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vendredi 13 juillet 2018

La porte d'en face - Ester Rota Gasperoni

Publié en 2002 chez Actes Sud Junior, ce roman à lire dès neuf ans s'intitule La Porte d'en Face d'Ester Rota Gasperoni avec les illustrations d'Olivier Latyk.

Couverture du livre La Porte d'en Face

Ce roman de 122 pages, divisé en huit chapitres, nous donne une belle leçon d'amitié et nous (lecteurs plus ou moins jeunes), permet de découvrir d'une façon honnête et détaillée quelques attributs de la cécité.

Quatrième de couverture

Dès que Gianni entend le voisin sortir de son appartement, il glisse un œil par l'entrebâillement de la porte pour l'observer. L'homme se tient droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires; sa main gauche serre la poignée d'un harnais qui, comme une armure, entoure la poitrine d'un chien. Gianni est fasciné; il voudrait surprendre le voisin sans ses lunettes... voir ses yeux?

Voisinage

L'histoire se passe dans un immeuble où nous faisons connaissance avec Gianni, qui vit avec sa mère et sa grand-mère et Bi, son amie qui vit avec sa maman au rez-de-chaussée. Gianni est très intrigué par le nouveau voisin.
p.5 "L'homme se tient très droit, ses yeux cachés derrière des lunettes noires, sa main gauche serrant la poignée d'un harnais qui entoure la poitrine du chien comme une armure."
Nous apprendrons rapidement que cet homme s'appelle James et que son chien s'appelle Clara.
James est musicien de jazz, pianiste précisément. Pour un exemple plus concret, on pourra aller voir Justin Kauflin et le documentaire Keep On Keepin'On qui a également un chien-guide, Candy que l'on voit sur la pochette de son album Dedication.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

James

Ses yeux
Les yeux des personnes aveugles fascinent. On pourra se reporter à la lecture du roman de Lucien Descaves, les Emmurés ou à la représentation des yeux de Madeleine dans Jamais, bande dessinée de Duhamel. Mais revenons à James...
Lorsque Gianni aperçoit le nouveau voisin pour la première fois, nous savons que celui-ci porte des lunettes noires. Gianni aimerait d'ailleurs le voir sans ces lunettes tout en se posant la question de savoir pourquoi il "porte des verres fumés, même lorsqu'il n'y a pas de soleil." (p.14)
Sa copine Bi (diminutif de Beatrice), lui dit : "Probablement, il porte des lunettes parce que ses yeux sont moches (...). Un jour, j'ai vu un aveugle qui avait les yeux tout blancs." (p.15)

Ses mains, ses doigts
p.12 "Une cicatrice traverse son front comme une grande ride. Le fromager lui donne un paquet, ou plutôt, il le met entre ses mains, comme si c'était un enfant. L'homme fouille dans sa poche et en sort un billet. Le fromager le prend et lui rend des pièces que l'homme palpe avec ses doigts, sans les regarder."
p.19 "L'homme frôle les boutons des doigts, puis appuie sur le bouton marqué RC."
p.80-81 "Élégantes, légères, les mains de son ami effleurent le clavier. "Comme des papillons", avait dit Gloria."
p.91 "Il cherche les doigts de l'enfant, les dirige vers les bonnes touches."

Son chien
James se déplace avec Clara, son chien-guide, qui d'ailleurs laissera sa place à la canne blanche, dans cette perspective de passer en revue un maximum d'objets, d'éléments nécessaires dans la vie d'une personne aveugle autonome.
Gianni s'inquiète d'abord de savoir si le harnais qui entoure sa poitrine ne la blesse pas. Il apprendra aussi qu' "il ne faut pas toucher Clara lorsqu'elle travaille" (p.35). James dit aussi : "Elle travaille pour moi. Elle me guide. Mes yeux, c'est elle." (p.36)
Mais Gianni apprendra aussi que les chiens-guides ne sont pas les bienvenus partout : "Le guichetier fait des histoires à cause de Clara, puis, lorsque James l'informe d'une voix coupante qu'il est aveugle, il accepte de la laisser entrer." (p.52-53)
p.80 "Il faut plusieurs mois pour avoir un chien-guide. Et, en ce moment, je ne pourrais pas."

Cécité et idées reçues

Au fil de ce roman bienveillant, seront égrenées quelques idées reçues sur la cécité ou les personnes aveugles.
Gianni posera, se posera des questions, comme n'importe quel enfant curieux.
Ainsi, p.13 "Les aveugles seraient - ils contagieux , comme les enfants qui ont la varicelle?" Question effectivement légitime quand sa grand-mère a soigneusement évité de prendre l'ascenseur avec ce voisin aveugle et son chien-guide. p.22 "Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on est aveugle?"
p.23 "Comment fait-il pour prendre son bain, pour s'habiller?"
Gloria, qui vient faire le ménage chez lui, lui donne quelques éléments de réponse : "J'imagine qu'il voit avec ses doigts, son nez, comme ma cousine, qui est aveugle de naissance. Elle n'a jamais vu la couleur du ciel ni celle de la mer." (p23)
Au fur et à mesure, au fil de sa relation avec James, Gianni prendra, de son propre chef, des initiatives qui indiquent qu'il a intégré la façon dont fonctionne James.
p.40 "J'irai jusque là-bas et je reviendrai, dit Gianni en montrant un arbre du doigt. (Il se corrige aussitôt). J'irai jusqu'à l'arbre au bout de l'allée."

Les attributs de la cécité

Le braille
p.81 "Sur le guéridon, il y a un amoncellement de feuilles remplies de petits points en relief. En tirant le bout d'une feuille pour regarder de plus près ces dessins curieux, Gianni fait tomber tout le tas."
p.82 "Les dessins bizarres, c'est du braille. C'est l'écriture des non-voyants."

La montre en relief
p.51 "James sort une montre de l'intérieur de sa veste, ouvre le verre protecteur et effleure les aiguilles avec ses doigts."

Montre en braille avec verre relevable pour pouvoir lire l'heure

La météo
Il y a deux passages particulièrement intéressants à ce sujet, qui permettent de comprendre comment les facteurs météorologiques influent sur la perception de l'environnement.
p.98 "La pluie est une musique aux mille tonalités différentes."
p.99 "Dans la rue, le rythme de la pluie est gai. Sur les toits des maisons, elle chante d'une voix de baryton. Même lorsqu'elle tombe sur des mottes, elle répand une mélodie chaude et réconfortante."
p.105 "Je crois qu'il neige, dit simplement James."
"Je n'aime pas la neige, continue James. Elle étouffe mon monde, qui est fait de sons et d'odeurs. La neige, c'est le silence et le danger."

Les odeurs et les voix
p.39 "J'aime entendre les voix des enfants. Et puis il y a le parfum de la nature."
"Il n'y a pas que les fleurs qui sentent bon. J'aime l'odeur de la mousse, le parfum de l'automne."
p.99 "Et puis, la pluie fait ressortir les parfums de la terre;"

Pour conclure

Ce roman, sorti en 2002, est une jolie découverte. Il détaille ce que signifie être aveugle, et définit la cécité non en terme de manque, mais en terme de "faire différemment".
L'auteure prend le temps d'exposer les éléments, et prend tous les prétextes pour défricher la cécité au quotidien : les déplacements avec un chien-guide ou une canne blanche, le braille, la montre en relief, les effets de la météo sur la perception de l'environnement ou le rapport aux autres... Elle montre aussi comment les idées reçues et les stéréotypes faussent les rapports que nous pouvons avoir avec les personnes aveugles tout en apportant des solutions simples pour dépasser ces idées.
La Porte d'en Face fait partie de la collection les premiers romans d'Actes Sud Junior accessible dès neuf ans et c'est une belle occasion pour les jeunes lecteurs de découvrir la cécité.

samedi 21 janvier 2017

Wings in the Dark - Les Ailes dans l'Ombre - James Flood

Film américain sorti aux États-Unis le 1er février 1935 et, en France sous le titre "les Ailes dans l'Ombre", le 3 mai 1935, réalisé par James Flood, avec Cary Grant et Myrna Loy.

Affiche du film Les Ailes dans l'Ombre Affiche du film Wings in the Dark











Synopsis

Plus que le synopsis, voici ici en traduction libre et maison, le texte présentant le film sur le dos de la jaquette du DVD paru chez Universal - Vault Series.

L'aviateur aguerri Ken Gordon (Cary Grant) développe un équipement permettant aux pilotes de voler sans visibilité mais le gouvernement ne l'autorise pas à faire des essais.
Dans un ironique coup du destin, il perd la vue dans une explosion alors qu'il préparait un vol d'essai avec l'encouragement de Sheila Mason (Myrna Loy), elle - même pilote qui fait, notamment, de la publicité aérienne et des acrobaties aériennes dans des meetings pour gagner sa vie. Ken ne sait pas que Sheila, que celui-ci ne laisse pas insensible, paye ses factures. Prenant son attachement pour de la pitié, Ken part vivre en reclus dans un chalet. Néanmoins, lorsqu'elle se perdra dans le brouillard, il réalisera à quel point il l'aime, et volera à son secours dans une mission hautement périlleuse.

Contexte

Résumé comme cela, le film semble complètement irréaliste. Pour beaucoup d'aspects, il l'est effectivement. Et même si l'on est ravi de retrouver à la même affiche Cary Grant et Myrna Loy, Les Ailes dans l'Ombre n'est sûrement pas le meilleur des trois films qu'ils ont tournés ensemble. Cependant, il permet :

  • de se remettre dans le contexte des années 1930 où l'aviation était encore à l'époque des pionniers, et des pionnières
  • de faire un portrait d'un personnage aveugle pas totalement négatif
  • de voir comment la société d'alors considérait la personne aveugle (et éventuellement se rendre compte qu'elle n'a pas tellement changé de point de vue)
  • de faire le point sur la réalité de piloter un avion quand on est aveugle ou malvoyant

Ken Gordon, la cécité en pratique

Pilote émérite, Ken Gordon invente des appareils simplifiant le pilotage des avions. Alors qu'il est sur le point de tester son invention qui permettra de voler sans visibilité ("flying blind"), précurseur du pilote automatique, il perd la vue dans l'explosion d'un réchaud à gaz qu'il allumait pour permettre à Sheila Mason, autre pilote émérite, de remplir des bouteilles isothermes de café chaud pour un vol d'essai tous les deux..
Le film est sorti en 1935 des studios d'Hollywood. Autant dire qu'il faut une belle fin. Et tant pis pour la crédibilité. A propos de celle-ci d'ailleurs, il est intéressant de voir ce qu'en disait la critique du New York Times parue le 2 février 1935 :
"High altitudes have a tendency to make scenarists just a trifle giddy, with the result that the big climax of the Paramount's new photoplay has the appearance of having been composed during a tail spin." ("Les hautes altitudes donnent légèrement le tournis aux scénaristes et Il semble que le point culminant du nouveau film de la Paramount ait été inventé lors d'une vrille.")

Quant à la cécité, on n'échappera pas à un certain nombre de clichés, certains agaçants (comme cacher la vérité ou mentir à une personne aveugle en ne lui lisant pas la vraie teneur de son courrier), d'autres récurrents (Ken retrouvera l'envie de sortir grâce à l'arrivée d'un chien-guide, assez nouveau d'ailleurs au moment du tournage du film, l'organisation "The Seeing Eye" étant fondée en 1929 par Dorothy Eustis, on trouvera un résumé de l'histoire des chiens-guides réalisé par la Fédération Française des Associations de Chiens-guides, FFAC, en annexe), mais on verra aussi un Ken Gordon enregistrer ses articles sur support sonore, travailler d'arrache-pied à son invention avec une maquette d'avion.
On aura aussi droit au passage obligé de dépression post-traumatique, comme dans Peas at 5.30 et à la scène de la "personne devenue récemment aveugle" en train de balayer l'espace devant elle avec ses bras tendus en avant, dans une démarche ressemblant plus à celle d'un zombie...
Quand Ken perd la vue, il ne supporte pas l'idée que l'on puisse s'apitoyer sur son sort et préfère se retirer de la vie publique, ordonnant à son mécanicien, Mac (qui a un accent écossais à couper au couteau), de ne dire à personne où il se trouve.
"I don't want charity and I don't want to stand being pitied" ("Je ne veux pas de la charité et je ne veux pas être pris en pitié")

Le plus flagrant quant à la cécité du personnage, c'est l'attitude autour de lui: on lui ment (pour son bien), on l'imagine incapable de faire seul des choses (il trébuche sur des meubles dans une maison qu'il connaît, se promène seul à l'extérieur de son domicile les bras en avant tel un zombie mais tombe au moindre dénivelé), on ne lui fait pas confiance, on l'encourage autant pour se rassurer que le rassurer ("bien sûr que tu n'es pas fini!") en lui tapant sur la cuisse comme l'on pourrait faire à un jeune enfant.
Infantiliser la personne aveugle, la déresponsabiliser, lui faire comprendre qu'on ne peut pas lui faire confiance... Voilà le discours récurrent qu'entend et subit Ken Gordon quand il devient aveugle. Ici, c'est de la fiction et le film date de 1935. Qu'en est-il en 2017, dans la réalité américaine ou française? Il y a un taux de personnes aveugles en âge de travailler ayant effectivement un emploi dramatiquement bas. Et ce n'est pas qu'une question de formation et de compétences.

Cependant, Ken Gordon, bien entouré, et aimé (nous sommes à Hollywood), accompagné de son chien-guide qui lui redonnera de l'autonomie, se remettra à travailler sur son projet en faisant quelques adaptations comme ôter les verres des cadrans pour pouvoir lire au toucher la position des aiguilles, travaillant sur une maquette.
Lorsqu'il reviendra en ville, après s'être assuré qu'il ne serait pas un poids pour ses amis ("I can't be a burden to my friends"), accompagné de son chien-guide, il tentera de récupérer son avion en allant voir la compagnie propriétaire de l'appareil.

Evidemment, cette histoire est aussi romantique et la présence d'une femme pilote, Sheila Mason, amène forcément une histoire d'amour.
Là aussi, clichés et scènes "classiques": balade au clair de lune au bord d'un lac où Ken demande à Sheila de lui décrire le paysage, lui demande ensuite de se décrire elle, pour finir, évidemment, par la découverte tactile de son visage...
Pour le côté moins "glamour", nous aurons aussi l'occasion de voir que Sheila sait aussi cuisiner, que Ken sait écosser des petits pois...

Réalités aéronautiques

Le personnage de Sheila Mason est très inspiré d'Amelia Earhart, première aviatrice à avoir traversé l'Atlantique en solitaire en 1932. Elle leur a d'ailleurs rendu visite sur le tournage du film et il y a une jolie photo du trio à consulter en cliquant sur le lien. Si vous voulez vous plonger dans la vie de cette femme hors du commun, vous pouvez lire le billet que lui a consacré Aerostories, c'est en français.

Portrait d'Amelia Earhart, casque d'aviateur sur la tête

Pour toutes précisions relatives aux modèles d'avions visibles dans le film, voire aux équipements dont on parle, vous saurez tout en lisant le passionnant billet que AeroMovies a consacré au film. Attention, spoilers!
Il y a aussi quelques images prises depuis le ciel qui, pour l'époque, sont remarquables.

Piloter en étant aveugle ou malvoyant

En fait, ce film est, pour Vues Intérieures, l'occasion de parler d'une association créée en février 1999 du côté de Toulouse, qui s'appelle Les Mirauds Volants et qui permet aux personnes aveugles ou malvoyantes de piloter.

Logo de l'association Les Mirauds Volants

Ne riez pas, c'est très sérieux et c'est une expérience fantastique. Evidemment, les personnes aveugles sont accompagnées d'un pilote mais, comme dans une voiture auto-école, c'est l'élève qui tient le volant, le manche dans ce cas plus précisément.
Certains viennent même de réussir l'examen théorique de la Licence de Pilote d'avion Privé. Ils s'aident notamment du soundflyer qui transforme les informations visuelles en informations sonores et vocales. Cela rappelle un peu l'appareil mis au point par Ken Gordon dans le film. Mais ce soundflyer existe vraiment et est utilisé en vol.

En parcourant la toile, on trouve d'autres pilotes légalement aveugles. Allez voir le projet de Jason, américain légalement aveugle qui apprend à piloter et souhaite réaliser un documentaire, Flying blind. Vous pouvez également suivre régulièrement ses aventures sur Twitter et Instagram.

Pour conclure

Si le scénario de Wings in the Dark paraissait complètement irréaliste lors de sa sortie en 1935, aujourd'hui, certains instruments et l'envie de partager la passion de voler permettent à des personnes aveugles ou malvoyantes d'apprendre à piloter, à ressentir cette expérience magnifique de voler, parce que ce n'est pas qu'une histoire de voir.

Le DVD ne comporte ni sous-titres ni audiodescription mais, même avec les limites que nous avons exposées, Wings in the Dark vaut le coup d'être vu au moins une fois, en hommage aux aviatrices pionnières telles Amelia Earhart, Hélène Boucher, Adrienne Bolland, Maryse Bastié, pour n'en citer que quelques unes.

Alors, tentons d'oublier clichés, scènes convenues et incongruités scénaristiques pour nous focaliser sur ces aviatrices, sur ces images aériennes, sur la possibilité de piloter un avion en étant aveugle ou malvoyant et nous dire que rien n'est impossible.

mercredi 7 décembre 2016

Growing Up Fisher - serie americaine

Growing Up Fisher n'est pas une nouveauté, elle a été diffusée entre février et juin 2014 sur les réseaux NBC aux États-Unis et Global au Canada. Elle n'a duré qu'une saison, soit treize épisodes de vingt-deux minutes chacun. Elle n'a jamais été diffusée sur une chaîne francophone. C'est une comédie familiale (même si le DVD la recommande pour un public de douze ans et plus à cause de "gros mots", d'ailleurs "bipés", ou de discussion autour de substances illicites, DVD d'ailleurs simplement en anglais, sans aucun sous-titre ni l'ombre d'une audiodescription).

Affiche de la série TV Growing Up Fisher

Les critiques de la série sont assez d'accord, qu'ils soient d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. Reprenons celle de Télérama publiée le 25 février 2014:
"Comédie familiale sur le divorce pleine de bons sentiments. Un peu trop."
"Elle a beau s'inspirer d'une histoire vraie, elle ressemble à une pub pour la fédération américaine de chiens-guides d'aveugle."

Même en ayant beaucoup de sympathie pour cette série, pour le portrait positif du père aveugle, incarné par un JK Simmons en forme (même si on peut lui reprocher ce "zombie stare" dont parle Georgina Kleege dans son ouvrage Sight Unseen), on ne peut qu'être d'accord avec les critiques. Mais, passé outre les stéréotypes, il y a de nombreux détails, des scènes de la vie quotidienne qui sonnent juste...
Le créateur de la série, DJ Nash, s'est inspiré de sa propre vie pour écrire Growing Up Fisher, lire cet article du LA Weekly. Comme Mel Fisher, son père était aveugle (il a perdu la vue quand DJ Nash avait douze ans) et avocat (en "vrai", il a décidé de retourner à l'université lorsqu'il a perdu la vue, et son travail d'alors) et a pris un chien-guide lorsque ses parents ont divorcé.

Mais revenons à Growing Up Fisher. Nous embarquons avec la famille Fisher au moment où Mel et Joyce, parents de Katie et Henry, décident d'un commun accord de se séparer. Pour Henry, qui guidait très souvent son père et lui donnait de précieuses informations sur son environnement, le plus dur est de voir débarquer Elvis, chien-guide de son état. Le chien-guide permet évidemment plus d'autonomie de déplacement à Mel mais Henry se sent évincé de son rôle. Difficile à comprendre pour tous ceux qui n'ont pas de papa aveugle...
La mère, Joyce, a une attitude très "adulescente", portant les mêmes vêtements que sa fille, lui empruntant à l'occasion ses accessoires, mais rien ne l'étonne quant aux activités de Mel, même quand il s'attaque au tronçonnage d'un arbre devant la maison ou quand il est en voiture avec sa fille en conduite accompagnée. Difficile à comprendre pour toutes celles, tous ceux, qui n'ont pas de mari ou compagnon aveugle...

Mel, lunettes de protection sur le nez et tronçonneuse dans les mains

Mel Fisher

Nous sommes ici dans le registre de la comédie mais le fait que l'auteur s'inspire de son enfance avec ce papa aveugle donne une dimension autre à la série. Ici, nous avons une famille, "autrement" fonctionnelle dirons-nous mais elle est épanouie. Le papa endosse son autorité paternelle et, même s'il a besoin de son fils pour trier le linge ou démarrer la machine, c'est lui le père.
Peu de personnes savent qu'il est aveugle, son entourage complice lui disant à voix haute ce qui se passe (tiens, il te tend directement ce chèque; oh, je ne vais pas prendre de double cheese burger, trop calorique pour moi...), quand il arrive avec son chien-guide, c'est une sorte de "coming out". Il ne l'a jamais dit, mais cela lui permet d'être à égalité avec la personne en face de lui. Il ne veut pas de pitié, pas être considéré différemment. Dans la "vraie vie", on sait combien cela est vrai et quel regard la société en général porte sur les personnes aveugles.

Mel se trouve, ou plus exactement, son fils lui trouve, un (très) sympathique appartement. Comment se fait-il que les personnages aveugles récurrents dans les séries (américaines) occupent toujours des logements fantastiques? Pensons à l'appartement d'Auggie Anderson dans Covert Affairs ou celui de Matt Murdoch dans Daredevil, voire Jim Dunbar dans le plus ancien Blind Justice...

Auggie Anderson dans son appartement

Matt Murdoch Murdoch dans son appartement

Au fil des épisodes, chaque membre de la famille va trouver sa place et finalement trouver un équilibre dans cette vie séparée. Henry retrouve un rôle auprès de son père, avec qui il n'aura jamais passé autant de temps en tête à tête et Joyce, la mère, va également endosser ses responsabilités de mère.

Détails qui font la différence

Nous pourrons regretter, encore une fois, que l'acteur choisi pour interpréter le rôle de Mel "joue" à être aveugle. Que son regard soit un peu trop fixe, même s'il se tourne vers la personne qui parle. Mais le vécu de DJ Nash, auteur de la série, ramène plein de petits morceaux de vécu :

  • la meilleure méthode pour verser un liquide dans un contenant est de mettre son doigt à l'intérieur de ce contenant pour éviter d'en renverser, pour Henry, c'est du "jus de doigt"
  • être aveugle n'empêche pas de jouer avec ses enfants, comme faire des passes au football américain ou faire du vélo
  • être aveugle n'empêche pas de bricoler, y compris de faire des travaux d'élagage (avec quelques précautions quand même)
  • se faire accompagner par son fils au collège pour un rendez-vous avec le proviseur n'empêche pas d'exercer son autorité paternelle
  • utiliser son "smartphone" pour suivre sa fille adolescente à distance tout en jurant que non (et se faire trahir par ce même smartphone vocalisé)
  • le chien-guide obéit à des ordres, son travail étant d'éviter les dangers, mais si son maître insiste, il écoute son maître (même s'il y a un énorme trou sur le trottoir)
  • il est bon de rappeler régulièrement que les chiens-guides sont autorisés à entrer partout, y compris dans des restaurants ou des salles de spectacles (en citant éventuellement l'article de loi)
  • ne pas s'arrêter pour laisser passer un piéton aveugle sur un passage protégé n'est pas une bonne idée : il pourrait abattre sa canne blanche sur le capot de votre voiture (car il est impossible d'y jeter son chien-guide)
  • même lorsque vous venez de vous disputer avec votre ex-femme, restez courtois, vous aurez peut-être besoin qu'elle vous raccompagne à votre nouveau domicile

Pour finir

Comédie familiale, certes, un brin redondante, certes, mais un vrai plaisir de découvrir une famille "comme les autres", qui rit, qui crie, qui s'angoisse quand un enfant ne semble pas aller bien...
Le père est aveugle, certes, mais il est avocat, gagne manifestement bien sa vie, est disponible pour ses enfants, ménage son ex-femme. Bref, il se comporte en homme (presque) idéal.
Growing Up Fisher n'est certes pas une série révolutionnaire mais sa composition familiale l'est, à l'écran tout du moins. Nous avons eu l'occasion de rappeler d'autres personnages aveugles récurrents, Auggie Anderson dans Covert Affairs, Matt Murdoch dans Daredevil ou Jim Dunbar dans Blind Justice. Si l'on voit les deux premiers au bras de conquêtes d'une nuit ou d'un temps plus long, ou Jim Dunbar en couple qui ne va pas bien, aucun d'entre eux n'est père. Mel Fisher l'est deux fois, et sa vie prend un tournant l'obligeant à plus d'autonomie, d'organisation.

Ici, la cécité n'est pas un drame, elle épice juste un peu la vie quotidienne et fait partie de la vie de famille, même divorcée.

Même s'il ne s'agit pas ici de cécité, nous pourrons aller voir Speechless, série actuellement diffusée sur ABC, qui raconte la vie de la famille DiMeo, trois enfants, dont JJ, l'aîné, infirme moteur cérébral, brillant, non verbal et se déplaçant en fauteuil roulant électrique. A noter que JJ est interprété par Micah Fowler, jeune comédien ayant également une paralysie cérébrale : Speechless (5).

Affiche de la série TV Speechless

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.