Vues intérieures

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 15 janvier 2020

Nicolas Caraty - Mediateur culturel

Il y a longtemps que nous voulions parler du travail de Nicolas, à la suite d'une visite enchantée faite au Musée d'Aquitaine en sa compagnie. Un an et demi après cette première visite (complétée par une autre depuis), voici enfin, au-delà du portrait de Nicolas Caraty, un passionnant échange autour des questions d'accessibilité culturelle, de partage et de transmission de la culture, avec la déficience visuelle en point de départ...

Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, Nicolas Caraty est, à ce jour, l'un des rares médiateurs culturels aveugles à travailler dans un musée en France.
Il a déjà eu plusieurs fois l'occasion de retracer son parcours, comme dans ce reportage de France 3 Aquitaine datant (déjà!) de 2014.
Nous avons eu l'occasion de discuter longuement de sa façon de travailler, de sa manière de concevoir la médiation culturelle, de son regard sur les publics et d'accessibilité culturelle.

La médiation culturelle au cœur du projet

"Quiconque – qu'il soit voyant ou non voyant – ne possède pas le remarquable talent de médiateur de Nicolas Caraty". Manifestement, nous ne sommes pas les seuls à apprécier les compétences de Nicolas, cette citation étant issue d'un article de Caroline Buffet, intitulé Vers la construction d'une société plus inclusive et publié en 2018 dans La lettre de l'OCIM. À cet indéniable talent, il faut ajouter la longue expérience de Nicolas dans la médiation.

Nicolas Caraty - Musée d'Aquitaine
Nicolas Caraty vu de dos en train d...

Juste après sa formation d'accordeur de piano, Nicolas a intégré une association culturelle bordelaise qui s'appelait Toucher pour connaître. Cette association a existé de 1974 à 1996 ou 1997, selon la mémoire de Nicolas. Puis, pendant huit ans, il a jonglé avec un travail de vente, de militant associatif et de sportif de haut niveau (membre de l'équipe de France de Cécifoot, vice-championne d'Europe en 2005). Avant d'intégrer le Musée d'Aquitaine, il a aussi travaillé au Futuroscope pour l'attraction Les yeux grands fermés. Au jour de notre entretien, au cœur de l'été, il "avouait" une expérience de 25 ans dans la culture et les thématiques liées à l'accessibilité culturelle et à la déficience visuelle. Quant à son arrivée au Musée d'Aquitaine, il a fallu trois ans pour officialiser son recrutement. Il a commencé par plusieurs stages courts où il avait pour mission de travailler sur l'accessibilité des lieux et des collections pour les visiteurs déficients visuels. Puis, de fil en aiguille, on lui a proposé de faire de la médiation, ce qui ressemblait finalement à ce qu'il avait fait au sein de l'association Toucher pour connaître. Pour Nicolas, ce laps de temps a permis d'évaluer "toutes les difficultés rencontrées par les différents interlocuteurs, que ce soit le musée, que ce soit mes collègues, que ce soit moi également, et le public, voir comment il réagissait, et en fonction de tout ça, on a pu faire un bilan, je maîtrisais la moitié du musée à peu près, en connaissance et en capacité de visite". C'est ainsi qu'il a été recruté. Il indique aussi que c'est sous l'impulsion de Christian Block, qui dirigeait le service médiation au musée à ce moment là, et son directeur, François Hubert, que l'aventure a pu démarrer.
Aujourd'hui, Nicolas a plusieurs casquettes : il est donc médiateur culturel, "qui consiste à mettre en relation un ou des visiteurs avec une ou des œuvres du musée", ce qui constitue le principal de son métier, avec du public de tous âges. "J'ai des parcours qui sont prévus pour des enfants de grande section de maternelle, puis après, il n'y a pas d'âge pour aller au musée, et puis une fonction de chargé d'accessibilité ou "référent accessibilité" au musée qui, elle, consiste à essayer de produire et avoir des contenus adaptés aux publics spécifiques, quelqu'ils soient, et aux différents handicaps au sein du musée".
En théorie, chaque projet devrait, dès sa conception, passer par la case accessibilité afin de s'assurer que, dès le départ, il sera accessible à tous. Cela éviterait des coûts supplémentaires engagés lorsqu'il faut corriger, ajouter, rectifier afin de bâtir un projet adapté à tous. En tant que visiteurs, nous pouvons espérer que ces pratiques tendront à se généraliser et se banaliser afin d'avoir accès à des expositions accessibles à tous dans les meilleures conditions possibles.

Partage

Visites et parcours
Au Musée d'Aquitaine, les médiateurs culturels ont la possibilité de bâtir leurs propres parcours. Au fil de ses quinze années de présence au musée, Nicolas Caraty en a créé quelques uns.
"J'ai ce parcours qui s'appelle "chut" et qui est un parcours où l'on découvre une œuvre d'après un son, et qui consiste à faire, en regard des œuvres, une visite chronologique historique et sonore qui s'adresse au très jeune public et qui commence à la préhistoire avec les premiers objets sonores et on finit avec les premiers sons venus de l'espace qui proviennent de Spoutnik."
"Il y en a un qui s'appelle "objets d'hier et d'aujourd'hui". C'est un parcours où l'on regarde un objet dans les collections et on voit comment il a évolué au fil du temps. On commence avec la préhistoire, ce sont des visites transversales, et on va aborder l'aiguille à chas en os, on voit ce que c'est devenu aujourd'hui, on arrive à la machine à coudre. On voit la lampe à graisse et on arrive jusqu'au téléphone portable qui peut faire de la lumière. (...) Et puis j'ai des parcours plus classiques, sur la céramique par exemple où l'on termine avec un atelier poterie."
Quand on lui demande si ses parcours sont accessibles, Nicolas répond que rien n'est figé dans la médiation et qu'ils sont adaptables parce que le musée possède des fac-similés, des objets à manipuler, il ajoute : "C'est vrai que tous les contenus peuvent être adaptables, transposables, moi, je n'ai aucun doute là-dessus." Et il enchaîne avec une anecdote qui en dit long aussi sur la volonté de l'équipe, et de Nicolas en particulier, de ne léser personne, où, lors d'une visite scolaire, pour une classe dont l'un des élèves était aveugle, il a fallu adapter l'atelier mosaïque. Il indique que ça les a fait réfléchir et que "ça monte aussi que ces questions d'accessibilité ne sont que des solutions à trouver et que si on veut, on les trouve."

"Le musée au bout des doigts"
Ce rendez-vous bimensuel a été remis en place en septembre 2018 après avoir été abandonné, faute de public, et programmé sur un autre créneau horaire. Il s'agit désormais d'une visite programmée le samedi à 15h. Ce créneau horaire est identifié "culture accessible compatible" à Bordeaux, d'autres structures l'ayant testé avec bonheur. Ces visites, initialement conçues pour les visiteurs déficients visuels individuels, sont ouvertes aux accompagnateurs (en nombre raisonnable). Idéalement, la jauge est de quinze personnes, parfois réduite à douze quand il y a beaucoup de manipulation d'objets. Elle dure entre une heure vingt et une heure trente, et, avec une année de recul, son thème varie d'une fois à l'autre.
"On considère qu'en préambule de la visite, il y a un petit point d'information sur où en est le musée dans ses démarches accessibles, et puis à la fin de la visite, il y a un petit debrief aussi pour savoir et prendre en compte le ressenti, leur ressenti sur cette visite là, sur l'activité qu'on a menée."
"Là, je propose une visite thématique, une période historique ou une thématique dans une période historique, et je leur propose un contenu adapté avec possibilité de manipuler des fac-similés, parfois des vraies œuvres, on y ajoute du son, des odeurs parfois. On a des dessins thermogonflés qu'un de mes collègues réalise. On va voir apparaître bientôt des maquettes en résine 3D quand on évoquera l'architecture de certaines périodes historiques aussi." Au cœur de l'été dernier, alors que le dispositif revu n'avait pas tout à fait un an d'existence, le bilan était très positif malgré des périodes un peu compliquées, le musée ayant dû fermer plusieurs samedis lors de manifestations.
Ces visites sont largement annoncées dans les réseaux culturels, associatifs, au niveau local ou national, et il est arrivé que des visiteurs hors département y assistent. Il indique d'ailleurs que ces personnes sont venues à plusieurs de ces visites, preuve aussi qu'il y a une attente dans un contexte de culture accessible plutôt maigre.
Aujourd'hui, ces visiteurs individuels constituent 25 à 30% des visiteurs déficients visuels accueillis par le musée. A terme, Nicolas pense que cela pourra atteindre les 50%. Et pour continuer avec les chiffres, le public spécifique, tout handicap confondu, représente 2% des visiteurs annuels du musée.

Se nourrir, s'enrichir les uns des autres
Lorsqu'il parle des parcours qu'il a créés, Nicolas n'hésite pas à dire que certains ne seraient jamais sortis de sa tête s'il n'était pas aveugle ou s'il n'avait pas échangé avec le public qu'il reçoit au musée.
"Le parcours "chut", je ne le crée jamais si je ne suis pas non-voyant et si je n'ai pas travaillé au préalable sur une histoire sonore avec du public spécifique à l'hôpital. Le parcours sur les odeurs que je peux faire à la demande, c'est pareil. Il est issu de ces rencontres là, de ces transferts et de ces apports là."

Derrière la notion d'accessibilité culturelle, l'autonomie

Si vous circulez de temps en temps sur ce blog, vous savez que l'accessibilité culturelle est un thème omniprésent dans les billets. Nous avions donc envie d'entendre Nicolas nous définir ce qu'était pour lui "l'accessibilité culturelle":
"Comment je définirais? Je définirais par l'idée de trouver un contenu qui est de préférence exploitable en autonomie. ce qui veut dire qu'il faut, alors en autonomie, ce n'est pas forcément être seul au musée, "le musée au bout des doigts", c'est de l'accessibilité culturelle et on n'est pas seul et on ne découvre pas tout seul, mais ce qu'il faudrait, c'est que l'établissement culturel ait un contenu qui puisse aller à la rencontre de ses publics, ou de son public, quelques soient les spécificités ou la particularité de ce public."
L'idée qui pointe derrière "exploitable en autonomie" est que la personne peut aller toucher directement l'objet, peut se faire une idée directement sans intermédiaire, sans interprétation?
"ça serait idéal. C'est vers ça qu'il faut tendre et c'est ce que tentent de faire certaines structures qui ont mis en place des parcours spécifiques. C'est effectivement permettre à tout un chacun de s'en emparer et de venir au musée comme tout le monde et d'y découvrir son contenu comme tout le monde. Je lis mon cartel, j'écoute mon audioguide, je peux apprécier et appréhender une œuvre par mes propres moyens, avec mon propre niveau de connaissances (...). C'est bien que les gens puissent se faire leur propre idée de par leur vécu, de par leurs connaissances. Être choqué comme tout le monde parce qu'une oeuvre est peut-être dérangeante, ou c'est le coup de foudre parce que ça correspond tellement à ce que je crois, à ce que je pense, à ce que j'ai envie de rencontrer, que j'ai super envie de le vivre seul aussi. Et puis, pour d'autres, ce n'est pas le cas. il y en a qui veulent vivre la culture en groupe, qui veulent être aidés à la découverte parce que, peut-être, on a peur de ne pas connaître, de ne pas comprendre, de ne pas maîtriser aussi parce que ce sont des questions récentes, ces questions d'accès à la culture, malheureusement."
Derrière cette accessibilité culturelle définie par Nicolas, il y a une histoire d'autonomie. ça ne signifie pas forcément le faire seul, mais c'est pouvoir se faire son idée tout seul.
"ça me paraît essentiel, comme chaque visiteur, en fait. Le visiteur, quand il vient, si on reste dans le cadre du musée, a la liberté de ne pas lire les cartels, il peut aussi juste regarder une œuvre et se faire son idée, même, à la limite, ne pas connaître l'artiste qui a réalisé la peinture, la sculpture ou l'œuvre musicale s'il veut. (...) Ce qui me paraît essentiel, c'est que cette possibilité soit offerte à tout le monde. Quand on aura réussi à faire ça, on aura bien, bien, bien progressé en accessibilité."
La possibilité d'être touché par une œuvre.
"Aujourd'hui, on oublie souvent l'émotion de l'œuvre, le ressenti, la larme qui peut couler, ou le sourire (...).Allons-y à tâtons, ne heurtons pas, et parfois, c'est un peu trop la préoccupation qui ressort et c'est dommage parce que l'art et la culture, ce n'est pas ça. L'art, c'est parfois se prendre une bonne baffe, ou être totalement envoûté parce que, ça y est, cet artiste-là vous parle. Je sais que quand je touche une sculpture du Bernin, Bernini, je suis toujours sous le charme et en général, je les reconnais parce qu'il y a vraiment quelque chose de très spécifique, et c'est ça, l'art en fait. (...) Ce qu'il faudrait, c'est ne pas envisager une culture accessible et une culture pour tout le monde, c'est juste une culture en fait. Et si on arrêtait de segmenter les publics en niches, si on considérait qu'on avait un grand public avec toutes ces spécificités, là, je pense que tout le monde y gagnerait, très clairement."

Une autre façon de découvrir les collections

Ce qui m'avait frappée lors de ma première visite avec Nicolas, c'était la sensation d'avoir vu les collections du musée différemment, peut-être aussi parce que nous avions eu la chance d'avoir une longue visite, Nicolas étant généreux de son temps, mais aussi parce que nous avions pu découvrir autrement les œuvres. Par exemple, nous avions pu toucher des stèles gallo-romaines, sentir les boucles de cheveux sculptés dans la pierre, découvrir des traces laissées par les outils des sculpteurs... des détails que les yeux ne décèlent pas toujours, et puis ce contact avec la matière...
Si vous avez envie d'entendre ce que cela peut donner, nous vous invitons à écouter l'émission de Frederic Grellier, traducteur aveugle que nous avions rencontré lors du Colloque Blind Creations, Un aveugle en vadrouille. En février 2019, sous un soleil magnifique et des températures quasi estivales, il a rencontré Nicolas et a, lui aussi, eu l'opportunité de visiter le musée en sa compagnie.

Les mains de Nicolas Caraty sur une sculpture

L'importance du toucher
Aujourd'hui, dans un musée, l'injonction de "ne pas toucher" est tenace. Nicolas rappelle ainsi que Frédéric dit lui-même qu'il en avait oublié qu'il pouvait toucher.
Pourtant, Nicolas rappelle que le toucher est primordial quand on ne voit pas. "C'est un des moyens les plus pratiques à mettre en œuvre pour faire se rencontrer un objet et un non-voyant. Ce sont des choses qu'on pratique au musée mais pas de manière systématique parce que (...) la mission première des musées, c'est conserver ce patrimoine, le préserver et le transmettre aux générations futures, donc de ne pas le détériorer aujourd'hui, mais malgré tout, il y a toujours moyen de déroger un peu à la règle et se dire que si vingt mains par an viennent toucher un marbre, il ne va pas subir une dégradation considérable. Et que, même si je mets un objet métallique dans vingt ou trente mains sur une visite, il y a moyen, en préservation, de le retraiter, ce qu'on fait nous, parfois, pour qu'il puisse à nouveau être préservé dans les meilleures conditions et d'écarter tout risque de dégradation de l'objet qui sera peut-être réutilisé sur une autre visite. Combien de fois j'ai entendu "faut pas toucher" (...) et c'est, pour les déficients visuels, mais aussi les voyants, une grosse frustration parce que ce rapport au tactile, on en a besoin. (...) On a mis de côté ce sens là et on a créé des lieux où, en plus, on a défini que ce sens n'était pas très désirable. Aujourd'hui, il faut changer tout ça. (...) Quand je suis arrivé au musée, la première idée que j'ai eu c'est "désormais, je vais faire toucher". L'idée, c'était "je suis non-voyant, je vous fais visiter un espace". (...) Il faut peut-être informer et former. Les visites de la préhistoire, on les commençait avec un atelier tactile sur qu'est-ce que le toucher, comment ça fonctionne et pourquoi je n'ai pas le droit de toucher au musée aussi. Souvent, on ne sait pas toucher, on n'a pas la technique, on n'a pas appris à toucher. (...) Il y a un gros travail à faire sur l'usage de ce sens aujourd'hui et il peut aussi se faire au musée."
Il est vrai que le toucher donne des informations qui vont bien au-delà de celles données par la vue. "Le toucher, c'est l'avers et le revers, le recto et le verso, le dessus et le dessous, c'est l'intérieur des choses, c'est l'épaisseur, c'est le poids, c'est la chaleur sur une matière, c'est le lisse, le rugueux... Tout ça, c'est le toucher et que d'informations loupées parce qu'on ne touche pas, en fait! Et c'est là que c'est dommageable pour tout le monde. Pour moi, c'est dommageable au travail de l'artiste parce que son œuvre n'est pas utilisée, exploitée ou vécue dans sa globalité, et le toucher, c'est aussi ressentir avec son corps. Quand tu essaies de prendre le volume d'une oeuvre, c'est ton corps qui te le transmet donc tu intériorises plus les choses, ça vient du fond de toi, alors que la vision, c'est toujours très distant, finalement."
"Quand on travaille sur "l'aventure d'une œuvre dans le noir" au Musée du Quai Branly (atelier organisé par l'association Percevoir), ce qu'on explique, c'est que la vision, c'est global et que tu affines après alors que le tactile, c'est le détail et après, tu globalises. Et donc l'approche fait que les choses se font totalement différemment et le ressenti est probablement différent aussi. Mais les deux méthodes sont très bonnes (...) et peuvent être très complémentaires l'une de l'autre. C'est ça aussi l'accessibilité. C'est donner la possibilité d'exploiter plusieurs techniques, plusieurs moyens de découverte."

Le projet du parcours sensoriel

Quand on parle accessibilité, Nicolas dit que c'est au public de s'emparer de ce que tu as conçu, imaginé, et c'est à toi de lui demander ce qu'il en a pensé parce que tu pourras réadapter des choses si elles n'ont pas été parfaites. "L'accessibilité fonctionne aussi parce qu'il y a cet enrichissement mutuel qui se crée". Et c'est en travaillant sur l'accessibilité d'expositions temporaires, avec des adaptations à demeure et disponibles pour tout visiteur que le musée a commencé à réfléchir à un parcours accessible dans ses collections permanentes.
Si tout se passe comme prévu, le Musée d'Aquitaine dévoilera son parcours sensoriel d'ici la fin 2020. Composé de vingt-neuf stations, ce parcours couvrira une période allant de - 200 000 avant JC à la période des Arts Déco, soit autour des années 1925. Chaque salle du musée, abritant chacune une période historique, sera équipée de deux ou trois tables multisensorielles. Parmi les différentes propositions, on trouvera ainsi des objets à toucher, des vidéos audiodécrites et en LSF (Langue des Signes Française)...
Conçu pour être suffisamment riche pour permettre une découverte transversale/thématique ou historique, le parcours devrait donner l'opportunité aux visiteurs de revenir plusieurs fois au musée pour faire le tour des collections.
Ce qui est intéressant aussi, c'est que ces tables, installées à demeure parmi les collections permanentes, seront accessibles à tous, à toute heure d'ouverture du musée.

Tour de Londres - casque, silhouette, texte en braille
Exemple d'une table mutisensorielle à la Tour de Londres : fac-similé d'un casque, silhouette et texte en braille.

Une équipe s'est donc réunie et au fil des réunions, a émergé un certain nombre d'objets qui paraissaient indispensables à faire figurer sur le parcours; soit parce que ce sont des œuvres incontournables du musée, soit parce que ce sont des objets essentiels de l'histoire de l'humanité. Ensuite, ils sont regroupés par thématiques. Il y aura ainsi une thématique sur la sépulture, l'habitat, l'outil, le guerrier. Sur chacune de ces tables sensorielles, il y aura des outils, des œuvres d'art, une maquette d'habitat. "L'idée, bien évidemment, c'est que tout un chacun puisse aussi utiliser ces tables. C'est extrêmement sensuel de toucher la Vénus à la corne qui est l'une de nos premières sculptures présentées sur le parcours, et de découvrir une tête sculptée d'un guerrier gaulois un peu plus loin ou le gisant d'Aliénor d'Aquitaine. Je pense que c'est un réel plus pour tout visiteur en réalité, c'est comme ça qu'il faut l'envisager. Pourquoi parler d'un parcours destiné au public spécifique alors qu'il est destiné au public, point."

Parce qu'il faut, parfois, mettre un point final

Nous aurions pu, encore et encore, vous délivrer les paroles de Nicolas, tenter de vous transmettre, à travers les mots, son amour pour la médiation, celle qui permet de partager, celle qui fonctionne dans les deux sens : je me nourris de ce que tu me racontes, tu te nourris de mon expérience...
Au-delà de son rôle de médiateur au sein du musée, Nicolas a un vrai regard sur l'accessibilité culturelle, celle que l'on devrait partager, et qui ressemble aussi beaucoup à celle que Vues Intérieures prône depuis sa création : au lieu de la concevoir comme un palliatif réservé à quelques uns, la penser universelle pour un enrichissement mutuel et une découverte décuplée.
Nicolas est un grand amateur de musique. Peut-être aurons-nous l'occasion de le recroiser sur ce blog dans d'autres billets, sur d'autres sujets...
Peut-être, par exemple, après avoir testé le parcours sensoriel au Musée d'Aquitaine. Quoiqu'il en soit, si vous en avez l'occasion, passez au Musée d'Aquitaine, et si vous avez de la chance, Nicolas sera votre guide...

dimanche 22 mai 2016

Sight Unseen - Georgina Kleege

Le livre "Sight Unseen", écrit par Georgina Kleege, a été publié par Yale University Press, New Haven en 1999, et non traduit en français.

Couverture du livre Sight Unseen de Georgina Kleege

Georgina Kleege, aujourd'hui professeure à l'Université de Californie à Berkeley, enseigne le "creative writing" (écriture créative?, je ne sais pas comment cela serait traduit dans le système universitaire français). Elle s'intéresse également à la cécité et l'art visuel : Comment la cécité est représentée dans l'art, comment la cécité agit sur la vie des artistes visuels, comment les musées peuvent rendre l'art visuel accessible aux personnes aveugles et malvoyantes. Elle est également consultante pour des institutions d'art autour du monde, tels le Metropolitan Museum of Art à New York où la Tate Modern à Londres.
Autant dire que c'est une personne de choix pour un blog comme celui-ci! D'ailleurs, fidèles lecteurs, ce nom ne vous est pas inconnu. Georgina Kleege était présente au Colloque Blind Creations qui a eu lieu au Royal Holloway du 28 au 30 juin 2015. Elle y avait présenté "Blind Self Portraits" où la cécité était source de créativité et où il était question d'Art parlant des aveugles, d'Art fait par des aveugles, d'Art pour les aveugles. A elle seule, cette présentation justifierait ce blog.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference

Sight Unseen est écrit sur un ton plus personnel, Georgina Kleege racontant son histoire, élevée par des parents artistes visuels (mère peintre et père sculpteur) et déclarée légalement aveugle à l'âge de onze ans.
Divisé en trois parties, Blindness and Culture (cécité et culture), Blind Phenomenology (phénoménologie aveugle), Blind Reading: Voice, Texture, Identity (lecture à l'aveugle: voix, texture, identité), l'écriture de ce livre l'a rendue aveugle. Voici ce qu'elle dit en introduction:
"Writing this book made me blind. (...) Today, I am likely to identify myself as blind ; five or six years ago I would have been more likely to use less precise phrases, such as "visually impaired" or "partially sighted". Since I began this book, I have learned to use braille and started to use a white cane." (Écrire ce livre m'a rendue aveugle. (...) Aujourd'hui, je m'identifie plutôt comme une personne aveugle ; il y a cinq ou six ans, j'aurais utilisé des expressions moins précises telles que "déficiente visuelle" ou "malvoyante". Depuis que j'ai débuté ce livre, j'ai appris à utiliser le braille et commencé à me servir d'une canne blanche.)

pp4-5 "I begin with three chapters about cultural aspects - blindness in language, film, and literature. I follow this with three chapters of phenomenology, attempts to capture in words the visual experience of someone with severely impaired sight. I conclude with two chapters about reading, an activity essential to my life as a writer and central to my identity as a blind person." (Je débute avec trois chapitres sur des aspects culturels - la cécité dans le langage, les films et la littérature. Je continue ensuite avec trois chapitres de phénoménologie - essais pour décrire par des mots l'expérience visuelle de quelqu'un ayant une vue très défaillante. Je termine avec deux chapitres sur la lecture, activité essentielle dans ma vie d'écrivain(e) et centrale dans mon identité de personne aveugle).

Voilà donc le menu auquel nous convie Georgina Kleege.
Elle commence aussi par définir ce que peut signifier la cécité car "pour la plupart des gens, elle signifie une obscurité totale et absolue, une complète absence d'expérience visuelle. Alors que seulement environ dix pour cent des personnes légalement aveugles ont ce degré de déficience, les gens pensent que le mot (cécité) devrait être réservé à cette minorité. Pour le reste d'entre nous, avec nos différents degrés de vision, un modificateur devient nécessaire". (To most people, blindness means total, absolue darkness, a complete absence of visual experience. Though only about 10 percent of the legally blind have this degree of impairment, people think the word should be reserved to designate this minority. For the rest of us, with our varying degrees of sight, a modifier becomes necessary)

Sight Unseen fait partie d'une série d'ouvrages pionniers (il nous faudra aussi présenter Planet of the Blind de Stephen Kuusisto), souvent écrits par des universitaires aveugles ou malvoyants, qui, en partant d'une expérience personnelle, tendent vers une nouvelle représentation de la déficience visuelle. A cette série d'ouvrages, nous pouvons aussi ajouter d'autres récits, avec le même profil d'auteurs, tels Cockeyed et C'mon Papa de Ryan Knighton ou encore J'arrive où je suis étranger et ''Je veux croire au soleil'' de Jacques Semelin. Nous avons évoqué dans un précédent billet la campagne Blind New World, parrainée par la Perkins School for the Blind, qui milite pour une inclusion des personnes aveugles dans la société. Prenons toutes ces opportunités, regardons, écoutons et/ou lisons ces témoignages, pour, justement, porter un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle et pour que le mot "aveugle" ne signifie plus obscurité, dépendance, pauvreté, désespoir ("Blind" (doesn't) mean(s) darkness, dependence, destitution, despair (anymore)).

L'écriture et les propos de Georgina Kleege sont remplis d'humour et féroces pour les "bien" voyants :
p19 "And looking sighted is so easy. For one thing, the sighted are not all that observant. And most blind people are better at appearing sighted than the sighted are at appearing blind. Compare the bug-eyed zombie stares that most actors use to represent blindness with the facial expressions of real blind people, and you'll see what I mean." (Faire semblant de voir est si facile. D'abord, les voyants ne sont pas si observateurs que cela. Et la plupart des personnes aveugles sont meilleures à se faire passer pour voyantes que les voyants à jouer à être aveugles. Comparez ainsi les yeux exorbités au regard fixe qu'adopte la plupart des acteurs pour illustrer la cécité aux expressions faciales de vraies personnes aveugles et vous comprendrez ce que je veux dire).
Elle dit aussi qu'il lui est facile de "tricher", de donner l'illusion de voir, de regarder parce qu'elle "n'a pas l'air aveugle" (p126 "Because I can perform tricks with my eyes people tell me that I don't "look blind")

Georgina Kleege explique comment elle voit, comment elle interprète le monde à travers un minimum d'informations visuelles, apprenant à combiner ces images imparfaites et incomplètes avec ses autres perceptions sensorielles, sa connaissance des lois de la nature.
Elle explique aussi que le toucher lui permet de rendre les choses plus réelles, son cerveau coordonnant ce que ses yeux voient avec ce que ses mains sentent (p141 Even though I can see something, touching always makes things more real to me. When I lay hands on something it looks more solid, its outlines appear more distinct. My brain coordinates what my eyes see with what my hands feel).
C'est de cette façon qu'elle explore les sculptures de son père (p146) et qu'elle a appris qu'il n'y a pas qu'une façon de regarder une sculpture.

Elle termine son livre sur la lecture, expliquant que pour elle, c'est une activité centrale et essentielle, en tant qu'écrivain(e) mais aussi en tant que personne aveugle.
Elle raconte aussi comment (et pourquoi) elle a appris le braille de façon si tardive, pourquoi, alors qu'elle étudiait l'Anglais, elle a choisi la poésie plutôt que la prose - moins de mots, plus d'espaces blancs (p212), même argument et même raison développés d'ailleurs chez Ryan Knighton.
Le livre est écrit en 1998 et Georgina Kleege explique déjà qu'il est impératif, notamment pour les enfants aveugles, de maîtriser le braille, en plus des nouvelles technologies qui développent notamment les livres audio ou les synthèses vocales, parce qu'ils ne donnent ni l'orthographe, ni la ponctuation. La maîtrise d'une langue passe obligatoirement par cela.

Alphabet braille en noir - http://www.enfant-aveugle.com/spip.php?article12

Elle explique aussi que le braille lui a redonné une liberté qu'elle n'avait pas connue depuis son enfance. Elle peut ainsi prendre un livre sous son bras et aller le lire n'importe où, sans électricité, sans voix dans ses oreilles, sans douleur (p227).
A l'époque où elle apprenait le braille, elle est allée à Coupvray, en Seine-et-Marne, visiter la maison natale de Louis Braille qui abrite un musée.

Maison natale de Louis Braille - Coupvray - Seine-et-Marne

C'est aussi l'occasion de lui rendre hommage, son système d'écriture ayant permis aux aveugles du monde entier de pouvoir accéder à la lecture, l'écriture, au savoir et à l'autonomie.
Et qui lui permet aujourd'hui de dire:

"When I read braille in public then comment on the color of the carpet, or when I carry a white cane into an art gallery, some may denounce me as a fraud or a traitor. Others, I hope, will revise their image of blindness. And it's about time. (...) This new image of blindness is blander and more mundane, a mere matter of seeking practical solutions to everyday inconveniences."
(Quand je lis en braille en public puis fais un commentaire sur la couleur de la moquette, ou quand je rentre dans une Galerie d'art une canne blanche à la main, certains pourront me considérer comme une fraudeuse ou une traître. D'autres, j'espère, changeront leur image de la cécité. Et il est temps. (...) Cette nouvelle image de la cécité est plus neutre et plus banale, une simple question de recherche de solutions pratiques à des désagréments quotidiens).

Dix-huit ans après la parution de ce livre, ce n'est pas encore le cas. Pourtant, l'existence de colloques comme Blind Creations ou d'actions telles que "nothing about us without us " (rien sur nous sans nous), l'arrivée de nouvelles générations d'auteurs, d'artistes déficients visuels et se définissant comme tels (contrairement aux générations précédentes qui minimisaient, voire le taisaient), tout en expliquant que la cécité n'est qu'une partie de leur identité (relire à ce sujet Canne blanche et chien-guide à l'assaut de la scène) permettront cette banalisation, non pour supprimer les différences mais pour montrer qu'il n'existe pas qu'une seule façon de voir.

A tous ceux qui lisent l'anglais, Sight Unseen est incontournable.
Aux autres, j'espère que ce billet vous aura donné une bonne idée de l'ouvrage de Georgina Kleege.
A ceux qui auront envie de découvrir son travail, elle publie régulièrement des articles dans le Disability Studies Quaterly:
- Audio Description as a Pedagogical Tool
- Some Touching Thoughts and wishful Thinking

lundi 4 avril 2016

Colloque Sensorialité et Handicap

Ce colloque international co-organisé par Universcience et l'INS HEA s'est tenu à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris du 17 au 19 mars 2016.
Son sous-titre était : "Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer".

Logo colloque Sensorialité et Handicap - illustration des cinq sens

Si les deux premières journées nécessitaient une inscription préalable, la troisième journée était ouverte au grand public dans le cadre de la Semaine du Cerveau.
Vous trouverez ci-dessous le résumé du programme mais nous nous intéresserons particulièrement à la plénière 3 qui présente des adaptations dans les musées et l'accès à l'art qui permet également de "réviser" ce que nous avons vu le matin, lors de la table ronde 4 sur la lecture d'images tactiles et de dessins en relief.

Carcassonne - découverte tactile des remparts
Exploration tactile du dessin en relief des remparts de Carcassonne tiré de l'ouvrage consacré à la cité dans la collection Sensitinéraires

Résumé du programme

Jeudi 17 mars 2016

Conférence de Vincent Hayward sur : "les bases physiques du toucher et leurs effets sur la perception"
Connaissances sur le toucher, suppléances perceptives

Deux tables-rondes en parallèle:
Table ronde 1 : Le toucher pour les élèves en situation de handicap et pour les autres (toucher et pratiques inclusives)
Table ronde 2 : Toucher, multimodalité et communication

Conférence de Bertrand Vérine : Le vocabulaire tactile existe : je l'ai entendu

Vendredi 18 mars 16

Conférence d'Edouard Gentaz : L'exploration multisensorielle dans les apprentissages

Deux tables-rondes en parallèle :
Table-ronde 3: Des perturbations du toucher à l'utilisation quasi exclusive du toucher dans diverses situations
Table-ronde 4: La lecture d'images tactiles et de dessins en relief

Le braille : apprentissage, enseignement
Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Samedi 19 mars 2016

Les bases physiques du sens du toucher
L'anatomie des mains, à la croisée des arts et des sciences
Le toucher, au coeur des apprentissages
Le toucher à la naissance, une acquisition pour la vie

Ainsi que des démonstrations et ateliers le samedi après-midi

Les adaptations dans les musées et l'accès à l'art

Nous reviendrons plus précisément sur les présentations faites le vendredi après-midi, en totale adéquation avec le thème de ce blog.
Les intervenants lors de cette plénière étaient:
Aldo Grassini (Musée tactile Omero, Ancone, Italie) : Il faut chercher une esthétique du toucher
Marie-Pierre Warnault et Anne Ruelland (Cité de l'Architecture et du Patrimoine, Paris) : S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher
Laura Solaro (Musée du Louvre, Paris) : La Galerie tactile du musée du Louvre. Témoignage sur une pratique éducative innovante
Delphine Demont (Compagnie Acajou, Paris) : Toucher pour s'ouvrir à soi : danser

Le musée tactile Omero
Ce musée a été créé à Ancone en 1993 et est devenu musée d'état en 1999. On pourra trouver une présentation en français ainsi qu'une en anglais en pièces jointes.

Logo du musée tactile Omero

La présentation parlait particulièrement de l'esthétique du toucher.
Voici le résumé :
Toucher pour apprendre, toucher pour communiquer, mais aussi toucher pour un accès à l'expérience esthétique de l'art. On a jusqu'à présent essayé de comprendre les potentialités cognitives du toucher sans beaucoup s'intéresser à ses potentialités esthétiques. Cette question est cependant devenue primordiale pour penser une véritable intégration culturelle des aveugles : l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle, et l'art est un élément essentiel de la culture.
Mais un aveugle peut - il vivre une expérience de l'art authentiquement esthétique?
Le toucher permet la connaissance de certaines propriétés spécifiques, impossibles à percevoir par les autres sens : le poids, la température, la solidité sont des qualités exclusivement tactiles. D'autres propriétés peuvent être perçues par d'autres sens, mais ne peuvent être atteintes concrètement que par le toucher : la tridimensionnalité, le lissé, le relief d'une ligne, le vide et le plein, etc. Mais le toucher offre un plaisir différent de celui de la vision et a sa spécificité.
La formation d'une image visuelle et celle d'une image tactile suivent des voies différentes, mais elles peuvent toutes deux inspirer d'authentiques expériences esthétiques. Il existe une voie vers l'art qui part de la sensation tactile et utilise des éléments qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi émotionnels : tandis que par la vue, le sujet et l'objet restent distincts, qu'il y a toujours un espace qui les sépare, le contact tactile élimine l'espace. Le toucher contient donc une participation affective qui n'est pas appréhendable par la vue.
Si ce constat a une validité pour les aveugles, pourquoi ne pourrait - il pas en avoir une aussi pour les voyants? Ajouter le plaisir du toucher au plaisir du voir propose une approche nouvelle de la jouissance liée à l'art. Il faudrait donc créer une théorie esthétique du toucher qui n'existe pas encore.

Photo du musée tactile Omero - sculptures

Ce que j'ai retiré de cette présentation, c'est cette phrase : "l'intégration sociale n'est pas possible sans intégration culturelle", que je partage totalement. Oui à l'accessibilité culturelle et à l'inclusion. C'est aussi la démarche de ce musée.

Cité de l'Architecture et du Patrimoine
"S'approprier une oeuvre architecturale par le toucher" était le sujet présenté par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine qui a une offre d'activités pour le public handicapé.
Ce qui m'a intéressée dans cette démarche, c'est aussi, depuis 2010, la création de deux ateliers accessibles à tous les publics, "Sculptures cachées" et "Toucher pour dessiner". J'aime cette façon d'envisager le partage de la culture, l'appropriation par tous, même par le biais de divers moyens, d'un corpus commun. Mais voyons, dans le résumé ci-dessous, le détail de ces ateliers.

Qu'il s'agisse de médiation ou de création d'outils pédagogiques manipulables, l'équipe de la direction des publics de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine fait appel au principe de la conception universelle. Cette démarche repose sur le fait que ce qui est conçu pour les personnes en situation de handicap peut être utilisé par tous. Dans ce cadre, nous présenterons deux ateliers que nous avons conçus et qui mettent en jeu le toucher à destination de tous les publics.
Le premier est un atelier qui consiste à découvrir de manière tactile des fragments architecturaux cachés à la vue des participants. Cet atelier, accompagné par une médiation humaine, est pratiqué lors d'évènements culturels.
Le deuxième atelier est intitulé "Toucher pour dessiner", il prolonge le précédent en proposant aux visiteurs, à l'issue d'une découverte tactile d'un dessin en relief, de le reproduire à leur tour sur un support adapté. Cet atelier, créé dans le cadre d'une exposition temporaire, se pratiquait en autonomie.
Après avoir exposé les objectifs et principes de ces ateliers, nous analyserons les retours d'expériences obtenus auprès des différents types de visiteurs. Nous ouvrirons ensuite le débat sur la question des bénéfices que le public voyant peut tirer d'une telle pratique du toucher en terme de mémoire, de représentation mentale, d'appropriation, et plus généralement d'appréhension du monde par un sens souvent négligé, le toucher.

La Galerie tactile du Louvre
Créée initialement pour le public déficient visuel en 1995, la Galerie tactile du Louvre a connu une évolution des publics depuis 201. Découvrir la Galerie tactile du Louvre dans ce podcast (ou baladodiffusion).
Elle est aujourd'hui ouverte aux publics handicapés, aux groupes scolaires et périscolaires, aux publics éloignés de la culture muséale. En accès libre, elle est ainsi accessible à tous les visiteurs.
Car si le toucher est indispensable aux déficients visuels pour appréhender une sculpture, il est idéalement requis chez tout visiteur souhaitant apprécier pleinement une oeuvre sculptée. Intrinsèquement lié à l'acte de création du sculpteur, le toucher nous renvoie à la matérialité de l'oeuvre. La découverte tactile permet donc d'aborder des questions fondamentales posées par la sculpture (volume, relief, surface...) et de les comprendre de façon concrète et directe.
Cette approche a depuis insufflé une dynamique nouvelle dans la conception de dispositifs de médiation dans les salles du musée (interprétations tactiles des oeuvres au département des arts d'Islam, échantillons de matériaux dans la nouvelle Petite Galerie).
A partir de 2011, la question s'est posée au sein du Service Éducation et Formation de concevoir un module de formation destiné aux acteurs du monde éducatif. Ce module, intitulé "Toucher et voir, pour mieux apprécier la sculpture" est régulièrement proposé et s'insère dans le catalogue d'offre de formations du musée. Dans une approche universelle, elle s'adresse autant à des relais travaillant avec un public non voyant et mal voyant qu'aux éducateurs, animateurs et enseignants de tout niveau scolaire et aux relais du champ social.

La Compagnie Acajou
Si vous suivez ce blog, nous vous avons déjà parlé de la Compagnie Acajou dans le billet consacré à Saïd Gharbi, et qui fait un travail fort intéressant avec les personnes déficientes visuelles et dont les projets s’organisent autour de quatre axes majeurs :la création de spectacles, l’accès à la pratique chorégraphique, l’accès à la culture chorégraphique, ainsi que la création d'outils pédagogiques adaptés.

Logo de la Compagnie Acajou - oeil fermé

Mais lisons le résumé ci-dessous :
Nous travaillons notamment sur les différentes possibilités de solliciter la sensibilité du corps dans sa globalité : en introduisant une conscience et/ou des actions sur et avec la peau, les muscles, les tendons, les articulations, le système nerveux..., nous stimulons l'ensemble du système somesthésique. Nos exercices incluent des appuis sur soi et des manipulations, pour prendre conscience de son enveloppe charnelle, de l'architecture du corps humain et des restructurations internes permanentes dès qu'il y a mise en mouvement. Nous proposons également des outils pédagogiques tactiles qui invitent le danseur à mieux construire son imaginaire corporel ou chorégraphique, à partir d'un contact efficient sur un objet extérieur à lui, mais dans un mouvement d'appropriation impliquant un retour sur soi et une transcription à travers son propre corps. Ces approches spécifiques à notre compagnie viennent nourrir le toucher du danseur, en questionner et peut-être en repousser la profondeur, l'impact et les limites; elles ouvrent également de nouveaux espaces de recherche pour interroger le mouvement d'appropriation et l'investissement spécifique qu'entraîne le toucher - la somesthésie active pouvant devenir révélatrice de l'imaginaire et de la personnalité de chacun.

Commentaires

Ce billet s'est concentré sur une petite partie de ce qu'il s'est dit lors de ce colloque international. Il s'est dit beaucoup de choses intéressantes, beaucoup sur le toucher d'un point de vue scientifique, beaucoup sur l'apprentissage et l'enseignement, notamment de l'importance du braille et du toucher pour appréhender mieux les choses.
Dans ce concentré autour des adaptations dans les musées et l'accès à l'art, ce que je retiens, c'est cette idée récurrente de conception universelle et de dispositifs accessibles à tous. Il reste encore beaucoup à faire mais voir, par exemple, l'évolution du public ayant accès à la Galerie tactile du musée du Louvre, ou se renverser des processus de conception (partir d'un dispositif accessible au public déficient visuel pour l'offrir à tous les visiteurs du musée) donne des raisons de se réjouir.
Nourrissons-nous de nos différences, et mettons à profit tous nos sens pour appréhender une oeuvre...
L'accessibilité universelle profite à tous.

Pour finir, voici le lien vers l'État des lieux de l'accessibilité des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Communication. Parce qu'il reste encore des offres à développer, des équipes à sensibiliser, des bâtiments à rendre physiquement accessibles...

dimanche 25 octobre 2015

A écouter et à lire - Quelques liens

Au cours de ces dernières semaines, plusieurs choses entendues ou lues m'ont donné envie de les partager avec les lecteurs de "Vues Intérieures".

Parlons d'abord de "Backstage", émission d'Aurélie Charon, diffusée sur France Culture le lundi de 23 heures à minuit et de l'émission n°7, vrai coup de coeur, où elle recevait Melchior Derouet, skieur, comédien, danseur déjà présenté ici, intitulée les visions de Melchior Derouet où il parle de ski, de sa carrière, de ses courts métrages avec Joël Brisse, de sa façon de voir.

Les Pinces à Linge - Alban et son appareil photo - film de Joël Brisse avec Melchior Derouet

Alban (Melchior Derouet) et son appareil photo - Les Pinces à Linge - Joël Brisse

Voir différemment, percevoir autrement, c'est aussi de cela que parle le billet d'Ariane Charton intitulé Trois Regards où elle évoque notamment Jacques Lusseyran, présenté aussi ici à travers le billet sur Le Voyant de Jérôme Garcin.

Cela renvoie aussi inévitablement au colloque Blind Creations ou à celui organisé du 19 au 21 novembre prochain, programme détaillé ici, qui abordera notamment l'analyse des représentations artistiques du handicap. A lire à ce sujet, le billet d'Ariane Charton Compréhension et Expression du Handicap.

Profitons de nos différences pour enrichir nos propos, nos façons de penser et nos modes de perception et nous donner la possibilité de réfléchir autrement.

lundi 19 octobre 2015

Les Singuliers Associés - Compagnie de Théâtre

Les Singuliers Associés, c'est un joli nom pour une compagnie de théâtre, non?

Cette compagnie est un collectif de metteurs en scène fondé par Sylvie Audureau, Philippe Demoulin et Didier Valadeau en 2009 à Limoges. Il se passe donc des choses intéressantes en Limousin, particulièrement dans le domaine culturel.

Logo des Singuliers Associés

Pourquoi parler des Singuliers Associés ici? Pour plusieurs raisons, dont celle d'une jolie rencontre avec Didier Valadeau, mais surtout parce que leur démarche entre en parfaite résonance avec celle de Vues Intérieures : "défendre l'accessibilité à l'art et à la culture comme un droit fondamental qui contribue à la formation du citoyen et constitue une composante essentielle à la démocratie"

La Compagnie des Singuliers Associés propose une réflexion artistique contemporaine sur les thèmes du langage, de l'identité et de la mémoire et une mise en question de la culture et des cultures. Elle conduit cette recherche artistique avec des publics multiples, personne en difficulté, en carence culturelle, personne sourde, personne aveugle, quidam, mais toujours singulier.

Ce théâtre de l'Autre propose un rapport à l'altérité fondé sur le respect de cet autre, comédien, spectateur, partenaire ou participant en valorisant sa singularité.

Les Singuliers Associés travaillent aussi dans plusieurs directions, avec des créations professionnelles, des créations amateures (notamment à travers les Chantiers Pluriels) et font également de la médiation culturelle.

Sous le titre des Chantiers Pluriels se cachent en fait trois ateliers de recherche artistique emblématiques.

Ces troupes de théâtre sont mixtes, constituées d'amateurs en situation de handicap et d'autres plus ordinaires encadrés par des metteurs en scène professionnels de la compagnie.

L'Atelier Plein les Mains est une troupe de théâtre bilingue, constituée de personnes sourdes et de personnes entendantes qui fait du théâtre physique, gestuel et visuel qui a le souci d'être compris par tous.

L'Atelier de l'Obscurité réunit (ou réunissait car il est en pose cette année) une dizaine de personnes aveugles et malvoyantes autour d'un théâtre sonore.

La Troupe des Évadés est un atelier constitué de personnes en situation de handicap et de personnes plus ordinaires, venant d'horizons divers.

Autour de ces ateliers, la compagnie développe des actions de sensibilisation et de communication qui lui permettent de mieux faire connaître auprès d'un large public les singularités des personnes différentes afin de réduire les idées reçues et les clichés.

Dans le cadre de la médiation culturelle, la Compagnie Les Singuliers Associés est aussi mandatée par la DRAC Limousin dans la mouvance nationale post Loi 2005 sur l'Accessibilité (résumé à trouver en annexe de ce billet) pour développer un projet sur l'accessibilité des spectacles vivants. Ainsi est né le concept "Dans Tous les Sens".

Logo du projet Dans Tous les Sens - saison 2011-2012

Pour information complémentaire, voir le guide édité par le ministère de la Culture et de la Communication Culture et Handicap.

En janvier 2011, sortait ainsi la première brochure recensant les spectacles naturellement accessibles aux publics déficient visuel et déficient auditif. Cette brochure, en gros caractères tenait sur un recto-verso format A3. Celle qui vient de sortir pour la saison 2015-2016 compte plus de trente pages, présentée sur le même principe que la première, d'un côté les spectacles naturellement accessibles au public déficient visuel, et de l'autre, les spectacles accessibles au public déficient auditif.

Détail de la couverture de la brochure 2015-2016 Dans Tous les Sens - braille superposé à l'écriture en noir

Mais qu'entend - on par "naturellement accessible"? En gros et pour résumer, ce terme associé aux déficiences sensorielles fait référence à des spectacles à prédominance visuelle pour les personnes déficientes auditives et à des spectacles où le texte domine sur la mise en scène pour les personnes ayant une déficience visuelle. Doit-on s'en contenter ou s'en satisfaire? Non, bien évidemment mais c'est un premier pas qui peut permettre à un public "débutant" d'avoir une expérience pas trop frustrante. Mais, en Limousin, pour la saison 2015-2016, seul l'Opéra-théâtre de Limoges propose des spectacles en audiodescription et des documents en braille et en gros caractères.

La mission confiée par la DRAC Limousin aux Singuliers Associés s'articule autour de trois axes:

- Information et sensibilisation des équipes des lieux de diffusion en Limousin aux problématiques de l'accessibilité aux oeuvres du spectacle vivant

- Repérage, sélection et communication des spectacles au sein de la plaquette "Dans Tous les Sens" et sur le site web dédié en partenariat avec l'Agence de Valorisation Économique et Culturelle (AVEC) du Limousin

- Coordination et encadrement de rencontres entre les publics, les lieux de diffusion et les artistes dans le cadre d'opération de médiation culturelle autour des spectacles accessibles

L'accessibilité aux spectacles vivants pour le public déficient visuel, malvoyant ou aveugle, est un sujet passionnant et foisonnant et le recensement de spectacles "naturellement accessibles" ne doit être que le début de cette aventure. Lors de cet échange informel avec Didier Valadeau, nous avons beaucoup parlé d'audiodescription, sujet abondamment illustré lors du Colloque Blind Creations, de solutions alternatives ou complémentaires, à l'instar des Souffleurs d'Images, de l'apport de la technique sans oublier la chaleur de l'échange humain.

Avoir assisté au Festival Zanzan donne aussi des envies de voir se développer cette possibilité de spectacles vivants accessibles à tous, y compris lors de festivals bien installés dans le paysage limousin. Mais cela est une autre histoire...

mardi 1 septembre 2015

Retour sur une annee de blog - La cecite au coeur de la creation

Le blog Vues Intérieures fête son premier anniversaire, l'occasion de faire un petit retour en arrière mais surtout d'ouvrir sur le futur et les possibles.

Créé à la suite de deux coups de coeur pour un roman, Look de Romain Villet, et un film, Imagine d'Andrzej Jakimowski, qui donnaient une autre perception de la cécité, le blog s'est construit au fil des rencontres, des découvertes et des surprises.

De belles découvertes et de bonnes surprises, il y en a eu tout au long de cette première année. S'il était d'emblée certain que le blog parlerait de Bruno Netter, de Ryan Knighton ou encore de Melchior Derouet , la découverte de l'artiste Carmen Papalia ou du danseur Saïd Gharbi a fait partie des belles surprises.

Cette première année a aussi été l'occasion de parler de cécité et de déficience visuelle dans la culture en général, mais aussi en particulier. Artistes déficients visuels ou personnes oeuvrant pour l'accessibilité culturelle, film ou roman dont au moins un des personnages principaux est aveugle ou malvoyant, éditeur ou collection réalisant des ouvrages accessibles, festival accessible ou initiative collective pour réfléchir et travailler sur un sujet tel que ''Art contemporain et Déficience visuelle'', le blog Vues Intérieures a juste envie de (dé)montrer que la déficience visuelle, cécité ou malvoyance, peut (et doit) sortir du domaine médical, parce qu'elle est un sujet passionnant et foisonnant que le domaine culturel doit embrasser. En cela, le magnifique colloque international "Blind Creations" qui s'est tenu au Royal Holloway en juin 2015 en a été la parfaite illustration.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Too Big to Feel , oeuvre de David Johnson réalisée au Royal Holloway pour le colloque Blind Creations, juin 2015

Lors de ce colloque, il y a eu plusieurs communications autour de l'audiodescription, système qui permet au spectateur aveugle ou malvoyant d'avoir des descriptions sur les décors, les personnages, le déroulement de l'histoire lorsqu'il s'agit d'actions purement visuelles. Ce système se développe, notamment dans les cinémas, et permet ainsi au spectateur déficient visuel de profiter pleinement du film. Les théâtres aussi proposent des séances en audiodescription, souvent associées à des visites tactiles permettant au spectateur de découvrir les costumes ou le dispositif scénique. Cette dernière configuration suppose, le plus souvent, des horaires précis pour des séances identifiées. Il existe aujourd'hui des dispositifs, tel celui des Souffleurs d'Images qui sont plus "légers" à mettre en place, personnalisable et s'adressant aussi à un autre type de public. Ces deux propositions sont complémentaires et ne doivent en aucun cas s'opposer.

L'accessibilité à la culture s'avère encore un domaine à conquérir, à améliorer. Que l'on parle de spectateurs handicapés ou d'artistes ou techniciens handicapés. Cet été, saison où les festivals fleurissent, sont apparus plusieurs articles, en France et chez nos voisins anglais notamment, qui parlaient de l'accessibilité de tels lieux. Si cette "profusion" d'articles fait plaisir, les personnes handicapées revendiquant enfin le droit de participer comme tout un chacun à ces plaisirs estivals, il est à noter que cela est encore loin d'être généralisé. Et si des efforts sont faits pour faciliter les déplacements des utilisateurs de fauteuils roulants, peu de choses à noter pour les visiteurs aveugles ou malvoyants qui auraient envie d'y aller seuls. Mentionnons ici encore le CRTH et les Souffleurs d'Images présents au Festival d'Avignon, et lisons cet article expliquant le fonctionnement du tandem personne aveugle/souffleur.

Si la présence de personnes handicapées parmi le public s'avère encore limitée, que dire de la présence d'artistes ou techniciens handicapés? Si la loi de 2005 impose, en principe et si le lieu échappe aux dérogations, la mise en accessibilité de la salle de spectacle, qu'en est-il de la scène? Il est intéressant de lire cet article de Vivre FM sur l'égalité professionnelle et le handicap dans le monde du spectacle où l'on entend Pascal Parsat, directeur du CRTH qui dit que si le handicap ne fait pas le talent, tout le monde devrait avoir la possibilité d'exprimer son talent sans que le handicap soit un obstacle. Lire aussi (en anglais) l'article où Jenny Sealey, directrice de la compagnie de théâtre Graeae Drama Schools are'nt embracing talent disabled people tient un discours similaire.

Le 25 octobre 2014 s'est tenue la rencontre nationale "Handicap visuel et création chorégraphique" à la Briqueterie, centre de développement chorégraphique du Val de Marne à Vitre sur Seine à laquelle participait Saïd Gharbi. La Compagnie Acajou a mis en ligne quatre vidéos qui retracent cette rencontre. Ce qu'on y entend aussi, c'est la nécessité de professionnaliser la formation de danseurs aveugles ou malvoyants pour qu'ils soient crédibles et non risibles.

C'est à cela que le blog a envie de croire. Cette idée aussi que les arts peuvent changer le regard sur la cécité. Merci à Hannah Thompson, co-organisatrice du colloque "Blind Creations" pour son article (en anglais) paru dans The Guardian cet été How the arts can help change attitudes to blindness. Avec un résumé en français ici.

Soyons ouverts à toutes les possibilités. Ne nous privons pas de talents!

samedi 4 juillet 2015

Colloque Blind Creations

Fin juin, Vues Intérieures a participé à un colloque intitulé Blind Creations qui se tenait au Royal Holloway, Université de Londres.

Situé à l'ouest de Londres, proche du château de Windsor, le campus est installé dans un joli parc. Le sujet du colloque tournant autour de cécité et création, nous avons eu l'opportunité de découvrir l'oeuvre de David Johnson, Too Big to Feel, installée au pied de l'emblématique et historique Founder's Building.

Too Big to Feel, oeuvre de David Johnson

Le colloque s' est tenu du 28 au 30 juin 2015 et ce furent trois jours formidables. Chers lecteurs de ce blog, vous aurez donc l'occasion d'entendre parler à plusieurs reprises de ce colloque tant il a été riche en rencontres, en découvertes et si stimulant de voir ce qui se passe dans le monde entier, car oui, la quasi totalité des continents était représentée: nous étions 116 participants venus de toute l'Europe mais aussi d'Asie avec l'Inde, le Japon ou la Corée du Sud, d'Amérique du Sud avec le Brésil, d'Amérique du Nord avec le Canada et les États Unis.

Ce colloque s' inscrit à la suite de celui ayant eu lieu à Paris à la Fondation Singer - Polignac en juin 2013 voir ici et dont le thème était "Histoire de la Cécité et des Aveugles" et initié par Zina Weygand, "doyenne des études sur la cécité" comme l'a rappelé Hannah Thompson, co-organisatrice avec Vanessa Warne de ce magnifique colloque.

Dans la présentation de ce blog, nous avions indiqué qu'il n'y avait pas de prétentions universitaires. Ce que nous avons vu et entendu lors de ce colloque nous donne envie de le partager avec vous parce qu'il y a des personnes que nous avons envie de vous présenter, parce qu'il se fait des choses très intéressantes en matière d'accessibilité culturelle, parce que le thème de ce colloque est en parfait accord avec l'esprit de ce blog.

Le programme complet est disponible ici. Plusieurs sessions ayant lieu en parallèle, il a fallu faire des choix. Néanmoins, nous avons eu deux séances plénières. L'une avec Georgina Kleege, auteure américaine, entre autres, de 'Sight Unseen' dont il faudra que l'on parle ici un jour, et l'autre avec Zina Weygand et son allocution sur Jacques Lusseyran, héros français de la seconde guerre mondiale, résistant aveugle dont nous avions parlé ici grâce au livre de Jérôme Garcin, Le Voyant.

Georgina Kleege - Blind Creations Conference Zina Weygand et Hannah Thompson - Blind Creations Conference

Photos prises lors du colloque Blind Creations : Georgina Kleege sur la photo de gauche, Zina Weygand et Hannah Thompson sur la photo de droite

Extant, troupe de théâtre anglaise composée de comédiens professionnels déficients visuels, et représentée ici par Maria Oshodi, a présenté un dispositif haptique appelé Flatland. Nous avons eu une démonstration avec deux volontaires.

Flatland - Freya - Blind Creations Conference Flatland - Frédéric - Blind Creations Conference

Pour finir la première journée de colloque en beauté, il y a eu une rencontre et un échange avec plusieurs artistes qui nous ont présenté leur travail: David Johnson, Florian Grond, Teresa Payne, Partho Bhowmik pour le projet Blind with Camera, Aaron McPeake, Alice Entwistle et Lou Rockwood.

Discussion avec les artistes

Autre moment marquant du colloque, une rencontre intitulée "Creative Writers' Roundtable", très franco - canadienne, avec Ryan Knighton, Naomi Foyle, Frédéric Grellier, Romain Villet et Rod Michalko dont nous reparlerons plus précisément plus tard. Ceux qui lisent régulièrement ce blog connaissent au moins deux de ces auteurs, Romain Villet, pour Look et Ryan Knighton pour son portrait, chacun ayant fait l'objet d'un billet.

Table ronde avec les auteurs - Blind Creations Conference

Autour de ce colloque, avaient lieu également des évènements comme un atelier animé par David Johnson où les participants devaient travailler un bloc d'argile en produisant des formes qui ne devaient pas ressembler à quelque chose de connu. Cela a donné lieu à une imagination débordante, de véritables sculptures comme on peut l'apercevoir sur cette photo prise par Hannah Thompson à l'issue de l'atelier:

réalisations créées dans l'atelier animé par David Johnson, photo de Hannah Thompson

Ou, pour conclure le colloque, une visite audiodécrite de la Galerie des Peintures, avec Vanessa Warne sur la photo ci-dessous.

peinture audiodécrite par Vanessa Warne, Galerie des Peintures

Voilà un rapide aperçu de ce colloque où cécité et créativité étaient à l'honneur, où l'art se faisait avec, par et pour les personnes aveugles et déficientes visuelles. Trois jours d'échanges, de rencontres, de mélange de générations entre les plus expérimentés et les étudiants, tous motivés par cette nécessité de donner et permettre un autre regard sur la cécité et la déficience visuelle.

jeudi 4 septembre 2014

Des Cannes Blanches en Culture


Comment commencer!
Il y a longtemps que je m'intéresse à la représentation des personnages aveugles et déficients visuels au cinéma ou dans la littérature. 
Si tout est encore loin d'être parfait dans la vie réelle, il est intéressant de voir l'évolution des personnages dans la fiction. Bien sûr, il y aura toujours de "pauvres" aveugles ou de "super" aveugles à la Daredevil. Mais je crois que cela change doucement et que le personnage aveugle ou malvoyant, quasi absent d'ailleurs, commence à trouver une épaisseur et une crédibilité nouvelles.

D'ailleurs, aujourd'hui,  je me lance dans l'aventure du blog parce qu'en l'espace de quelques mois, j'ai eu deux coups de coeur pour un film et un roman qui, si j'ose dire, portaient un autre regard sur la cécité. 
Le premier,  c'est "Imagine " d'Andrzej Jakimowski,  réalisateur polonais,  et sorti en octobre 2013. Parmi les acteurs,  il y a des enfants déficients visuels et Melchior Derouet dont je reparlerai. 
Le deuxième,  c'est "Look ", premier roman de Romain Villet publié chez Gallimard en février 2014. 
Il y aura,  bien entendu, des billets sur "Imagine" et "Look".
Il n'y a pas de prétentions d'analyse,  de visées universitaires, pas d'exhaustivité, de but de recensement, juste quelques réflexions sur un sujet qui me tient à coeur et que j'ai envie de partager. 
Vues intérieures sera donc un blog où je parlerai des cannes blanches dans la culture. Il y sera question de cinéma,  de théâtre,  de littérature mais pas seulement. Il y aura aussi des portraits. 
Il pourra s'agir d'un billet sur un film ou un livre qui vient de sortir ou d'une de mes découvertes, d'un article, d'un documentaire. 
J'ai précédemment parlé de personnage de fiction mais cela n'exclura pas de parler à l'occasion d'un documentaire lorsqu'il donne la parole aux personnes déficientes visuelles.
Ce qui m'intéresse avant tout c'est de combattre les clichés et donner envie d'aller au-delà des différences.
Ce blog m'a été inspiré par des personnes qui, chacune à leur façon, amènent un regard différent.
Loin d'être exhaustive, je voudrais citer Bruno Netter,  Melchior Derouet,  Ryan Knighton et Romain Villet.