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Tag - Architecture

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mercredi 12 septembre 2018

William Chevillon - pour l'amour du patrimoine

Il y a un moment que nous n'avons pas parlé d'accessibilité culturelle ici. Pour remédier à cela et à l'approche des Journées du Patrimoine dont le thème cette année est "l'art du partage", nous avions envie de vous parler d'un jeune passionné de patrimoine, d'art contemporain, qui, depuis son adolescence, aime partager ses connaissances avec les autres, notamment sous forme de visites guidées. Il s'agit de William Chevillon.
Il a même édité, grâce au crowdfunding, une brochure recensant l'art dans l'espace public de La Roche-sur-Yon.

William Chevillon sur une passerelle métallique rouge enjambant des voies de chemin de fer.

Pour un rapide portrait, vous pourrez lire cet article paru dans ''Ouest France'' en 2017, photo ci-dessus de Thierry Dubillot. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter (@ChevillonW).
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les visites "tactiles et décrites" qu'organise William pour rendre l'art accessible aux personnes déficientes visuelles. Alors nous avons questionné ce "médiateur culturel autodidacte" comme il aime se définir pour savoir comment il a eu l'envie d'organiser ces visites et comment il s'y était pris..

Accessibilité culturelle

"Auparavant, j'avais évidemment connaissance de galeries tactiles, encore rares, dont celle du musée du Louvre. Les œuvres thermoformées et plans-relief également, ou encore certaines propositions tactiles et audio-décrites dans les salles de spectacles. Pour ma première visite tactile, j'ai privilégié mon ressenti et le travail privilégié avec les déficients visuels. Depuis, j'ai regardé d'autres exemples comme à Angers où les questions liées aux handicaps sont bien intégrées par les structures culturelles."

"Membre de l'antenne vendéenne de l'association des Chiens-guides de l'Ouest depuis plus de dix ans, j'ai pris l'habitude de côtoyer des personnes déficientes visuelles, notamment dans l'encadrement de randonnées ou lors de collectes de livres. Lorsque j'ai fait financer participativement l'impression de mon inventaire de l'art public à La Roche-sur-Yon, le fondateur de l'association m'a apporté son soutien. Pour qu'il puisse profiter de ce travail, je lui en ai fait parvenir une version numérique. Néanmoins, ça ne suffisait pas à mes yeux puisque lors d'un passage avec le chien-guide ou la canne, l'œuvre d'art est un élément de mobilier urbain comme un autre. J'ai donc proposé l'idée d'une visite tactile et le projet s'est très vite mis en place fin 2016 puis début 2017 avec différents acteurs associatifs.
Le choix des œuvres n'a pas été compliqué dans la mesure où mon travail d'inventaire m'a permis de connaître le sens de chacune d'entre elles, l'accessibilité au sol, la solidité des matériaux..."

Une personne aveugle découvrant une sculpture située dans l'espace public
Cette photo de Roger Joly, prise au cours d'une de ces visites et transmise par William Chevillon, montre une personne en train de découvrir tactilement une œuvre.

Toucher n'est pas casser

Très récemment, William a organisé une visite descriptive et tactile qui permettait à la fois de faire connaissance avec les lieux (le château) et l'esprit des lieux (le propriétaire collectionneur du XIXe). Voici comment il décrit la mise en place et le but de cette visite:

"Dans le cadre d’une mission professionnelle au château de Terre-Neuve (Fontenay-le-Comte), j’ai proposé l’idée d’une offre tactile à partir d’objets rapportés et d’éléments mobiliers non fragiles. Cela s’est concrétisé dans l’été avec un temps d’une heure de visite descriptive de la façade du château et de deux pièces emblématiques. L’idée est de systématiquement donner les dimensions des lieux, pour faciliter la compréhension des volumes par exemple, et d’avancer petit à petit dans la description en situant les objets géographiquement dans la pièce. C’est là que l’on se rend compte que l’aspect visuel est parfois secondaire, la vue n’étant qu’un sens parmi cinq. Au cours de cette première heure, les visiteurs ont pu toucher quelques détails d’architecture, tissus etc. Ensuite, j’avais préparé une table avec une dizaine d’objets (trois mortiers de matériaux différents, une statuette en laiton, une matrice en bois servant à repousser du cuir, une arme à feu, quelques moulages de décors architecturaux inaccessibles…). L’objectif était de donner une compréhension des ornements du château mais également de l’esprit de collectionneur du propriétaire au XIXe siècle."

Une main découvrant les ornements sculptés d'une pièce de mobilier

Dans notre échange à propos de cette visite, William Chevillon a ajouté des précisions qui nous semblent indispensables tant, parfois, l'injonction "ne pas toucher" vue quasi systématiquement dans les musées ou lieux historiques nous conditionne et nous empêche de penser de façon rationnelle :

"Si les pièces choisies ne présentaient pas de risques particuliers, il est important de préciser que proposer la manipulation d’un objet ne doit pas faire peur. Comme quiconque, le public déficient visuel a un rapport quotidien à la fragilité. Cet aspect est parfois oublié."

Envie et relais associatifs

Quand on s'intéresse au parcours de William, notamment son engagement associatif, on se rend compte que la question d'accessibilité culturelle ne repose pas nécessairement sur des moyens financiers. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de dire que tout ce qui concerne l'accessibilité culturelle doit reposer sur le bénévolat et l'esprit d'initiative, mais plutôt de montrer aux frileux, et ils sont encore nombreux, que penser en terme d'accessibilité pour tous ne doit pas être occulté pour des raisons financières.
Pour en revenir à notre préoccupation actuelle, William a donc pu organiser ces visites décrites et tactiles avec l'appui des propriétaires ou gestionnaires des lieux mais aussi grâce au relais associatif qui permet de mobiliser les personnes pour lesquelles a été originellement pensée la visite. Ce qui n'exclut évidemment pas les autres (et dont la participation est même à préconiser)... Nous reparlerons probablement prochainement de ce sujet qui nous tient particulièrement à cœur.

Partage

Ce qui ressort d'abord de ce portrait, c'est cette envie de partager, de faire découvrir aux autres les richesses du patrimoine. Petits objets ou sculptures monumentales dans l'espace public, détail d'une porte d'armoire sculptée ou façade de château, William Chevillon présente avec passion ce qui constitue notre patrimoine. Très ancré sur son territoire vendéen, passionné d'histoire, son parcours montre aussi comment les rencontres peuvent provoquer des initiatives qui, aujourd'hui encore, sont loin d'être généralisées même si l'on perçoit souvent, dans le discours d'un guide, l'effort manifeste pour rendre la description plus explicite, plus détaillée qu'un simple "on peut voir sur cette façade...".
Ce que souligne aussi William Chevillon, c'est le rôle du travail de préparation avec les personnes déficientes visuelles qui permet ensuite à la visite décrite et tactile d'être "optimisée". Si ce travail préparatoire n'est pas toujours possible, il facilite grandement la compréhension d'une œuvre. On pourra relire notre compte-rendu du colloque "Art contemporain et Déficience visuelle" qui donne plusieurs pistes de réflexion sur la façon d'appréhender, notamment, une œuvre monumentale.
Il part aussi sur l'idée de multiplier l'usage des différents sens : toucher, écouter, manipuler, se faire raconter... Ainsi, toucher rend plus concrets les matériaux. Quelle différence faire entre une pierre de granite et une pierre calcaire sans les avoir touchées?
Cette expérience serait d'ailleurs bénéfique à tous. C'est aussi cela le sens du partage, non?

samedi 7 mai 2016

A écouter, voir et lire - liens et suggestions

Beaucoup d'éléments autour de la déficience visuelle en ce moment, avec des envies de voyage et un "twist" qui plaît bien au blog Vues Intérieures et que nous avons envie de partager...

Comme d'habitude, pour ceux qui connaissent le blog, un coup d'oeil appuyé vers l'Amérique du Nord avec un arrêt au Québec.

Nous commencerons au Québec avec une jolie et sympathique campagne de l'office du tourisme où nous partons à la découverte de la "Belle Province" avec Danny Kean, "véritable" touriste de New York, aveugle "de naissance" et musicien (!). Il y a la vidéo publicitaire mais également un site interactif Québec Original - un voyage jamais vu qui nous permet de suivre les aventures de Danny et Judith, sa guide québécoise pendant le séjour. A chaque étape, il y a le point de vue de Danny et celui de Judith. C'est intéressant et enrichissant, chacun, finalement, se complétant avec ses émotions, ses ressentis.
Séjour rempli de soleil, de rires et de sourires, avec, évidemment, un Québec sous son meilleur jour, mais une campagne de communication intelligente, sensuelle et sensorielle qui donne une autre image de la cécité.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

C'est de cette volonté qu'est née une autre campagne de communication, Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, fondée en 1829. Sur le site, on peut notamment visionner deux courtes vidéos (en anglais) avec une version audiodécrite, l'une se passant dans un taxi, l'autre lors d'une soirée entre amis mettant chacune en scène une personne aveugle. On pourra regretter qu'il s'agisse dans les deux cas d'un homme blanc, néanmoins, elles sont à voir. A souligner, quand même, qu'il s'agit, dans les deux cas, d'acteurs déficients visuels. Dans The Get Together, il s'agit de Jay Worthington, notamment membre de la troupe du Gift Theatre à Chicago. Quant à The Drive, il s'agit de David Rosar Stearns, notamment membre de la troupe du Theater Breaking Through Barriers à New York.

Pour finir ce court billet, un pont entre la France et le Québec, entre Paris et Montréal plus particulièrement, en partant en voyage avec Jacques Semelin qui vient de publier aux Éditions les Arènes, Je veux croire au soleil, "un récit de voyage dans la tête et le corps d'un non-voyant". "Son écriture émouvante et souvent drôle entraîne le lecteur dans ce que Borges appelait une expérience sensuelle et esthétique." (Extrait de quatrième de couverture)

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin

Dans le même registre, il avait également publié "J'arrive où je suis étranger", publié en 2007 au Seuil, et disponible en livre audio chez Lire dans le Noir.
Pour découvrir la voix de Jacques Semelin et ses propos, voici quelques liens:
- Sur France Inter, interrogé par Léa Salamé
- Sur Europe 1, dans le Club de la Presse
- Au Collège de France, dans le cadre du séminaire du professeur José Alain Sahel, le point de vue de la non-vue

Que cela vous incite à butiner, aller écouter la musique de Danny Kean, partir visiter le Québec, ou, plus simplement, lire "Je veux croire au soleil" ou écouter ce que dit Jacques Semelin, en ayant à l'esprit que la cécité, si elle modèle la façon d'être, n'est qu'une partie de la personne. Et que nous avons plusieurs sens à notre disposition pour prendre connaissance de notre environnement. Et ça, c'est aussi le message de Chris Downey, architecte devenu aveugle qui continue son métier, et qui vient de travailler sur l'aménagement des nouveaux locaux du San Francisco Lighthouse for the Blind and the Visually Impaired. A lire (en anglais), cet article intitulé Blind people don't need your help, they need better design, soit "les personnes aveugles n'ont pas besoin de votre aide, elles ont besoin d'un meilleur design".

lundi 4 avril 2016

Colloque Sensorialité et Handicap

Ce colloque international co-organisé par Universcience et l'INS HEA s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris du 17 au 19 mars 2016.
Son sous-titre était : "Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer".

Logo colloque Sensorialité et Handicap - illustration des cinq sens

Si les deux premières journées nécessitaient une inscription préalable, la troisième journée était ouverte au grand public dans le cadre de la Semaine du Cerveau.
Vous trouverez ci-dessous le résumé du programme mais nous nous intéresserons particulièrement à la plénière 3 qui présente des adaptations dans les musées et l'accès à l'art qui permet également de "réviser" ce que nous avons vu le matin, lors de la table ronde 4 sur la lecture d'images tactiles et de dessins en relief.

Carcassonne - découverte tactile des remparts
Exploration tactile du dessin en relief des remparts de Carcassonne tiré de l'ouvrage consacré à la cité dans la collection Sensitinéraires

Résumé du programme

Jeudi 17 mars 2016

Conférence de Vincent Hayward sur : "les bases physiques du toucher et leurs effets sur la perception"
Connaissances sur le toucher, suppléances perceptives

Deux tables-rondes en parallèle:
Table ronde 1 : Le toucher pour les élèves en situation de handicap et pour les autres (toucher et pratiques inclusives)
Table ronde 2 : Toucher, multimodalité et communication

Conférence de Bertrand Vérine : Le vocabulaire tactile existe : je l'ai entendu

Vendredi 18 mars 16

Conférence d'Edouard Gentaz : L'exploration multisensorielle dans les apprentissages

Deux tables-rondes en parallèle :
Table-ronde 3: Des perturbations du toucher à l'utilisation quasi exclusive du toucher dans diverses situations
Table-ronde 4: La lecture d'images tactiles et de dessins en relief

Le braille : apprentissage, enseignement
Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Samedi 19 mars 2016

Les bases physiques du sens du toucher
L'anatomie des mains, à la croisée des arts et des sciences
Le toucher, au coeur des apprentissages
Le toucher à la naissance, une acquisition pour la vie

Ainsi que des démonstrations et ateliers le samedi après-midi

Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Nous reviendrons plus précisément sur les présentations faites le vendredi après-midi, en totale adéquation avec le thème de ce blog.
Les intervenants lors de cette plénière étaient:
Aldo Grassini (Musée tactile Omero, Ancone, Italie) : Il faut chercher une esthétique du toucher
Marie-Pierre Warnault et Anne Ruelland (Cité de l'Architecture et du Patrimoine, Paris) : S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher
Laura Solaro (Musée du Louvre, Paris) : La Galerie tactile du musée du Louvre. Témoignage sur une pratique éducative innovante
Delphine Demont (Compagnie Acajou, Paris) : Toucher pour s'ouvrir à soi : danser

Le musée tactile Omero
Ce musée a été créé à Ancone en 1993 et est devenu musée d'état en 1999. On pourra trouver une présentation en français ainsi qu'une en anglais en pièces jointes.

Logo du musée tactile Omero

La présentation parlait particulièrement de l'esthétique du toucher.
Voici le résumé :
Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer, mais aussi toucher pour un accès à l'expérience esthétique de l'art. On a jusqu'à présent essayé de comprendre les potentialités cognitives du toucher sans beaucoup s'intéresser à ses potentialités esthétiques. Cette question est cependant devenue primordiale pour penser une véritable intégration culturelle des aveugles : l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle, et l'art est un élément essentiel de la culture.
Mais un aveugle peut - il vivre une expérience de l'art authentiquement esthétique?
Le toucher permet la connaissance de certaines propriétés spécifiques, impossibles à percevoir par les autres sens : le poids, la température, la solidité sont des qualités exclusivement tactiles. D'autres propriétés peuvent être perçues par d'autres sens, mais ne peuvent être atteintes concrètement que par le toucher : la tridimensionnalité, le lissé, le relief d'une ligne, le vide et le plein, etc. Mais le toucher offre un plaisir différent de celui de la vision et a sa spécificité.
La formation d'une image visuelle et celle d'une image tactile suivent des voies différentes, mais elles peuvent toutes deux inspirer d'authentiques expériences esthétiques. Il existe une voie vers l'art qui part de la sensation tactile et utilise des éléments qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi émotionnels : tandis que par la vue, le sujet et l'objet restent distincts, qu'il y a toujours un espace qui les sépare, le contact tactile élimine l'espace. Le toucher contient donc une participation affective qui n'est pas appréhendable par la vue.
Si ce constat a une validité pour les aveugles, pourquoi ne pourrait - il pas en avoir une aussi pour les voyants? Ajouter le plaisir du toucher au plaisir du voir propose une approche nouvelle de la jouissance liée à l'art. Il faudrait donc créer une théorie esthétique du toucher qui n'existe pas encore.

Photo du musée tactile Omero - sculptures

Ce que j'ai retiré de cette présentation, c'est cette phrase : "l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle", que je partage totalement. Oui à l'accessibilité culturelle et à l'inclusion. C'est aussi la démarche de ce musée.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
"S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher" était le sujet présenté par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine qui a une offre d'activités pour le public handicapé.
Ce qui m'a intéressée dans cette démarche, c'est aussi, depuis 2010, la création de deux ateliers accessibles à tous les publics, "Sculptures cachées" et "Toucher pour dessiner". J'aime cette façon d'envisager le partage de la culture, l'appropriation par tous, même par le biais de divers moyens, d'un corpus commun. Mais voyons, dans le résumé ci-dessous, le détail de ces ateliers.

Qu'il s'agisse de médiation ou de création d'outils pédagogiques manipulables, l'équipe de la direction des publics de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine fait appel au principe de la conception universelle. Cette démarche repose sur le fait que ce qui est conçu pour les personnes en situation de handicap peut être utilisé par tous. Dans ce cadre, nous présenterons deux ateliers que nous avons conçus et qui mettent en jeu le toucher à destination de tous les publics.
Le premier est un atelier qui consiste à découvrir de manière tactile des fragments architecturaux cachés à la vue des participants. Cet atelier, accompagné par une médiation humaine, est pratiqué lors d'évènements culturels.
Le deuxième atelier est intitulé "Toucher pour dessiner", il prolonge le précédent en proposant aux visiteurs, à l'issue d'une découverte tactile d'un dessin en relief, de le reproduire à leur tour sur un support adapté. Cet atelier, créé dans le cadre d'une exposition temporaire, se pratiquait en autonomie.
Après avoir exposé les objectifs et principes de ces ateliers, nous analyserons les retours d'expériences obtenus auprès des différents types de visiteurs. Nous ouvrirons ensuite le débat sur la question des bénéfices que le public voyant peut tirer d'une telle pratique du toucher en terme de mémoire, de représentation mentale, d'appropriation, et plus généralement d'appréhension du monde par un sens souvent négligé, le toucher.

La Galerie tactile du Louvre
Créée initialement pour le public déficient visuel en 1995, la Galerie tactile du Louvre a connu une évolution des publics depuis 201. Découvrir la Galerie tactile du Louvre dans ce podcast (ou baladodiffusion).
Elle est aujourd'hui ouverte aux publics handicapés, aux groupes scolaires et périscolaires, aux publics éloignés de la culture muséale. En accès libre, elle est ainsi accessible à tous les visiteurs.
Car si le toucher est indispensable aux déficients visuels pour appréhender une sculpture, il est idéalement requis chez tout visiteur souhaitant apprécier pleinement une oeuvre sculptée. Intrinsèquement lié à l'acte de création du sculpteur, le toucher nous renvoie à la matérialité de l'oeuvre. La découverte tactile permet donc d'aborder des questions fondamentales posées par la sculpture (volume, relief, surface...) et de les comprendre de façon concrète et directe.
Cette approche a depuis insufflé une dynamique nouvelle dans la conception de dispositifs de médiation dans les salles du musée (interprétations tactiles des oeuvres au département des arts d'Islam, échantillons de matériaux dans la nouvelle Petite Galerie).
A partir de 2011, la question s'est posée au sein du Service Éducation et Formation de concevoir un module de formation destiné aux acteurs du monde éducatif. Ce module, intitulé "Toucher et voir, pour mieux apprécier la sculpture" est régulièrement proposé et s'insère dans le catalogue d'offre de formations du musée. Dans une approche universelle, elle s'adresse autant à des relais travaillant avec un public non voyant et mal voyant qu'aux éducateurs, animateurs et enseignants de tout niveau scolaire et aux relais du champ social.

La Compagnie Acajou
Si vous suivez ce blog, nous vous avons déjà parlé de la Compagnie Acajou dans le billet consacré à Saïd Gharbi, et qui fait un travail fort intéressant avec les personnes déficientes visuelles et dont les projets s’organisent autour de quatre axes majeurs :la création de spectacles, l’accès à la pratique chorégraphique, l’accès à la culture chorégraphique, ainsi que la création d'outils pédagogiques adaptés.

Logo de la Compagnie Acajou - oeil fermé

Mais lisons le résumé ci-dessous :
Nous travaillons notamment sur les différentes possibilités de solliciter la sensibilité du corps dans sa globalité : en introduisant une conscience et/ou des actions sur et avec la peau, les muscles, les tendons, les articulations, le système nerveux..., nous stimulons l'ensemble du système somesthésique. Nos exercices incluent des appuis sur soi et des manipulations, pour prendre conscience de son enveloppe charnelle, de l'architecture du corps humain et des restructurations internes permanentes dès qu'il y a mise en mouvement. Nous proposons également des outils pédagogiques tactiles qui invitent le danseur à mieux construire son imaginaire corporel ou chorégraphique, à partir d'un contact efficient sur un objet extérieur à lui, mais dans un mouvement d'appropriation impliquant un retour sur soi et une transcription à travers son propre corps. Ces approches spécifiques à notre compagnie viennent nourrir le toucher du danseur, en questionner et peut-être en repousser la profondeur, l'impact et les limites; elles ouvrent également de nouveaux espaces de recherche pour interroger le mouvement d'appropriation et l'investissement spécifique qu'entraîne le toucher - la somesthésie active pouvant devenir révélatrice de l'imaginaire et de la personnalité de chacun.

Commentaires

Ce billet s'est concentré sur une petite partie de ce qu'il s'est dit lors de ce colloque international. Il s'est dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup sur le toucher d'un point de vue scientifique, beaucoup sur l'apprentissage et l'enseignement, notamment de l'importance du braille et du toucher pour appréhender mieux les choses.
Dans ce concentré autour des adaptations dans les musées et l'accès à l'art, ce que je retiens, c'est cette idée récurrente de conception universelle et de dispositifs accessibles à tous. Il reste encore beaucoup à faire mais voir, par exemple, l'évolution du public ayant accès à la Galerie tactile du musée du Louvre, ou se renverser des processus de conception (partir d'un dispositif accessible au public déficient visuel pour l'offrir à tous les visiteurs du musée) donne des raisons de se réjouir.
Nourrissons-nous de nos différences, et mettons à profit tous nos sens pour appréhender une oeuvre...
L'accessibilité universelle profite à tous.

Pour finir, voici le lien vers l'État des lieux de l'accessibilité des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Communication. Parce qu'il reste encore des offres à développer, des équipes à sensibiliser, des bâtiments à rendre physiquement accessibles...

mercredi 11 février 2015

Sensitinéraires - collection de livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux

Coup de coeur pour cette collection lancée en 2005 par le Centre des Monuments Nationaux et qui s' enrichit régulièrement de magnifiques livres tactiles.

La Sainte Chapelle, le Panthéon, la Cité de Carcassonne, l'abbaye de Cluny font partie des premières publications. La prochaine parution est prévue pour le 12 février 2015. Il s' agit de la Tenture de l'Apocalypse visible au Château d'Angers. couverture du livre présentant La Tenture de l'Apocalypse

Ces livres sont par ailleurs accessibles également d'un point de vue financier, atout non négligeable et rendu possible par un partenariat avec des fondations, et relativement faciles à trouver, notamment sur le site du Centre des Monuments Nationaux (CMN).

Le détail des dessins en relief est bluffant. Sainte Chapelle - détail vitraux Sainte Chapelle - détail rosace

ici, deux exemples de détails des vitraux et d'une rosace de la Sainte Chapelle

Ces dessins sont accompagnés d'un CD audio expliquant le contexte historique du bâtiment, lieu ou de l'oeuvre décrit(e), et le mode d'emploi des dessins. Chaque ouvrage comporte aussi un livret en noir avec illustrations en couleurs et un livret reprenant en contraste de gris les dessins mis en relief, pour les personnes malvoyantes. Cela permet ainsi une découverte autonome ou accompagnée comme dans cette bibliothèque selon les connaissances du lecteur et son habitude des dessins tactiles. Les dessins représentent autant des détails que des plans masse permettant une découverte à portée de mains à la fois du grand (l'échelle de la cité de Carcassonne) et du petit (détail d'un blason ou d'une sculpture).

plan masse en relief de la Cité de Carcassonne

détail sculpté ici, des exemples illustrant l'ouvrage sur la Cité de Carcassonne

Hoëlle Corvest qui s' occupe du public déficient visuel à la Cité des Sciences et de l'Industrie, et qui anime régulièrement des stages de lecture d'images tactiles, intervient dans la réalisation de chaque ouvrage de cette collection.

Chaque ouvrage est vraiment pensé en fonction de ses spécificités. On peut le concevoir comme un beau livre, comme un outil permettant de préparer une visite sur le terrain mais c'est un livre à partager, à découvrir ensemble.

Par ailleurs, si Paris n'est pas oublié (le Panthéon et la Sainte Chapelle), la province est également bien présente (l'abbaye de Cluny, la Cité de Carcassonne et la tenture de l'apocalypse visible au Château d'Angers)!

La collection Sensitinéraires s' enrichit d'un titre tous les deux ans environ. Des pistes pour le prochain opus? Des idées?

lundi 29 décembre 2014

Archi-Tact - accès à l'architecture

Une fois n'est pas coutume, présentation ici d'une entreprise, Archi-Tact, qui travaille sur les maquettes tactiles d'architecture, d'urbanisme et pédagogiques.

Exemple de maquette pédagogique avec la cathédrale de Boulogne-sur-Mer (© Archi-Tact):

cathédrale de Boulogne-sur-Mer - plan cathédrale de Boulogne-sur-Mer - maquette, en plusieurs couleurs et textures

Il peut être compliqué pour une personne aveugle de se représenter globalement un bâtiment ou le quartier d'une ville. Pour illustration, trois extraits de "Look" de Romain Villet, déjà présenté sur ce blog et dont la lecture est, redisons-le ici, indispensable et jubilatoire:

"(...) la tour Eiffel dont, contrairement à Notre-Dame qui me fut décrite par Hugo, je connais les formes élancées grâce, merci à eux, aux porte-clés et reproductions miniatures que vendent, à ses pieds et à la sauvette, des clandestins aux touristes en règle." (p47)

"Mon Paris est fait - comme Berlin paraît- il - de quartiers éparpillés reliés par de mystérieux terrains vagues. C'est une ville désunie, discontinue, un océan où affleurent, formant archipel, quelques îlots piétonniers constitués des rues familières dans les strictes limites de quoi, Robinson et promeneur, je sais me repérer. " (p100)

"Quelle joie quand, à ma canne blanche, s' offre un nouveau chemin de traverse, une voie fraîchement ouverte dans ce Paris que j'ai incorporé, appris par coeur et par les pieds, et dont, arpentant et repassant les contours, j'ai dans ma tête dessiné la carte sans laquelle je serais prisonnier du dedans ou d'un guide." (p101)

Ayant pris conscience de ces difficultés alors qu'elle était encore étudiante en architecture, Isabelle Dapzol, créatrice d'Archi-tact, travaille depuis 1998 sur les maquettes tactiles à destination du public aveugle et malvoyant. On peut lire ici un article retraçant la genèse de son aventure.

Archi-Tact réalise essentiellement des maquettes pour les musées mais, plus généralement, peut intervenir sur l'accessibilité, signalétique y compris, des espaces muséaux.

Exemple ici de la maquette tactile du Palais des Beaux Arts de Lille ou de celle de Saint Martin de Ré avec les fortifications telles que conçues par Vauban ou encore la maquette tactile de l'abbaye de Mozac

Travaillant à la fois sur la couleur, la texture, Isabelle Dapzol crée un code facile à comprendre permettant une exploration autonome et pour les personnes aveugles (textures) et pour les personnes malvoyantes (couleurs vives et différenciées).

Ces maquettes, réalisées en fonction d'une demande particulière, peuvent être l'occasion d'appréhender un bâtiment dans son ensemble avant de partir à sa découverte, de découvrir les différentes périodes de construction d'un bâtiment (comme c'est souvent le cas d'une église, remaniée ou agrandie à plusieurs reprises). Elles peuvent aussi être l'occasion de découvrir la disposition du mobilier dans une salle ou la configuration d'un quartier ancien d'une ville.

Les possibilités sont quasi infinies et, intégrées à une démarche d'accessibilité culturelle, ces maquettes permettent réellement une appropriation du patrimoine bâti par les personnes déficientes visuelles qui n'en ont pas souvent l'occasion, mais aussi pour l'ensemble du public qui a accès à des détails auxquels il n'aurait peut-être pas prêté attention.