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Tag - Blake Stadnik

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lundi 30 septembre 2019

Personnages deficients visuels dans les series - De "Longstreet" a "This is us"

C'est le premier épisode de la saison 4 de This is us qui a précipité ce billet. Parce qu'il contient un événement majeur.
Si vous ne l'avez pas vu, attention, il y a un peu de divulgâchage.

Il ne s'agit pas ici de faire une liste globale et exhaustive des personnages aveugles dans les séries mais de voir comment la représentation de la cécité ou de la malvoyance a pu évoluer au fil du temps, sachant que nous parlons de personnages complexes dont la cécité n'est pas miraculeusement guérie en cours de saison. Si nous privilégions des personnages récurrents, voire principaux, tels Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans Covert Affairs, Mel Fisher (JK Simmons) dans Growing Up Fisher ou encore Matt Murdoch (Charlie Cox) dans Daredevil, version Netflix, nous parlerons aussi de personnages périphériques.

Matt Murdoch au tribunal - Daredevil

Rappelons d'ailleurs que c'est à la suite de la diffusion de Daredevil sans audiodescription que les spectateurs aveugles américains se sont mobilisés pour que Netflix propose ses séries en audiodescription. On pourra trouver dans cet article en anglais la genèse de l'histoire et l'intérêt de l'audiodescription. Rappelons aussi qu'en ce moment, les spectateurs aveugles français font de même, lire l'article des Inrocks, Netflix pour tous.

Si l'on peut noter la forte présence d'hommes blancs aveugles, et, avouons-le, plutôt agréables à regarder, on trouvera néanmoins Butchie dans The Wire (Sur écoute), tenancier d'un bar et "confident" d'Omar, interprété par S. Robert Morgan, acteur déficient visuel. On pensera aussi à Mary Ingalls dans La petite maison dans la prairie qui donnait finalement une vision assez positive de la cécité : Mary a construit sa vie, exercé un métier, fondé un foyer...

Butchie et Omar en conversation - The Wire (Sur écoute)

Séries télévisées et cécité

Cécité et profession
Comme au cinéma, la cécité est présente depuis longtemps dans les séries télévisées. Qu'il s'agisse d'un personnage présent le temps d'un épisode ou récurrent, secondaire ou principal, "l'aveugle" est fréquemment vu dans les séries. Peu de place ici pour les "pauvres" aveugles ou les "affreux" aveugles, ce qui nous intéresse avant tout étant une représentation "honnête" de la cécité avec des personnages qui ne sont pas seulement définis par celle-ci.
Parmi les séries mettant en avant des personnages aveugles récurrents, on trouve quelques détectives officiels (Longstreet) ou improvisés (In the Dark), des policiers devenus aveugles dans le cadre de leur travail (Blind Justice) ou en train de perdre la vue (Second Sight), un ancien militaire des Forces Spéciales travaillant pour la CIA (Covert Affairs), des avocats (Growing Up Fisher et Daredevil), sans oublier un musicien (This is us).

Murphy et son copain dealer Clive Owen - Second Sight
Murphy Mason, à gauche, dans In the Dark et Clive Owen, à droite, dans Second Sight


Quelle place pour l'expérience de la déficience visuelle?
Ce que nous entendons par cette question est quelle place laisse-t-on pour une expérience de "première main"? Certes, le travail de l'acteur est de se glisser dans tous les rôles, y compris et surtout s'ils sont éloignés de sa personnalité mais, comment procéder si l'on veut donner l'image crédible d'un personnage aveugle ou malvoyant?
Il y a la méthode d'observation, ou, comme ont pu le faire Christopher Gorham (Covert Affairs) ou Charlie Cox (Daredevil), être coaché par une personne déficiente visuelle. Ainsi, Christopher Gorham a régulièrement rencontré des personnes au CNIB (Canadian National Institute for the Blind) à Toronto, lieu de tournage de la série, pour apprendre à manier une canne blanche, utiliser une plage braille, une montre tactile ou se servir une tasse de café. Charlie Cox a, lui, travaillé avec Joe Strechay, consultant aveugle qui travaille pour l'AFB (American Foundation for the Blind).
Christopher Gorham a reçu en 2013 un prix du CNIB (Canadian National Institute for the Blind) pour son rôle d'Auggie Anderson. Quant à Charlie Cox, il a reçu le prix Helen Keller remis par l'AFB (American Foundation for the Blind) en 2015 pour son rôle de Matt Murdoch/Daredevil.
Si les acteurs font parfois appel à des conseillers, ces derniers peuvent aussi travailler pour les créateurs de la série. Ainsi, Lynn Manning, auteur, comédien, directeur artistique, a été consultant technique sur Blind Justice. Plus récemment, Ryan Knighton , auteur aveugle canadien, fait partie des scénaristes de In the Dark, en compagnie d'un autre auteur déficient visuel, Jess Burkle, homme de théâtre (côté scène et côté administration) de New York. On peut les entendre parler tous les deux de leur travail sur la série dans un podcast dont l'épisode 118 s'intitule Writing Blind : an Interview with TV writers Jess Burkle and Ryan Knighton. Et l'un des personnages secondaires est joué par une jeune comédienne déficiente visuelle. Ainsi, au fil du temps, se dessine, au moins aux États-Unis, une volonté d'afficher une authenticité.
Dans les deux dernières décennies et essentiellement, donc, dans les séries américaines (à l'exception notable de Vestiaires), on a ainsi vu des acteurs handicapés, tels RJ Mitte, IMC léger, interpréter Walt junior dans Breaking Bad ou Micah Fowler dans Speechless. Dans Switched at Birth, on avait aussi fait connaissance, aux côtés de Marlee Matlin, des jeunes acteurs sourds ou malentendants Sean Berdy et Katie Leclerc. On pourrait citer aussi Michael Patrick Thornton, acteur qui se déplace en fauteuil roulant, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, interprète du docteur Gabriel Fife dans Private Practice, et personnage récurrent dans The red line ou Madame Secretary. Il y a encore d'autres exemples, mais revenons plus précisément sur la représentation de la déficience visuelle dans les séries.

Comment illustrer la cécité à l'écran?

Parmi les personnages aveugles dont nous avons fait connaissance, la plupart sont propriétaires de chiens-guides : Mike Longstreet (Longstreet) et Pax, Jim Dunbar (Blind Justice) et Hank, Mel Fisher (Growing Up Fisher) et Elvis, Murphy Mason (In the Dark) et Pretzel. D'autres se déplacent avec des cannes blanches : Auggie Anderson (Covert Affairs), Matt Murdoch (Daredevil). A l'instar du chien-guide ou de la canne blanche, il y a un autre accessoire indispensable à la représentation de la cécité : les lunettes noires. Hormis Auggie Anderson et Murphy Mason qui n'en portent (presque) jamais, elles sont un accessoire indispensable à tout comédien aspirant à interpréter un personnage aveugle. Dans une série télévisée, elles permettent souvent au novice d'identifier à coup sûr et de loin une personne aveugle. Pourtant, dans la "vraie" vie, les lunettes noires ne sont pas de simples accessoires. Pour les personnes ayant un reste visuel, qu'il soit utile ou non, elles permettent de protéger les yeux du soleil qui peut être aveuglant, laminant ainsi le reste visuel, il peut aussi agresser l’œil et provoquer des douleurs physiques.

Mike Lonstreet avec une longue canne et son chien-guide, Pax
Mike Longstreet dans la série éponyme Longstreet datant de 1971

Dans la plupart des exemples cités ici, la personne aveugle est, comme l'imagine souvent le grand public, "plongée" dans le noir, sans aucun reste visuel. Là aussi, dans la "vraie" vie, les personnes n'ayant aucun reste visuel sont très minoritaires. Si Blind Justice tentait de rendre en images la représentation de l'environnement que se faisait Jim Dunbar à partir des bruits et de ses éventuels restes visuels, il est intéressant de voir se profiler des personnages qui, certes, peuvent avoir besoin d'une canne blanche pour se déplacer, mais qui perçoivent formes et couleurs, ou, à travers un champ visuel très réduit, une portion de l'environnement.

Blake Stadnik dans This is us

C'est un peu le cas, et c'est une très belle et bonne surprise, du personnage déficient visuel interprété par un comédien malvoyant, Blake Stadnik, dont la première apparition sur écran a fait sensation dans le premier épisode de la quatrième saison de This is us. Ce n'est certes pas le premier comédien déficient visuel à jouer dans une série, nous avons ainsi parlé précédemment de S. Robert Morgan dans The Wire mais il interprète un personnage d'importance dans la famille Pearson. S'il est "légalement aveugle" (legally blind), comme son interprète, Jack Damon dit qu'il perçoit les formes et les couleurs, ceci expliquant la possibilité de se mouvoir sans canne blanche par exemple.

Blake Stadnik - This is Us S4E1
Image resserrée sur Blake Stadnik,...

Si l'on en croit son auteur, Dan Fogelman, son personnage devrait réapparaître en deuxième partie de saison. S'il n'est pas l'un des personnages principaux de cette série, il semble que son histoire soit au cœur du scénario de la quatrième saison. Blake Stadnik a fait tellement bonne impression que son personnage pourrait avoir un rôle plus important qu'initialement prévu. À surveiller donc au fil des épisodes de la deuxième moitié de cette quatrième saison.
Après la première de la quatrième saison, Blake Stadnik, par ailleurs engagé dans la reconnaissance des comédiens handicapés, a souligné l'importance de la représentation du handicap à l'écran.

Post Instagram de Blake Stadnik
Blake Stadnik : "I am so grateful for these two individuals (Dan Fogelman et Ken Olin). Not only did they profoundly change my life by trusting me with such a beautiful story, but they also know how important it is to tell stories using proper representation. When I was young, it would have been so special to see some on television with whom I could relate telling a story like Jack's. To any child or adult with a disability who might read this, you are not alone. You have a caring and giving community ready to embrace you, and there are countless others like Dan Fogelman, Ken Olin, and the @nbcthisisus family to help lift you up on your journey to achieving your dreams. #thisisus"
"Je suis si reconnaissant envers ces deux individus (Dan Fogelman et Ken Olin). Non seulement, ils ont profondément changé ma vie en me confiant cette si belle histoire, mais ils savent aussi combien il est important d'utiliser une représentation adéquate. Quand j'étais enfant, j'aurais tant aimé pouvoir m'identifier à une histoire comme celle de Jack. A chaque enfant ou adulte ayant un handicap qui pourrait lire ceci, vous n'êtes pas seul. Vous avez une communauté attentive et prête à vous soutenir, et il existe beaucoup d'autres personnes comme Dan Fogelman, Ken Olin et la famille de This is Us pour vous aider à réaliser vos rêves."

En attendant la suite de la quatrième saison, vous pouvez aussi écouter la vraie voix de Blake Stadnik qui interprète "Memorized" en lisant les paroles (particulièrement adéquates).

Pour momentanément conclure

Nous avons aimé voir l'évolution du personnage d'Auggie et de ses responsabilités dans Covert Affairs, les (ir)responsabilités familiales de Mel Fisher, la représentation de la cécité véhiculée par Matt Murdoch, ou les difficultés de Jim Dunbar pour se faire accepter par ses collègues après son retour sur le terrain. Mais la présence de Blake Stadnik dans This is us pour y jouer un personnage malvoyant est particulièrement réjouissante.
Nous l'avions découvert pour ses talents pluriels et multiples qu'il utilisait jusqu'à présent dans des comédies musicales. Compte tenu de sa prestation dans This is us, gageons, en tout cas, espérons que nous le retrouverons désormais sur nos petits ou grands écrans. France Inter a lancé une nouvelle émission consacrée aux séries, Une heure en séries disponible aussi en podcast. Dans la deuxième émission dont voici le lien, il est question de représentation du handicap. Avec le personnage joué par Stadnik, nous entrons peut-être enfin de pied ferme dans une nouvelle façon de décrire la déficience visuelle. Dan Fogelman indiquait que lors du casting, si Stadnik était la recrue idéale, plusieurs comédiens déficients visuels plausibles ont été auditionnés. Jay Worthington (il nous paraissait impossible de conclure un tel billet sans le mentionner!) en faisait-il partie? Mystère mais gardons nos sens en alerte.
Et faisons confiance aux scénaristes pour nous écrire des personnages déficients visuels complexes, nuancés, menant une vie où la cécité ou la malvoyance ne serait qu'un détail...

mercredi 6 juillet 2016

Blake Stadnik - comedien chanteur et danseur de claquettes

Vous aimez les comédies musicales? Non? Vous aimez les films de Fred Astaire? Non?
Dommage, parce que j'ai envie de vous parler de Blake Stadnik qui joue actuellement le rôle de Billy Lawlor dans "Quarante-deuxième rue" ou "42nd Street", comédie musicale qui sera d'ailleurs présentée au Théâtre du Châtelet en fin d'année 2016 dans une autre distribution...

Mais revenons à Blake Stadnik, américain, originaire de Pittsburg en Pennsylvanie. Oui, encore un portrait venu d'Outre Atlantique. Blake Stadnik, donc, a vingt - quatre ans, et est légalement aveugle depuis l'âge de sept ans, après lui avoir diagnostiqué, alors qu'il avait six ans, la maladie de Stargardt dont on trouvera également un document explicatif en annexe. Concrètement, cela se traduit par une perte de la vision centrale, une altération de la perception des couleurs, un accommodement difficile de la vision dans les endroits peu éclairés, avec conservation de la vision périphérique permettant des déplacements autonomes, et une vision estimée entre 1/10ème et 1/20ème.

Portrait de Blake Stadnik

Lorsque le diagnostic est tombé, sa mère l'a inscrit à un cours de danse pour qu'il puisse continuer à faire de l'exercice alors que la pratique de sports se révélait plus délicate. C'est ainsi qu'il s'est découvert une passion pour les claquettes, mais aussi le chant et le théâtre. A dix ans, après avoir vu une représentation du "Fantôme de l'Opéra", autre grand classique de la comédie musicale, il s'est dit que c'est ce qu'il voudrait faire plus tard. Il a donc suivi une formation en arts de la scène au lycée et en théâtre musical à l'Université de Pennsylvanie. Et il enchaîne les rôles dans les comédies musicales depuis.
Si sa participation dans la distribution de "42nd Street" lui permet actuellement de faire une tournée aux États-Unis (New-York, Chicago ou encore Los Angeles), il a déjà joué dans "Les Misérables" ou "Mary Poppins".

Quand on lui demande comment il travaille ses rôles, il explique qu'il peut lire les textes en gros caractères mais qu'il essaie de connaître son texte avant d'arriver aux répétitions car il ne lui est pas possible de "jeter un oeil" sur le texte simultanément aux déplacements. Il explique aussi que sa vision floue ne lui permet d'identifier ses partenaires que par la couleur des costumes, et quand ils sont nombreux à porter les mêmes costumes, c'est un travail d'équipe : tous se placent conformément à la chorégraphie afin qu'il réceptionne la bonne partenaire...
A en juger cette vidéo, cela fonctionne bien.

Dans cet article datant de 2014, Blake Stadnik explique qu'il s'est longtemps posé la question de savoir s'il devait ou non dire qu'il avait un problème de vue lors des auditions. Comme il ne peut pas regarder les gens droit dans les yeux, mais plutôt au-dessus de leurs épaules, il se demande s'ils pensent qu'il est timide ou quelque chose comme ça. Cependant, depuis quelques auditions, il a décidé de parler de sa situation. "Et, depuis, je sens un poids beaucoup moins lourd sur mes épaules" dit-il. (“I felt like a huge weight was lifted off my shoulders,” he says).
De même, il explique que, finalement, c'est grâce à cette déficience visuelle qu'il a découvert sa passion pour les claquettes et pour le théâtre, passion devenue profession aujourd'hui. Cela me fait beaucoup penser à ce texte écrit par Jay Worthington où il explique que sa singularité lui permet aujourd'hui de mener la vie dont il a rêvé. On peut ne pas être d'accord avec les termes qu'il a choisis, néanmoins, l'acceptation de soi facilite l'acceptation des autres, et tant pis si ceux qui font passer les auditions restent bloqués sur leurs préjugés sans voir le talent derrière. Pourtant, même aux États-Unis, la situation est loin d'être idéale pour les comédiens, metteurs en scène ou autres artistes handicapés, mais cela est en train de bouger, comme le montre cette réunion qui a eu lieu en octobre 2015 pour fêter les vingt-cinq ans de l'ADA (Americans with Disabilities Act, disponible en annexe en anglais) qui regroupait des directeurs de théâtre, de casting pour montrer que les artistes de théâtre handicapés sont prêts, partants et capables.

42nd Street - Blake Stadnik dans le rôle de Billy Lawlor

Blake Stadnik parle facilement de sa situation visuelle pour montrer aux enfants, notamment handicapés, qu'il est possible de faire ce qu'ils ont envie de faire et qu'il existe plein de programmes et d'activités qui peuvent les aider.
Très récemment, j'ai entendu dire quelqu'un qu'il ne fallait pas hésiter à pousser des portes entrouvertes. Souhaitons donc voir arriver la nouvelle génération qui sera jugée sur son talent et non ses étiquettes...