Vues intérieures

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lundi 26 juin 2017

Accrochage n°10 Voir et ne pas Voir - Musee des Beaux-Arts de La Rochelle

Êtes - vous prêts à embarquer? Nous partons à La Rochelle... Pas besoin d'avoir le pied marin, juste l'envie d'être curieux, d'accepter le dépaysement et de, non perdre, mais prendre d'autres repères.
Nous vous emmenons explorer le dernier étage du musée des Beaux-Arts qui occupe depuis 1844 le second étage de l’hôtel de Crussol d’Uzès, palais épiscopal néoclassique. Il présente une importante collection de peintures européennes du XVe au milieu du XXe siècle. Mais pour cette occasion, c'est autre chose que nous allons découvrir.

Contexte

"Riche d’une collection d’environ 900 peintures et dessins, le lieu ne dispose pourtant que d’une surface limitée pour montrer ses trésors. C’est pourquoi le musée a mis en place une politique de présentation régulièrement renouvelée. Une personnalité ou un groupe de personnes est invité chaque année à concevoir son propre accrochage afin de multiplier points de vue et découvertes."
On peut lire ce paragraphe dans la présentation du musée. Ce que nous avons envie de vous faire découvrir et partager, c'est l'accrochage n°10.

"Vous voici prêts à pénétrer dans une exposition peu commune où tous vos sens seront sollicités... L'exposition qui accompagne ce catalogue vous propose une expérience de visite différente. Pour son 10e accrochage, le musée des Beaux-Arts a en effet invité un public déficient visuel à sélectionner les oeuvres présentées."
C'est par ces mots que débute la présentation de l'exposition Voir et ne pas voir proposée par le Musée des Beaux-Arts de la Rochelle du 1er octobre 2016 à septembre 2017.
Pour ce.ux.lles. qui n'auraient pas l'occasion de se rendre dans ce coin de la Nouvelle Aquitaine, un court reportage de Culture Box vous permettra de jeter un oeil à cette exposition et avoir un aperçu des différents médias utilisés pour rendre accessibles certaines des oeuvres exposées.

Le catalogue de l'exposition

La visite de l'exposition est complétée par un catalogue qui présente les oeuvres que l'on peut y découvrir.

Braille sur la couverture du catalogue Voir et ne pas Voir

Sur la couverture de ce catalogue, on trouvera quelques lignes en braille. A l'intérieur, on trouvera un CD, deux planches représentant chacune un tableau où le personnage et son environnement immédiat sont en relief. Images tactiles difficiles à décrypter seul.e mais cela permet de comprendre la position du personnage dans la composition du tableau. On y trouve aussi la silhouette embossée d'une statue de Brahmâ, une feuille découpée superposée à un portrait de Louis XV indiquant ainsi l'emplacement des éléments indiquant le pouvoir de droit divin du roi de France : long manteau, casque panaché de trois plumes, bâton de commandement fleurdelisé, épée et éperons. On y trouve aussi quatre éléments olfactifs à reconnaître, histoire de s'immiscer dans le tableau de Louis Mouchot intitulé La Prière du soir.

Accessibilité

Nous avions lu des articles, vu des reportages sur cette exposition et étions très curieux d'aller la voir, au moins pour avoir notre propre avis et puis aussi parce qu'elle donnait la parole, en terme de choix artistiques, à des personnes aveugles ou malvoyantes, et cette idée nous plaisait bien tout comme celle de "multiplier points de vue et découvertes".
Très sensibles aux questions d'accessibilité physique (contenant) et culturelle (contenu), nous étions ravis de trouver un guidage jaune dès le portail permettant d'accéder à la cour pour nous emmener à l'entrée du musée. L'accueil du musée ressemble à n'importe quel guichet d'accueil d'un bâtiment recevant du public. Pour atteindre l'exposition Voir ou ne pas voir, il nous faudra monter deux étages d'un bel escalier en pierre. Peut-être existe-t-il quelque part un monte-charge. Mais pour une fois qu'on ne nous a pas indiqué l'emplacement de l'ascenseur (ne pas voir ne veut pas dire ne pas pouvoir franchir des marches ou utiliser un escalier, qu'on se le dise et qu'on se le répète), nous franchissons allègrement ces deux niveaux. Ceci dit, la présence d'un ascenseur est une vraie question à poser, car son absence est une réelle entrave à l'accessibilité du lieu.

Arrivés au deuxième étage, une maquette tactile nous permet de comprendre, avec quelques indications supplémentaires, la disposition des lieux. Idée intéressante pour qui veut déambuler seul.e. Les visiteurs voyants sont accueillis par une série d'expressions autour du mot "oeil", singulier et pluriel.

Maquette tactile du lieu d'exposition

Parmi les expressions, on trouvera Clin d'oeil, Y aller les yeux fermés ou encore Faire les yeux doux. Puis on entrera dans la première salle de l'exposition où un médiateur vous expliquera le principe de l'exposition et vous aidera éventuellement à vous débrouiller avec les tablettes. A ce propos, on trouvera des tablettes à chaque station présentant une oeuvre accessible au visiteur déficient visuel. On y trouvera une audiodescription de l'oeuvre, mais aussi d'autres informations sur la période, le contexte historique. Dommage alors que ces tablettes ne soient pas vocalisées (techniquement faisable sous Android) pour un usage en autonomie.
Ce que l'on remarque aussi en entrant dans la première salle, ce sont les bandes de guidage podotactile qui nous amènent d'un endroit à un autre.

Bandes podotactiles et cheminement en relief

Présentation de l'exposition

"Voir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ; cacher ou dévoiler. Comment les artistes, en tant que médiateurs, donnent - ils à voir le tangible et l'irréel? Huit thèmes se sont imposés, sélectionnant une centaine d'oeuvres exposées au sein d'un parcours sensoriel commenté d'une cinquantaine de minutes." (p8 du catalogue)
Voici la liste des huit thèmes:

  • Voir et ne pas voir
  • Les yeux de l'llusion
  • Les yeux des voyageurs
  • Les yeux de l'innocence
  • Les yeux de l'esprit
  • Les yeux des morts
  • L'oeil du cyclope
  • Les yeux de la foi

A chacun de ces huit thèmes correspondra une station qui accueillera une tablette numérique (qui pourrait être plus accessible) et une oeuvre rendue accessible au visiteur aveugle ou malvoyant. Chacune des stations permettra d'ailleurs d'explorer un moyen différent d'être accessible. Odeurs, reproduction en 3D, maquette tactile, image tactile...
Ci-dessous, on trouvera des photos de ces stations, vue globale ou de détail.

station des senteurs - six odeurs pour plonger dans la peinture de Louis Mouchot, la Prière du soir Dessin en relief - les différents personnages d'un tableau
Quatre odeurs pour plonger dans La Prière du soir, peinture de Louis Mouchot ou des dessins en relief pour détailler les personnages et les différents axes dans la peinture La Mort d'Alcibiade de Philippe Chéry

peinture de Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique Le Brenn et sa part de butin - maquette présentant les différents plans du tableau avec possibilité de jouer avec la lumière pour comprendre le contre-jour Tableau en puzzle pour tenter de comprendre la représentation du port de la Rochelle par Jean Chevolleau, Le Port de La Rochelle, calme bleu mystique ou maquette représentant les différents plans du tableau Le Brenn et sa part de butin de Paul Jamin

Expériences

On peut parfois avoir l'impression que cette exposition ressemble à un show-room : on montre au visiteur aveugle ou malvoyant, et aux autres visiteurs curieux, différentes techniques permettant de rendre accessible une oeuvre telle qu'une peinture. On trouve ainsi des dessins tactiles reprenant les lignes d'un tableau, une peinture tactile ou la mise en volume d'une peinture tel un bas-relief.

On peut aussi voir cette exposition comme une expérience. Quels sont les supports qui sont appréciés par les visiteurs déficients visuels? Y a-t-il des éléments compliqués à interpréter seul.e?
Nous avons envie de poser cette question : a-t-on réellement pensé à l'autonomie de la personne aveugle, ce que pourraient laisser croire les bandes podotactiles de guidage au sol, ou bien est-ce conçu comme une visite accompagnée, en tandem voyant/aveugle, ce que suggère cette tablette numérique remplie d'informations fort intéressantes mais non accessibles à la personne aveugle, alors que cela est techniquement faisable?

Pour ceux, celles qui en ont, auront l'opportunité, l'exposition se tient jusqu'au 15 septembre 2017 et mérite une visite. La variété des supports (reproduction 3D, dessin en relief), la variété des oeuvres (peintures, sculptures), la variété des époques et des thèmes permettent une découverte et de ce qui existe pour rendre les oeuvres accessibles au visiteur déficient visuel et de la richesse des collections du Musée des Beaux-Arts de La Rochelle.
Et l'on se prend à rêver d'œuvres emblématiques du musée accessibles "pour de bon" à tous, pas simplement le temps d'une exposition pensée pour et avec des personnes déficientes visuelles. Parce que pouvoir partager, échanger des avis, des idées après une visite, un film ou une pièce de théâtre est toujours un moment fort, surtout quand on a pu se faire sa propre idée.

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!