Vues intérieures

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Tag - Barakat Jabbour

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samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.