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mardi 30 août 2016

Festival et Accessibilite - public aveugle et malvoyant

Après avoir exploré la démarche accessibilité du Festival des Eurockéennes, profitons des derniers jours de l'été pour revenir sur l'émission In Touch de la BBC Radio 4 du 28 juin 2016 (disponible en audio en annexe) pour voir de plus près comment cela se passe à Glastonbury, l'un des plus grands festivals anglais, en particulier pour les festivaliers aveugles et malvoyants.
Lors de cette balade boueuse (l'accessoire indispensable étant les bottes en caoutchouc), nous croiserons Paul Hawkins de Attitude is Everything , association anglaise évoquée dans le précédent billet qui oeuvre pour l'accessibilité pour tous des lieux de musique live (salles et festivals), et... Casey Harris, claviériste légalement aveugle du groupe américain X Ambassadors.

Affiche du Festival de Glastonbury 2016

Mais avant de partir sur les terres boueuses du Somerset, revenons un peu sur la situation en France.
Quand on pense accessibilité, on imagine souvent l'accessibilité physique et la personne en fauteuil roulant. Pour une personne aveugle ou malvoyante, se déplacer dans un lieu inconnu, souvent vaste, sans repères, est l'une des difficultés principales. Si certains festivals proposent des éléments spécifiques pour le public déficient visuel, comme des programmes en braille ou en gros caractères, disposent d'un site internet accessible aux lecteurs d'écran, l'offre s'arrête souvent là. Difficile de mobiliser du personnel pour accompagner la personne aveugle ou malvoyante pendant la durée du festival.
En Angleterre, et notamment grâce au travail de l'association Attitude is Everything, 85% des festivals proposent des tickets gratuits pour la personne accompagnant (PA, Personal Assistant) la personne handicapée. Voir ici les modalités pour Glastonbury, par exemple.
Un article paru dans ''The Independent'' raconte la première expérience de festival par une personne ayant une rétinite pigmentaire.

Revenons maintenant à l'émission In Touch et au témoignage de deux personnes déficientes visuelles, l'une aveugle, Dave Kent, et l'autre malvoyante, Hazel Dudley.
Cette émission, d'une vingtaine de minutes, est très intéressante parce qu'elle fait vivre "de l'intérieur" ce que ressentent ces festivaliers et nous les suivons depuis la recherche d'informations jusqu'à leur départ du festival.
Dave Kent n'a trouvé aucune information concernant les festivaliers déficients visuels sur le site internet du festival. Pourtant Glastonbury se veut un festival accueillant pour tous et accessible à tous. Selon Paul Hawkins, de l'association Attitude is Everything, seuls 50% des sites internet communiquent sur leurs dispositifs d'accessibilité.
Tous deux se déplacent habituellement avec des chiens-guide. Au festival, ils sont venus seuls : le sol, boueux, peut cacher des morceaux de verre et blesser les pattes du chien, et, comment donner des ordres au chien si on ne sait pas où l'on est et où l'on va.
S'orienter est effectivement la principale difficulté rencontrée par les personnes déficientes visuelles. Hazel Dudley, malvoyante, dit que la lecture du plan est difficile. Il est trop petit, contient trop d'informations. Un plan lisible par une personne malvoyante devrait être plus simple et ne contenir que les informations essentielles. De même, pour elle, la signalétique mise en place était inutilisable.
L'un des dispositifs que l'on retrouve maintenant assez fréquemment sur les festivals, c'est une plateforme surélevée pour que les personnes en fauteuil roulant, mais aussi les autres personnes handicapées, puissent avoir une vue directe sur la scène, sans être bousculées. En général, ces plateformes sont réservées aux festivaliers handicapés et leurs accompagnants. Les personnes déficientes visuelles ont donc accès à cet aménagement.
A Glastonbury, il y a plusieurs scènes et plusieurs plateformes surélevées et Hazel Dudley explique qu'elle a eu peur en voulant accéder à ces plateformes parce que les gens, présents sur le cheminement ne bougeaient pas, voire la bousculaient. Elle explique cependant que cette crainte était plus liée à la foule qu'à sa déficience visuelle.

L'hébergement sur site se fait sous tente. Impossible pour une personne déficience visuelle de se débrouiller seule pour repérer son emplacement, monter sa tente, se déplacer...

Par ailleurs, Dave Kent souligne le fait qu'il a eu à faire à des gens plutôt volontaires et agréables, sauf à la toute fin de son séjour, au moment de prendre la navette pour quitter le festival, et que ce seul événement gâche l'ensemble.

Mais évidemment, la raison principale de venir au festival de Glastonbury est quand même pour assister à des concerts et écouter de la musique. Et d'y croiser Casey Harris et lui demander comment cela se passe de l'autre côté de la scène lorsque l'on est déficient visuel...
Légalement aveugle, ayant une vision centrale (donc un champ visuel réduit), le claviériste des X Ambassadors, se déplace avec une canne blanche. Interviewé par Dave Kent (9:43 min à 12:45 min), celui-ci lui demande ce qu'il ressent en jouant devant des foules immenses.
Casey Harris répond qu'il aime jouer devant des foules immenses mais qu'il ne perçoit quasiment pas le public, contrairement à une petite salle où il ressent comme une vague qui vient le frapper à la fin de chaque morceau, et qu'il peut presque sentir la sueur du public proche.
A Glastonbury, en tant qu'artiste, il explique qu'il a eu des personnes patientes qui lui ont montré les lieux, l'ont aidé à se repérer.
Pour monter sur scène, c'est son frère (Sam Harris, chanteur et leader du groupe) qui le guide par l'épaule et dès qu'il sent les claviers, il plie sa canne et se dépêche d'être opérationnel. Ils font cela depuis longtemps et ça marche très bien. (Photo Billboard ci-dessous).

Sam Harris guidant Casey Harris par l'épaule sur scène

Le groupe a d'ailleurs profité de son passage à Glastonbury pour adhérer à #MusicWithoutBarriers d'Attitude is Everything. (Casey Harris posant avec le panneau #MusicWithoutBarriers ci-dessous)

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016

Quand Dave Kent lui demande comment il est perçu en tant qu'artiste aveugle, Casey Harris explique que, même s'il n'aime pas dire ça, la société a peu d'attentes de la part des personnes déficientes visuelles et du coup, quand celles-ci font des choses aussi bien que les voyants, ça devient extraordinaire!
Il dit que, dans son cas, quand il trouve quelque chose qu'il peut faire aussi bien, voire même mieux que les autres, il se donne à fond.
Et quand Dave Kent lui demande si le terrain boueux typique de Glastonbury n'est pas trop gênant pour déambuler sur le site, il répond qu'à partir du moment où les gens font un minimum attention à ce qui se passe autour d'eux, la boue n'est pas un problème.

Néanmoins, Dave Kent recommande vivement de venir avec un accompagnant, cela simplifiant bien les choses, et étant possible grâce à cette tarification permettant à la personne handicapée d'avoir un billet gratuit pour son Personal Assistant (PA).
Cela montre aussi qu'il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour faciliter la venue du public déficient visuel sur de tels événements. La première étant de communiquer et de faire connaître les dispositifs existants. Et ce discours rejoint les remarques faites par Thierry Jammes et Michaël Jeremiasz rapportées dans le billet sur les Eurockéennes.

On pourrait imaginer un plan simplifié du site, en relief, en gros caractères avec contraste marqué des couleurs, un système de chuchoteurs ou souffleurs d'images , des cheminements contrastés, qui pourraient être ceux conçus pour faciliter les déplacements en fauteuil roulant, avec une couleur et un revêtement adaptés...
Et l'argument consistant à dire que cela ne sert à rien puisque, de toute façon, il n'y a pas de festivaliers déficients visuels, n'est pas valable. Il faut certes un peu de temps pour faire connaître les dispositifs mis en place mais les festivaliers viendront si ceux-ci correspondent à leurs besoins.

mercredi 24 février 2016

Casey Harris : le claviériste aveugle des X Ambassadors, porte - étendard des musiciens handicapés

Oui, nous parlerons encore une fois de Casey Harris, le claviériste (légalement) aveugle des X Ambassadors.

Au moins pour deux bonnes raisons : nous avons eu l'occasion de le voir sur scène lors de leur concert du 17 février dernier à Paris et, surtout, The Independent, journal anglais, a publié le 21 février dernier, un article d'Adam Sherwin qui indique que Casey Harris souhaite être porte - parole des musiciens handicapés.
Cela ne peut que réjouir le blog Vues Intérieures qui avait déjà noté agréablement la présence de cannes blanches et chien-guide sur scène .

X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Ce billet reprendra partiellement l'article paru dans The Independent parce que Casey Harris y dit des choses intéressantes et parce que cela fait également écho aux propos de Stevie Wonder lors de la soirée des Grammy Awards qui a réclamé l'accessibilité pour tous pendant qu'il faisait patienter l'assistance, document en braille visible de tous mais lisible pour lui seulement, avant de donner le nom du lauréat.

L'article de The Independent est publié alors que les X Ambassadors donnent leurs premiers concerts en tant que tête d'affiche au Royaume Uni, d'ailleurs à guichet fermé, avant de refaire la première partie de Muse à Paris pour deux dates, et qu'ils font partie des groupes en train de prendre leur envol.
Le quatuor, originaire d'Ithaca et basé à New York, est composé notamment des deux frères Harris, Sam le chanteur/guitariste/saxophoniste/parolier et jeune frère de Casey, ce dernier étant le claviériste du groupe.

Casey et Sam Harris @Yoyo Paris 17/02/2016

Ayant rejoint le groupe alors composé de Sam Harris, Noah Feldshuh et Adam Levin, Casey n'a jamais accepté l'idée que la déficience visuelle pouvait l'empêcher de faire une carrière dans le rock en compagnie de son frère, malgré l'ignorance et les préjudices qu'il a pu rencontrer au début.
Casey Harris utilise des claviers de marque suédoise Nord, notamment le Nord Lead 4. Il dit à ce sujet : "les musiciens voyants utilisent des synthétiseurs avec des écrans mais j'ai besoin d'un modèle qui possède des boutons et des potentiomètres pour chacune des fonctions. Je peux jouer avec les autres, obtenir n'importe quel son dont j'ai besoin en touchant le clavier et modifiant les réglages. Nous sommes tous remplis d'une folle énergie sur scène" ( “Sighted players use synths with screens but I need one with knobs or buttons for each of the functions. I can jam with people and get any sounds I might need by feeling the board and changing settings. We still all go nuts with energy onstage.”)

Il dit aussi qu'il est conscient que le rock alternatif est basé sur l'image et qu'habituellement, il ne met pas en avant sa spécificité. "Je suis déficient visuel mais, avant tout, je suis un gars ordinaire qui fait de la 'musique cool'". (“I’m aware that I’m in alternative rock, which is an image-based market,” he tells The Independent. “I don’t naturally gravitate towards using image to put across our music. I might be visually impaired but I’m just an ordinary guy playing pretty dope music.”)

Casey Harris a une affection génétique rare, le syndrome Senior-Loken, qui a été identifié, dans son cas, à la fin de l'adolescence, qui affecte les yeux et les reins (Casey est légalement aveugle depuis l'enfance) et qui a nécessité une transplantation rénale il y a six ans, sa mère étant le donneur de cette greffe. (Declared legally blind as a child, he also required a kidney transplant six years ago. “My mother was the donor for my transplant. She’s incredible,” he says.)

La musique était aussi une évidence. "Je tapais sans cesse sur le piano à la maison. J'ai commencé à prendre des cours vers huit ans. Ma professeure de piano m'a enseigné les gammes et les bases. Je ne pouvais pas lire la musique mais elle m'a aidé à apprendre les chansons à l'oreille. Vers quinze ans, j'avais atteint un niveau professionnel." (“I was banging away on a piano in the house. I took lessons from the age of eight or so. My piano teacher taught me scales and the fundamentals. I couldn’t read music but she helped me pick songs out by ear. I was getting to a professional level by age 15.”)
Il a étudié à l'école pour aveugles de technologie du piano (School of Piano Technology for the Blind) à Vancouver dans l'état de Washington et a démarré une carrière d'accordeur de piano, métier qu'il a exercé quelques années avant que le groupe puisse vivre de sa musique.

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016

The Independent indique que Casey Harris, frustré d'être malmené par les taxis new-yorkais et d'avoir à subir des changements dans les transports en commun pour de courts trajets, avait envie de transmettre un message à travers leur chanson "Renegades", hymne aux exclus. La vidéo montre ainsi deux jeunes personnes aveugles qui font de l ' haltérophilie ou de la randonnée.

"Le message de notre musique est que l'extraordinaire existe à l'intérieur de l'ordinaire. Il célèbre la personne ordinaire et dit non à la discrimination et à l'ignorance" dit Casey Harris dont la cécité n'est pas évidente pour beaucoup. "Les gens ne le savent pas tant que je ne sors pas ma canne. Je n'ai pas l'air aveugle." (“The message of our music is ‘the extraordinary exists within the ordinary’. It celebrates the ordinary person and says no to discrimination and ignorance,” says Harris, whose blindness is not immediately obvious to many. “People don’t know till I bust out my cane. I don’t look blind.”)

Casey Harris pliant sa canne blanche

Selon The Independent , Casey Harris souhaiterait continuer sur la lancée de Stevie Wonder.
"C'est un lourd héritage et j'espère que je peux le porter. Je fais partie de la communauté des personnes handicapées et j'ai maintenant la possibilité de m'exprimer publiquement et je veux l'utiliser pour aider les autres. Je fais ma petit part." (“It’s a heavy crown and I hope I’m worthy of it. I count myself among the disability community and I have a public voice now. I want to use that voice to help other people. I’m doing my little part”)
Il ajoute : "Stevie Wonder a mis la barre tellement haute. Nous jouons tous les deux des claviers mais quand vous faites du rock, il est moins question d'instrument que de performance. Quand je me compare à Stevie Wonder et Ray Charles, je ne joue pas sur le même tableau". (“Stevie Wonder set such a high bar. We both play keyboards but it’s less about the instrument you play in rock, it’s more about the performance. I compare myself with Stevie Wonder and Ray Charles and I always come up pretty short.”)
Casey Harris espère d'ailleurs avoir l'occasion de jouer avec son idole. "J'ai eu l'occasion d'assister aux balances de Stevie lors d'un festival mais nous avons dû partir avant qu'il joue. Ce serait une chose magnifique de le retrouver." ("I got to watch Stevie soundcheck at a festival but we had to leave before he played. It would be a brilliant thing to catch up with him.")
Souhaitons donc à Casey cette opportunité lors de l'édition 2016 du Bottlerock Music Festival puisque et Stevie Wonder et les X Ambassadors y seront à l'affiche.

Sur scène, Casey Harris bouge sans cesse, sautant et dansant derrière ses claviers, les yeux souvent fermés, comme pour s'immerger dans sa musique.
Une fois la canne pliée et rangée sagement sur le support des claviers, posée ou jetée sur scène, Casey Harris est effectivement un musicien qui déploie une énergie folle sur scène et qui occupe bien sa place.
Et c'est parce que les concerts des X Ambassadors offrent tant d'énergie au public que celui du 17 février dernier a laissé sur sa faim une partie de ce public. Cinquante minutes et un rappel d'une chanson, c'est vraiment court.

Casey Harris au micro Casey Harris derrière ses claviers

Puisqu'on parle ici d'accessibilité, il serait bon aussi de penser au public et là, le Yoyo à Paris n'était vraiment pas un bon choix.
Souhaitons sincèrement que Casey Harris prendra son rôle à coeur en considérant l'accessibilité des deux côtés de la scène.

A priori, quelques mois plus tard, c'est effectivement le cas et nous en sommes ravis.
Lors du passage (express, pour cause de casse de matériel) des X Ambassadors au festival de Glastonbury , l'un des grands festivals anglais, Casey Harris a rencontré Attitude is Everything, association anglaise qui oeuvre pour rendre accessibles les lieux de musique live, salles de concert et festivals en se faisant photographier avec la charte MusicWithoutBarriers.

Photo de Attitude is Everything - Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury - juin 2016
Photo de Attitude is Everything montrant Casey Harris tenant la charte #MusicWithoutBarriers lors du festival de Glastonbury en juin 2016

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.

samedi 28 novembre 2015

Casey Harris - X Ambassadors

Si le nom X Ambassadors ne vous dit encore rien, il est fort probable que cela ne durera pas. Groupe new-yorkais composé de quatre musiciens (dont trois originaires d'Ithaca, dans l'Etat de New York, quelque part entre New York et la rive sud du lac Ontario), les frères Harris, Sam et Casey, Noah Feldshuh et Adam Levin, X Ambassadors a été révélé au grand public par le biais d'une publicité pour une grosse voiture, avec le titre Renegades.

X Ambassadors

Mais nous n'analyserons pas ici le style musical du groupe, aux influences riches et multiples. Nous nous intéresserons à l'un des membres du groupe, Casey Harris, le claviériste, que les autres membres désignent comme le meilleur musicien du groupe.

L'idée de ce billet est partie d'une photo du groupe où Casey pose avec sa canne blanche. Oui, Casey Harris est aveugle, ou plutôt, "légalement" aveugle. La différence? Alors que l'on imagine souvent les personnes aveugles dans le noir complet, la réalité est très différente. Une personne aveugle peut avoir des perceptions lumineuses, ou un reste de vision (voir les définitions précises de la cécité légale et de la malvoyance). Après la découverte de cette photo, la lecture de cet article a été comme une évidence. Aux idées reçues sur la cécité, et notamment sur celle voulant que les musiciens aveugles compensent leur absence de vision en développant une audition plus acérée, il répond que, bien que l'idée soit séduisante, elle n'en est pas moins fausse. Le son étant la principale source d'information sur l'environnement dans lequel on se trouve, pour la personne aveugle, il est nécessaire de l'analyser finement pour en retirer le maximum d'indices.

Casey Harris, canne blanche dépliée tenue côté droit, avec les autres membres du groupe X Ambassadors Sam et Casey Harris, canne blanche dépliée, côté droit







Dans cet article, il explique aussi pourquoi il joue sur des claviers de marque Nord. Si la marque est réputée pour la qualité de ses claviers, c'est aussi l'une des rares à proposer des modèles digitaux réglables à l'aide de boutons ou de potentiomètres, sans écrans tactiles, lui permettant ainsi une totale autonomie.
Lire, notamment pour son équipement musical, cet article (en anglais) paru dans la revue Keyboard.

Petit aparté et petit clin d'oeil : pendant la tournée européenne actuellement en cours (février 2016) des X Ambassadors, lors de leur passage à Stockholm, Casey Harris est allé visiter le siège de Nord.
Casey Harris dans les locaux de Nord, dans le musée
Casey Harris et un responsable de production dans les locaux de Nord

Au fil des entrevues, comme celle parue dans le New York Times, il parle aussi des livres audio, mentionnant également qu'il n'a pas accès à l'écrit imprimé, expliquant qu'il faut un fort contraste de couleurs, une police en gras et d'une taille d'un pouce (2,54 cm). Ailleurs, il dira qu'il lui est parfois difficile de suivre une série télé ou des films si les dialogues ne sont pas suffisamment présents et qu'il cherche, a posteriori, des informations et des indices sur la toile s'assurant ainsi qu'il n'a pas manqué des détails cruciaux.

Intéressantes aussi ses réponses à des questions naïves, dirons-nous, lors d'entrevues disponibles en vidéo. Lors de leur passage au Festival de Jazz de Montreux l'été dernier, nous avons ainsi droit à une chouette description auditive et sensorielle du paysage du bord du lac (autour de la douzième minute).

Ou, encore dans cette émission américaine, Casey parle de son éducation musicale, de la façon dont il perçoit le public et les salles de concert en fonction de l'ambiance sonore. Si vous allez voir les X Ambassadors en concert, n'hésitez donc pas à vous manifester bruyamment!

Évidemment, ceci n'est qu'une facette de la personnalité de Casey Harris, néanmoins, en écoutant et en lisant les propos de son frère Sam, Casey a manifestement un rôle particulier dans ce groupe. Sam dit ainsi que Casey est le liant, le ciment du groupe (c'est aussi l'aîné!), celui qui a mis l'emphase sur l'esprit de camaraderie et le respect entre les membres du groupe. Sam dit encore que le fait d'avoir grandi avec un grand frère aveugle lui a donné des valeurs, une humanité particulière. Les autres membres du groupe, amis d'enfance ou d'adolescence, sont également d'accord pour dire que Casey est un modèle pour eux.
Le groupe a, pour la première fois de sa carrière, fait une tournée en bus à l'automne dernier, et explique dans cette vidéo réalisée par Live Nation comment s'organisent les journées en tournée. Casey explique que c'est aussi un grand confort pour lui, n'ayant pas besoin de s'adapter continuellement à un nouvel environnement. Il sait où sont les choses, où ranger ses affaires. Et il a même droit à un micro-onde équipé d'étiquettes et repères en braille... Anectodique? Pas forcément quand ils font environ deux cents concerts par an...

Casey Harris, sur scène, derrière ses claviers

Quoiqu'il en soit, le groupe a envie de parler de la société dans laquelle ils vivent, ainsi que le raconte ici Sam, l'auteur des paroles des chansons. De même, la vidéo associée au titre Renegades met également à l'honneur plusieurs personnes, que l'on dit "handicapées", qui ont trouvé des façons de s'adonner à leur passion ou leurs envies. L'un d'entre eux, que l'on aperçoit en compagnie de Daniel Kish faisant de l'écholocation, dit : "It's not about enjoying more or less, It's about enjoying it differently", ce n'est pas une question d'apprécier plus ou moins, c'est d'apprécier différemment. Voilà qui est dit.

Dans cette même vidéo, on verra aussi Casey, canne blanche en main, en tête du groupe, son frère Sam ayant son bras sur son épaule. Vraie complicité entre les deux frères. Un conseil : que vous aimiez ou non leur musique, ayez la curiosité de regarder des vidéos de leurs concerts. Voilà des musiciens qui vivent leur musique!

Casey Harris, derrière ses claviers lors du concert au Yoyo, Paris 17/02/2016
Concert au Yoyo, Paris 17/02/2016, Adam à la batterie et Casey aux claviers
X Ambassadors - Paris @ le Yoyo le 17 février 2016

Photos prises lors du concert des X Ambassadors au Yoyo à Paris le 17 février 2016