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mardi 24 décembre 2019

Les mains de Louis Braille - Helene Jousse

Premier roman d'Hélène Jousse, Les mains de Louis Braille a été publié chez JC Lattès en février 2019.

Couverture Les mains de Louis Braille

Hélène Jousse est sculptrice. Elle connaît l'importance du rôle des mains et du toucher. Ce roman est une vraie rencontre...
Il nous servira aussi de "base" pour explorer les conditions de vie des personnes aveugles jusqu'à l'époque de Louis Braille ainsi que l'écriture musicale pour les personnes aveugles, à travers l'analyse du livre de Zina Weygand, Vivre sans voir et l'article de Sébastien Durand, "Lire et écrire la musique sans voir", disponibles en annexe de ce billet.

Quatrième de couverture

Constance, dramaturge à succès, se voit confier l'écriture d'un biopic sur Louis Braille. Fascinée par celui dont tout le monde connaît le nom mais si peu l'existence, la jeune femme se lance à corps perdu dans une enquête sur ce génie oublié.
Nous voilà transportés au début du XIXe siècle, au côté de Louis, ce garçon trop vif qui perd accidentellement la vue et intègre à dix ans l'Institut royal des jeunes aveugles avec un rêve : apprendre à lire et à écrire. Mais dans ce bâtiment vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, les livres restent désespérément noirs, et la lecture réservée aux voyants. Jusqu'à ce que Louis en décide autrement.
Cet hommage vibrant à Braille restitue le combat d'un enfant pour inventer le système qui a bouleversé le quotidien des aveugles. Il explore la force de la générosité, et célèbre la modestie d'un héros ordinaire, qui a fait de sa vie un destin.

Hélène Jousse est sculptrice. Un jour, un jeune homme aveugle lui a demandé de lui apprendre à sculpter. Pour elle, un monde s'est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman.

La couverture

La couverture, rouge, est recouverte de gros points en relief. Ces gros points en relief reprennent l'idée de l'alphabet Braille en reproduisant une portion de texte, tirée des premières lignes du roman, avec des mots tronqués. Comme si l'on avait utilisé une loupe pour agrandir une partie de texte...
Si cet effet peut être frappant pour l’œil du lecteur à la recherche de son prochain ouvrage, ce "braille" est totalement illisible pour une personne aveugle brailliste. Les points sont beaucoup trop gros et la cellule de six points ne peut être lue en une seule fois par la pulpe du doigt. Un peu dommage quand une bonne partie de ce roman explique, de façon très intéressante d'ailleurs, le travail de longue haleine de Louis Braille pour arriver à l'invention de son système d'écriture.
Nous avions cependant déjà vu ce type de "braille" sur les couvertures d'autres livres, tel "Je veux croire au soleil" de Jacques Semelin ou "Dis-moi si tu souris" d'Eric Lindstrom.

Couverture du livre Je veux croire au soleil - Jacques Semelin Couverture du livre Dis-moi si tu souris d'Eric Lindstrom

On ne peut cependant nier son impact visuel... qui peut susciter une certaine curiosité.

Une histoire en deux volets

Le roman est constitué de chapitres qui alternent les scènes du film retraçant la vie de Louis Braille et les notes dans le carnet rouge de Constance.
Les notes nourrissent l'écriture du film et les recherches sur Louis Braille nourrissent les réflexions de Constance.
Ce biopic, comme cela est dit d'une façon assez fâcheuse sur la quatrième de couverture, est l'occasion de plonger dans la vie de Louis Braille, le premier chapitre racontant l'accident de Louis, alors qu'il avait trois ans, qui le rendra aveugle. Dès les premières pages, on sent que le roman sera rempli d'humanité et d'empathie.
p14 : "Qu'est-ce qu'un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?"
Puis le scénario du film s'écrivant, nous découvrirons un Louis grandissant, et, à partir de sa rencontre avec Barbier de la Serre et sa "sonographie", son idée obsédante de créer un alphabet lisible pour les aveugles, un alphabet permettant de lire et d'écrire en tenant compte de l'orthographe.

Louis Braille

Au cours de ces cinq années, nous avons eu l'occasion de parler d'ouvrages relatant la vie de Louis Braille mais il s'agissait de livres en littérature jeunesse :

Ici, il s'agit d'un roman pour adulte et le point de vue change un peu, prend un peu de hauteur. Avec un regard qui pourrait être celui d'une mère, Hélène Jousse, par les yeux et l'écriture de Constance, permet aussi à son lecteur de prendre du recul et de voir aussi la cécité de Louis Braille comme une félicité, ce que nous pourrions appeler "l'apport de la cécité" et qui correspond finalement assez à l'esprit de ce blog.
Dans le premier passage de son carnet rouge, Constance dit ainsi, p16 : "Nous étions presque honteux d'avoir ignoré combien ce garçon avait changé le monde. Un monde qui n'était pas le nôtre jusqu'alors. Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu'on en soit curieux? Ne s'approche-t-on que de ce qui d'approche?"
Ce court passage est très intéressant : le compagnon de Constance est devenu aveugle et a appris le braille. C'est en lui lisant "L'enfant de la nuit" de Margaret Davidson à voix haute qu'ils ont découvert la vie de Louis Braille. Combien de gens connaissent effectivement le "braille" sans savoir qui l'a inventé? Mais au-delà du cas Braille, c'est aussi une réflexion sur, finalement, tout ce qui ne nous touche pas directement, et notamment le handicap qui rejaillit sur notre perception du handicap. Et dans ce roman, l'auteure fait souvent cas de la façon dont les personnes aveugles sont perçues par les autres.
Pour des références historiques, on pourra toujours se plonger dans l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand, historienne française de la cécité. On trouvera une analyse critique de ce livre en annexe.
A travers le roman, on voit aussi la quête de Louis : pouvoir lire... Et tant qu'il n'aura pas trouvé la solution idéale, il cherchera, déterminé et confiant.

Sa famille
Ce livre fait aussi la part belle à la famille de Louis Braille, de sa mère libre d'esprit ("pieuse, mais pas bigote", p25), de son père qui ne se remettra jamais d'être arrivé trop tard pour éviter l'accident. On sent qu'il a grandi dans une famille aimante, cultivée (son père et sa mère savaient lire). Après son accident, il a gardé une place dans cette maison où ses parents ont continué à lui confier des tâches à accomplir.

Ses rencontres
Louis est décrit comme un enfant vif. "Malgré l'accident, c'est un enfant très enjoué et toujours aux aguets, le benjamin adoré par le reste de la famille.", p26. Lorsque sa mère ne peut s'occuper de lui, c'est le curé, l'abbé Palluy, qui "lui décrit puis nomme les choses de la nature qu'il ne peut voir. La botanique est sa passion et il la transmet à Louis lors de leurs promenades à travers champs." (p26)
Après la curé, c'est l'instituteur du village, Becheret, qui détectera des capacités hors du commun. Pourtant, "Aucun aveugle ne va à l'école. Pourquoi iraient-ils? Ils ne liront jamais. C'est la réponse attendue que donne d'abord l'instituteur" (p27). Et cet instituteur fera tout pour que Louis puisse continuer son éducation en s'alliant à l'abbé Palluy qui ira chercher un mécénat auprès du noble local, le marquis d'Orvilliers.
A l'institut royal des jeunes aveugles, il rencontre dès le premier jour Gabriel Gauthier qui deviendra son ami. Il aura aussi Pignier comme directeur.
p281 : "Louis a maintenant douze ans et il est devenu le meilleur élève de l'école, toutes classes confondues. La vitesse de propagation de ses connaissances laisse ses professeurs perplexes, démunis, et lui sur sa faim. Pignier est d'emblée sidéré par les capacités e l'élève et intrigué par le caractère du garçon."
Louis rencontrera Charles Barbier de la Serre, inventeur d'une méthode de lecture et d'écritures nocturnes. Cette rencontre changera le cours de sa vie et la destinée des enfants aveugles du monde entier. "Des combinaisons de points ! (...) Dès les premiers mots du militaire, Louis en a la révélation. (...) Le jeune Louis sait désormais que là est la raison de sa venue ici, quatre ans auparavant : croiser un homme qui lui tende la clé d'une porte qui n'existe pas encore." (p296)
Pourtant, il y aura des déconvenues avec ce Barbier de la Serre : p308, "Mon petit, pourquoi vous torturer l'esprit ainsi? Je vous apporte une possibilité de communiquer très simplement avec vos camarades, et de prendre des notes, et vous me parlez littérature. (...) Vous me parlez de collaborer, si je comprends bien. C'est bien gentil à vous, jeune homme, mais pour quoi faire ?"

Sa perception du monde
"Toujours aux aguets" (p26), "Louis aime sentir la lumière tiède caresser sa peau. Le sentir est sa seule façon de voir le soleil. (p26)
p43 : "Il a toujours été curieux. Il est devenu patient. Il sait que le monde ne se livre pas à lui en instantanés comme aux autres. Pour lui, les choses infusent, semblent prendre tout leur temps pour s e montrer. Elles ne se révèlent pas, il doit les révéler, aller vers elles, les toucher."
p81 : "La chaleur qu'il ressent sous son visage l'informe qu'une assiette est posée devant lui."
p111 : "Au pensionnat, Louis, pourtant alerte, met du temps à se familiariser avec la géographie alambiquée des lieux. Fait de longs corridors, de salles de classe aux parquets vermoulus, d'ateliers en enfilade, d'escaliers tortueux, cet ancien séminaire est d'une complexité saisissante, n'importe qui serait perdu."
A six ans, Louis passe seul l'après-midi dans l'atelier de son père où il triera les peaux par couleur. "Simon n'arrivait pas à croire que son fils ait été capable de faire un pareil tri de ses peaux. Louis lui avait alors expliqué qu'il avait fini par les identifier à force de les toucher et d'interroger son père sur leur couleur lorsqu'il les travaillait." (p160)

p182 : dans un épisode un peu rocambolesque, nous apprenons comment est né le titre du film, Les Mains de Louis Braille. Et Constance dit "Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle !"

p318 : Alors qu'ils discutent de l'écriture de Barbier, la mère de Louis lui sort un double six des dominos. "Tu me dis que ce n'est pas possible que ton doigt juste en touchant puisse "voir" sans compter? lui demande-t-elle.
Non. Pour cela, il faudrait qu'en posant le bout de mon index, qui doit faire une centimètre carré, tout doit dessous d'un coup. (...) C'est à partir de là que Louis partit pour concevoir la "cellule de six points" qui est la base du braille."
p338 : "Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D'abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d'apprentissage pour finir par avoir la vitesse d'un œil qui parcourt une ligne."

Constance

Au début du carnet rouge de Constance, dès les premières lignes, on apprend qu'elle est veuve depuis un an, jour pour jour, et que son amour est devenu peu à peu aveugle au cours de sa dernière année de vie. "Et comme personne ne savait que ce serait la dernière, il avait appris le braille, pour pouvoir lire pendant les années à venir." (p15) puis, p16, "En ce jour anniversaire, je suis allée voir l'endroit où repose Louis depuis 1952.

Au deuxième "épisode" du carnet rouge de Constance, on apprend que Thomas, producteur, metteur en scène, réalisateur, lui dit, p19, "Constance, faites-moi un scénario sur la vie de Braille. (...) Vous avez deux mois."
Voilà donc l'explication du titre du premier chapitre, "Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray."
Pour mener à bien ses recherches, elle se voit "attribuer" un étudiant en Histoire, Aurélien, "un grand échalas à la démarche toujours un peu chaloupée, qui a tantôt l'air d'un geek tantôt d'un page." (p33).

Musique et cécité

Louis et son ami Gabriel Gauthier sont tous les deux de très bons musiciens, cependant, comment composer quand on ne peut pas écrire?
Après avoir mis au point son alphabet, Louis Braille continue à travailler sur la mise au point d'une notation musicale en braille. Pour avoir une idée plus "scientifique", vous pouvez lire l'article de Sébastien Durand, musicologue qui travaille sur le lien entre musique et cécité notamment, qui se trouve en annexe et s'intitule "Lire et écrire la musique sans voir" dont le sous-titre est " Genèse d’une notation musicale pour les personnes aveugles de Valentin Haüy à Louis Braille". Cet article fait par ailleurs partie d'un numéro du Canadian Journal of Disability Studies qui regroupe des articles sur la déficience visuelle et qui est la suite du Colloque Blind Creations qui s'était tenu à Londres en juin 2015.
p216 : "La musique est tout pour Gabriel."
p283 : "Comment être compositeur sans transcrire sa musique, écrivain sans écrire sa prose, scientifique sans poser une équation? L'écrit en fixant la pensée la crée."

Pour momentanément conclure

Ce roman est une très belle surprise. L'écriture est agréable, l'idée du scénario d'un biopic sur Louis Braille couplé au carnet rouge de Constance permet d'avoir une vision à 360 degrés de l'histoire et d'entendre, ou de lire, les réflexions de Constance à propos de la personnalité de Louis Braille.
C'est un roman positif qui (re)donne une visibilité à l'invention de Louis Braille en mettant en lumière son inventeur, génial et précoce (il a seize ans quand il met son alphabet au point), resté souvent dans l'ombre, peut-être parce que c'était sa nature, mais sûrement aussi parce que le reste de la société ne le considérait que comme "un aveugle"...
Au fil de ce roman, de cette double histoire qui converge vers Louis Braille, le lecteur rencontre des figures historiques dans l'histoire de l'éducation des aveugles : Valentin Haüy et les directeurs de l'Institut royal des jeunes aveugles dont Guadet qui fut l'allié de Braille pour la défense et l'utilisation de son invention.
Rappelons que cet alphabet est utilisé dans le monde entier, qu'il a pu être adapté dans toutes les langues et les systèmes d'écriture, qu'il a franchi la révolution numérique avec une cellule à huit points. Bref, que cette invention est tellement brillante qu'elle peut évoluer dans le temps et que, pour peu qu'on continue à l'enseigner aux enfants aveugles du monde entier, elle continuera à leur permettre d'écrire et de lire, de s'instruire et de communiquer... et si, aujourd'hui, la synthèse vocale facilite les choses, elle ne doit être qu'un complément au braille.

lundi 23 décembre 2019

Une souris verte - Mes Mains en Or

"Une souris verte qui courait dans l'herbe"...

Qui ne connaît pas cette comptine?
Nous profitons d'une réédition pour vous faire découvrir une version épatante de cette histoire.

Coffret Une souris verte
Coffret ''Une souris verte'' de ''M...

Depuis la naissance de ce blog, il y a maintenant plus de cinq ans, nous avons souvent présenté des ouvrages réalisés par la maison d'édition associative Mes Mains en Or dont la spécialité est de réaliser des livres tactiles, en braille et gros caractères, accompagnés souvent d'une version audio, comme c'est le cas ici. Ses réalisations sont à destination des enfants déficients visuels, aveugles ou malvoyants, pour qui l'offre de livres jeunesse est extrêmement réduite.
Parmi les versions que nous avions particulièrement aimées, il y avait une version ébouriffante du Petit Chaperon Rouge. Pour connaître d'autres publications, nous vous invitons à chercher "Mes Mains en Or" sur le site du blog. Mais revenons à notre souris verte...

Quatrième de couverture

Une souris verte qui courait dans l'herbe...
Ce livre-objet est une adaptation tactile/braille de la comptine traditionnelle de la souris verte.
Cette forme ludique/éducative pour les enfants déficients visuels est entièrement en trois dimensions avec une boîte tiroir contenant des objets à toucher et le livre. La souris verte est une comptine qui, aujourd'hui encore, continue de plaire aux nouvelles générations !

Toucher, jouer, inventer

Dans cette boîte tiroir, il y a donc le livre qui apporte le texte, et les objets qui permettent de raconter l'histoire, de se l'approprier... ou d'en inventer une autre.
Il y a aussi la souris, toute douce, à caresser, manipuler...

Cette version en trois dimensions, avec une souris en peluche, permet ainsi aux enfants aveugles de savoir à quoi ressemble une souris ou de toucher l'herbe.
Comme à son habitude, cette maison d'édition met un grand soin dans le choix des matières, textures, pour qu'elles ressemblent le plus aux éléments originaux.

Extrait du texte et herbe
Détail d'une double page avec le t...

Comme dans l'adaptation, très réussie aussi, de Loup y es-tu, ce livre-objet comporte beaucoup d'éléments qui, à part la souris (qu'il a fallu teindre), ont été réalisés par les petites mains bénévoles de l'association qui ont découpé, collé, crocheté, cousu.

Lire

Dans cette réédition de 2019, la police utilisée s'appelle Luciole et elle a été spécialement conçue pour faciliter la lecture des personnes malvoyantes. Issue d'une recherche, cette police est téléchargeable sur ce site. Vous y trouverez aussi des informations sur la genèse de ce travail. Depuis la mise à disposition de cette police, Mes Mains en Or l'utilise dans toutes ses nouvelles publications.

Souris verte - Luciole
Photo montrant un extrait du texte ...

Le texte en gros caractères et le texte en braille s'entremêlent, non pour nous perdre mais, au contraire, pour permettre une lecture simultanée avec les doigts et les yeux. Il y a aussi des repères tactiles et visuels. Ici, c'est une main verte en relief qui indique les objets à toucher. Ils sont dans le livre, comme la culotte, ou dans le tiroir, comme le chapeau.

Pour conclure

Comptine incontournable, cette Souris verte est aussi très attractive. Quel plaisir de pouvoir manipuler les objets au fil de l'histoire !
Destinée aux jeunes enfants, cette version permet aussi à des parents déficients visuels de lire l'histoire à leurs enfants, quel que soit leur statut visuel. Ceci dit, tous les livres parus chez Mes Mains en Or permettent cet usage.
Nous sommes prêts à parier que tous les enfants auront envie de cette version : qui n'a pas eu envie, un jour, de caresser une souris verte?

vendredi 4 janvier 2019

Coffret Histoire de France - Mes Mains en Or

L'année 2019 commence par un gros coup de cœur. Il s'agit de la nouvelle parution de Mes Mains en Or, un coffret sur l ' Histoire de France dont l'auteure est Mathilde Olivier.
Ce coffret est composé de quatre volumes et est destiné aux jeunes lecteurs. Pour ceux qui ne connaissent pas encore la maison d'édition associative, elle se spécialise dans la création de livres tactiles, en braille et en gros caractères pour les enfants déficients visuels. Mais, quand vous aurez découvert la beauté de ce coffret, tous les enfants auront envie de l'avoir!

Mes Mains en Or possède aujourd'hui un beau catalogue qui se décline en plusieurs collections destinées à différentes catégories de lecteurs : du tout petit au jeune lecteur aguerri, du livre d'apprentissage à la transcription en braille et gros caractères de "Les Belles Histoires".

Logos des différentes collections de Mes Mains en Or

Résumé de l'ouvrage

Composé de quatre livrets retraçant les grandes périodes de l’histoire de France, ce coffret invite l’enfant à découvrir les personnages et les monuments les plus emblématiques de notre histoire. Grâce à des textes courts mais riches, complétés d’images tactiles, l’enfant apprend en s’amusant. À son tour, il vous apprendra le nom de l’éléphant de Charlemagne!

Détail des quatre livrets

L'Histoire de France est donc découpée en quatre livrets.

Quatre personnages pour identifier quatre périodes historiques

  1. De la préhistoire aux gallo-romains
  2. Moyen-Age
  3. Époque moderne
  4. Période contemporaine

Chaque livret est composé de plusieurs parties, chacune d'entre elles étant identifiées, pour la partie en gros caractères, par un contour de couleur différente : blanc pour la partie texte, jaune pour la rubrique "le savais-tu?", bleu pour le vocabulaire, rouge pour les personnages célèbres.

Chaque rubrique est identifiée par un liseré de couleur différente

Dans la composition de chaque livret, on trouve une page imprimée en gros caractères et, en regard, une page en braille. On a aussi, et c'est aussi l'une des spécificités de Mes Mains en Or, une partie consacrée aux images tactiles. Et là, c'est un vrai tour de force pour cette maison d'édition associative qui peut compter sur ses bénévoles pour le montage de ses livres, des pop-up fantastiques.
Que signifie une cathédrale ou un amphithéâtre pour un enfant aveugle qui n'a pas accès à une banque d'images? Ces animations en 3D permettent à cet enfant de se construire une représentation physique et mentale.

pop-up amphithéâtre

Bluffant, non? A ces pop-up spectaculaires, on ajoute aussi des images tactiles plus classiques comme l'illustration du Roi Soleil ou, sous forme de petite figurine que l'on peut manipuler, un bateau viking (le terme drakkar étant une invention française).

Image tactile le Roi Soleil

Figurine de bateau viking

Les images, autant que les textes et les rubriques indispensables, sont un vrai bonheur à découvrir.
A titre d'exemple et sans être exhaustif, le livret consacré à la période allant de la préhistoire aux gallo-romains, il y a un chapitre consacré à la préhistoire, à la bataille d'Alésia, aux premiers chrétiens. Parmi les personnages célèbres, on peut croiser Lucy, Vercingétorix ou Attila. Et avant d'aller découvrir en volume la maquette d'un théâtre ou d'un oppidum, on peut apprendre ce que signifie un aqueduc ou un légionnaire.
Le texte de présentation du coffret indique qu'il s'agit de textes courts, mais, c'est sûr, cela éveillera la curiosité des jeunes lecteurs qui, espérons-le, pourront trouver de la documentation accessible pour approfondir chacune de ces périodes.

Pour apprendre à manipuler ces très belles mais fragiles illustrations en pop-up, Mes Mains en Or a réalisé un petit film mode d'emploi. Avec une voix off, ça aurait été parfait!

Pour momentanément conclure

Les habitué.e.s du blog savent que Vues Intérieures aime beaucoup le travail de Mes Mains en Or. D'abord parce qu'il existe très peu de maisons d'édition qui produisent de vrais livres tactiles, réellement accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants, ensuite parce que ses ouvrages sont beaux, colorés, intelligents et qu'ils donnent envie à tous les enfants de toucher, manipuler ces images tactiles et ces représentations en 3D.
Par ailleurs, la présence simultanée du braille et des gros caractères permet de partager la découverte et la lecture de ce bel ouvrage.
En cette journée mondiale du braille, le 4 janvier, jour de la naissance de Louis Braille, il faut aussi saluer la volonté de Mes Mains en Or de publier des œuvres de littérature jeunesse en braille, dont l'apprentissage, aujourd'hui encore, est la seule façon, pour un enfant déficient visuel, de ne pas devenir illettré et analphabète. Vous pouvez écouter le témoignage de Céline Bœuf, responsable adjointe de la médiathèque Valentin Haüy, diffusé sur Radio France ou le reportage en Charente Maritime qui constate la difficulté de l'apprentissage du braille face aux nouvelles technologies.

samedi 11 novembre 2017

Le GEANT Malpartout - Mes Mains en Or

Cela faisait longtemps que nous n'avions pas présenté d'ouvrages de Mes Mains en Or. Depuis le printemps passé, pour être précis.
Cela faisait aussi un moment que nous n'avions rien présenté tout court.
Voici donc le GÉANT Malpartout, de Pauline Dufour, qui a d'ailleurs déjà collaboré plusieurs fois avec Mes Mains en Or.

Couverture du livre Le GEANT Malpartout

Quatrième de couverture

Ce n'est pas facile d'être un géant ! On est tellement grand qu'on se cogne tout le temps.
Bim ! Bam ! Boum ! Patatras ! Quels sont ces drôles de bruits que l'on entend là-bas ? Dans sa maison riquiqui, notre géant maladroit a bien des soucis ! N'y aurait-il pas une gentille fée pour venir l'aider ?

Livre tactile, braille, gros caractères

Si Milo le petit veau était destiné aux très jeunes lect.eur.rice.s, le GÉANT Malpartout est destiné à des enfants maîtrisant déjà bien la lecture. Épais de trente-cinq pages, ce livre comporte pas mal de parties écrites.
D'ailleurs, à cette occasion, la présentation change un peu. Habituellement, le texte est présenté en intercalant une ligne de braille et une ligne de gros caractères. Ici, il y a une page de braille en regard d'une page en gros caractères. La page accueillant les gros caractères pouvant également être illustrée.

Gros caractères d'un côté, braille de l'autre

Autre nouveauté aussi, un pop-up ! Il faut bien montrer, en volume, combien est riquiqui la maison de ce Géant Malpartout!

maison pop-up du Géant Malpartout

On retrouvera la signature habituelle de Mes Mains en Or en découvrant ces chouettes personnages et objets manipulables qui peuvent se déplacer de page en page.
Et, pour que l.e.a petit.e lect.eur.rice ne se perde pas dans l'histoire, on présente les deux personnages : le GÉANT Malpartout et la FÉE Sparadrap.

la Fée Sparadrap et sa baguette magique, en compagnie du Géant Malpartout
la Fée Sparadrap (et ses ailes en... sparadrap !)

Avec ces objets et personnages, il y a mille et une façons de se raconter cette histoire, mille et une façons de s'approprier cette histoire, et même, d'en inventer plein d'autres!

Textures, volumes...

Les lect.eur.rice.s de Vues Intérieures savent que nous aimons beaucoup le travail de Mes Mains en Or. Pour les novices, redonnons quelques raisons :

  • destinés aux enfants aveugles et malvoyants, ces ouvrages sont accessibles à tous. Ils sont agréables à l'œil, chaque page livre une surprise
  • en gros caractères et en braille, ces ouvrages permettent toutes les combinaisons de lecture : enfant aveugle, malvoyant ou voyant, parent aveugle ou voyant, et toutes les déclinaisons possibles
  • un travail sur les textures utilisées pour créer les personnages ou objets afin de se rapprocher du matériau d'origine (on pourra relire le billet consacré à Joyeux Noël)
  • une réflexion sur la représentation en deux dimensions d'objets en trois dimensions (et, éventuellement, un travail volumétrique, ici avec un pop-up, ailleurs avec une poupée à manipuler)
  • la possibilité, justement, de manipuler des objets, des personnages qui permettent de s'approprier l'histoire, de la modifier, d'en inventer une autre...

Voici quelques raisons qui nous font aimer le travail de Mes Mains en Or .
Pour illustrer ces propos, quelques personnages issus du catalogue : Le Petit Chaperon Rouge et Joyeux Noël...

La poupée représentant le Petit Chaperon Rouge Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau Les deux rennes du Père Noël

Plongez donc dans la maison riquiqui du Géant Malpartout, trop grand et maladroit. Cette petite histoire vous amènera sur des sentiers certes battus, mais d'une très jolie façon...
Histoire à lire seul.e ou à plusieurs...

jeudi 20 juillet 2017

Les yeux noirs - Gilles Tibo et Zaü

Histoire de Gilles Tibo publiée en 2005 aux Éditions Nord-Sud et illustrée par Zaü.
Il y a eu une autre version illustrée parue en 2012 mais c'est de celle de 2005 dont nous parlerons.
Il y a également eu un film d'animation tiré de cette histoire, initialement sorti au Canada le 6 mars 2011. On peut voir la bande-annonce sur le site de l'ONF, l'Office National du Film canadien.

Couverture du livre Les Yeux Noirs illustré par Zaü

L'édition dont nous parlons ici est illustrée par les magnifiques dessins au pastel de Zaü, emplissant les doubles pages, le texte venant se placer sur des parties unies du dessin pour une lecture aisée. Une police un peu plus grande aurait permis à des lecteurs malvoyants de lire plus facilement ce joli texte très sensoriel.

Quatrième de couverture

Mathieu n'a pas peur du noir: il vit dedans, tout le temps.
Aveugle de naissance, il découvre le monde grâce aux yeux cachés en lui: vingt-six en tout, pour avancer dans l'obscurité.
La chaleur du soleil, la voix parfumée de sa mère, les animaux fantastiques peuplent ainsi son univers et le guident vers la surprise qui l'attend en fin de semaine.
Quelle est-elle? Mathieu la choisira du bout des doigts: la plus douce, la plus enjouée... et la plus belle!
A croire qu'il voit mieux que personne!

Quelques clichés

Commençons par ce qui nous chagrine un (tout) petit peu : un tout petit nombre de personnes aveugles n'ont aucune perception visuelle ou lumineuse. Si l'on en croit un tweet du RNIB (Royal National Institute for the Blind), quatre-vingts treize pour cent des personnes déclarées aveugles ou légalement aveugles, auraient un reste visuel ou une perception lumineuse. Quand on interroge des personnes qui ont perdu la vue, elles parlent plutôt d'être dans le gris plutôt que dans le noir. Nous pourrons nous reporter au livre de Jacques Semelin, Je veux croire au soleil ou au documentaire de Benjamin d'Aoust, la nuit qu'on suppose. Certes, Mathieu n'a pas peur du noir, mais est-ce parce qu'il vit dedans? C'est peut-être simplement parce que c'est un garçon aventurier et courageux!
Que signifie une coccinelle pour un petit garçon aveugle? Le parallèle entre les points noirs sur la robe rouge de la coccinelle et les cellules braille, composées de six points, fait plutôt référence à un voyant ne maîtrisant pas totalement le braille...

Mais laissons là ces petits chagrins car nous allons faire la connaissance d'un petit garçon curieux, qui a bien hâte de savoir ce qu'il va avoir pour son anniversaire.

Mathieu

C'est un petit garçon aveugle de naissance, qui vit dans une maison avec ses parents et son ourson en peluche. Il a "les cheveux frisés comme un mouton, un petit nez de souris, les yeux noirs comme le charbon."
Comme ses yeux ne voient pas, il les a remplacés "par d'autres qui voient tout."

Mathieu et son ourson vert en peluche

"J'ai des yeux cachés dans les oreilles pour admirer le chant des oiseaux. Des yeux au bout des doigts pour toucher l'invisible. Des yeux au bout des orteils pour connaître la fraîcheur de l'herbe. Des yeux dans les narines pour reconnaître le parfum des gens et des biscuits de Maman. Des yeux dans la bouche pour sentir le goût des choses."

Au total, Mathieu a donc vingt-six yeux, et, pour se déplacer, il a un truc : "un tiroir s'ouvre dans ma tête. J'y cache des plans secrets pour circuler dans la maison."
Comme il a appris à utiliser ses vingt-six yeux, il déduit, plus qu'il ne devine, qu'il fait soleil parce que les oiseaux chantent. Il entend aussi son rire qui "bondit sur les murs".

A l'école, il apprend le braille : "c'est des petits points alignés que j'essaie de lire avec mes yeux cachés au bout des doigts."

Mathieu en train de lire un livre en braille où les points se transforment en coccinelles

Il a également une imagination débordante, inventant des couleurs et des animaux fantastiques.

La cécité et ses attributs

Au fil des pages et de cette histoire, l'auteur, Gilles Tibo, québécois (je ne l'ai découvert qu'en cours de rédaction du billet, promis!), donne à ses lecteurs, plus ou moins jeunes, des indices pour comprendre comment Mathieu prend connaissance de son environnement, quels sens il utilise, comment il lit. Ceux-ci se rendront compte que, finalement, même si Mathieu a ses propres façons de faire, il n'est pas si différent des autres et peut même leur apprendre à tirer parti de tous ce que les autres sens donnent comme informations.
Ainsi, seront introduites les notions de carte cognitive ou représentation spatiale (les plans secrets cachés dans les tiroirs de sa tête), l'écriture braille, les sens (ouïe, odorat, toucher, goût,vue), l'écholocation (le rire qui bondit sur les murs).
Cette histoire courte mais riche en sensations montre aussi que l'imagination n'a pas besoin de la vue pour s'épanouir.

C'est aussi une jolie relation parents-enfant. Aux yeux de ses parents, Mathieu est avant tout un petit garçon. Un petit garçon impatient de découvrir son cadeau d'anniversaire.
Mais il semble seul, ce petit Mathieu dans la cour de son école, à inventer des animaux et des couleurs.

Pour conclure

Jolie histoire magnifiquement illustrée, permettant de s'approprier les repères de Mathieu, de comprendre comment il prend connaissance de son environnement et finalement s'apercevoir qu'il n'est pas si différent que cela.
Jolie histoire qui donne envie de la lire pour soi mais de la partager aussi avec des enfants.
Jolie histoire qui met en avant tous les sens et donne envie d'aller explorer la campagne ou la forêt pour sentir, ressentir, les éléments de la nature...
Cela nous ferait presque oublier la présence de quelques clichés qui nous chagrinent un (tout) petit peu...

dimanche 18 juin 2017

Louis Braille - L'enfant de la nuit - Margaret Davidson

Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson a été initialement publié en anglais en 1971 sous le titre The Boy who invented Books for the Blind. La version présentée ici est en français, traduite par Camille Fabien, et comporte des illustrations d'André Dahan. Elle est éditée chez Gallimard-Jeunesse dans la collection Folio cadet. Lecture recommandée à partir de huit ans.

Couverture du livre Louis Braille, l'enfant de la nuit

Quatrième de couverture

Louis Braille est devenu aveugle à l'âge de trois ans à la suite d'un accident. Cela ne l'empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l'école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire. Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.

L'histoire vraie d'un destin hors du commun.

Contexte

Nous avons déjà présenté sur ce blog un autre ouvrage jeunesse consacré à la vie de Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille de J. Christiaens.
L'angle de vue du livre de Margaret Davidson est un peu différent, insistant sur le travail de Louis Braille pour la mise au point de son alphabet et pour qu'il soit utile à tous les aveugles. On pourra noter, encore une fois, l'emploi du mot "nuit" pour caractériser la cécité. Pourtant, partout dans ce livre on nous dira à quel point Louis Braille était lumineux et rayonnant, toujours souriant et plein d'empathie.
En neuf chapitres, le jeune lecteur (et tou.te.s ce.lles.ux qui veulent en apprendre plus sur la genèse de cet alphabet de points) apprendra tout sur la vie de Louis Braille et sur son invention utilisée aujourd'hui dans le monde entier.

  1. Louis Braille
  2. Le petit garçon aveugle
  3. L'ami intime
  4. Le changement
  5. L'alphabet de points
  6. Des diverses manières de dire non
  7. Difficultés
  8. La démonstration de l'alphabet
  9. Les dernières années

Présentation de Louis Braille

Nous suivons Louis de ses trois ans, âge auquel il devient aveugle, jusqu'à sa mort le 6 janvier 1852, à l'âge de quarante-trois ans, épuisé par la tuberculose.
Né le 4 janvier 1809 à Coupvray en Seine et Marne, il grandit au sein d'une famille dont le père, Simon Braille, est bourrelier.
Alors qu'il se trouve seul dans l'atelier de son père, il utilise une alêne (p.8: "un long outil pointu servant à trouer le cuir") qui dérape sur le cuir et vient se planter dans un oeil de Louis. L'autre s'infectera et, en l'espace de quelques mois, Louis deviendra aveugle.

Devenir aveugle et être aveugle, apprentissage et réalité sociale

Dans le chapitre 2, en l'espace de quelques pages, l'auteure explique la situation des enfants et adultes aveugles à l'époque de Louis Braille, les premiers n'ayant quasiment pas l'opportunité d'aller à l'école et les seconds, étant condamnés à une mendicité presque inéluctable. Puis met l'emphase sur la façon dont les parents de Louis Braille l'ont élevé après son accident, le laissant faire des choses seul et l ' incluant dans les activités quotidiennes de la maison.

pp14-15 "Louis était aveugle, mais il n'en avait pas moins des tâches à accomplir. Son père lui appris comment polir le cuir avec du cirage et un chiffon doux. Louis ne voyait pas le cuir devenir brillant, mais il le sentait s'adoucir, jusqu'à ce que ses doigts lui disent que le travail était terminé. Puis Simon fit faire à son fils des franges de cuir qui, joliment colorées, servaient d'ornement aux harnais.
Dans la maison, Louis aidait sa mère. Il mettait la table et savait très exactement où poser les assiettes, les verres et les plats. Tous les matins, il allait au puits remplir un seau d'eau. Le seau était lourd, et le sentier rocailleux. Parfois, Louis tombait et l'eau s'échappait. Persévérant, il retournait alors au puits pour remplir à nouveau le seau."

Ensuite, elle explique comment le petit Louis apprend à utiliser ses autres sens pour décrypter son environnement.

pp16-19 "Louis apprit à balancer sa canne devant lui en marchant ; et quand la canne heurtait quelque chose, il savait qu'il fallait faire un détour.
Parfois, Louis sentait qu'il s'approchait d'un obstacle (...). "Quand je chante, je vois mon chemin bien mieux", aimait - il à dire.
(...) Le jeune garçon apprenait de plus en plus de choses. Il s'enhardissait, le son de sa canne - tap, tap, tap - s'entendait de plus en plus dans les rues pavées de Coupvray. (...)
Il savait qu'il était près de la boulangerie en sentant la chaleur du four et les odeurs appétissantes du pain. Il pouvait désigner toutes sortes de choses par leur forme et par le toucher. Mais le plus important restait les sons.
Le tintement que faisait la cloche de la vieille église, l'aboiement du chien des voisins, le chant du merle sur un arbre proche, le gargouillis du ruisseau. Cet univers de bruits lui racontait tout ce qu'il ne pouvait pas voir. (...)
Une charrette à deux roues ne fait pas le même bruit qu'un chariot à quatre roues, le clic-clac d'un attelage de chevaux est différent du boum - boum d'une paire de boeufs.
Les gens aussi avaient leurs sons. Une personne toussait d'une voix grave, une autre avait l'habitude de siffloter entre ses dents, une autre encore claudiquait légèrement."

Lorsqu'il arriva à Paris, il "sut distinguer les bruits de la ville. Il apprit à connaître les églises de Paris par le son de leurs cloches, et les bateaux sur la Seine par le bruit de leurs sirènes. Un "croc-croc" sur le pavé de la rue indiquait le passage d'un soldat, et un doux "chchch" celui d'une dame vêtue d'une robe de soie (p40)."

Mais être aveugle, et c'est valable aujourd'hui encore, c'est entendre régulièrement des réflexions du genre :
p20 "Voilà ce pauvre Louis Braille. Quelle pitié!"

A l'âge de six ans, Louis s'ennuyait. Le nouveau curé du village, le père Palluy, lui proposa de venir au presbytère prendre des leçons. Puis il put intégrer l'école communale. Et regretter de ne pouvoir accéder aux livres et à la lecture.
A l'âge de dix ans, il put partir à Paris à l'Institut Royal pour enfants aveugles. Avec l'immense espoir de pouvoir lire tout seul!

Dans cet institut, les enfants aveugles apprenaient (p37) "la grammaire, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la musique" mais ils avaient aussi des ateliers où ils (pp37-38) "y tricotaient des bonnets et des moufles, confectionnaient des pantoufles en paille et en cuir, tressaient de longs fouets pour les chevaux et les boeufs."

Au début du XIXe siècle (mais a-t-on réellement dépassé ce stade, même en des termes différents, aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales? Voir la campagne Blind New World en anglais), "le capitaine (Charles Barbier de la Serre) ressemblait à beaucoup de gens de cette époque. Il plaignait les aveugles. Il n'aurait jamais été méchant envers eux, mais il ne croyait pas qu'ils pouvaient être aussi intelligents que les autres - les voyants. Selon lui, les aveugles devaient se contenter de choses simples, telles que pouvoir lire des notes, des directives. Pourquoi diable auraient-ils eu besoin de lire des livres !" (p50)

Louis Braille aura beaucoup de difficultés pour faire adopter "officiellement" son système d'écriture. S'il était instantanément adopté par les élèves aveugles, y compris les nouveaux venus, le Docteur Dufau, alors directeur de l'institut et la plupart des enseignants voyants n'aimaient pas son alphabet.
p84 "Pourtant, la plupart d'entre eux (les professeurs) avaient peur. Et si cet alphabet allait se répandre? Si un grand nombre de livres étaient imprimés de la sorte? Alors cette école et d'autres écoles du même genre pourraient être dirigées par des professeurs aveugles. Et eux, que deviendraient - ils?"

Génèse de l'alphabet de points

En quittant Coupvray pour l'Institut Royal, Louis rêvait d'apprendre à lire "mais cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé. En 1820, il n'existait qu'une seule méthode de lecture pour aveugles : les lettres en relief. Chaque lettre de l'alphabet apparaissait en relief et c'est ainsi que les lecteurs suivaient les lignes du bout des doigts. Cela n'était pas, et de loin, aussi simple qu'il y paraît (p41)."

Au printemps 1821, le capitaine Charles Barbier de la Serre présenta son écriture nocturne à l'Institut.
pp45-46 "L'écriture de nuit se faisait au moyen de points en relief. Chaque mot était découpé en sons et à chaque son correspondait une série de points différents. Les points s'inscrivaient sur une épaisse feuille de papier à l'aide d'un stylet. En retournant le papier, on suivait du doigt les points mis en relief."

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales
L'écriture nocturne de Charles Barbier de la Serre

Cette idée de points plût beaucoup à Louis Braille.
p47 "Il en rêvait même la nuit, et bientôt il décida de s'y mettre lui-même : il allait inventer une méthode qui permettrait aux aveugles de lire pour de bon. Et d'écrire. Avec des points."

Longtemps, il chercha comment simplifier le système mis au point par Charles Barbier.
p56 "L'écriture du capitaine Barbier était fondée sur les sons. Mais il y avait tant de sons en français ! Parfois il fallait une centaine de points pour transcrire un simple mot. C'était nettement trop pour les suivre avec les doigts. Mais si on utilisait les points d'une autre manière? Et si on ne transcrivait pas les sons mais les lettres de l'alphabet? Il n'y en avait que vingt-six après tout."

A quinze ans, Louis Braille avait mis son alphabet au point.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet en Braille

Mais il ne s'arrêta pas là. En 1833, "Louis était en train de mettre au point une méthode de transcription de notes de musique et de chiffres." (p70)
En 1837, après des années à tenter de convaincre des mécènes pour publier des livres en braille, le livre de Louis Braille intitulé musique et le plain-chant au moyen de points à l'usage des aveugles et disposés pour eux est enfin imprimé.
Il faudra attendre 1847 pour voir apparaître la première machine à imprimer le braille.
p99 "Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d'Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l'employèrent."

On pourra trouver sur le site d'ActuaLitté un résumé en images de la naissance de l'alphabet braille.

p100 "En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon."

Raisons de lire Louis Braille, l'enfant de la nuit

Didactique peut-être, mais c'est d'abord un livre qui permet à ses (jeunes) lect.eur.rice.s d'avoir une idée du contexte historique de la vie de Louis Braille et de la situation des personnes aveugles au sein de la société française à cette époque. Et qui explique aussi que les personnes aveugles sont des personnes capables, qui utilisent peut-être des moyens différents pour apprendre ou pour connaître l'environnement dans lequel elles se trouvent mais qu'elles sont aussi intelligentes que celles qui voient. Pour les adultes qui souhaiteraient en savoir plus sur les conditions de vie des personnes aveugles dans le dernier quart du XIXe siècle, nous ne pouvons que recommander la lecture du roman les Emmurés de Lucien Descaves, sans oublier l'indispensable Vivre sans voir de Zina Weygand dont on trouvera une présentation détaillée en cliquant sur ce lien.
Ce livre est aussi l'occasion de comprendre le cheminement de Louis Braille pour arriver à l'alphabet tel qu'on le connaît aujourd'hui. A noter d'ailleurs que cet alphabet a été modifié depuis son invention, ainsi, au début des années 2000, cette uniformisation du braille français. Aujourd'hui, par exemple, le braille numérique (celui présent sur les plages braille) est une cellule de huit points et non de six points. Preuve aussi que l'invention de Louis Braille est suffisamment puissante pour s'adapter aux nouvelles technologies et dans toutes les langues possibles.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
Plage braille utilisée par Auggie Anderson dans Covert Affairs

Il existe actuellement 137 codes braille représentant 133 langues à travers le monde (voir le braille dans le monde sur le site de l'AVH). Le braille reste le seul système prééminent d'écriture et de lecture tactile utilisé par les personnes aveugles et continue d'être un outil indispensable d'alphabétisation.

On pourra aussi (re)lire le Braille Art pour voir que le braille, l'écriture braille inspire les artistes, graffeurs et autres graphistes.

Et se convaincre que malgré la technologie disponible aujourd'hui pour les personnes aveugles ou malvoyantes, notamment les synthèses vocales et la vocalisation de la plupart des équipements, tels les smartphones, l'apprentissage du braille reste indispensable et seul outil pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants déficients visuels des analphabètes et des illettrés.

Pour finir, signalons que Louis Braille, l'enfant de la nuit est disponible en version livre audio dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard et qu'on peut également le trouver sur Eole (merci à celles, ceux, qui suivent le blog sur Twitter @VuesInterieure pour l'info).

Couverture du livre audio Louis Braille, l'enfant de la nuit de Margaret Davidson

C'est encore mieux de pouvoir partager une belle histoire comme celle-là...

dimanche 19 mars 2017

Milo le petit veau - Mes Mains en Or

Pour fêter l'arrivée du printemps, rien de mieux que courir dans l'herbe verte et grasse des pâturages.
C'est un peu ce que nous offre la dernière parution de Mes Mains en Or, Milo le petit veau où les plus jeunes, pas encore forcément lecteurs, partiront à la découverte des animaux de la ferme. Cette histoire, de Pauline Dufour, illustrée par Romane Laurière, nous emmène au coeur de la ferme et de ses habitants à poils ou à plumes.

Couverture de Milo le petit veau - Mes Mains en Or 2017

Quatrième de couverture

Alors que tout était calme à la ferme, voilà que Milo le petit veau disparaît...
Mila sa maman part aussitôt à sa recherche.

Mes Mains en Or

Mais avant de partir à la recherche de Milo, parlons un peu de Mes Mains en Or.
Association créée par Caroline Chabaud Morin en 2010, Mes Mains en Or crée des livres tactiles, braille, gros caractères, et très souvent audio, accessibles aux enfants aveugles et malvoyants, qui permettent aussi le partage d'histoires entre enfants déficients visuels et parents voyants, entre parents déficients visuels et enfants voyants, entre enfants et parents déficients visuels. Prenez toutes les combinaisons possibles, les ouvrages de Mes Mains en Or sont accessibles à tous. Et comme ils sont beaux, tous les enfants en veulent un!

Mes Mains en Or est une maison d'édition associative. Ses livres existent en partie grâce aux bénévoles qui découpent, collent, assemblent, cousent, tricotent pour donner vie à ces histoires, originales ou adaptées pour que les enfants déficients visuels aient aussi droit à de jolis livres.

Vues Intérieures a déjà présenté un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or que vous trouverez avec les tags "Mes Mains en Or", "livre tactile". Ouvrages pour les tout petits ou pour des enfants déjà lecteurs, ils ont toujours une dimension ludique et pédagogique. Et sont toujours pertinents sur la dimension tactile. Ici, la découverte passe par le toucher. Comment savoir qu'un canard n'a pas de crête alors que le coq en a une? A quoi ressemble une vache? Une chèvre?

Milo et les animaux de la ferme

Une nuit, Milo n'arrive pas à s'endormir et décide de partir découvrir le pré. Le lendemain matin, Mila, sa maman, part à sa recherche.
Et là, débute la découverte des animaux qui peuplent la ferme.
L'utilisation de matériaux très doux va permettre une exploration tactile idéale.

Détail de la vache Mila - Mes Mains en Or Détail du canard - Mes Mains en Or







On pourra ainsi découvrir la silhouette de la vache, de son veau, le canard et la poule avec leurs plumes, le cheval, le mouton au pelage tout chaud et frisé ou encore la chèvre.

Qui a-t-il de similaire entre une vache et une chèvre? Des cornes mais aussi des pis!

Et, à la fin de l'ouvrage, une jolie surprise pour les petits explorateurs partis à la recherche de Milo. Un élément à détacher du livre et à utiliser pour se déguiser, faire "comme si", ou s'inventer d'autres histoires!

Accessibilité

Milo le petit veau est, comme toujours chez Mes Mains en Or, en braille intégral et en gros caractères. Il est aussi livré avec une version audio qui permet, en plus, d'entendre le son des différents animaux.

Milo le petit veau - braille, gros caractères et CD audio

Le braille est écrit en recto pour être plus facile à lire. La police utilisée pour l'écriture en gros caractères est sans sérif, plus lisible par les personnes malvoyantes.

Pour ceux, celles qui voudraient s'y mettre, voici une occasion d'apprendre le braille. Partager une histoire en apprenant un alphabet qui permet, aujourd'hui encore, aux aveugles du monde entier d'accéder à la lecture, la connaissance, la culture, c'est transmettre et/ou s'offrir un magnifique outil pour l'avenir.

Milo le petit veau s'adresse aux plus jeunes. Éveiller la curiosité, donner des pistes pour avoir envie d'en découvrir plus, voilà entre autre à quoi s'attellent les ouvrages de Mes Mains en Or.

samedi 24 décembre 2016

La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide - Mes Mains en Or

Nous allons parler encore une fois d'un ouvrage de Mes Mains en Or.
Celui-ci est l'adaptation d'un classique de la littérature jeunesse, dont l'auteur est Geoffroy de Pennart, et Mes Mains en Or en a réalisé une version épatante, drôle, accessible aux enfants aveugles et malvoyants, public privilégié de cette maison d'édition associative.
Cette version de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrépide est disponible en braille, gros caractères, audio, avec des images tactiles et, comme d'habitude, des objets à manipuler, ici une couronne (de princesse) et une épée (de chevalier).

Couverture de La Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide de Mes Mains en Or

Quatrième de couverture

Prenez une gentille princesse, maîtresse d'école, mettez à ses côtés un vieux dragon protecteur et acariâtre...
et posez - vous la question capitale : comment diable l'intrépide chevalier pourra-t-il conquérir le coeur de la douce ?
Ah, mais sachez qu'un chevalier vient TOUJOURS à bout de ses défis !

Accessibilité

Nous avons régulièrement eu l'occasion de présenter sur ce blog des ouvrages publiés par Mes Mains en Or. Chaque fois, nous avons loué la beauté, l'inventivité, la créativité de ces versions accessibles aux enfants et aux parents déficients visuels, qu'ils soient aveugles ou malvoyants, mais également intéressantes pour les petits ou grands lecteurs voyants pour un vrai moment de partage.

Cet ouvrage est, si l'on en croit les spécialistes, accessible aux enfants entre sept et neuf ans. A priori, donc, pour des enfants qui lisent déjà seuls. Et là, Mes Mains en Or a fait un travail fort intéressant et très réfléchi autour des textes dits par les différents personnages, soit la princesse, le dragon Georges, et le chevalier intrépide.
Comment savoir qui parle sans alourdir le texte? Pour faciliter la vie de ses jeunes lecteurs, Mes Mains en Or a travaillé sur un double registre. Un code couleur, pour les lecteurs voyants ou malvoyants : bleu pour le chevalier intrépide, rouge pour la princesse, vert pour Georges le dragon, et noir pour le reste du texte. Mais aussi un code tactile pour les lecteurs aveugles. Ainsi, au début de chaque prise de parole, on trouvera une petite figure géométrique texturée permettant d'identifier le personnage : un rond métallisé pour le chevalier intrépide, une étoile brillante pour la princesse et un triangle en matériau texturé façon peau de reptile pour Georges.

différentes couleurs et formes tactiles pour identifier quel personnage parle

Comme dans la plupart des livres de Mes Mains en Or, une ligne de texte en gros caractères s'intercale avec une ligne de texte en braille.

Version audio

Pour accompagner la lecture, il y a aussi une version enregistrée et, nous l'avouons, nous adorons la voix de Georges.
Cette version audio peut s'écouter de façon indépendante mais aussi servir de support à la lecture. Elle rend aussi le texte plus vivant, donnant une voix à chacun des personnages.

Vous trouverez en annexe le podcast de Les Petites Histoires présenté sur Vivre FM qui présente le livre.

Aventures

Ce chevalier intrépide, Jules de son petit nom, est accompagné de Flambard, son fidèle destrier. Ensemble, ils vont rencontrer les monstres terribles de la montagne :
Dans cette version, les monstres sont présentés sous forme de cartes de jeu détachables du livre. On peut ainsi s'amuser à reconstituer l'histoire, à retrouver le nom de ces affreuses créatures.
Chaque carte est plastifiée avec le nom du monstre écrit en braille et en gros caractères.

cartes plastifiées illustrant chacune l'un des monstres

Pour conclure

La découverte de ce classique de la littérature enfantine dans la version adaptée par Mes Mains en Or est un vrai bonheur. Le texte original est drôle, revisitant (un peu) les histoires de princesse et de chevalier, et cette adaptation permet à l'enfant aveugle ou très malvoyant de se faire une représentation d'un dragon (gentil) et, à partir des indices mis sur les cartes, s'imaginer à quoi peuvent ressembler ces terribles monstres de la montagne.
Imagination, créativité, réflexion, voilà quelques termes qui illustrent parfaitement cette adaptation de Mes Mains en Or. Et ce sera un vrai plaisir pour les jeunes lecteurs.

jeudi 1 décembre 2016

Joyeux Noel ! - Mes Mains en Or

Quoi de mieux pour débuter cet avent qu'un album de Mes Mains en Or.
Les habitué(e)s du blog savent que je suis fan de cette maison d'édition associative, l'une des rares structures proposant des albums tactiles, en braille et gros caractères accessibles aux enfants aveugles ou malvoyants. Ces livres sont nécessaires et beaux, BEAUX!
Pour vous en faire une idée, voici quelques ouvrages présentés ici :

Joyeux Noël s'adresse à un très jeune public. On y trouvera l'imagerie de Noël : le Père Noël, son traîneau, les rennes avec la fantaisie de Mes Mains en Or et une belle surprise...
Derrière le côté ludique, il y a aussi un côté éducatif : en se promenant de page en page, nous compterons jusqu'à cinq : le Père Noël a un traîneau tiré par deux rennes. Ils survolent trois sapins avant d'arriver dans un village de quatre maisons. Et dans le sac, on trouvera... cinq surprises!

Couverture du livre Joyeux Noël de Mes Mains en Or

Les ouvrages de Mes Mains en Or sont nécessaires car l'enfant aveugle, ou très malvoyant, n'a pas accès aux images envahissant notre quotidien et ne peut se faire sa propre image, ou idée, d'un objet qu'après l'avoir "mis en banque" dans sa mémoire, le moyen privilégié étant le toucher. La découverte de Joyeux Noël se fera à quatre mains, l'enfant et l'adulte allant explorer le monde du Père Noël.
Cet album permet également un échange entre un parent aveugle et son enfant voyant. Le texte accompagnant les dessins tactiles est écrit en gros caractères et en braille.

La magie de Noël

Nous sommes le 24 décembre et le Père Noël, équipé de sa hotte s'apprête à monter dans son traîneau tiré par ses rennes.
Comme dans tous les livres tactiles de Mes Mains en Or, il y a des objets à manipuler. Ici, vous pourrez promener le Père Noël de page en page. Il s'enlève facilement de son emplacement grâce à sa hotte aimantée !

Le Père Noël s'apprête à monter dans son traîneau

Les deux rennes du Père Noël

A bord de son traîneau (à grelots!), il survole le paysage et découvre, par exemple, trois magnifiques sapins...
Regardons attentivement le choix des matériaux qui essaie de se rapprocher des sensations des vraies matières dont sont faits les objets décrits.

Détail des sapins Détail du traîneau et de ses grelots






Il finira par arriver dans un village pour distribuer ses cadeaux. Il a même laissé une surprise à la fin du livre...

Secrets de fabrication

Tous les éléments tactiles présents dans les beaux livres de Mes Mains en Or sont façonnés, assemblés, collés par une équipe de bénévoles sans qui ils ne pourraient exister. C'est un vrai travail d'équipe et cela permet aussi d'avoir des livres à un prix abordable. Argument économique certes, en ces temps des fêtes, c'est peut-être trivial mais c'est la réalité. Cela permet à des enfants, pour lesquels l'offre d'ouvrages accessibles est (très) réduite, de découvrir la magie de Noël en partageant un "langage" commun à tous.

Ce livre est vraiment parfait pour se mettre dans l'ambiance de Noël avec les petits. La surprise située à la fin de cette courte histoire permettra de prolonger l'exploration tactile de cet ouvrage et d'entrer de plain - pied dans les préparatifs des fêtes.

Pour compléter la découverte et l'histoire de Mes Mains en Or, voici le lien vers l'émission A vous de voir diffusée les premiers lundis de chaque mois. Celle du 5 décembre 2016 parle de l'imagination d'un enfant aveugle, de livres tactiles en racontant le quotidien de Domitille et de sa maman Caroline, fondatrice de Mes Mains en Or : Imagine !

samedi 5 novembre 2016

Le Vainqueur de la Nuit ou la vie de Louis Braille - J. Christiaens

Cette biographie romancée de Louis Braille a été publiée en 1965 dans la collection Spirale, Société Nouvelle des Éditions G.P.
L'auteure de cet ouvrage, J. Christiaens, a écrit d'autres livres en littérature jeunesse dont le personnage principal était également aveugle : Tu seras heureuse, Rita et sa suite Le bonheur de Rita. Le livre est enrichi d'illustrations en couleur ou noir et blanc de Gilles Valdès.

Couverture du livre Le Vainqueur de la Nuit

Il existe de multiples biographies de Louis Braille, y compris en littérature jeunesse. Celle-ci est assez vintage dans l'écriture et le style mais pas larmoyante, au contraire. Bien sûr, on peut sourire du titre Le vainqueur de la nuit et s'agacer de cette comparaison systématique de la cécité avec la nuit, en pensant au travail de Bertrand Vérine présenté en novembre 2015 dans le cadre du colloque Représentations et Discours du Handicap et intitulé justement la nuit, cliché métaphorique de la cécité.
Mais sous ses airs simples, cette biographie peut nous amener loin et nous faire faire de grands détours. Prêts pour l'aventure?

Quatrième de couverture

Fils d'un bourrelier de Coupvray (près de Meaux), Louis Braille devint accidentellement aveugle à l'âge de trois ans. Son intelligence et sa gentillesse attirèrent sur lui l'attention, et il obtint une bourse pour l'Institut des Jeunes Aveugles, à Paris. Il inventa bientôt l'alphabet qui porte son nom, et qui devait permettre à tous les aveugles de sortir de "leur nuit" pour devenir semblables aux voyants.
Écrite dans un style simple et vivant, cette biographie exemplaire et attachante est enrichie d'une excellente documentation.

Avant-propos

Vous qui voyez clair, chers jeunes amis, vous qui connaissez les joies de la lecture, vous rendez-vous compte de ce qu'était autrefois la vie des aveugles?
Ils étaient condamnés à vivre toujours dans la nuit.
Nuit des sens, aucune description ne leur permettant de se représenter la lumière dont ils étaient privés.
Nuit de l'intelligence : aucun ne pouvait lire et se cultiver.
Nuit du coeur qui leur refusait le contact humain que donne le regard. Ils ne pouvaient pénétrer la pensée des autres ni se faire connaître d'eux; et la pitié qu'ils inspiraient leur était plus pénible que la cécité même.
Un homme de génie est parvenu à dissiper ces ténèbres qui les accablait : Louis BRAILLE, par son invention de l'écriture en points saillants, a transformé leur existence.

Témoignage d'un aveugle

Après l'avant-propos rapporté ci-dessus, l'auteure présente un texte, poème ou chanson, écrit par Charles Humel (ou Michel Hubert Melone), auteur-compositeur aveugle (1903-1971) dont le titre est Monsieur Braille, merci!.
Quelques rapides recherches sur Charles Humel ont permis de découvrir qu'il était l'auteur du premier succès de Yves Montand, et qu'il avait joué un rôle important pendant la seconde guerre mondiale, en transmettant, de ville en ville, le texte de chansons de la Résistance (voir extrait en anglais ci-dessous). Sur ce sujet, voir le blog Music in the Holocaust et sa page consacrée aux troubadours de la résistance française

"At the same time, some songs written in England were broadcast on Radio-Londres in order to transmit them to France, as happened with one of the most famous songs of the French Resistance: 'Le Chant des Partisans' (The song of the party member). This system of circulation became known as le principe de la chaine (the chain principle) and involved some notable people, such as the blind pianist Charles Humel, who took it upon himself to distribute Resistance songs to every town he visited. He also wrote a document called Chaine de la Libération which explained in detail how to have success in transmitting Resistance songs and expressed hope that the creation of an immense chain would ‘liberate the world from torment’."

On s'éloigne du sujet originel de notre billet mais on pense évidemment à Jacques Lusseyran, grand résistant aveugle, qui a (enfin!) fait l'objet d'un colloque international à Paris en juin dernier, Entre cécité et lumière - Regards croisés.
Revenons donc maintenant à cet hommage:

''Monsieur Braille, merci!
Pour toute la lumière
Qu'un jour vous avez mise
Dans le coeur de vos frères.
Par vous ils sont heureux,
Leur longue nuit s'éclaire
Et vos doigts de lumière
Leur ont donné des yeux.

Quel trésor magnifique
Vous leur avez laissé!
Grâce aux six points magiques
Que vous avez tracés.
Pour tant d'ardeur secrète,
De dévouement aussi,
Les non-voyants vous crient :
Monsieur Braille, merci!

Les grands espoirs et les joies promises
Sont désormais venus à leur secours;
Dans leur coeur s'inscrit une devise :
VAINCRE LA NUIT pour triompher des jours.

Monsieur Braille, merci!
Pour le bel héritage
Que vous avez transmis
Aux hommes de courage.
Grâce à vous, ils ont pu sortir du grand silence
Et leur reconnaissance
Pour toujours vous est acquise.

Des hommes par milliers, en découvrant les livres,
Retrouvent les raisons et les forces de vivre,
Pour tant d'amour sublime et de génie aussi,
L'univers crie unanimement : Monsieur Braille, merci!''

Charles HUMEL - 1972

Contexte

Il s'agit donc d'une biographie de Louis Braille où l'auteure met l'accent sur la famille qui l'a beaucoup entouré après son accident, qui a continué à le faire participer aux activités familiales, lui donnant des responsabilités et lui montrant comment faire.
Elle met également l'accent sur l'intelligence et la vivacité d'esprit du petit Louis et sur sa capacité d'adaptation. C'est aussi ce que dit Romain Villet, auteur de Look, à propos de ce qui lui est arrivé à quatre ans, dans une émission où était invité aussi Jacques Semelin, auteur de Je veux croire au soleil, que l'on peut écouter ici.

Ce qui est remarquable ici, le roman date de 1965, rappelons-le, c'est la description du contexte historique et la mise en valeur des possibilités. Oui, cet accident est terrible mais il y a toujours moyen de s'en sortir...
Dans un contexte de littérature destinée aux enfants, futur d'une société, ce discours est primordial. Nous sommes ici dans le cadre d'une biographie d'un être exceptionnel certes, mais, même avec des personnages de fiction, il est important d'ouvrir les esprits pour lutter contre les préjugés et autres idées reçues. Et si être aveugle signifie que les yeux ne fonctionnent pas ou mal, cela ne signifie aucunement que l'on ne peut rien faire ou que le reste est défaillant.

L'accès à la lecture

Le livre est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'enfance de Louis Braille jusqu'à ce qu'il parte à Paris, à l'Institution Royale des Jeunes Aveugles. La deuxième partie se concentre sur ses premières années à l'institution. Et la troisième partie fait la part belle à la mise au point de l'alphabet en points saillants qui porte aujourd'hui son nom et qui est utilisé à l'échelle de la planète.
Cette "promenade" à travers la vie de Louis Braille est aussi l'occasion de croiser d'autres personnes qui furent primordiales dans l'instruction des enfants aveugles, et concernant notamment l'accès à la lecture et à l'écriture, comme Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, comme on a l'habitude de l'appeler. Ou encore Charles Barbier de la Serre, officier militaire qui avait créé un système d'écriture en points saillants, la sonographie, capable d'être lu dans le noir, afin que les soldats sur la ligne de front ne soient pas repérés par l'ennemi.

Système d'écriture de Charles Barbier de la Serre - 2x6 points en colonnes verticales

C'est en partant de l'idée de Barbier de la Serre que Louis Braille mit au point son alphabet, ainsi qu'une notation musicale. La troisième partie de l'ouvrage explique son travail acharné pour parfaire son système et le temps qu'il a fallu pour que cet alphabet soit adopté. Le livre se clôt d'ailleurs sur un chapitre intitulé Le rayonnement du Braille, une bibliographie ayant aidé l'auteure à écrire cette biographie et des illustrations montrant un alphabet braille en noir et une photo d'un texte en braille.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12 photo texte en braille











Sans les yeux

L'auteure a semé sa biographie d'indices permettant au jeune lecteur de comprendre comment une personne aveugle utilise son toucher, son ouie, se repère dans l'espace, comment elle prend connaissance de son environnement.

p25 "(...) il tâtait le mur et il trouvait facilement l'horloge, le bahut, (...). Ce n'était plus des obstacles pour lui, mais des points de repère qui lui permettaient de se diriger."

p32 "Elles ne sont pas pareilles, déclare Louis en les caressant; les noires sont lisses, les rouges ne le sont pas...
Le petit semble voir avec ses doigts."
"Comme il voit avec ses doigts, il semble aussi voir avec ses oreilles.
Il reconnaît le pas de chacun :
- Tiens! le boeuf à Paul, il a encore perdu un fer; voilà le père Leroy qui passe avec son âne. C'est la mère Seguin qui rentre ses chèvres!"

p67 "Il entend le martèlement des sabots des chevaux, le bruit régulier des roues, le grincement des essieux, les craquements du toit (très chargé de bagages, paraît-il).
Il est assis près de la portière, dans le sens de la marche; en face de lui, le père lui explique le paysage (...)."

p146 "En pénétrant dans ce salon élégant, Louis ne se sent pas à l'aise. Une bouffée d'air chaud lui souffle au visage des odeurs inconnues : tabac étranger, parfums de fleurs et de femmes, vapeurs d'alcool et de thé."

Conclusion

Certes un peu datée dans son style, cette biographie est à recommander. Elle permet de retracer la vie de Louis Braille mais aussi d'y croiser les personnes qui jouèrent un rôle important dans l'éducation des personnes aveugles. A l'époque de Louis Braille, être aveugle signifiait, dans la plupart des cas, mendier pour survivre. On pourra aussi se plonger dans la lecture de Les Emmurés de Lucien Descaves, écrit en 1885, qui décrit la suite de Braille et la destinée de plusieurs personnages aveugles.

Elle décrit bien aussi le contexte historique, les conditions de vie de l'époque. Pour s'en faire quelques images, même si l'invention de Braille sert d'alibi à un téléfilm jouant sur deux périodes, on pourra (re)voir Une lumière dans la nuitMelchior Derouet, comédien aveugle, incarnait Louis Braille.

Une Lumière dans la Nuit - Marius Colucci et Melchior Derouet

samedi 17 septembre 2016

Le Braille Art

Par le biais de l'APH, American Printing House for the Blind, organisme américain basé à Louisville dans le Kentucky et existant depuis 1858, Twitter m'a amené un long et fort intéressant article sur le braille (en anglais).
Cet article parle du braille en tant qu ' écriture permettant aux personnes aveugles de lire et d'écrire, mais aussi, et c'est ce qui concernera ce billet, en tant qu'art ou objet d'art.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Cependant, il pose aussi la question de l'avenir de cet alphabet. A l'heure des révolutions digitales, du tout ou presque vocalisé, où en est l'apprentissage du braille pour les enfants déficients visuels d'aujourd'hui? A plusieurs reprises, nous avons dit ici combien l'enseignement du braille demeurait essentiel pour ne pas faire des nouvelles générations d'enfants aveugles des illettrés. Certes, la synthèse vocale rend bien des services et permet souvent de gagner du temps mais écouter un texte ne donne ni l'orthographe ni sa ponctuation.
Pour information, vous pouvez écouter (en anglais américain) ce podcast de dix-neuf minutes intitulé Blind Kids, Touchscreen Phones, and the End of Braille?, "Enfants aveugles, téléphones à écran tactile et la fin du braille?" ou voir l'émission A vous de voir sur France 5 le braille, avenir ou souvenir?.

Après cette parenthèse nécessaire, recentrons-nous sur le sujet qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui : le Braille en tant qu'Art...
Le titre de l'article, signé Nadja Sayej et originellement publié dans le magazine Print est Building Braille: The History & Future of Designing Text for the Blind ou, littéralement, "construire le braille : histoire et futur du texte conçu pour les aveugles". A cela, s'ajoute un sous-titre: Explore the fascinating history of braille, as well as a new future for the design of this vital tool, soit "explorez l'histoire fascinante du braille ainsi que le futur pour la conception de cet outil vital".

Pour que le braille reste lisible, la taille de la cellule, composée de six points, ne doit pas varier de sa taille originelle. Louis Braille, aveugle lui-même, a conçu cette cellule pour qu'elle tombe juste sous la pulpe du doigt, partie la plus sensible et la plus discriminante. Cependant, aux États-Unis, seuls dix pour cent des personnes aveugles connaissent et pratiquent le braille. Quatre-vingts deux pour cent des personnes déficientes visuelles auraient, selon l'OMS, cinquante ans et plus. L'apprentissage du braille à l'âge adulte est long et difficile et beaucoup y renonce.
Dans cet article, l'auteure présente le travail de Simone Fahrenhorst, designer allemande, qui a travaillé sur une nouvelle typographie liant braille et "noir" qui pourrait aider des personnes âgées en train de perdre la vue à apprendre le braille, Learning Braille Type (photo ci-dessous).

Typologie pour apprendre de braille (Learning Braille Type) de Simone Fahrenhorst

L'auteure parle aussi du travail du designer anglais Greg Bland qui lui, a créé le ''Kobigraph'' un pont typographique entre le braille et l'alphabet inspiré d'une calligraphie s'inspirant, elle, de symboles coréens. Selon lui, cette typographie utilise la même structure qu'une cellule braille mais les points sont reliés entre eux par un scénario calligraphique afin que les gens comprennent le braille (photo ci-dessous).

Kobigraph, cellule braille avec points reliés, inventé par Greg Bland

Il est aussi question du colloque Blind Creations qui s'est tenu fin juin 2015 à Londres et auquel j'ai eu la chance d'assister (voir mon compte-rendu) qui célébrait la créativité autour de la cécité.

Voici une traduction partielle concernant le colloque :

Les travaux de sept artistes aveugles étaient exposés, dans le but de casser le stéréotype de l' "aveugle sans défense" (helpless blind). Hannah Thompson, qui a co-organisé le colloque avec Vanessa Warne, dit qu'il ne s'agissait pas simplement de montrer du braille aux gens mais de jouer avec les possibilités célébrant la cécité comme une force créative.
En réunissant des universitaires, des designers et des artistes, Thompson et Warne ont réuni l'art tactile, des photographies prises par des aveugles, du théâtre audiodécrit, des sculptures d'art public et de la poésie en relief. "C'est une façon différente d'expérimenter l'art et le design" dit Thompson.
Et il ne s'agit pas seulement de cela mais de casser les règles du monde de l'art aussi. "Ne pas toucher l'art" a un nouveau sens. "Chacun était autorisé à tout toucher" rit Thompson, qui se spécialise en Littérature française au Royal Holloway.
L'un des points marquants de ce colloque était la sculpture publique créée en béton par l'artiste anglais aveugle David Johnson intitulée Too Big to Feel. Johnson a créé dix-huit grands dômes pesant chacun soixante-six livres (environ trente kilos). Ils ont été installés sur une pente herbeuse en face du lieu de la conférence, et écrivent " Seeing Red" ("voir rouge") en braille abrégé. L'artiste, qui est devenu aveugle au cours de sa trentaine, a réalisé les pièces en coulant du béton dans des sacs plastiques placés dans une cavité creusée sur une table. "Il voulait montrer à quel point les métaphores visuelles ont envahi notre langage", dit Thompson. ""Seeing Red" ne parle pas de voir mais de comprendre ou de croire, les artistes aveugles se connectant au monde par le toucher."

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

La pièce pose un paradoxe : si vous êtes aveugle, vous ne pouvez pas lire le travail comme du braille à moins de découvrir les dômes en rampant sur la pelouse - et même comme cela, c'est simplement trop grand, dit Thompson. Si vous voyez, vous ne pouvez pas le lire non plus parce que vous ne connaissez pas le braille. Ce point central est cependant essentiel. "Le braille est créatif - c'est une façon inventive d'exprimer des choses", dit-elle. "Une forme d'expression artistique".

Cette utilisation du braille, hors normes et hors cadre, mais en tant qu'alphabet transcrit dans telle ou telle langue, permet des clins d'oeil et des pieds de nez. C'est aussi là-dessus que joue The Blind, artiste nantais qui oeuvre au sein du Collectif 100 Pression, qui a décidé, un jour, de rendre les graffs accessibles aux personnes aveugles.
On peut l'entendre expliquer sa démarche, son travail...

The Blind, graffeur en Braille

A travers cet article vraiment riche et foisonnant sur le braille, il est fascinant de voir comment une invention de presque deux siècles a finalement su s'adapter à la technologie, su évoluer aussi (le signe "@", arobase, existe aussi en braille!), comment elle a aussi dépassé son cadre originel pour inspirer artistes et designers.
Il serait terrible pour les futures générations d'oublier cette formidable invention qui a permis aux personnes aveugles du monde entier l'accès à l'instruction leur donnant la possibilité de lire et d'écrire.

mercredi 7 septembre 2016

Accessibilite culturelle, deficience visuelle et Tourisme

Quelques expériences et réflexions autour de la rencontre tourisme/accessibilité culturelle issues de nos pérégrinations... ou savoir ou ne pas savoir si le visiteur déficient visuel aura quelque chose à se mettre sous les doigts ou dans les oreilles...

logo déficient visuel

Expositions permanentes ou temporaires, musées, monuments ou sites, voilà quelques endroits où tourisme et accessibilité culturelle se mêlent, ou plutôt pourraient, devraient se mêler. C'est loin d'être systématique, aujourd'hui encore, pourtant, cela donne lieu à de belles surprises, de belles rencontres. Pour cette fois, nous mettrons de côté les déceptions et désillusions.

Notons cependant que si certains musées font réellement des efforts pour être accessibles à tous, et nous ne parlons pas seulement d'accessibilité des lieux mais aussi d'accessibilité au contenu , d'autres se contentent de proposer une entrée gratuite pour la personne déficiente visuelle et son accompagnateur.
Il y a aussi ceux qui ont fait des choses, mais dont le personnel ne sait pas trop où trouver le livret en braille, ni si l'audioguide est accessible.
Si l'on peut concevoir cela (arriver en fin de saison et s'entendre dire que nous sommes les premiers à demander s'il y a des dispositifs accessibles au public déficient visuel peut laisser dubitatif), c'est dans la lignée de ce que disaient Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz à propos de l'accessibilité d'un festival (les Eurockéennes de Belfort) : nécessité de FAIRE CONNAÎTRE CES INITIATIVES, COMMUNIQUER L'INFORMATION pour faire venir les gens...

Pour les expositions, citons deux cas de figure : l'exposition permanente, et là, a priori, pas d'obstacle pour rendre une partie de la collection accessible aux visiteurs déficients visuels, comme la Cité des Sciences ou le Mucem, et l'exposition temporaire, qui peut aussi être amenée à voyager dans plusieurs lieux.
Ayant eu l'occasion de visiter deux expositions temporaires qui proposaient des oeuvres accessibles au public aveugle ou malvoyant, faisons un petit retour sur celles-ci.

Pour la première fois, le Musée Adrien Dubouché et le BAL (Musée des Beaux Arts de Limoges) ont présenté cet été des expositions temporaires qui proposaient des dispositifs accessibles au public déficient visuel.
En effet, l'exposition “Corée, 1886. Roman d'un voyageur” pour le premier et "Volume, lumière, couleur. Charles BICHET", exposition programmée dans le cadre de l’exposition-parcours « La Creuse, une vallée-atelier. ITINÉRANCES ARTISTIQUES. Österlind, Bichet, Alluaud, Smith », relevant du dispositif « Vallée des peintres, entre Berry et Limousin » pour le second, offraient au visiteur aveugle ou malvoyant la possibilité de découvrir des éléments de décoration sur des vases ou des peintures de Charles Bichet.

Dans l'exposition "Corée, 1886. Roman d'un voyageur" qui présentait notamment une collection de céramiques, il y avait trois stations montrant des dessins tactiles permettant de se faire une représentation des décors présents sur des oeuvres emblématiques. Sur le panneau en relief se trouvait également une silhouette de l'objet afin de se représenter sa forme globale.

dessin en relief - éléments du décor

Dans l'exposition consacrée à Charles Bichet, on remettait au visiteur déficient visuel un livret en braille contenant le texte de présentation de l'oeuvre du peintre. Et, répartis dans la salle, découpée en plusieurs espaces ayant chacun leur ambiance, cinq casques à proximité de cinq tableaux choisis pour illustrer une période. Dans ces casques, en continu, une présentation audio de la peinture mais également de l'ambiance de la pièce et du contexte dans lequel l'oeuvre a été réalisée. Dispositifs utilisables par tous...

livret en braille -présentation de Charles Bichet casque permettant l'audiodescription du tableau situé à proximité

Mais il n'y a pas que les musées qui sont concernés par cette accessibilité culturelle. Tous les lieux touristiques, tous les lieux culturels le sont...

Pour une personne aveugle ou malvoyante, il peut être compliqué de s'imaginer un bâtiment, par exemple, sans une représentation tactile, image ou maquette, du lieu.
Cela peut être une maquette volumétrique simple, comme celle réalisée pour les deux bâtiments de la Philarmonie de Paris accessible dans le parc de la Villette (photo ci-dessous).

Maquette tactile volumétrique de la Philarmonie de Paris

Mais ce peut être aussi une maquette tactile permettant une vraie visite du bâtiment et de pouvoir ainsi voir un arc brisé, une croisée d'ogives ou une rosace. Isabelle Dapzol, architecte de formation et fondatrice d'Archi-Tact, a réalisé, par exemple, la magnifique maquette tactile de la cathédrale de Bourges. Celle-ci n'est certes pas en accès libre mais il suffit de demander la clé à la personne en charge de la cathédrale. Cette splendide maquette est également accompagnée d'une description audio qui explique comment découvrir le bâtiment. Une légende tactile et en braille permet également de connaître les matériaux composant le bâtiment.

Maquette tactile de la cathédrale de Bourges - Archi-Tact

Ou, pour préparer, compléter sa visite d'un lieu ou la découverte d'une oeuvre, il y a aussi la splendide collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux, à découvrir aidé tant les dessins en relief sont riches de détails, nous emmenant, entre autres, visiter la Cité de Carcassonne ou découvrir la Tenture de l'Apocalypse exposée au Château d'Angers.

Carcassonne - découverte tactile des remparts

Les cinq sites templiers du Larzac en Aveyron offrent au visiteur déficient visuel la possibilité d'avoir un livret d'aide à la visite, avec braille et dessin en relief (plan masse, façade, détail du décor...). Cela fait partie d'un projet beaucoup plus vaste, le Massif Central au bout des doigts, réalisé par Braille & Culture.

A travers cette balade, nous voyons qu'il existe déjà des lieux qui décident d'être accessibles à tous et que la façon de se rendre accessible est variée et riche en possibilités. Il y a aussi des solutions plus techniques. Récemment, le Musée Andy Warhol travaillait à la réalisation d'un audioguide inclusif (utilisable par tous).
Le blog du musée a publié au cours de l'été quatre billets (en anglais) relatifs à ce nouvel audioguide, Designing an inclusive audio guide, voici les liens :
- Part 1 - An introduction
- Part 2 - Tactile reproductions
- Part 3 - Talking tech with Ruben Niculcea
- Part 4 - Content development telling the Warhol story

Nous savons que cela nécessite des fonds et des compétences. Cependant, nous avons aussi rencontré des associations gérant de magnifiques lieux, avec peu de moyens financiers mais avec une vraie volonté de partager ce patrimoine. Découvrir un château sur un éperon rocheux peut aussi se faire par le biais d'une maquette volumétrique toute simple réalisée dans un matériau commun et facile à travailler.
Ne nous cachons pas derrière la réglementation et les dérogations. Certes, restons réalistes mais le bon sens et la bonne volonté permettent des choses que d'aucun aurait crû impossibles...

samedi 30 juillet 2016

Un jeu vers le soleil - Pascale Gingras

Premier roman jeunesse de Pascale Gingras publié en 2006 aux éditions Québec Amérique dans la collection Titan (à partir de 12 ans), Un jeu vers le soleil est une histoire qui me tient à coeur à bien des égards.
Pour ceux, celles que ça intéresse, il y a une fiche pédagogique en annexe...

Couverture du livre Un jeu vers le soleil de Pascale Gingras

Comme Du Bout des Doigts le Bout du Monde, Un jeu vers le soleil est un roman québécois.
Pour les lecteurs hors Québec ou hors Canada francophone, il y a des expressions et des tournures de phrases qui feront regretter de ne pas écouter le livre en format audio avec une voix de synthèse "Français Canada". Mais que l'on se rassure, pas de difficulté de compréhension, pas besoin de sous-titrage comme l'on voit souvent en France pour les films québécois à mon plus grand étonnement voire mon incompréhension...

Quatrième de couverture

Véronique a besoin d'air! Cet été, c'est décidé, elle ira travailler en Ontario, question de se dépayser un peu. Garder un enfant de 4 ans, pour elle, ce n'est pas un boulot très exigeant, mais à son arrivée dans la famille de Max, elle aura la surprise de constater que son petit protégé a un grand frère... de 19 ans!

Secret et distant, Thierry a tôt fait d'intriguer Véronique, qui décide de se mettre sur son cas. Pourquoi refuse - t - il de sortir de la maison? Et, surtout, pourquoi évite - t - il son regard? Gagnant peu à peu sa confiance, Véronique découvrira le drame qu'il vit, ses craintes, ses douleurs profondes et essayera de l'aider. Même si c'est malgré lui.

Pour son premier roman, Pascale Gingras nous offre une histoire remplie d'humour et de bonne humeur, mais surtout délicieusement romantique. Un récit intense qui se déploie tout doucement, comme les nuages s'écartent devant le soleil.

Contexte

Véronique Saint - Louis a dix-sept ans, habite Québec, capitale du Québec, province canadienne francophone.
Afin d'améliorer son anglais (le Canada a deux langues officielles, le français et l'anglais), elle part passer l'été en Ontario. Elle va passer deux mois près de Toronto, plus grande ville canadienne située en Ontario, province anglophone, dans la famille Currie, composée de Vanessa, francophone, la mère, Keith, anglophone mais qui veut maîtriser le français, le père, Max, garçon de quatre ans qui pratique les deux langues mais est plus à l'aise en anglais, et Thierry, grand frère de dix - neuf ans, né au Québec et qui y a passé ses douze premières années, et qui parle très bien français. Vous me suivez?
Pour vous aider, voici une carte du Canada avec les principales villes indiquées. Ottawa, capitale fédérale est située à la frontière entre l'Ontario et le Québec.

Carte géographique du Canada avec villes principales et provinces

Le fait que l'histoire se déroule en Ontario dans une famille où l'on parle majoritairement français à la maison alors que la langue du voisinage est l'anglais amène une dimension intéressante. La langue française est un sujet important au Québec.

D'ailleurs, il est fort probable que l'on divulgâche ("spoile", comme on dit en France) un peu l'histoire en présentant ce roman.
Alors, justement, regardons de plus près les personnages.

Thierry

Ce n'est pas le personnage principal de l'histoire, pourtant il en est l'élément central. La construction de l'histoire tourne autour de lui, et elle va explorer ce que ressentent les autres personnages du roman, faisant une grande place à ce que pensent les personnages, et aux sentiments des parents de Thierry.
Ce n'est que lorsqu'elle arrivera dans la famille que Véronique apprendra que Max a un grand frère avec cette phrase :
p18 "Thierry a eu un accident l'an dernier et il ne sort plus beaucoup..."

Il faudra attendre le chapitre 2 pour que Véronique rencontre enfin Thierry...
p27 "Assis au creux d'un divan de velours beige, les yeux fermés, il écoute vraisemblablement de la musique avec un lecteur de disques compacts portatif. Comme il a des écouteurs, il n'entend pas la jeune fille s'approcher."
p28 "Elle ramasse promptement le livre, le regard toujours posé sur Thierry dont les paupières s'ouvrent sur des yeux bleu-gris qui surprennent Véronique par leur froideur."
p29 "Salut, répond le garçon sans même lui jeter un coup d'oeil."

La suite explique comment Véronique découvre les séquelles de l'accident de Thierry. Réaction violente de celui-ci mais réaction à la fois prévisible et si commune de Véronique:
p31 "Une vague de tristesse submerge alors la jeune fille. Elle s'en veut horriblement d'avoir crié après Thierry. D'un élan spontané, elle prend entre les siennes les mains du garçon qui, surpris par son geste, se raidit."

Heureusement, le ton va vite changer entre Véronique et Thierry. Peut-être un peu trop vite pour être réaliste, même s'il existe parfois, dans la vie réelle aussi, des déclics qui permettent de passer à l'étape suivante.

La présentation du roman parle d'une histoire délicieusement romantique. Certes.
Mais il y a d'autres enjeux. Et Véronique s'est donné comme "mission" de sortir Thierry de son enfermement volontaire, de sa peur...
Le courant passe bien entre les deux jeunes gens et Thierry va peu à peu reprendre confiance en lui, en commençant par lui raconter les circonstances de son accident, ce qu'il n'avait encore jamais fait.
Il expliquera également à Véronique que tout le monde sait (ses parents et lui-même) que sa perte de vue est définitive (merci aux auteurs d'éviter le miracle de dernière minute : non, toutes les cécités ne sont pas curables, et oui, il est possible de vivre une vie pleine et entière en étant aveugle, et j'espère que les portraits publiés sur ce blog vous en persuadent):
p41 "Ils attendent tous que je devienne un parfait petit aveugle, que j'apprenne le braille et que je me déplace avec une canne blanche ou un chien-guide. Mais je ne veux pas."

Mais à quoi ressemble Thierry?
p90 "ses yeux gris-bleu, ses cheveux blonds indisciplinés, son sourire dévastateur, son pâle visage qui s'accommoderait aisément de quelques rayons du soleil..."
Ajoutons à cela qu'il est pianiste... Ça ne vous rappelle rien?
C'est aussi l'avantage des personnages de roman... On les imagine comme l'on veut...

visage de Casey Harris - yeux gris-bleu et cheveux blonds

Thierry souhaite avant tout être comme tout le monde et, p56, sa mère pense que c'est ce qui l'a motivé pour obtenir son diplôme. Véronique n'a pas non plus eu besoin de longtemps pour intégrer certaines choses :
p58 "j'ai déjà compris que tu ne désirais aucun traitement de faveur et j'ai la ferme intention de respecter ce désir."

Véronique

Comme beaucoup de gens, il est probable que Véronique n'avait jamais eu l'occasion de faire connaissance avec une personne aveugle. Il est donc intéressant de voir comment elle se "débrouille" avec cette situation.
pp41-42 "Au souper, Véronique passe son temps à regarder agir Thierry. (...) Mais le plus impressionnant, c'est le moyen qu'il emploie pour se servir du lait. Il attend d'abord de repérer le pichet, puis se verse à boire en s'arrangeant pour que son index soit replié à l'intérieur du verre. Quand son doigt entre en contact avec le liquide, il arrête son mouvement, s'essuie discrètement sur une serviette de table et se remet à manger comme si de rien n'était."
p53 "Véronique réalise (...) (qu') elle n'a aucune idée de la façon dont on peut adapter les situations de la vie courante pour les rendre accessibles aux handicapés visuels."
p160 "(...)Je suis seulement étonnée de voir tout ce que tu as dû apprendre à faire sans voir. Je n'avais jamais pensé au rasage."

Les parents, Vanessa et Keith

Difficile situation dans laquelle se trouvent Vanessa et Keith. Inciter leur enfant à sortir de sa sidération tout en le (sur)protégeant...
S'inquiéter de le voir replié sur lui, craindre qu'il ne fasse une bêtise, mais en même temps, chercher des solutions pour le futur... Marcher sur des oeufs, souffrir de voir la chair de sa chair en souffrance et de ne pas savoir quoi faire pour l'en soulager...

Circonstances

On verra évoluer Thierry, reprendre goût à la vie, mais aussi raconter ses angoisses, dire ses colères ou ses envies...
Il y aura aussi les sentiments qui s'en mêlent, et les peurs qui vont avec...

p68 "... j'ai peur. Juste à m'imaginer au milieu des bruits de voitures, des inconnus qui me frôleraient... (...)
"Je viens juste de m'habituer à bouger dans la maison. Depuis peu seulement, j'arrive à penser en même temps que je compte mes pas. Mon corps a appris la disposition des lieux et ça va bien. J'ai besoin de cette sécurité. J'ai peur de paniquer en me retrouvant en terrain inconnu."
p119 "J'aimais aussi beaucoup aller au cinéma..."
p120 "J'aime l'atmosphère des salles de cinéma, être enfoncé dans un siège, manger du pop-corn... Ça peut paraître insensé, mais j'ai vraiment le goût d'y aller... (...)"

p173 "Il y a trop d'obstacles... la distance, mon handicap..."
p178 "le but qu'elle s'était fixé de me remettre sur pied étant réalisé, la poussière va retomber. Et elle va rapidement se rendre compte qu'elle peut trouver beaucoup mieux que moi."

Sensations

p93 "Thierry hésite sur le pas de la porte. Tel un ours qui sort de sa tanière après de longs mois d'hibernation, il réapprend la sensation du vent sur sa peau, du soleil sur son visage, de l'odeur caractéristique de l'été à ses narines. (...) Il prend son temps, apprivoisant l'environnement."
p151 "le feu... Je l'entends crépiter, je sens sa chaleur, mais je ne le vois pas... J'ai peur d'oublier à quoi ressemblent les choses... Je me rappelle encore de quoi ont l'air les flammes qui dansent, mais qui sait si dans cinq ou dix ans je m'en souviendrai toujours? C'est la même chose pour tout le reste..."

Conclusion

On pourrait reprocher à ce roman pour adolescent le côté "film hollywoodien" où l'on devine dès le début que tout ira pour le mieux à la fin...
Mais que de richesse dans ces 225 pages! On prend le temps d'écouter les points de vue de tous les protagonistes. On entend leurs peurs, leurs craintes, leurs espérances...

Et côté cécité, on parle de l'apprentissage du braille, oh combien indispensable, du matériel informatique adapté, de la canne blanche qui sert à se déplacer de façon autonome (même si les circonstances racontées dans le roman nous semblent improbables), de la façon de se remplir un verre de boisson, de percevoir son environnement, de communiquer avec les autres...

Montrer aussi qu'une telle relation est possible. Et cela me fait penser à un autre roman québécois, pour adultes celui-ci, Annabelle de Marie Laberge où, du moins dans mon souvenir, elle faisait la rencontre d'Etienne, élève aveugle, ou encore au très court "The get together" réalisé dans le cadre de la campagne Blind New World où joue Jay Worthington, comédien de Chicago et légalement aveugle.

C'est vrai, c'est une histoire "délicieusement romantique" mais aussi intelligente, alors plongeons-y franchement et laissons de côté son aspect un peu trop "Hollywood"...

dimanche 22 mai 2016

Sight Unseen - Georgina Kleege

Le livre "Sight Unseen", écrit par Georgina Kleege, a été publié par Yale University Press, New Haven en 1999, et non traduit en français.

Couverture du livre Sight Unseen de Georgina Kleege

Georgina Kleege, aujourd'hui professeure à l'Université de Californie à Berkeley, enseigne le "creative writing" (écriture créative?, je ne sais pas comment cela serait traduit dans le système universitaire français). Elle s'intéresse également à la cécité et l'art visuel : Comment la cécité est représentée dans l'art, comment la cécité agit sur la vie des artistes visuels, comment les musées peuvent rendre l'art visuel accessible aux personnes aveugles et malvoyantes. Elle est également consultante pour des institutions d'art autour du monde, tels le Metropolitan Museum of Art à New York où la Tate Modern à Londres.
Autant dire que c'est une personne de choix pour un blog comme celui-ci! D'ailleurs, fidèles lecteurs, ce nom ne vous est pas inconnu. Georgina Kleege était présente au Colloque Blind Creations qui a eu lieu au Royal Holloway du 28 au 30 juin 2015. Elle y avait présenté "Blind Self Portraits" où la cécité était source de créativité et où il était question d'Art parlant des aveugles, d'Art fait par des aveugles, d'Art pour les aveugles. A elle seule, cette présentation justifierait ce blog.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference

Sight Unseen est écrit sur un ton plus personnel, Georgina Kleege racontant son histoire, élevée par des parents artistes visuels (mère peintre et père sculpteur) et déclarée légalement aveugle à l'âge de onze ans.
Divisé en trois parties, Blindness and Culture (cécité et culture), Blind Phenomenology (phénoménologie aveugle), Blind Reading: Voice, Texture, Identity (lecture à l'aveugle: voix, texture, identité), l'écriture de ce livre l'a rendue aveugle. Voici ce qu'elle dit en introduction:
"Writing this book made me blind. (...) Today, I am likely to identify myself as blind ; five or six years ago I would have been more likely to use less precise phrases, such as "visually impaired" or "partially sighted". Since I began this book, I have learned to use braille and started to use a white cane." (Écrire ce livre m'a rendue aveugle. (...) Aujourd'hui, je m'identifie plutôt comme une personne aveugle ; il y a cinq ou six ans, j'aurais utilisé des expressions moins précises telles que "déficiente visuelle" ou "malvoyante". Depuis que j'ai débuté ce livre, j'ai appris à utiliser le braille et commencé à me servir d'une canne blanche.)

pp4-5 "I begin with three chapters about cultural aspects - blindness in language, film, and literature. I follow this with three chapters of phenomenology, attempts to capture in words the visual experience of someone with severely impaired sight. I conclude with two chapters about reading, an activity essential to my life as a writer and central to my identity as a blind person." (Je débute avec trois chapitres sur des aspects culturels - la cécité dans le langage, les films et la littérature. Je continue ensuite avec trois chapitres de phénoménologie - essais pour décrire par des mots l'expérience visuelle de quelqu'un ayant une vue très défaillante. Je termine avec deux chapitres sur la lecture, activité essentielle dans ma vie d'écrivain(e) et centrale dans mon identité de personne aveugle).

Voilà donc le menu auquel nous convie Georgina Kleege.
Elle commence aussi par définir ce que peut signifier la cécité car "pour la plupart des gens, elle signifie une obscurité totale et absolue, une complète absence d'expérience visuelle. Alors que seulement environ dix pour cent des personnes légalement aveugles ont ce degré de déficience, les gens pensent que le mot (cécité) devrait être réservé à cette minorité. Pour le reste d'entre nous, avec nos différents degrés de vision, un modificateur devient nécessaire". (To most people, blindness means total, absolue darkness, a complete absence of visual experience. Though only about 10 percent of the legally blind have this degree of impairment, people think the word should be reserved to designate this minority. For the rest of us, with our varying degrees of sight, a modifier becomes necessary)

Sight Unseen fait partie d'une série d'ouvrages pionniers (il nous faudra aussi présenter Planet of the Blind de Stephen Kuusisto), souvent écrits par des universitaires aveugles ou malvoyants, qui, en partant d'une expérience personnelle, tendent vers une nouvelle représentation de la déficience visuelle. A cette série d'ouvrages, nous pouvons aussi ajouter d'autres récits, avec le même profil d'auteurs, tels Cockeyed et C'mon Papa de Ryan Knighton ou encore J'arrive où je suis étranger et ''Je veux croire au soleil'' de Jacques Semelin. Nous avons évoqué dans un précédent billet la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, qui milite pour une inclusion des personnes aveugles dans la société. Prenons toutes ces opportunités, regardons, écoutons et/ou lisons ces témoignages, pour, justement, porter un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle et pour que le mot "aveugle" ne signifie plus obscurité, dépendance, pauvreté, désespoir ("Blind" (doesn't) mean(s) darkness, dependence, destitution, despair (anymore)).

L'écriture et les propos de Georgina Kleege sont remplis d'humour et féroces pour les "bien" voyants :
p19 "And looking sighted is so easy. For one thing, the sighted are not all that observant. And most blind people are better at appearing sighted than the sighted are at appearing blind. Compare the bug-eyed zombie stares that most actors use to represent blindness with the facial expressions of real blind people, and you'll see what I mean." (Faire semblant de voir est si facile. D'abord, les voyants ne sont pas si observateurs que cela. Et la plupart des personnes aveugles sont meilleures à se faire passer pour voyantes que les voyants à jouer à être aveugles. Comparez ainsi les yeux exorbités au regard fixe qu'adopte la plupart des acteurs pour illustrer la cécité aux expressions faciales de vraies personnes aveugles et vous comprendrez ce que je veux dire).
Elle dit aussi qu'il lui est facile de "tricher", de donner l'illusion de voir, de regarder parce qu'elle "n'a pas l'air aveugle" (p126 "Because I can perform tricks with my eyes people tell me that I don't "look blind")

Georgina Kleege explique comment elle voit, comment elle interprète le monde à travers un minimum d'informations visuelles, apprenant à combiner ces images imparfaites et incomplètes avec ses autres perceptions sensorielles, sa connaissance des lois de la nature.
Elle explique aussi que le toucher lui permet de rendre les choses plus réelles, son cerveau coordonnant ce que ses yeux voient avec ce que ses mains sentent (p141 Even though I can see something, touching always makes things more real to me. When I lay hands on something it looks more solid, its outlines appear more distinct. My brain coordinates what my eyes see with what my hands feel).
C'est de cette façon qu'elle explore les sculptures de son père (p146) et qu'elle a appris qu'il n'y a pas qu'une façon de regarder une sculpture.

Elle termine son livre sur la lecture, expliquant que pour elle, c'est une activité centrale et essentielle, en tant qu'écrivain(e) mais aussi en tant que personne aveugle.
Elle raconte aussi comment (et pourquoi) elle a appris le braille de façon si tardive, pourquoi, alors qu'elle étudiait l'Anglais, elle a choisi la poésie plutôt que la prose - moins de mots, plus d'espaces blancs (p212), même argument et même raison développés d'ailleurs chez Ryan Knighton.
Le livre est écrit en 1998 et Georgina Kleege explique déjà qu'il est impératif, notamment pour les enfants aveugles, de maîtriser le braille, en plus des nouvelles technologies qui développent notamment les livres audio ou les synthèses vocales, parce qu'ils ne donnent ni l'orthographe, ni la ponctuation. La maîtrise d'une langue passe obligatoirement par cela.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Elle explique aussi que le braille lui a redonné une liberté qu'elle n'avait pas connue depuis son enfance. Elle peut ainsi prendre un livre sous son bras et aller le lire n'importe où, sans électricité, sans voix dans ses oreilles, sans douleur (p227).
A l'époque où elle apprenait le braille, elle est allée à Coupvray, en Seine-et-Marne, visiter la maison natale de Louis Braille qui abrite un musée.

Maison natale de Louis Braille - Coupvray - Seine-et-Marne

C'est aussi l'occasion de lui rendre hommage, son système d'écriture ayant permis aux aveugles du monde entier de pouvoir accéder à la lecture, l'écriture, au savoir et à l'autonomie.
Et qui lui permet aujourd'hui de dire:

"When I read braille in public then comment on the color of the carpet, or when I carry a white cane into an art gallery, some may denounce me as a fraud or a traitor. Others, I hope, will revise their image of blindness. And it's about time. (...) This new image of blindness is blander and more mundane, a mere matter of seeking practical solutions to everyday inconveniences."
(Quand je lis en braille en public puis fais un commentaire sur la couleur de la moquette, ou quand je rentre dans une Galerie d'art une canne blanche à la main, certains pourront me considérer comme une fraudeuse ou une traître. D'autres, j'espère, changeront leur image de la cécité. Et il est temps. (...) Cette nouvelle image de la cécité est plus neutre et plus banale, une simple question de recherche de solutions pratiques à des désagréments quotidiens).

Dix-huit ans après la parution de ce livre, ce n'est pas encore le cas. Pourtant, l'existence de colloques comme Blind Creations ou d'actions telles que "nothing about us without us " (rien sur nous sans nous), l'arrivée de nouvelles générations d'auteurs, d'artistes déficients visuels et se définissant comme tels (contrairement aux générations précédentes qui minimisaient, voire le taisaient), tout en expliquant que la cécité n'est qu'une partie de leur identité (relire à ce sujet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène) permettront cette banalisation, non pour supprimer les différences mais pour montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon de voir.

A tous ceux qui lisent l'anglais, Sight Unseen est incontournable.
Aux autres, j'espère que ce billet vous aura donné une bonne idée de l'ouvrage de Georgina Kleege.
A ceux qui auront envie de découvrir son travail, elle publie régulièrement des articles dans le Disability Studies Quaterly:
- Audio Description as a Pedagogical Tool
- Some Touching Thoughts and wishful Thinking

mercredi 20 avril 2016

Du bout des doigts le bout du monde - Nathalie Loignon

Paru en 2001 aux Éditions Héritage inc. dans la collection Dominique et Compagnie, Du bout des doigts le bout du monde est un roman accessible aux enfants à partir de huit ans et nous vient du Québec.
L'auteure est Nathalie Loignon et l'illustratrice est Sophie Casson.

Couverture du livre Du bout des doigts le bout du mondd

Quatrième de couverture

Pendant que le père de Maïa fait le tour du monde pour prendre des photos, sa mère choisit des destinations sur le globe du doigt et lit les descriptions des photographies. Parce que Maïa ne peut regarder les images. Maïa ne voit pas. Elle voit avec le coeur, les mains, le nez, mais pas avec les yeux. Pourtant, malgré les grands yeux ouverts sur rien, malgré les photos qu'elle ne peut pas voir et les lettres qu'elle ne peut pas lire, Maïa est heureuse.

Le livre

Aux voyageurs.
A leur famille.
Aux amis. Aux amours.
Aux belles rencontres.
A ceux qui sont là peu importe où l'on va.

Ce sont les premiers mots du livre, en dédicace.

Nous allons donc faire connaissance avec Maïa, sa maman et son papa, en dix chapitres où les cinq sens sont à l'honneur. Ces chapitres sont agrémentés de jolies illustrations qui nous montrent Maïa avec deux nattes, sa maman, Géant-Papa, son grand-père, et Léo, son papa.
Fille unique, Maïa n'est pas seule. Il y a son cousin Bernard et les jumeaux Paul et Chloé, ses voisins et meilleurs amis.

Contexte

Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture. Ce roman, certes assez didactique, est surtout l'occasion pour le/la jeune lecteur/lectrice de découvrir que Maïa est une petite fille qui s'apprête à fêter ses dix ans. Au fil de ces soixante-dix-sept pages, nous allons aussi découvrir que si Maïa appréhende son environnement différemment de ses amis, celui-ci est riche et, au contact de Maïa, les autres enfants apprennent que le monde ne se découvre pas seulement par la vue.
Ainsi, au fil des pages, nous apprendrons que Maïa a une montre électronique (et parlante, p39), que le braille est l'écriture qu'elle utilise (p41), qu'elle se déplace à l'extérieur de son appartement avec une canne qu'elle a surnommée "l'Amie" (p42), qu'elle mange seule (elle a dix ans!), sa maman préparant son assiette comme si c'était une horloge, en répartissant les aliments toujours de la même façon (p57).

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12
Alphabet braille, en noir, issu du site Enfant aveugle

Ce joli roman permet aux jeunes lecteurs de se faire une idée de la façon dont Maïa, aveugle de naissance, s'approprie son environnement, comment elle lit, écrit, se déplace, se repère, mais aussi qu'elle a des joies et des peines, comme tout un chacun.
C'est aussi une histoire qui parle d'amitié ainsi que de la perception que les autres, y compris les proches, peuvent avoir de la cécité et des personnes aveugles ("Beaucoup de gens ont du chagrin pour Maïa quand ils pensent à ce qu'elle ne voit pas." p21)

Et, Léo, le papa de Maïa est photographe. Quand il envoie une lettre à Maïa et sa maman, il y a toujours une photo que son père accompagne d'une description :
p.27 "Pour l'Aveuglette. Il y a du silence sur ma photo. Rien qu'un mur avec tout plein de petites fissures dedans. Dans le coin gauche, on ne voit presque pas l'enfant... Il se cache. Ce petit avec le gilet tout tâché, il a peur. Trop fatigué, il n'a pas dormi hier soir. Les cauchemars l'empêche de rêver."

Illustration - Maïa et sa maman en train de lui décrire des photos

Maïa

p.13 "Maïa est une non-voyante, une "aveugle" comme on dit souvent.
C'est de naissance, lui ont expliqué ses parents. On naît tous avec un petit quelque chose : certains ont des tâches de naissance, d'autres vivent avec des voix qu'eux seuls entendent, d'autres encore ont des jambes qu'ils ne sentent pas. Maïa est née avec ce qu'elle ne peut pas voir. Avec de grands yeux qui s'ouvrent sur rien."
p.15 "Ce qui (...) gonflait les joues (de Maïa) était spécial. Ces choses devaient faire du bruit. (...). Ou bien, elles devaient être moelleuses et chaudes. (...). Ou encore sentir bon."
p.20 "Paul et Chloé ont appris plein de choses avec Maïa : on goûte mieux les aliments si on ferme les yeux. On peut deviner quel fruit on touche juste par la forme ou par le parfum. Il est bien plus amusant de jouer à cache-cache dans une pièce où il fait noir, (...)."
p.42 "Maïa a baptisé sa canne "l'Amie", parce qu'elle lui évite de se cogner sur une borne-fontaine ou un passant, de tomber d'un trottoir ou dans une flaque d'eau..."
p.48-49 "Maïa sait écrire : elle tape à la machine, une machine à écrire spéciale. Sur le clavier, les lettres sont en braille. Maïa peut donc taper sur la machine, qui traduit les mots en "alphabet pour les voyants" sur la feuille."
p.69 "Les gens qui me rencontrent n'arrêtent pas de dire que je dois être triste de ne rien voir... Et le jour de mon anniversaire, tout le monde oublie que je suis aveugle."

Commentaires

On pourrait regretter qu'une fois encore le personnage soit aveugle de naissance, sans aucun reste visuel (même pas pour faire la différence entre le jour et la nuit), son côté didactique, mais c'est un "roman écrit très simplement, duquel se dégage une belle sincérité; le thème du handicap visuel est traité avec sensibilité et justesse, sans pathétisme, et éveille à la réalité quotidienne que peuvent connaître les enfants aveugles." (Direction des Ressources Éducatives Françaises, Manitoba)
Voilà donc une raison suffisante pour le faire découvrir aux enfants.
En fait, l'histoire aborde beaucoup de thèmes qui passent par le prisme de Maïa et c'est aussi l'occasion de reconsidérer notre perception du monde, de découvrir qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'appréhender les choses.

dimanche 20 mars 2016

Bon Appétit ! Monsieur Lapin - Mes Mains en Or

Une fois n'est pas coutume, voici, pour célébrer l'arrivée du printemps, un autre livre de l'association Mes Mains en Or, Bon Appétit! Monsieur Lapin d'après l'oeuvre de Claude Boujon, dans sa version de 2015.

Bon Appétit! Monsieur Lapin - couverture - Mes Mains en Or

Après Le Petit Chaperon Rouge et Loup y es-tu?, voici donc le troisième ouvrage de Mes Mains en Or à être présenté sur ce blog.
J'avoue, j'ai une tendresse particulière pour le travail effectué par Mes Mains en Or. D'abord, ce sont des beaux livres, toujours inventifs et créatifs, ensuite, ils permettent à tous les enfants, et je tiens à ce "tous", d'avoir accès à de belles histoires, qu'il s'agisse, comme ici, d'adaptation de classiques de la littérature enfantine, ou d'histoires écrites spécialement pour Mes Mains en Or. Il y a toujours une dimension pédagogique qui côtoie le ludique.
Ici, dans Bon Appétit! Monsieur Lapin, ce sont les animaux qui sont à l'honneur.

Monsieur Lapin, qui n'aime plus les carottes, va aller voir ce que mangent d'autres animaux. Nous croiserons ainsi, au fil des pages, le lapin, la grenouille et sa langue collante, la mouche (casse-croûte de la grenouille), l'oiseau et ses plumes, le poisson et ses écailles, le cochon et sa queue en tire-bouchon, la baleine et ses fanons, le singe ou encore le renard au pelage tout doux mais aux dents solides.

Monsieur Lapin n'aime plus les carottes Le cochon et sa queue en tire-bouchon La baleine et ses fanons

Comme dans tous les ouvrages de cette maison d'éditions associative, il y a un travail formidable sur les textures, éléments essentiels pour les enfants aveugles, mais aussi sur les couleurs car, rappelons-le, ce sont des livres pour tous.
Livre tactile, en braille et gros caractères, cette histoire pourra être partagée en famille, pour découvrir le régime alimentaire des animaux croisés par Monsieur Lapin.

Qui mange une mouche, qui préfère la banane, qui, finalement, se régale de carottes? Quelle vertu magique ont les carottes? Vous le saurez en découvrant Bon Appétit! Monsieur Lapin. A explorer avec les yeux, les mains, en touchant, en lisant, en noir ou en braille, c'est une histoire accessible à tous, appréciable par tous.

Si vous aussi êtes conquis par les ouvrages de Mes Mains en Or, vous pouvez consulter le catalogue 2016 disponible en annexe et commander ces ouvrages.
Et vous pouvez aussi croiser Mes Mains en Or lors de salons du livre.

samedi 12 mars 2016

Loup y es-tu? - Mes Mains en Or

Dernière création de Mes Mains en Or dont nous avions déjà présenté Le Petit Chaperon Rouge, Loup y es-tu? est une adaptation tactile/braille/gros caractères/audio de la comptine traditionnelle que tout le monde connaît et qui commence par "Promenons - nous dans les bois pendant que le loup n'y est pas"...

couverture de Loup y es-tu - Mes Mains en Or 2015

Pour partir à la (re)découverte de cette comptine, deux personnages, manipulables sous forme de marionnettes de doigt, peuvent se promener de page en page et découvrir les vêtements que mettra le loup.

Loup y es-tu? Les marionnettes de doigt Loup y es-tu? Les chaussettes tricotées du loup



C'est dans la réalisation des vêtements du loup que nous verrons l'attention et les détails que Mes Mains en Or porte à ses créations, ainsi aussi qu'au mode de fonctionnement de cette association créée en 2010 par Caroline Morin - Chabaud qui existe aussi grâce aux bénévoles, petites mains qui tricotent, cousent, découpent, collent...
Ce qui permet aussi de sortir de magnifiques livres à des prix acceptables et abordables pour le grand public.

Loup y es-tu? est effectivement une comptine que tout le monde connaît. Cette version multi formats permet un vrai partage de l'histoire entre enfant et parent quelque soit la situation : enfant voyant/aveugle/malvoyant, parent voyant/aveugle/malvoyant. Tout le monde aura accès à l'histoire, aux personnages, ici définis sous forme de marionnettes de doigt ou d'une marionnette de main pour le loup, irrésistible avec ses grandes dents et sa belle langue rouge.

IMG_1756.JPG
Marionnette du loup, photo Mes Mains en Or

Ces marionnettes pourront donc être manipulées, déplacées de page en page pour une vraie appropriation de la comptine .
Les vêtements du loup, culotte, chaussettes, pantalon, pull, bottes, sont attachés sur un fil à linge par de petites pinces à linge.

Loup y es-tu? Le pantalon en velours du loup Loup y es-tu? Le pull du loup

Cette version est accessible aussi aux plus petits, évidemment avec la complicité des parents ou d'un adulte (il y a des petits morceaux comme les pinces à linge). Le côté tactile du livre, avec un travail fantastique sur les matières permet aussi de travailler sur le vocabulaire, l'habillage... Il y a d'ailleurs la volonté chez Mes Mains en Or d'allier le ludique à l'éducatif dans chacun de ses ouvrages.

Voilà donc une très belle version de Loup y es-tu? , accessible à tous, à partager en famille...
Un vrai plaisir pour les yeux, les doigts et les oreilles...

Et pour s'en convaincre, on peut aussi lire, écouter la chronique des Petites Histoires sur Vivre FM consacrée à Loup y es-tu?

lundi 18 janvier 2016

Les Emmurés - Lucien Descaves

Voici le cinquantième billet du blog Vues Intérieures.
Pour l'occasion, remettons sur le devant de la scène un livre oublié d'un auteur oublié : Les Emmurés de Lucien Descaves.
La première version de cet ouvrage a été publiée en 1894 mais celle dont nous parlerons est celle datée de 1925, revue et corrigée par Lucien Descaves lui-même, dont il dira p.18 "je n'ai fait que peu de retouches à l'édition originale de ce livre", telle que publiée en 2009 par la Part Commune, maison d'édition rennaise.

Pour information, dans l'édition originale de 1894 se glissait une lettre en braille, celle qu'Annette écrit à Savinien pour lui signaler son départ.

couverture du livre Les Emmurés publié en 2009 par La Part Commune

Commençons par la dédicace de Lucien Descaves :

AUX AVEUGLES pour aider au déchiffrement de leurs ténèbres
ET AUX VOYANTS pour déraciner les préjugés séculaires, cette oeuvre d'émancipation s'adresse.

Il y aurait une thèse à faire sur ce livre. Rassurez-vous, ce ne sera pas fait ici, pas plus que ne sera faite une présentation exhaustive de l'ouvrage.
Mais y a - t - il dédicace plus appropriée sur un blog comme celui-ci ?

L'édition de la Part Commune débute sur un avant - propos rédigé par Delphine Descaves, professeur et critique littéraire, dont on peut penser qu'elle est une descendante de Lucien Descaves, puis par la préface de Lucien Descaves datée de janvier 1925, le Livre Premier, le Livre Second, le Livre Troisième, le Livre Quatrième, le Livre Cinquième, puis la Postface écrite par Jules Renard et initialement publiée au Mercure de France en janvier 1895.
On trouve donc un mélange d'époques, de siècles, et pourtant, combien les propos tenus ici sont encore d'actualité pour de nombreux sujets abordés dans cet ouvrage indispensable à toute personne s'intéressant à la situation des personnes aveugles dans notre, nos sociétés actuelles.
Evidemment, le Paris décrit dans ces pages n'existe plus, les Quinze-Vingts ont bien changé aussi, passant d'hospice pour aveugles à Centre National Hospitalier d'Ophtalmologie, néanmoins, où en sommes - nous de ce déracinement des préjugés séculaires ?
Il reste encore tant à faire pour que l'on juge les personnes sur leurs capacités et talents plutôt que sur leur apparence... Vous trouverez en annexe (ou pièce jointe) un sondage datant de janvier 2015 sur les Français et la déficience visuelle et, après lecture des Emmurés, vous vous direz que certaines choses n'ont guère évolué en un siècle...

Ce roman aborde tous les sujets de la vie quotidienne d'une personne aveugle. Qu'il soit question d'éducation, d'apprendre un métier, de la relation avec autrui, des déplacements, de la perception de son environnement, d'amour, de son désir de fonder un foyer, de pouvoir le faire vivre de son travail, d'autonomie, Les Emmurés en parlent forcément.

Quatrième de couverture

Les Emmurés , qui paraît en 1894, incarne pleinement l'attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société.
Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l'on y retrouve un aspect quasi documentaire, qui ne craint pas le souci du détail - comme s'était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l'existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les Aveugles de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s'y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.

Ne tombez jamais sur de pareils livres.
Jules Renard

Lucien Descaves (1861-1949) est un auteur mal connu. Il a pourtant été une figure importante de la vie littéraire de son temps. Romancier et dramaturge prolifique, mais aussi journaliste, chroniqueur et préfacier, il fut l'ami proche ainsi que l'exécuteur testamentaire de J.-K. Huysmans et son chemin croisa, entre beaucoup d'autres, celui d'Émile Zola, Léon Bloy ou L.F. Céline.

Galerie de portraits

Au fil des quatre-cent soixante et onze pages du roman, l'on va suivre plusieurs protagonistes, tous issus de l'INJA (Institut National des Jeunes Aveugles) dont Savinien Dieuleveult qui sera le personnage principal, depuis leur sortie de l'institut jusqu'à leur établissement dans la vie civile. On y croisera ainsi Sézanne, nom d'emprunt pour Maurice de la Sizeranne, fondateur de l'Association Valentin Haüy dont on pourra trouver en annexe l'ouvrage paru en 1904 "les Aveugles par un Aveugle", Lourdelin, qui s'improvisera typhlophile en créant cartes en relief et tactiles, animaux miniatures sculptés et apprenant le braille, y compris musical, pour faire découvrir le monde à Savinien enfant ou correspondre avec lui, adulte. D'autres personnages, tels Merle, Bruzel, Gilquin ou Guillout, peupleront l'univers de Savinien.
A travers ces portraits, on croisera toute les strates de la population, de l'aristocratie avec Sézanne jusqu'au peuple, reflet de la société française de l'époque. C'est aussi l'une des forces de ce roman, individualiser des personnes que l'on nomme souvent comme si elles formaient un groupe homogène, Les aveugles.
On y croisera aussi les typhlophiles, dont Valentin Haüy en personne (p374), en un moment historique où l'utilité du braille est encore à défendre, où tous les enfants aveugles n'ont pas encore l'opportunité d'aller à l'école et espérer ainsi des jours meilleurs, sans parler des gens devenus aveugles au cours de leur vie, par maladie ou accident dont la seule perspective était de mendier ou de vivre de la charité.
Si Lucien Descaves écrit bien ici un roman, il s'inspire largement de ce qu'il a vu, entendu et sa préface montre qu'il participe également et activement à changer ce regard sur les Aveugles :
p.15 "Comme il est heureux que Valentin Haüy et Louis Braille, Guadet et Dufau, aient eu un continuateur en M. Pierre Villey qui a ramassé leur bourdon de pèlerin pour porter à son tour la bonne parole au pays des infidèles! "

portrait de Valentin Haüy
Portrait de Valentin Haüy

Difficile d'aborder la totalité du roman tant celui-ci est riche. Si l'on fait ici l'impasse de la relation entre Savinien et Annette, pourtant centrale dans l'histoire, et qui révèle bien des aspects de ce que peut signifier une union aveugle/clairvoyante (ici encore, la femme aveugle n'a vraiment pas beaucoup de perspectives d'avenir, les Quinze-Vingts interdisant à l'époque les unions entre personnes aveugles), on trouvera ci-dessous quelques citations tentant d'illustrer le riche propos de Lucien Descaves.

Cécité, déplacements et perception de l'environnement

Avant les débuts de la réadaptation ou de l'enseignement des techniques de locomotion, essentiellement développés à l'origine pour les soldats revenus aveugles de la guerre, les aveugles dépendaient essentiellement des guides pour se déplacer, avec tous les inconvénients que cela pouvait susciter.
p.202 "Les guides !
Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.
Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut des écoles, l'excédent des familles nombreuses, l'espoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il décrassait patiemment.
Il en recruta partout : chez les concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, les mansardes, les arrière-boutiques, la rue...
Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie..."
Mais à quoi sert un guide, précisément?
p.207-208 "Vous amplifiez les qualités de nos conducteurs. Nous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouvé la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies que nous nous les adjoignons."

Il y a aussi de nombreuses et riches descriptions sensorielles de paysages urbains :
p.51 "La légèreté de l'air est opprimée juste assez pour que soit sensible le voisinage de la cathédrale, dont l'énorme bloc règne sur le peuple confiant des maisons..."
p.180 "Son âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et moins superficiels que les yeux."
p.161 "Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleveult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants."

p.130 "Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc..., me sont signalés par l'application sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce que l'on nomme la perception facile ? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié."

p.140 "Courses sans résultats donc, en dehors des exercices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la conquête de cette ville inextricable où, les premiers jours, Arsène et lui erraient, comme des épaves.
Cependant, les grandes voies qui se ramifient du tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade."

Cécité, aspects physiques et profession

A aucun moment Descaves n'est complaisant, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il débute d'ailleurs son roman par une description crue autant que poétique des yeux aveugles :
p.23 "Au-dessous d'eux s'étendait le jardin de la cécité, un parterre d'yeux fanés, un enclos de cryptogrammes insolites, un verger de fruits blets, becquetés et rabougris, à l'égrappage desquels on ne s'expliquait pas qu'il fût sursis.
Aucune espèce n'était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fougueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l'oeil qu'un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d'arborisations sanguinolentes les porphyres, l'agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l'iris en dissolution s ' extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l'ardoise brute. Et d'autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes."
Et cela continue encore sur une page...

A plusieurs reprises, il est signalé que la cécité de Savinien ne se voit pas. Pourtant, l'absence de signes extérieurs fait douter. C'est aussi toute l'ambiguïté.
p.30 "Au jeune Dieuleveult, un des lauréats le plus souvent nommés, incomba la réhabilitation de l'instrument discrédité par un galvaudage légendaire. Il y réussit à souhait, bien que sa physionomie, sans tares évidentes, plutôt intelligente et douce, recommandât la circonspection aux gens qui appréhendent d'être dupes et veulent des garanties. Il en donna. Ses gauches révérences renversèrent un pupitre, et ce témoignage plausible de sa cécité rallia les suffrages hésitants."
p.59 "Tu nous désespères, mon garçon. Comment ! tu as la chance que ça ne se voit pas et tu appelles, par tes grimaces, l'attention sur ton Infirmité ! Qu'est-ce-qu'on va croire ! Que nous te dressons à la mendicité..."
p.176 "Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues. (...) j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés."

Cécité, musique et métiers manuels

A l'INJA, on formait deux types d'aveugles, les musiciens et les autres...
p.27 "Le masque des ouvriers était dense, fermé, un peu bestiale même, comme si l'héritage de la vue se répartissait inégalement entre la roture du toucher et l'aristocratie de l'ouïe."
p.30 "Celui-ci retournait dans son pays, allait exercer au fond de l'Auvergne un des ingrats métiers manuels auxquels l'avait voué son incapacité musicale."

Aveugles et clairvoyants

p.190 "Ce dernier (Sézanne), installé enfin avenue de Ségur, (...), mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, l'égoïsme et le préjugé.
- la nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière.
(...) Est-ce là ce que désirent les aveugles ? (...) Leur ambition, c'est d'inspirer simplement la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas ? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe."

p.238 "Gilquin (...) soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des emplois auxquels ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine.
- Ainsi, moi, fils d'ouvrier, sais - je à quel ingrat labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serai aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction du ciel que vous appelez une Infirmité. Oublierai-je que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble fréquentation des orgues de mon église ?"

Gilquin dira aussi, p322 "Chaussez - vous bien ceci dans la tête : hormis se servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants".

Pour conclure

Réédité, accessible sur le net, plongez dans Les Emmurés . Vous y découvrirez un Paris disparu, vous y croiserez des personnages de fiction inspirés de personnes réelles qui ont effectivement permis aux personnes aveugles d'accéder à l'éducation (lire à ce sujet ce résumé détaillé, à une vie qu'elles peuvent aujourd'hui choisir. Pourtant, ne baissons pas la garde. Il reste encore tant à faire. Pensons, par exemple, que seule, une infime minorité d'ouvrages est accessible aux personnes aveugles, aujourd'hui dans notre pays.
Pensons aussi à la place que nous réservons aux personnes aveugles dans le monde du travail, ou en terme d'accessibilité culturelle.
A une époque de pionniers décrits dans ce roman naturaliste souhaitons une généralisation des possibilités, un passage de l'exception à la banalisation. Pour la richesse de tous...

jeudi 3 décembre 2015

Fort comme Ulysse - Sylvaine Jaoui

Livre jeunesse édité chez Casterman Poche en 2011.

Couverture de Fort comme Ulysse

Roman de Sylvaine Jaoui accessible à partir de dix ans et vivement recommandé aux grands aussi!
Difficile de ne pas adhérer à l'histoire d'Eliott, élève de sixième, qui est en train de perdre la vue. Et, si les mouchoirs ne sont pas superflus, ce n'est pas parce qu'il s'apitoie sur son sort mais parce que ce livre est une merveille d'émotions et de pudeur.

Quatrième de couverture

''Au moment où j'entrais, j'ai entendu Solal dire discrètement à sa petite bande:

- Tiens, voilà le bigleux... Il faudrait lui dire d'aller s'acheter des yeux, il aurait l'air moins con.''

Pas facile de garder le moral quand on perd la vue et que tout le monde vous regarde comme une bête curieuse. Heureusement pour Eliott, il a un modèle : Ulysse, le héros fort et rusé de l'Odyssée. Et puis surtout il y a la belle Espérance... Même si le monde lui semble flou, Eliott ne voit qu'elle.

ON NE VOIT BIEN QU'AVEC LE COEUR
Antoine de Saint Exupéry

Eliott

Enfant unique, Eliott vit entre un papa ingénieur, qui lui bricole sans cesse des "trucs" pour compenser sa baisse de vision, et une maman styliste, qui n'a pas encore réussi à "digérer" la nouvelle du diagnostic posé alors que le petit garçon était en CE1.
Son meilleur ami s'appelle Nathan. Et, comme dans la "vraie" vie, il y a aussi des personnes moins appréciées, comme ce Solal qui le traité de "bigleux". Et puis, aussi, l'arrivée des premiers sentiments amoureux avec Espérance, qui traîne aussi avec elle, un passé difficile.
Et cette naissance des sentiments amoureux me fait inévitablement penser au film Au Premier Regard même si les protagonistes sont plus âgés.

Eliott lit l'Odyssée en cours de français et, à travers les différents chants, il découvre ce héros, également avec l'aide précieuse de Madame Stabat qui s'occupe du CDI.

Portrait d'Ulysse, profil droit

Malvoyance

Si la cécité est abordée avec plus ou moins de réalisme et de bonheur dans la littérature, la malvoyance est un thème peu exploité et, ici, cela est fait magistralement.

Si la pathologie d'Eliott, rétinite pigmentaire dont on trouvera en annexe un document édité par le service des Maladies Rares, Orphanet, n'est nommée qu'à la moitié du livre, il donne plein d'indices et d'exemples concrets de ce que cela signifie pour lui au quotidien :

Pour la lecture,
p.10 : "(...) il n'avait pas eu le temps de m'adapter le chant 2 de l'Odyssée. Je devais l'avoir pour le cours de français et si le texte n'était pas en police Arial, caractère 48, impossible de le lire."
p.16 : "Même imprimé en caractère 48, il m'est quand même très difficile maintenant de déchiffrer un texte. Je suis obligé de coller mes yeux sur les feuilles et de lire syllabe par syllabe. Ce qui fait que souvent, lorsque j'arrive au bout d'un mot, je ne me souviens plus de celui qui précède. Et je ne parle même pas des migraines que ça me donne... Du coup, la lecture est devenue une vraie corvée. Quand je pense qu'en CP, j'avais su lire avant tout le monde et que j'adorais ça, ça me fout le cafard."

A propos du regard des autres :
p.16 : "Les gens qui ne savent pas ce que j'ai sont toujours surpris par ma façon de lire. Comme je ne porte pas de lunettes et que mes yeux semblent normaux, ils ont l'impression que je fais l'idiot."
p.18 : "Je n'aime pas le moment où les gens comprennent que je suis malvoyant. Je ne supporte pas le ton qu'ils prennent pour me parler tout à coup. Leur fausse gentillesse m'humilie. Elle fait de moi un vrai handicapé."

Sur la perception de l'environnement :
p.17 : "Depuis que ma vue a beaucoup baissé, Nathan a pris l'habitude de me décrire tout ce qu'il voit. C'est assez drôle parce qu'il ne s'adresse pas à moi. Il est bien plus délicat que ça... Il fait semblant de parler tout seul à voix basse (...). Bref, Nathan raconte tout ce qu'il voit et moi j'écoute, l'air de rien."
pp.39-40 : "Le bruit des voitures, les gens qui marchent vite, la femme qui fonce droit devant avec sa poussette, la mamie qui promène son chien avec une laisse rétractable, le type qui roule avec son vélo sur le trottoir. Bref, on ne se rend pas compte, quand on a de bons yeux, à quel point la ville est semée d'embûches."
p.41 : "(...) j'ai réalisé qu'elle venait de m'éviter un "emplafonnage" avec un réverbère. Dans le feu de la discussion, j'avais été moins vigilant et j'avais bien failli me faire mal."

Et l'on pourrait trouver encore mille et un exemples dans cette écriture ciselée où rien n'est laissé au hasard. Le thème de la différence est abordé ici de plusieurs manières, que ce soit par le biais du handicap ou du racisme, mais avec l'idée que l'on est rien sans l'autre et que l'on a tous besoin d'aide.

Et puis il y a ce joli parallèle entre Eliott, et son combat au quotidien pour son autonomie, et Ulysse, "héros (...)(qui) n'en est pas moins un homme. Il a les qualités d'un être supérieur, mais il est aussi capable de faiblesses, liées à sa condition d'être humain. C'est pour cela qu'on peut s'identifier à lui. Il est comme nous, il a des défauts."

Et aussi le braille en filigrane qui, finalement, aidera toute la famille à reprendre espoir, à voir grandir Eliott.

Lecture vivement recommandée, en particulier en ces temps de repli sur soi...
Et signalons également que ce roman jeunesse est aussi accessible à tous sur Eole.

mercredi 5 août 2015

Blind Creations - Suite

Hannah Thompson vient de publier un article dans The Guardian qui fait suite au colloque Blind Creations et que j'ai envie de vous présenter ici. Il ne s'agira pas d'une traduction à proprement parler mais d'une tentative de transmission d'idée parce que, d'une part cela donne vraiment l'esprit du colloque et ensuite parce qu'il est important de faire circuler ces pensées. Elle est également l'auteure d'un blog Blindspot. Pour ceux qui souhaitent lire l'article en version originale, c'est ici et il s'appelle "How the arts can help change attitudes to blindness".

Portrait d'Hannah Thompson

Photo: portrait d'Hannah Thompson

Le blog "Vues Intérieures" est né d'une envie qui s'apparente vraiment à cette idée que les arts peuvent aider à changer le regard sur la cécité et la déficience visuelle.

Le colloque Blind Creations a accueilli 116 participants du monde entier dont la moitié était des personnes aveugles ou déficientes visuelles. Parmi elles, de nombreux artistes, auteurs, écrivains. Pendant le colloque a eu lieu aussi un micro festival des arts. Ces trois jours ont été l'occasion pour les participants aveugles et non-aveugles d'échanger des façons inventives d'expérimenter le monde, allant des livres tactiles et photographies à l'art haptique.

Lors de ce colloque, beaucoup de sujets ont été évoqués et Hannah Thompson a choisi, pour son article, de parler de deux d'entre eux pour lesquels l'art réalisé par ou pour les personnes aveugles peut et doit nous aider à changer les présomptions négatives de la société sur la cécité: le braille et le format audio, l'audiodescription en particulier.

Le braille et le support audio sont souvent utilisés pour permettre aux personnes aveugles d'avoir accès au matériel imprimé. L'engouement récent du public voyant pour les livres audio a permis aux personnes aveugles d'avoir accès à un nombre plus important d'oeuvres. Quant au braille, perçu comme difficile à utiliser et de nature encombrante, très peu de livres sont publiés, au Royaume Uni, sous ce format, signifiant aussi que cet ingénieux système de lecture est réservé à une petite minorité de personnes aveugles dont le nombre ne cesse de diminuer.

Lors du colloque, plusieurs artistes ont expliqué comment ils utilisaient le braille pour attirer à la fois le public aveugle et le public voyant. Ainsi, dans l'installation tactile de David Johnson, Too Big to Feel, l'artiste a créé des gros points de braille en béton pour montrer que le système d'écriture est un moyen créatif d'expression qui parle d'autonomie et de communication aux personnes non-aveugles. Cette oeuvre suggère que l'imprimé n'est qu'un moyen, et peut-être pas le meilleur, d'accéder à l'information.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Photo : Too Big to Feel, David Johnson

Si Hannah Thompson doute d'une renaissance du braille dans l'industrie de l'édition malgré une nouvelle popularité de cette écriture parmi les lecteurs, écrivains et éditeurs, elle souligne cependant que les artistes qui utilisent le braille dans leurs oeuvres nous encouragent à nous questionner sur notre tendance à privilégier la vue sur les autres sens en soulignant le potentiel que peut avoir la cécité pour changer l'opinion.

L'audiodescription se développe au cinéma et à la télévision mais, contrairement aux livres audio, reste quasiment inconnu en dehors des personnes aveugles. Le colloque a montré que, loin de n'être qu'un support neutre pour raconter ce qui se passe à l'écran, l'audiodescription, comme le braille, est un art en soi ou le descripteur faire des choix délibérés et subjectifs de ce qu'il mentionne ou ignore.

Si, dans les cinémas, les personnes aveugles accèdent à l'audiodescription par le biais d'un casque qui, tout en leur donnant des informations sur les personnages, le décor, les isolent de l'expérience visuelle du film, elles sont aussi dépendantes des choix faits par les descripteurs.

Le documentaire "Across Still Water" de Ruth Grimberg datant de 2014 et parlant de perte de vision, a été présenté avec l'audiodescription lors du colloque permettant ainsi au public non-aveugle d'expérimenter une séance de cinéma "à l'aveugle".

Hannah Thompson explique que le refus du protagoniste d'utiliser une canne blanche permet au spectateur de comprendre ses sentiments au sujet de sa cécité progressive. Mais la vue d'une canne blanche pliée sur une table n'est pas mentionnée par le descripteur voyant. Les spectateurs aveugles n'ont pas ainsi accès à la décision de la réalisatrice de montrer cette canne inutilisée et d'en apprécier le symbole.

Les discussions lors de la présentation du film nous ont révélé qu'il était important de considérer l'audiodescription comme une forme d'art si les personnes aveugles peuvent accéder aux subtilités du film.

Hannah Thompson conclut en disant que si le braille et l'audiodescription ont été créés pour permettre aux personnes aveugles d'accéder au monde visuel, il est peut-être temps, aujourd'hui, de les envisager de manière plus créative. Cela permettrait non seulement d'améliorer la perception de la cécité par le public mais aussi l'accès des personnes aveugles à l'art.

Que les éditeurs et l'industrie cinématographique en prennent note!

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