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mercredi 15 janvier 2020

Nicolas Caraty - Mediateur culturel

Il y a longtemps que nous voulions parler du travail de Nicolas, à la suite d'une visite enchantée faite au Musée d'Aquitaine en sa compagnie. Un an et demi après cette première visite (complétée par une autre depuis), voici enfin, au-delà du portrait de Nicolas Caraty, un passionnant échange autour des questions d'accessibilité culturelle, de partage et de transmission de la culture, avec la déficience visuelle en point de départ...

Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, Nicolas Caraty est, à ce jour, l'un des rares médiateurs culturels aveugles à travailler dans un musée en France.
Il a déjà eu plusieurs fois l'occasion de retracer son parcours, comme dans ce reportage de France 3 Aquitaine datant (déjà!) de 2014.
Nous avons eu l'occasion de discuter longuement de sa façon de travailler, de sa manière de concevoir la médiation culturelle, de son regard sur les publics et d'accessibilité culturelle.

La médiation culturelle au cœur du projet

"Quiconque – qu'il soit voyant ou non voyant – ne possède pas le remarquable talent de médiateur de Nicolas Caraty". Manifestement, nous ne sommes pas les seuls à apprécier les compétences de Nicolas, cette citation étant issue d'un article de Caroline Buffet, intitulé Vers la construction d'une société plus inclusive et publié en 2018 dans La lettre de l'OCIM. À cet indéniable talent, il faut ajouter la longue expérience de Nicolas dans la médiation.

Nicolas Caraty - Musée d'Aquitaine
Nicolas Caraty vu de dos en train d...

Juste après sa formation d'accordeur de piano, Nicolas a intégré une association culturelle bordelaise qui s'appelait Toucher pour connaître. Cette association a existé de 1974 à 1996 ou 1997, selon la mémoire de Nicolas. Puis, pendant huit ans, il a jonglé avec un travail de vente, de militant associatif et de sportif de haut niveau (membre de l'équipe de France de Cécifoot, vice-championne d'Europe en 2005). Avant d'intégrer le Musée d'Aquitaine, il a aussi travaillé au Futuroscope pour l'attraction Les yeux grands fermés. Au jour de notre entretien, au cœur de l'été, il "avouait" une expérience de 25 ans dans la culture et les thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle. Quant à son arrivée au Musée d'Aquitaine, il a fallu trois ans pour officialiser son recrutement. Il a commencé par plusieurs stages courts où il avait pour mission de travailler sur l'accessibilité des lieux et des collections pour les visiteurs déficients visuels. Puis, de fil en aiguille, on lui a proposé de faire de la médiation, ce qui ressemblait finalement à ce qu'il avait fait au sein de l'association Toucher pour connaître. Pour Nicolas, ce laps de temps a permis d'évaluer "toutes les difficultés rencontrées par les différents interlocuteurs, que ce soit le musée, que ce soit mes collègues, que ce soit moi également, et le public, voir comment il réagissait, et en fonction de tout ça, on a pu faire un bilan, je maîtrisais la moitié du musée à peu près, en connaissance et en capacité de visite". C'est ainsi qu'il a été recruté. Il indique aussi que c'est sous l'impulsion de Christian Block, qui dirigeait le service médiation au musée à ce moment là, et son directeur, François Hubert, que l'aventure a pu démarrer.
Aujourd'hui, Nicolas a plusieurs casquettes : il est donc médiateur culturel, "qui consiste à mettre en relation un ou des visiteurs avec une ou des œuvres du musée", ce qui constitue le principal de son métier, avec du public de tous âges. "J'ai des parcours qui sont prévus pour des enfants de grande section de maternelle, puis après, il n'y a pas d'âge pour aller au musée, et puis une fonction de chargé d'accessibilité ou "référent accessibilité" au musée qui, elle, consiste à essayer de produire et avoir des contenus adaptés aux publics spécifiques, quelqu'ils soient, et aux différents handicaps au sein du musée".
En théorie, chaque projet devrait, dès sa conception, passer par la case accessibilité afin de s'assurer que, dès le départ, il sera accessible à tous. Cela éviterait des coûts supplémentaires engagés lorsqu'il faut corriger, ajouter, rectifier afin de bâtir un projet adapté à tous. En tant que visiteurs, nous pouvons espérer que ces pratiques tendront à se généraliser et se banaliser afin d'avoir accès à des expositions accessibles à tous dans les meilleures conditions possibles.

Partage

Visites et parcours
Au Musée d'Aquitaine, les médiateurs culturels ont la possibilité de bâtir leurs propres parcours. Au fil de ses quinze années de présence au musée, Nicolas Caraty en a créé quelques uns.
"J'ai ce parcours qui s'appelle "chut" et qui est un parcours où l'on découvre une œuvre d'après un son, et qui consiste à faire, en regard des œuvres, une visite chronologique historique et sonore qui s'adresse au très jeune public et qui commence à la préhistoire avec les premiers objets sonores et on finit avec les premiers sons venus de l'espace qui proviennent de Spoutnik."
"Il y en a un qui s'appelle "objets d'hier et d'aujourd'hui". C'est un parcours où l'on regarde un objet dans les collections et on voit comment il a évolué au fil du temps. On commence avec la préhistoire, ce sont des visites transversales, et on va aborder l'aiguille à chas en os, on voit ce que c'est devenu aujourd'hui, on arrive à la machine à coudre. On voit la lampe à graisse et on arrive jusqu'au téléphone portable qui peut faire de la lumière. (...) Et puis j'ai des parcours plus classiques, sur la céramique par exemple où l'on termine avec un atelier poterie."
Quand on lui demande si ses parcours sont accessibles, Nicolas répond que rien n'est figé dans la médiation et qu'ils sont adaptables parce que le musée possède des fac-similés, des objets à manipuler, il ajoute : "C'est vrai que tous les contenus peuvent être adaptables, transposables, moi, je n'ai aucun doute là-dessus." Et il enchaîne avec une anecdote qui en dit long aussi sur la volonté de l'équipe, et de Nicolas en particulier, de ne léser personne, où, lors d'une visite scolaire, pour une classe dont l'un des élèves était aveugle, il a fallu adapter l'atelier mosaïque. Il indique que ça les a fait réfléchir et que "ça monte aussi que ces questions d'accessibilité ne sont que des solutions à trouver et que si on veut, on les trouve."

"Le musée au bout des doigts"
Ce rendez-vous bimensuel a été remis en place en septembre 2018 après avoir été abandonné, faute de public, et programmé sur un autre créneau horaire. Il s'agit désormais d'une visite programmée le samedi à 15h. Ce créneau horaire est identifié "culture accessible compatible" à Bordeaux, d'autres structures l'ayant testé avec bonheur. Ces visites, initialement conçues pour les visiteurs déficients visuels individuels, sont ouvertes aux accompagnateurs (en nombre raisonnable). Idéalement, la jauge est de quinze personnes, parfois réduite à douze quand il y a beaucoup de manipulation d'objets. Elle dure entre une heure vingt et une heure trente, et, avec une année de recul, son thème varie d'une fois à l'autre.
"On considère qu'en préambule de la visite, il y a un petit point d'information sur où en est le musée dans ses démarches accessibles, et puis à la fin de la visite, il y a un petit debrief aussi pour savoir et prendre en compte le ressenti, leur ressenti sur cette visite là, sur l'activité qu'on a menée."
"Là, je propose une visite thématique, une période historique ou une thématique dans une période historique, et je leur propose un contenu adapté avec possibilité de manipuler des fac-similés, parfois des vraies œuvres, on y ajoute du son, des odeurs parfois. On a des dessins thermogonflés qu'un de mes collègues réalise. On va voir apparaître bientôt des maquettes en résine 3D quand on évoquera l'architecture de certaines périodes historiques aussi." Au cœur de l'été dernier, alors que le dispositif revu n'avait pas tout à fait un an d'existence, le bilan était très positif malgré des périodes un peu compliquées, le musée ayant dû fermer plusieurs samedis lors de manifestations.
Ces visites sont largement annoncées dans les réseaux culturels, associatifs, au niveau local ou national, et il est arrivé que des visiteurs hors département y assistent. Il indique d'ailleurs que ces personnes sont venues à plusieurs de ces visites, preuve aussi qu'il y a une attente dans un contexte de culture accessible plutôt maigre.
Aujourd'hui, ces visiteurs individuels constituent 25 à 30% des visiteurs déficients visuels accueillis par le musée. A terme, Nicolas pense que cela pourra atteindre les 50%. Et pour continuer avec les chiffres, le public spécifique, tout handicap confondu, représente 2% des visiteurs annuels du musée.

Se nourrir, s'enrichir les uns des autres
Lorsqu'il parle des parcours qu'il a créés, Nicolas n'hésite pas à dire que certains ne seraient jamais sortis de sa tête s'il n'était pas aveugle ou s'il n'avait pas échangé avec le public qu'il reçoit au musée.
"Le parcours "chut", je ne le crée jamais si je ne suis pas non-voyant et si je n'ai pas travaillé au préalable sur une histoire sonore avec du public spécifique à l'hôpital. Le parcours sur les odeurs que je peux faire à la demande, c'est pareil. Il est issu de ces rencontres là, de ces transferts et de ces apports là."

Derrière la notion d'accessibilité culturelle, l'autonomie

Si vous circulez de temps en temps sur ce blog, vous savez que l'accessibilité culturelle est un thème omniprésent dans les billets. Nous avions donc envie d'entendre Nicolas nous définir ce qu'était pour lui "l'accessibilité culturelle":
"Comment je définirais? Je définirais par l'idée de trouver un contenu qui est de préférence exploitable en autonomie. ce qui veut dire qu'il faut, alors en autonomie, ce n'est pas forcément être seul au musée, "le musée au bout des doigts", c'est de l'accessibilité culturelle et on n'est pas seul et on ne découvre pas tout seul, mais ce qu'il faudrait, c'est que l'établissement culturel ait un contenu qui puisse aller à la rencontre de ses publics, ou de son public, quelques soient les spécificités ou la particularité de ce public."
L'idée qui pointe derrière "exploitable en autonomie" est que la personne peut aller toucher directement l'objet, peut se faire une idée directement sans intermédiaire, sans interprétation?
"ça serait idéal. C'est vers ça qu'il faut tendre et c'est ce que tentent de faire certaines structures qui ont mis en place des parcours spécifiques. C'est effectivement permettre à tout un chacun de s'en emparer et de venir au musée comme tout le monde et d'y découvrir son contenu comme tout le monde. Je lis mon cartel, j'écoute mon audioguide, je peux apprécier et appréhender une œuvre par mes propres moyens, avec mon propre niveau de connaissances (...). C'est bien que les gens puissent se faire leur propre idée de par leur vécu, de par leurs connaissances. Être choqué comme tout le monde parce qu'une oeuvre est peut-être dérangeante, ou c'est le coup de foudre parce que ça correspond tellement à ce que je crois, à ce que je pense, à ce que j'ai envie de rencontrer, que j'ai super envie de le vivre seul aussi. Et puis, pour d'autres, ce n'est pas le cas. il y en a qui veulent vivre la culture en groupe, qui veulent être aidés à la découverte parce que, peut-être, on a peur de ne pas connaître, de ne pas comprendre, de ne pas maîtriser aussi parce que ce sont des questions récentes, ces questions d'accès à la culture, malheureusement."
Derrière cette accessibilité culturelle définie par Nicolas, il y a une histoire d'autonomie. ça ne signifie pas forcément le faire seul, mais c'est pouvoir se faire son idée tout seul.
"ça me paraît essentiel, comme chaque visiteur, en fait. Le visiteur, quand il vient, si on reste dans le cadre du musée, a la liberté de ne pas lire les cartels, il peut aussi juste regarder une œuvre et se faire son idée, même, à la limite, ne pas connaître l'artiste qui a réalisé la peinture, la sculpture ou l'œuvre musicale s'il veut. (...) Ce qui me paraît essentiel, c'est que cette possibilité soit offerte à tout le monde. Quand on aura réussi à faire ça, on aura bien, bien, bien progressé en accessibilité."
La possibilité d'être touché par une œuvre.
"Aujourd'hui, on oublie souvent l'émotion de l'œuvre, le ressenti, la larme qui peut couler, ou le sourire (...).Allons-y à tâtons, ne heurtons pas, et parfois, c'est un peu trop la préoccupation qui ressort et c'est dommage parce que l'art et la culture, ce n'est pas ça. L'art, c'est parfois se prendre une bonne baffe, ou être totalement envoûté parce que, ça y est, cet artiste-là vous parle. Je sais que quand je touche une sculpture du Bernin, Bernini, je suis toujours sous le charme et en général, je les reconnais parce qu'il y a vraiment quelque chose de très spécifique, et c'est ça, l'art en fait. (...) Ce qu'il faudrait, c'est ne pas envisager une culture accessible et une culture pour tout le monde, c'est juste une culture en fait. Et si on arrêtait de segmenter les publics en niches, si on considérait qu'on avait un grand public avec toutes ces spécificités, là, je pense que tout le monde y gagnerait, très clairement."

Une autre façon de découvrir les collections

Ce qui m'avait frappée lors de ma première visite avec Nicolas, c'était la sensation d'avoir vu les collections du musée différemment, peut-être aussi parce que nous avions eu la chance d'avoir une longue visite, Nicolas étant généreux de son temps, mais aussi parce que nous avions pu découvrir autrement les œuvres. Par exemple, nous avions pu toucher des stèles gallo-romaines, sentir les boucles de cheveux sculptés dans la pierre, découvrir des traces laissées par les outils des sculpteurs... des détails que les yeux ne décèlent pas toujours, et puis ce contact avec la matière...
Si vous avez envie d'entendre ce que cela peut donner, nous vous invitons à écouter l'émission de Frederic Grellier, traducteur aveugle que nous avions rencontré lors du Colloque Blind Creations, Un aveugle en vadrouille. En février 2019, sous un soleil magnifique et des températures quasi estivales, il a rencontré Nicolas et a, lui aussi, eu l'opportunité de visiter le musée en sa compagnie.

Les mains de Nicolas Caraty sur une sculpture

L'importance du toucher
Aujourd'hui, dans un musée, l'injonction de "ne pas toucher" est tenace. Nicolas rappelle ainsi que Frédéric dit lui-même qu'il en avait oublié qu'il pouvait toucher.
Pourtant, Nicolas rappelle que le toucher est primordial quand on ne voit pas. "C'est un des moyens les plus pratiques à mettre en œuvre pour faire se rencontrer un objet et un non-voyant. Ce sont des choses qu'on pratique au musée mais pas de manière systématique parce que (...) la mission première des musées, c'est conserver ce patrimoine, le préserver et le transmettre aux générations futures, donc de ne pas le détériorer aujourd'hui, mais malgré tout, il y a toujours moyen de déroger un peu à la règle et se dire que si vingt mains par an viennent toucher un marbre, il ne va pas subir une dégradation considérable. Et que, même si je mets un objet métallique dans vingt ou trente mains sur une visite, il y a moyen, en préservation, de le retraiter, ce qu'on fait nous, parfois, pour qu'il puisse à nouveau être préservé dans les meilleures conditions et d'écarter tout risque de dégradation de l'objet qui sera peut-être réutilisé sur une autre visite. Combien de fois j'ai entendu "faut pas toucher" (...) et c'est, pour les déficients visuels, mais aussi les voyants, une grosse frustration parce que ce rapport au tactile, on en a besoin. (...) On a mis de côté ce sens là et on a créé des lieux où, en plus, on a défini que ce sens n'était pas très désirable. Aujourd'hui, il faut changer tout ça. (...) Quand je suis arrivé au musée, la première idée que j'ai eu c'est "désormais, je vais faire toucher". L'idée, c'était "je suis non-voyant, je vous fais visiter un espace". (...) Il faut peut-être informer et former. Les visites de la préhistoire, on les commençait avec un atelier tactile sur qu'est-ce que le toucher, comment ça fonctionne et pourquoi je n'ai pas le droit de toucher au musée aussi. Souvent, on ne sait pas toucher, on n'a pas la technique, on n'a pas appris à toucher. (...) Il y a un gros travail à faire sur l'usage de ce sens aujourd'hui et il peut aussi se faire au musée."
Il est vrai que le toucher donne des informations qui vont bien au-delà de celles données par la vue. "Le toucher, c'est l'avers et le revers, le recto et le verso, le dessus et le dessous, c'est l'intérieur des choses, c'est l'épaisseur, c'est le poids, c'est la chaleur sur une matière, c'est le lisse, le rugueux... Tout ça, c'est le toucher et que d'informations loupées parce qu'on ne touche pas, en fait! Et c'est là que c'est dommageable pour tout le monde. Pour moi, c'est dommageable au travail de l'artiste parce que son œuvre n'est pas utilisée, exploitée ou vécue dans sa globalité, et le toucher, c'est aussi ressentir avec son corps. Quand tu essaies de prendre le volume d'une oeuvre, c'est ton corps qui te le transmet donc tu intériorises plus les choses, ça vient du fond de toi, alors que la vision, c'est toujours très distant, finalement."
"Quand on travaille sur "l'aventure d'une œuvre dans le noir" au Musée du Quai Branly (atelier organisé par l'association Percevoir), ce qu'on explique, c'est que la vision, c'est global et que tu affines après alors que le tactile, c'est le détail et après, tu globalises. Et donc l'approche fait que les choses se font totalement différemment et le ressenti est probablement différent aussi. Mais les deux méthodes sont très bonnes (...) et peuvent être très complémentaires l'une de l'autre. C'est ça aussi l'accessibilité. C'est donner la possibilité d'exploiter plusieurs techniques, plusieurs moyens de découverte."

Le projet du parcours sensoriel

Quand on parle accessibilité, Nicolas dit que c'est au public de s'emparer de ce que tu as conçu, imaginé, et c'est à toi de lui demander ce qu'il en a pensé parce que tu pourras réadapter des choses si elles n'ont pas été parfaites. "L'accessibilité fonctionne aussi parce qu'il y a cet enrichissement mutuel qui se crée". Et c'est en travaillant sur l'accessibilité d'expositions temporaires, avec des adaptations à demeure et disponibles pour tout visiteur que le musée a commencé à réfléchir à un parcours accessible dans ses collections permanentes.
Si tout se passe comme prévu, le Musée d'Aquitaine dévoilera son parcours sensoriel d'ici la fin 2020. Composé de vingt-neuf stations, ce parcours couvrira une période allant de - 200 000 avant JC à la période des Arts Déco, soit autour des années 1925. Chaque salle du musée, abritant chacune une période historique, sera équipée de deux ou trois tables multisensorielles. Parmi les différentes propositions, on trouvera ainsi des objets à toucher, des vidéos audiodécrites et en LSF (Langue des Signes Française)...
Conçu pour être suffisamment riche pour permettre une découverte transversale/thématique ou historique, le parcours devrait donner l'opportunité aux visiteurs de revenir plusieurs fois au musée pour faire le tour des collections.
Ce qui est intéressant aussi, c'est que ces tables, installées à demeure parmi les collections permanentes, seront accessibles à tous, à toute heure d'ouverture du musée.

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille
Exemple d'une table mutisensorielle à la Tour de Londres : fac-similé d'un casque, silhouette et texte en braille.

Une équipe s'est donc réunie et au fil des réunions, a émergé un certain nombre d'objets qui paraissaient indispensables à faire figurer sur le parcours; soit parce que ce sont des œuvres incontournables du musée, soit parce que ce sont des objets essentiels de l'histoire de l'humanité. Ensuite, ils sont regroupés par thématiques. Il y aura ainsi une thématique sur la sépulture, l'habitat, l'outil, le guerrier. Sur chacune de ces tables sensorielles, il y aura des outils, des œuvres d'art, une maquette d'habitat. "L'idée, bien évidemment, c'est que tout un chacun puisse aussi utiliser ces tables. C'est extrêmement sensuel de toucher la Vénus à la corne qui est l'une de nos premières sculptures présentées sur le parcours, et de découvrir une tête sculptée d'un guerrier gaulois un peu plus loin ou le gisant d'Aliénor d'Aquitaine. Je pense que c'est un réel plus pour tout visiteur en réalité, c'est comme ça qu'il faut l'envisager. Pourquoi parler d'un parcours destiné au public spécifique alors qu'il est destiné au public, point."

Parce qu'il faut, parfois, mettre un point final

Nous aurions pu, encore et encore, vous délivrer les paroles de Nicolas, tenter de vous transmettre, à travers les mots, son amour pour la médiation, celle qui permet de partager, celle qui fonctionne dans les deux sens : je me nourris de ce que tu me racontes, tu te nourris de mon expérience...
Au-delà de son rôle de médiateur au sein du musée, Nicolas a un vrai regard sur l'accessibilité culturelle, celle que l'on devrait partager, et qui ressemble aussi beaucoup à celle que Vues Intérieures prône depuis sa création : au lieu de la concevoir comme un palliatif réservé à quelques uns, la penser universelle pour un enrichissement mutuel et une découverte décuplée.
Nicolas est un grand amateur de musique. Peut-être aurons-nous l'occasion de le recroiser sur ce blog dans d'autres billets, sur d'autres sujets...
Peut-être, par exemple, après avoir testé le parcours sensoriel au Musée d'Aquitaine. Quoiqu'il en soit, si vous en avez l'occasion, passez au Musée d'Aquitaine, et si vous avez de la chance, Nicolas sera votre guide...

mercredi 11 décembre 2019

Attention fragiles - Marie - Sabine Roger

Attention fragiles est un roman sorti en 2000 qui a obtenu le Prix France Télévisions du roman Jeunesse 2001 (11-14 ans), le Prix des Lycées professionnels du Haut-Rhin 2001 et le Prix Ramdam du Roman ado 2002. Voilà, autant dire que c'est une "valeur sûre".
Son auteure, Marie-Sabine Roger, a enseigné pendant une dizaine d'années avant de se consacrer à l'écriture de romans pour ados et adultes et de livres illustrés.

Couverture Attention fragiles
Dessin dans les tons jaune, ocre et...

Ce roman traite de thématiques qui sont toujours d'actualité. Les vies se croisent dans une grande ville anonyme et tour à tour, les personnages prennent la parole pour raconter leur point de vue, le temps d'un chapitre, à la manière d'un champ-contrechamp...
Voilà d'ailleurs quatre personnages parmi ceux qui prennent la parole :

  • Bruno, dit Nono, quatre ans et demi
  • Baluchon, son panda
  • Laurence, la mère de Bruno, ayant fui un concubin devenu violent, 23 ans
  • Nelson, dit Nel, aveugle depuis l'enfance, 20 ans. Il a un chien-guide, Boussole.

Quatrième de couverture

L'hiver, humide et froid.
Laurence, sans famille, sans amis, sans boulot, échoue dans une ville anonyme. Elle protège son petit Bruno et loge dans un grand carton de réfrigérateur près de la gare. Son unique crainte : qu'on lui enlève son fils. Lui, discute avec Baluchon, son panda. Et autour d'eux, les vies se croisent : celle de Nel, jeune aveugle, de Cécile qui s'attache à lui, de M. Barnouin, gardien de square, de Lucas qui travaille au buffet de la gare...
De quoi demain sera-t-il fait? Le bonheur, ce n'est jamais sûr, c'est seulement peut-être.

Champ-contrechamp

C'est Nel qui commence l'histoire. Puis Nono, du haut de ses quatre ans et demi. Puis Laurence, Et Monsieur Barnouin, le gardien du square, Cécile, la nouvelle du lycée. A tour de rôle, ils vont parler de leur vie puis, en avançant dans le récit, ces vies vont se croiser...
Le lecteur a ainsi accès à ce qui se passe réellement dans la tête (et la vie) du personnage et à ce que les gens qu'il croise ou côtoie imaginent de sa vie. Jugement, idées préconçues, clichés sont ainsi démontés.
Ici, nous irons, évidemment, nous pencher plus en détail sur la cécité de Nel et comment elle rejaillit sur ses relations sociales mais ce roman explore de nombreuses autres thématiques : violences conjugales, personnes sans abri, attitudes sociales...
Ce qui est intéressant aussi, c'est de montrer que, finalement, le handicap, ici la cécité de Nel, n'est pas "le pire" qui puisse nous arriver. Nel a une famille aimante (au propre comme au figuré), des amis, un avenir...

Laurence et Nono, et Baluchon

Difficile pour une mère de faire subir à son petit garçon la rue, le froid, la faim. Alors Laurence fait tout pour adoucir leur situation, pour protéger Nono qui lui, avance au jour le jour avec son panda en peluche Baluchon.
C'est par amour pour son fils qu'elle a décidé de quitter son compagnon devenu violent le jour où il a levé la main sur lui. C'est par amour aussi qu'elle s'astreint à garder sa dignité même si c'est parfois difficile, surtout lorsqu'on se voit dans le regard des autres. et finalement, c'est la présence de ce petit garçon qui la sauvera aussi.
Nono, seul et solitaire, s'invente une vie à deux avec sa peluche Baluchon qui le suit partout. Baluchon lui parle, fait des bêtises,

Couverture noir et rouge Attention fragiles
Autre couverture du livre Attention...

Nel, aveugle

Nous avons vu comment l'auteure, très habile, nous livre des lieux communs ou des idées reçues pour mieux les détourner en utilisant ce champ-contrechamp. La cécité de Nel n'échappe pas à cette règle. Si la vie pèse autant à Nel, c'est aussi parce qu'elle lui renvoie la pitié des gens. A vingt ans, il aimerait être comme les autres. A travers les exemples ci-dessous, on voit aussi comment Nel, 20 ans, a des envies d'autonomie et d'indépendance et qu'il met sur le dos de la cécité, aussi, tout ce qui l'empêche d'aller vers ces envies.

p7: "Être aveugle depuis l'enfance m'interdit l'insouciance. Un pas hors de mes rails, hors des chemins connus et me voilà désorienté. Perdu."
p7-8: "Soigneusement pliés par ma mère, dans cet ordre immuable qui exclut toute surprise de ma vie, mes habits m'attendent (...)."
p8: "Dans la cuisne, ma mère me bise, me décoiffe (...) puis elle tire pour moi la chaise, remplit mon bol, sucre et touille. Un jour, elle boira mon café à ma place, j'en suis sûr."
"C'est pénible, l'amour d'une mère, parfois. J'ai des envies d'indifférence."

Au fil de l'histoire et des rencontres, on apprendra aussi que Nil, s'il est aveugle depuis son enfance, n'est pas "plongé dans le noir".
p71: "Je distingue un peu les contrastes, les lumières très vives, des ombres. Pas de couleurs."
Sans rentrer dans les détails et s'en servir pour décrire de façon plus nuancée l'univers de Nil, il est intéressant de voir que l'auteure amène de la nuance : une personne aveugle peut effectivement avoir des restes visuels, c'est d'ailleurs le cas pour la grande majorité des personnes aveugles.

Le monde selon Nel

Sons, proprioceptions et odeurs
Outre les interactions avec les autres, l'auteure s'amuse aussi à décrire la façon dont Nel perçoit son environnement à travers les sons, les proprioceptions ou les odeurs.
p8: "Vibre sourdement dans l'épaisseur des vitres l'enrouement catarrheux du diesel."
p9: "La rue Edmond Rostand déroule sous mes pieds sa pente douce. (...)
Un galop d'enfants me déboule, m'enveloppe, s'éloigne à tout allure, dans un halo de cris aigus qui m'agacent la langue et les oreilles comme un vinaigre un peu trop fort. (...).
Lorsque je m'y engage à mon tour, la passerelle en fer vibre encore sous mes pas, faiblement."
p38: "Je me case à côté d'un type qui pue la transpiration de la veille. Les femmes n'ont pas ce genre d'odeurs-là. Lorsqu'elles fouettent, c'est plus aigre, avec des relents de parfums insidieux, crème pour la peau ou produit vaisselle. C'est pénible, mais moins violent. Les hommes, quand ils se laissent aller, on se croirait en pleine fauverie. Tu te retiens de respirer, ou bien alors tu t'intoxiques. Dans les deux cas, tu étouffes, c'est réglé."
p42: "Plus loin, après le mur de béton granuleux, je vais pouvoir cramponner la rambarde. Elle est glaciale au plein cœur de l'hiver. Que j'enlève mes gants, que je m'attarde, mes paumes s'y retrouvent soudées : froide mordure. L'étéla rampe brûle. On sent des irrégularités de peinture (quelle en est la couleur?), hasards de vieux chewing-gums collés, bien en-dessous, à l'abri des regards, mais pas de ma main qui se guide, s'assure, et qui se prend parfois à leur piège gluant."

Boussole
Le chien-guide (comme les lunettes noires dont d'ailleurs est équipé Nel) est un "accessoire" presque indispensable au personnage aveugle de fiction...
Nel n'échappe pas à cette règle et Boussole, Boubou comme il la nomme, "est la garante absolue de (son) nord" (p41).
p41: "Ma Boubou prévient : stop, assise, une marche, stop. Une autre. Bitume. Bord trottoir. Ma main prolonge le harnais, Boussole est moi, et je suis elle. Je vais tout entier dans ses pas."

Pour momentanément conclure

Devenu classique de la littérature ados, Attention fragiles est un roman court (139 pages), dense et émouvant. Impossible de ne pas se retrouver dans l'un de ces personnages. Impossible de ne pas se sentir happé.e par l'une de ces thématiques qui résonne de façon toujours aussi juste et poignante, preuve que la société n'évolue pas si vite que cela...
C'est aussi un joli portrait de Nel qui aimerait bien que sa mère le laisse un peu respirer et que les autres le voient autrement que comme "aveugle". Il en a marre de la pitié, comme si sa vie ne valait pas la peine d'être vécue. Il aimerait une vie plus anonyme aussi, malgré ses cheveux bleus et ses oreilles bouclées...
Si l'on ne passe pas à côté de certains clichés, l'écriture est belle, pleine de nuances et de poésie.
C'est aussi le moyen de prendre conscience de la façon dont on peut juger les gens sur leur apparence, comment on peut leur construire des vies qui n'ont rien à voir avec les leurs...

vendredi 8 novembre 2019

La derniere couleur fut le rouge - AS Servantie

Cette bande dessinée, sortie en octobre 2019 chez Grrr...ArtEditions, a pour auteure Anne-Sophie Servantie.
La dernière couleur fut le rouge raconte la vie de Doris Valerio, "un aventurier devenu sculpteur aveugle" comme l'indique le sous-titre. Une petite précision : Anne-Sophie Servantie est la compagne de Doris Valerio. Ce n'est pas une actu "people" mais cette information peut être utile pour comprendre la façon dont l'histoire est racontée car cette bande dessinée retrace la vie de Doris Valerio, "seul sculpteur professionnel non-voyant" comme il se décrit parfois, mais aussi celle de sa famille. Avant de continuer sur la BD en elle-même, vous pouvez trouver, sur son site, le parcours d'Anne-Sophie Servantie.

Couverture BD La dernière couleur fut le rouge

Mêlant plusieurs techniques, cette bande dessinée dense (128 pages) est aussi l'occasion de découvrir l’œuvre de Doris Valerio.

Quatrième de couverture

Testa dura!

Tête dure, comme sa mère l'appelait, il a fallu l'être face aux fatalités de la vie, la maladie, la pauvreté, l'inculture et la cécité. Certains abandonnent, d'autres vont jusqu'au bout de l'Art lorsque l'obscurité s'abat.

Cette BD est le récit en trois parties, de la vie de Doris Valerio, fils et petit-fils d'immigrés italiens, ex-aventurier explorant le monde en moto, et devenu sculpteur non-voyant reconnu. Une histoire mêlée à la Grande Histoire et qui laisse dans la famille, un sillage transgénérationnel d'atteinte de la vue, comme s'il fallait ne pas voir, ne pas savoir, qu'autrefois la religion a volé un enfant, et qu'un autre, dont il porte le prénom, est mort à la génération suivante.

Doris Valerio, sculpteur

Lorsque, au Japon, et parmi quatre cent artistes, le jury lui remit le prix du gouverneur de la ville de Kyoto en 1998 pour sa sculpture Bonheur, celui-ci ne savait pas que Doris Valerio était aveugle. Et quand il se présente, il se dit sculpteur, et éventuellement sculpteur aveugle et non aveugle sculpteur. Ce qui pourrait sembler juste un ordre de mots n'est pas une nuance. Cet ordre de mots change complètement le sens : Doris Valerio est un sculpteur, qui, il est vrai, est aveugle, mais c'est avant tout un sculpteur.
Dans le documentaire "Un ange sur mon épaule" réalisé par Stéphanie Keskinidès (visible sur le site de Doris Valerio, celui-ci explique qu'après avoir perdu la vue, il a suivi des ateliers de poterie à l'AVH (Association Valentin Haüy) où, très vite, on lui a dit qu'il faisait de belles choses. Très vite aussi, il dit en être parti parce qu'il voulait faire autre chose que des vases et qu'il n'avait pas envie de rester dans le monde des aveugles (voir aussi l'épisode raconté p102-104 dans la BD).

Sculpture de Doris Valerio, Déesse ci-contre, Déesse, Doris Valerio

Une partie de son histoire personnelle est racontée dans La dernière couleur fut le rouge mais si vous avez envie de savoir comment Doris Valerio travaille, quelles sont ses techniques, mais aussi ses inspirations, le petit documentaire cité ci-dessus est très intéressant mais il peut être également complété par d'autres reportages, comme celui réalisé dans le cadre de l'émission A vous de voir diffusée sur France 5.

La bande dessinée

Divisée en trois parties, la bande dessinée débute avec une introduction qui raconte la rencontre entre l'auteure, Anne-Sophie Servantie, et le sculpteur, Doris Valerio. Avec beaucoup d'humour d'ailleurs...
Viennent ensuite la première partie, Le blanc infiniment, la deuxième partie, Le rouge en face, puis la troisième, Et du noir naquit l’œuvre.

Voici comment l'éditeur présente la BD : "Le récit débute en noir et blanc (ou en sépia), la couleur explose en pleine période hippie puis s’estompe dans le gris du désert syrien avant de s’interrompre brutalement avec la cécité et renaître avec la découverte de la sculpture et la création du « Rouge-Doris », flamboyant et vainqueur !"
Le style de cette BD évolue en fonction du récit, des périodes de l'histoire, des sentiments. Il y a des dessins, des inclusions de photographies d'archives, de voyage ou de sculptures. C'est foisonnant, comme le récit et, parfois, le lecteur a un peu de mal à s'y retrouver dans les différentes générations, en particulier dans la première partie qui retrace l'histoire de la famille de Doris depuis son arrivée en France en 1923 à Homécourt, en Lorraine.

Cécité et intimité

L'intimité
Nous l'avons déjà dit, mais l'auteure de cette bande dessinée est la compagne de Doris Valerio. Si l'on sent beaucoup d'amour et d'admiration pour lui, il y a aussi une intimité qui n'aurait pu être là dans un autre contexte.
Dans l'introduction, par exemple, elle dit "Mon sculpteur aveugle... Aucun homme ne m'a jamais aussi bien aimée, aussi bien regardée."
Au fil des pages, l'auteure racontera aussi les nombreuses femmes qui ont traversé la vie de Doris, dès la plus tendre enfance d'ailleurs, à cause de son prénom, souvent féminin. Elle se met en scène, conversant avec Doris pour recoller, rassembler les souvenirs, n'hésitant pas, d'ailleurs, à "tricher" avec les portraits des personnes représentées. Qu'il s'agisse de bonnes- sœurs redessinées ou de femmes enlaidies, Anne-Sophie Servantie utilise son "pouvoir" d'autrice avec humour pour raconter aussi aussi l'histoire de "son" sculpteur aveugle...

On voit aussi, au fil des pages et du récit, le travail de "collectage" de l'auteure pour comprendre l'histoire de Doris et de sa famille, pour essayer de reconstituer des souvenirs, des décors...

Diabète
Dans ce récit inclus dans la Grande Histoire, il y a aussi le récit intime diabétique depuis son enfance.
De nombreuses vignettes sont consacrées à cette maladie qui s'inscrit dans l'histoire de Doris, dans le façonnement de son caractère, de sa relation avec les autres, et notamment la difficile relation avec son père...
Ainsi, p38, "Il est un enfant malade sur lequel on ne projette rien, ni avenir, ni fierté, ni transmission, ni rêves, une herbe folle, une toile vierge à peindre..."
"Les rêves, il a fallu les fabriquer, les arracher de force à la vie, mettre un peu de couleur dans tout ça!" L'auteure en profite aussi pour parler des progrès de la médecine face au diabète :

  • une espérance de vie réduite, dans les années 1960, p31 : "(...) De toute façon, il est tout le temps absent et promis à une vie sans doute pas très longue..."
  • les colonies de l'AJD(1) (Aide aux Jeunes Diabétiques), p32, qui permettaient aux enfants diabétiques de passer deux mois remplis de soleil et d'aventures en apprenant "le plus tôt possible à se tester, à se piquer seul, à devenir autonome dans cette maladie terrible qui ravage le corps de l'intérieur".
  • l'invention des seringues jetables, p56, qui donnent un peu plus de liberté de mouvement...
  • les difficultés potentielles pour voyager, p74 : "Comment vas-tu transporter ton insuline?", "J'ai fait fabriquer un double fond à ma sacoche de réservoir pour planquer deux cent seringues..."

(1) Ces colonies, partant de Paris, permettront à Doris de faire connaissance avec l'Art (p33) dès l'âge de quatre ans.

Il y a aussi la question du "Et si je n'étais pas devenu aveugle?", p38, et la réponse : "En vrai, je ne sais pas... J'étais d'une famille d'ouvriers, chez nous, quand tu étais ouvrier, tu étais un mec. Devenir artiste, c'était tellement loin de mon monde!"
"Une maladie chronique aussi grave que le diabète juvénile est une calamité et pourtant, elle lui ouvre les portes de la différence, les portes de l'Art. Aurait-il réussi à laisser émerger cette pulsion créatrice si la vie ne l'avait ainsi entravé, l'empêchant de suivre la Voie des Ouvriers?"

La cécité
La troisième partie de la BD commence quand Doris Valerio perd la vue, à trente ans.
Dans les premières pages de cette partie, des cases noir où n'apparaissent que des phrases ou des onomatopées, pour illustrer la cécité nouvelle et le désarroi de Doris. Puis réapprendre la vie au quotidien, p96, "Apprendre à toucher, à tâter, à tremper ton doigt dans le verre pour arrêter de verser l'eau à temps. Tellement de choses à comprendre!"
p97, "Sortir, aller voir le monde... Mais comment retourner dans le monde alors que tu te perds au coin de ta rue? D'une autre côté, trois ans c'est long, tu as suffisamment glandé!", "Alors il y eut les femmes".
p98, "Jusqu'à présent, elles étaient des filles, des copines, des petites amies.", "Après la cécité, elles deviennent des guides, des muses, t'ouvrant les yeux à l'Art, à une vie intellectuelle et spirituelle, voie interdite dans ta programmation familiale."

Pour momentanément conclure

Si vous ne connaissiez pas Doris Valerio, voilà un livre qui vous donnera l'occasion de retracer ses origines, son parcours de vie.
Par l'inclusion de photos d'archives, qu'il s'agisse de photos de famille ou de photos de voyage, vous rentrerez dans l'intimité de la vie de Doris Valerio. Les photos de son travail, ces belles sculptures allégoriques, vous donneront, nous l'espérons, l'envie d'aller découvrir son travail, en image mais aussi, à l'occasion, en "vrai".
Peut-être que nous ne partageons pas les mêmes points de vue de l'auteure quant au "sillage transgénérationnel", mais peu importe. Cette BD est faite avec le cœur, avec des techniques différentes qui permettent d'évoquer les différentes époques, différents sentiments, et c'est, pour le lecteur, un vrai tourbillon.
On peut cependant se demander, comme l'a fait légitimement l'auteure, p88, "Mais quel paradoxe de faire de ta vie une BD que tu ne pourras jamais voir!"
C'est effectivement un médium peu accessible, même si l'on trouve aujourd'hui quelques BD en version audio(décrite). Par ailleurs, à plusieurs reprises, il est également indiqué que les sculptures de Doris Valerio ne peuvent être touchées.
Pour compléter cette lecture, cherchez les documentaires, reportages consacrés à Doris Valerio. Il explique comment il s'est inventé des techniques pour pouvoir être un sculpteur aveugle. Utiliser des outils, adapter des techniques pour pouvoir arriver à maîtriser la matière. C'est passionnant...

jeudi 24 octobre 2019

Zatoichi, le masseur aveugle - Kenji Misumi

Préparez-vous à un grand dépaysement avec Zatoïchi, le masseur aveugle, film en noir et blanc de 1962 réalisé par Kenji Misumi, avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, premier film de la série qui en compte vingt-six. Grand dépaysement qui nous transporte dans un Japon médiéval où règnent les yakuzas et les samouraïs...

Ce premier opus fait un portrait assez nuancé de ce yakuza à l'ancienne et la cécité y est dépeinte de façon plutôt convaincante. Mais allons voir d'un peu plus près ce Zatoïchi.

Synopsis

Zatoïchi, le masseur aveugle, arrive dans la ville de Lioka dans la province de Shimosa. Là, ses talents de joueur font rapidement le tour de la ville et Sukegoro, le parrain de la ville, présente à ses hommes cet étrange vagabond comme étant Zatoichi, un yakuza aux talents de bretteur hors normes qu’il a connu quelques années auparavant. Le boss espère convaincre Ichi de l’aider dans sa lutte qui l’oppose au clan de la ville de Sasagawa. Ichi rencontre un ronin, Hiraté Miki, et se lie rapidement d’amitié avec lui. Au cours des longues discussions qu’ils entretiennent, Ichi comprend qu’Hiraté est atteint d’un mal incurable et qu’il ne recherche désormais qu’une mort dans le droit chemin de son existence. Lorsque les deux amis se retrouvent de part et d’autre de la guerre de clans, il semble que cette fin espérée soit proche…

La légende de Zatoïchi

Zatoïchi, le masseur aveugle est le premier film de la série ''La Légende de Zatoichi'', commencée en 1962 et achevée en 1989. Shintaro Katsu a interprété le rôle titre dans les vingt-six films. Le personnage de Zatoichi est issu d'une adaptation d'une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961 mais au cinéma, le personnage de yakuza aveugle a été étoffé par son interprète qui en a fait un masseur qui se déplace avec sa canne-épée et tue ses adversaires avec le sabre la pointe en bas.

Zatoichi sortant son sabre de sa canne

Le guerrier handicapé
Wild Side Films a publié en 2004 un coffret comportant "Blindman, le justicier aveugle" et "Zatoïchi, le masseur aveugle". Accompagnant ce film, on trouve dans les bonus un documentaire très intéressant sur le mythe du guerrier handicapé dans le cinéma martial. Sans les nommer tous, voici une petite galerie de portraits.
Le premier s'appelle Sazen Tange et a un œil et un bras en moins. Créé en 1927 dans la littérature, il devient vite une figure majeure du cinéma nippon jusque dans les années 1960. Arrivera ensuite Zatoichi, né également dans la littérature. Outre la série des films, il y a eu aussi une série télévisée qui se compose de quatre saisons entre 1974 et 1979 où Zatoïchi est également interprété par Shintaro Katsu. Le personnage de combattant handicapé va sortir du Japon. Honk Hong, la Corée, et même l'Indonésie, créeront aussi leurs guerriers handicapés. Cette figure finit par apparaître sur les écrans occidentaux dans les années 1971, dans un western italien improbable de Fernandino Baldi, Blindman, le justicier aveugle ou Vengeance aveugle avec Rutger Hauer.
La reprise en 2003 de la légende de Zatoichi par Kitano montre par ailleurs que l'intérêt du public pour ce genre de personnage perdure.

Affiche du film La Strada
Affiche du film de Takeshi Kitano :...

Peut-être peut-on voir aussi en Jim Dunbar, inspecteur de police blessé lors d'une opération, dans Blind Justice ou Auggie Anderson, ancien militaire des Forces Spéciales dans Covert Affairs, voire Matt Murdoch dans Daredevil des "cousins" lointains de ces guerriers aveugles. Dans le cadre de leur réadaptation, puisque ces trois personnages ont perdu la vue au cours de leur vie, ils sont tous les trois passés par la boxe et les arts martiaux.

Cécité, représentation à l'écran

C'est le même acteur, Shintaro Katsu, qui a interprété Zatoïchi dans la série réalisée par Kenji Misumi.
Dans cette histoire, l'acteur joue le plus souvent les yeux fermés. Il se guide à l'aide de sa canne qui cache un sabre qu'il aura l'occasion de dégainer à quelques occasions. Néanmoins, le réalisateur s'efforce ici de dessiner la psychologie des personnages et tisser des relations entre eux.
Otané s'éprendra d'Ichi et arrivera l'inévitable scène où celui-ci touchera son visage pour savoir à quoi elle ressemble.

Ichi touche le visage d'Otané

On pourra cependant noter que l'interprète reste sobre dans son jeu. Les yeux fermés sont, finalement, un bon "remède" contre le regard fixe que prennent souvent les acteurs pour camper un personnage aveugle.
Dans ce Japon médiéval, il se déplace pour exercer son métier de masseur en se guidant avec une canne en bambou.
Le réalisateur fait aussi un travail sur les sons qu'identifie Ichi, comme quelqu'un qui marche sur un chemin herbeux. Il y a aussi quelques gros plans lorsqu'il s'aide de son odorat pour identifier des odeurs. La caméra sert à illustrer l'usage des sens et la concentration d'Ichi.

Dans cet opus qui ouvre la série des Zatoïchi au cinéma, il y a aussi la rencontre entre une personne aveugle, parfois louée mais souvent moquée par la société, et un samouraï atteint d'une maladie incurable, ici, la tuberculose, qui se sait en fin de course. Deux êtres en marge de la société qui vont s'apprécier et se respecter.

Si Zatoïchi est recherché pour ses qualités de bretteur, le film montre aussi comment il est perçu en tant que personne aveugle : celle avec qui l'on peut tricher, puisqu'elle ne voit pas, celle que l'on peut dénigrer aussi parce qu'elle est "infirme". Zatoïchi doit ainsi faire constamment les preuves de sa supériorité pour, finalement, rester en vie.

Pour conclure

L'apparition pour la première fois sur les écrans de Zatoïchi laisse un goût de "bel ouvrage", avec un personnage digne. Si les cadavres ne manquent pas dans les scènes de combat, ce premier opus permet de cerner le personnage de Zatoïchi : maître du sabre mais aussi loyal et digne. Il a son code de l'honneur et agit sans faillir à sa morale. Ici, pas de personnage aveugle misérable. S'il est perçu comme cela par les autres, très vite, le spectateur comprend que c'est un homme autonome et "droit dans ses bottes". La série compte vingt-six films, certains ayant été réédités il y a une dizaine d'années et relativement faciles à trouver. On pourra aussi voir le film de Kitano sorti en 2003 pour retrouver la légende de Zatoichi. Cependant, ce premier opus de 1962, en noir et blanc, qualifié de "sobre et austère" est une belle façon de faire connaissance avec ce "masseur aveugle", le personnage n'étant pas tourné en dérision.

lundi 30 septembre 2019

Personnages deficients visuels dans les series - De "Longstreet" a "This is us"

C'est le premier épisode de la saison 4 de This is us qui a précipité ce billet. Parce qu'il contient un événement majeur.
Si vous ne l'avez pas vu, attention, il y a un peu de divulgâchage.

Il ne s'agit pas ici de faire une liste globale et exhaustive des personnages aveugles dans les séries mais de voir comment la représentation de la cécité ou de la malvoyance a pu évoluer au fil du temps, sachant que nous parlons de personnages complexes dont la cécité n'est pas miraculeusement guérie en cours de saison. Si nous privilégions des personnages récurrents, voire principaux, tels Auggie Anderson (Christopher Gorham) dans Covert Affairs, Mel Fisher (JK Simmons) dans Growing Up Fisher ou encore Matt Murdoch (Charlie Cox) dans Daredevil, version Netflix, nous parlerons aussi de personnages périphériques.

Matt Murdoch au tribunal - Daredevil

Rappelons d'ailleurs que c'est à la suite de la diffusion de Daredevil sans audiodescription que les spectateurs aveugles américains se sont mobilisés pour que Netflix propose ses séries en audiodescription. On pourra trouver dans cet article en anglais la genèse de l'histoire et l'intérêt de l'audiodescription. Rappelons aussi qu'en ce moment, les spectateurs aveugles français font de même, lire l'article des Inrocks, Netflix pour tous.

Si l'on peut noter la forte présence d'hommes blancs aveugles, et, avouons-le, plutôt agréables à regarder, on trouvera néanmoins Butchie dans The Wire (Sur écoute), tenancier d'un bar et "confident" d'Omar, interprété par S. Robert Morgan, acteur déficient visuel. On pensera aussi à Mary Ingalls dans La petite maison dans la prairie qui donnait finalement une vision assez positive de la cécité : Mary a construit sa vie, exercé un métier, fondé un foyer...

Butchie et Omar en conversation - The Wire (Sur écoute)

Séries télévisées et cécité

Cécité et profession
Comme au cinéma, la cécité est présente depuis longtemps dans les séries télévisées. Qu'il s'agisse d'un personnage présent le temps d'un épisode ou récurrent, secondaire ou principal, "l'aveugle" est fréquemment vu dans les séries. Peu de place ici pour les "pauvres" aveugles ou les "affreux" aveugles, ce qui nous intéresse avant tout étant une représentation "honnête" de la cécité avec des personnages qui ne sont pas seulement définis par celle-ci.
Parmi les séries mettant en avant des personnages aveugles récurrents, on trouve quelques détectives officiels (Longstreet) ou improvisés (In the Dark), des policiers devenus aveugles dans le cadre de leur travail (Blind Justice) ou en train de perdre la vue (Second Sight), un ancien militaire des Forces Spéciales travaillant pour la CIA (Covert Affairs), des avocats (Growing Up Fisher et Daredevil), sans oublier un musicien (This is us).

Murphy et son copain dealer Clive Owen - Second Sight
Murphy Mason, à gauche, dans In the Dark et Clive Owen, à droite, dans Second Sight


Quelle place pour l'expérience de la déficience visuelle?
Ce que nous entendons par cette question est quelle place laisse-t-on pour une expérience de "première main"? Certes, le travail de l'acteur est de se glisser dans tous les rôles, y compris et surtout s'ils sont éloignés de sa personnalité mais, comment procéder si l'on veut donner l'image crédible d'un personnage aveugle ou malvoyant?
Il y a la méthode d'observation, ou, comme ont pu le faire Christopher Gorham (Covert Affairs) ou Charlie Cox (Daredevil), être coaché par une personne déficiente visuelle. Ainsi, Christopher Gorham a régulièrement rencontré des personnes au CNIB (Canadian National Institute for the Blind) à Toronto, lieu de tournage de la série, pour apprendre à manier une canne blanche, utiliser une plage braille, une montre tactile ou se servir une tasse de café. Charlie Cox a, lui, travaillé avec Joe Strechay, consultant aveugle qui travaille pour l'AFB (American Foundation for the Blind).
Christopher Gorham a reçu en 2013 un prix du CNIB (Canadian National Institute for the Blind) pour son rôle d'Auggie Anderson. Quant à Charlie Cox, il a reçu le prix Helen Keller remis par l'AFB (American Foundation for the Blind) en 2015 pour son rôle de Matt Murdoch/Daredevil.
Si les acteurs font parfois appel à des conseillers, ces derniers peuvent aussi travailler pour les créateurs de la série. Ainsi, Lynn Manning, auteur, comédien, directeur artistique, a été consultant technique sur Blind Justice. Plus récemment, Ryan Knighton , auteur aveugle canadien, fait partie des scénaristes de In the Dark, en compagnie d'un autre auteur déficient visuel, Jess Burkle, homme de théâtre (côté scène et côté administration) de New York. On peut les entendre parler tous les deux de leur travail sur la série dans un podcast dont l'épisode 118 s'intitule Writing Blind : an Interview with TV writers Jess Burkle and Ryan Knighton. Et l'un des personnages secondaires est joué par une jeune comédienne déficiente visuelle. Ainsi, au fil du temps, se dessine, au moins aux États-Unis, une volonté d'afficher une authenticité.
Dans les deux dernières décennies et essentiellement, donc, dans les séries américaines (à l'exception notable de Vestiaires), on a ainsi vu des acteurs handicapés, tels RJ Mitte, IMC léger, interpréter Walt junior dans Breaking Bad ou Micah Fowler dans Speechless. Dans Switched at Birth, on avait aussi fait connaissance, aux côtés de Marlee Matlin, des jeunes acteurs sourds ou malentendants Sean Berdy et Katie Leclerc. On pourrait citer aussi Michael Patrick Thornton, acteur qui se déplace en fauteuil roulant, co-fondateur et directeur artistique du Gift Theatre, interprète du docteur Gabriel Fife dans Private Practice, et personnage récurrent dans The red line ou Madame Secretary. Il y a encore d'autres exemples, mais revenons plus précisément sur la représentation de la déficience visuelle dans les séries.

Comment illustrer la cécité à l'écran?

Parmi les personnages aveugles dont nous avons fait connaissance, la plupart sont propriétaires de chiens-guides : Mike Longstreet (Longstreet) et Pax, Jim Dunbar (Blind Justice) et Hank, Mel Fisher (Growing Up Fisher) et Elvis, Murphy Mason (In the Dark) et Pretzel. D'autres se déplacent avec des cannes blanches : Auggie Anderson (Covert Affairs), Matt Murdoch (Daredevil). A l'instar du chien-guide ou de la canne blanche, il y a un autre accessoire indispensable à la représentation de la cécité : les lunettes noires. Hormis Auggie Anderson et Murphy Mason qui n'en portent (presque) jamais, elles sont un accessoire indispensable à tout comédien aspirant à interpréter un personnage aveugle. Dans une série télévisée, elles permettent souvent au novice d'identifier à coup sûr et de loin une personne aveugle. Pourtant, dans la "vraie" vie, les lunettes noires ne sont pas de simples accessoires. Pour les personnes ayant un reste visuel, qu'il soit utile ou non, elles permettent de protéger les yeux du soleil qui peut être aveuglant, laminant ainsi le reste visuel, il peut aussi agresser l’œil et provoquer des douleurs physiques.

Mike Lonstreet avec une longue canne et son chien-guide, Pax
Mike Longstreet dans la série éponyme Longstreet datant de 1971

Dans la plupart des exemples cités ici, la personne aveugle est, comme l'imagine souvent le grand public, "plongée" dans le noir, sans aucun reste visuel. Là aussi, dans la "vraie" vie, les personnes n'ayant aucun reste visuel sont très minoritaires. Si Blind Justice tentait de rendre en images la représentation de l'environnement que se faisait Jim Dunbar à partir des bruits et de ses éventuels restes visuels, il est intéressant de voir se profiler des personnages qui, certes, peuvent avoir besoin d'une canne blanche pour se déplacer, mais qui perçoivent formes et couleurs, ou, à travers un champ visuel très réduit, une portion de l'environnement.

Blake Stadnik dans This is us

C'est un peu le cas, et c'est une très belle et bonne surprise, du personnage déficient visuel interprété par un comédien malvoyant, Blake Stadnik, dont la première apparition sur écran a fait sensation dans le premier épisode de la quatrième saison de This is us. Ce n'est certes pas le premier comédien déficient visuel à jouer dans une série, nous avons ainsi parlé précédemment de S. Robert Morgan dans The Wire mais il interprète un personnage d'importance dans la famille Pearson. S'il est "légalement aveugle" (legally blind), comme son interprète, Jack Damon dit qu'il perçoit les formes et les couleurs, ceci expliquant la possibilité de se mouvoir sans canne blanche par exemple.

Blake Stadnik - This is Us S4E1
Image resserrée sur Blake Stadnik,...

Si l'on en croit son auteur, Dan Fogelman, son personnage devrait réapparaître en deuxième partie de saison. S'il n'est pas l'un des personnages principaux de cette série, il semble que son histoire soit au cœur du scénario de la quatrième saison. Blake Stadnik a fait tellement bonne impression que son personnage pourrait avoir un rôle plus important qu'initialement prévu. À surveiller donc au fil des épisodes de la deuxième moitié de cette quatrième saison.
Après la première de la quatrième saison, Blake Stadnik, par ailleurs engagé dans la reconnaissance des comédiens handicapés, a souligné l'importance de la représentation du handicap à l'écran.

Post Instagram de Blake Stadnik
Blake Stadnik : "I am so grateful for these two individuals (Dan Fogelman et Ken Olin). Not only did they profoundly change my life by trusting me with such a beautiful story, but they also know how important it is to tell stories using proper representation. When I was young, it would have been so special to see some on television with whom I could relate telling a story like Jack's. To any child or adult with a disability who might read this, you are not alone. You have a caring and giving community ready to embrace you, and there are countless others like Dan Fogelman, Ken Olin, and the @nbcthisisus family to help lift you up on your journey to achieving your dreams. #thisisus"
"Je suis si reconnaissant envers ces deux individus (Dan Fogelman et Ken Olin). Non seulement, ils ont profondément changé ma vie en me confiant cette si belle histoire, mais ils savent aussi combien il est important d'utiliser une représentation adéquate. Quand j'étais enfant, j'aurais tant aimé pouvoir m'identifier à une histoire comme celle de Jack. A chaque enfant ou adulte ayant un handicap qui pourrait lire ceci, vous n'êtes pas seul. Vous avez une communauté attentive et prête à vous soutenir, et il existe beaucoup d'autres personnes comme Dan Fogelman, Ken Olin et la famille de This is Us pour vous aider à réaliser vos rêves."

En attendant la suite de la quatrième saison, vous pouvez aussi écouter la vraie voix de Blake Stadnik qui interprète "Memorized" en lisant les paroles (particulièrement adéquates).

Pour momentanément conclure

Nous avons aimé voir l'évolution du personnage d'Auggie et de ses responsabilités dans Covert Affairs, les (ir)responsabilités familiales de Mel Fisher, la représentation de la cécité véhiculée par Matt Murdoch, ou les difficultés de Jim Dunbar pour se faire accepter par ses collègues après son retour sur le terrain. Mais la présence de Blake Stadnik dans This is us pour y jouer un personnage malvoyant est particulièrement réjouissante.
Nous l'avions découvert pour ses talents pluriels et multiples qu'il utilisait jusqu'à présent dans des comédies musicales. Compte tenu de sa prestation dans This is us, gageons, en tout cas, espérons que nous le retrouverons désormais sur nos petits ou grands écrans. France Inter a lancé une nouvelle émission consacrée aux séries, Une heure en séries disponible aussi en podcast. Dans la deuxième émission dont voici le lien, il est question de représentation du handicap. Avec le personnage joué par Stadnik, nous entrons peut-être enfin de pied ferme dans une nouvelle façon de décrire la déficience visuelle. Dan Fogelman indiquait que lors du casting, si Stadnik était la recrue idéale, plusieurs comédiens déficients visuels plausibles ont été auditionnés. Jay Worthington (il nous paraissait impossible de conclure un tel billet sans le mentionner!) en faisait-il partie? Mystère mais gardons nos sens en alerte.
Et faisons confiance aux scénaristes pour nous écrire des personnages déficients visuels complexes, nuancés, menant une vie où la cécité ou la malvoyance ne serait qu'un détail...

dimanche 1 septembre 2019

Vues Interieures, cinq ans d'existence

Chaque année, à la date anniversaire, nous revenons sur les douze mois écoulés avec un petit récapitulatif des billets rédigés et des belles découvertes que nous avons pu faire. Cette année, pour souligner nos cinq ans d'existence, nous reviendrons sur les moments marquants à travers nos coups de cœur ou nos rencontres depuis la création du blog. Rassurez-vous, ce n'est pas par nostalgie parce que nous n'avons pas envie de larguer les amarres, mais pour voir le chemin parcouru, se rappeler de certaines œuvres marquantes, ou rejoindre l'actualité de quelques artistes.

Retour sur la genèse

Ainsi, il y a cinq ans, deux films et un roman ont été à l'origine de la naissance de ce blog.
Les films lumineux d'Andrzej Jakimowski avec Imagine et de Daniel Ribeiro avec Au premier regard ainsi que le premier roman frôlant l'autofiction de Romain Villet, Look, peignaient ainsi des personnages aveugles qui n'étaient ni victimes ni héros, mais qui vivaient leur vie, et notamment leur vie amoureuse. C'était suffisamment rare pour avoir envie d'en parler.

Des portraits et des rencontres

Depuis, l'idée initiale de parler d'œuvres comportant des personnages aveugles et d'artistes déficients visuels s'est étoffée au fil des billets avec la question lancinante de l'accessibilité culturelle dont nous reparlerons plus loin dans ce billet. Mais profitons de ce petit bilan pour voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'actualité culturelle...
Nous revenons ici sur trois artistes canadiens :

  • Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel", dont le travail fait en collaboration avec l'artiste Heather Kai Smith, a fait l'objet de l'exposition Guidelines au mois d'août à Banff. Le reportage de Radio Canada est particulièrement intéressant, remettant en contexte le travail des artistes et la situation particulière de Carmen Papalia en tant qu ' artiste déficient visuel.
  • Ryan Knighton , auteur et aujourd'hui scénariste, qui est d'ailleurs actuellement à l'affiche d'un documentaire réalisé par Rodney Evans, Vision Portraits dont on peut lire la critique de Variety en anglais. Ce documentaire, que nous espérons voir un jour de ce côté-ci de l'Atlantique, va à la rencontre de quatre artistes déficients visuels dont le réalisateur lui-même, qui racontent leur cheminement créatif.

Affiche du documentaire Vision Portraits de Rodney Evans

  • Et d'une façon un peu détournée, Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire, comédien et peintre, qui a créé il y a quelques années maintenant un spectacle qui tourne encore intitulé "Assassinating Thomson" où, tout en peignant chaque soir le public dans la salle, il parle de Tom Thomson, peintre canadien mort trop tôt pour avoir fait partie du Groupe des Sept, dont la mort est restée mystérieuse. Tom Thomson et le groupe des Sept ont, dans leurs peintures, magnifié les paysages canadiens. Pourquoi vous parler de cela? Parce qu'une très belle bande dessinée de Sandrine Revel vient de paraître chez Dargaud, et dont le titre est "Tom Thomson - Esquisses d'un printemps". Rien à voir avec la cécité mais, comme nous aimons le faire, des liens à tisser avec les artistes, les œuvres présentées et donner l'envie de découvrir... Vous trouverez ci-dessous la couverture de la bande dessinée de Sandrine Revel.

Couverture de la BD Tom Thomson - Esquisses d'un printemps
Description de la couverture : sous...

Au fil de ces cinq années, le hasard, parfois heureux, nous a donné l'occasion de rencontrer des artistes dont nous avions, auparavant, fait le portrait. Pensons ainsi à la merveilleuse rencontre avec Jay Worthington, dans les locaux du Gift Theatre lors de notre voyage à Chicago, très orienté théâtre et qui nous avait donné l'occasion de parler aussi d'accessibilité dans les lieux culturels avec Chicago, théâtres et accessibilité.
Ces rencontres sont parfois juste l'occasion de "voir en vrai" ces artistes su scène : Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors en concert, Saïd Gharbi, danseur belge dans un spectacle de Wim Vandekeybus, ou Melchior Derouet, comédien, dans une pièce de Rodrigo Garcia.

Casey Harris - concert au Yoyo - Paris - 17/02/2016
Casey Harris, en concert au Yoyo à Paris en février 2016.

Il y a eu aussi d'autres occasions tel le colloque Blind Creations et la rencontre rapide avec Ryan Knighton. Ou l'occasion de "vivre" une exposition de Carmen Papalia, artiste se définissant comme "apprenant non visuel". Parfois aussi, des circonstances étranges autant que réjouissantes : la "découverte" de Jacques Lusseyran grâce à Jérôme Garcin et son hommage à ce grand résistant aveugle dans Le Voyant qui a permis ensuite d'organiser un colloque autour de Jacques Lusseyran, Entre cécité et lumière - Regards croisés.

La littérature jeunesse

Domaine exploré au fil des ans, la littérature jeunesse est assez riche en personnages aveugles ou malvoyants. Elle nous a permis de (re)découvrir des personnages historiques. Pensons ainsi aux deux (parmi tant d'autres) ouvrages sur Louis Braille, Le vainqueur de la nuit ou la vie de Louis Braille ou Louis Braille, l'enfant de la nuit, à celui (parmi tant d'autres aussi) sur l'histoire d'Helen Keller ou encore le roman sud africain Voyageur qui nous a fait suivre James Holman, grand voyageur aveugle, au Cap de Bonne-Espérance.
En abordant la thématique de la littérature jeunesse, nous avons aussi évoqué l'accessibilité aux livres pour les très jeunes aveugles et malvoyants. L'offre y est anecdotique alors quel bonheur de tomber sur les ouvrages de Mes Mains en Or!

Mes Mains en Or
Depuis longtemps, nous suivons cette maison d'édition associative née de la volonté d'une maman qui souhaitait que sa petite fille puisse, à l'instar des autres enfants, avoir de jolis livres à se mettre sous les doigts. Nous avons donc passé en revue un certain nombre d'ouvrages publiés par Mes Mains en Or, qu'il s'agisse de livres pour les tout petits ou pour de jeunes lecteurs, qu'il s'agisse d'adaptation telles ces magnifiques versions du Petit Chaperon Rouge, de la Princesse, le Dragon et le Chevalier intrepide ou des créations comme le GÉANT Malpartout ou le superbe coffret sur l'Histoire de France qui offre aux mains curieuses des lecteurs de splendides pop-up.

pop-up amphithéâtre
Pop-up d'un amphithéâtre tiré du coffret sur l'Histoire de France de Mes Mains en Or.

En juin dernier, l'association a lancé une application, la première 100% accessible aux enfants aveugles.

La cécité au cinéma

Le cinéma produit encore aujourd'hui des films où la représentation de la personne aveugle n'a pas évolué depuis un siècle. On voit encore des accordeurs de piano (alors qu'il existe dans la "vraie vie" des ingénieurs informatique) ou de "pauvres aveugles" incapables de faire un pas tout seuls (alors que nous connaissons de nombreux parents aveugles). Autant dire que notre regard n'est pas tourné vers cela. Ce blog nous a donné l'occasion de découvrir des films appartenant à l'histoire du cinéma mais aussi des films contemporains. Leur nombre nous a donné l'envie d'écrire un billet sur la cécité sur grand écran, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires.
Personnage inventé ou historique, telle Mademoiselle Paradis, souvent jeune homme mais parfois femme comme Ingrid dans Blind d'Eskil Vogt, la personne aveugle a du mal à exister en tant que telle et le scénario la cueille souvent à un moment délicat de son existence (accident la privant soudainement de la vue, dernière étape de la perte progressive de la vue, possibilité d'une relation amoureuse...). Nous attendons avec impatience l'histoire qui nous montrera un personnage aveugle "banalisé" qui existera pour une autre raison que sa cécité. Et, cerise sur le gâteau, ce personnage sera interprété par un.e comédien.ne déficient.e visuel.le!

L'accessibilité culturelle

Le premier portrait était celui de Pascal Parsat, alors directeur du CRTH et créateur du concept des Souffleurs d'images qui permet à des personnes déficientes visuelles d'assister à un spectacle où de visiter une exposition en compagnie d'un.e souffleu.r.se souvent étudiant.e issu.e d'une école d'art.
Si le soufflage ne se substitue en aucun cas à l'audiodescription, il permet d'élargir les possibilités de spectacles accessibles aux personnes déficientes visuelles. En matière d'accessibilité culturelle, il suffit parfois de peu de choses pour passer d'un état de frustration totale à celui d'une reconnaissance éternelle. Bon, nous exagérons un peu mais il suffit parfois d'une belle rencontre pour transformer une expérience. Par exemple, dans le cadre d'une visite, le guide qui prend la peine de vous apporter dans la main des échantillons de pierres avec lesquelles a été construit le château ou vous met sous les doigts du kaolin, cette argile particulière nécessaire à la fabrication de la porcelaine, ou encore, prendra soin de décrire une façade avec précision pour que vous puissiez vous en faire une représentation.
Bien sûr, c'est encore mieux quand c'est "officiel" avec un parcours accessible au sein d'un musée, avec des éléments à toucher, à entendre. L'existence d'une maquette volumétrique du bâtiment permet aussi de s'en faire une représentation globale. Nous avions parlé de cela dans le billet intitulé justement Accessibilité culturelle, déficience visuelle et tourisme ou lors de notre Escapade londonienne et l'incertitude de savoir s'il y aura ou non des choses à toucher.
S'il y a quelques bas, il y a aussi souvent des hauts... Finissons donc cette compilation avec nos coups de cœur.

Cinq années de coups de coeur

Outre les trois œuvres à l'origine de l'existence de ce blog dont nous avons parlé en introduction, il y a eu de très belles découvertes au fil de ces cinq ans.
En littérature jeunesse, il y a eu l'émouvant Fort comme Ulysse de Sylvaine Jaoui, ou l'original Petit Chaperon Rouge qui n'y voit rien.
A la charnière jeunesse/adulte, il y a eu les délicats Nos Yeux Fermés, manga d'Akira Saso, et Florence et Léon, histoire illustrée de Simon Boulerice.
Ces cinq années nous ont permis aussi de plonger dans de "vieux" romans dont l'un, recommandé par Pierre Villey dans son ouvrage "l'aveugle dans le roman contemporain" publié en 1925 et consultable sur ce site, les Emmurés de Lucien Descaves.
Dans le domaine liant accessibilité culturelle et architecture, impossible de faire l'impasse sur la belle et précieuse collection Sensitinéraires, livres tactiles du Centre des Monuments Nationaux permettant de découvrir la Sainte Chapelle ou la Cité de Carcassonne, ou encore la Villa Cavrois, merveille art déco de l'architecte Robert Mallet-Stevens.

Couverture du livre Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien

Pour faire le lien avec l'architecture en quittant le format imprimé, thermoformé ou embossé, n'oublions pas le travail d'Archi tact qui crée de magnifiques maquettes tactiles.

Le cinéma nous a parfois réservé de belles surprises, tel ce road-movie allemand improbable, Erbsen auf halb 6 ou le documentaire d'Alan Hicks qui raconte la rencontre de deux musiciens, l'un au crépuscule de sa vie, Clark Terry, l'autre à l'aube de sa carrière, Justin Kauflin, réunis par l'amour du jazz et la cécité, Keep On Keepin'On.

Et nous avons aussi profité de cette fenêtre pour rendre hommage à deux personnes qui, à un moment de notre vie, ont compté (et comptent encore) : le journaliste Julien Prunet avec le très beau texte écrit par son amie Aurélie Kieffer, fondatrice de l'association Lire dans le Noir, et le guitariste canadien Jeff Healey. Sans trop nous avancer sur les prochains billets, dans la lignée de My Heart Belongs to Oscar, il est fort possible que la musique soit un peu plus présente.

Perspectives

Les billets de ces deux dernières années ont été peu nombreux. Nous n'avons aucune certitude à l'heure actuelle quant à savoir si le rythme pourra un peu s'accélérer mais ce que nous savons, c'est que l'envie de continuer est là. Nous continuons à regarder Outre-Atlantique, au Canada notamment, mais nous restons à l'affût de ce qui se passe en France, en Europe, et dans le reste du monde.
Représentation de la cécité sur nos écrans petits et grands, sur les scènes, personnages de romans, mais aussi artistes, restent nos centres d'intérêt. L'accessibilité culturelle, que nous n'avons guère rencontrée de façon "officielle" lors de nos dernières vacances d'ailleurs, reste aussi une préoccupation majeure de ce blog. Permettre à une personne aveugle de se faire une représentation du château qu'elle visite par le biais d'une maquette sera aussi intéressant pour les autres visiteurs qui auront ainsi une vue synthétique du lieu. Fournir un audioguide qui intègre, outre la contextualisation et la description de l'œuvre, des indications de déplacement pour trouver la prochaine œuvre facilitera la déambulation de tous les visiteurs...
Si nous avons trouvé de bons exemples en matière de représentation de la cécité ou de la malvoyance dans des romans, des films ou des bandes dessinées au cours de ces cinq premières années, si nous avons pu nous réjouir parfois au sujet de l'accessibilité culturelle, il n'y a pas de raison que cela ne se poursuive pas dans les années à venir!

mercredi 10 juillet 2019

L'histoire d'Helen Keller - Lorena A. Hickok

Paru initialement sous le titre de The Story of Helen Keller en 1958, ce roman jeunesse a été écrit par Lorena A. Hickok. Cette biographie a été publié pour la première fois en français en 1968, la présente édition, sortie en mars 2019 aux éditions Pocket Jeunesse, est traduite par Renée Rosenthal.

Couverture du livre L'histoire d'Helen Keller
Sur un fond bleu, au premier plan, ...

Alors que Vues Intérieures fêtera bientôt ses cinq ans, (eh oui déjà!), si nous avions évoqué le nom d'Helen Keller, nous n'avions pas encore rédigé de billet sur un ouvrage racontant sa rencontre décisive avec Ann Sullivan. C'est donc chose faite avec ce roman jeunesse classique qui ne cesse d'être réédité.

Dans cette "édition collector", comme le mentionne la quatrième de couverture, on trouve en page 7 l'alphabet manuel ainsi que l'alphabet braille. Cela permet de se représenter la façon dont Helen s'est approprié le monde et comment elle a pu communiquer avec les autres. On trouvera aussi, de la page 206 à la page 225, quelques lettres écrites par Helen. Chacune d'entre elles est présentée et remise dans le contexte de sa vie et de son apprentissage.

Quatrième de couverture

Quel avenir pour une petite fille de six ans, aveugle, sourde et muette?
Les parents d'Helen sont désespérés, jusqu'au jour où Ann Sullivan arrive chez eux pour tenter d'aider Helen à sortir de sa prison sans mots, ni couleurs, ni sons.
Les premiers échanges sont houleux, mais la persévérance d'Ann, l'intelligence et le désir d'apprendre d'Helen parviennent à vaincre l'impossible.

Helen Keller

Avant l'arrivée d'Ann Sullivan dans la famille Keller, l'auteure nous présente Helen et sa famille : sa mère, son père, sa petite sœur, la fille de la domestique, avec laquelle Helen joue, et sa chienne Belle. Elle présente aussi la façon dont Helen perçoit le monde mais aussi son impossibilité à communiquer avec les autres.
p12 "Helen ne connaissait pas les mots. Tous les gens qui l'entouraient étaient pour elle des "ils". Des "ils" qu'elle distinguait parfaitement : son père, sa mère, sa tante, Martha Washington, la fille de la domestique noire, qui jouait quelquefois avec elle."

Photo en noir et blanc d'Helen Keller assise lisant un livre en braille avec un chien couché à ses pieds
Helen Keller lit un ouvrage en braille avec un gros chien couché à ses pieds (photo : archives de Nouvelle Zélande)..

L'intelligence et la curiosité d'Helen
Lorena A. Hickok insiste sur l'intelligence d'Helen mais aussi sur l'énorme travail accompli par Ann Sullivan. Helen Keller n'a ici rien d'un superhéros et tant mieux!
Ainsi, p21, "La curiosité d'Helen était encore plus vive que sa colère. Cette curiosité était déjà le signe de sa très grande intelligence."

Les mains d'Helen
p13 "Avec ses mains à elle, Helen explorait le monde. Ses mains lui servaient d'yeux et d'oreilles. (...)
Ses petites mains avides, curieuses, sans cesse en mouvement, étaient déjà l'outil de sa pensée."
p80 ""Voir" pour Helen, c'était "toucher"."
p96 "Elle s'était habituée à "voir" avec ses doigts. Ses doigts, eux, étaient des serviteurs fidèles. Grâce à eux, elle pouvait "écouter" Ann, et Ann lui apportait tout le monde dans le creux de sa main."

Découvrir le monde
p13 "La petite fille, privée du sens de l'ouïe et de la vue, avait développé d'une façon extraordinaire son sens du toucher, ainsi que ceux de l'odorat et du goût. (...) Elle savait trouver les premières violettes dans l'herbe; elle connaissait la fourrure de Belle, son setter."
p42-43 "Elle aimait l'odeur du chèvrefeuille et celle des roses grimpantes qui montaient le long de la maison. Elle aimait toucher les feuilles épaisses et légèrement piquantes des bordures de buis. Elle sentait sur ses bras, sur ses mains, la chaleur du soleil et elle percevait très bien les vibrations de l'air bourdonnant d'abeilles, ou le rapide passage des oiseaux-mouches qui volaient autour d'elle, nullement effarouchés et ravissants."
Lorena A. Hickok raconte la visite d'Helen au cirque (p84-89) avec un très bel accueil des artistes circassiens : un bel exemple d'accessibilité culturelle et d'inclusion dont les chargés de relation avec les publics devraient s'inspirer!

La détermination d'Helen
Helen Keller a aussi appris à parler. Si l'auteure détaille le long et laborieux apprentissage d'Helen, et son entêtement, elle dit aussi que seul son entourage était capable de comprendre ce qu'elle disait mais lorsqu'elle prononce sa première phrase, Helen est folle de joie.
Cet acharnement et cet entêtement ont permis à Helen d'entrer à l'université et pas n'importe quelle université : Radcliffe, l'équivalent féminin d'Harvard.

Ann Sullivan

Son rôle et ses propres difficultés sont souvent passés sous silence ou minimisés dans nombres d'ouvrages retraçant la vie d'Helen Keller. Ici, l'auteure insiste sur la patience et la volonté d'Ann Sullivan mais revient aussi sur son enfance difficile.
p51 "Jusque-là, Ann avait été complètement abandonnée à elle-même. (...) Ann était loin d'être bête. Elle était même d'une intelligence supérieure. Lorsqu'elle eut quinze ans, un ophtalmologiste réussit à lui rendre la vue grâce à une opération. Désormais, elle pouvait apprendre à lire et à écrire comme tous les enfants. Il lui était simplement recommandé de ne pas trop fatiguer ses yeux. Avec une belle énergie, Ann rattrapa le temps perdu et devint une bonne élève."

Les yeux d'Ann
Ann a été formé par Michael Anagnos, directeur de l'École Perkins, à l'alphabet manuel. Avant Helen Keller, en 1837, Laura Bridgman, également sourde-aveugle, y a reçu un enseignement. Si, lorsqu'elle arrive chez les Keller, Ann y voit suffisamment pour lire, elle fut un temps aveugle et cette expérience lui permettra de mieux comprendre le fonctionnement d'Helen.
Cependant, tout au long de sa vie, Ann aura la vue fragile. L'auteure de cette biographie le rappelle régulièrement et cela renforce la détermination d'Ann face à sa jeune élève qui deviendra une amie pour la vie.

"Pauvre petite"
p53 "Helen n'aurait pas l'enfance lamentable que tout le monde lui prédisait, elle n'aurait pas l'enfance triste et démunie qu'Ann avait connue elle-même.
- Je vous en prie, ne permettez plus à personne de l'appeler "pauvre petite", demanda Ann, dès le lendemain, aux parents d'Helen. Helen n'est pas une "pauvre petite". C'est une enfant robuste et bien portante, d'une intelligence remarquable. Elle est cent fois plus intelligente que la plupart des enfants qui voient et qui entendent. Il ne faut surtout pas l'habituer à s'apitoyer sur elle-même. Elle n'est pas à à plaindre, car elle ne s'ennuiera plus jamais dans la vie."
Parce qu'elle a détecté la grande intelligence d'Helen, Ann insiste pour que les capacités intellectuelles d'Helen soient mises en avant et que les gens ne voient pas qu'une petite fille aveugle et sourde.

Le "phénomène" Helen Keller

Il est aussi question, dans cette biographie décidément très riche, du côté "phénomène": lorsqu'elle commence à se produire en spectacle, finalement à la façon d'un "phénomène de foire", les gens veulent voir cette fameuse Helen Keller dont ils ont entendu parlé depuis qu'elle est petite fille. Dans le chapitre XI, l'auteure explique que le Docteur Anagnos, directeur de l'École Perkins, avait publié des articles sur les progrès d'Helen dans des revues. "Très vite, sa célébrité avait dépassé le cadre limité des spécialistes de l'éducation des aveugles et des sourds-muets. La petite fille (...) était maintenant connue dans le monde entier." Elle donnera par la suite des conférences dont on explique la raison p182, "Helen savait ce que diraient ses amis bien intentionnés : elle s'exhibait pour de l'argent comme un monstre, que c'était une honte, etc., mais elle ne s'en souciait guère. La seule chose qui lui importait, c'était de rassembler une somme suffisante pour mettre Ann à l'abri du besoin, quoi qu'il arrivât."
On apprendra aussi qu'après le succès de son livre où elle raconte son parcours, Helen Keller a écrit d'autres ouvrages qui n'ont pas eu de succès. Ce qui intéressait les gens, c'était de savoir comment elle vivait, pas qu'elle avait un talent d'écrivain.

Pour momentanément conclure

Alors que beaucoup d'histoires se cristallisent autour de la rencontre entre Helen et Ann, et le moment crucial où Helen associe un mot à un objet, à l'eau en l'occurrence, on pense notamment au film Miracle en Alabama, l'ouvrage de Hickok fait un panorama complet de la vie d'Helen, y compris adulte et vieillissante. Et elle insiste aussi sur les qualités intrinsèques d'Helen dont le caractère, l'entêtement et l'intelligence lui ont permis d'accéder au monde et de défendre des causes qui lui tenaient à cœur.
Cette biographie accessible aux jeunes lecteurs à partir de dix ans est à mettre entre toutes les mains, y compris celles des adultes. Ce n'est sûrement pas un hasard si elle reste un classique aujourd'hui alors que nombres d'autres ouvrages retracent la vie d'Helen Keller.
Elle permet d'avoir une vue d'ensemble de sa vie, en détaillant, évidemment, sa rencontre avec Ann et son apprentissage, mais aussi de comprendre les difficultés liées non à la double déficience sensorielle d'Helen mais à la résistance de la société qui ne peut, veut, voir en Helen un être extrêmement intelligent avec un esprit vif. Il lui faudra ainsi un sacré entêtement et une volonté sans faille pour pouvoir s'inscrire à l'Université où, par ailleurs, elle réussira très bien. L'auteure mentionne aussi plusieurs fois la pénurie de livres en braille par exemple.
Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur la vie d'Helen Keller, celui-ci est idéal. Et l'histoire d'Helen Keller est disponible en version audio chez Eole.
Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez aussi lire les écrits d'Helen Keller. Pour conclure, une citation d'Helen Keller mise en exergue de cette biographie :
"À la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde..."

lundi 8 juillet 2019

Les audiences de Sir John - Bruce Alexander

Premier opus d'une série mettant en scène Sir John Fielding, Les audiences de Sir John est publié dans la collection Grands détectives des éditions 10/18. Le titre original est Blind Justice. Bruce Alexander l'a publié sous ce titre en 1994. L'édition française (traducteur Jean-Noël Chatain) date de 1998. Il ne s'agit donc pas d'une nouveauté mais d'une double découverte : celle de la série et celle de Sir John Fielding.

Si la série compte onze volets, seuls les huit premiers ont été traduits en français.

Couverture du livre Les audiences de Sir John
L'illustration de la couverture de ce livre reprend un détail d'un tableau d'Arthur Devis dont le titre est "Edward Parker et sa femme Barbara". Dans le détail choisi, seul apparaît le dit Edward Parker, portant un tricorne et revêtu d'un costume jaune, d'un manteau largement ouvert beige.

Quatrième de couverture

Le héros de cette nouvelle série, Sir John Fielding est un personnage hors du commun : magistrat connu de tous pour son impartialité et ses exceptionnelles qualités de détective, il est célèbre pour avoir fondé la première police urbaine de Londres au XVIIIe siècle. Ses compétences sont d'autant plus remarquables qu'il est aveugle ! Secondé par ses "yeux", le jeune Jeremy Proctor, narrateur de ses exploits, Sir John Fielding enquête dans toutes les couches de la société anglaise de son temps. Pour le New York Times : "Alexander restitue avec finesse et vivacité l'esprit de l'époque. Sir John et le jeune Jeremy forment une équipe irrésistible qui fait augurer longue vie à cette série."

Le vrai Sir John Fielding

Tout comme James Holman, grand voyageur aveugle, personnage principal du roman de Lesley Beake Voyageur, Sir John Fielding a vraiment existé, contrairement d'ailleurs à sa jeune recrue Jeremy Proctor. Il semble d'ailleurs qu'il ait inspiré d'autres auteurs. Il apparaît ainsi de façon récurrente dans la série policière John Rawlings, l'apothicaire de Deryn Lake, qui se déroule en Angleterre à la même période, et qui a également été écrite dans les mêmes années.

Portrait de John Fielding, peinture de Nathaniel Hone, 1773
Portrait de Sir John Fielding par Nathaniel Hone, 1773, huile sur toile, 76.2 cm × 63.5 cm, Middlesex Guildhall Art Collection. Photo credit: Trustees of the Middlesex Guildhall Art Collection.

Demi-frère d'Henry Fielding, romancier, dramaturge et magistrat, John Fielding, né en 1721, devient aveugle dans un accident maritime à l'âge de 19 ans. Il monte ensuite sa propre affaire puis, sous la conduite de son frère, il décide d'étudier le droit. En 1750, il est nommé adjoint de son frère, et l'aide notamment dans sa lutte contre la corruption ainsi que pour améliorer le système judiciaire londonien. Les deux frères créent ainsi la première brigade professionnelle de police et diffusent régulièrement une « gazette de police » contenant des descriptions de criminels connus. Ils posent aussi les bases du premier service de casier judiciaire.
Lorsque son frère meurt en 1754, il est nommé magistrat à sa place à Bow Street. Familièrement surnommé « le Bec aveugle » (The Blind Beak), la légende dit qu'il est capable de reconnaître plus de 3 000 repris de justice au son de leur voix. En 1761, la Couronne britannique le fait chevalier. Il mourra en 1780.

Sir John Fielding, héros d'un roman policier

Si l'on se réfère au paragraphe précédent, il y a manifestement beaucoup de points communs entre le "vrai" Sir John Fielding et celui de la série éponyme.
Cependant, l'intrigue racontée ici, sans être d'une folle originalité, est fictive, comme l'est aussi le jeune personnage appelé Jeremy Proctor. Mais c'est lui qui, devenu adulte, nous relate ses aventures avec Sir John. L'auteur mêle fiction et réalité, reprenant des événements historiques pour les intégrer dans des histoires fictives.

Sir John n'est cependant pas le seul "détective" aveugle présent dans les romans policiers ou les séries télévisées. Mais dans tous ces exemples auxquels nous pensons, le détective aveugle est toujours en binôme. On pourra ainsi penser à l'inspecteur Jim Dunbar dans la série "Blind Justice" qui ne dura qu'une saison. Accompagné de son chien-guide, il travaille en binôme avec Karen Bettancourt, jeune policière qui, outre le rôle de chauffeur, lui prête aussi ses yeux pour décrire, par exemple, une scène de crime. Dans un autre genre, on pourra aussi se rappeler d'Auggie Anderson dans Covert Affairs et son duo avec Annie Walker. Et il en existe d'autres dont nous aurons peut-être l'occasion de parler ici même.

Affiche de la série TV Blind Justice
Affiche de la série télévisée "Blind Justice" : au premier plan, l'inspecteur Dunbar, en costume et lunettes noires, au deuxième plan, New York. Située en haut de l'affiche, une phrase : " He lost his sight... not his vision." (Il a perdu la vue... pas sa vision).

Les audiences de Sir John, premier opus d'une série

Si ce premier titre permet de mettre en place les personnages principaux et, pour le lecteur, de faire leur connaissance, Jeremy Proctor en tête, il permet aussi d'installer l'ambiance de la série dans le Londres du XVIIIe. Sans trop divulgâcher, nous aurons donc l'occasion de comprendre comment fonctionne la justice, celle du "tout-venant" et celle des hauts rangs, comment l'on se déplace à Londres à cette époque ou avoir une idée assez précise de la vie de certains quartiers londoniens. Sir John Fielding, en tant que magistrat, s'occupe de toutes les strates de la société anglaise, pouvant autant s'adresser à une jeune servante, qu'à un capitaine de navire ou un repris de justice.
Dans cette première aventure, l'auteur, américain natif de Chicago, semble prendre plaisir à dépeindre tous les travers de la société anglaise de cette époque, son rapport à l'esclavage, son habitude d'envoyer des condamnés dans les colonies, appelée transportation et la hiérarchisation de la société londonienne. On peut imaginer qu'au fil des aventures, le lecteur en apprendra encore plus sur le Londres de cette époque lorsque la ville rayonnait dans le monde entier.

La série

  • Blind Justice (1994), publié en français sous le titre "Les Audiences de Sir John", 10/18, « Grands Détectives » no 3001, 1998
  • Murder in Grub Street (1995), publié en français sous le titre "Le Fer et le feu", 10/18, « Grands Détectives » no 3051, 1999
  • Watery Grave (1996), publié en français sous le titre "L'Onde sépulcrale", 10/18, « Grands Détectives » no 3110, 1999
  • Person or Persons Unknown (1997), publié en français sous le titre "Venelles sanglantes", 10/18, « Grands Détectives » no 3156, 2000
  • Jack, Knave and Fool (1998), publié en français sous le titre "Le Fourbe et l'Histrion", 10/18, « Grands Détectives » no 3205, 2000
  • Death of a Colonial (1999), publié en français sous le titre "La Veuve et l'Imposteur", 10/18, « Grands Détectives » no 3271, 2001
  • The Color of Death (2000), publié en français sous le titre "Brigands et Galants", 10/18, « Grands Détectives » no 3369, 2001
  • Smuggler's Moon (2001), publié en français sous le titre "La Nuit des contrebandiers", 10/18, « Grands Détectives » no 3498, 2003

Ainsi que trois autres, non traduits en français à ce jour :

  • An Experiment in Treason (2002)
  • The Price of Murder (2003)
  • Rules of Engagement (2005)

Dès la première page du premier chapitre, Jeremy nous présente Sir John Fielding. Nous saurons ainsi très rapidement que "s'il était dépourvu du sens de la vue, que la plupart de nos semblables estiment comme capital, sir John n'en mena pas moins une existence exemplaire." (p9)
Intéressant de voir que pour Jeremy, qui l'a côtoyé longtemps, le fait d'être aveugle est presque anecdotique tant Sir John a eu une vie bien remplie. Cela donne aussi le ton du roman et de la série en donnant une image très positive de ce personnage, largement inspiré du vrai Sir John Fielding. À aucun moment, Sir John Fielding ne sera dépeint comme un être en détresse. En matière de loi, c'est lui qui donne le "la".

Une cécité empreinte d'humanité

Jeremy Proctor
Le premier chapitre du roman raconte les circonstances de la rencontre entre Jeremy Proctor, alors âgé de treize ans, et de Sir John Fielding.
Racontées par Jeremy, ces histoires reflètent aussi la façon dont il perçoit le personnage qui, finalement, lui a sauvé la vie ou au moins lui a évité de tomber dans la délinquance à son arrivée à Londres alors qu'il venait de devenir orphelin à treize ans.
Il sera accueilli sous le toit de Sir John alors même que sa femme se meurt, elle qui sera soulagée par un médecin irlandais catholique, Donnelly, à l'aide d'une infusion aux vertus apaisantes.

Une autonomie calculée
Au fil de cette première aventure, Jeremy décrira au lecteur la farouche autonomie de Sir John lorsqu'il est en terrain connu. "Au premier carrefour que nous dûmes traverser, j'effleurai le coude de sir John pour lui signifier, par pure prévenance, que la voie était libre. Pourtant, il secoua fermement la tête et me dit :
- Non, Jeremy, s'il te plaît. Je préfèrerais me diriger seul. À moins de m'éviter une mort certaine sous un attelage ou un grand embarras en mettant le pied dans du crottin, tu dois résister à la tentation de m'aider."
Se déplaçant avec une canne, qu'il tend devant lui pour trouver l'emplacement de marches par exemple, Sir John accepte cependant de se faire guider quand il s'agit de traverser une salle bondée, p280 : "en cette circonstance, je t'autorise à prendre mon bras. Guide-moi correctement. Veille à ce que je ne heurte personne."
Jeremy apprend aussi, en même temps que la plupart des lecteurs finalement, comment se comporter avec Sir John mais aussi comment celui-ci se déplace, se repère. Au cours d'un déplacement en attelage à Londres, c'est Sir John qui indique à Jeremy qu'ils arrivent à Covent Garden. Jeremy lui demande alors comment il avait pu deviner, p111 :
- "Jeremy, déclara-t-il, en me déplaçant, j'utilise simplement mes quatre autres sens. Vous autres qui jouissez de la vue ne faites que mésuser du reste. Dans le cas présent, j'ai seulement mis à l'œuvre mon nez et mes oreilles. J'ai respiré la verdure et l'odeur terreuse des étals des maraîchers, tout en écoutant ces derniers vanter leurs marchandises. Crois-moi sur parole, mon garçon, il n'existe aucun lieu à Londres qui exhale et résonne comme Covent Garden."

Magistrat reconnu, il sait aussi faire appel aux autres quand cela est nécessaire. Ainsi, p62, alors qu'il demande la description d'une demeure afin d'en avoir une image précise dans la tête, il fera d'abord appel à Bailey avant de recourir à Jeremy :
- "Pourriez-vous me décrire la maison où nous sommes sur le point d'entrer?
- Eh bien, elle est plutôt grande, à vrai dire.
- De quelle taille mon ami ?
- Trois étages, déclara Bailey, en comptant le rez-de-chaussée. Mais large, monsieur, très large.
(...)
- Peut-être peux-tu apporter ta contribution, Jeremy.
- Je vais tâcher, monsieur.
Et je m'exécutai, en faisant remarquer que la demeure était construite en brique et que les étages supérieurs comprenaient cinq fenêtres en façade, avec un yard d'intervalle entre deux et le même espace à chaque angle. Au rez-de-chaussée, une vaste porte à deux battants occupait l'emplacement d'une fenêtre et l'on y accédait en gravissant trois marches." À la suite de cette description, Sir John fera appel à Jeremy pour avoir des descriptions détaillées et fiables qu'il pourra utiliser par la suite dans sa réflexion. Ainsi, p207, Jeremy lui décrira Monsieur Clairmont : "je me remémorai le visiteur puis commençai à en esquisser la physionomie à Sir John, en lui livrant la description la plus précise dont je fusse capable. Je fis mention du grand nez crochu de M. Clairmont et de ses lèvres le plus souvent boudeuses."
Il sait aussi s'emparer des stéréotypes liés à la cécité, telle la pitié, pour faire parler une victime, p180 : "auriez - vous la bonté, mon enfant, de guider un pauvre aveugle dans le jardin et de lui tenir quelque temps compagnie ?"
Ainsi, si le lecteur sait très vite que Sir John est aveugle, sa cécité et les spécificités qui peuvent s'y rattacher sont amenées par petites touches, au fil de l'histoire et de ses nécessités. Rappelons, pour mémoire, qu'à l'époque de Sir John, le braille n'existait pas encore. Le magistrat était donc totalement dépendant des autres pour la lecture ou la rédaction de documents.

Pour momentanément conclure

C'est assurément une belle découverte et c'est un vrai plaisir de plonger dans le Londres de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d'y rencontrer des personnages réels ou fictifs, et de s'y déplacer en compagnie de Sir John ou de Jeremy Proctor. La langue employée, dans sa traduction française, est travaillée pour, semble-t-il, coller au parler des gens issus de différentes couches sociales.
À travers la lecture de cette première aventure, on sent toute l'humanité de Sir John Fielding et l'auteur qui bâtit des histoires fictives, en profite pour transmettre également des valeurs.
À aucun moment, Sir John n'est considéré comme vulnérable. Il sait s'entourer et, certes, c'est un homme de justice, par ailleurs reconnu par ses pairs. Si l'on peut considérer comme exagérée cette faculté de reconnaître trois mille repris de justice rien qu'à leur voix, qui pourtant participa de sa légende, Sir John Fielding n'est pas traité en superhéros. Il utilise au mieux ses facultés d'analyse et son esprit de déduction. Ainsi, sans rien divulgâcher, c'est grâce à une observation naïve de Jeremy qu'il peut orienter ses recherches.
Les amateurs de romans policiers historiques devraient se pencher sur cette série. Quant à nous, la lecture d'autres ouvrages est déjà envisagée.
Soulignons par ailleurs que ce premier opus est aussi disponible en version audio chez Eole.

lundi 22 avril 2019

La nuit se leve - Elisabeth Quin

Sixième ouvrage d'Élisabeth Quin, La nuit se lève est publié aux éditions Grasset en janvier 2019.

Élisabeth Quin a eu l'occasion de présenter son livre dans les médias français ou belges. Voici un lien vers un article intéressant et récent (25 mars 2019) de l'Echo, quotidien belge, qui donne accès, en outre, à sa venue dans La Grande Librairie, qui s'intitule Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit. Ou encore celui du Parisien, daté du 22 janvier 2019, avec une interview d'Élisabeth Quin.

Pour en savoir plus sur le glaucome, principale (ou deuxième cause selon les sources)de cécité dans les pays occidentaux, vous pouvez aussi aller voir le site de l’Association France Glaucome, AFP.

Quatrième de couverture

"Lorsque je repris mes esprits, par la violence de l'annonce assommée, il me tapotant la main sans chaleur, et me poussa gentiment vers son bureau et mon manteau. Je ne pourrai pas m'occuper de vous, il faut vous faire suivre, ça se soigne très bien le glaucome, vous verrez! Bonjour Madame..."
Élisabeth Quin découvre qu'elle risque de perdre la vue. Commence le combat contre l'angoisse et la maladie, nuits froissées, peur de l'aube, fragilité de ses yeux soudain scrutés, examinés, observatrice observée...
Nous l'accompagnons chez les médecins - et c'est Molière, de drôlerie, de cruauté, d'incertitudes. Nous la suivons chez les marabouts. Et comme elle, nous travaillons nos sens: marcher dans la forêt, écouter les oiseaux ; voyager dans les paysages ; lire les sages et les voyants ; s'imaginer sans miroir, prisonnière ou bien libérée...
La nuit se lève est ce récit profond, vivace, parfois moqueur, métaphysique - et une marche vers l'amour.

Élisabeth Quin présente "28 Minutes", chaque soir, sur Arte. Elle a publié chez Grasset La Peau dure, Tu n'es pas la fille de ta mère et Bel de nuit, Gerald Nanty, et, aux Éditions du Regard, Le Livre des vanités.

Glaucome

Si vous êtes débutant.e dans le monde du glaucome, à la fin de cet ouvrage, vous saurez tout, tout, tout sur le glaucome. Certes, nous exagérons un peu, l'aspect le plus médical nous est épargné (quoique...), néanmoins, au fil des pages et des paragraphes, de ses visites d'ophtalmologue en ophtalmologue, Élisabeth Quin définit ce qu'est le glaucome, au moins, son type de glaucome.
Les effets sur la vision : champ visuel rétréci, vision nocturne très perturbée...
p.129 : "Ma vue est saisonnière. Avec ses longues journées, l'été offre un répit, mais l'hiver est synonyme de problèmes pratiques."
Les médicaments, collyres notamment, connus des "glaucomateux".
p.15 : "Cartéol, Azarga, Alphagan, Travatan, Lumigan, Ganfort, Simbrinza, ronde de bêta-bloquants, prostaglandines et autres inhibiteurs de l'anhydrase carbonique (...)."
Les chiffres, qui devraient nous alerter...
p.63 "le glaucome est la deuxième cause de cécité dans les pays développés, après la dégénérescence maculaire liée à l'âge. Il touche 1,5 % de la population de plus de quarante ans. Après soixante-dix ans, une personne sur dix est affectée. 30 % des cas sont héréditaires. Un million de personnes sont traitées en France mais entre quatre cent mille et cinq cent mille personnes ignorent qu'elles sont atteintes."
Et ces chiffres, cette réalité, continuent encore pendant une page. Et, p.97, une description des traitements chirurgicaux "en cas d'échec du traitement par collyres et par laser ou si le glaucome évolue vite."
Nous somme maintenant au fait de cette maladie silencieuse et insidieuse, mais rassurons-nous, "La nuit se lève" n'est pas qu'une chronique médicale.

Connaissances

C'est aussi, le temps de ces cent quarante et une pages, l'occasion de retrouver, de croiser quelques connaissances. Pas personnelles, mais culturelles, intellectuelles, croisées d'ailleurs parfois ici, sur ce blog, au fil des billets et du temps.
Nous retrouvons Jacques Lusseyran, page 47, découvert par la majorité d'entre nous grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant, ainsi que son ami, le peintre Jean Hélion, auteur du très joli portrait ci-dessous.

Portrait de Jacques Lusseyran peint par Jean Hélion
Élisabeth Quin, p50, nous rapporte une citation de Jean Hélion qui pourrait tellement s'appliquer à ce tableau :

"Un portrait, c'est fait pour montrer comment l'Homme fleurit au-dessus de lui-même."

On y rencontre aussi John Hull, pages 24 ou 110, dont le récit de sa perte de vision,Touching the Rock - An Experience of Blindness a été traduit en français par Vers la Nuit.
Il y a aussi des peintres, Claude Monet et sa cataracte (p113) ou Georgia O'Keeffe (p53) et sa dégénérescence maculaire.
Et, bien évidemment Jorge Luis Borges, p130, qu'Élisabeth Quin cite notamment parce qu'il voyageait beaucoup : "Vous allez me dire qu'étant aveugle, je ne vais pas l'apprécier; je ne le crois pas. Le fait même de penser "je suis au Japon" représente déjà une richesse. Je ne peux pas voir les paysages mais je les perçois, à travers je ne sais quels signes." On pourrait y faire écho avec les récits de grands voyageurs aveugles évoqués à la suite du roman Voyageur relatant la visite de James Holman au Cap de Bonne-Espérance.

Il y a aussi de nombreuses références musicales, notamment des musiciens aveugles, comme Amadou et Mariam (p86) ou Ben Harper and the Blind Boys of Alabama (p81).

Mais on y découvre aussi Émile Ratier, agriculteur originaire du Lot qui commença à fabriquer des sculptures mobiles lorsque sa vue commença à décliner. La Collection de l'Art Brut à Lausanne possède plusieurs de ses œuvres. Voici un extrait de sa biographie:
"A partir de 1960, Emile Ratier traverse une période de dépression alors que sa vue baisse progressivement, jusqu’à une cécité totale.
Dès l’affaiblissement de sa vision, il commence à travailler le bois, plus particulièrement l’ormeau, avec lequel il fabrique des sculptures mobiles animées de manivelles et d’autres mécanismes sonores. Les bruits et les grincements lui permettent de vérifier la finition de l’objet ainsi que sa mobilité. Ses travaux représentent essentiellement des charrettes, des manèges, des animaux, mais aussi la Tour Eiffel ainsi que toutes sortes de véhicules insolites. L’atelier d’Emile Ratier est situé dans une grange, à l’arrière de sa ferme. Il y accède par un ingénieux système de fils de fer suspendus en hauteur, sur lequel il fait glisser sa main."

Sans titre, sculpture d'Émile Ratier, Collection de l'Art Brut, Lausanne
Cette œuvre n'a pas de titre et mesure 155 centimètres. Composée de bois et de divers matériaux, elle ressemble à la Tour Eiffel.

Sens

Si Ava, dans le film éponyme de Léa Mysius, se bandait les yeux et s'exerçait à marcher en équilibre, dans La nuit se lève, Élisabeth Quin, qui vient d'emménager dans une maison en Normandie pour l'été 2018, "tente de représenter la maison par un patchwork d'impressions exempt d'allusions visuelles". On a ainsi droit, p96-97, à un bouquet d'odeurs, de textures et de sons...

Elle s'amuse aussi avec la langue, avec les mots. "Le langage est voyant" (p123), développant, p124, "Le langage a été développé par les voyants, les entendants, les bien portants. L'aveugle, minoritaire, se sert de la langue de la majorité."
Louis Braille n'est évidemment pas oublié avec "son invention du système d'écriture tactile", permettant de lire "œil au doigt", "selon le mot heureux de Jacques Derrida." ou encore "Braille fit passer le mot de l'invisible au visible, de l'immatériel au tactile." (p125).

Pour conclure

C'est vrai, c'est après moult hésitations que le livre est passé entre nos mains et sous nos yeux, et pour notre plus grand plaisir.
C'est vif, c'est drôle, c'est truffé de références culturelles, on apprend des choses à propos du glaucome, de ses effets et de ses éventuels traitements ou "endiguements".
Nous craignions que ce récit ne soit larmoyant, autocentré. Soyons rassurés. Même dans l'angoisse actuelle de perdre la vue, Élisabeth Quin apprend à relativiser. Et ses descriptions d'attitudes de médecins, même si elles n'ont pas été vécues par le biais d'un ophtalmologue, nous sont arrivées à un moment ou à un autre de notre parcours de patient.
Du point de vue de Vues Intérieures, on pourrait s'agacer de voir défiler quelques clichés sur la cécité. Pour quelqu'un qui envisage la possibilité, la probabilité de devenir aveugle, il semble effectivement difficile de s'éloigner de ces clichés, souvent séculaires, que continuent à nous envoyer le cinéma ou la littérature, pour rester dans le domaine de prédilection de ce blog. Néanmoins, l'impression générale et finale de La nuit se lève vous laisse un sourire aux lèvres, peut-être grâce à cette "autodérision bravache" (p139) dont Élisabeth Quin s'est dotée. Et il est aussi agréable d'y croiser des figures heureuses de la cécité, contrebalançant clichés et "peur du noir".

Le livre est disponible à la BNFA : La nuit se lève, en Daisy voix de synthèse ou Daisy texte, ainsi qu'en PDF. Bonne lecture!

dimanche 11 novembre 2018

Musique dans les Tenebres - Ingmar Bergman

2018 est aussi l'année du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Nous profitons donc de cette occasion pour parler de l'un de ses premiers films.
Film "de jeunesse" datant de 1948, Musique dans les Ténèbres (Musik i Mörker) semble jeter les bases de son cinéma et de son style.

Couverture du DVD Music in Darkness
DVD anglais, film en version originale, sous-titres en anglais.

Voilà ci-dessous ce qu'en disait Télérama à l'occasion de la rétrospective Bergman organisée par la cinémathèque française :
"Représentatif des débuts de Bergman, alors jeune réalisateur soumis au bon vouloir des producteurs, Musique dans les ténèbres est un film qu'il accepta à contrecœur et dont il trouvera seulement à dire, plus tard : « Tout ce dont je me souviens, c'est que je me disais sans cesse pendant le tournage : fais en sorte de ne pas être ennuyeux. C'était mon unique ambition. » Le résultat est bien plus intéressant que cela, malgré un scénario de roman-photo : après avoir perdu la vue, un jeune soldat devient pianiste et trouve l'amour… De la cécité, simple tire-larmes, Bergman se sert pour suggérer que le cinéma peut être, et il le prouvera, une affaire d'âme, d'invisibilité. Et la passion pour la musique, qui traversera toute son œuvre, résonne déjà ici avec authenticité. Un film qui a l'attrait d'une curiosité et la force d'une belle promesse."

Pour la partie concernant la cécité, nous prendrons le temps, ci-dessous et selon notre habitude, de développer quelques points...

Pour celles, ceux qui n'auraient pas vu le film, évidemment, il y a du divulgâchage (spoiler!) dans l'air. Vous voilà prévenu.e.s.

A noter que si la rétrospective de la cinémathèque se termine ces jours-ci, l'Institut Suédois de Paris propose une exposition pluridisciplinaire  : "Comment cet auteur habile, cinéaste hors pair et homme de théâtre de renom, nourrit-il encore aujourd’hui la création artistique ? L’Institut suédois esquisse différentes réponses à cette question à travers une exposition pluridisciplinaire et un programme de projections et de rencontres autour d’Ingmar Bergman, son univers et son héritage."

Mais revenons-en à Musique dans les Ténèbres.

Synopsis

Devenu aveugle à la suite d'un accident, un soldat trouve un emploi de pianiste dans un restaurant. Une ouvrière tente de réconforter le jeune homme, qui a du mal à accepter sa condition d'infirme.

Synopsis réduit à sa portion congrue et caricatural. Ceci dit, nous ne nierons pas le commentaire de Télérama qui parle d'un scénario de "roman-photo" tout en reconnaissant que Bergman se sert de la cécité pour faire autre chose qu'un mélodrame.

Bengt Vylbeke

Issu d'une famille aisée, Bengt, jeune pianiste, perd la vue lors d'un exercice militaire.
Après l'inévitable désespoir, il se reconstruit peu à peu, apprenant à lire, à écrire en braille, à se déplacer de façon autonome.
Lors de sa convalescence, lorsque sa sœur, après avoir passé un long moment à ses côtés, sera repartie rependre le cours de sa vie, Bengt se fera aider au quotidien par une jeune voisine, Ingrid, orpheline de père et ayant un statut social bien moins enviable.
Il partira ensuite à Stockholm se faire embaucher comme pianiste, avec plus ou moins de succès. Puis, il finira par rejoindre l'école pour Aveugles où il débutera une formation d'accordeur de piano et où l'un des professeurs lui suggèrera de suivre sa formation pour devenir organiste.
Il recroisera Ingrid à Stockholm (qu'il reconnaîtra à la voix!), étudiante pour devenir enseignante.

Bengt et Ingrid dans la campagne suédoise
L'une des premières sorties de Bengt après son accident : il se promène dans la campagne suédoise au coude d'Ingrid.

Ingrid

Le début de l'histoire la dépeint comme une jeune fille timide, n'osant pas demander à Bengt, alors très récemment devenu aveugle, de jouer de l'orgue à l'occasion des funérailles de son père.
Au contact de ce jeune homme, blessé et en pleine reconstruction, elle s'épanouira et grandira.
Lorsqu'on la recroisera à Stockholm, elle sera devenue une jeune femme, étudiante, confiante.

Cécité et Société

On pourrait aussi intituler ce paragraphe "images de la cécité dans la société".

Education et autonomie
En voyant Musique dans les Ténèbres, on pourra penser au film de Georges Lacombe, ''La Nuit est mon Royaume'' avec Jean Gabin et datant de 1951. Celui-ci met beaucoup en avant la rééducation avec l'apprentissage du braille, la formation pour apprendre un métier qui nourrira son homme, et sa famille le cas échéant.
Dans le film de Bergman, même si l'on compte quelques détails (machine à écrire en braille, montre en relief) ainsi que des scènes semble-t-il tournées à l'Institut des Jeunes Aveugles de Stockholm, ce n'est pas sur ce "phénomène" que se concentre l'histoire. On verra quand même au passage les divers métiers que les personnes aveugles pouvaient alors apprendre : vannerie, confection de balais et autres brosses, accordeur de piano ou, formation suprême, organiste d'église. On retrouve dans cette hiérarchie ce que détaillait Lucien Descaves dans son roman ''Les Emmurés'' qui, lui, date de 1894.

Attitudes
Il y a celles de Bengt à son propre égard, et celles des autres.
Le film laisse la possibilité d'embrasser un large spectre lui permettant aussi de ne pas être manichéen.
On commence quand même avec sa fiancée qui lui renvoie sa bague quand elle apprend qu'il est devenu aveugle. Elle ne se sent pas l'âme d'une infirmière. Dans le même genre, la tante de Bengt, chez qui il est en convalescence, lui parle d'Ingrid en lui disant qu'il lui faudrait une femme "pour s'occuper de lui". Sans oublier la façon dont il se fera voler son argent par le jeune garçon sensé l'accompagner dans ses déplacements (sujet que l'on retrouve aussi dans Les Emmurés).
Du côté de Bengt, il y a évidemment du désespoir, phase récurrente dans toutes les histoires racontant la perte de la vue, qui passe aussi par l'idée du suicide (voir aussi La Nuit est mon Royaume). Il y a surtout cette idée de n'être plus bon à rien, de ne plus être un homme. Il refusera, au moins dans un premier temps, l'idée de pouvoir être un exemple à suivre pour les personnes aveugles. Le fait de ne pas être considéré comme un rival par le colocataire et amant d'Ingrid est ce qui blesse le plus Bengt. Il retrouvera d'ailleurs le sourire quand ce dernier lui balancera un coup de poing à la figure... Même dans un film scandinave, le "mâle" a de beaux jours devant lui...
Quant à Ingrid, on la voit, la devine subjuguée par la musique de Bengt. A aucun moment, même si ses paroles sont parfois maladroites, on ne voit la pitié dans son regard ou son attitude. Lorsqu'elle choisira Bengt, la domestique de la maison Schröder, celle de la tante de Bengt, lui demandera si elle est enceinte (raison nécessaire, semble-t-il, pour épouser un homme aveugle). Le pasteur dira à Bengt qu'il vole les meilleures années de la vie d'Ingrid. Décidément, il semble compliqué de faire comprendre aux autres que l'amour, sincère, peut exister entre un homme aveugle et une femme voyante. Dans les fictions comme dans la vie, il semble que cette combinaison passe mieux cependant que dans le sens inverse : un homme voyant avec une femme aveugle. A notre palmarès, nous pouvons toutefois citer Ingrid dans le film Blind d'Eskil Vogt, Mary dans La Maison dans l'Ombre de Nicholas Ray ou Selina et Gordon dans Un Coin de Ciel bleu de Guy Green.

Jeu et mise en scène

Lorsque Bengt navigue entre la vie et la mort après son accident, plongé dans le coma, Bergman donne à voir au spectateur ses cauchemars : images surréalistes autant que magnifiques...
Quand on découvre la cécité de Bengt, juste un bref instant avant lui, finalement, on suivra son parcours pour redevenir autonome. Lorsqu'il sera à l'Institut, il ira consoler un voisin de chambre, pleurant seul la nuit, désespéré d'avoir perdu la vue et d'être loin de sa jeune épouse. Il dira alors à cet homme qu'avoir une femme à ses côtés est une vraie chance que beaucoup n'ont pas. Thème décidément central du film... Retrouver un statut d'homme à part entière...

Birger Malmsten, l'acteur qui incarne Bengt, est relativement crédible. Si l'on sent la détresse de Bengt, et ses maladresses au début, on voit rapidement ses progrès. Lorsqu'il, est familiarisé avec un lieu, il n'utilise plus sa canne à l'intérieur d'un lieu. Si ses premiers déplacements à l'extérieur se font au coude d'Ingrid, ou, nouvellement arrivé à Stockholm, accompagnés d'un jeune garçon, Bengt se déplace seul, balayant devant lui avec sa canne.

Évidemment, nous n'échapperons pas à la scène, aux scènes!, des mains passées sur le visage de l'être cher pour découvrir sa beauté. Au moins, ici, ce n'est pas dans la rue, et cette scène arrive quand il y a déjà une connivence certaine entre les deux personnes.

Bengt à l'Institut pour aveugles accordant un piano
A l'Institut pour aveugles, Bengt apprend le métier d'accordeur de piano.

Pour momentanément terminer

Film de 1948, Musique dans les Ténèbres marque les débuts de la carrière cinématographique d'Ingmar Bergman.
Vraie curiosité pour le cinéphile, on aimerait trouver une version française du DVD avec des sous-titres en français, voire une version audiodécrite (soyons fous!).
La musique a ici une vraie place, et sera toujours présente dans le cinéma de Bergman. On pourra lire l'article "Le rôle de la musique dans l'œuvre cinématographique d'Ingmar Bergman" tiré d'une conférence d'Egil Törnqvist donnée le 23 juin 2006 à Göteborg, au cours du Congrès annuel de l’Association des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (AIBM).
Quant à la cécité, si elle est au cœur de l'histoire en montrant combien elle déclasse socialement l'homme, elle montre aussi qu'elle peut être envisagée aussi comme un non événement. Bengt finira par retrouver ce statut d'homme à part entière qu'il pensait avoir perdu en perdant la vue. Et la dernière scène laissera tous les avenirs possibles...
Musique dans les Ténèbres ne fait pas partie des chefs d'œuvre de Bergman. Peu importe. Regardons-le aussi comme témoin d'une époque. Et demandons - nous si la perception de la cécité a réellement changé depuis 1948.

samedi 1 septembre 2018

Quatre ans ! Le blog Vues Intérieures a quatre ans !

Ça y est : voilà le moment de souffler ces quatre bougies !
Le temps passe donc bien vite! Et l'année qui vient de s'écouler encore plus vite que les autres. Peu de billets rédigés mais plein d'idées qui n'ont pas pu se concrétiser faute de temps...
Ce qui est frustrant bien évidemment, mais finalement réjouissant puisque ce n'est pas la matière première qui manque.

Cinéma

Ainsi, cette quatrième année a été l'occasion de voir quelques films venus de zones géographiques diverses : le Japon avec Vers la Lumière de Naomi Kawase où l'audiodescription joue un rôle important, le Liban avec le très intéressant Tramontane de Vatche Boulghourjian qui nous entraîne dans un road movie à travers le pays avec un jeune musicien aveugle, Rabih, à la recherche de ses origines, ou encore l'Autriche avec le film en costumes de Barbara Albert, Mademoiselle Paradis qui retrace la rencontre de Maria Theresia von Paradis, musicienne aveugle contemporaine de Mozart, et Mesmer, médecin aux techniques controversées.

Affiche du film Mademoiselle Paradis Affiche du film Tramontane











On pourra noter que le personnage de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, musicien aveugle. Et le discours du réalisateur, Vatche Boulghourjian, sur sa volonté d'avoir un comédien aveugle pour incarner Rabih est très intéressant. L'histoire peut ainsi se concentrer sur la quête d'identité de Rabih et non sur les prouesses d'un comédien qui joue "l'aveugle".

Publicité

A l'occasion de la publicité d'une marque de voiture qui met en scène une "vraie" personne aveugle, George Wurtzel, nous avons eu envie de voir comment cécité et publicité pouvaient se combiner.
Outre les associations de personnes aveugles et leurs messages allant de la quête un peu déguisée à ceux pour favoriser leur emploi (de façon parfois très décalée comme l'association norvégienne), il s'avère que l'automobile semble un domaine prisé pour y mettre en scène des personnes aveugles. Si certains se rappellent d'une publicité pour une marque automobile française qui mettait au volant Ray Charles, celles citées dans le billet ont embarqué un passager aveugle endossant parfois le rôle du guide. Mais il a aussi été intéressant de trouver une marque automobile confier sa campagne publicitaire à un photographe aveugle, Pete Eckert, qui travaille le Light Painting et qui dit qu'il n'est pas nécessaire de voir pour trouver la beauté.

Photographier, peindre en étant aveugle

Pete Eckert n'est pas le seul photographe aveugle ou légalement aveugle à être professionnel. On a d'ailleurs pu voir très récemment une publicité pour la marque à la pomme mettant en scène Bruce Hall, photographe légalement aveugle, qui peut voir des détails sur l'écran de son ordinateur qu'il ne peut pas voir à l'œil nu.
Mais nous avons aussi découvert qu'il y a de nombreux peintres aveugles. Devenus aveugles ou aveugles, ils ont trouvé une technique pour peindre ou continuer à peindre et exprimer leur art.

Littérature et bande dessinée

Cette quatrième année a aussi été l'occasion de découvrir Madeleine, nonagénaire aveugle qui s'accroche à sa maison comme à ses souvenirs, dans la bande dessinée Jamais de Duhamel qui explore plein de détails dans la vie de cette veuve aveugle rendant son histoire touchante.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

Pour qui aime les détails et aurait envie de se plonger dans le quotidien d'une personne aveugle, Une vie à Colin-Maillard de Lydia Boudet est une façon honnête d'apprendre plein de choses.

La littérature jeunesse a aussi amené une très belle surprise avec Le Petit Chaperon rouge qui n'y voit rien. Réinterprétation inédite d'un conte pluriséculaire, cette version met en scène une petite fille minuscule et aveugle qui met le loup dans sa poche. Réjouissant...
Parmi les nouvelles publications de Mes Mains en Or, Le GÉANT Malpartout a fait une apparition remarquée avec sa maison pop-up.

maison pop-up du Géant Malpartout

On fera aussi une petite incursion dans le monde de la musique avec un voisin aveugle, musicien de jazz, dans la porte d'en face d'Ester Rota Gasperoni.

Musique

Côté musique, en attendant le 14 septembre, date de la sortie du nouvel album ''Coming Home''' de Justin Kauflin, que nous avions découvert il y a déjà quelques années dans le documentaire Keep On Keepin'On d'Alan Hicks, on pourra faire la connaissance de Matthew Whitaker, très jeune musicien que certains ont peut-être eu l'occasion de voir et d'entendre au Duc des Lombards à Paris cet été. Maître des claviers (piano, orgue...), certains le comparent à Stevie Wonder. Laissons le mûrir en gardant une oreille attentive à ce jeune prodige...
Un roman ado, Ropero de Cathy Berna, met en scène Léonie qui perd la vue et sa rencontre avec Ezra dans un festival de musiques actuelles qui a un service d'accueil pour le public handicapé. Nous y avons vu un clin d'œil aux Eurockéennes de Belfort et leur volonté d'être accessibles à tous.

Voilà, cette quatrième année a révélé son lot de découvertes mais a aussi été l'occasion de suivre des gens dont nous avions déjà parlé ici. Cet exercice du récapitulatif annuel permet aussi de faire le point sur quelques "tendances". Ainsi, si cela est loin d'être généralisé malgré les protestations contre le crippin'up, quand un comédien valide incarne un personnage handicapé, on pourra se réjouir de voir apparaître des gens comme Barakat Jabbour, George Wurtzel sur nos écrans ou Jay Worthington (on ne peut pas s'en empêcher !) sur scène (deux rôles depuis le début de l'année 2018). Une fois passée la curiosité d'apprendre qu'il y a des photographes professionnels et des peintres aveugles, on pourra se concentrer sur leurs techniques et sur leurs discours et regarder leurs œuvres en tant qu'œuvres et non en tant que peintures ou photographies d'un.e artiste aveugle.
Nous nous engageons maintenant dans une cinquième année, convaincus d'y faire des découvertes, de belles rencontres et de vous faire partager de belles surprises. Nous espérons que vous serez au rendez-vous, attentifs à cet éclairage particulier que nous essayons de diffuser.

samedi 18 août 2018

Une vie à Colin-Maillard - Lydia Boudet

Publié chez GRRR...ART Éditions et paru en février 2018, Une vie à Colin-Maillard est le premier roman de Lydia Boudet.

Couverture du livre Une vie à Colin-Maillard

Lydia Boudet collabore également chaque trimestre à l'Handispensable Magazine, trimestriel qui parle du handicap différemment. On pourra lire cette présentation du magazine lors de son lancement en juin 2014.
Lydia fait des portraits de personnes, notamment déficientes visuelles, de la vie de tous les jours ou oeuvrant dans la culture (en s'inspirant, parfois, de ce blog, si, si...).

Dans Une vie à Colin-Maillard, il est aussi question d'un portrait, celui de Laurent, aveugle de naissance.
Au fil de ce billet, il y aura forcément du divulgâchage mais, rassurez-vous, là n'est pas l'intérêt du livre.

Quatrième de couverture

Il y eut maldonne à la naissance de Laurent, car il est né aveugle. Mais, l'amour des siens et sa grande force de caractère lui permettent de reprendre en main sa vie.
Par petites touches tendres, c'est ce cheminement que sa femme va raconter à leur fille. Celle-ci, enceinte, a peur de mettre au monde, à son tour, un enfant handicapé. Alors, pour la rassurer, sa mère lui expose des tranches d'une vie "à Colin-Maillard" afin de la convaincre que l'existence vaut d'être vécue même dans la cécité.

Petite note

Le résumé ci-dessus n'est pas l'argument le plus intéressant de l'ouvrage. Ce "roman", peut-être que le terme "roman-document" serait plus approprié, est constitué de chapitres très courts, quarante-deux en cent quarante et une pages, qui ressemblent d'ailleurs plus à des instantanés qu'à des chapitres. Ce qui est d'ailleurs parfois frustrant car on aimerait un peu plus de liaison entre eux, même si Laure-Anne, narratrice du livre, dit à sa fille : "tu as feuilleté avec moi ces quelques photos mentales issues du carton de notre mémoire collective." (141)

La vie de Laurent

Laurent est donc le personnage principal de ce roman-document. Le lecteur le suivra dès sa naissance...
Nous n'avons pas sa date de naissance mais, décrites en détail, les actions de ses parents pour le stimuler le plus possible dès l'annonce de sa cécité, une fois le choc du diagnostic, et son côté définitif, "intégré". Ainsi, p.14, "Nancy devint une oreille parlante : tout ce qu'elle entendait, elle le décrivait à son fils."

Après le lycée, Laurent suit des cours par correspondance pour devenir traducteur. Tiens, ça ne vous fait pas penser à Thomas (Melchior Derouet), l'amoureux de Francine (Nathalie Portman), dans "Faubourg Saint-Denis", le court métrage de Tom Tykwer, dans "Paris, je t'aime", film collectif sorti en 2006. Dans ce magnifique court métrage, Thomas, aveugle, fait des études de traduction. Au tout début du film, on le voit dans son appartement, casque sur les oreilles, en train de lire sur son afficheur braille et répétant ses phrases.

Chronique après chronique, ou "image mentale" après "image mentale", nous le verrons grandir, se faire des amis, gérer au quotidien des désagréments liés à l'environnement parfois hostile, ou à la bêtise humaine. Celle-ci est d'ailleurs épuisante si on la prend au premier degré. D'autrefois, il s'agira de maladresses qui, répétées, peuvent être extrêmement blessantes. Nous le verrons se faire une place, en tant que personne aveugle, certes, mais surtout en tant que Laurent Trémane, avec ses qualités et ses défauts. Pour ces derniers, l'histoire étant racontée par son épouse, nous subodorons un point de vue partial... Il y a d'ailleurs de jolis passages sur la vie en couple "mixte", aveugle/voyant.

Cécité et Société

Attitude
Au fil de ces "photos mentales", l'auteure nous parle du choc du diagnostic chez les parents, l'attitude de nombre de personnes face à un bébé handicapé, y compris dans la proche famille. Puis, au fil de la scolarité de Laurent, plus que les difficultés liées à sa cécité, l'auteure raconte comment, parfois, l'attitude là encore, de certains professeurs peut inclure ou exclure, même de façon involontaire, une personne aveugle.
C'est un des points forts de cet ouvrage : montrer combien les préjugés, plus que la cécité en elle-même, empêchent la personne de faire ce qu'elle a envie de faire, sous prétexte que ce n'est pas pour elle, qu'elle ne peut pas le faire... Quelqu'un d'autre que soi se permet de juger ce que l'on peut faire. Combien de personnes aveugles ont entendu ce genre de remarque? Si l'on prenait des paris, on attendrait probablement les cent pour cent. Toujours avoir besoin de faire ses preuves, montrer que l'on est capable...

Préjugés
Il arrive aux personnes aveugles d'aller au cinéma pour voir un film comme une bonne partie de la population française... Pourtant, cela semble incongru à la caissière du cinéma où se présentent Laurent et Damien, ami de lycée. Celui-ci, d'ailleurs, ahuri par l'attitude de la caissière, demande à Laurent s'il n'est jamais fatigué. Celui-ci lui répond : "J'ai besoin de toute mon énergie pour éviter les poubelles sur un trottoir, capter des informations sonores parmi le brouhaha général ou faire le lien entre les données manquantes." (p.56)

Au quotidien
Les déplacements, même ceux pratiqués au quotidien, regorgent de pièges : des poubelles laissées au milieu du trottoir, des travaux de voirie mal signalés et non protégés (et aux conséquences amplifiées) : "Canne levée, il n'avait donc pas détecté un trou fraîchement creusé, signalé par un cône de travaux et de la peinture sur le trottoir." (p.57)

Usages de la canne blanche

La canne blanche et longue est l'instrument indispensable des déplacements autonomes pour la personne aveugle. Ci-dessus, Nous avons un aperçu de son utilité pour détecter les défauts de voirie. Tout au long de ce livre, Il y a de nombreux exemples des usages de la canne blanche.
p.31 "(...) quand il marchait avec sa canne, son corps était toujours très contracté, les pieds à l'affût de la moindre aspérité au sol et le bras droit dans un constant mouvement de balayage."
p.73 "Il (...) entra de plein fouet dans le plafond en sous - pente. Cela lui arrivait souvent : de sa canne il pouvait localiser les obstacles au sol, mais rien n'avait été inventé pour ceux en hauteur."

Pour comprendre l'efficacité de la canne blanche, voir le schéma ci-dessous, tiré du livre de Jean-François Hugues publié en 1989 aux éditions Jacques Lanore, Déficience visuelle et Urbanisme. L'accessibilité de la ville aux aveugles et mal-voyants. Pour simplifier, du sol à la taille de la personne, la canne a une utilité de détection, prévenant les obstacles. Mais sur la partie supérieure du corps, de la taille à la tête, elle est inefficace, ce qui entraîne souvent des collisions avec tout objet protubérant dont parfois des dessous d'escalier non signalés ou des rétroviseurs de camions...

Schéma de l'efficacité d'une canne blanche, tiré du livre de Jean-François Hugues

La canne a aussi d'autres usages, dont celui d'être identifié comme personne aveugle. C'était d'ailleurs l'usage premier lors de son invention par Guilly d'Herbemont à Paris en 1930. Elle constata que dans la rue, le public, tant piétons qu’automobilistes, ne faisaient pas attention aux aveugles. S’inspirant du bâton blanc des agents de police, elle parvint à convaincre la Préfecture de police de Paris d’autoriser l’usage de la canne blanche pour les aveugles et les malvoyants. Cette initiative audacieuse et novatrice fut bientôt connue et suivie, tant en France que dans le monde entier.
p.79 "Ma canne sert à montrer aux autres que je ne vois rien du tout, mais surtout elle m'aide à ne pas me cogner partout."

Pour finir

Si Laurent est un personnage de fiction, il est manifestement très inspiré par une expérience vécue, construit au fil de ces témoignages qui constituent ce "roman".
Une vie à Colin-Maillard est une première œuvre dont l'intérêt est une vraie honnêteté et une belle connaissance de la cécité. Si, parfois, nous ne sommes pas d'accord avec certaines attitudes, nous avons l'opportunité, ici, de vivre la cécité dans sa vie quotidienne, dans ses apprentissages au fil de la vie.

Les quelques exemples cités ici sont le reflet de cette connaissance. Pourtant, elle indique, comme pour s'excuser, qu'elle est "tout à fait consciente que la vie d'un non-voyant est beaucoup plus difficile que celle décrite dans ce roman". Il y a, parfois, des chemins plus tortueux que d'autres, et des attitudes franchement désespérantes, même treize ans après la loi de 2005 dont on ne cesse d'ailleurs de remettre en question le principe d'accessibilité universelle (comme si personne ne vieillissait ou n'avait un jour fait l'expérience d'un déplacement avec une lourde valise sur un parcours rempli d'escaliers), mais pourquoi, parce qu'on est aveugle, cela signifierait nécessairement un parcours du combattant?
Le parcours de Laurent, raconté dans ce "roman-document", n'est pas particulièrement facile même s'il a la "chance" d'avoir un emploi (en 2016, le taux de chômage chez les personnes handicapées était presque deux fois supérieur au tout public), d'avoir trouvé l'amour et fondé un foyer. Et si, au contraire, il était le reflet d'une génération de personnes aveugles ayant pu faire des études supérieures, autonomes et bien insérées dans la société?

Lydia Boudet est documentaliste et, par amour de la lecture, elle a souhaité que Une vie à Colin-Maillard soit disponible également en version audio.
Georges Grard, directeur de l'Handispensable, dit que "son livre possède un souffle salutaire et une vérité de vie qui emportent tout à sa lecture!" Alors, soyez curieux...

vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

samedi 7 juillet 2018

Jamais - Duhamel

Bande dessinée parue chez Bamboo Editions, collection Grand Angle en janvier 2018, Jamais nous emmène en Normandie, plus précisément à Troumesnil sur la Côte d'Albâtre.

Couverture de la BD Jamais de Duhamel

A travers cette histoire, nous faisons connaissance avec Madeleine, qui vit avec le souvenir de son mari disparu en mer dont le corps n'a jamais été retrouvé, et dont la maison menace de tomber dans la mer en même temps que la falaise.

Quatrième de couverture

"Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c'est les deux."

Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie.

Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison.

Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Madeleine

Aux yeux des autres, Madeleine est une vieille femme aveugle, vieille ET aveugle, donc doublement vulnérable. Le maire et le chef de la brigade des sapeurs pompiers se sentent responsables de la vie de Madeleine dont la maison risque de finir dans la mer à tout moment.
Prenons la peine de faire connaissance avec Madeleine en laissant de côté quelques clichés, non sans les avoir (partiellement) recensés.
Commençons par Jules, son époux disparu en mer, dont les piliers de bar indiquent qu'il fallait au moins une femme aveugle pour l'épouser parce que "visuellement parlant, c'était pas un cadeau..." (p.11)
Ou le maire qui a quelques difficultés à voir au-delà de la cécité de Madeleine :

p.5-6 Le maire : "Madeleine, soyez raisonnable! Vous devez impérativement quitter votre maison! Si vous ne le faites pas de votre plein gré, je serai obligé de vous y FORCER!!!"
Madeleine : "ET DE QUEL DROIT JE VOUS PRIE?!!"
Le maire : "MAIS ENFIN, VOUS ÊTES AVEUGLE!!!"
Madeleine : "Je suis au courant!!! Depuis quand est-ce un motif d'expulsion?"

Ce très court extrait donne le ton : la détermination de Madeleine, la maladresse du maire sous couvert de responsabilité pénale et la cécité qui revient au premier plan comme pour valider doublement cette nécessité de lui faire entendre raison. Comme si la cécité l'empêchait de comprendre la situation...

Pourtant, au fil des pages, on la voit circuler seule et dans la campagne et dans le village, être autonome pour faire ses courses et sa cuisine, tenir sa maison.

La cécité et ses attributs

La canne blanche
Dès l'illustration de la couverture, un élément intrigue. Nous y voyons un personnage de dos, cheveux blancs, manteau rose et bottines, qui contemple la mer que l'on aperçoit au second plan. Ce personnage féminin, accompagné d'un chat tout en rondeurs, tient une canne blanche à l'horizontale dans ses deux mains.
Et la première image sur la page portant le titre de cette bande dessinée, Jamais, montre une petite femme âgée, celle que l'on voyait de dos sur la couverture, qui marche sur un chemin de terre se guidant avec sa canne blanche. Au second plan, une maison et son jardin dont on devine qu'il a déjà été grignoté avec deux barrières restant suspendues dans le vide surplombant la mer.
Mais cette canne, balayant le sol, ne suffit pas pour détecter des obstacles en surplomb, elle n'est efficace que pour des objets situés jusqu'à une hauteur de 30 cm du sol. Attention aux bosses...

Madeleine sur un chemin en terre se guidant avec sa canne blanche

Les yeux de Madeleine
Comment représenter la cécité en image fixe? Certes, il y a la présence de la canne blanche mais, Madeleine ne portant pas de lunettes, comment illustrer sa cécité? En la représentant avec des yeux blancs, tels des yeux morts...

Magnétophone, bruits et autres sens
La bande dessinée transpose par écrit les bruits. En cela, Jamais ne révolutionne pas le genre mais, lorsque l'histoire se concentre sur Madeleine, il y a une présence permanente du bruit, des bruits de l'environnement : la canne blanche qui touche le sol, le chat Balthazar qui sautille sur le plancher, les mouettes qui crient, les abeilles qui volent. On voit aussi surgir les odeurs (cf. "Cécité et fantasmes" ci-dessous) ou la chaleur du soleil.
Quand on plonge dans l'intimité de Madeleine, dans son grenier où sont remisés ses souvenirs, apparaît alors un magnétophone (p.33), qui fut longtemps indispensable pour écouter des livres enregistrés.

Madeleine et la voix de Jules - Le magnétophone

Cécité et fantasmes
Tout au long de cette histoire illustrée, il est amusant de voir surgir des mythes autour de la cécité qui montrent aussi combien elle continue à alimenter fantasmes et autres préjugés. Ainsi, p.17, Madeleine sent l'odeur d'un "joint" ou "pétard" sur le chemin avant de croiser deux jeunes en train de fumer qui s'étaient précédemment rassurés en apercevant la canne blanche. Madeleine les surprend en identifiant l'odeur : et oui, pas besoin de l'image ou des sens hyper aiguisés de Daredevil pour les activités odoriférantes...

Madeleine, deux jeunes et un pétard

Les personnes aveugles regardent, écoutent la télé, Madeleine y compris (p.20-21). Et la cécité (et sa guérison miraculeuse) est/sont un sujet de choix pour nombre de téléfilms, films, séries télévisées dont les scénarios font parfois preuve d'une fantaisie ahurissante... Madeleine dit d'ailleurs : "C'est qui le scénariste?"

Souvenirs

Sans tout dévoiler de cette histoire, il y a des moments très intimes, très personnels entre Madeleine et son époux défunt, qui donnent une idée de la relation entre ces deux là.
Nous entrerons dans les souvenirs de Madeleine qui se confiera au lieutenant des sapeurs pompiers, dans son histoire avec Jules, son mari marin disparu en mer.
L'auteur a su endosser, ou restituer, les souvenirs de Madeleine, de son histoire d'amour avec Jules et de sa vie dans cette maison, celle qui, aujourd'hui, menace de tomber dans la mer.

Pour conclure

Graphiquement facile d'accès, cette bande dessinée fait un portrait d'une vieille dame, aveugle de naissance (précision donnée rapidement dans l'histoire), qui a perdu son mari en mer et qui s'accroche jusqu'au bout à leur maison, qui elle, peut basculer d'un instant à l'autre dans la mer.
Cet argument en poche, l'auteur souffle le chaud et le froid sur le personnage de Madeleine. Tantôt perçue comme une personne "qui ne voit pas le danger", tantôt montrée comme une personne qui sait très bien ce qu'elle fait, il est parfois difficile de connaître les intentions de Duhamel pour ce personnage.
Il semble en tout cas savoir comment s'utilise une canne blanche et qu'être aveugle ne signifie pas être impotent.
Au fil des pages, nous voyons ainsi Madeleine au marché, se déplacer de façon autonome dans son bout de campagne normande, cuisiner, regarder la télé ou entretenir son jardin (ou ce qu'il en reste). Ce qui pose problème, c'est le regard que les gens posent sur elle, sur la façon dont ils endossent la responsabilité de la vie de Madeleine. Agiraient - ils ainsi si Madeleine n'était pas aveugle? Certes, les lois sont les lois et nous comprenons que le maire et le responsable des sapeurs pompiers soient inquiets face à la situation géographique de la maison de Madeleine, néanmoins, il reste toujours cette interrogation face à la cécité de Madeleine.

Quelques personnages caricaturaux (le maire), quelques clins d'œil à des bandes dessinées cultes (les premières images sur le marché aux poissons font inévitablement penser à "Astérix") et Madeleine, qui reste maître(sse) de sa vie malgré les aléas donnent à cette bande dessinée plusieurs niveaux de lecture, où se mêlent humour, questions sociales et environnementales. Et même si l'on n'échappe pas à quelques clichés, Madeleine est un personnage fort, indépendant et autonome. C'est un joli portrait d'une nonagénaire aveugle (de naissance!) qui en a v(éc)u d'autres.
Au fil de cette bonne centaine de billets autour de la cécité, Madeleine est la plus âgée de tou.te.s. On pourra cependant regretter, encore une fois, qu'elle ne soit pas mère...

Pour finir, la bande dessinée a inspiré un musicien, Cédric Lawde, qui a composé un album disponible sur une plateforme de téléchargement : ''Jamais'', une BD qui se savoure avec les yeux et les oreilles.

Il serait vraiment dommage de ne pas faire connaissance avec Madeleine. Espérons qu'il y aura bientôt une version accessible, voire audiodécrite...

lundi 16 avril 2018

Mademoiselle Paradis - Barbara Albert

Mademoiselle Paradis est un film austro-allemand dont le titre original est Licht (lumière), sorti sur les écrans français le 4 avril 2018 et réalisé par Barbara Albert.

Affiche autrichienne du film Licht (Mademoiselle Paradis)

Le film, tiré du livre d’Alissa Walser, « Au commencement la nuit était musique », Mesmerized (en anglais), raconte un moment particulier dans la vie de Theresia von Paradis, pianiste aveugle viennoise contemporaine de Mozart. Elle passa quelques temps chez Franz Friedrich Anton Mesmer, médecin allemand qui s'intéressa aux théories sur le magnétisme (et dont les recherches sont à l'origine de l'hypnose moderne occidentale), et recouvra brièvement la vue.

Affiche du film Mademoiselle Paradis

Selon notre habitude, nous nous concentrerons évidemment sur la partie en lien avec la cécité, ou la malvoyance. Nous nous pencherons, entre autres, sur le lien entre musique et cécité.

Synopsis

Vienne, 1777, la pianiste aveugle de 18 ans, "Wunderkind", Maria Theresia Paradis, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Après d'innombrables expériences médicales ratées, ses parents l'emmènent au domaine du controversé médecin Franz Anton Mesmer, où elle rejoint un groupe de patients extravagants. Elle goûte la liberté pour la première fois dans ce monde rococo, mais commence à remarquer que si le traitement de Mesmer lui permet de recouvrer la vue, elle perd sa virtuosité musicale.

Maria Dragus alias Maria Theresia von Paradis

Mademoiselle Paradis est le cinquième long-métrage de Barbara Albert. Celle-ci souhaitait rendre hommage à l'indépendance d'esprit de Maria Theresia von Paradis.
C'est Maria Dragus, jeune actrice allemande, vue dans Baccalauréat ou le Ruban blanc, qui endosse le rôle de Maria Theresia von Paradis, Resi.
Nous avons souvent dit ici que les acteurs endossant des personnages aveugles avaient tendance à les caricaturer en appliquant le "bug-eyed zombie stare", pour reprendre les mots de Georgina Kleege, qui consiste en un regard fixe aux yeux exorbités. Manifestement, Maria Dragus a bien travaillé la préparation de son personnage, donnant ainsi à Maria Theresia des yeux étonnamment mobiles, mais vraisemblables, comme dans le cas d'un nystagmus.

Pour devenir Maria Theresia von Paradis, l'actrice a commencé à se préparer environ neuf mois avant le tournage. Elle a accompagné une femme aveugle dans sa vie quotidienne et a rencontré un certain nombre de personnes aveugles. Elle a également lu beaucoup de documents historiques et scientifiques. La réalisatrice précise : "Lorsque nous avons répété, Maria était capable de donner une dimension physique au rôle au moyen d'exercices corporels, mais aussi grâce à des lunettes spéciales qui reproduisaient la sensation de cécité."
De même, elle a un visage qui exprime toutes les émotions qu'elle ressent en jouant de la musique. Sans miroir pour se voir, elle n'a pas d'expressions stéréotypées.
Cette singularité, bien exploitée par ses parents, en fait aussi l'une des raisons de son succès. Certes, c'est une virtuose, mais elle est aussi aveugle. On la montre comme on l'aurait fait d'un singe savant, comme une bête curieuse.

Resi au piano faisant la moue, sa mère penchée à ses côtés

Étrangement, dans plusieurs critiques lues, il était question de ces mimiques, de ces grimaces présentes sur le visage de Resi (et de l'actrice) dans la scène d'ouverture, caméra face au personnage en train de jouer, pour dire que cela était dérangeant et n'aidait pas à être en empathie avec le personnage. Finalement, il n'y a pas que la société viennoise qui porte des jugements sur quelqu'un de différent, de singulier...

Le film et ses thèmes

Beaucoup de thèmes sont abordés au cours de ce film et Barbara Albert voulait souligner la contemporanéité de ces sujets. Resi est une vraie pionnière de sa génération, dans une société artistique ouverte d’esprit, mais encore trop austère. Elle n’est acceptée que pour le mélange de talent et de handicap qu’elle présente, et donc quand elle perd l’une de ces deux qualités, elle doit faire face à la réalité et constater comment une société soi-disant cultivée traite quelqu’un qui ose être différent, surtout quand c’est une femme qui demande d’être respectée pour ses mérites propres, et qui veut sa liberté. Pour se libérer des obligations sociales, elle doit renoncer à quelque chose, et c’est là que se pose la question morale de la limite de ce que Resi peut faire pour se sentir acceptée.

Vue renaissante

Le thème de la cécité est finalement peu exploité en tant que tel, mais comme reflet de l'autre. Ainsi, la réalisatrice invitera le spectateur à se mettre dans la peau, et dans la vue juste renaissante, de Resi, avec des images floues et tout juste colorées dans plusieurs scènes. Cela aidera peut-être le spectateur à comprendre pourquoi, alors, il lui est si difficile d'identifier par la vue des objets, précédemment touchés, des couleurs, dans d'autres scènes où les témoins en profiteront pour douter de sa vue et se moquer d'elle.

Resi découvrant avec ses yeux une statue dans le parc

Maria Theresia a soudainement perdu la vue alors qu'elle avait trois ans. On a tendance à "ranger" les personnes ayant perdu la vue avant sept ans dans la catégorie des aveugles de naissance. Rappelons - nous les écrits d'Oliver Sacks que nous avions évoqués pour le film Premier Regard sur les difficultés d'apprendre à voir...
Les essais de restitution de sa vision par la caméra peuvent cependant paraître naïfs : en tant que spectateur, nous sommes certes invités à nous glisser dans les yeux de Resi, mais nous, ou la plupart d'entre nous, savons ce qu'il y a derrière ce flou, derrière ces tâches colorées.

Par ailleurs, nous aborderons un peu plus loin le thème de musique et cécité. Maria Theresia von Paradis s'est produite à travers l'Europe, montrant son talent, suscitant admiration, mais aussi émulation, comme cela sera le cas avec Valentin Haüy.

Maria Theresia von Paradis

Née à Vienne le 15 mai 1759, Maria Theresia von Paradis fait partie du club assez restreint des compositrices, même si peu de ses œuvres sont arrivées jusqu'à nous.
Elle était la fille de Joseph Anton von Paradis, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. La position de son père lui assure une solide formation musicale auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Kozeluch, Righini, Salieri et l'Abbé Vogler. Son statut lui permet aussi de commander des œuvres à ses célèbres contemporains Haydn et Mozart.
Elle fondera à Vienne un institut musical pour jeunes filles où elle enseigne pendant plusieurs années.

Portrait de Maria Theresia von Paradis
Portrait de Maria Theresia von Paradis par F. Parmentié, 1784

Son "destin" particulier a fasciné les écrivains. Côté francophone, nous pouvons citer le roman de Michèle Halberstadt, l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, donnant par ailleurs peut-être un indice sur le titre du film en français. Rappelons que le titre originel est Licht (lumière).

Couverture du roman l'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis

Le film évoquera aussi la carrière de compositrice qu'elle développera plus à partir de 1789, alors qu'elle sera redevenue définitivement aveugle. On trouvera en annexe la partition de Sicilienne.

Musique et cécité

Si ce thème est finalement peu abordé dans le film, Barbara Albert concentrant son regard sur la société viennoise, il est cependant fort intéressant de se pencher sur la question de musique et cécité. Lors de sa venue à Paris, Maria Theresia von Paradis a joué devant Valentin Haüy, premier instituteur des aveugles, qui a ainsi eu l'idée de développer l'enseignement musical à leur intention. On pourra lire cet article de Sébastien Durand, musicologue spécialiste du sujet Musique et Cécité.

Maria Theresia, bandeau brodé sur les yeux, au piano

Si Maria Theresia von Paradis a convaincu Valentin Haüy de la possibilité d'un enseignement musical accessible aux personnes aveugles, le braille musical reste, aujourd'hui, le moyen d'avoir accès à une partition écrite. En 2017, James Risdon, musicien anglais aveugle, a voulu rendre hommage à Louis Braille à travers un documentaire, Braille Music.

Pour conclure

Mademoiselle Paradis est un drame historique, se déroulant à Vienne en 1777, réalisé par Barbara Albert et dont le personnage principal est une jeune femme. Par les temps qui courent, cela est déjà à souligner.
Que le film mette en lumière Maria Theresia von Paradis, "jeune virtuose contemporaine de Mozart", est très intéressant à plus d'un titre. Certes, dans la thématique qui nous importe ici, nous aurions souhaité que l'histoire raconte plus la vie musicale de Resi que son passage chez Franz Friedrich Anton Mesmer. Nous aurions aimé savoir comment elle apprenait la musique à une époque où le braille musical n'existait pas, où l'alphabet braille n'était même pas imaginé. Mais, sommes - nous naïfs, qui cette histoire aurait - elle intéressé? Qui se soucie de savoir comment les personnes aveugles, encore aujourd'hui, apprennent la musique, composent un morceau?
Nous nous égarons un peu. Revenons donc à nos moutons...
L'interprétation de Maria Dragus est vraiment intéressante et, dans un style très différent, nous pourrions la rapprocher du personnage d'Ingrid dans Blind, film norvégien d'Eskil Vogt. Travail remarquable au niveau de regard du personnage et de son comportement.
Nous ne connaissions pas la réalisatrice, Barbara Albert. A priori, c'est la première fois qu'elle adapte un roman.
Ce film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, San Sebastian, Toronto ou les Arcs où Maria Dragus a reçu le prix d'interprétation féminine pour son incarnation de Maria Theresia von Paradis.
On aurait aimé, aussi, la voir vivre, pas seulement être en représentation. Même dans sa situation exceptionnelle, on aurait aimé en savoir plus sur ce que signifiait être aveugle en 1777. On nous fait comprendre que la vue la distrait de la musique, mais encore. Que faisait - elle en dehors de la musique?
Sa situation, extrêmement privilégiée, lui a permis d'avoir accès à l'éducation avec des précepteurs, des maîtres particuliers. Mais quelles étaient les méthodes enseignées aux personnes aveugles à cette époque? Comment lisaient-elles (on se souviendra des lettres en relief dans les livres mis à la disposition des enfants à l'Institut Royal des Jeunes Aveugles lorsque Louis Braille y était enfant)?
A nouveau, nous dévions un peu de l'histoire du film mais, cela donne inévitablement envie de (re)lire Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille de Zina Weygand. On pourra trouver une présentation du livre en annexe. Ce lire est également disponible à la BNFA.
Ceci dit, Mademoiselle Paradis vaut le coup d'œil, ne serait-ce que pour la prestation de Maria Dragus, ou pour vous donner l'envie de découvrir un peu mieux Maria Theresia von Paradis, et pas seulement dans le sillage de Mesmer.

lundi 5 mars 2018

Cecite et Publicite

C'est en découvrant la publicité 2018 pour le Subaru Outback qu'est née l'idée de ce billet : cécité et publicité. On aurait aussi pu l'intituler "usages de la cécité dans la publicité"...

Nous parlerons de cette publicité dans le détail en abordant la cécité dans la publicité sous plusieurs angles :

  • La présence d'une personne aveugle dans la publicité
  • Les messages publicitaires d'associations représentant les personnes aveugles

Nous verrons notamment comment la cécité est utilisée à travers les stéréotypes et les idées reçues, qu'elle les exploite ou les détourne.
L'idée n'est pas de recenser toutes les pubs mettant en scène une (ou plusieurs) personne(s) aveugle(s), mais, selon notre habitude, ou envie, nous parlerons de pubs à caractère commercial ou social donnant une autre image de la cécité. Ceci dit, nous serions ravis de découvrir une pub correspondant à ces critères et qui nous aurait échappé. Appel à contribution, donc...
La plupart des publicités citées dans ce billet sont visibles sur le site de Culture Pub, avec lien intégré au texte.

Voitures et cécité

Voyages et cécité

En découvrant cette publicité Subaru, "See the World", mettant en scène George Wurtzel, menuisier et créateur de mobilier, aveugle, plusieurs souvenirs ont surgi.

George se dirigeant vers la voiture, côté passager, avec sa canne blanche

Il est question dans cette publicité de découvertes. Quoi de mieux qu'une personne aveugle pour vous emmener vers des territoires et sensations inconnus? Qui, mieux qu'une personne aveugle, peut vous amener à découvrir un lieu avec vos autres sens : découvrir des saveurs, sentir des odeurs, entendre les bruits, identifier des animaux...
C'est exactement ce qui se passe dans cette pub. George fait découvrir aux propriétaires de la voiture des choses qu'ils auraient ratées sans sortir des sentiers battus...
George Wurtzel a d'ailleurs raconté très récemment pour Blind Abilities les circonstances de ce tournage publicitaire. Il insiste sur le fait qu'il n'aurait pas accepté de tourner dans cette pub si celle-ci n'avait pas donné une image intéressante de la personne aveugle. Dans cette interview, il explique aussi que, lorsqu'ils sont dans la forêt la nuit, la comédienne trébuche sur un tronc d'arbre couché au sol. Elle s'agrippe à l'épaule de George qui ouvrait le chemin, canne blanche en main. Ce qui semble très symbolique est en fait un "incident" de tournage. Cela n'était pas prévu dans le script. Pour information, lors de cet entretien, on entend la bande son de la publicité avec audiodescription.

Le propos est un peu différent, et puis l' "objet" à vendre n'est pas le même mais cela nous rappelle la très chouette campagne publicitaire de Tourisme Québec du printemps 2016 intitulée Un voyage jamais vu avec Danny Kean, touriste américain aveugle (et musicien) accompagné de Judith Baribeau, comédienne québécoise, qui font le tour du Québec. Outre cette longue pub, il y avait aussi un site qui proposait une visite interactive où chacun à leur tour, Danny et Judith parlent de leur ressenti, de leur expérience.

Quebec Original - Danny et Judith faisant du rafting

Passager aveugle

Pour en revenir à la pub Subaru, George guide les touristes dans une région qu'il connaît bien. Mais évidemment, il est passager.

Casey Harris, claviériste du groupe américain X Ambassadors, est également passager dans la publicité de 2015 pour la Jeep Renegade. Pourtant, lorsqu'il se déplace, c'est lui qui est en tête, canne blanche en avant, son frère Sam étant situé derrière lui, le guidant en mettant sa main sur l'épaule (méthode de guidage peu conventionnelle, mais ils se connaissent très bien et Casey a un reste visuel).

Pub Jeep Renegade - Casey, canne blanche en avant, son frère Sam le tenant par l'épaule gauche, se dirigent vers la voiture
Image extraite de la pub pour la Jeep Renegade avec les X Ambassadors

Voiture sublimée par Pete Eckert, photographe aveugle

Si la pub Subaru a engagé une personne aveugle pour y figurer, Volkswagen a fait appel aux talents de Pete Eckert, photographe aveugle, pour mettre en valeur son nouveau modèle.
Pete Eckert pratique le Light Painting. Il utilise la lumière pour "peindre". Il imagine précisément dans sa tête les photos qu'il souhaite prendre. C'était la première fois qu'il photographiait "artistiquement" une voiture. Sur cette page du site de Pete Eckert, on trouve plusieurs photos ainsi que deux publicités qui mettent en scène la façon dont il a travaillé pour cette marque de voiture. Il dit aussi : "we don't need eyes to see beauty" (nous n'avons pas besoin d'yeux pour voir la beauté).

Pete Eckert découvrant au toucher la voiture qu'il va photographier

Photo de Pete Eckert - la voiture zébrée par des rayons de lumière

Les campagnes publicitaires d'associations (ou écoles) de personnes aveugles

Nous commencerons ce petit tour par, évidemment, la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind. Cette campagne, avec ses deux spots publicitaires voulant démystifier certaines attitudes envers les personnes aveugles, souhaite faire changer le regard de la société sur la cécité.
Nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises de cette campagne et de ces spots publicitaires parce qu'y figurait, dans chacun d'eux, un acteur déficient visuel. David Rosar Stearns pour "the Drive", acteur à New York travaillant notamment avec le Theater Breaking Through Barriers et Jay Worthington dans "the Get Together", acteur officiant à Chicago, et membre de la troupe du Gift Theatre, dont nous parlons régulièrement ici...

Blind New World - the Get Together - Jay Worthington

Dans "the Drive", il était question d'un homme d'affaire aveugle, se rendant à l'aéroport en taxi, qui était vice président de son entreprise. Dans "the Get Together", il s'agissait lors d'une petite réunion d'amis où est invité James, séduisant professeur adjoint d'astrophysique aveugle, de sa rencontre avec une jeune femme.

Lors du lancement de cette campagne en mai 2016, Jay Worthington a été interrogé par la chaîne abc de Chicago et, lorsque le journaliste lui demande ce qu'il ne peut pas faire, la seule chose qu'il répond est que légalement, il ne peut pas conduire... Amusant lien avec la première partie de ce billet, non?

En cherchant un peu, on trouve le meilleur et le pire dans les messages véhiculés par les associations. Quand vous cherchez du financement, il faut parfois faire un peu pleurer dans les chaumières... Mais ce qui nous intéresse ici, c'est le détournement, c'est le contre-pied...

A ce jeu là, l'association norvégienne pour les aveugles et les malvoyants a fait une série de spots assez drôles (mais sans audiodescription) qui défendent cependant des sujets très sérieux : l'obligation d'accepter les chiens-guides ou l'emploi des personnes aveugles ou malvoyantes...
En 2013, un spot publicitaire intitulé Could have been worse visant à améliorer la perception des chiens-guides, en particulier dans les taxis...
En 2011, cette même association, militait pour l'emploi de personnes aveugles. Vous trouverez ci-dessous trois liens pour trois spots différents :

Audiodescription et publicité

Si certains messages ciblés, telle la campagne Blind New World, sont aussi disponibles avec audiodescription, l'essentiel des messages publicitaires ne sont pas accessibles aux personnes aveugles. Si la publicité se contente d'être une performance esthétique, sans paroles, elle reste invisible. Comme si les personnes aveugles et malvoyantes n'étaient pas des clients potentiels.

Pour conclure

Manifestement, comme au cinéma, la cécité inspire la publicité. Pas toujours pour de bonnes raisons. Cependant, elle peut aussi être utilisée d'une façon intelligente et respectueuse, comme l'a montré la remarquable campagne de Tourisme Québec ou comme cette publicité Subaru à l'origine de ce billet.
Dans ces deux annonces, les personnes aveugles sont des gens ordinaires, vraiment aveugles, et non professionnels.
Dans la campagne Blind New World, ce qui est intéressant est l'emploi de comédiens déficients visuels. Jay Worthington indiquait d'ailleurs que c'était la première fois de sa carrière qu'il voyait un casting cherchant spécifiquement des comédiens aveugles ou malvoyants.

Quoiqu'il en soit, la sincérité, l'authenticité du casting amène peut-être une autre dimension à la publicité mais si le discours est mauvais, celle-ci ne changera pas la donne.
Ceci dit, peut-être pouvons nous imaginer que la publicité, parce qu'il s'agit de très courts-métrages, se pique au jeu du "casting authentique" et donne une belle leçon à son grand frère le cinéma.

mercredi 21 février 2018

Peintres aveugles - de la fiction a la realite

L'idée et l'envie d'écrire ce billet sont assez anciennes. Mais, avouons le, le dernier rôle endossé par Jay Worthington, comédien chicagoan légalement aveugle, et membre du Gift Theatre, visité l'an dernier, nous a donné l'impulsion pour le faire maintenant. Ajoutons à cela une critique lue à propos de la pièce où il était écrit : "a blind painter (yes, a blind painter)", comme si cela était impossible... Mais nous savons bien, ici, que tout est possible. Il suffit de faire tomber ses oeillères et ses idées reçues.

La pièce, écrite par une auteure, Kathleen Cahill, dans laquelle Jay Worthington interprétait John, peintre aveugle ayant perdu la vue en Irak, ''Harbur Gate'', jouée au 16th street theater, parlait avant tout de vétérans et de la difficulté des genres dans l'armée. L'auteure explique qu'elle a découvert la peinture de Winslow Homer, The Veteran in a New Field pendant qu'elle écrivait la pièce et que cela l'a beaucoup inspirée. Ce qui nous a marqué, revenant aux préoccupations de Vues Intérieures, c'est la photo où l'on voit John (Jay Worthington) avec une canne blanche à ses côtés. Quand on connaît l'envie de Jay Worthington de montrer, à l'instar de la campagne Blind New World à laquelle il a participé (voir cette interview donnée à une chaîne de Chicago), que les personnes déficientes visuelles sont capables de tout faire, nous avons eu envie de le partager.

Harbur Gate - Michelle et John

Profitons aussi de cette introduction pour reparler de Bruce Horak, artiste pluridisciplinaire canadien, légalement aveugle, qui fait un peu une récapitulation de sa carrière dans cette interview radio (en anglais). Il y parle notamment de sa situation d'artiste légalement aveugle mais aussi de la façon dont il s'est mis à peindre. Il a même conçu un spectacle, Assassinating Thomson, où il peint sur scène. On peut voir, ci-dessous l'affiche de ce spectacle où l'on aperçoit un autoportrait de Bruce Horak ainsi que sa version du tableau Jack Pine de Tom Thomson.

Assassinating Thomson - Affiche du spectacle présenté au Thoushand Islands Playhouse

Saviez - vous que de nombreux peintres, tel Claude Monet, avaient des pathologies oculaires? On pourra en savoir plus en lisant cet article qui recense quelques peintres ou sur cette page, Oeil et Art du SNOF (Syndicat National des Ophtalmologistes de France) qui donne accès à une série d'articles très intéressants.
Nous ne reviendrons pas sur cela mais regarderons le travail de plusieurs peintres aveugles ou légalement aveugles, chacun avec leurs techniques et leur style, chacun ayant une expérience personnelle et unique à la déficience visuelle. Il ne s'agit pas, ici, de faire un recensement des peintres aveugles, mais de montrer comment chacun d'eux, d'elles, a su trouver le moyen de s'exprimer en trouvant sa technique.

Keith Salmon a perdu une grande partie de sa vue d'une rétinopathie diabétique alors qu'il était déjà artiste, sculpteur. Il s'est remis à peindre en trouvant des techniques. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands peintres paysagistes écossais. Pour en savoir plus sur son parcours, ses activités, on peut aller sur son site.

Tableau de Keith Salmon - Breaking Mists - Isle of Arran
Tableau de Keith Salmon intitulé "Breaking Mists - Isle of Arran", acrylique et pastel, 80x80cm

Les extraits suivants sont issus de ce site où l'on pourra voir aussi d'autres œuvres de Keith Salmon.

“When I’m out on the hill I really can’t see much detail, rather I see the landscape more as pattern. I see the large forms and shapes, bright colours, and contrasts between light and shade. I am unable to paint or draw accurately without the use of magnifiers and so the methods I developed to paint and draw, seemed perfect for creating paintings that were about how I experience the hills.”

"Quand je suis dehors dans les collines, je ne vois pas beaucoup de détails, je perçois plutôt le paysage comme un motif. Je vois les formes et volumes importants, les couleurs vives, et les contrastes entre la lumière et l'ombre. Je ne peux pas peindre ou dessiner correctement sans l'usage de loupes alors les méthodes que j'ai développées pour peindre et dessiner sont idéales pour créer des tableaux qui expriment ce que j'ai ressenti dans ces collines."

“My paintings are, I guess, impressions of the mountains and glens as I experience them. They try to convey something of what it’s like to be out in these places, the ever changing atmosphere, colours, light and conditions.”

"Mes peintures représentent, j'imagine, ce que je vis lorsque je suis dans ces montagnes et ces vallées. Elles essaient de traduire ce que l'on ressent dans ces endroits où l'atmosphère, les couleurs, les lumières, les conditions (météorologiques) changent tout le temps."

Sargy Mann, anglais, a fini par perdre complètement la vue alors qu'il était un peintre, très influence par Matisse et Bonnard, déjà bien installé et habitué à travailler avec une basse vision. Lui aussi, après une pause, a trouvé des techniques lui permettant de (re)peindre. Avant son décès survenu le 5 avril 2015, il a écrit ses mémoires. On trouvera sur le site de la BBC un long sujet sur Sargy Mann avec de grands passages racontant sa carrière et sa vie de peintre déficient visuel, plusieurs de ses œuvres et un documentaire très intéressant d'une durée un peu supérieure à quatre minutes, le tout en anglais et sans sous-titres. On peut aussi voir ses peintures sur le site de la Galerie Cadogan contemporary.
On trouvera ci-dessous deux peintures de Sargy Mann, Figures by a river et Frances x3 datant de 2013, période à laquelle il avait complètement perdu la vue.

Peinture de Sargy Mann - Figures by a river

Peinture de Sargy Mann - Frances x 3 (2013)

John Bramblitt, peut-être le plus médiatique, ou médiatisé, des peintres aveugles, est américain. Il s'est remis à peindre lorsqu'il est devenu aveugle à la suite de complications dues à l'épilepsie. L'article de CNN permet d'avoir l'histoire et la technique de John et on peut aussi regarder l'émission A vous de voir qui lui a été consacrée en mars 2018.
Il dessine les contours de ses dessins à l'aide d'une peinture noire qui laisse un relief sur la toile. Ses différents tubes de peinture ont des étiquettes en braille puis, pour savoir quelle peinture est sur la palette, il travaille chaque couleur avec une viscosité différente, lui permettant de s'y retrouver seul.
Les couleurs employées par John Bramblitt sont très vives et son inspiration est très américaine. Ci-dessous, une peinture intitulée Bones et qui nous amène tout droit à la Nouvelle Orléans et ses ensembles de cuivre...

Peinture de John Bramblitt - Bones

Nous pourrions ainsi continuer mais l'idée était de montrer les différentes techniques qu'ont pu trouver ces peintres, en fonction de leur histoire personnelle, de leur style pictural mais aussi de leur condition visuelle. Il est toujours fascinant de voir comment l'Homme peut s'adapter quand il s'agit de sa survie. Chez ces trois peintres, la nécessité de s'exprimer par un médium visuel, mais aussi tactile (contact avec la peinture, la matière) leur a permis de trouver leur propre façon de le faire. Quant à Bruce Horak, il explique très bien qu'il a commencé à peindre pour montrer aux autres comment il voyait et que cela lui a permis également de s'affirmer comme artiste légalement aveugle.

Que cela vous donne envie de découvrir d'autres artistes, sans préjugés ni idées préconçues. C'est comme cela que l'on se laisse surprendre...

mardi 26 décembre 2017

Tramontane - Vatche Boulghourjian

Film présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016 comme Ava de Léa Mysius en 2017, Tramontane est sorti dans les salles françaises le 1er mars 2017.
Prêt.e.s pour un road movie libanais?

Affiche du film Tramontane

Selon Unifrance, il a été sélectionné dans quatorze festivals.
Il a également remporté le Prix Jean Renoir des lycéens. Pour mener un travail pédagogique autour de ce film, voir sur le site d'Eduscol la fiche sur Tramontane. Vous trouverez également en annexe un dossier pédagogique réalisé par le réseau Canopé.

Synopsis

Rabih, un jeune chanteur aveugle, est invité avec sa chorale à se produire en Europe. Lors des formalités pour obtenir son passeport, il découvre qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Un mensonge qui l'entraîne dans une quête à travers le Liban, à la recherche de son identité. Son périple dresse aussi le portrait d'un pays meurtri par les conflits, incapable de relater sa propre histoire.

Histoire du film

Vatche Boulghourjian, le réalisateur, dont Tramontane est le premier long métrage, a commencé à réfléchir au film en 2012. Il a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. Entre temps, il s'est passé quatre années remplies de rencontres et d'opportunités, racontées dans cette interview du réalisateur et de Caroline Oliveira, la productrice, publiée (en anglais) sur le site du festival Sundance, Tramontane - voyage du Liban à Cannes.

Dans différentes interviews, Vatche Boulghourjian dit qu'il voulait engager un comédien aveugle et faire de la musique l'un des personnages principaux, parmi lesquels figurent aussi les paysages libanais. Sa rencontre avec Barakat Jabbour, qui interprète Rabih dans le film, a été décisive, sa présence devenant une évidence. Il raconte que passer du temps avec Barakat Jabbour lui a permis de faire ressortir des caractères du personnage qu'il voulait absolument mettre en scène : dans les lieux familiers, c'est Barakat Jabbour qui guidait les autres, y compris dans l'obscurité.

Vatche Boulghourjian voulait métaphoriser la double crise collective de la mémoire et de l’identité par la cécité du protagoniste. Mais il souhaitait éviter tout didactisme ou effet de mise en scène trop surligné.
« C’est une des raisons, précise-t-il, pour lesquelles j’ai voulu travailler avec un véritable aveugle. Je ne voulais pas surdramatiser sa cécité. Je voulais simplement présenter la vie d’un aveugle telle qu’elle est (…), l’idée était de l’intégrer parfaitement au récit tout en restant fidèle au réalisme. »

C'est effectivement le cas. Ici, Rabih est certes aveugle, mais sa quête pourrait être celle de n'importe quel.le libanais.e de son âge. Aveugle depuis son plus jeune âge, il n'a pas besoin de l'exprimer. Il a grandi en étant aveugle, a appris un métier qu'il peut exercer en toute autonomie. L'enjeu de l'histoire racontée est ailleurs. Nous suivons Rabih dans son quotidien, dans sa façon de fonctionner. Rien à souligner, rien de spectaculaire.

Rabih

Rabih, sur scène, jouant de la darbouka

Rabih, dans sa jeune vingtaine, travaille dans un institut pour aveugles où il enseigne la musique. Lui-même musicien, maîtrisant la darbouka et la violon, il est également chanteur. Il vit avec sa mère, veuve, et son oncle Hisham est très présent.

Dans cette histoire, il y a plein de choses intéressantes à noter:
- Barakat Jabbour, le comédien qui incarne Rabih, est aveugle; en ces temps où les activistes du Disability Rights Movement (rapidement traduit par "mouvement pour les droits du handicap") se battent contre le crippin'up (un acteur valide jouant un rôle de personnage handicapé), c'est à souligner; on pourra aussi relire notre billet Cécité sur grand écran
- Le spectateur le voit vaquer à ses occupations quotidiennes (qui ressemblent foncièrement aux nôtres)
- Rabih va, seul, et contre tous, ou sans l'aide des autres, à la recherche de ses origines
- On suit Rabih dans son road trip, parcourant le Liban du nord au sud, dépendant des autres pour ses déplacements mais organisant seul son voyage

Rabih se faisant indiquer sur la carte routière où se trouve un village

À ce sujet, il est intéressant de le voir mettre des repères tactiles (à l'aide d'un poiçon) sur la carte routière afin de pouvoir se repérer seul lorsqu'il montrera à son chauffeur où aller.
Impossible d'ôter de mon esprit l'article écrit par Ryan Knighton sur son récit de voyage au Caire en plein printemps arabe publié dans la revue AFAR. Il y parle de ses difficultés à s'y déplacer seul et en sécurité, mais aussi du statut des femmes aveugles dans la société égyptienne et qui, parfois, gagnent un peu d'autonomie grâce à la musique.
Par pur plaisir, vous trouverez ci-dessous l'une des illustrations parue dans la revue AFAR pour accompagner le texte de Ryan Knighton, façon frise égyptienne. De profil, sans perspective.

Ryan Knighton dans un dessin façon frises égyptiennes, assis devant des musiciens sur scène

De nombreuses scènes se passent la nuit, comme si le réalisateur voulait mettre le spectateur dans la peau de Rabih. Celui-ci s'y déplace comme en plein jour, se guidant en effleurant les murs pour se repérer dans un espace connu : son quartier ou son lieu de travail.

Rabih se déplaçant seul en se guidant de sa main

Musique et paysages

Qu'elle soit filmée sur scène ou qu'elle soit présente en trame sonore, la musique est omniprésente dans Tramontane, c'est même elle qui fournit le motif de l'histoire. Le film ouvre d'ailleurs sur une scène où l'on suit Rabih, darbouka en mains, de l'intérieur de la maison à l'extérieur, où il jouera un morceau et chantera.
Vraisemblablement professeur de musique ou répétiteur dans un institut pour enfants aveugles, Rabih est chanteur et musicien. Avec son groupe, avec lequel on le voit répéter, il se produit sur scène dans des spectacles ou pour animer des mariages.
Chantant, jouant de la darbouka ou du violon, Rabih est un maître. Sa voix dit se que son regard ne peut exprimer.

Si la musique est importante, les paysages du Liban sont aussi omniprésents. Si Rabih ne les voit pas, il les ressent, les respire. Et dans ceux qui lui sont familiers, il s'y déplace avec aisance. Vatche Boulghourjian avait à cœur de montrer ce pays qu'il aime et il explique par ailleurs qu'en parcourant le pays à la recherche de ses origines, Rabih apprend à se connaître en dépassant ses zones de confort.

Avec l'œuvre de Wajdi Mouawad en tête

Difficile de regarder, de se plonger dans cette histoire et dans ce film sans penser à l'œuvre de Wajdi Mouawad, aujourd'hui "patron" du Théâtre de la Colline. Difficile de ne pas voir, dans cette quête d'identité, un lien avec Incendies, deuxième volet de sa tétralogie débutée en 1997 avec Littoral, et qui se poursuivra avec Forêts et Ciels.
A propos d'Incendies, il y a aussi, évidemment, l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve en 2010.

Affiche du film Incendies de Denis Villeneuve

Conclure

Tramontane est un film qui raconte une quête, celle d'un jeune homme à la recherche de ses racines mais également celle d'un pays, qui n'en a toujours pas fini avec son histoire. Mais, outre ce périple, ce qui nous touche particulièrement, c'est la façon dont le personnage de Rabih traverse l'histoire. Ici, si sa cécité est la métaphore de la crise collective de la mémoire et de l'identité d'un pays, elle ne vient en aucun cas servir d'alibi. Rabih sait précisément ce qu'il veut, ce qu'il cherche.
C'est un beau personnage aveugle, un vrai personnage, aveugle. Et qui chante et joue magnifiquement bien.
Le film est sorti en DVD, en arabe avec sous-titres en français et en anglais. Malheureusement, il n'y a pas d'audiodescription sur cette édition.

dimanche 1 octobre 2017

Les crayons de couleur - Jean-Gabriel Causse

Roman publié aux éditions Flammarion, il est sorti le 13 septembre 2017. Il est également disponible en braille intégral et en braille abrégé au CTEB. Pour la première fois en France, un livre a été disponible en braille avant d'être disponible en noir ♡.
Dans sa version en noir, le roman est accompagné d'une petite boîte de six crayons de couleur que l'on peut utiliser sur la couverture du livre. Côté recto, le dessin vous amène à Paris avec Charlotte et Arthur. Côté verso, vous êtes à New York où vous découvrirez le taxi d'Ajay.

L'auteur, Jean-Gabriel Causse, spécialiste des couleurs, comme l'héroïne de l'histoire, écrit ici son premier roman.

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♡ Curieux comme nous sommes, nous avons posé la question de cette version braille en avant-première à l'auteur. Voici sa réponse, simple et logique...
"J’ai eu la chance de discuter avec de nombreux aveugles pour écrire ce roman, dont certains privilégient la lecture en braille. Et j’ai trouvé que c’était une belle façon de leur donner un coup de pouce que de leur donner la primeur de la sortie."
Il ajoute aussi que cela était l'occasion de mettre en lumière les structures, tel le CTEB, qui font de l'édition en braille. Quant à la version audio, qui permettrait à un plus grand nombre des personnes aveugles ou malvoyantes d'accéder à la lecture de ce roman, elle est en projet. Nous guetterons cela sans aucun doute.

Outre le fait, notable il est vrai, que le livre soit donc disponible en braille avant sa publication en noir, c'est bien sûr parce qu'il y a un personnage aveugle que nous en parlons ici.
Comme d'habitude, nous nous concentrerons donc sur la cécité du personnage et son implication dans ses rapports aux autres...

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, les couleurs disparaissent. Dans ce nouveau monde en noir et blanc, un drôle de duo se met en tête de sauver l'humanité de la dépression en partant à leur recherche. Lui, c'est Arthur, employé dans une fabrique de crayons de couleur, aussi paumé que séduisant. Elle, c'est Charlotte, aveugle de naissance et scientifique spécialiste de ces mêmes couleurs qu'elle n'a jamais vues. À leurs côtés, une petite fille au don mystérieux, un chauffeur de taxi new-yorkais, les résidents d'une maison de retraite qui ressemble à une colonie de vacances. À leurs trousses, une bande de bras cassés au service de la triade chinoise...
Avec ce roman ludique et enrichissant, vous ne verrez plus jamais les couleurs de la même façon.

Jean-Gabriel Causse est l'auteur de L'Étonnant Pouvoir des Couleurs, best-seller traduit en 15 langues.

Idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs

Dans ses remerciements (p315), Jean-Gabriel Causse cite "Bertrand Vérine, (linguiste), président de la Fédération des aveugles et amblyopes en Languedoc-Roussillon, (au professeur) Hervé Rihal et (au sculpteur) Doris dont les conseils m'ont plus qu'aidé à m'immerger dans le personnage d'un aveugle."

Si l'on peut louer et approuver cette démarche, et si, de façon générale et globale, le personnage de Charlotte est crédible et intéressant, cela n'empêche pas de trouver quelques phrases, voire citations, qui s'apparentent aux catégories du titre de ce paragraphe.

Quelques exemples :
A ceux qui voient avec leur cœur (dédicace p7)
p19 "Le jour où Charlotte lui a demandé la permission de toucher son visage, elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas faire la grimace."
Pour en finir une bonne fois pour toute avec cette idée reçue, lire l'article du Daily Mail où se trouve aussi une vidéo où des personnes aveugles racontent leur idée de la beauté. Il est aussi question de ce mythe hollywoodien qui voudrait que les personnes aveugles "tripotent" le visage des gens...
p19 "Je sentais bien qu'il y avait une présence" (à propos de son voisin, qui la regarde de chez lui...)
p27 "Elle avait reconnu l ' effluve d'un parfum, Eau Sauvage." ou, p93 "Lorsqu'elle croise un passant, elle essaye de reconnaître son parfum." (Aussi forte qu'Auggie dans Covert Affairs mais ne pas voir ne signifie pas systématiquement et nécessairement être un nez)
p231 "Elle se concentre pour éveiller ses quatre sens surdéveloppés." Syndrome Daredevil probablement...
p282 "Elle enlève ses lunettes, se sèche les yeux et relève la tête. Elle fixe Gilbert de ses yeux d'albâtre."

Charlotte

Si nous sommes convaincus d'une chose, c'est du côté positif du personnage de Charlotte.
Aveugle "de naissance", elle a fait de brillantes études, a décidé (ou assumé) de faire un bébé toute seule et donc de devenir une mère célibataire. Elle a une chronique quotidienne sur France Inter. Elle est donc autonome dans sa vie professionnelle, privée, dans ses déplacements...
Dans la vie de tous les jours, la "vraie" vie, des parents aveugles travaillent, élèvent leurs enfants et sont tout à fait capables de gérer tout ce que cela suppose. Mais revenons à Charlotte, personnage de fiction...

Dès la page 9, nous savons que Charlotte Da Fonseca porte des lunettes vert pomme, qu'elle a un BlackBerry, qu'elle habite dans le XIVe arrondissement un appartement dépourvu de rideaux et qu'elle "se promène souvent en petite tenue (...), mais jamais sans ses lunettes."
Page 10, on apprend qu'elle donne souvent la main à "sa fille qui doit avoir cinq ou six ans (...)."
Page 20, nous avons le résumé de son brillant parcours universitaire, avec une thèse en neurosciences, bouclée en trois ans (!) qui lui ouvrira les portes du CNRS avec un poste de "chargée de recherche première classe". A faire pâlir d'envie tou.te.s les thésard.e.s en post doc...
Quelques mois après son entrée au CNRS, le rédacteur en chef de France Inter lui propose une chronique "de vulgarisation des dernières découvertes scientifiques sur la couleur, pimentées de quelques anecdotes historiques dont raffole le grand public. Charlotte avait posé une condition avant d'accepter : que son handicap ne soit pas un argument marketing pour la radio." (pp20-21)

Il ne nous faudra pas trop longtemps non plus pour savoir dans quelles circonstances Charlotte est devenue mère :
p27 "Ils firent le tour du monde à l'arrière du taxi, avec plusieurs crochets par le septième ciel. Neuf mois plus tard naissait Louise."

Cécité et Malvoyance

Malgré ce que nous avons noté précédemment autour des idées reçues, stéréotypes et autres lieux communs, le déroulé de l'histoire permet d'aborder des thèmes gravitant autour de la cécité ou de la malvoyance.

Les chiens-guides
p25 "Les neuf écoles de chiens guides d'aveugles croulent sous les demandes sans pouvoir répondre à toutes, faute de dons suffisants et de familles pour accueillir les chiots en formation."

Le regard de l'autre
p25 "Charlotte ne se sentait pas vraiment diminuée par son handicap. Certes, il lui manquait un sens, mais les quatre autres étaient tellement aiguisés que son principal problème était de devoir affronter ce regard un peu apitoyer des "voyants" qu'elle rencontrait. Quand quelqu'un l'a qualifiait de "non-voyante", elle le corrigeait en affirmant qu'elle préférait le mot "aveugle". L'euphémisme traduisant pour elle simplement la gêne de son interlocuteur."
Sans dévoiler l'issue de l'histoire, Charlotte fera ses premiers pas dans un défilé de mannequins :
p296 "La clameur s'amplifie quand les spectateurs découvrent que le mannequin, aussi gracieux soit-il, ne fait pas la taille réglementaire, pèse au moins une fois et demie le poids en vigueur, et avance avec une canne blanche." En 2016, des mannequins aveugles et malvoyants ont réellement défilé à la fin de la "Fashion Week" à Paris, petit reportage à voir sur le site du Monde.

La canne blanche
p26 "À Times Square, (...), elle avait volontairement replié sa canne blanche et l'avait dissimulée dans son sac en bandoulière."
"Elle déplia sa canne et s'éloigna d'un pas décidé, effleurant avec le capuchon♡ en caoutchouc blanc de sa canne les chaussures des fêtards plus ou moins éméchés."
♡ ou embout

Cécité et obscurité
p88 "Et puis je te rappelle que je ne suis pas tout à fait aveugle. Je perçois les lumières intenses."
À ce propos, on pourra lire Huit idées reçues sur les aveugles et les malvoyants du site Okeenea qui donne quelques définitions et quelques chiffres sur la population déficiente visuelle, incluant les personnes aveugles et les personnes malvoyantes.

Aides techniques
p59 "Du bout des doigts sur sa plage braille, elle relit une dernière fois ses notes prises dans l'avion du retour."
p64 "(...), Charlotte s'est installée devant son ordinateur relié à une plage braille. Un mécanisme composé de petites pointes transcrit le texte affiché à l'écran dans l'alphabet en quarante♡ caractères inventé par Louis Braille."
♡ Sur les plages braille, les cellules sont composées de huit points et non de six comme dans l'alphabet braille originel.

Plage braille utilisée par Auggie dans la saison 1
La plage braille utilisée par Auggie Anderson, personnage aveugle récurrent de la série Covert Affairs

Cécité et logistique ménagère
p64 "Elle a encore le temps de commander ses courses sur Internet. Tout est une question de méthode. Le livreur, un habitué, lui présente et lui nomme chaque article, qu'elle soupèse, caresse, tâte, hume, secoue pour le garder en mémoire. Puis elle range ses courses de façon méticuleuse."
p106 "Sa balance de cuisine parlante lui permet de doser parfaitement les ingrédients."

La synesthésie
Elle n'est pas liée à la cécité mais nous fait penser à Jacques Lusseyran et au colloque organisé en juin 2016.
p34 "Ce phénomène neurologique associant plusieurs sens ne concerne que 4% de la population. Certains types de synesthésie associent des couleurs à des lettres, d'autres à des chiffres, d'autres à des mois de l'année. On en dénombre plus de cent cinquante formes différentes."

L'achromatopsie
Évoquée dans le roman Ma vie en noir et blanc de Delphine Bertholon, cette pathologie " dont le symptôme est l'incapacité à percevoir les couleurs. C'est une maladie beaucoup plus fréquente que ce que l'on pourrait croire et qui, en général, est congénitale. Par exemple, sur les îles de Pingelap et de Pohnpei en Micronésie, à peu près une personne sur dix en souffre. En Europe, on considère qu'une personne sur trente mille environ est achromate." (p60)

Cécité et perception des couleurs
Dans Perception des couleurs - Imaginaire et Cécité, nous évoquions cette fascination des "voyants" pour savoir comment les personnes aveugles perçoivent les couleurs. Difficile, dans ce roman, de passer à côté de cela. Si Charlotte reste "pro" dans ses chroniques radiophoniques, elle évoquera de façon plus sensuelle, sensorielle, ce que signifie, pour elle, chaque couleur dans sa sphère privée.
p209 "L'orange, par exemple, a une odeur douce comme le fruit, mais son goût est acide. (...). Le blanc a la saveur du lait ou du poulet et il a l'odeur de la noix de coco ou de certaines orchidées."

Cécité et Accessibilité culturelle
p232 "Charlotte est venue des dizaines de fois au musée d'Orsay, toujours avec cette même frustration de ne pas pouvoir toucher un de ces chefs - d'œuvre."

Impressions

Roman décrit comme "feel good", Les Crayons de Couleur est effectivement d'une lecture agréable et qui permet d'apprendre plein de choses sur les couleurs, des plus scientifiques aux plus anecdotiques, parsemé de références culturelles.
Pour qui cherche des noms de couleurs, l'auteur en décline un nombre impressionnant, en camaïeu, en arc-en-ciel...
Un peu trop idéal est le personnage de Charlotte. Mais, pour une fois que l'on trouve une femme aveugle mère et travaillant, on ne va pas faire la (trop) fine bouche.
Il est vrai aussi que l'on est dans un roman "fantastique", où le réel n'a que peu d'importance ou d'incidence sur l'histoire.

Finalement plein d'humour, avec un regard acéré sur nos modes de vie et nos travers, l'auteur s'est, semble-t-il, beaucoup amusé à écrire ce roman.
Trouvant le moyen de partager ses connaissances sur la couleur, Jean-Gabriel Causse fait un inventaire à la Prévert qui ressemble parfois à du placement de produit. Enseignes, boissons avec ou sans alcool, avec ou sans bulles, tout y passe...
Évoquer la cécité, les couleurs, les triades chinoises, raconter une histoire d'amour, un roman policier,..., cela fait "fourre-tout". C'est un fait. Tout semble prétexte à placer des anecdotes récoltées de-ci de-là. Mais si vous recherchez une lecture facile qui vous donnera parfois le sourire et vous apprendra des nouvelles nuances colorées, alors, Les Crayons de Couleur remplit sa "mission".
Côté cécité, le personnage de Charlotte est un brin trop parfait. Si rien de foncièrement faux n'est dit, hormis ce que nous avons déjà souligné précédemment, il aurait été "honnête" de nous parler du regard des gens sur les parents handicapés, notamment aveugles. De parler des difficultés, aujourd'hui encore, pour accéder aux sites Internet pas tous compatibles avec un lecteur d'écran, ou pour se procurer le dernier roman dont tout le monde parle. À ce propos, on pourra relire le texte d'Aurélie Kieffer où elle raconte les circonstances de la naissance de l'association Lire dans le Noir qui fut pionnière dans l'enregistrement de livres audio qui sortaient en même temps que l'édition papier.

Mais Charlotte Da Fonseca restera le premier personnage féminin aveugle dans une fiction littéraire passée en revue sur ce blog (qui vient de fêter ses trois ans d'existence) à être maman.

samedi 16 septembre 2017

Variations autour des Deux Orphelines d'Adolphe d'Ennery - Exposition

Avant d'être publié dans sa version romanesque en deux volumes en 1887-1889, Les Deux Orphelines est d'abord "un mélodrame en cinq actes et huit tableaux de deux auteurs dramatiques français, Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon, créé le 29 janvier 1874 au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris."
Voilà l'introduction de la présentation d'une exposition intitulée Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame qui débute à la BLSH (Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines) de l'Université de Montréal le 18 septembre et jusqu'au 20 octobre 2017. Car, plutôt que de parler de cette oeuvre, nous parlerons de cette exposition qui met en valeur son rayonnement phénoménal.

Affiche de l'exposition Des Deux Orphelines aux Deux Orphelines Vampires, variations autour d'un mélodrame

Si vous ne connaiss(i)ez pas la version théâtre ou roman, Les Deux Orphelines doit vous rappeler un film du temps où les images étaient en noir et blanc et où les acteurs ne parlaient pas, la version de D.W. Griffith sortie en 1921 avec Dorothy et Lilian Gish...

Affiche du film Les Deux Orphelines de D.W. Griffith avec Dorothy et Lilian Gish

Résumé du mélodrame

Nous reprenons ici le texte de Bérengère Levet, auteure de cette exposition. Pour ce.ux.lles qui ne connaissent pas l'histoire, divulgâchage (spoiler...) en perspective...

"La pièce met en scène Louise et Henriette, deux jeunes orphelines qui, à la veille de la Révolution Française, viennent à Paris pour soigner Louise qui est aveugle. Dès leur arrivée, elles sont enlevées : Henriette, pour satisfaire les plaisirs d'un marquis décadent, Louise pour mendier au profit d'une famille de criminels, les Frochard.

Après coups de théâtre et péripéties, qui préservent l'honneur des deux sœurs, Henriette et Louise se retrouvent. Henriette épouse son sauveur, le Chevalier Roger de Vaudrey. Quant à Louise, sauvée par Pierre Frochard, "l'avorton" honnête de la famille qui commet un fratricide par amour pour elle, elle retrouve sa vraie mère, une aristocrate qui l'avait abandonnée à sa naissance (et qui est la tante de Roger). Le rideau tombe sur l'espoir que Louise recouvre la vue."

L'exposition

Reprenons, là encore, les mots de Bérengère Levet.
"Outre la référence aux origines du genre, auxquelles renvoie le titre de l'exposition, la soixantaine d'objets exposés (éditions originales, gravures, cartes postales, documents, ..., tous émanant d'une collection privée), ainsi que la diffusion d'extraits de film en continu, illustrent, au-delà de son public et de extraordinaire succès, combien la littérature "populaire" doit s'envisager aussi (surtout?) dans ses dimensions générique et médiatique."

Ce qui est fascinant, dans cette exposition, et à propos de ce mélodrame, c'est de voir comment cette histoire a été déclinée au fil du temps, des supports et des langues. Mais il reste une constante, qui en dit long sur la perception de la cécité, au fil du temps, des continents et des traductions, qui "montre que les représentations iconographiques de la jeune fille aveugle (le personnage de Louise) restent prisonnières du passé."

Les variations autour du mélodrame sont déclinées en cinq tables :

  • Les deux orphelines, le mélodrame
  • Les deux orphelines, du mélodrame au roman : variation générique
  • Les deux orphelines : variations linguistiques, variations médiatiques
  • Les deux orphelines au Québec
  • Les deux orphelines et ses avatars : variations ou mutations ?

Ces tables sont complétées par deux panneaux :

  • Panneau 1 : Louise, figure(s) de la cécité
  • Panneau 2 : Projection de Orphans of the Storm de David W. Griffith (1921) et Two Orphans Vampires (titre original : Les deux orphelines vampires) de Jean Rollin (1997)

Affiche du film Les Deux Orphelines Vampires de Jean Rollin

Il y a également un coin lecture avec une sélection de livres de la BLSH pour prolonger l'exposition.
A noter aussi la présence de codes QR qui prolongent l'exposition sur le web.

Pour avoir vu quelques unes des pièces exposées, ces "variations" offrent un vrai voyage dans le temps et à travers différents continents, d'un mélodrame aux cartes postales...
Mais, pour en revenir au sujet central de ce blog, c'est aussi l'occasion de voir comment la cécité, en particulier celle d'une jeune fille, est traitée à travers le temps (il s'écoule un bon siècle entre la première du mélodrame et Les deux orphelines vampires) et dans divers contextes culturels.

Cécité, Infirmité, Féminité

Ce titre reprend une communication de Bérengère Levet, que l'on peut trouver en annexe ou sur Savoirs des Femmes, qui présente le roman d'Adolphe d'Ennery à la lumière des Disability Studies.
Cet article se penche sur "l'état des savoirs sur la cécité dans la période fin de siècle", sur "les préjugés traditionnels relatifs à la cécité, et comment ceux-ci s'articulent à la question de la féminité" pour "entériner l'incompatibilité que la société élève entre cécité et féminité."

On pourra aussi se (re)plonger dans la lecture du roman de Lucien Descaves initialement publié en 1894, ''les Emmurés'' pour avoir aussi un portrait peu réjouissant des femmes aveugles.

Si vous êtes à Montréal, n'hésitez pas à aller voir cette exposition. Il y a des visites guidées les jeudi 21 et 28 septembre 2017 à 11h45 (durée : 45 mn).
Pour les moins chanceux, (re)lire le roman, voir l'une des multiples versions cinématographiques des Deux Orphelines et rêver à un portrait de jeune fille (ou femme) aveugle plus contemporain.
On pourra vous souffler :

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