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Tag - Art contemporain

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mercredi 12 septembre 2018

William Chevillon - pour l'amour du patrimoine

Il y a un moment que nous n'avons pas parlé d'accessibilité culturelle ici. Pour remédier à cela et à l'approche des Journées du Patrimoine dont le thème cette année est "l'art du partage", nous avions envie de vous parler d'un jeune passionné de patrimoine, d'art contemporain, qui, depuis son adolescence, aime partager ses connaissances avec les autres, notamment sous forme de visites guidées. Il s'agit de William Chevillon.
Il a même édité, grâce au crowdfunding, une brochure recensant l'art dans l'espace public de La Roche-sur-Yon.

William Chevillon sur une passerelle métallique rouge enjambant des voies de chemin de fer.

Pour un rapide portrait, vous pourrez lire cet article paru dans ''Ouest France'' en 2017, photo ci-dessus de Thierry Dubillot. Vous pouvez aussi le suivre sur Twitter (@ChevillonW).
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les visites "tactiles et décrites" qu'organise William pour rendre l'art accessible aux personnes déficientes visuelles. Alors nous avons questionné ce "médiateur culturel autodidacte" comme il aime se définir pour savoir comment il a eu l'envie d'organiser ces visites et comment il s'y était pris..

Accessibilité culturelle

"Auparavant, j'avais évidemment connaissance de galeries tactiles, encore rares, dont celle du musée du Louvre. Les œuvres thermoformées et plans-relief également, ou encore certaines propositions tactiles et audio-décrites dans les salles de spectacles. Pour ma première visite tactile, j'ai privilégié mon ressenti et le travail privilégié avec les déficients visuels. Depuis, j'ai regardé d'autres exemples comme à Angers où les questions liées aux handicaps sont bien intégrées par les structures culturelles."

"Membre de l'antenne vendéenne de l'association des Chiens-guides de l'Ouest depuis plus de dix ans, j'ai pris l'habitude de côtoyer des personnes déficientes visuelles, notamment dans l'encadrement de randonnées ou lors de collectes de livres. Lorsque j'ai fait financer participativement l'impression de mon inventaire de l'art public à La Roche-sur-Yon, le fondateur de l'association m'a apporté son soutien. Pour qu'il puisse profiter de ce travail, je lui en ai fait parvenir une version numérique. Néanmoins, ça ne suffisait pas à mes yeux puisque lors d'un passage avec le chien-guide ou la canne, l'œuvre d'art est un élément de mobilier urbain comme un autre. J'ai donc proposé l'idée d'une visite tactile et le projet s'est très vite mis en place fin 2016 puis début 2017 avec différents acteurs associatifs.
Le choix des œuvres n'a pas été compliqué dans la mesure où mon travail d'inventaire m'a permis de connaître le sens de chacune d'entre elles, l'accessibilité au sol, la solidité des matériaux..."

Une personne aveugle découvrant une sculpture située dans l'espace public
Cette photo de Roger Joly, prise au cours d'une de ces visites et transmise par William Chevillon, montre une personne en train de découvrir tactilement une œuvre.

Toucher n'est pas casser

Très récemment, William a organisé une visite descriptive et tactile qui permettait à la fois de faire connaissance avec les lieux (le château) et l'esprit des lieux (le propriétaire collectionneur du XIXe). Voici comment il décrit la mise en place et le but de cette visite:

"Dans le cadre d’une mission professionnelle au château de Terre-Neuve (Fontenay-le-Comte), j’ai proposé l’idée d’une offre tactile à partir d’objets rapportés et d’éléments mobiliers non fragiles. Cela s’est concrétisé dans l’été avec un temps d’une heure de visite descriptive de la façade du château et de deux pièces emblématiques. L’idée est de systématiquement donner les dimensions des lieux, pour faciliter la compréhension des volumes par exemple, et d’avancer petit à petit dans la description en situant les objets géographiquement dans la pièce. C’est là que l’on se rend compte que l’aspect visuel est parfois secondaire, la vue n’étant qu’un sens parmi cinq. Au cours de cette première heure, les visiteurs ont pu toucher quelques détails d’architecture, tissus etc. Ensuite, j’avais préparé une table avec une dizaine d’objets (trois mortiers de matériaux différents, une statuette en laiton, une matrice en bois servant à repousser du cuir, une arme à feu, quelques moulages de décors architecturaux inaccessibles…). L’objectif était de donner une compréhension des ornements du château mais également de l’esprit de collectionneur du propriétaire au XIXe siècle."

Une main découvrant les ornements sculptés d'une pièce de mobilier

Dans notre échange à propos de cette visite, William Chevillon a ajouté des précisions qui nous semblent indispensables tant, parfois, l'injonction "ne pas toucher" vue quasi systématiquement dans les musées ou lieux historiques nous conditionne et nous empêche de penser de façon rationnelle :

"Si les pièces choisies ne présentaient pas de risques particuliers, il est important de préciser que proposer la manipulation d’un objet ne doit pas faire peur. Comme quiconque, le public déficient visuel a un rapport quotidien à la fragilité. Cet aspect est parfois oublié."

Envie et relais associatifs

Quand on s'intéresse au parcours de William, notamment son engagement associatif, on se rend compte que la question d'accessibilité culturelle ne repose pas nécessairement sur des moyens financiers. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de dire que tout ce qui concerne l'accessibilité culturelle doit reposer sur le bénévolat et l'esprit d'initiative, mais plutôt de montrer aux frileux, et ils sont encore nombreux, que penser en terme d'accessibilité pour tous ne doit pas être occulté pour des raisons financières.
Pour en revenir à notre préoccupation actuelle, William a donc pu organiser ces visites décrites et tactiles avec l'appui des propriétaires ou gestionnaires des lieux mais aussi grâce au relais associatif qui permet de mobiliser les personnes pour lesquelles a été originellement pensée la visite. Ce qui n'exclut évidemment pas les autres (et dont la participation est même à préconiser)... Nous reparlerons probablement prochainement de ce sujet qui nous tient particulièrement à cœur.

Partage

Ce qui ressort d'abord de ce portrait, c'est cette envie de partager, de faire découvrir aux autres les richesses du patrimoine. Petits objets ou sculptures monumentales dans l'espace public, détail d'une porte d'armoire sculptée ou façade de château, William Chevillon présente avec passion ce qui constitue notre patrimoine. Très ancré sur son territoire vendéen, passionné d'histoire, son parcours montre aussi comment les rencontres peuvent provoquer des initiatives qui, aujourd'hui encore, sont loin d'être généralisées même si l'on perçoit souvent, dans le discours d'un guide, l'effort manifeste pour rendre la description plus explicite, plus détaillée qu'un simple "on peut voir sur cette façade...".
Ce que souligne aussi William Chevillon, c'est le rôle du travail de préparation avec les personnes déficientes visuelles qui permet ensuite à la visite décrite et tactile d'être "optimisée". Si ce travail préparatoire n'est pas toujours possible, il facilite grandement la compréhension d'une œuvre. On pourra relire notre compte-rendu du colloque "Art contemporain et Déficience visuelle" qui donne plusieurs pistes de réflexion sur la façon d'appréhender, notamment, une œuvre monumentale.
Il part aussi sur l'idée de multiplier l'usage des différents sens : toucher, écouter, manipuler, se faire raconter... Ainsi, toucher rend plus concrets les matériaux. Quelle différence faire entre une pierre de granite et une pierre calcaire sans les avoir touchées?
Cette expérience serait d'ailleurs bénéfique à tous. C'est aussi cela le sens du partage, non?

vendredi 1 septembre 2017

Vues Interieures - Trois ans d'existence et autant de decouvertes

Ça commence par un billet pour des coups de cœur et ça continue trois ans après. Le blog Vues Intérieures fête son troisième anniversaire!
Et cette troisième année a été l'occasion de faire des rencontres fantastiques, tel que nous l'avions espéré en conclusion du billet du deuxième anniversaire.
Difficile de faire un tri parmi les billets publiés, plus de cent depuis le début de cette aventure. Il y a évidemment les "classiques" avec le cinéma, la littérature et l'accessibilité culturelle, mais parmi les "innovations" de l'année, une incursion timide mais nécessaire dans la poésie avec deux poèmes de Lynn Manning extraits d'une oeuvre théâtrale, et une ouverture formidable sur le théâtre de Chicago, autant en matière d'accessibilité culturelle, Chicago - Théâtres et Accessibilité que de la découverte d'un Storefront theatre, Le Gift Theatre dont nous avions parlé précédemment en faisant le portrait de Jay Worthington, comédien malvoyant membre de la troupe. Michael Patrick Thornton, co-fondateur et directeur artistique du théâtre a bien voulu revenir sur ses quinze ans d'existence et nous raconter comment et pourquoi il avait créé ce qui, au départ, était une troupe, pour devenir ensuite, aussi un lieu.

Rencontres

Logo du Gift Theatre (une main ouverte, côté intérieur, tendue vers le bas)

A vrai dire, nous suivions depuis un moment le travail de ce petit théâtre (40 places) parce qu'il a un vrai travail et une vraie réflexion, assez dynamique sur la scène chicacoane, autour de la diversité et de l'inclusion. Et l'accueil que nous ont réservé les membres de la troupe rencontrés lors du voyage à Chicago a été extraordinaire. La rencontre inattendue avec Jay Worthington a permis de discuter de sa carrière au Gift, de son rôle dans la campagne Blind New World, et des difficultés qu'ont les comédiens handicapés pour accéder aux castings et éventuellement décrocher des rôles.
Ces rencontres de personnes ont vraiment marqué cette année écoulée. Mais l'été, qui vit ses derniers jours, nous a également donné l'occasion de rencontrer physiquement, en "vrai", des oeuvres évoquées dans des billets, telle cette sculpture intitulée "Femmes de Caughnawaga" de M.A. de Foy Suzor-Côté, aperçue dans la première scène de Dans les Villes, film québécois de Catherine Martin, avec Robert Lepage interprétant Jean-Luc, grand amateur d'art et aveugle. Ou encore le Jack Pine de Tom Thomson reproduit par Bruce Horak pour son spectacle Assassinating Thomson.

Femmes de Caughnawaga - M.A. de Foy Suzor-Côté - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa Jack Pine - Tom Thomson - Musée des Beaux-Arts d'Ottawa













A quelques encablures du Musée des Beaux-Arts, la Galerie d'Art d'Ottawa avait invité Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel" à exposer son art conceptuel autour de la notion d'accessibilité. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

Littérature, cinéma...

Plus classiquement, cette troisième année a permis de continuer d'explorer la littérature jeunesse autour des livres accessibles aux enfants aveugles, malvoyants ainsi qu'à tous les autres, en plongeant avec plaisir dans les ouvrages de l'association Mes Mains en Or :

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

























Mais également à travers des personnages d'adolescentes aveugles, comme Julie dans Super, roman norvégien de Endre Lund Eriksen, ou malvoyants comme Ana dans Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon.
Nous avons aussi rencontré Ava, adolescente atteinte d'une rétinite pigmentaire dans ce premier long métrage de Léa Mysius, présenté à la Semaine de la Critique du soixante-dixième Festival de Cannes.
Et pour rester dans le domaine du cinéma, c'est fascinant de voir combien de personnages aveugles peuplent nos grands ou petits écrans, Cécité sur grand écran, et combien peu de rôles sont endossés par des acteurs aveugles ou malvoyants.
Dans les découvertes cinématographiques, citons Wings in the Dark, les Ailes dans l'Ombre, film avec Cary Grant ou le "road movie" allemand Erbsen auf halb 6, sans oublier l'adorable Mimi et Lisa, ensemble de six courts métrages d'animation, accessible dès quatre ans et mettant en scène deux petites filles dont l'une est aveugle.

Louis Braille

De façon amusante et non préméditée, nous avons aussi eu l'occasion de lire deux livres jeunesse, d'époques quasi similaires et de sphères linguistiques différentes, consacrés à la vie de Louis Braille et à son invention encore indispensable aujourd'hui pour permettre aux nouvelles générations d'enfants aveugles d'être éduqués, de savoir lire, écrire. Il s'agit de :

Vous avez noté? Dans les deux cas, la cécité est comparée à la nuit...

Accessibilité culturelle

L'accessibilité culturelle a été évoquée plus haut avec l'accès au théâtre, autant en terme de lieu physique que de l'oeuvre, avec l'accès au contenu. Mais elle est présente en filigrane dans ce blog, comme une évidente nécessité et un droit à la culture pour tous. Durant cette troisième année, le voyage a été une orientation marquée avec notre Escapade londonienne, la lecture de Voyageur de Lesley Beake et la découverte de James Holman, grand voyageur aveugle du XVIIIe siècle. Cela s'est aussi manifesté à travers un article paru dans le Telegraph, quotidien anglais rapportant l'expérience d'un jeune voyageur aveugle qui part régulièrement avec l'agence Traveleyes qui associe voyageur aveugle et voyant et qui a inspiré Voyages, Cécité, Partage et Audiodescription en filigrane.
Pour ne pas complètement oublier le voyage, l'exposition du Musée des Beaux-Arts de la Rochelle, Accrochage n°10 - Voir et ne pas voir a permis de découvrir, réunies dans un même espace, plusieurs façons, techniques, de rendre les peintures, sculptures, accessibles aux visiteurs aveugles et malvoyants.

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique
Transposition tactile de la peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique, Musée des Beaux-Arts de la Rochelle

Hommage

La fin du mois de mai nous a donné l'occasion de rendre hommage à Julien Prunet, jeune journaliste talentueux aveugle disparu il y a quinze ans, et de parler de la création de Lire dans le Noir avec Aurélie Kieffer, journaliste sur France Culture, amie de Julien, et fondatrice de l'association. Parce que nous ne pouvons pas oublier ceux qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui.

Coups de cœur

Pour finir cet inventaire à la Prévert, preuve s'il en faut que la déficience visuelle et la cécité peuvent s'immiscer partout avec talent et audace, deux livres illustrés qui ont été des vrais coups de coeur, l'un sous forme de manga, Nos Yeux Fermés d'Akira Saso, l'autre sous forme d'un livre qui illustre joliment le propos de Simon Boulerice, où il est question de la rencontre de Florence et Léon.

Assez théâtrale et muséale, et d'humeurs vagabondes, avec l'apparition de jolis personnages de fiction, de belles rencontres, cette troisième année donne décidément envie de continuer l'aventure et de creuser certains sujets.

mardi 8 août 2017

A lire, à voir, à faire...

Il y a longtemps que je n'avais pas publié un billet vous incitant à aller voir ailleurs ce qui se passe et permettant au blog de se tenir à jour en revenant sur le présent d'artistes ou auteurs précédemment présentés dans ces pages...
Au fil des lignes suivantes, vous aurez donc de quoi lire, voyager, programmer votre prochaine saison théâtrale... et entretenir votre anglais...

Le 11 mai dernier, les Éditions du sous - sol ont publié une nouvelle traduction du livre de John Hull, intitulé en anglais Touching the Rock - An Experience of Blindness, Vers la Nuit.
Cette (ré)édition a été abondamment (et à juste titre) relayée dans la presse, voici quelques liens :

Cette nouvelle édition est également disponible à la BNFA, Vers la Nuit, en voix de synthèse, texte ou PDF.

Couverture du livre de John Hull, Vers la Nuit, Éditions du Sous-sol

L'été étant la saison par excellence des festivals, et notamment des festivals de musique, il est toujours intéressant de se pencher sur leur accessibilité autant physique (comment s'y rendre et comment circuler sur le site) que culturelle (accès au contenu). La presse anglaise, décidément très concernée par le sujet, vient de publier un article consacré à l'accessibilité des festivals pour les personnes aveugles ou malvoyantes : This Is What It’s Like To Go To A Festival If You’re Blind Or Partially Sighted .
Pour mémoire, Vues Intérieures avait publié également deux billets l'été dernier sur l'accessibilité des festivals. L'un sur le travail remarquable du Festival des Eurockéennes, l'autre, tiré d'une émission de la BBC, In Touch, qui s'était concentré sur l'accessibilité du Festival de Glastonbury pour les personnes aveugles et malvoyantes.

Pour ceux qui auraient la chance de partir en vacances au Canada, et de passer par Ottawa, vous aurez l'opportunité de voir de plus près le travail de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", originaire de Vancouver, jusqu'au 13 août 2017 à la Galerie d'Art d'Ottawa : Accès libre : Manifestations.

Le Gift Theatre de Chicago a eu les honneurs de la revue (indispensable) American Theatre juste avant de présenter, le 16 juillet dernier, sa saison 2018. Au programme, trois pièces dont un Shakespeare, Hamlet, et une pièce de David Rabe, Cosmologies, grand auteur de théâtre américain qui a intégré la troupe du Gift en février 2017. Voici un petit compte-rendu de Time Out de la présentation : The Gift Theatre to stage 'Hang Man', 'Hamlet' and 'Cosmologies' in 2018.
En 2015, le Gift avait créé Good for Otto de David Rabe. Ci-dessous, photo de Claire Demos avec Jay Worthington.

Jay Worthington - Good for Otto

Lors de la présentation de la saison, Michael Patrick Thornton, directeur artistique du théâtre, a également annoncé l'arrivée de cinq nouveaux membres, Evan Michael Lee, Chika Ike, Martel Manning, Gregory Fenner et Hannah Toriumi, mettant ainsi fin à ce qu'il disait lors de l'échange que nous avons eu à propos de la troupe du Gift en mars dernier : "le Gift, bien que divers en terme de capacité, sexualité, genre, âge, éducation, profil socio-économique, est, pour le moment, de façon embarrassante et honteuse, composé de blancs."
On trouvera ci-dessous une photo de Claire Demos tirée du Richard III monté et joué par le Gift en 2016, avec, de gauche à droite, Michael Patrick Thornton, Martel Manning (parmi les dernières recrues de la troupe du Gift) et Jay Worthington.

Richard III - Michael Patrick Thornton, Martel Manning et Jay Worthington - photo de Claire Demos

Et pour rester dans le domaine des acteurs, qu'ils soient sur grand, petit écran, ou sur scène, on pourra aussi lire les nombreux articles parus dans la presse anglaise ou américaine ces dernières semaines plaidant pour la présence plus nombreuse d'acteurs handicapés.
Il y a ainsi eu plusieurs articles autour d'un film, Blind (!), où Alec Baldwin joue le rôle d'un écrivain devenu récemment aveugle à la suite d'un accident de voiture (notons, en passant, l'originalité de la cause de la cécité), qui disaient que, encore une fois, le handicap était porté comme un costume...
Voici quelques liens d'articles (en anglais) :

dimanche 15 mars 2015

LMAC / Art contemporain et déficience visuelle - Accessibilité culturelle

Dans le billet sur "La Nuit qu'on suppose" de Benjamin d'Aoust, j'ai dit que ce magnifique documentaire avait été vu dans des conditions particulières. Voici donc le cadre.

Toulouse, 9 et 10 mars 2015.

Le LMAC mp, Laboratoire de Médiation en Art Contemporain, créé en 2002, organisait au Musée des Abattoirs deux journées professionnelles dont le sujet était "Art contemporain et déficience visuelle".

Regroupant plus d'une centaine de participants, professionnels de la médiation en art contemporain, personnes déficientes visuelles, professionnels de la déficience visuelle et personnes intéressées par le sujet, catégorie tout à fait adaptée au cas de Vues Intérieures, ces deux journées ont permis de parler des expériences menées jusqu'à aujourd'hui et du partenariat mis en place avec l'institut des Jeunes Aveugles de Toulouse depuis deux ans. Le groupe de travail "Art contemporain et Déficience visuelle" a été mis en place à cette période également. L'an dernier, des professionnels de la médiation en art contemporain et de l'IJA se sont retrouvés une journée par mois pendant six mois pour mettre en place les bases de réflexion sur un sujet passionnant, questionnant : quelle accessibilité, quelle médiation pour les personnes déficientes visuelles à l'art contemporain?

Peut-être cette question peut paraître aberrante à certains, pourtant, il semble que l'art contemporain et la déficience visuelle aient des champs communs autour de la perception ou de la représentation. Ainsi, l'art contemporain n'a pas vocation à "faire du beau" ou à "donner à voir". Nous n'irons pas plus loin sur ce sujet, n'étant spécialiste ni de l'un ni de l'autre mais nous vous conseillons d'aller faire un tour sur le site spécifique mis en place par le LMAC mp artcontemporain-deficiencevisuelle .

Ces deux journées se sont notamment déroulées autour de cinq tables rondes, puis, le lendemain, d'ateliers-visites : photo-vidéo-son / peinture / installation / oeuvre multi-sensorielle / oeuvre monumentale dans l'espace public.

Nous avons participé à la table ronde ainsi qu'à l'atelier - visite sur le dernier sujet : Oeuvre monumentale dans l'espace public. Nous allons donc nous recentrer sur ce sujet.

Nous étions une vingtaine de personnes dont un certain nombre de médiateurs en art contemporain, un artiste, deux chorégraphes, deux personnes aveugles et des personnes de l'IJA.

Au début, bref sentiment que chacun restait dans ses retranchements, sur ses positions sans vraiment écouter l'autre, et notamment ce qu'avaient à dire les deux personnes aveugles, aux profils très différents des adultes accueillis, par exemple, par l'IJA. Puis, les yeux bandés, nous avons eu en main divers objets qu'il nous fallait reconnaître. Ce qui est ressorti de ces découvertes tactiles, nous passant les objets de main en main c'est que: - l'objet voyage par le son - le toucher a plusieurs modalités : identifier la forme, la texture ou le poids de l'objet, les gestes nécessaires à son exploration - la longue attente lorsque chaque personne explore tactilement les objets: que faire de tout ce temps? - l'attente indissociable de la vie des personnes déficientes visuelles

Au cours de ces deux journées, nous aurons encore l'occasion d'avoir les yeux bandés. J'ai déjà écrit sur ce blog combien je trouvais artificiel de se bander les yeux pour "se mettre dans la peau d'un aveugle". Nous savons tous qu'en enlevant ce bandeau, nous retrouverons la vue. Néanmoins, je dois reconnaître que j'ai expérimenté des sensations différentes notamment lors des déplacements : amplification des reliefs du sol ou des sons environnants. Car, nous avons eu, par deux fois, l'occasion de nous déplacer, en groupe et les yeux bandés, pour aller découvrir des oeuvres monumentales installées dans l'espace public.

La première oeuvre fut Agoraphobia de Franz West aujourd'hui installée dans le jardin Raymond VI, jouxtant les Abattoirs. photo de Agoraphobia, 2005, de Franz West Photo de la sculpture Agoraphobia de Franz West, 2005

Le lendemain, lors de l'atelier-visite, c'est l'oeuvre Giant Figure (Cyclops), 2010, de Thomas Houseago que nous avons découverte les yeux bandés. Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010 Giant Figure (Cyclops), Thomas Houseago, 2010, devant le théâtre Sorano, Toulouse

Une quinzaine de personnes réparties en trois groupes pour trois ateliers permettant une connaissance de la sculpture : exploration de l'environnement urbain, utilisation de maquettes, découverte tactile de l'oeuvre. Haute de près de cinq mètres, l'exploration de la partie haute de la sculpture à l'aide d'une canne blanche a été précieuse pour se faire une représentation mentale de cette oeuvre.

Ces trois ateliers, faits dans un ordre différent selon les groupes, ont permis une approche complémentaire pour se faire une représentation de l'oeuvre (pour ma part, représentation restée très vague pendant les explorations avec les yeux bandés). Mais, alors qu'une spécialiste de la déficience visuelle s' interrogeait sur la nécessité d'avoir accès à toutes les parties de l'oeuvre pour l'appréhender, une personne aveugle a dit que si l'oeuvre existe dans sa globalité pour tous, cela doit être vrai aussi pour la personne déficiente visuelle, soulevant ainsi la question du fac-similé.

Ces deux journées ont été incroyablement intenses, riches en rencontres, en échanges. J'aime franchement et sincèrement l'idée que le monde de l'art contemporain, lieu d'exposition comme artistes, s' intéresse à la déficience visuelle et à la façon, aux possibilités de partager cet art. J'ai rencontré des médiateurs souvent jeunes, le métier est très récent, et motivés, et pas seulement parce que la loi de 2005 implique aussi une accessibilité culturelle des lieux, ajoutée à l'accessibilité du cadre bâti, sincères dans leur démarche. Pour beaucoup d'entre eux, c'était le premier contact avec la déficience visuelle. D'autres avaient déjà eu des expériences avec des groupes de personnes aveugles. La confrontation, l'échange devrais - je dire, avec des personnes aveugles ayant l'habitude d'aller au musée, d'être en rapport avec des oeuvres a été vraiment enrichissante. Nous étions dans une démarche de recherche, de voir comment les autres faisaient, d'identifier qui fonctionnait ou pas. Il pouvait y avoir de la maladresse, peu importe. Ce qui était important dans ces journées, c'était de confronter ses idées, ses expériences.

Espérons que cela débouche sur de plus en plus d'expositions, d'oeuvres accessibles à tous, et aux personnes déficientes visuelles en particulier. Tout comme l'accessibilité du cadre bâti devrait enrichir le projet, prenons le pari que l'accessibilité culturelle enrichira le propos et sera profitable à tous, en permettant de "désacraliser" l'oeuvre d'art...

mercredi 18 février 2015

Carmen Papalia - artiste

Né en 1981 à Vancouver, Colombie Britannique, Canada, Carmen Papalia est un "Social Practice Artist". Pour en savoir plus, lire cet article du New York Times sur la formation universitaire (et le travail de Carmen Papalia, en anglais).
Son credo? Il crée des projets participatifs autour du thème de l'accès à l'espace public, l'institution artistique et la culture visuelle.

Carmen Papalia - portrait

Photo de Carmen Papalia tirée du documentaire Mobility Device

Carmen Papalia est actuellement en résidence à Londres, au Victoria & Albert Museum , de janvier à mars 2015, récipiendaire de la Bourse 2014 du Mémorial Adam Reynolds.

Quand il décrit son travail, Carmen Papalia dit qu'il crée des expériences qui invitent les participants à élargir leur mobilité perceptuelle et leur accès aux espaces publics et institutionnels. Ces expériences, qui supposent souvent la confiance et la proximité, perturbent le participant en introduisant des nouvelles façons de s' orienter qui permettent une découverte perceptuelle et sensorielle.

"Each walking tour, collaborative performance, public intervention, museum project and art object that I make is a temporary system of access, a gesture that establishes a moment of radical accessibility. " Chaque visite guidée, performance collaborative, projet muséal ou objet d'art que je crée produit un système temporaire d'accès, une façon d'établir une accessibilité radicale. "As an open-sourcing of my own embodiment, my work makes visible the opportunities for learning and knowing that come available through the nonvisual senses. It's a chance to unlearn looking and to help acknowledge, map and name entire unseen bodies of knowledge." En tant que témoin de ma propre expérience, mon travail rend visibles les opportunités d'apprentissage et de connaissance disponibles par les sens autres que visuels. C'est l'opportunité de désapprendre à regarder pour acquérir la connaissance, l'espace et les choses autrement que par la vue.

Carmen Papalia est malvoyant et se déplace avec une canne blanche depuis une dizaine d'années. Quitte à être regardé dans la rue, il a, un jour, remplacé sa canne blanche par une fanfare. Et ça donne, de mon point de vue, une idée brillante, drôle qui s'intitule Mobility Device.

Si je n'ai jamais été convaincue des tentatives de "se mettre dans la peau" d'une personne aveugle ou malvoyante en mettant un bandeau sur les yeux ou des lunettes donnant l'idée de ce que signifie "avoir une vue périphérique" ou "avoir une vision centrale" pour comprendre notamment ses difficultés de déplacement, je trouve la démarche de Carmen Papalia différente parce qu'il met l'emphase sur ce que les personnes peuvent ressentir, percevoir, non pour se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre mais pour faire leur propre expérience. "Désapprendre à voir", apprendre à percevoir son environnement, à se repérer avec autre chose que la vue. Par ailleurs, à l'image de "Mobility Device", ou ses visites guidées littéralement où il dirige une bonne vingtaine de personnes à travers un lieu urbain, ou encore ses expériences dans les musées, il y a un côté drôle, déstabilisant et effectivement étonnant.

Carmen Papalia - Blind Field Shuffle 2012 - photo Jordan Reznik

Carmen Papalia - Blind Field Shuffle, 2012 - photo de Jordan Reznick

Carmen Papalia est également l'auteur d'articles qui questionnent l'accessibilité des musées de son point de vue de visiteur malvoyant mais aussi d'artiste. Et sa réflexion est fort intéressante (en anglais), Carmen Papalia - You can do it with your eyes closed ou encore A New Model for Access in the Museum paru dans le Disability Studies Quaterly.

A propos de ce sujet, voici une entrevue audio (en anglais) réalisée en mai 2016 : Carmen Papalia et le manque d'accessibilité des musées

Profitons de son expérience de visiteur malvoyant et d'artiste pour ouvrir effectivement d'autres pistes pour une accessibilité culturelle enrichissante, à partager et à éprouver. Je ne sais pas s' il aura l'occasion de présenter son travail en France mais c'est assurément un nom à retenir.