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samedi 17 septembre 2016

Le Braille Art

Par le biais de l'APH, American Printing House for the Blind, organisme américain basé à Louisville dans le Kentucky et existant depuis 1858, Twitter m'a amené un long et fort intéressant article sur le braille (en anglais).
Cet article parle du braille en tant qu ' écriture permettant aux personnes aveugles de lire et d'écrire, mais aussi, et c'est ce qui concernera ce billet, en tant qu'art ou objet d'art.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Cependant, il pose aussi la question de l'avenir de cet alphabet. A l'heure des révolutions digitales, du tout ou presque vocalisé, où en est l'apprentissage du braille pour les enfants déficients visuels d'aujourd'hui? A plusieurs reprises, nous avons dit ici combien l'enseignement du braille demeurait essentiel pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants aveugles des illettrés. Certes, la synthèse vocale rend bien des services et permet souvent de gagner du temps mais écouter un texte ne donne ni l'orthographe ni sa ponctuation.
Pour information, vous pouvez écouter (en anglais américain) ce podcast de dix-neuf minutes intitulé Blind Kids, Touchscreen Phones, and the End of Braille?, "Enfants aveugles, téléphones à écran tactile et la fin du braille?" ou voir l'émission A vous de voir sur France 5 le braille, avenir ou souvenir?.

Après cette parenthèse nécessaire, recentrons-nous sur le sujet qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui : le Braille en tant qu'Art...
Le titre de l'article, signé Nadja Sayej et originellement publié dans le magazine Print est Building Braille: The History & Future of Designing Text for the Blind ou, littéralement, "construire le braille : histoire et futur du texte conçu pour les aveugles". A cela, s'ajoute un sous-titre: Explore the fascinating history of braille, as well as a new future for the design of this vital tool, soit "explorez l'histoire fascinante du braille ainsi que le futur pour la conception de cet outil vital".

Pour que le braille reste lisible, la taille de la cellule, composée de six points, ne doit pas varier de sa taille originelle. Louis Braille, aveugle lui-même, a conçu cette cellule pour qu'elle tombe juste sous la pulpe du doigt, partie la plus sensible et la plus discriminante. Cependant, aux États-Unis, seuls dix pour cent des personnes aveugles connaissent et pratiquent le braille. Quatre-vingts deux pour cent des personnes déficientes visuelles auraient, selon l'OMS, cinquante ans et plus. L'apprentissage du braille à l'âge adulte est long et difficile et beaucoup y renonce.
Dans cet article, l'auteure présente le travail de Simone Fahrenhorst, designer allemande, qui a travaillé sur une nouvelle typographie liant braille et "noir" qui pourrait aider des personnes âgées en train de perdre la vue à apprendre le braille, Learning Braille Type (photo ci-dessous).

Typologie pour apprendre de braille (Learning Braille Type) de Simone Fahrenhorst

L'auteure parle aussi du travail du designer anglais Greg Bland qui lui, a créé le ''Kobigraph'' un pont typographique entre le braille et l'alphabet inspiré d'une calligraphie s'inspirant, elle, de symboles coréens. Selon lui, cette typographie utilise la même structure qu'une cellule braille mais les points sont reliés entre eux par un scénario calligraphique afin que les gens comprennent le braille (photo ci-dessous).

Kobigraph, cellule braille avec points reliés, inventé par Greg Bland

Il est aussi question du colloque Blind Creations qui s'est tenu fin juin 2015 à Londres et auquel j'ai eu la chance d'assister (voir mon compte-rendu) qui célébrait la créativité autour de la cécité.

Voici une traduction partielle concernant le colloque :

Les travaux de sept artistes aveugles étaient exposés, dans le but de casser le stéréotype de l' "aveugle sans défense" (helpless blind). Hannah Thompson, qui a co-organisé le colloque avec Vanessa Warne, dit qu'il ne s'agissait pas simplement de montrer du braille aux gens mais de jouer avec les possibilités célébrant la cécité comme une force créative.
En réunissant des universitaires, des designers et des artistes, Thompson et Warne ont réuni l'art tactile, des photographies prises par des aveugles, du théâtre audiodécrit, des sculptures d'art public et de la poésie en relief. "C'est une façon différente d'expérimenter l'art et le design" dit Thompson.
Et il ne s'agit pas seulement de cela mais de casser les règles du monde de l'art aussi. "Ne pas toucher l'art" a un nouveau sens. "Chacun était autorisé à tout toucher" rit Thompson, qui se spécialise en Littérature française au Royal Holloway.
L'un des points marquants de ce colloque était la sculpture publique créée en béton par l'artiste anglais aveugle David Johnson intitulée Too Big to Feel. Johnson a créé dix-huit grands dômes pesant chacun soixante-six livres (environ trente kilos). Ils ont été installés sur une pente herbeuse en face du lieu de la conférence, et écrivent " Seeing Red" ("voir rouge") en braille abrégé. L'artiste, qui est devenu aveugle au cours de sa trentaine, a réalisé les pièces en coulant du béton dans des sacs plastiques placés dans une cavité creusée sur une table. "Il voulait montrer à quel point les métaphores visuelles ont envahi notre langage", dit Thompson. ""Seeing Red" ne parle pas de voir mais de comprendre ou de croire, les artistes aveugles se connectant au monde par le toucher."

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

La pièce pose un paradoxe : si vous êtes aveugle, vous ne pouvez pas lire le travail comme du braille à moins de découvrir les dômes en rampant sur la pelouse - et même comme cela, c'est simplement trop grand, dit Thompson. Si vous voyez, vous ne pouvez pas le lire non plus parce que vous ne connaissez pas le braille. Ce point central est cependant essentiel. "Le braille est créatif - c'est une façon inventive d'exprimer des choses", dit-elle. "Une forme d'expression artistique".

Cette utilisation du braille, hors normes et hors cadre, mais en tant qu'alphabet transcrit dans telle ou telle langue, permet des clins d'oeil et des pieds de nez. C'est aussi là-dessus que joue The Blind, artiste nantais qui oeuvre au sein du Collectif 100 Pression, qui a décidé, un jour, de rendre les graffs accessibles aux personnes aveugles.
On peut l'entendre expliquer sa démarche, son travail...

The Blind, graffeur en Braille

A travers cet article vraiment riche et foisonnant sur le braille, il est fascinant de voir comment une invention de presque deux siècles a finalement su s'adapter à la technologie, su évoluer aussi (le signe "@", arobase, existe aussi en braille!), comment elle a aussi dépassé son cadre originel pour inspirer artistes et designers.
Il serait terrible pour les futures générations d'oublier cette formidable invention qui a permis aux personnes aveugles du monde entier l'accès à l'instruction leur donnant la possibilité de lire et d'écrire.

dimanche 3 juillet 2016

Colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) - Entre cecite et lumiere - Regards croises

Ce colloque, entièrement consacré à Jacques Lusseyran, s'est déroulé à la Fondation Singer - Polignac le 28 juin 2016, soit un an après, jour pour jour, le colloque Blind Creations.

Affiche du colloque Jacques Lusseyran (1924-1971) entre cecite et lumiere

Zina Weygand est l'instigatrice de cette journée, elle qui, lors du colloque Blind Creations avait déjà consacré son exposé à "Jacques Lusseyran : le héros aveugle de la résistance française" (son intervention filmée est disponible sur vimeo.com/132518569, disponible aussi la traduction écrite en anglais).
Ce sujet lui était venu à la suite de la parution du livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, paru au tout début de l'année 2015 et qui permit à de nombreuses personnes, le livre ayant été un réel succès commercial aussi, de faire connaissance avec Jacques Lusseyran, injustement oublié, il est vrai, des mémoires françaises. Gallimard a profité de la sortie en format poche du livre de Jérôme Garcin (Folio n°6115) ainsi qu'en format livre audio paru dans la collection Écoutez lire lu par Laurent Poitrenaux, pour publier Et la lumière fut (Folio n°6119) et Le monde commence aujourd'hui (Folio n°6120). Trois oeuvres à lire de toute urgence.

Le Voyant - couverture du livre audio Et la lumière fut - couverture Folio Gallimard Le monde commence aujourd'hui - édition Folio Gallimard











Voici comment était présentée cette journée :
Ce colloque pluridisciplinaire proposera une vaste exploration de la vision intérieure paradoxale de cet auteur aveugle qui, ayant perdu la vue lors d’une bousculade à l’école à l’âge de huit ans, construit sa vie et son œuvre autour de la lumière et des couleurs dont il affirme garder la perception et qu’il magnifie par l’écriture. Les différentes approches historique, littéraire, philosophique (avec entre autres la question de l’anthroposophie), mais également scientifique (neuro-ophtalmologie), permettront de rappeler la place que Jacques Lusseyran occupa au sein de la Résistance intérieure française et l’attitude qu’il adopta face à la réalité tragique des camps de concentration, avant d’interroger les catégories essentielles de son écriture, telles que la synesthésie, qui concourt de manière exemplaire à l’élaboration d’un monde intérieur poétique et empreint d’une richesse contrastant avec les représentations classiques de l’absence de vue comme privation et déficience. Afin de mieux en saisir l’essence et la portée, ce colloque s’attachera à situer le discours et l’écriture de la cécité de Jacques Lusseyran parmi d’autres discours d’auteurs aveugles, parmi lesquels des écrivains contemporains, qui apporteront leur point de vue critique.

Le programme, détaillé sur cette page du site de la Fondation où l'on trouvera également les liens vers les vidéos réalisées ce jour, a réellement permis de faire un panorama à 360 degrés de cet homme complexe qu'était Jacques Lusseyran. Résistant, déporté, aveugle depuis l'âge de huit ans, brillant élève, il ne put passer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure à cause d'un arrêté du gouvernement de Vichy, et ne put ainsi atteindre son rêve d'enseigner et de transmettre son savoir en France. C'est aux États-Unis que lui sera offerte cette opportunité, dans ce pays qu'il fera sa carrière avant de mourir en France dans un accident de voiture en juillet 1971.

Pour celles et ceux qui connaissaient déjà Jacques Lusseyran, cette journée fut l'occasion de compléter notre portrait, forcément incomplet, de cet homme hors du commun. Pour les autres, j'espère que cela leur a donné envie de lire ses quelques ouvrages disponibles.
Découpée en trois sessions, cette journée a commencé, après une introduction de Zina Weygand (mais qui d'autre qu'elle pouvait mieux présenter Jacques Lusseyran, elle qui a tant fait pour qu'il soit sorti de l'oubli) par l'homme libre, avec la dimension historique.

Session 1 : Jacques Lusseyran, un homme libre
Avant la première présentation faite par Jacques Semelin, Bruno Leroux, président de séance, a défini Jacques Lusseyran comme appartenant à cette collectivité des résistants et des déportés, et qui a choisi de ne pas parler des horreurs des camps comme l'ont choisi d'autres résistants déportés. Il a d'abord été un déporté avec une philosophie de déporté avant d'être un écrivain de la déportation.
Jacques Semelin a ensuite présenté Les volontaires de la liberté : un exemple de résistance civile
Il est intervenu ici avec sa casquette d'historien, spécialiste de la résistance civile. Nous le retrouverons plus tard dans la journée avec une casquette (ou plutôt un chapeau) plus personnelle, au titre d'écrivain aveugle.

Cette première session a été, pour moi, vraiment l'occasion de revenir sur des événements que Lusseyran aborde dans ses livres mais avec l'éclairage des historiens spécialistes de cette période trouble et folle. Notamment lors de la présentation d'Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et des projets externes du Mémorial de la Shoah, Jacques Lusseyran en déportation : entre histoire et mémoire, où il dit que Lusseyran a créé une alchimie unique entre résistance, littérature et cécité.
Il y avait Jacques Bloch, résistant en Creuse, dans la salle en cette matinée. Il fut l'un des compagnons de Jacques Lusseyran à Buchenwald. Il nous a raconté combien, au milieu de cette horreur, Jacques Lusseyran était un "magicien" qui "vous faisait voir les couleurs, un château, un paysage".
Puis cette session a été conclue avec Rebecca Scales, professeure américaine, qui nous a parlé de Jacques Lusseyran entre la France et l'Amérique. Il donna des cours de civilisation française à la Sorbonne entre 1952 et 1958 et fut repéré par des étudiantes américaines qui furent subjuguées par ses connaissances, sa façon de transmettre son savoir. Elles sont à l'origine de son départ aux États-Unis en 1958 où il fut professeur de littérature française dans différentes universités de l' "Amérique moyenne", dans des environnements plus ruraux qu'urbains.
Cela a permis de montrer comment un pays, par ses décisions politiques, a totalement exclu un homme, non "en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine" (cité par Jérôme Garcin dans Le Voyant p73), qui avait pourtant tant donné pour lui rendre sa liberté.
Lui, brillant élève dont le rêve était d'enseigner, de transmettre sa passion pour la littérature française, n'a pu passer le concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, étant exclu de la salle d'examen à cause d'une "lettre, signée d'Abel Bonnard soi-même, le ministre de l'Instruction publique du gouvernement de Vichy" suite au "décret, rédigé par l'historien de la Rome antique Jérôme Carcopino (directeur de l'Ecole Normale Supérieure, il est aussi secrétaire d'Etat à l'Education), et promulgué le 1er juillet 1942, (qui) ferme en effet aux aveugles, manchots, unijambistes, bossus, à tous ceux dont le corps est "difforme" ou n'est pas "entier", les portes de l'enseignement, mais aussi de la magistrature, de la diplomatie et de l'administration financière." (Le Voyant , Jérôme Garcin, p73).
Cet arrêté, qui fermait donc l'accès aux concours de l'enseignement public, ne sera abrogé qu'en 1959...

La deuxième session, Cécité et Ecritures de soi, a été l'occasion de se pencher sur l'écrivain aveugle qu'était aussi Jacques Lusseyran.

Session 2 - de gauche à droite Céline Roussel Romain Villet et Jacques Semelin

Tandis que Céline Roussel nous parlait d' Écriture et réécritures de soi : de l'aveugle voyant à la voix poétique où comment Jacques Lusseyran y glorifie la cécité, richesse et potentialité d'enrichissement, Romain Villet, écrivain aveugle, notamment auteur de Look (à l'origine de la création de ce blog), posait la question Jacques Lusseyran à travers son oeuvre : écriture de la cécité ou icône d'aveugle?, se demandant ce qu'il nous permettait de comprendre de la cécité. Romain Villet termine en disant que Jacques Lusseyran a entretenu plus que combattu les préjugés sur la cécité. Jacques Semelin, qui concluait cette deuxième session en revenant, cette fois - ci avec sa casquette plus personnelle d'écrivain aveugle, lui qui vient de publier Je veux croire au soleil, pour parler de A chacun sa cécité, à chacun sa vérité, nous a dit "je ne sais pas si je vais y arriver mais je vais vous aider à y voir plus clair". Évidemment, rires et sourires ont fusé dans la salle mais cela en dit long sur justement cette "écriture de la cécité ". Pour Jacques Semelin, comme d'ailleurs pour Romain Villet, ce qui pose problème c'est, non pas lorsque Lusseyran parle de son expérience d'aveugle, mais plutôt quand il parle de l'aveugle en général. Jacques Semelin a trouvé sept sens au mot "vision" chez Lusseyran qui parle aussi de sa lumière intérieure et dit que "la liberté est la lumière de l'âme". Pour Jacques Semelin, Lusseyran se sent libre dans sa cécité. Il y a aussi dans son écriture un rapport entre réel et imaginaire qui nous aide à comparer les regards.

La troisième et dernière session intitulée La "vision intérieure" de Jacques Lusseyran, entre philosophie, mystique et neurosciences a permis d'y voir un peu plus clair dans la compréhension de cette "lumière intérieure".
Ainsi, Marion Chottin a parlé de La vision intérieure de Lusseyran : concept inouï ou illusion des sens? en présentant cette "vision intérieure" comme philosophie, qui peut être, certes, une expérience déroutante mais qui permet une requalification décisive de la figure de l'aveugle voyant, qui est une critique radicale de l'oculocentrisme, et qui montre que la vision est subversive. Elle montre que Lusseyran n'est ni un devin, ni un miraculé, ni un poète visionnaire, ni un affabulateur.
Piet Devos, avec Le toucher de la lumière. La vue intérieure de Jacques Lusseyran entre phénoménologie et mystique, nous explique que pour Lusseyran, la lumière, c'est l'énergie vitale, elle enveloppe tout. Et la dernière présentation d'Avinoam B. Safran, Lumières de Lusseyran. La perception visuelle du monde et ses mécanismes cérébraux a permis de faire la lumière, justement, sur cette vision intérieure en parlant de synesthésie, décrite comme un phénomène perceptif inhabituel caractérisé par une sensation dans une modalité induite par l'activation d'une autre modalité sensorielle (j'écoute de la musique et les notes se déclinent en tâches colorées). Ce phénomène est involontaire, automatique et il s'impose. Il existe des synesthésies acquises et des synesthésies constitutionnelles. Avinoam B. Safran indiqué qu'il est probable que Jacques Lusseyran était prédisposé à ces synesthésies et que l'arrivée de la cécité les a révélées. Piet Devos, aveugle depuis l'âge de cinq ans, indique qu'il est lui-même synesthète et que la lecture des ouvrages de Jacques Lusseyran a été une véritable révélation. Quelqu'un d'autre lui décrivait ce qu'il vivait!

Avant la synthèse et la conclusion de ce colloque, Pascal Lusseyran, frère de Jacques, son cadet de huit ans, a tenu à parler de ce qui avait été dit sur son frère, et à livrer quelques anecdotes. Il nous a ainsi raconté un voyage de quinze jours en tandem dans le Sud-Ouest, au début des années 1950, alors que Jacques Lusseyran était très déprimé. Pascal tentait de décrire du mieux qu'il pouvait les paysages qu'ils traversaient et, quand de retour à la maison, il fut alors temps de raconter ce voyage, c'est Jacques qui le fit en apportant des précisions qui avaient échappé à Pascal. Celui-ci nous parla aussi de la relation particulière entre Jacques et sa mère en terminant sur une magnifique anecdote. Lors des obsèques de Jacques Lusseyran dans le village natal de sa mère, Juvardeil, quelqu'un tira si fort sur la corde d'une des quatre cloches que celle-ci se coinça. Celle-ci ne sonna plus jusqu'à la veille des obsèques de sa mère, quatre ans plus tard, quand la famille décida qu'il serait plus convenable que les quatre cloches sonnent de nouveau à cette occasion. Lorsqu'ils montèrent décoincer cette cloche, ils s ' aperçurent qu'il s'agissait de la petite cloche sur laquelle étaient gravés le nom et la date de naissance de leur mère. Il se trouve que cette cloche a été sonnée pour la dernière fois à la main le jour de ses obsèques.

Pour conclure, Henri-Jacques Stiker a dit que Jacques Lusseyran était un être lumineux. Et il est vrai que les différents témoignages de gens qui l'ont connu, disent tous cela.
Quant à Hannah Thompson, elle s'est présentée en tant que britannique, malvoyante militante et universitaire spécialiste de littérature française pour indiquer que la place des femmes dans la vie de Jacques Lusseyran avait été occultée, que nombre de présentations avaient des visuels non accessibles aux personnes aveugles ou malvoyantes, et qu'il était effectivement important de se pencher sur l'écriture des auteurs aveugles.

Cette journée s'est ensuite poursuivie, pour une petite vingtaine d'entre nous, par une escapade au 27 rue Jacob pour assister à une rencontre Jérôme Garcin / Jacques Semelin où il fut, là aussi, question de Jacques Lusseyran.

mercredi 5 août 2015

Blind Creations - Suite

Hannah Thompson vient de publier un article dans The Guardian qui fait suite au colloque Blind Creations et que j'ai envie de vous présenter ici. Il ne s'agira pas d'une traduction à proprement parler mais d'une tentative de transmission d'idée parce que, d'une part cela donne vraiment l'esprit du colloque et ensuite parce qu'il est important de faire circuler ces pensées. Elle est également l'auteure d'un blog Blindspot. Pour ceux qui souhaitent lire l'article en version originale, c'est ici et il s'appelle "How the arts can help change attitudes to blindness".

Portrait d'Hannah Thompson

Photo: portrait d'Hannah Thompson

Le blog "Vues Intérieures" est né d'une envie qui s'apparente vraiment à cette idée que les arts peuvent aider à changer le regard sur la cécité et la déficience visuelle.

Le colloque Blind Creations a accueilli 116 participants du monde entier dont la moitié était des personnes aveugles ou déficientes visuelles. Parmi elles, de nombreux artistes, auteurs, écrivains. Pendant le colloque a eu lieu aussi un micro festival des arts. Ces trois jours ont été l'occasion pour les participants aveugles et non-aveugles d'échanger des façons inventives d'expérimenter le monde, allant des livres tactiles et photographies à l'art haptique.

Lors de ce colloque, beaucoup de sujets ont été évoqués et Hannah Thompson a choisi, pour son article, de parler de deux d'entre eux pour lesquels l'art réalisé par ou pour les personnes aveugles peut et doit nous aider à changer les présomptions négatives de la société sur la cécité: le braille et le format audio, l'audiodescription en particulier.

Le braille et le support audio sont souvent utilisés pour permettre aux personnes aveugles d'avoir accès au matériel imprimé. L'engouement récent du public voyant pour les livres audio a permis aux personnes aveugles d'avoir accès à un nombre plus important d'oeuvres. Quant au braille, perçu comme difficile à utiliser et de nature encombrante, très peu de livres sont publiés, au Royaume Uni, sous ce format, signifiant aussi que cet ingénieux système de lecture est réservé à une petite minorité de personnes aveugles dont le nombre ne cesse de diminuer.

Lors du colloque, plusieurs artistes ont expliqué comment ils utilisaient le braille pour attirer à la fois le public aveugle et le public voyant. Ainsi, dans l'installation tactile de David Johnson, Too Big to Feel, l'artiste a créé des gros points de braille en béton pour montrer que le système d'écriture est un moyen créatif d'expression qui parle d'autonomie et de communication aux personnes non-aveugles. Cette oeuvre suggère que l'imprimé n'est qu'un moyen, et peut-être pas le meilleur, d'accéder à l'information.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Photo : Too Big to Feel, David Johnson

Si Hannah Thompson doute d'une renaissance du braille dans l'industrie de l'édition malgré une nouvelle popularité de cette écriture parmi les lecteurs, écrivains et éditeurs, elle souligne cependant que les artistes qui utilisent le braille dans leurs oeuvres nous encouragent à nous questionner sur notre tendance à privilégier la vue sur les autres sens en soulignant le potentiel que peut avoir la cécité pour changer l'opinion.

L'audiodescription se développe au cinéma et à la télévision mais, contrairement aux livres audio, reste quasiment inconnu en dehors des personnes aveugles. Le colloque a montré que, loin de n'être qu'un support neutre pour raconter ce qui se passe à l'écran, l'audiodescription, comme le braille, est un art en soi ou le descripteur faire des choix délibérés et subjectifs de ce qu'il mentionne ou ignore.

Si, dans les cinémas, les personnes aveugles accèdent à l'audiodescription par le biais d'un casque qui, tout en leur donnant des informations sur les personnages, le décor, les isolent de l'expérience visuelle du film, elles sont aussi dépendantes des choix faits par les descripteurs.

Le documentaire "Across Still Water" de Ruth Grimberg datant de 2014 et parlant de perte de vision, a été présenté avec l'audiodescription lors du colloque permettant ainsi au public non-aveugle d'expérimenter une séance de cinéma "à l'aveugle".

Hannah Thompson explique que le refus du protagoniste d'utiliser une canne blanche permet au spectateur de comprendre ses sentiments au sujet de sa cécité progressive. Mais la vue d'une canne blanche pliée sur une table n'est pas mentionnée par le descripteur voyant. Les spectateurs aveugles n'ont pas ainsi accès à la décision de la réalisatrice de montrer cette canne inutilisée et d'en apprécier le symbole.

Les discussions lors de la présentation du film nous ont révélé qu'il était important de considérer l'audiodescription comme une forme d'art si les personnes aveugles peuvent accéder aux subtilités du film.

Hannah Thompson conclut en disant que si le braille et l'audiodescription ont été créés pour permettre aux personnes aveugles d'accéder au monde visuel, il est peut-être temps, aujourd'hui, de les envisager de manière plus créative. Cela permettrait non seulement d'améliorer la perception de la cécité par le public mais aussi l'accès des personnes aveugles à l'art.

Que les éditeurs et l'industrie cinématographique en prennent note!