Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.