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vendredi 30 juin 2017

Dorian Bour Wicart - violoneux

Prêt.e à danser? On vous emmène faire un petit tour dans le cercle des musiques traditionnelles pour faire la connaissance d'un violoneux, violoniste, joueur de violon, peu importe le terme que vous choisirez, dont le répertoire nous fait voyager du Québec en Bretagne, de l'Auvergne à la Suède, d'Allemagne au Limousin, sans oublier l'Irlande. Dorian Bour Wicart, c'est son nom, est "tombé" dans la musique tout jeune, et dans la musique traditionnelle, un peu par hasard.

Photo noir et blanc de Dorian Bour Wicart jouant du violon

Dorian fait aujourd'hui partie de plusieurs formations:

  • Lame Squid (le "calamar boîteux") et son répertoire irlandais
  • Ormuz et ses musiques du Québec et de Bretagne
  • Saiten Fell und Firlefanz et son répertoire d'Allemagne et de Suède où Dorian joue aussi du/de la Nyckelharpa
  • Duo par l'Heure

Lame Squid sur scène avec leur logo en fond de scène

On a eu envie de vous parler de Dorian parce qu'Ormuz a sorti l'été dernier un album intitulé "le Bois franc" dont TRAD'Mag n°172 dit beaucoup de bien, et aussi parce que nous avons eu l'occasion de discuter ensemble de son parcours, des groupes dans lesquels il joue et de son quotidien de musicien professionnel déficient visuel.

Couverture du CD le Bois franc d'Ormuz Couverture du n°172 de TRAD'Mag avec le Trio Chemirani










Son parcours

Nous sommes revenus sur son parcours de musicien qui a démarré très tôt et qui s'est professionnalisé petit à petit et presque naturellement.
Dorian a eu l'opportunité, alors qu'il était à l'école primaire, de découvrir différents styles de musique avec des musiciens qui faisaient également découvrir aux élèves les instruments.
C'est ainsi qu'il a fait trois ans de vielle à roue avant de reprendre l'apprentissage du violon qu'il avait débuté avant cela pour ne plus le quitter.
C'est avec son professeur de violon qu'il a découvert le répertoire irlandais et limousin. Et c'est pour approfondir sa connaissance du répertoire Limousin qu'il est venu suivre l'enseignement du DEM Musiques Traditionnelles du Conservatoire à Rayonnement Régional de Limoges. Ce Diplôme d'Etudes Musicales est un tremplin pour la professionnalisation.
Pour Dorian, qui a commencé à se produire sur scène dès la seconde (autour de seize ans), c'est ce qui s'est produit. Il multiplie depuis les formations musicales et les concerts/bals.
Aujourd'hui, il vit effectivement de sa musique. Et, pour le plaisir, s'encanaille dans le répertoire baroque où il tente d'apprivoiser le violon baroque.

Lors de notre rencontre, il a également parlé de son plaisir d'enseigner. Sous forme de cours ou sous forme de stages, il adore transmettre sa passion pour la musique et explique aussi que cela le fait réfléchir sur sa propre pratique.

C'est aussi un passionné d'enregistrement et de mixage. Capter un concert, en restituer l'atmosphère et l'acoustique, voilà qui l'intéresse beaucoup. Nous en reparlerons plus en détail dans la suite de ce billet.

Musique et déficience visuelle

Ayant une rétinite pigmentaire et un reste visuel limité (mais fort utile), Dorian se déplace avec une canne blanche.
Il y a quelques temps déjà, nous avions publié un billet intitulé Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène et cela avait suscité quelques réactions auprès de certains lecteurs. Notamment sur le côté "ostentatoire" de la canne blanche. Alors, lors de notre échange avec Dorian, nous lui avons franchement posé la question. Et sa réponse a été tout aussi directe : "je monte sur scène en me faisant guider et en utilisant ma canne blanche d'une part pour éviter les nombreux fils qui traînent sur scène et d'autre part, pour ne pas faire tomber les instruments parfois en équilibre précaire."
Après, la canne est rangée sous la chaise ou à proximité de sa place et on n'en parle plus. La musique prend alors toute sa place. A tel point d'ailleurs que, régulièrement, ses interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi Dorian ne répond pas à une sollicitation visuelle. Ce n'est que lorsqu'ils découvrent la canne blanche qu'ils réalisent...

Ormuz - Dorian Bour Wicart au violon - Balaviris mai 2017
Ormuz sur scène - Balaviris mai 2017
Timothée Le Net à l'accordéon diatonique, Laure Gagnon à la flûte traversière, Dorian Bour Wicart au violon, Martin Huygebaert au bouzouki, Florian Huygebaert aux guitare et podorythmie, Hubert Fardel à la contrebasse

Nous en avons également profité pour lui demander comment cela se passe pour apprendre un morceau, déchiffrer une partition...
En fait, il utilise plusieurs méthodes.
Dans les musiques traditionnelles, l'apprentissage d'un morceau se fait souvent à l'oreille. Et, à force de le jouer, on l'apprend par cœur, un peu comme ces comptines de l'enfance. Quand il s'agit de compositions, certains musiciens écrivent des partitions, d'autres, comme Dorian, les intègrent de la même façon qu'un morceau du répertoire : on le joue jusqu'à l'avoir dans le corps, dans les gestes...
Dorian connaît cependant le braille musical qu'il a appris seul mais avoue qu'il ne le maîtrise pas assez quand il s'agit de se lancer dans le répertoire baroque.
Là, il utilise encore une autre technique : quelqu'un lui déchiffre oralement la partition qu'il enregistre et qu'il apprend ainsi par cœur. Et il apprend non seulement les parties qu'il joue mais également les parties jouées par les autres musiciens, histoire de démarrer au bon moment.

Quand il a parlé de sa passion de transmettre la musique à travers l'enseignement, il a également insisté sur la nécessité de toucher l'élève pour pouvoir corriger une position, préciser une sensation, et que cela pouvait parfois être gênant. Ceci dit, difficile de transmettre une sensation sans utiliser le tact, le toucher. Comment expliquer autrement la position de l'archet, l'appui sur les cordes...

Passionné, Dorian l'est donc aussi pour les sons, les enregistrements. Il a commencé ses premiers enregistrements alors qu'il était au lycée, à peu près au même moment qu'il a débuté les concerts avec ses premières formations.
Il fait également du mixage. Cependant, il a besoin d'aide car le logiciel avec lequel il travaille, Cubase de Steinberg, n'est pas suffisamment accessible aux personnes aveugles ou malvoyantes, ne leur permettant pas de travailler en autonomie. C'est un vrai regret pour Dorian. Si cette passion pour les enregistrements et le mixage reste dans le cadre personnel, c'est en partie parce que l'inaccessibilité du logiciel l'empêche d'être autonome.
Son reste visuel lui permet, cependant, de pouvoir installer seul les micros ou autre matériel in situ. Il peut ainsi anticiper les sons voulus ou l'acoustique recherché en déterminant, seul, la position des micros dans l'espace où aura lieu l'enregistrement.
Il y a quelques années, il a ainsi enregistré la Messe Solennelle de Louis Vierne, composée pour un chœur et deux orgues dans la cathédrale de Limoges, plaçant huit micros dans l'espace dont un pour capter l'acoustique du bâtiment et donner ainsi de la profondeur à l'enregistrement.
"Capter l'acoustique du bâtiment", voilà effectivement ce qui peut singulariser une prise de son au-delà de l'interprétation de l'oeuvre.

Mais pour le moment, il le fait "seulement" pour un usage personnel. Existe-t'il du matériel de mixage (logiciel, table...) accessible à un utilisateur déficient visuel? Cela nous refait penser à Casey Harris, le claviériste du groupe américain X Ambassadors, qui utilise des claviers Nord car ils lui sont accessibles, ou au film Rouge comme le Ciel qui s'inspire de l'enfance de Mirco Mencacci, ingénieur du son aveugle, inventeur du "son sphérique".

Revenons à Dorian. Malgré ces déconvenues, il répète et rappelle qu'il a la chance de faire ce qu'il aime, de vivre de sa musique, et que, même si cela nécessite beaucoup de travail, c'est un vrai bonheur de tous les jours.
Et à ceux qui disent l'admirer de le voir autant se déplacer par monts et par vaux pour donner des concerts et/ou des bals, il indique que cela fait partie de sa routine. Et qu'il met à profit ses nombreuses heures passées dans le train pour écouter... de la musique.

Alors, n'hésitez pas à aller le voir en concert ou bal avec ses différentes formations musicales. C'est une musique énergisante, à partager et à danser...

lundi 28 décembre 2015

Canne blanche et chien guide à l'assaut de la scène

Il y a longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. En fait, depuis le colloque Blind Creations qui s'est tenu à Londres en juin 2015.
Puis je suis tombée sur une présentation faite par Ryan Knighton à la Cusp Conference de 2009 et qui pourrait s'intituler "Ode à la canne blanche". C'est drôle (mais c'est récurrent chez cet auteur canadien dont, malheureusement, les deux ouvrages "Cockeyed" et "C'mon Papa" ne sont pas traduits en français") et il explique, en tant qu ' auteur (et scénariste) aveugle cherchant toujours des idées, pourquoi il a choisi la canne blanche plutôt que le chien-guide ou l'écholocation.

Ryan Knighton brandissant sa canne blanche pliée en deux

La couverture de "Cockeyed" où il raconte le diagnostic de la rétinite pigmentaire annoncé le jours de ses dix - huit ans, sa vie d'étudiant et la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, montre sa silhouette habillée de noir soulignée par une paire de lunettes noires et une canne blanche dépliée tendue en avant, glissée sous le bras droit.

Couverture du livre Cockeyed de Ryan Knighton

La canne blanche est un instrument utile, identifié, faisant référence à la cécité ou malvoyance. Lorsqu'on l'utilise au quotidien, qu'elle permet des déplacements autonomes et plus sûrs, pourquoi s'en séparer?
Quand on est artiste, comme Carmen Papalia, on peut décider de la "customiser" pour la rendre plus élégante et/ou pour effacer son caractère trop identifiant ou identifié, comme il l'explique en anglais dans l'émission BBCOuch en disant qu'il a enlevé la pellicule blanche et rouge pour laisser apparaître la couleur noir mat du graphite et qu'il a remplacé la poignée d'origine par une poignée en bois, ou la "magnifier" de son usage premier dans la vidéo réalisée pendant sa résidence de janvier à mars 2015 au Victoria and Albert Museum intitulée "Getting to the Front Lobby" : si la canne aide à se déplacer et à se frayer un chemin, elle produit aussi nombre de sonorités identifiables.

Se frayer un chemin à l'aide de la canne blanche, c'est effectivement ce que fait Casey Harris, claviériste du groupe new-yorkais X Ambassadors, quand il monte sur ou sort de scène, généralement accompagné par son frère, Sam, leader, qui se place derrière lui en lui tenant l'épaule comme l'illustre joliment la photo suivante :

Casey et Sam Harris descendant de scène - photo de Foster K. White
Photo de Foster K. White

Pendant le concert, la canne est sagement pliée et posée à proximité des claviers et des bouteilles d'eau, sur le devant de la scène, illustrée là aussi par une jolie photo montrant, par ailleurs, que Casey ne se ménage pas sur scène :

Casey Harris, sur scène, sautant, canne blanche pliée posée par terre, sur le devant de la scène
Photo de Derrick Spencer, publiée dans le Daily Toreador

Et souvent dépliée, installée le long du côté droit, parfois coincée sous le bras droit en entrevue...

Sam à droite et Casey à gauche, assis, avec la canne blanche dépliée posée verticalement sur le côté droit

Ryan Knighton a rappelé dans son exposé cité plus haut, que la personne aveugle avait, grosso modo, trois façons de se déplacer en autonomie. Outre la canne blanche et l'écholocation, il y a aussi le chien-guide.
C'est ce mode de déplacement qu'a choisi Justin Kauflin, pianiste de jazz, lorsqu'il s'est installé à New York. Dernier élève de Clark Terry, aujourd'hui protégé de Quincy Jones, Justin Kauflin est guidé par Candy lors de ses déplacements. Elle est aussi présente en studio d'enregistrement, sur scène et sur la pochette de l'album "Dedication" sorti en 2014.

couverture du CD Dedication de Justin Kauflin

Justin Kauflin était étudiant quand il a rencontré Clark Terry, légendaire trompettiste de jazz, qui, toute sa longue vie, a oeuvré pour transmettre son savoir. Ce dernier est devenu son mentor et c'est lors d'une visite chez Clark Terry que Justin Kauflin a rencontré Quincy Jones. Cette histoire, centrée sur Clark Terry et son dernier élève, a fait l'objet d'un très beau documentaire, Keep on Keepin'on réalisé par Alan Hicks, sélectionné à de nombreux festivals, où la transmission du savoir et de l'amour de la musique est au coeur de cette relation.

Comme Carmen Papalia indiquait dans son entrevue dans l'émission BBCOuch, la canne blanche est très, trop (?) identifiable et amène de l'aide pas toujours demandée et pas toujours appropriée. Lors de ses concerts, comme dans l'épisode 36 de l'émission de radio In Your Ear, il arrive à Justin Kauflin d'expliquer (autour de 09:25 min) que Candy, son chien-guide est là pour travailler, qu'elle sait ce qu'elle doit faire et, qu'à ce titre, elle ne doit pas être dérangée ou caressée.

Avez - vous noté que les personnes citées sont toutes nord américaines? Deux canadiens de la région de Vancouver, Ryan Knighton et Carmen Papalia, et deux américains de la côte est. Hasard ? Sensibilité personnelle ? Sur ce dernier point, j'avoue : mon histoire m'amène à beaucoup regarder ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Quant au hasard, j'en suis beaucoup moins sûre.
Ne nous faisons guère d'illusions. La canne blanche est effectivement un signe distinctif. Et alors?
Ryan Knighton raconte que deux mois après avoir appris qu'il avait une rétinite pigmentaire qui le rendrait assurément aveugle à échéance plus ou moins longue, il a entendu une entrevue d'un homme ayant la même pathologie et ayant perdu la vue expliquant qu'il passait ses journées à dormir et à écouter des matchs de hockey (rappel : Ryan Knighton est canadien). Ce qui lui a fait le plus peur, ce n'est pas la cécité mais l'idée de s'ennuyer et c'est ainsi qu'il a commencé à écrire.
Justin Kauflin a complètement perdu la vue à onze ans. Il avait déjà commencé à jouer de la musique, du violon en particulier, mais il aimait énormément le basket. Devenu aveugle, il a dû renoncer à jouer au basket, aux jeux vidéos. Et il a passé de plus en plus de temps au piano et cela est devenu une passion.
Quant à Casey Harris, très malvoyant (il est légalement aveugle) depuis sa naissance, il a grandi auprès d'une mère chanteuse et d'un père qui écoutait beaucoup de musique. Et pour les frères Harris, même s'ils n'avaient pas forcément envisagé de faire de la musique ensemble, devenir musiciens était une évidence, jouant dans des groupes depuis leur enfance. Casey a également une formation d'accordeur de piano, profession qu'il a exercée quelques années à New York avant de devenir musicien professionnel.
La cécité est donc une partie d'eux-mêmes, mais juste une partie. Chacun a son histoire, ses envies, ses intérêts et, des heures et des heures de travail, des années de pratique, et des rencontres qui leur ont permis de se distinguer.
Dans une des nombreuses entrevues que j'ai visionnées, Casey Harris explique que pour arriver là où le groupe X Ambassadors en est aujourd'hui, il a fallu des années de travail, de dur labeur et de galère, mais aussi de la chance.
Certes, le talent ne fait pas tout mais il est toutefois nécessaire.