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Tag - Bande dessinée

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vendredi 8 novembre 2019

La derniere couleur fut le rouge - AS Servantie

Cette bande dessinée, sortie en octobre 2019 chez Grrr...ArtEditions, a pour auteure Anne-Sophie Servantie.
La dernière couleur fut le rouge raconte la vie de Doris Valerio, "un aventurier devenu sculpteur aveugle" comme l'indique le sous-titre. Une petite précision : Anne-Sophie Servantie est la compagne de Doris Valerio. Ce n'est pas une actu "people" mais cette information peut être utile pour comprendre la façon dont l'histoire est racontée car cette bande dessinée retrace la vie de Doris Valerio, "seul sculpteur professionnel non-voyant" comme il se décrit parfois, mais aussi celle de sa famille. Avant de continuer sur la BD en elle-même, vous pouvez trouver, sur son site, le parcours d'Anne-Sophie Servantie.

Couverture BD La dernière couleur fut le rouge

Mêlant plusieurs techniques, cette bande dessinée dense (128 pages) est aussi l'occasion de découvrir l’œuvre de Doris Valerio.

Quatrième de couverture

Testa dura!

Tête dure, comme sa mère l'appelait, il a fallu l'être face aux fatalités de la vie, la maladie, la pauvreté, l'inculture et la cécité. Certains abandonnent, d'autres vont jusqu'au bout de l'Art lorsque l'obscurité s'abat.

Cette BD est le récit en trois parties, de la vie de Doris Valerio, fils et petit-fils d'immigrés italiens, ex-aventurier explorant le monde en moto, et devenu sculpteur non-voyant reconnu. Une histoire mêlée à la Grande Histoire et qui laisse dans la famille, un sillage transgénérationnel d'atteinte de la vue, comme s'il fallait ne pas voir, ne pas savoir, qu'autrefois la religion a volé un enfant, et qu'un autre, dont il porte le prénom, est mort à la génération suivante.

Doris Valerio, sculpteur

Lorsque, au Japon, et parmi quatre cent artistes, le jury lui remit le prix du gouverneur de la ville de Kyoto en 1998 pour sa sculpture Bonheur, celui-ci ne savait pas que Doris Valerio était aveugle. Et quand il se présente, il se dit sculpteur, et éventuellement sculpteur aveugle et non aveugle sculpteur. Ce qui pourrait sembler juste un ordre de mots n'est pas une nuance. Cet ordre de mots change complètement le sens : Doris Valerio est un sculpteur, qui, il est vrai, est aveugle, mais c'est avant tout un sculpteur.
Dans le documentaire "Un ange sur mon épaule" réalisé par Stéphanie Keskinidès (visible sur le site de Doris Valerio, celui-ci explique qu'après avoir perdu la vue, il a suivi des ateliers de poterie à l'AVH (Association Valentin Haüy) où, très vite, on lui a dit qu'il faisait de belles choses. Très vite aussi, il dit en être parti parce qu'il voulait faire autre chose que des vases et qu'il n'avait pas envie de rester dans le monde des aveugles (voir aussi l'épisode raconté p102-104 dans la BD).

Sculpture de Doris Valerio, Déesse ci-contre, Déesse, Doris Valerio

Une partie de son histoire personnelle est racontée dans La dernière couleur fut le rouge mais si vous avez envie de savoir comment Doris Valerio travaille, quelles sont ses techniques, mais aussi ses inspirations, le petit documentaire cité ci-dessus est très intéressant mais il peut être également complété par d'autres reportages, comme celui réalisé dans le cadre de l'émission A vous de voir diffusée sur France 5.

La bande dessinée

Divisée en trois parties, la bande dessinée débute avec une introduction qui raconte la rencontre entre l'auteure, Anne-Sophie Servantie, et le sculpteur, Doris Valerio. Avec beaucoup d'humour d'ailleurs...
Viennent ensuite la première partie, Le blanc infiniment, la deuxième partie, Le rouge en face, puis la troisième, Et du noir naquit l’œuvre.

Voici comment l'éditeur présente la BD : "Le récit débute en noir et blanc (ou en sépia), la couleur explose en pleine période hippie puis s’estompe dans le gris du désert syrien avant de s’interrompre brutalement avec la cécité et renaître avec la découverte de la sculpture et la création du « Rouge-Doris », flamboyant et vainqueur !"
Le style de cette BD évolue en fonction du récit, des périodes de l'histoire, des sentiments. Il y a des dessins, des inclusions de photographies d'archives, de voyage ou de sculptures. C'est foisonnant, comme le récit et, parfois, le lecteur a un peu de mal à s'y retrouver dans les différentes générations, en particulier dans la première partie qui retrace l'histoire de la famille de Doris depuis son arrivée en France en 1923 à Homécourt, en Lorraine.

Cécité et intimité

L'intimité
Nous l'avons déjà dit, mais l'auteure de cette bande dessinée est la compagne de Doris Valerio. Si l'on sent beaucoup d'amour et d'admiration pour lui, il y a aussi une intimité qui n'aurait pu être là dans un autre contexte.
Dans l'introduction, par exemple, elle dit "Mon sculpteur aveugle... Aucun homme ne m'a jamais aussi bien aimée, aussi bien regardée."
Au fil des pages, l'auteure racontera aussi les nombreuses femmes qui ont traversé la vie de Doris, dès la plus tendre enfance d'ailleurs, à cause de son prénom, souvent féminin. Elle se met en scène, conversant avec Doris pour recoller, rassembler les souvenirs, n'hésitant pas, d'ailleurs, à "tricher" avec les portraits des personnes représentées. Qu'il s'agisse de bonnes- sœurs redessinées ou de femmes enlaidies, Anne-Sophie Servantie utilise son "pouvoir" d'autrice avec humour pour raconter aussi aussi l'histoire de "son" sculpteur aveugle...

On voit aussi, au fil des pages et du récit, le travail de "collectage" de l'auteure pour comprendre l'histoire de Doris et de sa famille, pour essayer de reconstituer des souvenirs, des décors...

Diabète
Dans ce récit inclus dans la Grande Histoire, il y a aussi le récit intime diabétique depuis son enfance.
De nombreuses vignettes sont consacrées à cette maladie qui s'inscrit dans l'histoire de Doris, dans le façonnement de son caractère, de sa relation avec les autres, et notamment la difficile relation avec son père...
Ainsi, p38, "Il est un enfant malade sur lequel on ne projette rien, ni avenir, ni fierté, ni transmission, ni rêves, une herbe folle, une toile vierge à peindre..."
"Les rêves, il a fallu les fabriquer, les arracher de force à la vie, mettre un peu de couleur dans tout ça!" L'auteure en profite aussi pour parler des progrès de la médecine face au diabète :

  • une espérance de vie réduite, dans les années 1960, p31 : "(...) De toute façon, il est tout le temps absent et promis à une vie sans doute pas très longue..."
  • les colonies de l'AJD(1) (Aide aux Jeunes Diabétiques), p32, qui permettaient aux enfants diabétiques de passer deux mois remplis de soleil et d'aventures en apprenant "le plus tôt possible à se tester, à se piquer seul, à devenir autonome dans cette maladie terrible qui ravage le corps de l'intérieur".
  • l'invention des seringues jetables, p56, qui donnent un peu plus de liberté de mouvement...
  • les difficultés potentielles pour voyager, p74 : "Comment vas-tu transporter ton insuline?", "J'ai fait fabriquer un double fond à ma sacoche de réservoir pour planquer deux cent seringues..."

(1) Ces colonies, partant de Paris, permettront à Doris de faire connaissance avec l'Art (p33) dès l'âge de quatre ans.

Il y a aussi la question du "Et si je n'étais pas devenu aveugle?", p38, et la réponse : "En vrai, je ne sais pas... J'étais d'une famille d'ouvriers, chez nous, quand tu étais ouvrier, tu étais un mec. Devenir artiste, c'était tellement loin de mon monde!"
"Une maladie chronique aussi grave que le diabète juvénile est une calamité et pourtant, elle lui ouvre les portes de la différence, les portes de l'Art. Aurait-il réussi à laisser émerger cette pulsion créatrice si la vie ne l'avait ainsi entravé, l'empêchant de suivre la Voie des Ouvriers?"

La cécité
La troisième partie de la BD commence quand Doris Valerio perd la vue, à trente ans.
Dans les premières pages de cette partie, des cases noir où n'apparaissent que des phrases ou des onomatopées, pour illustrer la cécité nouvelle et le désarroi de Doris. Puis réapprendre la vie au quotidien, p96, "Apprendre à toucher, à tâter, à tremper ton doigt dans le verre pour arrêter de verser l'eau à temps. Tellement de choses à comprendre!"
p97, "Sortir, aller voir le monde... Mais comment retourner dans le monde alors que tu te perds au coin de ta rue? D'une autre côté, trois ans c'est long, tu as suffisamment glandé!", "Alors il y eut les femmes".
p98, "Jusqu'à présent, elles étaient des filles, des copines, des petites amies.", "Après la cécité, elles deviennent des guides, des muses, t'ouvrant les yeux à l'Art, à une vie intellectuelle et spirituelle, voie interdite dans ta programmation familiale."

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissiez pas Doris Valerio, voilà un livre qui vous donnera l'occasion de retracer ses origines, son parcours de vie.
Par l'inclusion de photos d'archives, qu'il s'agisse de photos de famille ou de photos de voyage, vous rentrerez dans l'intimité de la vie de Doris Valerio. Les photos de son travail, ces belles sculptures allégoriques, vous donneront, nous l'espérons, l'envie d'aller découvrir son travail, en image mais aussi, à l'occasion, en "vrai".
Peut-être que nous ne partageons pas les mêmes points de vue de l'auteure quant au "sillage transgénérationnel", mais peu importe. Cette BD est faite avec le cœur, avec des techniques différentes qui permettent d'évoquer les différentes époques, différents sentiments, et c'est, pour le lecteur, un vrai tourbillon.
On peut cependant se demander, comme l'a fait légitimement l'auteure, p88, "Mais quel paradoxe de faire de ta vie une BD que tu ne pourras jamais voir!"
C'est effectivement un médium peu accessible, même si l'on trouve aujourd'hui quelques BD en version audio(décrite). Par ailleurs, à plusieurs reprises, il est également indiqué que les sculptures de Doris Valerio ne peuvent être touchées.
Pour compléter cette lecture, cherchez les documentaires, reportages consacrés à Doris Valerio. Il explique comment il s'est inventé des techniques pour pouvoir être un sculpteur aveugle. Utiliser des outils, adapter des techniques pour pouvoir arriver à maîtriser la matière. C'est passionnant...

samedi 7 juillet 2018

Jamais - Duhamel

Bande dessinée parue chez Bamboo Editions, collection Grand Angle en janvier 2018, Jamais nous emmène en Normandie, plus précisément à Troumesnil sur la Côte d'Albâtre.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

A travers cette histoire, nous faisons connaissance avec Madeleine, qui vit avec le souvenir de son mari disparu en mer dont le corps n'a jamais été retrouvé, et dont la maison menace de tomber dans la mer en même temps que la falaise.

Quatrième de couverture

"Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c'est les deux."

Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie.

Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison.

Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Madeleine

Aux yeux des autres, Madeleine est une vieille femme aveugle, vieille ET aveugle, donc doublement vulnérable. Le maire et le chef de la brigade des sapeurs pompiers se sentent responsables de la vie de Madeleine dont la maison risque de finir dans la mer à tout moment.
Prenons la peine de faire connaissance avec Madeleine en laissant de côté quelques clichés, non sans les avoir (partiellement) recensés.
Commençons par Jules, son époux disparu en mer, dont les piliers de bar indiquent qu'il fallait au moins une femme aveugle pour l'épouser parce que "visuellement parlant, c'était pas un cadeau..." (p.11)
Ou le maire qui a quelques difficultés à voir au-delà de la cécité de Madeleine :

p.5-6 Le maire : "Madeleine, soyez raisonnable! Vous devez impérativement quitter votre maison! Si vous ne le faites pas de votre plein gré, je serai obligé de vous y FORCER!!!"
Madeleine : "ET DE QUEL DROIT JE VOUS PRIE?!!"
Le maire : "MAIS ENFIN, VOUS ÊTES AVEUGLE!!!"
Madeleine : "Je suis au courant!!! Depuis quand est-ce un motif d'expulsion?"

Ce très court extrait donne le ton : la détermination de Madeleine, la maladresse du maire sous couvert de responsabilité pénale et la cécité qui revient au premier plan comme pour valider doublement cette nécessité de lui faire entendre raison. Comme si la cécité l'empêchait de comprendre la situation...

Pourtant, au fil des pages, on la voit circuler seule et dans la campagne et dans le village, être autonome pour faire ses courses et sa cuisine, tenir sa maison.

La cécité et ses attributs

La canne blanche
Dès l'illustration de la couverture, un élément intrigue. Nous y voyons un personnage de dos, cheveux blancs, manteau rose et bottines, qui contemple la mer que l'on aperçoit au second plan. Ce personnage féminin, accompagné d'un chat tout en rondeurs, tient une canne blanche à l'horizontale dans ses deux mains.
Et la première image sur la page portant le titre de cette bande dessinée, Jamais, montre une petite femme âgée, celle que l'on voyait de dos sur la couverture, qui marche sur un chemin de terre se guidant avec sa canne blanche. Au second plan, une maison et son jardin dont on devine qu'il a déjà été grignoté avec deux barrières restant suspendues dans le vide surplombant la mer.
Mais cette canne, balayant le sol, ne suffit pas pour détecter des obstacles en surplomb, elle n'est efficace que pour des objets situés jusqu'à une hauteur de 30 cm du sol. Attention aux bosses...

Madeleine sur un chemin en terre se guidant avec sa canne blanche

Les yeux de Madeleine
Comment représenter la cécité en image fixe? Certes, il y a la présence de la canne blanche mais, Madeleine ne portant pas de lunettes, comment illustrer sa cécité? En la représentant avec des yeux blancs, tels des yeux morts...

Magnétophone, bruits et autres sens
La bande dessinée transpose par écrit les bruits. En cela, Jamais ne révolutionne pas le genre mais, lorsque l'histoire se concentre sur Madeleine, il y a une présence permanente du bruit, des bruits de l'environnement : la canne blanche qui touche le sol, le chat Balthazar qui sautille sur le plancher, les mouettes qui crient, les abeilles qui volent. On voit aussi surgir les odeurs (cf. "Cécité et fantasmes" ci-dessous) ou la chaleur du soleil.
Quand on plonge dans l'intimité de Madeleine, dans son grenier où sont remisés ses souvenirs, apparaît alors un magnétophone (p.33), qui fut longtemps indispensable pour écouter des livres enregistrés.

Madeleine et la voix de Jules - Le magnétophone

Cécité et fantasmes
Tout au long de cette histoire illustrée, il est amusant de voir surgir des mythes autour de la cécité qui montrent aussi combien elle continue à alimenter fantasmes et autres préjugés. Ainsi, p.17, Madeleine sent l'odeur d'un "joint" ou "pétard" sur le chemin avant de croiser deux jeunes en train de fumer qui s'étaient précédemment rassurés en apercevant la canne blanche. Madeleine les surprend en identifiant l'odeur : et oui, pas besoin de l'image ou des sens hyper aiguisés de Daredevil pour les activités odoriférantes...

Madeleine, deux jeunes et un pétard

Les personnes aveugles regardent, écoutent la télé, Madeleine y compris (p.20-21). Et la cécité (et sa guérison miraculeuse) est/sont un sujet de choix pour nombre de téléfilms, films, séries télévisées dont les scénarios font parfois preuve d'une fantaisie ahurissante... Madeleine dit d'ailleurs : "C'est qui le scénariste?"

Souvenirs

Sans tout dévoiler de cette histoire, il y a des moments très intimes, très personnels entre Madeleine et son époux défunt, qui donnent une idée de la relation entre ces deux là.
Nous entrerons dans les souvenirs de Madeleine qui se confiera au lieutenant des sapeurs pompiers, dans son histoire avec Jules, son mari marin disparu en mer.
L'auteur a su endosser, ou restituer, les souvenirs de Madeleine, de son histoire d'amour avec Jules et de sa vie dans cette maison, celle qui, aujourd'hui, menace de tomber dans la mer.

Pour conclure

Graphiquement facile d'accès, cette bande dessinée fait un portrait d'une vieille dame, aveugle de naissance (précision donnée rapidement dans l'histoire), qui a perdu son mari en mer et qui s'accroche jusqu'au bout à leur maison, qui elle, peut basculer d'un instant à l'autre dans la mer.
Cet argument en poche, l'auteur souffle le chaud et le froid sur le personnage de Madeleine. Tantôt perçue comme une personne "qui ne voit pas le danger", tantôt montrée comme une personne qui sait très bien ce qu'elle fait, il est parfois difficile de connaître les intentions de Duhamel pour ce personnage.
Il semble en tout cas savoir comment s'utilise une canne blanche et qu'être aveugle ne signifie pas être impotent.
Au fil des pages, nous voyons ainsi Madeleine au marché, se déplacer de façon autonome dans son bout de campagne normande, cuisiner, regarder la télé ou entretenir son jardin (ou ce qu'il en reste). Ce qui pose problème, c'est le regard que les gens posent sur elle, sur la façon dont ils endossent la responsabilité de la vie de Madeleine. Agiraient - ils ainsi si Madeleine n'était pas aveugle? Certes, les lois sont les lois et nous comprenons que le maire et le responsable des sapeurs pompiers soient inquiets face à la situation géographique de la maison de Madeleine, néanmoins, il reste toujours cette interrogation face à la cécité de Madeleine.

Quelques personnages caricaturaux (le maire), quelques clins d'œil à des bandes dessinées cultes (les premières images sur le marché aux poissons font inévitablement penser à "Astérix") et Madeleine, qui reste maître(sse) de sa vie malgré les aléas donnent à cette bande dessinée plusieurs niveaux de lecture, où se mêlent humour, questions sociales et environnementales. Et même si l'on n'échappe pas à quelques clichés, Madeleine est un personnage fort, indépendant et autonome. C'est un joli portrait d'une nonagénaire aveugle (de naissance!) qui en a v(éc)u d'autres.
Au fil de cette bonne centaine de billets autour de la cécité, Madeleine est la plus âgée de tou.te.s. On pourra cependant regretter, encore une fois, qu'elle ne soit pas mère...

Pour finir, la bande dessinée a inspiré un musicien, Cédric Lawde, qui a composé un album disponible sur une plateforme de téléchargement : ''Jamais'', une BD qui se savoure avec les yeux et les oreilles.

Il serait vraiment dommage de ne pas faire connaissance avec Madeleine. Espérons qu'il y aura bientôt une version accessible, voire audiodécrite...

mercredi 10 juin 2015

L'Effet Durian - Saulne - Bande dessinée

Parue chez Casterman le 17 juin 2014, cette bande dessinée est lauréate 2015 du cinquième Trophée des BDs qui font la différence remis par l'association Sans Tambour Ni Trompette (STNT) en partenariat avec le Festival d'Angoulême.

On pourra me dire qu'une bande dessinée est l'ouvrage par excellence non accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes. C'est vrai. Il n'en reste pas moins que cela peut être un très bon et bel outil de sensibilisation pour le public qui a vite fait d'identifier quelqu'un qui voit très mal à une personne aveugle, qui, bien souvent dans l'esprit des gens, vit forcément dans le noir complet et à tâtons et se déplace avec une canne blanche...

C'est une bande dessinée sur un fond gris bleu, des traits noirs et la peau nue des personnages blanche. Est-ce pour se faire une idée de ce que perçoit Jade, le personnage malvoyant, ou pour une autre raison? Je ne le sais pas mais cela donne un graphisme à la fois simple et puissant. Cela donne de jolis dessins de ville avec la découverte de l'architecture de Hong Kong et de ses paysages.

Couverture de la BD l'effet Durian de Saulne, éditée en 2014 par Casterman

© Éditions Casterman, 2014

Résumé

Deux jumelles naissent à Hong Kong de père inconnu. L’une d’entre elles, Jade, est venue au monde presque aveugle, avec des yeux entièrement blancs qui ne lui permettent qu’une vision extrêmement restreinte. Mais au fil du temps, pour compenser ce lourd handicap, l’enfant va développer un rapport au monde ludique, excentrique et provocateur, avec la complicité de sa soeur Sophie et de Philippe, un ami français de la famille qui va progressivement jouer auprès des jumelles un rôle de mentor, en lieu et place du père absent. Il initie notamment Jade au maniement de l’appareil photo numérique qui, par l’entremise de son viseur vidéo, lui offre un substitut de vision humaine. On suit dès lors le surprenant parcours de cette personnalité atypique et attachante. D’abord enfant non conformiste et parfois presque violente, au point de s’infliger des blessures volontaires qui sont autant de manières d’inscrire dans sa chair la configuration de son environnement, Jade deviendra une adolescente sensible puis une adulte qui fascine par sa personnalité complexe, étonnant mélange d’énergie, de volonté et d’étrangeté. Le portrait intense d’une guerrière qui n’a jamais lâché prise ni jamais renoncé à être elle-même, quel qu’en soit le prix.

Ce que j'en pense

Si le handicap en général est peu abordé dans la bande dessinée ou les romans (0,69% de la production annuelle si l'on s' en tient aux statistiques de STNT), la déficience visuelle, et la malvoyance en particulier, sont rarement illustrées surtout d'un point de vue "réaliste". Ici, si l'on apprend très rapidement que Jade est née avec un problème visuel (ses yeux sont blancs), il faut parcourir quelques planches avant de découvrir que la lumière la gênant, celle-ci doit avoir un minimum de vision. Il peut être effectivement difficile de savoir si un nouveau - né voit peu, mal ou pas du tout. Quelques dessins illustrent la vision de Jade qui arrive à voir les choses assez précisément quand elles sont collées au bout de son nez (nous avons presque droit à une leçon d'anatomie de la crevette). Ayant une soeur jumelle, Sophie, Jade grandit en sa compagnie, apprivoisant à sa façon son environnement, parfois brutalement en se cognant aux portes ouvertes ou au coin des murs, involontairement ou volontairement d'ailleurs, voire en trébuchant sur une marche non perçue, surtout lorsque l'on va vite et sans aucun ménagement comme le fait Jade.

La belle idée, c'est l'usage de l'appareil photo numérique qui permet à Jade d'avoir accès aux paysages et autres éléments lointains qu'elle ne peut distinguer autrement. Élément intéressant quand on sait aujourd'hui ce que peuvent apporter comme aides au quotidien les nouvelles technologies, telles des applications sur smartphone, pour les personnes aveugles ou malvoyantes.

Si le début de scolarité se passe bien dans une école "ordinaire" grâce au concours d'une enseignante qui lit à voix haute ce qu'elle écrit au tableau pour que Jade puisse également le noter, on sent à plusieurs reprises que cela dérange certains parents d'élèves qui finiront par réussir à la faire partir avec l'aide de la direction, l'argument principal étant qu'une "handicapée" allait ralentir l'ensemble de la classe. Pourtant en regardant aller et grandir Jade, c'est plutôt l'inverse que l'on ressent tant elle est vive, curieuse et intrépide.

Nous avons donc l'opportunité de voir grandir les soeurs Sophie et Jade qui deviendra d'ailleurs enseignante comme elle en rêvait lorsqu'elle avait dix ans. On retrouvera ainsi les deux soeurs treize ans plus tard dans le chapitre trois et vingt ans plus tard au début du dernier chapitre qui, à vrai dire, m'a un peu déconcertée. Pas sans logique d'un point de vue de l'évolution des personnages (radicalisation de Jade) mais parce que je ne comprends pas la nécessité de cet ultime développement.

Mais, hors ce bémol, c'est un chouette voyage auquel nous invite Saulne, un voyage dans l'intimité de soeurs jumelles, avec des caractères bien distincts et des façons de voir personnelles.

Intéressant aussi parce que Jade est un personnage entier, qui trouve des alternatives si des difficultés ou des imprévus surviennent. Et Jade crie haut et fort qu'elle n'est pas aveugle, qu'elle y voit encore un peu et que la canne blanche, c'est pour les aveugles. Il y aurait fort à dire sur l'usage de la canne blanche parmi les personnes malvoyantes, néanmoins, il est justifié de souligner cette présence de vision, même limitée, car, effectivement, le comportement est complètement différent.

Une bande dessinée à découvrir comme les autres présentées lors des différentes éditions du Trophée des BDs qui font la Différence.