors qu'il existe dans la "vraie vie" des ingénieurs informatique) ou de "pauvres aveugles" incapables de faire un pas tout seuls (alors que nous connaissons de nombreux parents aveugles). Autant dire que notre regard n'est pas tourné vers cela. Ce blog nous a donné l'occasion de découvrir des films appartenant à l'histoire du cinéma mais aussi des films contemporains. Leur nombre nous a donné l'envie d'écrire un billet sur la cécité sur grand écran, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires.
Personnage inventé ou historique, telle Mademoiselle Paradis, souvent jeune homme mais parfois femme comme Ingrid dans Blind d'Eskil Vogt, la personne aveugle a du mal à exister en tant que telle et le scénario la cueille souvent à un moment délicat de son existence (accident la privant soudainement de la vue, dernière étape de la perte progressive de la vue, possibilité d'une relation amoureuse...). Nous attendons avec impatience l'histoire qui nous montrera un personnage aveugle "banalisé" qui existera pour une autre raison que sa cécité. Et, cerise sur le gâteau, ce personnage sera interprété par un.e comédien.ne déficient.e visuel.le!

L'accessibilité culturelle

Le premier portrait était celui de Pascal Parsat, alors directeur du CRTH et créateur du concept des Souffleurs d'images qui permet à des personnes déficientes visuelles d'assister à un spectacle où de visiter une exposition en compagnie d'un.e souffleu.r.se souvent étudiant.e issu.e d'une école d'art.
Si le soufflage ne se substitue en aucun cas à l'audiodescription, il permet d'élargir les possibilités de spectacles accessibles aux personnes déficientes visuelles. En matière d'accessibilité culturelle, il suffit parfois de peu de choses pour passer d'un état de frustration totale à celui d'une reconnaissance éternelle. Bon, nous exagérons un peu mais il suffit parfois d'une belle rencontre pour transformer une expérience. Par exemple, dans le cadre d'une visite, le guide qui prend la peine de vous apporter dans la main des échantillons de pierres avec lesquelles a été construit le château ou vous met sous les doigts du kaolin, cette argile particulière nécessaire à la fabrication de la porcelaine, ou encore, prendra soin de décrire une façade avec précision pour que vous puissiez vous en faire une représentation.
Bien sûr, c'est encore mieux quand c'est "officiel" avec un parcours accessible au sein d'un musée, avec des éléments à toucher, à entendre. L'existence d'une maquette volumétrique du bâtiment permet aussi de s'en faire une représentation globale. Nous avions parlé de cela dans le billet intitulé justement Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme ou lors de notre Escapade londonienne et l'incertitude de savoir s'il y aura ou non des choses à toucher.
S'il y a quelques bas, il y a aussi souvent des hauts... Finissons donc cette compilation avec nos coups de cœur.

Cinq années de coups de coeur

Outre les trois œuvres à l'origine de l'existence de ce blog dont nous avons parlé en introduction, il y a eu de très belles découvertes au fil de ces cinq ans.
En littérature jeunesse, il y a eu l'émouvant Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui, ou l'original Petit Chaperon Rouge qui n'y voit rien.
A la charnière jeunesse/adulte, il y a eu les délicats Nos Yeux Fermés, manga d'Akira Saso, et Florence et Léon, histoire illustrée de Simon Boulerice.
Ces cinq années nous ont permis aussi de plonger dans de "vieux" romans dont l'un, recommandé par Pierre Villey dans son ouvrage "l'aveugle dans le roman contemporain" publié en 1925 et consultable sur ce site, les Emmurés de Lucien Descaves.
Dans le domaine liant accessibilité culturelle et architecture, impossible de faire l'impasse sur la belle et précieuse collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux permettant de découvrir la Sainte Chapelle ou la Cité de Carcassonne, ou encore la Villa Cavrois, merveille art déco de l'architecte Robert Mallet-Stevens.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Pour faire le lien avec l'architecture en quittant le format imprimé, thermoformé ou embossé, n'oublions pas le travail d'Archi tact qui crée de magnifiques maquettes tactiles.

Le cinéma nous a parfois réservé de belles surprises, tel ce road-movie allemand improbable, Erbsen auf halb 6 ou le documentaire d'Alan Hicks qui raconte la rencontre de deux musiciens, l'un au crépuscule de sa vie, Clark Terry, l'autre à l'aube de sa carrière, Justin Kauflin, réunis par l'amour du jazz et la cécité, Keep On Keepin'On.

Et nous avons aussi profité de cette fenêtre pour rendre hommage à deux personnes qui, à un moment de notre vie, ont compté (et comptent encore) : le journaliste Julien Prunet avec le très beau texte écrit par son amie Aurélie Kieffer, fondatrice de l'association Lire dans le Noir, et le guitariste canadien Jeff Healey. Sans trop nous avancer sur les prochains billets, dans la lignée de My Heart Belongs to Oscar, il est fort possible que la musique soit un peu plus présente.

Perspectives

Les billets de ces deux dernières années ont été peu nombreux. Nous n'avons aucune certitude à l'heure actuelle quant à savoir si le rythme pourra un peu s'accélérer mais ce que nous savons, c'est que l'envie de continuer est là. Nous continuons à regarder Outre-Atlantique, au Canada notamment, mais nous restons à l'affût de ce qui se passe en France, en Europe, et dans le reste du monde.
Représentation de la cécité sur nos écrans petits et grands, sur les scènes, personnages de romans, mais aussi artistes, restent nos centres d'intérêt. L'accessibilité culturelle, que nous n'avons guère rencontrée de façon "officielle" lors de nos dernières vacances d'ailleurs, reste aussi une préoccupation majeure de ce blog. Permettre à une personne aveugle de se faire une représentation du château qu'elle visite par le biais d'une maquette sera aussi intéressant pour les autres visiteurs qui auront ainsi une vue synthétique du lieu. Fournir un audioguide qui intègre, outre la contextualisation et la description de l'œuvre, des indications de déplacement pour trouver la prochaine œuvre facilitera la déambulation de tous les visiteurs...
Si nous avons trouvé de bons exemples en matière de représentation de la cécité ou de la malvoyance dans des romans, des films ou des bandes dessinées au cours de ces cinq premières années, si nous avons pu nous réjouir parfois au sujet de l'accessibilité culturelle, il n'y a pas de raison que cela ne se poursuive pas dans les années à venir!